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Alice au pays des traductions

 

ALICE HEADING

Alors qu'on fête le 150ème anniversaire d'Alice au pays des merveilles, le Lewis-Carroll-719x1030 chef d'œuvre de Lewis Carroll [1], le livre est maintenant traduit dans une grande diversité de langues. C'est ainsi qu'il en existe des éditions en espéranto, en népalais, en slovaque ainsi qu'en xhosa  (l'une des langues de l'Afrique du Sud), sans parler du Braille, de la sténographie et de la langue des signes brésilienne.  Il existe aussi une version en emoji et deux professeurs de Yale travaillent même à une Alice  en hiéroglyphes égyptiens tardifs. Le livre se situe probablement en deuxième position derrière The Pilgrim’s Progress, l'allégorie du 17e siècle, au palmarès du roman anglais le plus traduit, selon Jon A. Lindseth, éditeur général d'Alice in a World of Wonderlands: The Translations of Lewis Carroll’s Masterpiece, qui recense plus de 170 traductions allant de l'afrikaans au zoulou. Nous presentons ci-dessous une analyse de ces trois volumes et des événements qui entournent leur publication. Toutefois, Lindseth précise qu'il faut s'armer de courage pour restituer dans une autre langue l'esprit et les jeux de mots de Carroll, notamment ses calembours et ses homophones. Mais, l'enthousiasme pour les écrits de Carroll ne se dément pas. L'attrait que ne cesse d'exercer le livre, dans toutes les langues, tient aux efforts que fait Alice pour « donner un sens à l'absurdité », déclare Carolyn Vega, conservatrice adjointe des manuscrits historiques et littéraires au Musée et Bibliothèque Morgan où le manuscrit original, prêté par la British Library, fait partie d'une exposition sur Alice qui s'est ouverte le 26 juin dernier. Depuis 1865, le conte de Lewis Carroll s'est non seulement montré d'une élasticité infinie, s'accordant avec bonheur à l'évolution culturelle – du mouvement des suffragettes à l'explosion de la consommation de drogue – mais il a aussi grandi avec nous en tant qu'individus, Cela nous rappelle que la question de la Chenille : « Qui es-tu ? » est de celles qu'il y a peu de chances qu'on puisse mieux y répondre qu'Alice elle-même.      

StephanieÀ l'occasion de cet evénément litteraire, nous accueillons notre invitée Stephanie Lovett, qui a été et est actuellement présidente de la Lewis Carroll Society of North America. Elle est l'auteure de Lewis Carroll and Alice, publié chez Thames and Hudson (en version française : Lewis Carroll au pays des merveilles, chez Gallimard) et de The Art of Alice, chez Smithmark. Ancienne professeur de Latin, Stephanie est doctorante à l'UNC-Greensboro où elle travaille à un nouveau paradigme applicable à l'enseignement des religions du monde. Voici sa contribution.

 

Alice in a World of Wonderlands est à la fois un ALICE IN A WORLD livre, une exposition et une série de conférences qui sont autant d'aspects d'un même phénomène. À l'approche du 150e anniversaire de la première édition d'Alice au pays des merveilles, en 1865, le collectionneur et président honoraire de la LCSNA, Joel Birenbaum, a engagé une réflexion sur une célébration mondiale de l'événement qui prendrait la forme d'expositions organisées à New York sur toutes sortes de sujets. En 2008, il a commencé à discuter avec Jon Lindseth, collectionneur et membre du Club Grolier, du genre d'exposition qui conviendrait au Club Grolier. Enthousiasmé, Lindseth lança l'idée d'une exposition sur le thème d'Alice en traduction et, comme le Club attend toujours d'une exposition qu'elle produise un volumineux catalogue, il se mit aussi à réfléchir aux différents paramètres de la meilleure manière d'écrire sur le thème des traductions. Alice in a WorldTelle est la genèse de ce qui devint Alice in a World of Wonderlands :un opus en trois volumes de 2.638 pages, contenant des essais, des traductions inverses et des listes de références bibliographiques ; une spectaculaire exposition du Club Grolier, ouverte du 16 septembre au 21 novembre 2015 ; et deux jours de conférences, les 7 et 8 octobre, réunissant des traducteurs, des spécialistes et des passionnés originaires de 24 pays.  

Pour tirer le meilleur parti de cette occasion offerte de rassembler un savoir inédit sur Alice en traduction, Lindseth estima qu'il faudrait trois volumes. Le troisième volume bat un record, avec des listes de contrôle bibliographiques de plus de 7.000 éditions d'Alice in Wonderland, auquel s'ajoutent près de 2.000 éditions de Through the Looking-Glass (À travers le miroir), en 174 langues, pour un total de 8.484 ouvrages. Des langues du monde entier sont non seulement représentées (azerbaïdjanais, tonguien, xhosa, islandais, monténégrin, oriya, jersiais), mais encore des langues mortes (vieil anglais), des dialectes (écossais des Orcades), des langues neutres (Blissymbols, Lingwa de Planeta) et des orthographes de substitution (Shavian, IPA). S'y ajoute le premier index jamais établi d'illustrateurs d'éditions traduites, contenant 1.200 noms.   

Autre particularité du livre, le volume consacré aux traductions inverses vise à recueillir des données à l'intention des lecteurs de langue anglaise. Il s'agit de révéler au grand public le genre de décisions relatives aux mots absurdes, aux parodies de poèmes victoriens, aux calembours et autres jeux de mots, à l'enchevêtrement culturel, et à bien d'autres choix encore, auxquels la traduction d'Alice a donné lieu. On y trouve le même passage du chapitre VII, The Mad Tea-Party (Un thé chez les fous), en 207 traductions inverses, y compris des versions anciennes ou récentes dans de nombreuses langues, étayées par d'abondantes notes de bas de page faisant la lumière sur une myriade de décisions linguistiques et culturelles.

Enfin, le premier volume fait du projet de collecte de données, une vaste étude érudite, avec des articles sur l'histoire de la présence d'Alice dans chacune des 174 langues, de nombreux essais généraux, environ 250 fac-similés de couvertures, et des appendices réunissant des données diversement assemblées. Il est difficile d'exagérer l'intérêt des fascinantes histoires narrées au fil de ces essais : langues politiquement réprimées (comme le galicien) et revendiquant un statut, différences culturelles dans l'acceptation des livres d'enfants, interactions de la politique, de la langue, de l'identité et de la littérature. 

L'exposition au Club Grolier [2] est un remarquable panorama. C'est essentiellement le projet devenu réalité et racontant l'histoire au moyen d'objets et de pièces de collection. Il y a des vitrines consacrées à Lewis Carroll lui-même, et notamment le premier livre utilisant son pseudonyme, et à propos de la traduction d'Alice, avec des traductions provenant de la collection de la véritable Alice. Carroll s'est impliqué dans le processus de traduction d'Alice dans d'autres langues, et une vitrine est réservée aux traductions parues de son vivant, en commençant par l'allemand et le français, en 1869. Sept vitrines exposent des traductions par région géographique, créant un très intéressant dialogue entre les textes. 

Les deux jours de conférences au Club Grolier ont réuni environ 120 écrivains collaborant au projet et d'autres invités autour de huit débats et occasions d'interaction. Emer O'Sullivan, spécialiste de littérature enfantine, a ouvert le cycle de conférences en traitant de questions plus générales posées par les traductions et du développement des études de traduction. Il a conclu en citant un extrait de l'avant-propos de David Crystal au sujet de la communauté de traductions qui s'est constituée à l'occasion de ce projet. Ce qui fut hautement démontré pendant ces deux jours, puisque des gens venant d'horizons linguistiques différents, ayant des intérêts intellectuels divers et n'ayant pas les mêmes conceptions du monde, ont établi des liens entre eux et avec les idées qui s'exprimaient si librement. Au total, 39 langues étaient représentées dans la salle !

Sept autres orateurs ont pris la parole. Gabriel López, de Barcelone, a surpris son auditoire en disant que bon nombre de lecteurs hispanophones croyaient qu'un chapitre où il est question d'un cheval, imaginé par un traducteur en 1952, figurait dans l'original. Derrick McClure, d'Aberdeen, nous a fait faire le tour des versions en dialecte écossais, dans lesquelles la Chouette et la Panthère se nourrissent de haggis (panse de brebis farcie), de tatties (patates) et de neeps (rutabagas), et où les questions identitaires liées à la langue occupent une grande place. Le professeur Keao NeSmith, de l'Université d'Hawai, nous a dit que les Hawaïens, très alphabétisés depuis les années 1820, préfèrent les traductions “dépaysées” qui permettent de comprendre une autre culture.  De Zongxin Feng, nous avons appris que, de tous les classiques occidentaux publiés en Chine,  Alice est celui qui compte le plus d'éditions, malgré l'hiatus des trois décennies de Révolution culturelle. Russell Kaschula, de l'Université Rhodes (Afrique du Sud), est très soucieux des questions d'alphabétisation dans les langues minoritaires et de la création d'un plus grand nombre d'ouvrages pour les enfants. À cet égard, le projet lui semble être un tremplin.  Sumanyu Satpathy, de Delhi (Inde), a décrit l'enchevêtrement des questions politiques et culturelles que la traduction pose dans un pays possédant 22 langues officielles auxquelles s'en ajoutent 1.600 autres. Il a parlé du rôle d'Alice dans la lutte contre le fascisme, comme en Chine et en Espagne. L'éditeur Michael Everson a clos la deuxième journée en traitant de quelques-unes des Alices les moins banales figurant sur sa liste, notamment celles en Deseret [3] et en ladino. Enfin, le mot de la fin revint à Michael Suarez, de l'Université de Virginie, qui s'exprima après-dîner.              

Même pour ceux d'entre nous qui avaient étroitement collaboré au livre, tout fut une révélation. Les dimensions politiques et sociales de la traduction se mêlaient aux facteurs linguistiques, et  l'un des thèmes qui s'est rapidement imposé a été l'interdépendance étroite de tous ces choix Alice Japanesepour le traducteur. À titre d'exemples, citons Kimie Kusumoto faisant observer l'absolue nécessité culturelle de modifier Un thé chez les fous lorsque, dans le contexte japonais, l'interaction d'une  fillette et d'un homme mûr [4] est porteuse d'un contenu sémiotique particulier ; et Lopez qui nous a révélé la première utilisation d'Alice en espagnol, comme figure révolutionnaire dans un journal mexicain de 1921. La nature complexe et interdisciplinaire de la traduction et l'éventail des éléments à prendre en considération, allant du technique au philosophique, ont dominé ces deux jours d'échanges de vues. La conférence s'est achevée par d'intenses débats portant sur les thèmes suivants : l'avenir des langues indigènes et les bons et les mauvais côtés de la mondialisation ; l'impression que l'anglais est passé du statut de langue colonisatrice (l'anglais ou rien du tout) à celui de langue de culture (sa langue + l'anglais) favorisant une ouverture au monde ; l'espoir affirmé d'un projet analogue pour les illustrations d'Alice et pour les nombreuses langues, allant du tibétain au lakota, qui n'ont pas encore leur Alice.

Des renseignements sur Alice in a World of Wonderlands, notamment sur la façon de commander le livre, peuvent être obtenus sur :  http://aliceinaworldofwonderlands.com/.

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[1] De son vrai nom Charles Lutwidge Dodgson (1832 – 1898), professeur de mathématiques à l'université d'Oxford et auteur d'ouvrages scientifiques. Sous le pseudonyme de Lewis Carroll, il a composé une série d'ouvrages pour les enfants dont le plus célèbre fut Alice's Adventures in Wonderland, illustré par sir John Tenniel, paru en 1865.

[2] Club de bibliophiles new-yorkais fondé il y a 130 ans et ainsi nommé en l'honneur de Jean Grolier de Servières (1490-1565), Trésorier de France, connu pour avoir possédé une riche bibliothèque estimée à 3000 volumes.
Lire aussi : http://bit.ly/1XBgMSV

Grolier club

 

 

 

 


Grolier Club, New York


[3] L'alphabet Deseret a été conçu par des Mormons, vers 1850, comme substitut de l'alphabet latin pour écrire et prononcer la langue anglaise.

[4] Le personnage du Chapelier, en l'occurrence.

 

Lecture suggérée :

Lewis CarrollAlice au pays des merveilles. Adapté et illustré par Tony Ross. Traduction de Philippe Rouard. Paris, Hachette Jeunesse, 1993, 116 p.

 

 

 

Des aventures d’Astérix à l’univers fantastique d’Alice au pays des merveilles

ObelixChacun sait que l'humour est difficile à traduire. D'ordinaire, les Alice_par_John_Tenniel_04calembours et les jeux de mots se prêtent mal à la traduction. Mais, l'attrait qu'a exercé Astérix le Gaulois au cours de ses 56 ans d'existence a été tel dans le monde entier que, nonobstant l'énormité des difficultés, les éditeurs,  ne refusant pas l'obstacle, ont commandé des traductions de ses aventures dans des douzaines de langues. La récente sortie simultanée du 36ème album d'Astérix, tiré à quatre millions d'exemplaires et dans une bonne quinzaine de langues, a été saluée dans nos colonnes par une première annonce suivie d'un entretien avec Anthea Bell, la traductrice anglaise de cet album et de ceux qui l'ont précédé.    

 

Anthea Bell, linguiste du mois d’octobre 2015

E N T R E T I E N    E X C L U S I F

 

ANTHEADiplômée de l'Université d'Oxford, Anthea Bell a fait une prestigieuse carrière de traductrice littéraire. À partir du français et de l'allemand, elle a traduit des œuvres de fiction et autres ainsi que des livres pour la jeunesse, et notamment ceux des aventures d'Astérix le Gaulois dont il va être question dans l'interview qui suit. Elle a également traduit des romans de nombreux auteurs français de renom (Henri Troyat et Françoise Sagan, pour n'en citer que deux). Ses plus récentes traductions comprennent deux titres de Simenon, dans la nouvelle série des Penguin Modern Classics.

Ses traductions de l'allemand, trop nombreuses pour les énumérer toutes, comprennent des auteurs comme Frantz Kafka, Sigmund Freud et Stefan Zweig. Sa traduction du roman Alles umsonst de Walter Kempowski sortira en anglais (sous le titre All for Nothing) chez Granta Books, au début du mois prochain.

À partir du français et de l'allemand, elle a traduit de nombreuses entrées – longues, moyennes et courtes – de l'édition 2001 des 29 volumes du New Grove Dictionary of Music and Musicians, ainsi que du New Grove Dictionary of Opera, en quatre volumes, paru en 1992. Sa traduction d'un livre du chef d'orchestre Christian Thielemann vient juste d'être publiée sous le titre My Life with Wagner, Weidenfeld & Nicolson.

Elle a été quatre fois lauréate du Prix Schlegel-Tieck britannique pour ses traductions de l'allemand. En 2002, elle a également gagné l'Independent Foreign Fiction Prize (UK) et le Helen and Kurt Wolff Prize (USA). En 2003, elle a reçu le Prix de l'État autrichien pour la traduction littéraire et, en 2009, l'Oxford-Weidenfeld Translation Prize. En 2010, elle a été promue OBE (Officer of the Order of the British Empire) pour services rendus à la littérature et à la traduction littéraire ; et en 2015, la République fédérale allemande lui a décerné la Verdienstkreuz (la Croix pour le Mérite).

Les Publications Albert René lui ont toujours confié la traduction en anglais des aventures d'Astérix, et cela malgré le changement d'auteurs, Jean-Yves Ferri et Didier Conrad ayant succédé à René Goscinny and Albert Uderzo.

L'interview suivante, publiée le jour même de la parution du nouvel album d'Astérix, Le Papyrus de Césartraduit en anglais par Anthea Bell, (Asterix and the Missing Scroll) a été menée en anglais par Julian Maddison, et traduite par Pascale Tardieu-Baker.  Les biographies de M. Maddison et de Mme. Tardieu-Baker se trouvent après l'interview.

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Julian Madison.  Avant d’aborder spécifiquement la question d’Astérix, avez-vous une philosophie générale concernant la façon d'approcher une traduction et le rôle du traducteur? 


Anthea Bell. Oui, et elle est toute simple : je cherche à faire une traduction qui semble d’abord avoir été écrite, et même pensée, en anglais. Cela me situe dans l'école aujourd’hui démodée du traducteur dit «invisible ». Quand je traduis un texte, je cherche toujours à trouver la voix qui convient à son auteur, à devenir autant que possible l'auteur. C’est une façon de travailler qui se rapproche de celle d’un acteur, une métaphore d’ailleurs fréquemment utilisée pour la traduction.


J.M.  Les premiers Astérix en anglais sont sortis en 1969, soit huit ans après le premier album en français et trois ans après que le petit Gaulois ait rencontré un très grand succès en France. Aviez-vous entendu parler d'Astérix avant que l’on vous propose de le traduire ?

A.B. Oui, en fait j'ai d’abord vu un album d'Astérix chez l’un de nos amis, Derek Hockridge, professeur de français à Leicester Polytechnic, dont les enfants avaient le même âge que les nôtres, à mon mari et à moi ; ils fréquentaient tous la même école. Derek et son épouse Dilys avaient un album chez eux et me l'ont montré. Ma première réaction a été que la bande dessinée n’était pas vraiment ma tasse de thé, mais quand j’ai commencé à le lire, j’ai tout de suite remarqué à quel point Astérix était drôle.

J.M.  Ayant accepté de vous charger de la traduction, avez-vous lu tous les albums français sortis jusque-là avant de commencer à traduire le premier, Astérix le Gaulois ?
 

A.B. Quand j’y repense, je ne suis pas sûre, mais il y a certainement eu des conversations avec Brockhampton Press, comme s’appelait alors la division ouvrages pour la jeunesse de Hodder & Stoughton, à propos des albums à traduire en premier. Bien évidemment, nous avons dû commencer par Astérix le Gaulois. Les suivants ont été choisis pour leur potentiel à intéresser le grand public : Astérix et Cléopâtre, à cause du film avec Liz Taylor et Richard Burton, Astérix Gladiateur, pour familiariser les lecteurs avec le thème romain et, peu de temps après, Astérix chez les Bretons, qui avait de grandes chances de rencontrer le succès au Royaume-Uni. Le tour de Gaule d'Astérix, même s’il se situe très tôt dans la chronologie française de la série, a attendu un certain temps une version anglaise à cause de toutes les spécialités culinaires locales françaises qui y sont mentionnées. Mais c’est dans cet album que l’on rencontre pour la première fois Idéfix (rebaptisé par nos soins Dogmatix) suivant nos héros comme le petit chien qu’il est, jusqu'à ce qu’Obélix remarque son nouvel ami et se retourne pour le caresser. Les lecteurs anglophones, par conséquent, le rencontrent d'abord dans Cléopâtre, quand Obélix veut lui apprendre à rapporter des menhirs dans le village, en hiver.

J.M.  Pouvez-vous m’expliquer comment on en est venu à vous demander de traduire Astérix ?

A.B. Brockhampton Press, que j’ai mentionnée plus tôt, m’avait amenée à Leicester où vivait son directeur général, après que mon mari, Antony Kamm, soit devenu éditeur en chef de la division. J’avais déjà traduit en anglais plusieurs livres pour enfants depuis le français et l’allemand pour Brockhampton et on m'a demandé si, avec Derek, je voudrais m’essayer à Astérix. Dix ans s’étaient écoulés depuis la première publication d’un album de la série en France, et trois éditeurs de langue anglaise avait déjà refusé ce projet, estimant les calembours et jeux de mots intraduisibles.

J.M.  Comment se passait la collaboration avec Derek Hockridge ?

A.B. L'idée était (a), que dans une traduction aussi inhabituelle qu'une bande dessinée pleine de traits d’esprit et de jeux de mots, deux personnes se renvoyant la balle valaient mieux qu'une, et (b) que Derek en tant que professeur de français serait à même de fournir toutes les connaissances pertinentes nécessaires, tandis que je me concentrerais sur la traduction anglaise elle-même. Malheureusement, Derek est mort il y a quelques années après avoir été malade un certain temps.

J.M.  Je présume qu’à l’origine, vous travailliez à partir des albums déjà sortis. Plus récemment, pour que la version anglaise puisse être publiée en même temps que l'original français, j’ai cru comprendre que vous travaillez à partir du tapuscrit du texte sans voir les images. Cela entrave-t-il le processus de traduction d’une manière ou d’une autre ?

A.B.
Il était certes plus facile de travailler à partir des albums français déjà imprimés, mais je n'ai jamais eu à traduire complètement sans images. Pour les histoires précédentes, à la fois écrites et dessinées par Albert Uderzo, nous avions au moins à notre disposition l’avant dernière version des dessins au crayon à temps pour une relecture finale. En ce qui concerne les deux premiers ouvrages de la nouvelle équipe, Jean-Yves Ferri et Didier Conrad, j'ai reçu les dessins au crayon en même temps que le tapuscrit. Je ne vois les couleurs qu'à la publication. Pour cet album, une dernière bulle restait à venir. J’ai pris note de son contenu pour Bryony Clark, qui met en place tous les caractères pour la langue anglaise grâce à l’astucieux alphabet informatique qu’elle a inventé il y a plusieurs années.

J.M.  Lorsque vous avez été confrontée à la traduction du premier album, diverses décisions ont dû être prises sur la façon dont celui-ci et les suivants seraient traités. Pouvez-vous nous parler de certaines d’entre elles ?

A.B. Tout d'abord, nous avons dû définir la ligne à adopter en ce qui concerne les noms propres. Comme vous le savez, seule une minorité d’entre eux sont authentiques (Jules César, Brutus, Cléopâtre). Dans l'original, la plupart sont des adaptations ingénieuses de phrases en français, qui se terminent en « us » pour les Romains et en « ix » pour les Gaulois, par analogie avec Vercingétorix. En raison des différences entre l’ordre des noms et des adjectifs dans les deux langues, il n’est pas facile d'inventer d’ingénieux noms composés en anglais. Comme il existe dans notre langue de nombreux adjectifs se terminant en « ous » nous pouvons les utiliser (pour les noms romains), souvent en supprimant le « o » de la terminaison. Nous obtenons ainsi un Romain appelé Nefarius Purpus (pour 'nefarious purpose', mauvaises intentions), par exemple. Et le barde du village, Assurancetourix en français devient Cacofonix en anglais à cause de la cacophonie épouvantable qu’il produit en chantant et en jouant de son instrument. Parfois, un cadeau se présente : deux petits légionnaires romains, qui n’apparaissent qu’une fois, sont devenus en anglais Sendervictorius et Appianglorius, deux noms qui viennent de l'hymne national britannique ('Send her victorious, Happy and glorious'). C’était dans Astérix Gladiateur. Enfin, des décennies plus tard, j’ai eu la chance de pouvoir me tourner une autre fois vers notre hymne national : Confoundtheirpolitix, le nom anglais du personnage Doublepolémix- qui évoque le journaliste et militant politique Julian Assange, provient de la deuxième strophe, dans laquelle on demande à Dieu de châtier durement les ennemis du monarque : 'Confound their politics, / Frustrate their knavish tricks' (Contrecarrez leur politique/ Déjouez leurs déplorables roueries).

 

J.M.  Les aventures d’Astérix ont connu un énorme succès en partie parce qu’elles se prêtent à plusieurs niveaux de lecture. Ceci était-il évident dès le début et est-ce une caractéristique que vous avez gardée consciemment – voire même sur laquelle vous avez insisté – dans les versions anglaises, ou cela se fait-il automatiquement simplement en traduisant l'original ?

A.B. Notre objectif a toujours été de refléter le français en travaillant délibérément l'humour à différents niveaux. Mais cela doit venir naturellement ; il nous a parfois fallu attendre des années avant de pouvoir utiliser une vieille blague : par exemple, quand César répond au messager de mauvais augure qui lui annonce “The slaves are revolting” par “And so are you”, jeu de mots sur les deux sens de revolting, se révolter et être répugnant. Cela n’est pas à la portée des enfants de moins de huit ans. Mais il y a également dans le français de longs échanges de plaisanteries culturelles, comme les citations de Victor Hugo sur la bataille de Waterloo tirées des Châtiments dans Astérix chez les Belges, remplacées en anglais par diverses citations de Byron (extraites du Pèlerinage de Childe Harold à propos du bal de la duchesse de Richmond la veille de la bataille) ainsi que quelques citations familières de Shakespeare et de Milton.

J.M.  Lors de précédentes discussions sur Astérix vous avez toujours dit que parfois, vous aviez simplement dû accepter qu’une blague particulière était intraduisible. Vous deviez donc trouver une alternative à mettre au même endroit, ou ailleurs, dès que possible, afin de maintenir le même « quota de blagues ». Diriez-vous que cette politique demandait plus de créativité que d'habitude de la part du traducteur ?

A.B. Je pense que c’est peut-être plutôt que je me dois d’être plus vigilante que d'habitude quant à la nécessité de traduire l'esprit plutôt que la lettre du texte original.

J.M.  Certains albums ont certainement dû se révéler plus compliqués à traduire que d'autres. Vous avez déjà mentionné Le tour de Gaule d'Astérix. Pourriez-vous commenter quelques-uns des problèmes que vous avez eu à surmonter avec les albums suivants, Astérix en Corse et Astérix chez les Belges ?

A.B. L’album sur la Corse était ardu parce que les connaissances générales sur cette île sont rares dans le monde anglo-saxon. Nous savons que Napoléon Bonaparte y est né et c’est à peu près tout. Le défunt chanteur Tino Rossi n’est pas très connu chez nous. Je me suis raccrochée au thème napoléonien avec le nom du fier chef corse, qui tire en français son interminable nom, Ocatarinetabellatchitchix, de l’une des chansons de Tino Rossi.
En anglais, il s’appelle Boneywasawarriorwayayix, d'après une chanson de matelots anglaise bien connue (Boney étant Bonaparte). La Belgique, encore une fois, nous est surtout familière pour la bataille de Waterloo. Comme nous, les Britanniques, l’avons remportée avec l'aide de nos alliés prussiens, on pourrait s’attendre à ce qu’un écrivain britannique l’ait célébrée avec un poème épique martial, et c’est exactement ce qu’a fait Sir Walter Scott. Mais il n’était manifestement pas au même niveau que Victor Hugo puisqu’en Angleterre, un couplet anonyme de l’époque disait : « Sur la plaine sanglante de Waterloo/ Sont tombés bien des soldats valeureux/ Mais aucun d’eux, ni par le sabre ni par le feu/ Autant à plat que Walter Scott ». Dommage !

J.M. Lors de conférences que vous avez données, vous avez dit que dans Astérix chez les Bretons le choix de faire s’exprimer les Britanniques avec un style aristocratique et désuet n’était peut-être pas la meilleure solution. J’ai toujours considéré que c’était une excellente solution et une façon très drôle de trouver un équivalent à la technique de Goscinny dont les « Bretons » parlaient français en utilisant l’ordre des mots anglais. Quelle alternative aviez-vous ?

A.B. En fait, il n'y avait pas vraiment d’alternative, donc je suis ravie que le résultat vous plaise. A la fin, il faut bien mettre quelque chose sur le papier. Mais le français est plus drôle !

J.M. Y a-t-il une traduction d'une section difficile d'Astérix dont vous êtes particulièrement fière ?

A.B. J’aime assez le long passage dans Le Cadeau de César ; où, dans l'auberge du village, Astérix se bat en duel avec un soldat romain ivre tout en composant une ballade, comme Cyrano de Bergerac dans la pièce d’Edmond Rostand. La version anglaise utilise peut-être le plus célèbre combat à l’épée de la littérature anglaise, Hamlet et Laërte à côté de la tombe d'Ophélie, avec de nombreuses citations de la pièce. Shakespeare à la rescousse !

J.M. A-t-il jamais été nécessaire d’ignorer une section difficile d’une traduction et de prendre le temps d’y réfléchir en continuant le travail ? Si oui, des exemples précis vous viennent-ils à l'esprit ?

A.B. Oh, il est toujours nécessaire de sauter des choses un moment avant d’y revenir. Ma première ébauche est toujours jonchée de petites notes lugubres disant, « il manque une blague ici », ou « nouveau nom romain/ gaulois nécessaire »," etc. Y revenir après une nuit de sommeil est toujours une bonne idée. Je pense que c’est Freud qui a souligné que les solutions se présentent souvent pendant la nuit. Je suis en désaccord avec lui sur de nombreux sujets, mais pas celui-là.

J.M. Êtes-vous jamais tombés sur des références culturelles ou des blagues que ni vous ni Derek Hockridge ne compreniez complètement ? Avez-vous dû demander des explications à des amis français ou aux auteurs ?

A.B. Je ne me souviens qu’aucun de nous deux n’avait relevé une référence au port grec du Pirée, et c’est Goscinny qui nous l'a fait remarquer.

J.M. Pour ses recherches, Goscinny s’est basé sur La Guerre des Gaules de Jules César, l’Histoire de Rome d’André Piganiol etc. Avez-vous dû faire des lectures de
 fond sur la Gaule ou l'Empire romain avant d’attaquer les traductions ?

A.B. J'avais déjà étudié le latin au niveau du General Certificate of Education A Level (l’équivalent britannique du baccalauréat), bien que mon école ne m’ai pas permis de passer l'examen – à l'époque, on ne pouvait choisir que trois matières, et j’avais opté pour l'anglais, le français et l’allemand. On m’avait pourtant permis d'assister aux cours et une partie de la Guerre des Gaules de Jules César figurait parmi les ouvrages au programme ; je pense qu’il s’agissait du récit de sa tentative d'invasion de la Grande-Bretagne. Astérix a un cousin britannique dans les albums, Jolitorax (en anglais Anticlimax). Je soupçonne René Goscinny d’avoir donné aux anciens Grands-Bretons des noms finissant en « ax » parce que César mentionne un roi du Kent appelé Segovax, mais malheureusement je ne lui ai jamais demandé, et il est trop tard désormais.

J.M. Goscinny conservait toujours des cahiers contenant les noms de personnages qu'il avait utilisés pour éviter les doublons. Ceux-ci ont été transmis à Uderzo qui a continué cette pratique. Faites-vous de même pour les noms anglais ?

A.B. Absolument. Il existe maintenant environ 400 noms de personnages et de lieux réinventés – entre autres. Dans le nouvel album, nous découvrons d'autres instruments de musique du barde. En plus de sa lyre, il est pourvu d’un zinzinium [que j’ai appelé crazichord], d’un beuglophon [devenu moomoophone], et d’un orypilinx [rebaptisé infuriatina]. Ceux-ci lui valent une place d'honneur lors du banquet final.


J.M.
J’ai cru comprendre que Goscinny lisait toutes les traductions en anglais avant leur publication. Vous a-t-il jamais fait des suggestions ?

A.B. Il se contentait généralement de remarques très aimables – mais s’il faisait une suggestion, c’était de l’or en barre et elle était instantanément intégrée à la traduction. De son vivant, il lisait attentivement toutes les traductions en anglais. Il avait grandi en Argentine et parlait couramment anglais. Après sa mort, les Éditions Albert René ont envoyé toutes les traductions en différentes langues à une agence à Paris qui les vérifiait, et j’ai eu la chance d’y rencontrer une dame formidable, une Anglaise appelée Penelope qui vivait en France et savait exactement comment les versions anglaises devaient fonctionner.

J.M.  Dans une interview de 1973, Goscinny a salué les traductions d'Astérix en anglais et a suggéré que la traduction avait parfois amélioré les plaisanteries d'origine. A ce moment-là, aviez-vous connaissance de son approbation?

A.B. Oui, il était extrêmement gentil (voir ci-dessus). Cependant, je ne pense pas qu'il soit possible d'améliorer l’original !

J.M.  Avez-vous eu des contacts ou des discussions avec Uderzo du vivant de Goscinny ou quand il a aussi endossé le rôle de l'écrivain ?

A.B. Du vivant de Goscinny, c’étaient en quelque sorte des duettistes – c’est surtout lui qui parlait mais, de temps en temps, Uderzo faisait un commentaire perspicace qui lui volait immédiatement la vedette. Ils travaillaient très bien ensemble et étaient très accueillants. Je me souviens m’être retrouvée plus tard avec Albert Uderzo au Festival du Livre d'Edimbourg, et aussi quand un groupe d’entre nous est venu de Londres pour se rendre au parc Astérix. La dernière fois que je l'ai vu, c’était à la Foire du livre de Francfort il y a quelques années.

J.M.  Quelle a été votre implication dans les versions anglaises des films d'animation d'Astérix ?

A.B. Elle a été très limitée surtout pour les derniers films où, sur l'écran, les plaisanteries ont principalement été remplacées par des pitreries. Je dirais que c’est un art différent.

J.M.  Astérix a rencontré un énorme succès – en particulier en France, en Allemagne et au Royaume-Uni – mais moins en Amérique. A votre avis, quelle en est la raison ? Goscinny avait vécu aux Etats-Unis et travaillé avec des dessinateurs américains comme Harvey Kurtzman et Will Elder. Uderzo a été inspiré par Disney et dessinait à l’encre avec une plume pour se rapprocher des dessinateurs américains ; la potion magique est à Astérix ce que les épinards sont à Popeye, l’ADN d’Astérix est fortement influencé par les Etats-Unis.

A.B. Oui, tout à fait, mais, à mon avis, l’influence de la tradition européenne de l'humour est plus déterminante. D’où le succès auprès du grand public de la série des Astérix; dans toute l'Europe et dans d'autres parties du monde anglophone (en Afrique du Sud et en Australasie, par exemple). Mes amis américains proclament qu'eux et leurs enfants adorent Astérix, mais ce sont généralement des enseignants, des universitaires, des éditeurs ou des traducteurs, donc un échantillon assez réduit de la population. Je vois deux raisons possibles à cela : d'abord, les Français et les Britanniques ont derrière eux de nombreux siècles d'histoire, et les deux apprécient l'humour de l'anachronisme. L’Amérique du Nord ne possède pas autant d’histoire dont se moquer. Deuxièmement, je ne pense pas que l'ironie soit aussi répandue dans les livres américains pour la jeunesse. Je traduis souvent pour les États-Unis et dans le cas de la fiction pour enfants, des éditeurs inquiets m'ont souvent demandé si une phrase était ironique, alors que le sarcasme serait évident en Europe. La série des Astérix comporte une bonne dose d'ironie.

J.M.  Vous-a-t-on jamais demandé de traduire une bande dessinée autre qu’Astérix ?

A.B. Oui, Derek et moi avons traduit huit albums Iznogoud pour Egmont Publishing, mais ils n’ont jamais rencontré le même succès qu’Astérix.


J.M.  
Greg, auteur de la série des Achille Talon et scénariste de bande dessinée aussi prolifique que Goscinny, était devenu directeur littéraire de Dargaud, l'éditeur d’origine d'Astérix en France. Il avait jugé les traductions d'Astérix en anglais trop britanniques pour le marché américain. Il a fait effectuer des traductions locales pour l’album d’Astérix, La Grande Traversée et pour un autre Goscinny que vous avez traduit,
Iznogoud on Holiday (Les vacances du calife). Les Astérix américains ont été traduits par Robert Steven Cohen. Panoramix est devenu Magigimmix, Assurancetourix, Malacoustix et Ordralphabétix, Epidemix. Avez-vous jamais lu ces traductions ?


A.B. Oui – en fait, il y existe cinq Astérix américains mais, malgré tout, ils n’ont pas eu sur le marché américain l'énorme impact auquel on aurait pu s’attendre. Je suis parvenue à mettre la main sur des exemplaires pour mes amis Catherine Delesse et Bertrand Richet, qui ont écrit un livre sur les traductions en anglais, Le Coq gaulois à l'heure anglaise.

J.M.  Avez-vous dû faire des modifications pour traduire les deux derniers albums de Ferri et Conrad ?

A.B. Ferri & Conrad ont hérité d'une tradition bien établie, mais les traditions elles-mêmes évoluent avec le temps. Cependant, l'approche de la traduction reste la même et la transition entre les auteurs s’est effectuée en douceur. Dans Astérix chez les Pictes, le premier album de Conrad et Ferri, je me souviens d'avoir eu à convaincre les éditeurs français que le tronc d'arbre lancé par Obélix devrait vraiment être appelé un « caber » en anglais – comme dans l’épreuve de jeté de tronc d’arbre, « tossing the caber », aux Jeux des Highlands. En fait, le mot vient du gaélique écossais.

J.M.  Comment le lectorat anglais d'Astérix a-t-il évolué depuis vos débuts ?

A.B. Je me souviens qu’au départ, certaines bibliothèques pensaient qu’avoir ces albums en rayon et les prêter n’étaient pas dignes d’elles. Ce n’est plus le cas !


J.M.  
Initialement, Uderzo avait prévu d’interdire la sortie de nouveaux albums d'Astérix quand il aurait pris sa retraite. Comme Hergé avec Tintin, il voulait que les personnages continuent à exister à travers le merchandising, les films etc., mais pas qu’ils vivent de nouvelles aventures. Il est revenu sur cette décision, a vendu les droits à Hachette – ce qui a provoqué une bataille juridique avec sa fille – et a supervisé la transition avec d'autres auteurs (actuellement Ferri et Conrad). Avez-vous des commentaires sur cette affaire qui a fait beaucoup de vagues dans la presse française ?

A.B. Non, ce n’est certainement pas à moi de commenter. Compte tenu de la décision qui a été prise, je suis simplement heureuse de faire ce que je peux pour perpétuer la tradition en anglais, parce que je ressens une grande affection envers cette série à laquelle je suis très fidèle. Je pense qu'elle est unique à notre époque.

J.M.  Pourriez-vous définir ce qui la rend unique ?

A.B. Je veux dire qu'elle est unique non pas parce qu’il s’agit d’une bande dessinée traduite qui a du succès dans le monde anglo-saxon, car il y a toujours Tintin d'Hergé, mais plutôt parce qu’elle fait appel au sens de l’humour de ses lecteurs à différents niveaux, de simples calembours qui font lever les yeux au ciel à du comique de répétition assez complexe qui repose sur divers phénomènes culturels.

J.M.  Au fil des ans, vous avez dû recevoir du courrier intéressant concernant Astérix. Avez-vous des exemples que vous pourriez partager avec nous ?

A.B. Je me souviens d'une adolescente australienne qui m’avait dit que les albums avaient vraiment éveillé son intérêt pour la Rome antique, et m’a demandé ce qu'elle pourrait lire d’autre à ce sujet (je lui ai indiqué les romans policiers romains de Lindsey Davis qui se passent sous le règne de Vespasien). Les gens ont tendance à supposer qu'Astérix est principalement pour les garçons, alors je suis ravie que des filles m’écrivent aussi. Et mes propres petites-filles aiment beaucoup ces livres.

J.M.  Avez-vous un Astérix préféré ?

A.B. En choisir un serait beaucoup trop difficile !

J.M.  Si on insiste beaucoup, Uderzo admet toujours qu’Obélix est son personnage préféré. Êtes-vous d'accord ?

A.B. Encore une fois, je trouve qu'il est difficile de choisir. Je pense qu’il est important de dire que l'humour des histoires est fondamentalement bienveillant. On m'a demandé de vérifier que le ton d’un livre de jeux basé sur leurs aventures convenait bien, et j’ai découvert une description d'Astérix tordant le bras d'un Romain « jusqu'à ce qu'il hurle de douleur ». Ça n'allait vraiment pas.

Nous voyons très régulièrement des Romains comiquement mal-en-point, gémissant parce qu'ils sont meurtris et couverts de bosses, mais jamais du vrai sang qui coule. Et Jules César, l'ennemi traditionnel des Gaulois, devient presque un ami.

J.M.  Diriez-vous qu’Astérix a fait progresser votre carrière et renforcé votre réputation en tant que traductrice ? Étant donné que vous traduisez également depuis l'allemand et le danois et que vous couvrez des domaines aussi variés que l'histoire de la cuisine, les romans modernes, des œuvres de Freud…Il ne semble certainement pas que vous soyez cataloguée « traductrice de livres pour enfants ».

A.B. Eh bien, la variété est l'essence même de la profession de traducteur. Nous ne devons pas être catalogués. Même si j’adore Astérix et ses amis, cela ne m'a pas empêchée de traduire une biographie tout à fait sérieuse de l'empereur Auguste par l'historien allemand Jochen Bleicken, récemment publiée par Penguin. Je n’ai jamais eu l’intention d’être traductrice, c’est arrivé par hasard, et Astérix s‘est avéré être un hasard particulièrement plaisant.

———————–

Julian Maddison – l'intervieweur

JULIANDès l'âge de six ans, Julian a fait connaissance avec Astérix (en anglais) grâce à un ami de la famille. Les aventures du jeune Gaulois lui ont plu. En habitant en France, il a découvert d'autres livres de Goscinny. S'apercevant que bon nombre d'entre eux n'avaient jamais été traduits en anglais, cela le décida à apprendre le français.

Julian étudia ensuite le français et la linguistique à St John’s College, Oxford. Au fil des ans, pendantlesquels il maintenait sa passion pour le theme, Julian s'est constitué une vaste collection d'œuvres de Goscinny et a produit une bibliographie détaillée de cet auteur.

Julian consacre l'essentiel de son temps à son activité professionnelle ; il est co-fondateur et co-directeur d'une société qui fournit l'industrie automobile. Il n'en continue pas moins à rédiger des articles sur deux de ses sujets favoris : la conception des voitures et Goscinny. Ses travaux ont paru dans différentes publications, en France et au Royaume-Uni, et il a été consulté pour un certain nombre de livres et d'expositions consacrés à Goscinny et/ou à Astérix.

Pascale Tardieu-Baker - la traductrice de l'interview

PASCALE B & WPascale est une traductrice et interprète indépendante qui travaille de l’anglais vers le français (et vice-versa à l’oral).

Après des études de langues, plusieurs années passées à Londres à enseigner le français et trois enfants, elle a décidé de se diriger vers la traduction, domaine qui l’intéressait depuis longtemps. Une fois sa maîtrise en poche, elle a effectué des traductions pour diverses publications (dont Le Point, et, plus récemment la traduction en français du supplément New York Times pour le quotidien Le Figaro, qu’elle a supervisé à partir de septembre 2011). Elle a sous-titré de nombreux films, traduit des ouvrages sur l’art contemporain, et travaillé pour le Grand Palais et l’école du Louvre, participé au projet Qantara (les cultures du pourtour méditerranéen) pour l’Institut du Monde Arabe, enseigné la traduction orale et écrite pour la maîtrise de traduction de l’université de Londres, traduit un manuel de méthodologie destiné aux défenseurs des droits de l’homme pour la fédération internationale des droits de l’homme ainsi que des dépêches Wikileaks, et collabore à la traduction de Perspectives économiques en Afrique pour l’OCDE.

La traduction aide à étancher sa curiosité naturelle et sert d’alibi à sa boulimie de films, livres et magazines.

Lecture supplémentaire :

Annonce

Le Papyrus de César : nous avons lu le dernier Astérix
Le Figaro, 21.10.2015

Asterix is back and takes Rome into info age – BBC News

 

 

 

À la une – parution d’un nouvel album d’Astérix

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Comme prévu dans notre annonce du début de ce mois, Le Papyrus de César  sortira en édition originale cette semaine en même temps que sa traduction en anglais (Asterix and the Missing Scroll) et dans bien d'autres langues. À cette occasion, trois linguistes très distingués ont bien voulu conjuguer leurs talents pour réaliser une interview à l'intention de nos lecteurs. Il s'agit d'Anthea Bell, la traductrice en anglais du nouveau et des précédents volumes d'Astérix, de Julian Maddison, l'intervieweur, grand spécialiste des aventures d'Asterix, et de Pascale Tardieu-Baker, traductrice expérimentée (anglais-français) qui  a accepté au pied levé de traduire l'interview avant la date de parution de l'album et de la mettre à jour en y insérant des détails que Mme Bell a voulu tenir secrets jusqu'à la publication.

 Anthea Bell – l'interviewée

Diplômée de l'Université d'Oxford, Anthea a fait une prestigieuse carrière de traductrice littéraire. À partir du français et de l'allemand, elle a traduit des œuvres de fiction et autres ainsi que des livres ANTHEA pour la jeunesse, et notamment ceux des aventures d'Astérix le Gaulois dont il va être question dans l'interview qui suit. Elle a également traduit des romans de nombreux auteurs français de renom (Henri Troyat et Françoise Sagan, pour n'en citer que deux). Ses plus récentes traductions comprennent deux titres de Simenon, dans la nouvelle série des Penguin Modern Classics.
 
Ses traductions de l'allemand, trop nombreuses pour les énumérer toutes, comprennent des auteurs comme Frantz Kafka, Sigmund Freud et Stefan Zweig. Sa traduction du roman Alles umsonst de Walter Kempowski sortira en anglais (sous le titre All for Nothing) chez Granta Books, au début du mois prochain.
 
À partir du français et de l'allemand, elle a traduit de nombreuses entrées – longues, moyennes et courtes – de l'édition 2001 des 29 volumes du New Grove Dictionary of Music and Musicians,ainsi que du New Grove Dictionary of Opera, en quatre volumes, paru en 1992. Sa traduction d'un livre du chef d'orchestre Christian Thielemann vient juste d'être publiée sous le titre My Life with Wagner, Weidenfeld & Nicolson.
 
Elle a été quatre fois lauréate du Prix Schlegel-Tieck britannique pour ses traductions de l'allemand. En 2002, elle a également gagné l'Independent Foreign Fiction Prize (UK) et le Helen and Kurt Wolff Prize (USA). En 2003, elle a reçu le Prix de l'État autrichien pour la traduction littéraire et, en 2009, l'Oxford-Weidenfeld Translation Prize. En 2010, elle a été promue OBE (Officer of the Order of the British Empire) pour services rendus à la littérature et à la traduction littéraire ; et en 2015, la République fédérale allemande lui a décerné la Verdienstkreuz (la Croix pour le Mérite).
 
Les Publications Albert René lui ont toujours confié la traduction en anglais des aventures d'Astérix, et cela malgré le changement d'auteurs, Jean-Yves Ferri et Didier Conrad ayant succédé à René Goscinny and Albert Uderzo.


Julian Maddison – l'intervieweur

JULIANDès l'âge de six ans, Julian a fait connaissance avec Astérix (en anglais) grâce à un ami de la famille. Les aventures du jeune Gaulois lui ont plu. En habitant en France, il a découvert d'autres livres de Goscinny. S'apercevant que bon nombre d'entre eux n'avaient jamais été traduits en anglais, cela le décida à apprendre le français.

Julian étudia ensuite le français et la linguistique à St John’s College, Oxford. Au fil des ans, pendants lesquels il a maintenu sa passion pout le theme, Julian s'est constitué une vaste collection d'œuvres de Goscinny et a produit une bibliographie détaillée de cet auteur.

Julian consacre l'essentiel de son temps à son activité professionnelle ; il est co-fondateur et co-directeur d'une société qui fournit l'industrie automobile. Il n'en continue pas moins à rédiger des articles sur deux de ses sujets favoris : la conception des voitures et Goscinny. Ses travaux ont paru dans différentes publications, en France et au Royaume-Uni, et il a été consulté pour un certain nombre de livres et d'expositions consacrés à Goscinny et/ou à Astérix.

Pascale Tardieu-Baker - la traductrice

PASCALEPascale est une traductrice et interprète indépendante qui travaille de l’anglais vers le français (et vice-versa à l’oral).

Après des études de langues, plusieurs années passées à Londres à enseigner le français et trois enfants, elle a décidé de se diriger vers la traduction, domaine qui l’intéressait depuis longtemps. Une fois sa maîtrise en poche, elle a effectué des traductions pour diverses publications (dont Le Point, et, plus récemment la traduction en français du supplément New York Times pour le quotidien Le Figaro, qu’elle a supervisé à partir de septembre 2011) et. Elle a sous-titré de nombreux films, traduit des ouvrages sur l’art contemporain, et travaillé pour le Grand Palais et l’école du Louvre, participé au projet Qantara (les cultures du pourtour méditerranéen) pour l’Institut du Monde Arabe, enseigné la traduction orale et écrite pour la maîtrise de traduction de l’université de Londres, traduit un manuel de méthodologie destiné aux défenseurs des droits de l’homme pour la fédération internationale des droits de l’homme ainsi que des dépêches Wikileaks, et collabore à la traduction de Perspectives économiques en Afrique pour l’OCDE.

La traduction aide à étancher sa curiosité naturelle et sert d’alibi à sa boulimie de films, livres et magazines.

 

La chanson du mois d’octobre

Quand les hirondelles reviennent à Capistrano

  

 The Ink Spots – (Google Play • AmazonMP3 • eMusic • iTunes)

When the swallows come back to Capistrano
That's the day you promised to come back to me.

When you whispered "farewell" in Capistrano
Was the day the swallows flew out to the sea.


All the mission bells will ring,
the chapel choir will sing
The happiness you bring will live
in my memory.
When the swallows come back to Capistrano
That's the day I pray that you'll come back to me.

 

Songwriters
RENE, LEON T.

Quand les hirondelles reviennent à Capistrano,
C'est le jour où tu m'as promis de revenir


Quand tu m'as murmuré « adieu » à Capistrano,
Pour les hirondelles, c'était le moment de partir.

 

Les cloches de la mission sonneront, la chorale chantera

Le bonheur que tu apportes vivra dans ma mémoire.
Quand les hirondelles reviennent à Capistrano
C'est le jour où je prie pour que tu me reviennes.

 

Traduction: Jean L.

 

Dans un article intitulé  « Alcatraz et St. Quentin », nous avons raconté l'histoire d'un des célèbres pensionnaires de la prison d'Alcatraz, Robert Stroud alias The Birdman of Alcatraz, un dangereux tueur qui, ayant trouvé un oiseau dans la cour de la prison où il était initialement détenu, s'intéressa sérieusement à l'élevage des oiseaux. On lui attribua deux autres cellules dans lesquelles il installa un laboratoire. Il écrivit deux ouvrages sur les canaris, leur physiologie et leurs mœurs, et mit au point des médicaments pour les ornithoses. Dans un autre article, « L'albatros et le pélican », nous avons constaté que le mot Alcatraz a des significations ornithologiques, étymologiques, historiques et littéraires, et que, en outre, Alcatraz est la forme la plus ancienne qu'on trouve du mot albatros en français. À cette occasion, nous avions constaté le lien historique entre alcatraz (aujourd'hui pelicano en espagnol) et albatros, et entre albatros et pélican en anglais.

  

Toujours en réfléchissant aux oiseaux, nous descendons de Pelican Bay jusqu'au sud de la Californie en nous arrêtant dans la localité de San Juan Capistrano Mission signCapistrano (l'un des nombreux toponymes californiens hérités de la période espagnole, comme Los Angeles, San Francisco, San Diego, etc.). La ville s'est constituée autour de la mission San Juan de Capistrano, ainsi nommée en l'honneur de Saint-Jean de Capistrano, un moine franciscain italien originaire de Capestrano, petite ville des Abruzzes.
 
Capistrano bells Capistrano Mission
          Les cloches et les jardins de la Mission, fondée en 1776    
             

Les hirondelles de San Juan de Capistrano

Le « miracle » des hirondelles se produit chaque année à la Mission de San Juan de Capistrano, le 19 mars, fête de Saint Joseph, jour où, à ce que l'on dit, elles reviennent de la ville argentine de Goya.

À l'aube de la Saint Joseph, les hirondelles affluent et commencent à rebâtir leurs nids de boue, accrochés aux ruines de la Grande Église de pierre de San Juan de Capistrano. Tandis qu'elles volent à tire d'aile vers la mission la plus célèbre de Californie, le village revêt des airs de fête et des visiteurs de tous poils, venus des quatre coins du monde, accourent en masse pour assister au « miracle » des hirondelles. « Quand les hirondelles reviendront à Capistrano » est une chanson d'amour sur le thème de cette migration annuelle.

Après avoir passé l'été blotties dans les murs de la Vieille Mission de San Juan Capistrano, les hirondelles reprennent leur essor et, le jour de la Saint Jean de Capistrano, le 23 octobre, quittent les lieux après avoir décrit de grands cercles dans le ciel pour prendre congé de la « Perle des Missions ».

Capistrano flock of swallows

Mais, San Juan Capistrano a grandi. Ce n'est plus un village, mais une ville et, ces dernières années, les célèbres hirondelles ont commencé à nicher hors de la Mission.

Pour nos lecteurs et lectrices qui se trouvent en Californie, il est toujours temps (jusqu'au 23 octobre) d'aller les observer dans leur environnement saisonnier.

Entretemps, nous presentons le petit lexique anglais-francais suivant sur le theme d'oiseaux :

(a) bird brain

(une) cervelle d'oiseau

(a) bird's eye

vue plongeante; vue d'ensemble

(a) bird in a gilded cage

un oiseau dans une cage dorée

(a) bird in the hand is worth two in the bush

un tien vaut mieux que deux tu l'auras

(the) birds and the bees

métaphore désignant la procréation

birds of a feather flock together

qui se ressemble s'assemble

(to) eat like a bird

avoir un appétit d'oiseau

fine feathers make fine birds

les belles plumes font les beaux oiseaux

free as a bird

libre comme l'air

(to) kill two birds with one stone

faire d'une pierre deux coups

(a) little bird told me

(mon) petit doigt m'a dit

(The) bird has flown

l'oiseau est envolé

(The) early bird catches the worm

l'avenir est à ceux qui se lèvent tôt

Jonathan G. & Jean L.

Le 10 octobre 1985

Orson Welles et Yul Brynner,
deux géants du cinéma américain, morts le m
ême jour


BRYNNEROrson-Welles


  

 < Orson Welles                

                                          

                                                Yul Brynner >

 

  


un souvenir rédigé par Hélène Cardona

 

Cardona_Helene_173Hélène, qui habite Santa Monica en Californie, est l’auteur des recueils bilingues de poésie Le Songe de mes Âmes Animales (Salmon Poetry), La Vie Suspendue (Salmon Poetry, 2016), L’Univers Stupéfait (Red Hen Press), et des traductions Beyond Elsewhere (White Pine Press, 2016) et Ce que nous portons (Editions du Cygne). Elle est aussi actrice (ChocolatJurassic World, The Hundred-Foot Journey, Serendipity, Dawn of the Planet of the Apes). Diplômée d’une Maîtrise de littérature américaine de la Sorbonne, elle a enseigné à Hamilton College, New York, et à Loyola Marymount University, Los Angeles. Hélène, notre linguiste du mois d'avril 2014, a bien voulu composer les lignes qui suivent pour Le mot juste.

 

Aujourd'hui nous commémorons le trentième anniversaire de la mort d'Orson Welles et de Yul Brynner, deux légendes du cinéma américain, tous deux décédés le 10 octobre 1985 – Brynner à l'âge de 65 ans, et Welles à l'âge de 70 ans. Ils jouèrent ensemble dans le film La Bataille de la Neretva.      
    

Brynner Battle               

Yul Brynner est né Juli Borissovitch Bryner, le 11 juillet 1920 à Vladivostock ou à l'île Sakhaline selon différentes biographies. Aussi bien ses rôles que son crâne rasé sont devenus légendaires.

Il grandit en Chine, puis à Paris. Il travaille en jouant de la guitare dans des boîtes de nuit et se lie d'amitié avec Jean Cocteau. Il fait ses débuts au Théâtre des Mathurins, devient trapéziste au Cirque d'Hiver, puis machiniste dans la troupe de Georges Pitoeff.

Brynner cocteau

En 1941 il s'installe aux États-Unis et étudie le théâtre avec Michael Tchekhov.  Il intreprète son premier rôle au théâtre dans La Nuit des Rois.

Il obtient son premier rôle au cinéma dans le film La Brigade des stupéfiants. C'est le seul film où on le voit avec ses cheveux naturels.

Yul Brynner devient célèbre en 1951 grâce au rôle du roi de Siam Mongkut qu'il joue dans la comédie musicale Le roi et moi de Richard Rogers et Oscar Hammerstein II, et pour lequel il remporte le Tony Award. Il gagne aussi un Oscar lorsqu'il reprend ce rôle dans le film de Walter Lang.

 

Il se rasa la tête pour Le roi et moi; le film eut un énorme succès et l'image lui colla à la peau. C’est ainsi qu’il continua à se raser la tête toute sa vie.

Pendant les deux décennies qui suivirent, il réussit à poursuivre une belle carrière au cinéma, notamment dans les films Les Dix Commandements (avec Charlton Heston), Anastasia (avec Ingrid Bergman), Salomon et la Reine de Saba, Les Sept Mercenaires, Morituri (avec Marlon Brando), La Folle de Chaillot (avec Katharine Hepburn), Les Frères Karamazov (avec William Shatner), Le Serpent (avec Henry Fonda), Westworld, et Les Rescapés du Futur (avec Peter Fonda).

        Ingrid Bergman                          Marlon  Brando                   Henry Fonda

Un cancer le frappe dans les années 80 et lors d'un entretien dans l'émission Good Morning America il dénonce les méfaits du tabac. Un message d'intéret public qui sert d'annonce de prévention pour l'American Cancer Society est alors diffusé après sa mort : «Maintenant que je suis fichu, je vous le dis, ne fumez pas. Faites ce que vous voulez mais ne fumez pas. Si je pouvais revenir en arrière et ne pas commencer à fumer, nous ne serions pas en train de parler de cancer. J'en suis convaincu.»

Il eut quatre épouses : Virginia Gilmore, Doris Kleiner, Jacqueline de Croisset, et Kathy Lee, et cinq enfants.

Yul Brynner fut aussi un photographe accompli (voir le livre Yul Brynner: A Photographic Journey) et écrivit un livre de cuisine.

YUL Cookbook
Lorsqu’il fonda sa compagnie de production Alciona, c’est Jean Cocteau qui créa le logo de la société.

YUL l'abbeeIl est mort le 10 octobre 1985 à New York. Ses cendres sont enterrées dans la propriété de l'abbaye de Saint-Michel de Bois Aubry, près du village de Luzé.


                                                          gallerie de photos                                       

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Orson Welles, né le 6 mai 1915 à Kenosha, dans le Wisconsin, est l'un des plus importants réalisateurs du XXe siècle. Un artiste aux multiples facettes, il est aussi acteur, producteur, scénariste, metteur en scène de théatre, dessinateur, écrivain et prestidigitateur.

Son père était un inventeur et un industriel et sa mère était pianiste. Enfant précoce, il est doué pour la musique (le piano), la magie, la poésie, la comédie, le dessin et la peinture. À la mort de sa mère, il voyage beaucoup avec son père. Il a quinze ans lorsque celui-ci meurt.

Orphelin, il est pris en charge par le pédiatre Maurice Bernstein, à Chicago. Il étudie à la Todd School où il gagne le prix de la meilleure mise en scène avec son Jules César. Il fait ensuite une tournée en Irlande, où il joue ses premiers rôles au théâtre. À Paris il rencontre le magicien Houdini qui l'initie à la prestidigitation.

Il voyage ensuite au Maroc et en Espagne.

Grâce aux recommandations de Thorton Wilder et d'Alexander Wollcott, il rentre dans la troupe de théâtre de Katherine Cornell. Il y joue son premier rôle, Thibalt, en 1934. Cette année-là il se marie avec Virginia Nicholson, tourne son premier film, The Hearts of Age, et fait ses débuts à la radio.

Il collabore ensuite avec John Houseman avec qui il fonde le Mercury Theatre en 1937. Ils produisent pour la chaîne CBS The Mercury Theatre on the Air. En 1938, la veille d'Halloween, la chaîne de radio diffuse une adaptation de La Guerre des mondes de H. B. Wells, conçue comme une farce. [1]  

Il divorce et s'installe à Los Angeles, où son premier film, Citizen Kane, inspiré en partie de la vie du magnat de la presse William Randolph Hearst, et considéré comme le meilleur film de l'histoire du cinéma, est un échec commercial.

La plupart de ses films, La Splendeur des Amberson, Voyage au pays de la peur, La Dame de Shanghai,  Macbeth,furent des échecs au box office. Il épouse Rita Hayworth en 1943, mais divorce en 1948.

Il s'exile en Europe en 1948.

Il met en scène des pièces de théâtre tout au long de sa vie.

Il épouse Paola Mori en 1955.

En 1958 il réalise La Soif du mal. Il tourne aussi Les Feux de l'été d'après William Faulkner, face à Paul Newman.

OW The Long Hot Summer

En 1962 il tourne Le Procès, qui décroche le Prix Méliès. En 1965 il tourne Falstaff, qui décroche le Prix du XXe Anniversaire au Festival du Film et le Prix de la Commission supérieure technique.

En 1966 il tourne Une histoire immortelle pour la télévision française (ORTF), puis le film The Deep, inachevé.

Il eut plusieurs liaisons. La plus longue fut avec Oja Kodar, avec qui il vécut les 19 dernières années de sa vie, tout en restant marié à Paola Mori.

OW Oja Kodar

Orson Welles a reçu le Lifetime Achievement Award de l'American Film Institute en 1975, et en 1984 le Directors Guild of America lui a accordé le prix le plus prestigieux : le D.W. Griffith Award.

En 1942, pour son film Citizen Kane, il a obtenu l'Oscar du meilleur scénario. Il a aussi reçu deux nominations : une pour son rôle de Kane, et une autre en tant que réalisateur.

OW Citizen-Kane_Poster

Visionnaire, il a révolutionné l'art sous toutes ses formes et a influencé de nombreux artistes et réalisateurs. Sa voix grave a beaucoup séduit au cinéma, à la radio et à la télévision.

OW Orson & ChrisSa réputation de réalisateur n’a cessé de grandir. Les mots de sa fille Chris Welles le décrivent fidèlement : « Tout ce qu'il touchait se transformait en art. »


Interview accordée par Welles 8 jours avant sa mort (4:27 minutes)

 

[1] Les auditeurs américains paniquent car ils croient que l'invasion des extraterrestres se produit réellement.

OW War on Worlds   OW war-of-the-worlds

 

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Lecture supplémentaire :

This is Orson Welles, Le Monde en partnenariat avec TCM cinéma

Lost script reveals what Orson Welles really thought about Ernest Hemingway
The Observer, 16 January 2016

 

Distance ou excès d’engagement … telle est la question !


AthenaAthena Matilsky
est diplômée en traduction et interprétation en espagnol de Rutgers University. Au terme de stages, cours spécialisés et grâce à son investissement de travail, elle devient interprète certifiée en soins de santé, passe l'examen d'interprétation au niveau de mastère et obtient la certification d'interprète judiciaire fédérale. Elle est à l'heure actuelle employée comme interprète à plein temps auprès des tribunaux de Trenton, dans le New Jersey. Elle forme également des clients privés aux techniques de l'interprétation. Athéna n'emploie pas le français dans son activité professionnelle, mais elle est une élève enthousiaste et une amoureuse de la langue française.


Najit

L'article qui suit a été publié en anglais dans le blog de la National Association of Judiciary Interpreters and Translators (NAJIT), aux États-
Unis. Il est republié ici avec la permission de l'auteur.


MAG
Nous remercions également notre contributice
fid
èle, Magdalena Chruschiel, elle-même traductrice jurée et interprète, pour sa traduction précieuse.

 


Dire que nous autres interprètes sommes parfois exposés à des situations traumatiques est un doux euphémisme. Le pire peut-être est que cela peut nous arriver à tout moment. La journée peut se dérouler comme si de rien n'était, à traduire des propos lénifiants d'avocats pleins de jargon sur les dates et les motions, rester assis pendant deux heures au tribunal pour interpréter cinq minutes à peine un cas de violation de mise à l'épreuve, retournant au bureau pour gérer la paperasse, pour être convoqué pour un cas de restriction temporaire avec le témoignage le plus poignant qu'il vous soit arrivé d'entendre.

En effet, j'interviens comme interprète dans des affaires de violence domestique, de maltraitance d'enfants, d'homicide et de viols.

Nous sommes les voix des personnes qui supplient qu'on ne leur enlève pas leurs maisons, et nous assistons à leurs pleurs, colères et frustrations. Bien plus que de simples témoins, nous absorbons leurs propos, et les remettons dans le contexte pour les traduire. Après les avoir écoutés, nous les transformons pour les énoncer. Par conséquent, nous sommes exposés trois fois plus que n'importe qui dans la salle d'audience.

Je dirais que je ne suis qu'une interprète profane, sans connaissances spécifiques des traumas (pour des études plus poussées à ce sujet, je vous renvoie aux articles listés ci-après). Mais j'en ressens personnellement l'impact. Cela m'amène à me poser la question suivante : comment se préparer à interpréter, utiliser les techniques d'interprétations éprouvées tout en protégeant son bien-être émotionnel ?

Je suis désolée de constater que je n'ai pas encore trouvé de réponse, cependant j'y travaille. Une de solutions que j'ai trouvées est de l'ordre de ce qui est important dans la vie, à savoir l'équilibre. D'une part, nous ne pouvons pas participer à une audience à l'aveugle. Le contexte est extrêmement important afin d'avoir une base sur laquelle construire, un arsenal lexical bien en main, enfin une idée de ce qui peut en sortir. D'autre part, appréhender tout cas d'abus de violence comme unique peut être contre-productif. Nous devons préparer nos esprits, sans pour autant les bombarder au point de rendre notre fonctionnement déficient.

Outre le contexte, nous autres interprètes sommes aussi formés pour utiliser des techniques de visualisation afin d'interpréter avec plus de précision. De plus, on nous apprend souvent à visualiser des choses qui nous sont familières ; si la demanderesse parle de son salon, il est recommandé de visualiser notre propre salon ! Je me suis efforcée à mettre cette règle en œuvre, et cela s'est avéré extrêmement utile dans mon travail. Sauf si la demanderesse se met à raconter comment son petit ami s'approcha d'elle dans le salon, et l'enjoignit à se déshabiller en lui tenant un couteau à la gorge, pour la force à une relation sexuelle. A ce moment-là peut-être, il vaudrait mieux que je ne pense pas à mon salon, mes vêtements ou mon ami à moi.

Enfin, l'utilisation d'équipements peut nous aider à nous distancer par rapport aux échanges émotionnels, nous permettant de nous concentrer uniquement sur l'écoute des mots, sans trop absorber de ce que langage corporel ou expressions faciales pourraient nous communiquer. Cela peut s'avérer utile pour créer une certaine distance physique et émotionnelle par rapport, nous permettant d'exercer notre travail avec précision et professionnalisme.

Cela est plus facile à dire qu'à faire, et je rédige ces mots dans le but d'entamer un dialogue … de comparer des notes, de partager des conseils, reconnaître nos difficultés et nous féliciter pour nos succès. Je serais heureuse de vous inviter ainsi à partager ici votre propre vécu. Face à la question : « Distance ou excès d'engagement », comment trouvez-vous votre équilibre ?

Pour plus de renseignements, se référer à :

https://www.psychologytoday.com/blog/talking-about-trauma/201308/vicarious-trauma-and-the-professional-interpreter

http://www.najit.org/publications/proteus_articles/2009WinterWhoseTrauma.pdf

http://voice-of-love.org/resources/

http://voice-of-love.org/vicarious-trauma-in-interpreters-serving-survivors/

http://www.nabs.org.au/vicarious-trauma.html

 

Annie Freud – linguiste du mois de septembre


Annie freud portraitNotre invitée, Annie Freud est une éminente poétesse britannique et une des
descendantes de la lignée des Freud, devenue elle aussi célèbre par ses œuvres intellectuelles.

Elle est la fille du peintre Lucian Freud et la petite-fille, par sa mère, du sculpteur Sir Jacob Epstein, ainsi que l'arrière-petite-fille de Sigmund Freud. [1]

Annie Freud a fait ses études secondaires au Lycée Français de Londres, puis étudia l'anglais et la littérature européenne à l'université de Warwick.  

Depuis 1975, elle a travaillé par intermittence comme brodeuse, notamment de tapisserie, artiste et enseignante. Son premier recueil de poèmes, The Best Man That Ever Was, a été publié en 2007 : le second, The Mirabelles, 2010, a été présélectionné pour le Prix T. S. Eliot et le troisième The Remains, est paru en juin 2015. 

      

                                               

 "Freud's poems are chaotic, hectic and witty; are a romp through London, its melancholy and beauty; are a sumptuous tumble through love, appetites and desire." (The Poetry Archive.)

 

Jean-Paul croppedNotre intervieweur, Jean-Paul Deshayes, est ancien professeur agrégé d'anglais et formateur en IUFM (Institut Universitaire de Formation des Maîtres) ayant également enseigné le français à Londres pendant dix ans du collège à l’université. Jean-Paul poursuit son activité de traducteur pour la presse magazine. Bien que retraité, il s’occupe diversement : échanges avec d’autres traducteurs, lectures variées, bricolage et arts martiaux, voyages à Londres avec son épouse anglaise pour rendre visite à leur fille et sa petite famille. Il considère la traduction (thème et version) comme un exercice intellectuel particulièrement stimulant et s’y adonne à la fois professionnellement et pour son plaisir personnel.
Très Bourgognefriand de poésie sous toutes ses formes, il apprécie autant Robert Browning que Robert Frost ou les poètes romantiques anglais. Coïncidence : la Bourgogne du Sud où il réside est la terre natale de Lamartine dont il ne se lasse jamais de relire le magnifique poème« Le lac ».

M. Deshayes a mené l'interview en anglais, puis traduit les questions et les réponses en français. La version anglaise est disponible ici.

 Original English interview

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J-P.D. : Votre tout premier recueil de poèmes The Best Man That Ever Was a été couronné par un prix littéraire et l’originalité de votre style vous a valu d’être saluée comme une  « voix nouvelle » en poésie. Cette qualification vous semble-t-elle appropriée ?  

A. F. Book 1
A.F. :
Je n’aime guère commenter ce que j’écris, mais quand je reviens à The Best Man That Ever Was, je trouve que ces premiers poèmes sont empreints d’une vivacité débordante qui ne manque jamais de me faire sourire.


J-P.D. : Vous êtes venue assez tardivement à l’écriture poétique. Cette vocation était-elle latente ? Avez-vous jamais pressenti qu’elle était enfouie en vous et n’attendait que le moment opportun pour se révéler ?  
 

A.F. : Cette envie d’écrire de la poésie était réprimée plutôt que masquée. En un sens, elle l’est toujours. Souvent, j’ai le sentiment d’être incapable d’écrire, de m’interdire ce plaisir particulier. Et puis, soudain, un coup de chance, c’est l’inspiration. Alors, j’écris beaucoup et très vite.  

Il y a bien d’autres poèmes que j’ai hâte de coucher sur le papier, mais je dois attendre comme un chat devant un trou de souris… et puis, cela me vient brusquement !  J’évite de trop penser à ces choses-là parce que je ne veux pas prendre des habitudes qui risquent de scléroser mes idées sur ma façon de travailler.

Être venue à la poésie sur le tard a des avantages. Parfois, j’ai l’impression d’avoir accumulé, pendant toutes ces années, une réserve d’expériences et de poèmes déjà tout rédigés.

J’ai toujours exercé des activités artistiques très diverses, le théâtre, la peinture, la broderie, la tapisserie, l’écriture de scénarios mais, souvent, avec une  autocensure qui était un frein à un travail fructueux. Quand je me suis mise à écrire des poèmes et à les lire en public, quelque chose a changé en moi et ce processus est devenu irréversible. Je suis reconnaissante à toutes celles et tous ceux qui m’ont encouragée dans cette voie et m’ont aidée à accomplir cette transformation.


J-P.D. :  Que faisiez-vous avant de devenir « poète à temps complet » si l’expression est permise ?

A.F. : Je ne me décris pas comme un « poète à temps plein » parce que ce n’est pas ainsi que je fonctionne. Je n’écris pas tous les jours, je n’essaie d’ailleurs pas de le faire. Mais en tant qu’auteur et artiste, je me vois comme une sorte de chasseur-cueilleur-fouineur, toujours en quête d’un mot ou d’une expression qui surprend, de quelque chose qui est tombé au sol, à moitié enterré, un fragment d’objet en porcelaine, une tournure que quelqu’un a utilisée, quelque chose de brisé, un oiseau ou un animal, des mots sur un bout de papier, un nom de lieu, une couleur ou encore une histoire insolite. Si cela éveille quelque chose en moi, je le mets en réserve jusqu’à ce que je sois prête (ou, mieux encore, pas prête) et que cela m’incite alors à écrire.

J’ai enseigné dans différents secteurs et occupé des postes importants dans des organismes publics. J’ai également réalisé des broderies sur des vêtements destinés à des célébrités.


J-P.D. :  L’écriture poétique constitue-t-elle une rupture totale avec « l’avant » ou y a-t-il toujours un lien avec ces activités antérieures, essentiellement pratiques ?

A.F. : Composer des poèmes et être publiée a été une rupture radicale pour moi parce que cela a modifié la façon dont je me percevais. J’ai cessé d’étouffer mon talent, cessé de me comparer systématiquement aux autres. J’ai découvert que j’habitais dans un nouveau monde merveilleux.

La rupture a été également radicale sur d’autres plans. Pendant très longtemps, je n’ai pas eu de buts bien définis. Quand j’ai constaté que l’on avait du plaisir à écouter mes poèmes, c’était comme si j’avais découvert une nouvelle drogue. Lire en public me procurait des sensations très fortes et c’est toujours le cas.  

Lorsque mon premier recueil a été publié, j’étais toujours brodeuse professionnelle, mais je me suis aperçue qu’il fallait que je mette cette activité en sommeil pendant quelques années et que je ne me concentre que sur un seul objectif  Aujourd’hui, avec la publication de mon troisième recueil, je me sens libre de faire ce que je veux. J’ai davantage d’ambitions et suis prête à travailler d’arrache-pied : c’est une joie immense.

J’ai également compris que je peux et que j’ai besoin  de travailler de différentes façons sur des matériaux divers – par le biais de l’écriture, du dessin et de la peinture – avec toujours autant d’application et en ne faisant jamais les choses à moitié. Toutes ces activités s’enrichissent mutuellement et m’assurent cette liberté qui m’est nécessaire pour me consacrer à ce qui me tient à cœur. Aujourd’hui, à plus de soixante-cinq ans, je dois prendre soin de ma santé. 


J-P.D. :  Être poète, qu’est-ce que cela signifie pour vous ?  Cette écriture vous apporte-t-elle une grande satisfaction, un sentiment d’épanouissement ?

A.F. : Imaginer quelqu’un en train de lire mes poèmes me procure une vive émotion car c’est, en quelque sorte, un rapport qui s’installe. Savoir que les actes, les images, les pensées, les visions et les sentiments qui ont nourri A.F. Billy Collinsmes poèmes occupent à présent l’esprit d’un lecteur qui les modifie et les réinterprète à sa façon, c’est tout simplement stupéfiant. Voilà ce qu’être poète signifie pour moi, mais je n’y pense jamais quand j’écris. Le célèbre poète américain Billy Collins analyse avec brio ce rapport entre lui-même et le lecteur.

Il n’est pas facile d’expliquer cette joie de la composition. C’est comme si on se trouvait au cœur d’un paysage dont tous les éléments et tous les objets réclament votre attention et vous supplient de les montrer sous leur vrai jour. On en rejette certains, on en garde d’autres.

J’éprouve un immense plaisir à écrire des poèmes. Si je suis contente du résultat, je me sens pareille au chasseur qui redescend de la montagne en portant son gibier sur l’épaule. 


J-P.D. :  À vos yeux, la poésie est-elle « la création » par excellence comme l’indique son étymologie ? En quoi diffère-t-elle des autres arts créatifs ? Est-elle l’outil  qui convient le mieux à votre mode d’expression actuel ?

A.F. : Ce qui différencie la poésie des arts plastiques et activités artistiques créatrices est que ses matériaux bruts sont les mêmes que ceux que l’on utiliserait pour demander une barre chocolatée dans un magasin. En tant que tel, c’est le plus démocratique de tous les arts. Et pourtant, malgré la banalité de ce langage, l'influence des grands poèmes définissant  le canon littéraire est tellement puissante et universelle qu’elle est véritablement sans bornes.


J-P.D. :  Vous avez réalisé de très belles illustrations pour
The Remains. Avez-vous jugé qu’elles étaient un complément nécessaire, voire indispensable, de vos poèmes ?

A.F. : Dans The Remains, mon nouveau recueil, les images font partie intégrante des poèmes. Toutefois, elles ne visent pas à en éclairer le sens, mais plutôt à montrer qui je suis et ce qui m’intéresse et me passionne. C’était une façon de faire preuve d’un plus grand sérieux envers mon travail et paradoxalement, d’être aussi plus libre et d’introduire une note gaie.

J-P.D. :  La poésie a-t-elle un but? Cherche-t-elle uniquement à nous faire porter un regard différent sur le monde et sur autrui ? 

A.F. : Je pense que le but de la poésie est d’élargir et d’enrichir notre expérience de la vie ainsi que le champ des possibilités qu’elle nous offre. Je crois également que la métaphore est nécessaire à la compréhension du réel. Sans elle, point de salut !


J-P.D. :  J’ai remarqué que bon nombre de vos poèmes sont inspirés par des fleurs, des plantes, des fruits (mirabelles), des légumes (aubergine) ou des anecdotes amusantes (comme dans « A memorable omelette ») et ne sont pas sans humour. Est-ce que vous affectionnez certains thèmes en particulier ?

A.F. : J’aime écrire sur des choses que je peux toucher et qui me sont familières. Les paroles que vous a adressées quelqu’un que vous aimez jouent un rôle important dans une relation et, parce qu’elles sont édifiantes, elles sont un don unique. Tout cela se retrouve dans mes poèmes et si c’est amusant de surcroît, c’est d’autant plus précieux. À propos « A Memorable Omelette » : l’œuf en tant que sujet et image est présent dans bon nombre de mes poèmes. Une autre image récurrente est celle du lac.


J-P.D. :  Comment vous viennent « les mots justes » ? Arrivent-ils aisément ou sont-ils le fruit d’une recherche laborieuse?

A.F. : Généralement, tout commence par deux ou trois mots qui résonnent en moi. Parfois, ils en génèrent aussitôt d’autres, parfois c’est moi qui m’acharne trop et, dans  ce cas, je cherche ailleurs.

Il m’arrive fréquemment de reprendre quelque chose que j’avais abandonné et qui, étonnamment, me parle de nouveau et où je discerne des possibilités. Alors, je suis heureuse de m’atteler à la tâche. Je me suis aperçue qu’éprouver de la haine pour le sujet traité peut être très utile, voire nécessaire à l’élaboration d’un poème.

J-P.D. :  Vous avez effectué une partie de votre scolarité  au Lycée Français de Londres ? Cette éducation a-t-elle exercé une influence formatrice sur l’adolescente que vous étiez ?   

A.F. : Le Lycée Français proposait un enseignement rigoureux, mais ne procurant aucune stimulation intellectuelle: le débat était exclus et, pour chaque matière, il fallait tout savoir sur le bout des doigts. Pourtant, je me félicite de cet apprentissage par cœur qui m’a énormément servi.


J-P.D. :  À la page 45 de
The Remains, sous le titre « My chosen subject », vous commencez par le nom de Baudelaire et terminez par un vers de ce grand poète. Sa poésie vous a-t-elle marquée ? Pourtant, alors que sa forme est très classique, la vôtre semble toujours changeante et, parfois même, peu conventionnelle.

A.F. : Les poèmes de Baudelaire sont de ceux que j’adore par-dessus tout. Pour moi, Les Fleurs du Mal sont une sorte de leçon sur tous les aspects de la vie. J'admire leur perfection formelle ainsi que l’extraordinaire beauté et hardiesse de la langue. Mon préféré est le sonnet intitulé Correspondances.

 

J-P.D. : Lorsqu’on écoute les poèmes dits par leurs auteurs, je pense à Dylan Thomas ou à Robert Frost, entre autres, notre perception de leur œuvre semble radicalement différente. Pour vous, la poésie est-elle destinée avant tout à être lue à voix haute ?

 

                    A.F. Dylan Thomas         A.F. Robert Frost

                                  Thomas                                    Frost

A.F. : Je pense que la lecture de la poésie à voix haute est tout à fait nécessaire à sa survie en tant qu’art. C’est également un moyen essentiel et divertissant pour faire connaître de nouveaux talents. Néanmoins, je préconise aussi la lecture attentive qui, par la discipline qu’elle exige, permet au lecteur de se familiariser avec le poème et d’entrevoir son importance et son rapport avec le passé.


J-P.D. : Si vous pouviez donner un seul conseil à un poète en herbe, que serait-il ?

A.F. : Je lui recommanderais de regarder beaucoup de films, d’accumuler des lectures dans tous les genres littéraires, de peindre et de dessiner, d’apprendre une langue étrangère, de jouer d’un instrument et de nouer de solides amitiés avec d’autres poètes.

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[1] Par coïncidence, notre linguiste du mois d'octobre sera la traductrice Anthea Bell qui a traduit d'allemand en anglais  "The Psychopathology of Everyday Life" de Sigmund Freud.

Joindre l’utile à l’agréable…

Marie Nicolette portraitPour analyser le livre bilingue « Kids Cook French – les enfants cuisinent à la française », (Quarry Books; Bilingual edition, March 1, 2015, 96 pages) nous ne pouvions mieux choisir que Marie-Pierre Nicoletti qui enseigne, en même temps, la cuisine et le français aux enfants américains.

Marie-Pierre, originaire de Saint-Jean-de-Maurienne (en Savoie, dans les Alpes Françaises), est installée à Boulder, dans l'État du Colorado, où elle vit avec son fils Lee, sa fille Lola et leur chat Louis. Elle anime plusieurs programmes pour les enfants, dont :

 

  • The Language of Food, un programme de cours de cuisine bilingues pour les enfants de tous âges, où elle leur enseigne le répertoire culinaire traditionnel et régional ;

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  • The French Immersion Summer Camp, un centre aéré d'immersion française où cuisine et travaux manuels en langue française se côtoient tous les étés ;
  • Practical French, un programme de cours de français pour enfants que Marie-Pierre a elle-même conçu et qu'elle enseigne chaque jour dans les écoles publiques ou privées de Boulder et ses environs ;
  • Blossom Bilingual Preschool, le premier jardin d'enfants bilingue français-anglais à Boulder, inspiré de la pédagogie Steiner-Waldorf pour les enfants de 2 à 5 ans.

 

Marie-Pierre a étudié la cuisine au collège agricole de Chambéry, puis les langues étrangères appliquées à l'université de Chambéry, puis le modélisme dans une école de mode à Paris. Après avoir passé quelques années à travailler chez Yohji Yamamoto à Paris, Marie-Pierre s'est installée aux États-Unis.

Depuis quelques années, Marie-Pierre travaille également comme traductrice et interprète spécialisée dans les domaines culinaires, agro-alimentaires et environnementaux. À ce titre, elle participe à de nombreuses conventions et conférences internationales en qualité d'interprète. 

Voici son analyse du livre.

 

NICOLETTI Kids-Cook-French-Cover

de Claudine Pépin (auteur) et Jacques Pépin (illustrateur) 

Si son nom vous évoque celui d'un grand chef Français réputé au niveau international pour sa carrière mirobolante, et bardé de prix culinaires et autres distinctions prestigieuses, c'est parce Claudine n'est autre que la fille du grand Jacques Pépin.

 

 

 

Jacques Pépin est reconnu non seulement pour ses talents gastronomiques mais également en tant qu'écrivain culinaire et pionnier de la télévision culinaire. On lui doit d'excellentes émissions de cuisine télévisées sur la chaîne publique PBS et notamment "Julia and Jacques Cooking at Home" présenté en collaboration avec la non moins célèbre Julia Child (1912-2004).

Plus tard c'est au tour de Claudine, tout aussi distinguée et talentueuse, de rejoindre son papa sur les plateaux de télévision dans "Jacques Pépin: Fast Food My Way", toujours sur Public Broadcasting Service.

Pepin familyComme dit le proverbe, "on ne change pas une équipe qui gagne"! Ainsi Claudine Pépin a collaboré avec son papa chef, son mari chef et leur petite fille Shorey, combinant leur talents respectifs indubitables pour créer un livre de recettes de cuisine bilingue "Les enfants cuisinent à la française". Dans la famille Pépin, immanquablement, on tombe tout petit dans la marmite !

 Jacques Pépin et sa petite-fille Shory sur une de ses emissions televisées

Ce livre rassemble les recettes françaises traditionnelles, qui constituent le b.a.ba du répertoire classique. Tout y est – Clafoutis, Soufflé, Ratatouille, j'en passe et des meilleures – de quoi créer de jolis repas typiquement français, astuces et autres conseils techniques inclus. Des exemples de menus en accord avec les saisons sont également proposés à la fin du livre.

Onions croppedLe livre est beau et astucieux. Un soin particulier a été apporté tant au contenu qu'au contenant. Il est reconnaissable par son esthétisme soigné à la française, lui aussi. Les illustrations sont signées Jacques Pépin, faisant de nous les témoins chanceux d'un talent supplémentaire qui fait de Jacques un artiste à part entière. Le style est poétique. On devine çà et là quelques dessins de Shorey, attendrissants au côté des illustrations de son grand-père. Le tout est doux et beau. Il y a un côté Giverny dans le choix des couleurs qui me rappelle le temps où, alors étudiante en mode à Paris, j'opérais comme chef à domicile dans une grande maison bourgeoise à Triel-sur-Seine.

La beauté du livre n'enlève en rien à l'objectif éducatif du projet. Chaque recette tient sur 2 pages – une page en langue anglaise et l'autre en langue française – se mirant l'une dans l'autre, révélant ce qu'elles ont de similaire et de différent, et facilitant l'apprentissage de la cuisine dans les deux langues. Cette mise en page aide l'enfant à se guider lui-même et à combler sa curiosité quant à la correspondance des mots, qu'ils soient ingrédients, équivalence des mesures ou prouesses techniques. Je donnerais juste un petit bémol aux notes personnelles qui se trouvent en introduction de chacune des recettes. La plupart m'ont paru ennuyantes, surtout lorsqu'elles relatent des récits personnels. Elles sont bien plus intéressantes lorsqu'elles nous font découvrir les origines culturelles et géographiques des plats en question. Parfois elles évoquent des souvenirs de familles pas très intéressants à lire pour les enfants et elles contribuent à rendre imprécise la tranche d'âge à laquelle ce livre est destiné. J'ai le sentiment que ni les jeunes enfants ni les adolescents ne trouveront d'intérêt dans ces souvenirs de famille. Mais le plus important c'est que les recettes sont bien expliquées et faciles à suivre. Elles nous invitent à passer en cuisine et c'est bien là leur qualité indiscutable.


Marie & daughter croppedLola, ma fille de 11 ans et moi-même avons eu un grand plaisir à 'éplucher" ce livre de fond en comble. Il nous a donné envie d'avoir chacune le nôtre. Toutes les recettes nous plaisent et nous parlent. Elles sont la transmission même d'un savoir et d'une culture que les auteurs de ce fabuleux ouvrage de cuisine se sont appliqués à nous transmettre.


Merci Claudine pour ce beau recueil de recettes françaises !