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L’espoir d’un avenir meilleur

En ces temps difficiles, nous présentons une chanson, A Time for Us, en anglais et Un Giorno per Noi en italien, dont les paroles annoncent un avenir meilleur  - l'espoir d'un monde ruisselant d’amour. La chanson était le thème du film "Roméo et Juliette" (Franco Zeffirelli 1968). 

 

Bonneur

A Time for Us

A time for us
Someday there'll be
When chains are torn
By courage born
Of a love that's free.
A time when dreams
So long denied
Can flourish
As we unveil the love
We now must hide.
 
A time for us
At last to see
A life worthwhile
For you and me
 
And with our love
Through tears and thorns
We will endure
As we pass surely
Through every storm.
A time for us
Someday there'll be,
A new world,
A world of shining hope
For you and me
For you and me.
 
And with our love
Through tears and thorns
We will endure
As we pass surely
Through every storm.
A time for us
Someday there'll be
A new world,
A world of shining hope
For you and me
A world of shining hope
For you and me

Un Giorno Per Noi




Un giorno sai, per noi verrà

La libertà di amarci qui senza limiti
E fiorirà il sogno a noi negato
Si svelerà l'amor celato ormai

Un giorno sai, per vivere
La vita che ci sfugge qui
Un giorno sai, per vivere
La vita che ci sfugge qui

Addio, del passato bei sogni ridenti,
Le rose del volto già son pallenti;
Or tutto, tutto finì.
Or tutto, tutto finì.

 

Viktor Lazić – linguiste du mois d’avril 2020…

…ainsi qu'avocat, conservateur des bibliothèques, auteur, raconteur et guide touristique

Viktor cropped

Jonathan blue shirt snipped

Viktor Lazić
L'interviewé

 

Jonathan G.
L'intervieweur

ENTRETIEN EXCLUSIF –
mené en anglais par Skype entre Los Angeles et Belgrade.
Version anglaise.

  Lazik - LA - Belgrade

 

Nadine Gassie (trees)L'interview qui suit a  été traduite par Nadine Gassie, qui, avec sa fille Océane Bies fut notre traductrice du mois d'avril 2017. Nadine détient une maîtrise d'anglais de l'Université de Pau et des Pays de l'Adour (1993) et un DESS de traduction littéraire de l'Institut Charles V, faculté d'anglais de l'Université Paris-Diderot (1994).

——————-

JG : Avant que nous parlions des deux incroyables bibliothèques que votre famille a constituées sur plusieurs générations (et qui sont aussi des musées aujourd'hui), voudriez-vous vous présenter ?

VL : J'ai 35 ans. J'habite à Belgrade. J'ai auparavant dirigé une agence de traduction et je suis toujours membre de l'Union serbe des traducteurs scientifiques et techniques. Je parle anglais, allemand, russe et bien sûr ma langue maternelle, le serbe. Aujourd'hui, j'exerce la profession d'avocat spécialisé dans le droit des sociétés et la restitution à leurs anciens propriétaires de biens confisqués par le régime communiste. Je prépare aussi un doctorat dans le domaine du droit chinois : "Confucianisme et légalisme : les deux écoles dominantes du droit chinois."

JG : Vous êtes également auteur.

VL : Oui, en plus de ma pratique du droit, de mes travaux universitaires, de mes nombreux voyages (dans quatre-vingt dix pays sur six continents) et de mon travail dans la gestion des musées familiaux, je suis membre de l'Association des écrivains de Serbie et guide touristique agréé. C'est une tradition familiale, depuis de nombreuses générations, que d'avoir plusieurs diplômes et professions : cela a toujours servi de protection contre l'instabilité de la vie dans les Balkans.

JG : Combien de livres avez-vous écrits ?

VL : Lazik - book coverJ'ai écrit six livres et environ mille articles en serbe, principalement sur les voyages, mais aussi sur l'histoire. Dans mon livre La Grande Aventure, traduit en six langues, je décris mon voyage de quatre-cent vingt-et-un jours effectué en 2009-2010. Je suis Lazik - Africa 2 allé du Kosovo au Cap-Nord en Afrique du Sud, j'ai traversé la Russie, la Corée du Nord et l'Australie, et je suis rentré en Serbie en voiture depuis Vladivostok, traversant seul le désert de Gobi. Mes descriptions de la vie des pirates dans le détroit de Malacca, de celle des croyants de la secte de Vissarion (autoproclamé Jésus Christ Revenu) en Sibérie et de celle de tribus matriarcales et de tribus anciennement cannibales en Indonésie ont attiré l'attention des médias dans les pays des Balkans.

JG:  Où avez-vous acquis votre excellente maîtrise de l'anglais ?

VL : Enfant, je passais plusieurs mois chaque année chez une tante à Londres. J'avais 14 ans quand ma ville fut très gravement bombardée lors de la guerre du Kosovo. Ma maison ayant été endommagée, mes parents ont décidé de m'envoyer chez ma tante. Après dix jours d'épreuves horribles pour quitter Belgrade sous les bombes, avoir traversé un pont bombardé à peine quelques minutes après, m'être retrouvé face à des fonctionnaires hongrois hostiles de l'autre côté de la frontière, j'ai fini par arriver à Londres où je suis resté cinq mois.

JG : Votre amour des livres a commencé très jeune.

VL : C'est vrai. J'ai commencé à écrire de la poésie à l'âge de six ans. À huit ans, je faisais l'inventaire de la bibliothèque familiale et à douze ans j'avais deux mille livres dans ma chambre ! Dès mon enfance, j'ai rêvé de poursuivre la tradition familiale en créant une institution destinée à préserver et agrandir la bibliothèque, comme ma famille avait cherché à le faire précédemment. C'est alors que je me suis rendu compte qu'un grand nombre d'amis de ma famille, d'écrivains célèbres et de particuliers possédant d'importantes bibliothèques et archives n'avaient plus la place nécessaire pour stocker leurs collections mais ne faisaient pas non plus confiance aux institutions de l'État. Il leur fallait donc trouver un endroit sûr auquel confier leurs trésors.

Lazik surrounded by books

Viktor Lazić – bibliophile par excellence

JG : Parlons donc de cette collection de livres qui ont été transmis dans votre famille de génération en génération, et dont le propriétaire est aujourd'hui une fondation culturelle [1] dont vous êtes le président : pouvez-vous parler à nos lecteurs de sa situation actuelle ? Nous pourrons ensuite évoquer son histoire fascinante et certaines des pièces étonnantes qui s'y trouvent.

VL : Nous estimons que la collection compte pas moins d'un million de livres. Elle fait office à la fois de bibliothèque et de musée, une partie étant consacrée aux ouvrages de littérature serbe, l'autre partie aux livres, manuscrits, machines à écrire, etc. du monde entier. La plupart des ouvrages sont proposés à titre de référence uniquement et consultables in situ dans notre salle de lecture. Pour le moment, la capacité de la salle de lecture n'est que de huit places mais nous prévoyons d'étendre bientôt sa capacité à soixante lecteurs. Mais c'est principalement sa vocation de musée qui attire des visiteurs du monde entier. L'afflux de livres, souvent donnés par des bibliothèques qui ferment ou issus de collections privées, est d'environ cinq mille par semaine. De nombreux titres reçus ne nous convenant pas, nous les donnons à d'autres bibliothèques.

Lazik (AO1)

JG : Qui sont principalement vos visiteurs ? Des bibliothécaires, des universitaires ?

VL : Ce sont surtout de nombreux groupes d'enfants. Notre objectif éducatif est de susciter leur intérêt pour des ouvrages de toutes sortes, provenant de pays lointains, ainsi que pour les objets qui leur sont liés. C'est une manière passionnante de diffuser la connaissance, l'amour et la tolérance. Mais de nombreux experts du monde entier viennent également consulter notre fonds. Tout récemment, nous avons autorisé des chercheurs de l'Université Humboldt de Berlin à utiliser l'une de nos archives.


JG : Votre collection renferme non seulement des volumes en papier classiques, mais aussi des écrits sur bâtons de bambou, sur soie, sur parchemin et même des ouvrages faits à partir d'excréments d'éléphants ! Pouvez-vous nous expliquer comment et pourquoi ces matériaux inhabituels sont utilisés pour la fabrication de « livres » ?

VL : L'un de nos objectifs est de mettre en valeur l'histoire et la richesse du monde. C'est pourquoi nous avons réuni des livres du monde entier, notamment en essayant de nous procurer des ouvrages insolites qui témoignent de la diversité de l'esprit humain. Par exemple, nous avons des livres réalisés sur du papier de riz afin qu'ils puissent être mangés si le lecteur a faim ! C'était un usage traditionnel en Chine où la peur de la famine est profondément ancrée dans l'esprit des gens. De Thaïlande, nous avons en effet des livres réalisés à partir de bouse d'éléphants…[2]  Nous avons des livres tribaux composés de feuilles de palmier ou de bananier. Nous avons même des ouvrages avec des couvertures en os, probablement humains…

Lazik - Rare_books_and_artifacts _Adligat _Belgrade Lazik - typewriter

 Au début étaient les livres, mais aujourd'hui machines à écrire et autres objets littéraires font également partie de la collection.
(Momir Alvirovic/Avec la permission d'ADLIGAT)

JG : Vous avez un manuscrit signé Napoléon Bonaparte [3]. Comment est-il parvenu jusqu'à vous ?

VL : J'étais à Parme, en Italie, l'année dernière avec une amie française issue d'une famille noble. Nous visitions un musée dédié à Marie-Louise, la seconde épouse de Napoléon. Entourés de tous ces objets originaux de l'époque napoléonienne, mon amie m'a demandé lequel je choisirais, si je le pouvais, pour ajouter à ma collection. J'ai exprimé mon admiration pour Napoléon, et en particulier pour son célèbre Code, puisque je suis avocat. Et j'ai déclaré qu'il serait vraiment étonnant que nous obtenions un jour un objet directement lié à Napoléon… À peine quelques mois plus tard, mon amie découvrait un document napoléonien original et nous en faisait don. Elle tient cependant à rester anonyme. Ce document concerne un certain Bernard Radelski, soldat d'origine slave, peut-être russe ou bien polonais, ayant très probablement déserté l'armée russe. C'est une supposition car le document indique qu'il était membre de l'armée française mais appartenait à l'unité spéciale composée d'anciens soldats ennemis, prisonniers de guerre ou déserteurs. De toute évidence, cet homme n'aimait pas la guerre car il s'est également enfui de l'armée française ! Malheureusement pour lui, il a été rattrapé, jugé et condamné à
une très forte amende et à porter un boulet au pied pendant seize ans… L'empereur l'a par la suite gracié. C'est le document original accordant la grâce impériale qui a rejoint notre collection. Il révèle une facette intéressante de l'histoire en montrant à quel point la structure de l'État français était bureaucratique, car même cette simple grâce a dû être signée non seulement par l'empereur, mais aussi Lazik - Cambacerespar ses ministres et son chef de cabinet… Nous avons donc trois autres signatures sur le document, celles de Jean-Jacques-Régis de Cambacérès, d'Hugues-Bernard Maret et de Claude Ambroise Régnier, tous personnages extrêmement importants en leur temps. Régis de Cambacérès est en fait le véritable auteur du Code Napoléon et il a présidé la commission spéciale qui en a validé la version finale. [***]

JG : Quelles autres signatures de Français célèbres avez-vous ?

VL : Notre collection de livres en langue française et sur la France compte plus de trois cent mille titres ! La Révolution française et la culture française ont eu un impact significatif sur la Serbie et nous sommes fiers de ce lien. Notre collection sur la Première Guerre mondiale est aussi particulièrement importante et fortement liée à la France. Un ensemble de quatre documents d'importance signés par les rois de France Louis XIII, Louis XIV, Louis XV et Louis XVI a été acheté pour nous par un donateur, mais ces documents ne sont pas encore arrivés en Serbie. Nous sommes également fiers d'avoir une petite collection de photos et de textes signés de la main de Jacques Prévert, don du célèbre journaliste serbe Kosta Dimitrijevic qui a effectivement rencontré Prévert et l'a interviewé.


JG : Vous avez également des lettres manuscrites de Nikola Tesla, mythique ingénieur électricien, inventeur, mécanicien et physicien américain d'origine serbe. Quel est le contenu de ces lettres ?

VL : Lazik - Tesla & PupinMihajlo Pupin, comme Nikola Tesla, était un inventeur serbo-américain. Il a reçu le prix Pulitzer pour son autobiographie. Ce fut l'un des inventeurs américains les plus importants du XXe siècle, grâce à qui le téléphone et le radar ont pu être développés. Tesla et Pupin vivaient tous les deux aux États-Unis. Les lettres de Tesla au consul général du Royaume de Yougoslavie à New York, écrites trois mois avant la mort de Pupin, expriment une grande inquiétude pour la mauvaise santé de son compatriote, réfutant de fait les rumeurs précédentes sur une quelconque hostilité entre eux. La relation entre ces deux géants est très importante dans l'histoire de la science, tout particulièrement pour la Serbie. Plus de trois cents média internationaux dans vingt pays et en dix langues (dont le New York Times et le Washington Post) ont parlé de ces lettres. [4]

JG : La collection de livres a été commencée par votre ancêtre en 1720 et ouverte au public en 1882. Elle a subi les vicissitudes de deux guerres mondiales et de nombreux bouleversements en Serbie et ailleurs. Les histoires que vous racontez sur certains de ces événements pourraient remplir un livre. De fait, vous avez accepté de nous écrire un article relatant la façon dont votre grand-mère analphabète s'est occupée de la bibliothèque familiale pendant plus de cinquante ans, avant de vous en nommer légataire, dans son grand âge. Voulez-vous nous raconter ici les efforts déployés par votre arrière-grand-père pour sauver certains livres pendant la Première Guerre mondiale ?

VL  : Mon arrière-grand-père, Luka Lazić(1876-1946), était un vrai amoureux des livres. Il passait la majeure partie de son temps à lire ou à rendre visite à la bibliothèque que son père avait ouverte au public en 1882. C'est autour de 1908-1910 que Luka a repris la bibliothèque familiale. La famille Lazić vivait alors dans une petite ville du nord de la Serbie, Kumane, qui se trouvait sur le territoire de l'empire austro-hongrois, si bien que mon arrière-grand-père s'est trouvé enrôlé dans les troupes de réserve de l'armée autrichienne. C'est ainsi que lorsque l'Autriche-Hongrie a déclaré la guerre à la Serbie, il aurait dû combattre contre sa propre nation. Il a donc décidé de s'enfuir et de traverser secrètement le Danube pour rejoindre les troupes serbes. Mais, inquiet pour le sort des livres qu'il laissait dans son pays, craignant que des militaires ou des officiels autrichiens ne pénètrent chez lui, les emportent ou les détruisent, il a demandé à sa femme, Marta de coudre dans son manteau ses livres préférés et les plus précieux. Ce manteau était en toile de jute très épaisse, avec une doublure en laine de mouton, parfaite pour y dissimuler des objets. Il a choisi six livres à coudre à l'intérieur. Mais il ne pouvait pas savoir ce qui l'attendait.

Lazik - emperor

Entrée de l'empereur François-Joseph à Belgrade, par Frédèric de Haenen, 1914.

Lorsque la Serbie a été attaquée de toutes parts à la fin de 1914, le commandement serbe a décidé de ne pas se rendre, mais plutôt de battre en retraite en plein hiver à travers les montagnes d'Albanie, qui sont parmi les plus hautes et les plus hostiles d'Europe, dans l'espoir d'atteindre la côte Adriatique et d'être secourus par les navires alliés. Craignant la vengeance de l'ennemi, de nombreux civils ont rejoint l'armée serbe en retraite. La plupart des 1,1 million de victimes serbes de la Première Guerre mondiale ont péri dans cette épreuve, considérée comme l'une des pires tragédies de cette guerre, en particulier pour les Serbes [5]. Luka a marché pendant des centaines de kilomètres, à travers des montagnes enneigées, combattant l'ennemi et résistant au vent et au froid, jusqu'à ce qu'il arrive sur la côte plus mort que vif. Lorsque les alliés envoyèrent des navires pour transférer les soldats serbes survivants sur l'île grecque de Corfou, un nouveau drame attendait mon arrière-grand-père : il est monté à bord d'un navire qui a rapidement été touché par une torpille. Il a survécu mais dû sauter à la mer pour sauver un ami. Un seul

Lazik - digitized newspapers

Parmi les œuvres numérisées par la bibliothèque de l'université de Belgrade (avec une aide du Programme pour les archives en péril de la British Library) figurent ces rares journaux serbes de la Première Guerre mondiale. (Momir Alvirovic/Avec la permission d'ADLIGAT)

livre a survécu. Mais ce qui est encore plus incroyable, c'est qu'une fois arrivé à Corfou, Luka s'est remis à la collecte d'ouvrages… Les livres et autres documents publiés pendant la guerre, que les soldats lisaient en attendant de se battre, ou même pendant les combats, sont exceptionnellement rares. Nous avons reçu une subvention de la British Library, en coopération avec la bibliothèque universitaire Svetozar Markovic de Belgrade, pour numériser la collection dans le cadre du Programme mondial de numérisation pour les archives et bibliothèques en danger.

JG : Pour terminer cet entretien, je voudrais citer Adam Sofronijevic, de la bibliothèque de l'Université de Belgrade précisément, qui a dit à propos de votre musée : « Son histoire est fascinante et nous en dit beaucoup sur la société et la culture serbes. C'est une histoire d'amour des livres et de préservation des livres, mais c'est aussi l'histoire d'un enthousiasme extraordinaire. » Et de vous, votre oncle Milorad Vlahovic a dit : « Victor a ça dans le sang. Il a toujours été obsédé par la collection. Nous sommes heureux et fiers qu'il ait fait cela pour notre bibliothèque, pour notre famille, pour notre pays. »

VL  : J'ai voulu bâtir un abri sûr : un lieu auquel les gens de culture puissent confier leur biens précieux. Ma réussite est due au fait que les gens me font confiance, à moi et à mon projet, comme en témoigne le fait que quarante personnes nous ont fait donation de tout leur patrimoine de livres, documents et biens culturels, tandis que plus de trois cents nous ont fait donation de leurs bibliothèques, en tout ou partie. Le soutien des institutions gouvernementales a également été remarquable et porte reconnaissance du fait que nous sommes mieux placés que l'État pour poursuivre cet important projet. Il est le fruit du travail investi par neuf générations de ma famille et d'une grande importance pour la nation. Nous espérons en assurer la préservation pour de nombreuses années à venir.

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[1] Adligat plaqueSociété ADLIGAT pour la culture, l'art et la coopération internationale, Musée du livre de littérature serbe et musée du voyage, Josipa Slavenskog 19a, 11 040 Belgrade – Banjica, République de Serbie, +381 11 36 72 807, +381 63 360 218, +381 63 88 54 927 muzejknjige@gmail.com

[2] Don't pooh-pooh it: Making paper from elephant dung 
BBC, May 20116

[3] NAPOLÉON, par la grâce de Dieu et les constitutions de l'Empire, Empereur des Français aux président et membres composant notre cour de justice criminelle des départements de Marengo et de la Sesia séant à Casal. Sur le compte qui nous a été rendu en exécution de l'article XLIX de l'Arrêté du 19 vendémiaire An 12, de la bonne conduite tenue aux ateliers d'Alexandrie par Bernard RADELSKI, soldat au Régiment de la Tour d'Auvergne condamné par un jugement d'un conseil de guerre en date du 13 mai 1806 à seize ans de boulet et à 1 500 frs d'amende pour désertion détenu auxdits ateliers ; Nous avons reconnu que nous pouvions lui faire éprouver les effets de notre clémence : en conséquence, nous avons, par décret daté de notre camp impérial de Tilsitt, le 23 juin 1807, ordonné qu'il serait tenu dans notre Palais des Tuileries à Paris, sous la présidence de notre cousin le Prince Archichancelier de l'Empire, Président ; notre cousin le Prince Architrésorier, MM. Dejean, Ministre de l'administration de la guerre, Champagny, Ministre de l'Intérieur, Monge, Président du Sénat, Garnier (Germain), Sénateur, Bigot-Préameneu et Lacuee, Conseillers d'Etat, Muraire, conseiller d'état, premier président de la cour de cassation, et Merlin, conseiller d'Etat, notre procureur général en ladite cour ; et après nous être fait représenter le procès verbal de la séance dudit conseil privé, tenue le 9 juillet suivant dans notre palais des Tuileries, le même procès verbal contenant le rapport de notre Grand-juge Ministre de la justice, et l'avis des autres Membres du conseil privé ; TOUT VU ET EXAMINÉ, voulant préférer miséricorde à la rigueur des lois, nous avons déclaré et déclarons faire grâce pleine et entière [rayé] audit Bernard RADELSKI, du temps à écouler de la peine conformément audit article XLIX de l'Arrêté du 19 vendémiaire An 12, et pour en jouir, suivant l'article LXXXIII du même arrêté. Mandons et ordonnons que les présentes lettres, scellées du sceau de l'Empire, vous soient présentées par notre procureur général près ladite cour, en audience publique, où l'impétrant sera conduit, pour entendre la lecture d'icelles, en présence de l'Officier commandant la gendarmerie dans le département, et que lesdites lettres soient de suite transcrites sur vos registres, à la réquisition du même procureur général.

[***] Commentaire de Jean Leclercq :

Qu'il me soit permis d'ajouter mon grain de sel à ce que dit M. Lazic de Régis de Cambacérès. Cet éminent juriste fut, rappelons-le, avec Bonaparte et Lebrun, l'un des triumvirs du régime intermédiaire entre la Révolution et l'Empire qu'on a appelé le Consulat. Il fut ensuite le conseiller juridique de Napoléon et joua un rôle effectivement très important dans la rédaction du Code civil. Toutefois, on ne peut pas dire qu'il en fut le créateur. En effet, s'il présida la commission d'élaboration du Code, il ne faut jamais oublier que ce corpus juris civilis est l'aboutissement de plusieurs siècles de réunion et d'harmonisation des coutumes qui régissaient le droit des personnes et des biens dans les deux tiers du royaume de France, le reste du pays étant régi par un droit écrit hérité des Romains. Dans ce domaine comme dans d'autres, Napoléon acheva l'oeuvre de la monarchie. Cambacérès ne créa pas le Code ex nihilo. Il partit des coutumes rassemblées et harmonisées pendant des siècles et sut génialement les fondre avec le droit écrit pour aboutir à un texte qui survécut au temps et aux régimes politiques dont on sait qu'ils furent nombreux et variés. 

 
 

[4] "NEWS ON DISCOVERED TESLA'S DOCUMENTS ECHOED AROUND THE WORLD"

[5] Richard C. Hall (2014). War in the Balkans: An Encyclopedic History from the Fall of the Ottoman Empire to the Breakup of Yugoslavia. ABC-CLIO. ISBN 978-1-61069-031-7. (Guerre des Balkans : une histoire encyclopédique de la chute de l'Empire ottoman à l'éclatement de la Yougoslavie)

Informatique et langage, un couple qui dure

Isabelle PouliotLes deux articles qui suivent ont été traduits et adaptés à notre intention par Isabelle Pouliot,  le premier à partir d'un reportage sur le site de la B.B.C., redigé par  Jessica Bown, journaliste, Affaires et technologies, 21 février 2020 et le deuxième à partir d'un reportage de CNN Business, rédigé par Claire Duffy, le 11 mars 2010.

Isabelle est membre de l'Ordre des traducteurs, terminologues et interprètes agréés du Québec (OTTIAQ) et également de la Northern California Translators Association (NCTA).

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La traduction automatique surpassera-t-elle la maîtrise d'une langue étrangère ?

Inscrivez « crottin de chèvre » dans Google Translate et vous aurez le résultat « goat dung » en anglais.

Un Anglais qui voit « crottin de chèvre »  dans un menu en France et consulte Google Translate, pourrait passer outre et commander autre chose. Mais il perdrait la chance de goûter à un délicieux fromage de chèvre, souvent servi en entrée en France.

Ce genre d'erreurs explique pourquoi Google admet que son application gratuite, utilisée par près de 500 millions de personnes, n'est pas conçue pour remplacer les véritables traducteurs.

Les touristes peuvent s'accommoder de quelques erreurs parce que cette technologie est pratique et peu coûteuse. Mais lorsque les enjeux sont plus importants, comme dans le milieu des affaires, du droit ou de la médecine, ces services ne donnent pas souvent les résultats escomptés.

« Utiliser Google Translate peut entraîner de graves erreurs, surtout lorsque des mots ont plusieurs sens, ce qui est souvent le cas dans des domaines comme ceux du droit et de l'ingénierie », explique Samantha Langley, une ancienne avocate qui est désormais une traductrice juridique de l'anglais vers le français, assermentée par la cour et établie à Meribel en France.

Ce qui ne veut pas dire que les traducteurs professionnels n'utilisent pas d'outils de traduction assistée par ordinateur (TAO). Des outils plus perfectionnés permettent de faciliter la traduction de passages répétitifs.

Ces outils sont même intégrés aux programmes d'études des langues vivantes. Que valent-ils alors?

L'un des nouveaux outils les plus populaires est l'oreillette de traduction. L'oreillette est jumelée à une application de téléphone intelligent; elles reconnaissent les langues étrangères et les traduisent pour l'utilisateur.

Waverly Labs earbudsSelon Andrew Ochoa, chef de la direction de la jeune entreprise américaine Waverly Labs, laquelle produit des écouteurs de traduction, « il a fallu des décennies de recherche pour créer des cadres algorithmiques qui reconnaissent des formes d'expression de la même manière qu'un cerveau humain, c'est-à-dire par un réseau neuronal.

Jumeler cela à la technologie de reconnaissance vocale nous a permis de faire un immense bon en avant en matière de précision. »

Les outils de TAO ont incontestablement allégé la caractère fastidieux de la traduction de textes tels les manuels d'instructions et les questionnaires, précise Paola Grassi, traductrice professionnelle à Milan et employée de Wordbank, une agence de traduction et de marketing multinationale.

« Les sondages sont parmi les textes les plus répétitifs et un bon outil de TAO accélère grandement le processus. »

Pour des conférences et des réunions, la popularité d'appareils de traduction portables comme ceux de Waverly Labs ne fait pas de doute. Mais même cette technologie de nouvelle génération, laquelle combine des réseaux neuronaux de reconnaissance vocale et des outils de traduction en ligne, a ses limites.

Les utilisateurs doivent attendre quelques secondes pour obtenir la traduction d'une phrase, et plus encore si la connexion internet est mauvaise.

Et les ordinateurs ne peuvent pas rendre les subtilités de la communication humaine.

« La technologie est sans aucun doute un outil utile pour traduire certains types de contenu, comme des manuels », explique Zoey Cooper, directrice, Marques et contenu, Wordbank.

« Mais si vous voulez créer une relation avec le lecteur, vous avez besoin d'un traducteur humain pour produire un texte qui semble naturel et pour rendre les nuances émotionnelles, ce qui signifie souvent de restructurer complètement une phrase. »

Antonio Navarro Gosálvez est un traducteur de l'anglais vers l'espagnol qui vit à Alicante en Espagne. « Je crois que les outils de TAO freinent la créativité. Si l'outil vous donne une traduction partielle, je trouve qu'il est plus difficile d'éliminer une partie de la phrase et la reconstruire que créer une phrase à partir de rien. »

Selon M. Ochoa, ce problème pourrait être résolu au cours des 10 prochaines années.

« Lorsqu'il faut exprimer de l'émotion et une intonation, nous avons besoin de l'analyse des sentiments, qui n'est pas encore au point, mais qui pourrait bien l'être d'ici 10 ans. »

Les langues étrangères constituent toujours un atout sur le marché du travail.

Au Royaume-Uni, environ 15 % des offres publiées sur le site de recherche d'emploi Reed exigent la connaissance d'une langue étrangère.

Selon une nouvelle recherche effectuée par l'American Council on the Teaching of Foreign Languages, 75 % des entreprises manufacturières ont besoin d'employés ayant diverses compétences langagières.

Et pourtant, l'apprentissage des langues perd de sa popularité dans les écoles du Royaume-Uni.

Une récente analyse de la BBC a révélé une baisse allant jusqu'à 50 % du nombre d'élèves qui apprennent une langue étrangère dans les écoles secondaires depuis 2013.

Le ministère de l'Éducation du Royaume-Uni prend des mesures pour freiner ce déclin.

« Nous sommes déterminés à faire en sorte que plus d'élèves apprennent des langues, et désormais, il s'agit d'une matière obligatoire du programme national d'éducation pour tous les élèves, de la troisième à la neuvième année » a-t-il indiqué.

Selon Mme Cooper, parler une langue étrangère est une compétence recherchée.

« Il y a encore de nombreuses possibilités pour les diplômés, à la fois dans la traduction spécialisée et dans le marketing mondial. »

Et même si vous n'utilisez pas une langue dans un contexte professionnel, parler une autre langue offre d'autres avantages.

« Comment pouvez-vous connaître un pays et adopter une culture si vous ne parlez pas la langue? », demande Mme Cooper.

« Même avec les applications activées par la voix, il va vous manquer quelque chose. »

Lectures supplémentaires :

Google Assistant : un mode interprète traduit désormais vos conversations en temps réel

Ce qui se passe dans le cerveau des interprètes

 

IBM veut que les ordinateurs comprennent le langage naturel

IBM commercialise une nouvelle technologie qui facilite la compréhension du langage humain par les ordinateurs.

Les systèmes d'intelligence artificielle ont pris plus d'importance dans le domaine des affaires en raison de leurs capacités améliorées de traitement de grandes quantités de données et d'apprentissage fait à partir de ces mêmes données. Mais ces systèmes avaient du mal à comprendre les nuances de la communication entre humains qui se fait au jour le jour.

IBM bonifie son système d'IA, Watson, avec de nouveaux outils pour traiter ce problème et mieux comprendre le langage humain. La technologie de traitement automatique du langage naturel a été mise au point dans le cadre du projet de recherche d'IBM intitulé Project Debater [1] lequel a été le premier système d'IA à débattre contre un expert humain l'an dernier.

Pour débattre de façon autonome, Project Debater devait être capable d'écouter son adversaire, de comprendre ses arguments et de formuler rapidement une réponse, tout cela sans accéder à internet. L'ordinateur devait donc être capable de déterminer et de comprendre des expressions familières ou idiomatiques, tout comme certaines expressions ou certains termes employés dans un secteur précis, par exemple, « c'est dans la poche » ou « pas d'un grand secours » (auparavant, un système d'IA aurait pu penser que quelqu'un cachait quelque chose dans sa poche).

Les entreprises pourront désormais utiliser les outils de traitement du langage naturel d'IBM pour améliorer le dépouillement de documents et la recherche, pour mieux filtrer la communication entrante et améliorer leur service à la clientèle.

« En affaires, tout est lié à la communication, la communication entre les employés, avec les partenaires d'affaires, avec les clients, et elle prend la forme de courriels, de clavardages, de messages texte, de documents », comme l'a expliqué à CNN Business le directeur général des données et de l'IA d'IBM, Rob Thomas. « Certaines des données les plus intéressantes d'une entreprise sont encodées dans tous ces supports, tout ce langage. »

Environ 48 % des directeurs du placement du monde entier examinent la possibilité de déployer des systèmes d'IA dans leurs entreprises cette année, selon un sondage de 2019 réalisé par la firme Gartner. Selon les données d'un sondage d'IBM effectué en janvier auprès de 4500 décideurs en matière de technologie au sein d'entreprises du monde entier, 45 % des entreprises ayant plus de 1000 employés ont adopté l'IA.

Une amélioration considérable par rapport aux systèmes d'IA existants est la capacité du système d'analyser les sentiments, d'examiner ce qu'une personne dit ou écrit et comprendre ce qu'elle tente réellement de communiquer et quel est le contexte. Par exemple, le système peut désormais comprendre la véritable signification lorsqu'une personne dit qu'elle a « la tête dans les nuages », c'est-à-dire qu'elle est distraite, au lieu de prendre cette expression au pied de la lettre.

Selon Rob Thomas, « souvent, quand on parle ou interagit, surtout dans le service à la clientèle, on utilise beaucoup d'expressions et de termes propres à un secteur ».

L'intégration de cette capacité d'analyse à Watson Discovery [2], un système d'IBM, facilite la recherche, et la cueillette de données précieuses, dans une multitude de documents et d'autres sources de communication écrite d’entreprises.

Le système peut mieux comprendre les thèmes et points principaux de documents et les classer ensuite dans des catégories plus précises, ce qui les rend plus utiles. Il peut aussi générer de brefs résumés à partir d'une multitude de données. Le système peut aussi distinguer si deux documents font une analyse similaire d'un même sujet, mais avec un vocabulaire différent.

« Si Watson analyse un million de documents, il peut déterminer l'information la plus pertinente en raison du problème qu'on tente de résoudre », illustre M. Thomas.

Ce genre de tâches pourrait être pratique dans le cas d'une entreprise qui doit filtrer les demandes de service à la clientèle et les diriger où elles pourront être traitées adéquatement. Un cabinet d'avocat pourrait aussi s'en servir pour analyser des documents et en tirer des conclusions et faire une découverte dans le cas d'une cause; ce qui exigerait d'un avocat des jours ou des semaines de travail serait effectué en quelques minutes par un système d'IA.

L'un des aspects les plus préoccupants dans le domaine de l'intelligence artificielle : il a été démontré que dans certains cas, des systèmes reproduisaient des préjugés humains envers certains groupes, dont les personnes de couleur.

Thomas insiste sur le fait que la confiance est essentielle pour les entreprises qui utilisent l'IA, tout comme pour leurs clients. Il explique qu'IBM a une plateforme appelée Watson OpenScale [3] et parmi ses fonctions, elle peut détecter les préjugés et dérives de systèmes d'IA d'entreprises.

« La confiance est essentielle, d'être capable d'utiliser une IA dont vous pouvez expliquer le fonctionnement, qui est libre de préjugés, digne de confiance », dit Rob Thomas.

Et même si l'intelligence artificielle peut changer la manière dont les humains travaillent, il est très peu probable qu'elle élimine la nécessité de recourir au travail des humains. Selon Rob Thomas, ce serait le contraire, que ces systèmes pourraient plutôt rendre les gens plus efficaces.

« Peut-être qu'un problème peut être trop difficile à résoudre par l'IA, mais si on jumelle cette technologie à un humain, sa capacité et sa rapidité à trouver une solution augmentent rapidement. »

 [1] IBM Project Debater 57:52 minutes

[2] Why you should use Watson Discovery – 1:45 minutes

 

[3] Operationalize Trusted AI with IBM Watson OpenScale

Lectures supplémentaires :

Quel est le meilleur service de traduction en ligne ?
Une société européenne vient de lancer un service de traduction automatique qu’elle estime être « trois fois plus performant que celui de Google ». Nous avons vérifié.

Le Monde, 29 août 2017 

​ Le Monde ne connaît pas le mot français « billion » …

La pandémie : les blogues et la presse commentent les mots à la mode

…et en inventent d'autres

Coronacopalypse

Coronageddon

coronapocalypse

coronageddon

Lecture supplementaire :

New Words We Created Because Of Coronavirus
Dictionary.com

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passeports immunitaires

Le Monde, 23.4.2020 : « L’OMS met en garde contre les « passeports immunitaires », faute de données suffisantes sur les risques de réinfection. » 

Le journal explique « Certains gouvernements ont émis l’idée de délivrer des documents attestant l’immunité des personnes sur la base de tests sérologiques révélant la présence d’anticorps dans le sang, de façon à deconfiner et à permettre peu à peu leur retour au travail et la reprise de l’activité économique. »

(Il convient de noter que l'anglais n'emploie pas le verbe to confine dans ce contexte (même si l'expression confined to home est usitée), et l'anglais n'offre pas non plus de terme équivalant  à  déconfiner ou à déconfinement, dans le sens d'un antonyme de confiner ou de confinement, dans le contexte de la pandémie actuelle.)

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télé-travail

Le journal Le Monde, dans son édition du 23 avril, 2020, fait allusion au “télé-travail”. Ce terme est à la mode suite au confinement, mais il n'est pas nouveau. Selon Wikipedia :  « Promu dès les années 1970 (via le téléphone et surtout le fax), dont en France par les pouvoirs publics français qui y voyaient un mode d'aménagement du territoire, c'est en 1972 que le terme « telework » apparaît pour la première fois dans un article du Washington Post signé par le journaliste Jack Schiff et, à la même époque, Jack Nilles, considéré comme le père du télétravail lance ses premiers travaux sur ce qu’il baptisa, en 1975, le « telecommuting ».»

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debtphobia

New York Times – le 5 mai 2020 :

« Pour la première fois en 169 ans d’existence, le mot "debtphobia"  a été publié dans notre édition d’hier ».

On nous a proposé « phobie de l’endettement » pour "debtphobia". »

La pandémie favorise les « coups d’État du coronavirus » ["Coronavirus coups"]

[L'article complet :‘Coronavirus coup’? As outbreak grows, authoritarians around the world seize the moment]

Los Angeles Times, 1er avril 2020
Traduction : Jean-Paul 
Deshayes

Invoquant la nécessité d’enrayer la pandémie, certains gouvernants autoritaires sont en train d’accroître leur pouvoir sans rencontrer de véritable résistance.

Pour lutter contre la propagation du coronavirus, les démocraties ont recours à des mesures comme l’état d’urgence, l’instauration soudaine du confinement et une surveillance accrue des citoyens. Or, les autocrates actuels tirent profit de ces mesures : selon les analystes, la crise sanitaire qui sévit à l’échelle mondiale sert de prétexte à certaines prises de pouvoir audacieuses.

Des observateurs inquiets ont désigné ce phénomène par l’appellation caustique de « coups d’État du coronavirus. »

Lecture supplementaire

Un coup d'état aux États-Unis ? Des réflexions linguistiques

La pandémie, un prétexte pour généraliser la surveillance numérique
VoxEuropa

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Infodémie (Wikipedia)

Des campagnes de désinformation sur la pandémie de Covid-19 font suite au déclenchement de l’épidémie de coronavirus en 2019 (Covid-19).

De nombreuses théories du complot, infox et cas de désinformation ont éclos sur internet à propos de l'origine de cette maladie, son étendue, sa prévention, son traitement, ainsi que divers autres aspects.

Les fake news et la désinformation ont été diffusées par les réseaux sociaux, les messageries, et par des médias officiels russes et chinois. Certaines fausses informations et désinformations qui ont été diffusées ont affirmé que le virus était une arme biologique pour laquelle il y aurait un vaccin breveté, ou encore un programme de contrôle de la population ou le résultat d'une opération d’espionnage.

D'autres désinformations concernant l'utilisation de médicaments et de traitements. C'est le cas pour la chloroquine, médicament présenté comme une solution possible, mais qui n'a pas fait l'objet de tests aboutis suivant la méthode scientifique. De nombreuses fausses informations sont diffusées concernant l'efficacité, la diffusion et les effets de ce médicament, tant par des personnalités politiques (dont Donald Trump) que médiatiques.

La désinformation médicale sur les moyens de prévention, de traitement et d’autodiagnostic de la maladie du coronavirus a aussi circulé massivement sur les réseaux sociaux. L’organisation mondiale de la santé a parlé d'une infodémie d'informations erronées concernant ce virus, présentant des risques pour la santé mondiale.

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Regain d'intérêt pour les dictionnaires en ligne ?

The Economist, 25 mars 2020.  Traduction : Jean Leclercq

EN TEMPS DE GRANDE FRAYEUR, les gens cherchent désespérément des sources sérieuses d’information : les scientifiques et les pouvoirs publics. La pandémie de covid-19 en est un exemple.La pandémie de covid-19 en est un exemple. Mais, ils se fient aussi à une source autorisée moins évidente. Traditionnellement, un bloc de papier d’une robustesse rassurante, le dictionnaire, a été un sérieux instrument d’arbitrage des paris. De nos jours, les dictionnaires sont de plus en plus en ligne. Les meilleurs d’entre eux, non seulement valent mieux que le meilleur des anciennes versions papier, mais ils permettent aux lexicographes de sonder l’esprit des gens.

Depuis des années, Merriam-Webster, l’un des noms les plus connus parmi les éditeurs américains de dictionnaires, nous a renseignés sur les pointes de recherches de mots coïncidant avec les périodes de grands événements sociaux. La présente pandémie n’y échappe pas. Les pointes les plus évidentes concernent des termes comme le coronavirus lui-même – en augmentation de 1.100.000% (voir graphique). Mais, d’autres termes permettent à l’observateur de constater une aggravation de la crise : les gens ont commencé à chercher de plus en plus les mots epidemic, à la  mi-janvier, et pandemic, au début de février.  Les termes liés à la prévention ont également bondi : quarantine et self-isolation, à la mi-mars, par exemple. (Note à l’adresse des puristes : si vous êtes du genre à vouloir que « décimer » ("to decimate" en anglaissignifie uniquement détruire d’environ un dixième, votre quarantaine doit durer 40 jours. [1] ) Lorsque les pouvoirs publics ont commencé à agir, les gens ont cherché à comprendre ce qui allait se passer : draconian, lockdown et triage ont alors pointé le nez, en février. Martial law, aussi, mais pour une raison bien précise : le 16 mars, un sénateur américain, Marco Rubio, a tweeté une allusion soléciste à la loi martiale, ce qui a provoqué une pointe de recherches.

Merriam-Webster chart

Les gens ont poussé les recherches au-delà des seuls termes relativement raréfiés. Ces derniers temps, ils ont aussi recherché des termes comme to cancel , se demandant peut-être si des dérivés comme cancelling ont un ou deux l. (Réponse : un seul aux États-Unis, et deux en Grande-Bretagne, au Canada et dans beaucoup d’autres pays.) Peut-être plus étonnant encore, on a enregistré des hausses – difficile de les appeler autrement que des sursauts, mais néanmoins visibles dans les données – pour des mots comme trust et stress. Peter Sokolowski, de chez Merriam-Webster, estime qu’il est difficile de savoir pourquoi. Mais, il reconnaît que lorsque les gens s’inquiètent, il peut leur paraître plus urgent de donner un sens plus spécifique et plus concret à un terme abstrait. Comme de faire des provisions de denrées alimentaires et de papier hygiénique, c’est comme si l’on tentait de stocker autant d’informations compréhensibles que possible.

À temps d’urgence, moyens exceptionnels.

Note du blogue :

[1] Christ_in_the_WildernessLe terme anglais quarantine est associé au français « quarantaine », mais son origine remonte plus loin. En latin, le chiffre quarante se disait quadraginta, origine du vieil anglais quarentyne désignant "le désert où le Christ jeûna pendant quarante jours ». Dans les années 1520, le mot prit sa forme actuelle, mais pour désigner cette fois la période de quarante jours pendant laquelle  la veuve avait le droit de demeurer dans la maison de son époux défunt. Cette règle fut édictée dans la Grande Charte (Magna Carta) de 1215 et consacrée par le droit coutumier afin de donner à la veuve la possibilité de faire le deuil de son mari en toute sérénité et d'écarter d'éventuels héritiers un peu trop pressés de la chasser de son domicile.

La racine latine quadraginta a donné quaranta en italien mais, si quarantina signifie « quarantaine » (environ quarante), le mot quarantena désigne la période de 40 jours pendant laquelle un navire soupçonné de transporter une maladie était tenu en isolement. Les navires arrivant à Venise en provenance de ports infectés étaient obligés de rester au mouillage pendant 40 jours avant d'accoster. En effet, Venise risquait d'être une proie facile pour la peste car c'était un port d'escale et de transit pour toutes les voies maritimes reliant l'Europe à l'Orient, un vrai carrefour qui accueillait des navires et des gens de partout. La Sérénissime république se dota donc de moyens de prévention modernes, créant des zones de quarantaine sur quelques îles éloignées de la ville, les lazzaretti , imitée en cela par d'autres ports italiens et européens. En France, la plupart des ports méditerranéens (dont Sète et Toulon) disposaient d'un lazaret.

Le délai de quarante jours n'avait pas été fixé au hasard. Il correspondait à la durée maximale d'incubation des maladies infectieuses contagieuses, d'après l'état des connaissances à l'époque. Il a été ramené à 14 jours et même moins, selon les maladies. Les mesures et les délais de surveillance des maladies soumises à surveillance sont désormais définis par le Règlement sanitaire international.

Lectures supplémentaires :

LANGUAGE in a Time of CORONA
Etymonline March 25, 2020

A Guide to Coronavirus-Related Words
Deciphering the terminology you're likely to hear Merriam Webster, 18 March 2010

Know the terms: A complete COVID-19 pandemic glossary – AccuWeather March 25, 2020

How ‘the rona’ — ahem, coronavirus — is changing our everyday vocabulary – The San Diego Union-Tribune, March 25, 2020

10 Best Online English Dictionaries – Slash Digit

Ngram Viewer (français) 

 

Homme/femme, mode d’emploi

Joelle VuilleL'article qui suit fut rédigé par Joëlle Vuille, Ph. D., notre collaboratrice dévouée et auteure de plusieurs traductions d'articles rédigés en anglais au fil des années. Joëlle est juriste et criminologue et habite en Suisse. Toutes les contributions de Prof. Vuille sur ce blogue se trouvent a https://www.le-mot-juste-en-anglais.com/joelle-vuille/

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OED3A l’occasion de la Journée internationale des femmes du 8 mars, un groupe d’activistes a publié une lettre ouverte demandant à Oxford University Press (OUP) que soient supprimés du Oxford English Dictionary certains synonymes du mot « woman » jugés sexistes. [1].

Il est vrai que certaines entrées laissent songeuse. Par exemple, le OED donne comme synonyme de « woman » les mots « bitch », « maid », « chick », « filly », « biddy », « bint », « wench », ou encore « matron ». Si tous ces mots ne sont pas insultants ou rabaissants, ils véhiculent toute de même une image de la femme stéréotypée.

Pour l’usage du mot « woman », l’OED propose notamment les exemples suivants :

  • « God, woman. Will you just listen? »
  • « Ms September will embody the professional, intelligent yet sexy career woman »
  • « I told you to be home when I get home, little woman »

Le lecteur conviendra que ces exemples peignent une image caricaturale du rôle de la femme dans la société moderne.

Merriam-WebsterEn comparaison, du côté de chez Merriam-Webster [2], les synonymes sont similaires, mais les exemples sont plus neutres :

  • « She grew up to become a confident and beautiful woman. »
  • « The store sells shoes for both men and women. »

Mais que dire des définitions et exemples donnés par le OED pour les hommes ? Les auteurs de la lettre ouverte (j’utilise le masculin dans l’espoir qu’un certain nombre de signataires sont du genre mâle) relèvent tout d’abord que les exemples sont beaucoup plus nombreux et variés pour les hommes, et donc moins stéréotypés. Toutefois, nous sommes d’avis que la manière de définir ce qu’est un « homme » ne va pas sans poser problème, aussi. Ainsi, « man » est défini notamment comme « a person with the qualities associated with males, such as bravery, spirit, or toughness ». Or, ce type de représentations, classiques, véhicule une image toxique de la masculinité qui fait du tort aux femmes (en favorisant des comportements de contrôle et violents), et qui emprisonne les hommes dans un registre pouvant causer de grandes souffrances psychiques au fil de la vie (en empêchant une saine expression des émotions). N’en déplaise au OED, un homme est toujours un homme lorsqu’il a peur, pleure, ou demande de l’aide en cas de difficultés.

Oxford University Press, de son côté, a répondu que le dictionnaire ne fait que refléter l’usage que les gens font de la langue, et n’a pas l’ambition de prescrire aux locuteurs comment ils doivent parler.  Pour ma part, je suis sensible à la nécessité de documenter les usages, y compris les usages historiques, d’un mot. Toutefois, il ne faut pas oublier que des centaines de millions de gens apprennent l’anglais dans le monde comme deuxième ou n-ième langue, et que le OED est le dictionnaire de référence de bon nombre d’entre eux, car il est repris par les grands moteurs de recherche que sont Google et Yahoo à qui il fournit leurs définitions. L’impact qu’a le OED sur les locuteurs du monde entier ne doit donc pas être sous-estimé, et la moindre des choses seraient que les termes dérogatoires soient mentionnés comme tels (à l’heure où j’écris, seul « bitch » est signalé comme étant offensant).

Après avoir lu cela, ma curiosité a été piquée et j’ai décidé de consulter le site du dictionnaire de référence en français, à savoir le Larousse [3]. Résultat : rien de dérangeant à signaler du côté des définitions [4]. On y lit par exemple qu’une femme est:

  • Un être humain du sexe féminin.
  • Un adulte de sexe féminin, par opposition à fille, jeune fille : La voilà une femme maintenant.
  • Une épouse : Il nous a présenté sa femme.
  • Un adulte de sexe féminin, considéré par rapport à ses qualités, à ses défauts, à son activité, à son origine, etc. : Femme du monde. Femme de lettres

Les citations historiques, quant à elles, contiennent quelques perles qu’il vaut la peine de reproduire ici :

  • J'ai toujours été étonné qu'on laissât les femmes entrer dans les églises. Quelle conversation peuvent-elles tenir avec Dieu ? (C. Baudelaire, 1821-1867)
  • Il y a mille inventions pour faire parler les femmes, mais pas une seule pour les faire taire. (G. Bouchet, 1513-1594)
  • Une femme qui a un amant est un ange, une femme qui a deux amants est un monstre, une femme qui a trois amants est une femme. (V. Hugo, 1802-1885)
  • Adressez-vous plutôt aux passions qu'aux vertus quand vous voudrez persuader une femme. (Marquis de Sade, 1740-1815)
  • La femme chaste est celle que nul n'a sollicitée. (Ovide, 43 av. JC-17 après JC)

En guise de conclusion, je souhaiterais citer Irina Dunn : « A woman without a man is like a fish without a bicycle ». A méditer…

 

[1] BitchVoir The Guardian du 3 mars 2020 : Fresh call for Oxford dictionaries to change 'sexist' definitions,  une pétition demandant que la définition du mot « woman » soit modifiée a récolté plus de 30'000 signatures. Si vous souhaitez la signer, elle est ici

[2] https://www.merriam-webster.com/thesaurus/woman

[3] Nous aurions voulu consulter également le Robert en ligne, mais n’y avons pas eu accès.

[4] https://www.larousse.fr/dictionnaires/francais/femme/33217

 

Lectures supplementaires

La lexicologie – une histoire amusante du dictionnaire anglais le plus célèbre – 06/01/2014

La linguistique judiciaire – 13/03/2014

Les Mots ont un sexe29/02/2016

The Word Detective, A Life in Words,  14/02/2017

Le méchante virgule d'Oxford 20/04/2017

Les mots anglais du mois : “ Manterrupting” , “mansplaining” et “manspreading” : ou quand les mot conceptualisent le sexisme ordinaire – 04/04/2018

Dictionnaire critique du sexisme linguistique – 10/03/2019

La famille Hulse/Rozenblum – linguistes du mois de mars 2020

 

Hulse family cropped


Francisco, Adriel, Merav

INTERVIEW EXCLUSIVE

Francisco et Merav, nos linguistes invités du mois, habitent à San Francisco. Je les connais depuis longtemps et je les ai vus exercer leurs talents de traducteurs professionnels (espagnol-hébreu– anglais) de même que j’ai pu juger des aptitudes trilingues de leur fils Adriel. J’ai pu voir Francisco à l’œuvre à l’occasion d’un colloque d’interprétation auquel nous deux assistions, à Los Angeles. Dans le métro, en cours de route, nous avons  commenté  les annonces faites en espagnol anglicisé, diffusées par le haut-parleur. (Ex.: emploi de plataforma au lieu d’andén).

Comme nous le verrons dans cet entretien, l’espagnol a fortement influencé ce couple. Et cela, bien que Francisco soit né aux États-Unis, et Merav, en Israël. S’étant engagés dans des professions linguistiques, ils ont eu à cœur de faire en sorte que leur fils soit trilingue. Son père lui a toujours parlé espagnol et, sa mère, hébreu. À 13 ans, Adriel est maintenant scolarisé en anglais et en espagnol.   

Jonathan G., Traduction Jean LECLERCQ

 

Questions posées à Merav:

Merav Hulse

Q: Quels facteurs familiaux ont pu influer sur votre intérêt pour les langues ?

R: Bien qu’aucun de mes parents ne soit linguiste, ils grandirent dans la communauté juive de Buenos Aires et, dès l’enfance, parlèrent couramment l’yiddish, en plus de l’espagnol et, plus tard, de l’hébreu également. Une des cousines de ma mère et son mari, tous deux aujourd’hui décédés, se retrouvèrent à Los Angeles dans les années soixante-dix, et s’employèrent en qualité d’interprètes judiciaires (d’espagnol et d’allemand, en anglais). 

Q: Comment êtes-vous parvenue à maîtriser l’espagnol et l’anglais parlés tout en ayant grandi en Israël ?

R: J’ai grandi en Israël, dans une petite communauté, rigide (un kibboutz [1] ) d’immigrants originaires d’Argentine. Les adultes ne nous parlaient jamais espagnol, à nous les enfants – c’était contraire aux normes et à l’idéologie de l’époque – mais ils le parlaient entre eux. À l’âge de quatre ans, ma grand-mère bien-aimée vint nous voir d’Argentine et passa quelques mois avec nous. Elle ne pouvait me parler qu’espagnol et, à la surprise générale, je lui répondais et, très vite, je suis devenue très bonne.   Comme tous les écoliers israéliens, j’ai commencé à étudier l’anglais en troisième année. J’ai toujours aimé, et j’étais bonne en anglais. 

Q: Comment avez-vous utilisé vos connaissances de base en espagnol et en anglais dans vos études supérieures ?

R: J’ai obtenu un BA en littérature espagnole et anglaise de l’Université hébraïque de Jérusalem, perfectionnant encore ma maîtrise des deux langues. En fait, c’était la première fois que j’étudiais l’espagnol dans un cadre scolaire. J’ai étudié à l’Université Complutense de Madrid (Espagne) pendant un an et, à mon retour en Israël, j’ai décidé de devenir traductrice. Cette année-là, l’école de traduction et d’interprétation de l’Université Bar Ilan a décidé de ne pas offrir de programme espagnol-hébreu, si bien qu’une occasion exceptionnelle de suivre un programme anglais-hébreu s’offrit à moi. Trois ans plus tard, je décrochais un certificat de traduction/interprétation summa cum laude pour les deux programmes, ainsi qu’un Master en littérature anglaise.  

Q: Comment avez-vous pu conserver votre maîtrise de l’hébreu à des fins professionnelles ?  

R:  J’ai suivi une formation d’enseignante d’hébreu seconde langue, en me disant que cela pourrait être un bon emploi d’été. Près de trente ans plus tard, je l’enseigne toujours. Je considère toujours l’hébreu comme ma première langue. Je lis surtout en hébreu, je ne traduis qu’en hébreu et j’essaie de m’immerger dans tous les médias hébreux.

Q.: Comme traductrice et interprète contractuelle du Département d’État, vous avez traduit et/ou interprété pour plus d’une haute personnalité gouvernementale.

R. J’ai moi-même interprété le président Obama à trois reprises, je crois : le discours qu’il a prononcé à Jérusalem devant des étudiants, lors de sa visite de 2013; à la Maison blanche lorsqu’il a reçu à dîner le Président Abbas, le  Président Moubarak, le Roi Abdullah et le Premier Ministre Netanyahou en 2010; et au Département d’État, en 2011.

J’ai fait partie de l’équipe de traduction du discours d’Obama, au Caire en 2009, et des discours de Trump à Riyad et Jérusalem, en 2017. J’ai aussi interprété à la Conférence de paix d’Annapolis, en 2007, et à certaines auditions notoires, dans des tribunaux fédéraux, pendant l’année qui a suivi l’adoption du Patriot Act.

Q: Est-ce un problème pour vous de traduire le Président Trump, vu l’opinion personnelle que vous avez de lui ?

R : Vu mes principes, je préférerais traduire un président qui n’offensât point la moitié environ du peuple américain. Mais, quand je travaille, cela ne doit pas entrer en ligne de compte.


Q: Pouvez-vous conter à nos lecteurs une anecdote qui vous a marquée dans votre carrière d’interprète ?

 A: Chaque fois que j’ai eu l’occasion d’interpréter le président Obama, j’ai toujours été assise dans une cabine, très loin de lui; souvent même, dans une autre pièce, d’où je le suivais sur un écran. Cette distanciation m’aidait certes à me concentrer sur mon travail. Toutefois, lorsque j’arrivai à la Maison Blanche pour interpréter les discours, après le dîner organisé pour les quatre dirigeants, j’entrai dans l’aile Ouest, conformément aux consignes, et j’attendis mon contact. Mais alors, qui décida de faire quelques pas dans le hall, sinon le Président lui-même ? J’entendis un des agents de sécurité dire : “Bonjour, Monsieur le Président”, et que vois-je ? Le Président Obama saluant deux dames qui se trouvaient dans la zone d’attente avec moi. Je me levai, car je compris qu’il était sur le point de me serrer la main.  Je parvins à me présenter sans bégayer. Je ne me souviens plus de sa réponse. Mais, ce contact eut un effet bénéfique : toute la nervosité qui accompagne généralement les interprétations à ce niveau s’évapora immédiatement. Le reste de la soirée dans le salon Est de la Maison Blanche se déroula ensuite comme sur des roulettes !

 

Questions posées à Francisco:

F. HulseQ: Né aux États-Unis, comment avez-vous acquis ces grandes compétences en traduction et interprétation espagnol-anglais ?

R: Mon père, Lloyd Kermit Hulse, est né dans l’Orégon rural pendant la grande crise économique, de parents anglophones. À douze ans, il commença à apprendre l’espagnol par lui-même, avec des livres. Il était attiré par l’histoire des conquistadors. Il étudia l’espagnol à l’école secondaire, puis à l’Université de Mexico. Après un premier mariage avec une Américano-Mexicaine, son niveau d’espagnol lui valut un emploi de représentant de commerce d’une société californienne en Amérique latine. Au cours de ses déplacements, il rencontra ma mère, originaire d’El Salvador.

Malgré des ascendants propriétaires terriens et donc (en principe)  aristocrates, le décès prématuré de son père obligea sa mère à travailler hors de chez elle (comme couturière), situation convenant mal à une femme de son (ancien) rang. Aussi, pour aider sa famille, ma mère ne finit-elle pas son cycle secondaire et s’engagea, vers l’âge de seize ans, comme secrétaire et adjointe personnelle dans un journal local. Lorsqu’elle rencontra mon père, à 23 ans, son implication dans le journalisme local avait aiguisé son appétit du monde des lettres, et cela sans avoir beaucoup étudié l’anglais.

Mes parents s’installèrent bientôt à La Grande (Orégon) où ma mère apprit vite l’anglais alors que mon père enseignait l’espagnol à l’école secondaire locale. Il devint ensuite professeur associé au Lewis & Clark College. Suivirent une maîtrise et un doctorat de l’Université de Cincinnati. Le frais émoulu docteur ès lettres installa sa famille à Portland, tout en continuant à enseigner à Lewis & Clark, en tant que professeur titulaire, jusqu’à sa retraite.   

Il dirigea plusieurs programmes d’échanges avec l’Amérique du Sud. Pendant l’année universitaire 1977-1978, il enseigna l’espagnol à l’Université d’Heidelberg (Allemagne). Cette année-là, j’appris l’allemand rapidement, mais l’oubliai tout aussi vite à mon retour au pays.

Hormis ces quelques années à l’étranger, j’ai été élevé presque exclusivement aux États-Unis. Sans camarades hispanophones à l’école primaire et avec une poignée d’entre eux dans le secondaire, l’immersion dans l’espagnol se réduisit presque exclusivement au milieu familial. Nos parents nous ont toujours parlé espagnol dès lors que la politesse ne les obligeait pas à passer à l’anglais pour faire participer des anglophones à la conversation.

Q: Vers quelles études vous êtes-vous orienté ?

R: J’ai étudié les mathématiques à Lewis & Clark. J’ai passé le test de langues étrangères et me suis classé en troisième année de français (grâce aux trois ans de français à l’école secondaire, où j’étais généralement le plus brillant élève, plus un mois de séjour dans une famille en France, juste avant le test). J’utilisai le reliquat d’heures de crédits pour prendre des cours d’arts et de musique.

Une année de “p’tits boulots” mal payés qui n’étouffa pas mon désir grandissant d’étudier la musique. Aussi m’en suis-je allé au Mills College d’Oakland pour un deuxième cycle. Ayant achevé mon cycle d’études et donné mon concert, tout ce qui me restait à faire pour obtenir mon diplôme était de rédiger ma thèse (sur les compositions de mon concert), mais une méningite me mit hors-jeu avant même que j’aie pu l’entreprendre.

Maintenant, il était temps de trouver un emploi.  Je passai une année comme enseignant remplaçant, puis une autre comme prof. de maths et de sciences dans un centre de rescolarisation, et encore une année, toujours comme prof. de maths, dans une école intermédiaire. Cette dernière expérience fut décisive, et cela pour trois raisons : 1) je me suis dit que rester dans l’enseignement ferait de moi un ronchonneur bien avant l’âge ; 2) cette année-là, j’ai fait la moitié de mes cours en espagnol; et 3) je m’improvisais interprète lorsque mes collègues recevaient des parents d’élèves hispanophones.  

À l’automne de cette année 1995, envisageant alors de me réorienter, les expériences acquises au cours de ma dernière année d’enseignement me donnèrent assez de confiance en moi pour offrir mes services d’interprète bénévole à l’Hôpital général de San Francisco.

Inscrivant immédiatement ce bénévolat dans mon curriculum vitae, j’envoyai ce bien mince C.V. à toutes les agences de traduction/interprétation des Pages jaunes. Les vautours de la profession m’agrippèrent au passage. Toujours autodidacte, je m’améliorais et grimpais progressivement les échelons, jusqu’à m’attacher de meilleurs clients et figurer sur les tablettes des agences réputées. Finalement, à la fin de 2010, en grande partie grâce à l’insistance de mon épouse, je retroussai mes manches et préparai sérieusement l’examen d’interprète judiciaire que je réussis au début de 2011. 

L’histoire serait incomplète si j’omettais de mentionner mon grand ami Omar, qui est le petit-cousin de ma femme et qui nous a fait nous rencontrer.  J’ai fait la connaissance de cet Argentin convivial en 1993.  Son amitié indéfectible, au fil de jours, de semaines, de mois et d’années de dialogues, de discussions, de désaccords et de débats didactiques, joints à la générosité avec laquelle il a corrigé mon orthographe espagnole calamiteuse lorsque je rédigeais des exercices pour le CBEST (un examen d’admission d’enseignants) ont arrondi les angles de mon illettrisme virtuel en espagnol.

Q: Dès la naissance d’Adriel, Meray lui a parlé hébreu, et vous lui avez parlé espagnol,. L’essentiel de son anglais lui est venu du monde extérieur. Quels autres efforts ont été faits pour le rendre authentiquement trilingue ?   

R: Être le témoin de l’aisance à passer d’une langue à une autre est une des nombreuses joies que j’ai eues en qualité de père. Adriel a 13 ans et il lui faut encore surmonter la réaction rebelle, courante à cet âge, de vouloir répondre en anglais. Il est fier d’être trilingue. Jusqu’ici, tout va bien. Il a eu des camarades de classe hispanophones dès la maternelle, et il fréquente une école K-8 d’immersion bilingue.

Lors de ses débuts au jardin d’enfants, l’aptitude d’Adriel à lire et à écrire en espagnol progressa rapidement, suivie de près par l’anglais. Sa connaissance de l’hébreu (utilisant un alphabet différent et donc présumément d’accès plus difficile) est à la traîne jusqu’à présent. Toutefois, s’il est une activité extra-scolaire sur laquelle j’insiste beaucoup, c’est la lecture et l’écriture quotidiennes en hébreu.

Pendant ce temps-là, mon français a rouillé et mon hébreu avance aussi lentement que le processus de paix avec les Palestiniens. Ceci étant, j’ai réussi é faire mieux que mon père, en ce sens que mon fils parle et écrit trois langues. 

Question posée à Adriel

Adriel HulseQ: Ayant vécu dans une famille trilingue et ayant eu à parler à tes parents dans deux langues étrangères, tout en parlant anglais avec tes camarades d’école et tes amis, est-ce quelque chose que tu recommanderais à des parents plurilingues, dans l’intérêt de leurs enfants ?

R : Je crois que je recommanderais à des parents plurilingues d’apprendre plusieurs langues à leurs enfants. Même s’il peut être difficile à des gosses de rester bons dans les différentes langues qu’ils sont censés savoir, cela les aidera, à long terme, à acquérir des aptitudes linguistiques et à apprendre plus vite. Ou, par exemple, si les parents se rendent dans leur pays natal avec leurs enfants, non seulement ceux-ci pourront communiquer couramment avec les gens du cru, mais ils pourront aussi exercer leurs compétences linguistiques dans la langue parlée sur place (en supposant qu’on leur ait apprise). Lorsque je suis allé en vacances en Israël, on m’a pris pour un Israélien parce que je peux parler hébreu comme un locuteur natif. Et cela, je le dois à ma mère qui m’a enseigné cette langue dès le plus jeune âge.

[1] Un kibboutz (de l’hébreu : קיבוץ, au pluriel : קיבוצים : kibboutzim ; « assemblée » ou « ensemble ») est un type de village collectiviste sioniste créé au début du xxe siècle par des  juifs russes adhérant au mouvement sioniste d’influence  socialiste. 

Lectures supplementaires :

Trump’s Hebrew translator says she was happier working for Obama
The Times of Israel, 30.5.2017

Le 10 mars 2020 – le centenaire de Boris Vian

                  En hommage à l’esprit d'un prodige

                           

Vian portrait   Michele cropped
Boris VIAN       Michèle DRUON


Nous sommes heureux de retrouver notre fidèle collaboratrice
, Michèle Druon, Ph.D., qui a bien voulu rédiger l'article qui suit a notre intention. Mme. Druon est professeur émérite à la California State University, (Fullerton), où elle a enseigné la langue, la culture et la littérature  françaises.  Elle a fait ses études universitaires d'anglais (spécialisation : Littérature & Culture Américaine, Licence) à l'universsité d’Amiens,  et en Lettres modernes, (Licence, mention très bien), à l'université d‘Aix-en-Provence. Elle a obtenu son Doctorat en Littérature française à l’univetsité of California at Los Angeles (spécialisations: le Nouveau roman; Théorie et critique littéraire contemporaine; philosophies post-modernes).

 

    Boris VianPour le centenaire de la naissance de Boris Vian, le 10 mars 1920, une multitude d’évènements, parrainés par le Ministère de la Culture et la Ville de Paris (1), se tiendront cette année partout en France ainsi qu’en Belgique, en Suisse, au Canada et aux États-Unis : entretiens multiples à la radio, à la télévision et dans les librairies, concerts de jazz, expositions, films, théâtre … C’est dire le prestige et l'aura extraordinaire dont jouit aujourd’hui Boris Vian.

      La légende de ce personnage prodigieux s’amplifie en même temps que la redécouverte de son œuvre, mine inépuisable et multiforme dont on continue d’exhumer les trésors. Génie polyvalent dont l’arc éblouissant traverse aussi bien les sciences et techniques que les arts, la musique et la littérature, Boris Vian semble avoir condensé plusieurs vies dans sa brève existence : il fut à la fois ingénieur, écrivain, poète, parolier, scénariste, critique et musicien de jazz, chanteur, acteur, peintre (2), et enfin traducteur (de l’anglais au français). Ses œuvres écrites comprennent plus de 50 volumes et  abordent à peu près tous les genres littéraires :  poésie, chroniques, nouvelles, pièces de théâtre, romans surréalistes, policiers, de science-fiction se succèdent, sans compter les scenarios écrits pour le cinéma, les livrets d’opéra, les traductions de romans américains, et plus de 500 chansons !

1.De l’enfance à l’âge adulte :

      Boris Vian avait grandi à Ville-d’Avray, dans une région qui était alors La Seine-et-Oise (aujourd’hui les Hautes-de-Seine ). Cadet de trois autres enfants, il passe une enfance choyée dans une famille aisée et cultivée.  Le père et la mère, Paul et Yvonne Vian, ont l’esprit ouvert, aiment la liberté, la musique et la littérature. Ils ont le goût de la langue et pratiquent avec leurs enfants nombre de jeux de mots et jeux d’esprit dont Boris restera toujours particulièrement friand dans ses écrits.

     Ruinée dans la Grande Dépression de 1929, la famille se trouve forcée de s’accommoder d’un train de vie beaucoup plus modeste. La santé de Boris, fragile dès la tendre enfance, l’oblige à suivre la plupart de sa scolarité à la maison. A l’âge de 12 ans, une grave maladie Lycee-condorcet-Vianlui laisse une insuffisance cardiaque qui l’affectera toute sa vie. Cela ne l’empêche pas de faire des études secondaires brillantes au lycée, tout en s’adonnant à ce qui restera toujours ses plus grandes passions, la littérature (française et américaine) et la musique : fasciné par le jazz américain, il apprend la trompette. Il entre en terminale au prestigieux lycée Condorcet, à Paris, où il obtient son second baccalauréat en 1937, à l’âge de 17 ans.  

     Quand la guerre est déclarée en 1939, Vian est conscrit mais jugé inapte au service militaire en raison de sa santé. La même année, il passe le concours d’entrée de L’Ecole Centrale des Arts et Manufactures, puis rejoint l’Ecole, repliée à Angoulême au début de la guerre. Peu de temps après, à Cap-Breton où sa famille s‘est installée, Boris Vian rencontre et tombe amoureux de Michelle Léglise, qu’il épouse en 1941. (Ils auront deux enfants, Patrick et Carole en 1942 et 1948).

      En 1942, Vian obtient son diplôme d’ingénieur en métallurgie, et trouve alors un poste à l'AFNOR (Association française de normalisation), où il travaillera jusqu’en 1946. Son expérience du travail de bureau, qu’il perçoit comme absurde, lui laisse néanmoins le temps de faire de la musique et d’écrire, et c’est à cette époque qu’il produit ses premiers textes : Les cent sonnets (1941), Troubles dans les Andains (1942), et un roman satirique : Vercoquin et le plancton (1943), qui ne seront publiés que beaucoup plus tard.  

2. Saint-Germain-des-Prés, et l’esprit « jazz » :

     Vian 100 ansC’est surtout après la guerre que Boris Vian commence à devenir une figure célèbre dans les cercles parisiens où il est reconnu en tant qu’écrivain, artiste et musicien. Tout Paris vibre alors d’une incroyable effervescence artistique et intellectuelle : dans les cafés de Montparnasse comme Les Deux Magots ou Le Café de Flore, on côtoie musiciens de jazz, philosophes et écrivains existentialistes, peintres et postes surréalistes ou post-surréalistes, héritiers d’un sens de l’absurde qui laissera une marque profonde dans l’œuvre de Boris Vian (3). C’est l’époque des zazous, du be-bop, des caves et cabarets de Saint-Germain-des Prés où chantait Juliette Gréco, et des clubs de jazz (dont le fameux Tabou où Boris Vian joua lui-même) où toute une génération « swingue » et fait la fête après les sombres années d’occupation. 

     A bien des égards, le personnage de Boris Vian, au centre de ce tourbillon parisien, incarne pour nous l’esprit de cette époque. L’esprit «jazz» d’abord, car cette musique qui vient de l’Amérique le passionne depuis l’adolescence par sa modernité et sa liberté. Ainsi, dès 1937, à l’âge de 17 ans, Boris Vian s'était inscrit au Hot Club de France, alors présidé par Louis Armstrong et Hugues Panassié. Plus tard, après la Libération, il rejoindra comme trompettiste l'orchestre de Claude Abadie, alors considéré comme l'un des meilleurs orchestres de jazz amateur de l'époque. Vian jouera par ailleurs un rôle important dans la diffusion du jazz en France en servant de liaison à de grands musiciens comme Duke Ellington (son idole), Charlie Parker et Miles Davis. Il est aussi critique de jazz, une activité qui deviendra plus importante pour lui quand sa santé l’obligera à abandonner la trompette. Il écrit de nombreux articles, dont certains seront publiés aux Etats-Unis, dans des revues de jazz comme Le Jazz Hot et Jazz News (4).

 

Miles Davis (Vian) Charlie Parker (Vian) DukeEllington (Vian)
Miles Davis Charlie Parker Duke Ellington 

3. Le Chansonnier

     Outre son investissement dans la musique de jazz, Boris Vian a aussi écrit un nombre prodigieux de chansons dont beaucoup ont connu un succès populaire, et dont certaines sont devenues «cultes». La plus célèbre, internationalement connue, est «Le Déserteur», mise en musique par le compositeur américain Harold Berg. Écrite en 1954 vers la fin de la Guerre d’Indochine, cette chanson antimilitariste adressée sous la forme d’une lettre à « Monsieur le Président » scandalise les patriotes de l’époque et est censurée à la radio, mais est vendue à des milliers de disques. Elle sera traduite en de multiples langues et chantée partout dans le monde, notamment par Joan Baez et Peter Paul and Mary dans les années soixante.

Baez (Vian)   Peter-Paul-and-Mary (Vian)
Joan BAEZ   Peter, Paul & Mary
 

 

Monsieur le Président
Je vous fais une lettre
Que vous lirez peut-être
Si vous avez le temps
Je viens de recevoir
Mes papiers militaires
Pour partir à la guerre
Avant mercredi soir
Monsieur le Président
Je ne veux pas la faire
Je ne suis pas sur terre
Pour tuer des pauvres gens
C'est pas pour vous fâcher
Il faut que je vous dise
Ma décision est prise
Je m'en vais déserter (…)

 

 


   

La renommée de ce texte ne doit pas faire oublier la richesse et la variété du répertoire de Boris Vian, qui met en scène dans ses chansons tout un univers de personnages et de situations qui sont autant d’images de la société de son époque, à travers une multitude de styles musicaux. Son premier « tube » en 1950 : « C’est le Be-Bop », est chanté et enregistré par Henri Salvador, ex-pianiste de jazz dont il partage le goût du rire, et avec qui il aura longtemps une collaboration fructueuse – qui donnera, entre autres, le célèbre « Faut rigoler » (ou « Mambo des Gaulois ») (1958).

    L'arrache=coeur (Vian)Après l’échec de L’Arrache-Cœur, son dernier roman (5), en 1953, Boris Vian renonce à la littérature et accroit sa production de chansons avec de nouveaux collaborateurs comme le pianiste Michel Legrand, Philippe Weil et Eddie Barclay.  Avec le pianiste Jimmy Walter, il compose les très populaires « J'suis snob » et « On n'est pas là pour se faire engueuler» (1954), puis (entre autres) « La Java des bombes atomiques »  et « Je bois » (1955) avec le pianiste Alain Goraguer. En 1955-56, l’hilarante «Pan Pan Pan poireaux pomm’ de terre» sera chantée par Maurice Chevalier, et en 1956, inspiré par le rock n’ roll américain, Vian produit une série de pastiches désopilants, dont « Rock and roll mops » et  « Va’t faire  cuire un œuf, man ».

     Le titre de ces chansons (comme aussi par exemple : « Les lésions dangereuses », « Le tango des balayeurs », « Les malédictions des balais », etc.) indique assez la veine humoristique qui les traverse et qui est une dominante dans toute l’œuvre de Boris Vian. Tantôt loufoque, acide, noir, cru, décapant, cet humour déploie dans une langue simple, populaire, à la Prévert, et souvent argotique, une série de vignettes satiriques où s’affirment les positions fondamentalement anti-bourgeoises de leur auteur, telle par exemple :

 

(…) J'suis snob… J'suis snob
J'm'appelle Patrick, mais on dit Bob
Je fais du ch'val tous les matins
Car j'ador' l'odeur du crottin
Je ne fréquente que des baronnes
Aux noms comme des trombones (…)
     J'suis snob… J'suis snob
J'suis ravagé par ce microbe
J'ai des accidents en Jaguar
Je passe le mois d'août au plumard
C'est dans les p'tits détails comme ça
Que l'on est snob ou pas
J'suis snob… Encor plus snob que tout à l'heure
Et quand je serai mort
J'veux un suaire de chez Dior!

 

 

     En 1955, Boris Vian enregistre, dans les studios Phillips, un premier album intitulé Chansons impossibles et Chansons possibles, mais le disque ne se vend guère, malgré l’attention des connaisseurs et l’hommage de George Brassens, qui lui reconnait un talent unique. Cette période voit pourtant l’efflorescence des grandes « chansons à texte » de Prévert, Aragon, Queneau, et des grands interprètes comme Mouloudji, les Frères Jacques, Yves Montand, Serge Reggiani…, qui interpréteront beaucoup des chansons de Vian.

  1. Vernon Sullivan et le roman noir :

     Ce n’est pas seulement la musique populaire américaine comme le jazz et le rock n’roll, mais aussi la littérature populaire américaine qui attirent Boris Vian depuis toujours. Grand amateur de romans noirs américains, il en traduit plusieurs en anglais (qu’il avait appris par lui-même adolescent, pendant son temps libre), dont ceux de Raymond Chandler et James Mc Cain, qui seront publiés dans la « Série Noire » de la grande maison d’édition Gallimard.

     Cette fascination pour le roman noir américain donnera lieu à une des plus énigmatiques facettes de l’œuvre de Boris Vian, et jouera aussi, ironiquement, un rôle dans sa mort.  

     Sous le pseudonyme de Vernon Sullivan (parmi ses multiples pseudonymes : Bison Ravi, délicieux anagramme de son nom), Boris Vian
Cracher (Vian) 2publie une série de «romans américains» – dont il prétend n’être que le traducteur – et qui, contrairement aux romans signés sous son nom,  connaitront un grand succès dans le public. Le premier et le plus célèbre : J’irai cracher sur vos tombes » (1947), écrit en deux semaines, est à l’origine un canular de Vian, un pastiche de roman noir dont il avait parié de faire un bestseller. Dès sa parution, le livre fait scandale, et Vian est attaqué en justice pour le contenu « immoral et pornographique » de son texte; Le scandale rebondit peu après, à la suite d’un fait divers rapporté par la presse : un homme a assassiné sa maîtresse en laissant un exemplaire du roman près du cadavre. Accusé d’être « un assassin par procuration », Vian retraduit alors en anglais son propre texte, en prétendant qu’il s’agit de la version originale de Vernon Sullivan. Toute cette publicité profite au livre qui est un best-seller en 1947, et se vend à plus de 100000 exemplaires (6).

    Même aujourd’hui, le livre produit encore un effet de choc : l’histoire se situe dans le Sud des Etats-Unis et a pour héros Lee Anderson, un jeune métis Afro-Américain qui, pour venger le lynchage de son jeune frère, se livre à une orgie croissante de viols et de meurtres. Si la dénonciation du racisme aux Etats-Unis anime tout le livre, la forme qu’elle prend ici dérange par sa rage, sa violence, et, il faut bien le dire, par la misogynie qui affleure souvent dans ses passages pornographiques. Sans doute faut-il lire ces passages au « second degré » de l’humour noir qu’y déploie son auteur, mais ce roman ambigu et controversé, et qui lui causa tant d’ennuis, est difficile à réconcilier avec le ton et la délicatesse d’un autre roman, pourtant écrit quelques mois plus tôt par Vian sous son vrai nom – et qui est considéré comme son chef-d’œuvre : L’Ecume des Jours.

  1. L’Ecume des Jours

      Car Boris Vian, bien sûr, ce n’est pas seulement le jazzman, le chanteur-compositeur des cabarets Rive-Gauche, l’humoriste et le satiriste, le traducteur et le pasticheur de romans noirs, c’est aussi et surtout peut-être, l’auteur de ce roman devenu quasi-mythique dans la culture française (7).

      Vian SartreOn se rappelle ce conte moderne situé pendant l’après-guerre, où deux amoureux idylliques, Colin et Chloé, évoluent dans un Paris surréel et à demi-rêvé, déjà nostalgique. Leurs aventures sont cocasses, absurdes, fantaisistes : une souris parle, des anguilles vivantes sortent du robinet, et on y croise en chemin des personnages tels Jean-Sol Partre (Jean-Paul Sartre), auteur du Vomi (La Nausée), et la duchesse de Bovuard (Simone de Beauvoir). Le texte regorge d’images burlesques, de trouvailles poétiques et de machines imaginaires telles le fameux «pianocktail» (un piano qui fabrique des cocktails en musique). A chaque page cascadent les jeux de mots et les métaphores pétillantes de charme et d’humour – telles, entre mille autres :

    « Son peigne d'ambre divisa la masse soyeuse en longs filets orange pareils aux sillons que le gai laboureur trace à l'aide d'une fourchette dans de la confiture d'abricots ».

      L’Ecume des Jours est un roman de jeunesse (Boris Vian a 26 ans quand il l’écrit) mais c'est aussi, à bien des égards, le roman de la jeunesse par son énergie, son romantisme, ses délires et son désir de subvertir les conventions établies : la génération contestataire des années soixante ne s'y est pas trompée quand elle redécouvre le roman, longtemps ignoré par le public et les critiques, et en fait ce qui sera désormais un livre-culte.

     Mais comme son titre l’indique, L’Ecume des Jours est aussi un roman sur l’évanescence et la fragilité du bonheur, et sur les ravages du temps qui passe. Dans sa seconde partie, quand Chloé tombe malade, lentement étouffée par le «nénuphar» qui lui mange les poumons, tout le texte s’assombrit et plonge dans une mélancolie profonde où s’imposent peu à peu les images de la mort.

       Derrière leur humour, la mort n’est jamais loin dans les textes de Vian (8), prémonition peut-être pour celui dont la vie fut marquée si tôt par la maladie, ce qui lui inspira sans doute cette rage de vivre et de créer si intense, multiple et surabondante qu’elle semble contenir plusieurs vies parallèles (8).

  1. La mort :

     Les_liaisons_dangereuses_(vIAN)Cette frénésie d’activités s’accélère encore pour Vian dans les années cinquante, quand des problèmes financiers l’obligent à augmenter ses multiples productions; outre les nombreuses chansons qu’il continue d’écrire, il compose des spectacles de cabarets (il se produira lui-même au Trois Baudets),  des pièces de théâtre, des traductions, des livrets d’opéra, des scénarios de cinéma; il joue lui-même dans plusieurs films, dont Les Liaisons Dangereuses, de Roger Vadim (1958), et travaille  comme directeur artistique chez Philips, où il  gère la carrière de nombreux musiciens. C’est aussi pendant ces années qu’il se sépare de sa première femme et en 1954 épouse Ursula Kubler, une danseuse suisse.

       Ce rythme ahurissant mène Boris Vian à un épuisement nerveux qui contribue à affaiblir sa santé, toujours fragile. Le 23 juin 1959, lors de la première cinématographique de J’irai cracher sur vos tombes, adaptation médiocre où Vian ne reconnait pas son texte, il est frappé d’une crise cardiaque, et meurt à l’âge de trente-neuf ans.

  1. Le mot de la fin :

    Figure complexe, aux mille visages, Boris Vian a laissé dans la culture française et internationale des traces multiples, qui semblent Vian collection s’étendre et s’approfondir avec le temps. Depuis le début du XXIème siècle, une nouvelle effervescence artistique et intellectuelle s’est créée autour de son œuvre, qui se traduit par une abondance de documentaires, biographies, émissions radiophoniques et télévisées, et la publication, en 2010, de ses œuvres complètes dans la prestigieuse L'ecume (Vian)collection de La Pléiade (10).

On rejoue ses pièces de théâtre, et au cinéma, en 2013, le film de Michel Gondry, L’écume des Jours (Mood Indigo) rend un magnifique hommage au roman et à son auteur.

Laissons le dernier mot – toujours humoristique – à Boris Vian lui-même :

     Vian with Ellington« Dans la vie, l’essentiel est de porter sur tout des jugements à priori. Il apparaît, en effet, que les masses ont tort, et les individus toujours raison. Il faut se garder d’en déduire des règles de conduite : elles ne doivent pas avoir besoin d’être formulées pour qu’on les suive. Il y a seulement deux choses : c’est l’amour, de toutes les façons, avec des jolies filles, et la musique de la Nouvelle-Orléans ou de Duke Ellington ». (Préface de L’Ecume des Jours)

Notes :

1. Voir le site : https://centenaireborisvian.com

2. Boris Vian est aussi l'auteur de peintures, dessins et croquis exposés pour la première fois à l'annexe de La Nouvelle Revue française en 1946. Une exposition à la Bibliothèque Nationale de France lui a été consacrée en 2011-2012.

3. Ces articles ont été rassemblés en 1982 dans Écrits sur le jazz .

4. Également influencé par la tradition ubuesque de l’absurde, Boris Vian sera induit en 1952 au Collège de Pataphysique, association littéraire fondée à la mémoire d‘Alfred Jarry, et où figurent, entre autres, Raymond Queneau, Jacques Prévert et Eugène Ionesco.

5. Les deux romans qui suivent l’Ecume des Jours : L’Automne à Pékin en 1947, et L’herbe Rouge en 1950, n’ont pas connu non plus de succès populaire.

6) Les deux romans suivants publiés sous le nom de Sullivan : Les morts ont tous la même peau (1947) et Et On tuera tous les affreux (1948), ont aussi un succès controversé. En 1948, Boris Vian reconnaît officiellement être l'auteur de J'irai cracher sur vos tombes, mais le livre est interdit en 1949.  

7)    En anglais: Froth on the Daydream, traduit par Stanley Chapman.

8) Cette présence de la mort dans L'Ecume des Jours  surprend moins quand on sait que le père de Boris Vian avait été assassiné chez lui en 1944, peu avant la rédaction du livre.

9) Voir, parmi les multiples biographies de Boris Vian:  Boris Vian: La Poursuite de la vie Totale, par H. Baudin (1966); ; Les Vies parallèles de Boris Vian, par N. Arnaud (1970)

10) En janvier 2020, La Pléiade a publié une nouvelle édition des Œuvres Complètes de Boris Vian sous la direction de Marc Lapprand.

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À la une – une chanson quadrilingue représentera Israël à l’Eurovision 2020.

EDEN ALes paroles de la chanson “Feker Libi” seront interprétées en amharique, arabe, anglais et hébreu, par Eden Alene, le candidat israélien à l’Eurovision 2020.


(photo credit: RONEN AKERMAN)

Pour la première fois, une Israélienne d’origine éthiopienne représentera Israël au Concours Eurovision de la chanson.

Eden Alene, 19, est devenue le choix pour le concours de mai qui se tiendra aux Pays-Bas après avoir remporté le concours de réalité de la chaîne 12 “HaKochav HaBa” ou “La prochaine Étoile”, mardi soir. 

Elle était le choix du jury et des téléspectateurs israéliens qui ont envoyé leurs votes.

« C’est un honneur incroyable de représenter mon pays, a-t-elle dit après l’annonce de sa victoire. C’est incroyable qu’un Éthiopien le fasse pour la première fois ».

Le Premier ministre Benjamin Netanyahu l’a félicitée sur Twitter, en écrivant : « Eden, tu es une championne ! Nous te faisons confiance pour rapporter l’Eurovision à la maison. Bonne chance ! ».

Eden est née et a grandi à Jérusalem. Ses parents ont divorcé quand elle avait quatre ans, et elle n’a eu aucun contact avec son père depuis. Elle a étudié la danse classique pendant dix ans avant de quitter une école religieuse pour aller vers un établissement laïc afin de suivre des cours de théâtre et de chant.

La chanteuse israélienne Netta Barzilai a remporté l’Eurovision en 2018, ce qui a fait d’Israël le pays hôte du concours l’année suivante.

Lecture supplémentaire :

Israel’s Rihanna is Arab and Jewish
New York Times,  February 28, 2020

Rihanna