Chacun sait que l'humour est difficile à traduire. D'ordinaire, les
calembours et les jeux de mots se prêtent mal à la traduction. Mais, l'attrait qu'a exercé Astérix le Gaulois au cours de ses 56 ans d'existence a été tel dans le monde entier que, nonobstant l'énormité des difficultés, les éditeurs, ne refusant pas l'obstacle, ont commandé des traductions de ses aventures dans des douzaines de langues. La récente sortie simultanée du 36ème album d'Astérix, tiré à quatre millions d'exemplaires et dans une bonne quinzaine de langues, a été saluée dans nos colonnes par une première annonce suivie d'un entretien avec Anthea Bell, la traductrice anglaise de cet album et de ceux qui l'ont précédé.
Par une de ces facéties du calendrier, la sortie du nouvel album d'Astérix coïncide avec le 150e anniversaire de la publication d'Alice au pays des merveilles, autre forme d'humour difficile à traduire. Œuvres de Lewis Carroll, Alice au pays des merveilles ainsi qu'Alice à travers le miroir, témoignent d'un genre d'humour très différent. [1] Julian Maddison, le spécialiste d'Astérix qui a interviewé Anthea Bell, nous a livré ce jugement perspicace sur ces deux succès littéraires éternels : « Alice au pays des merveilles diffère vraiment beaucoup d'Astérix. L'humour de Goscinny est inoffensif et se situe dans un monde imaginaire lisse et bien cadré où les personnages se comportent selon les règles et jouent les rôles qui leur sont impartis. Alice au pays des merveilles peut parvenir à une telle finalité, mais sans estomper pour autant la folie que l'histoire a connue avant d'en arriver là. »
Le Mot Juste a eu le privilège d'obtenir la collaboration de la Présidente de la Lewis Carroll Society of North America, Stephanie Lovett, dont nous publierons prochainement l'article rédigé à cette occasion et traduit par nos soins. Mme Lovett est l'auteure de deux ouvrages sur Lewis Carroll dont l'un est paru en français chez Gallimard sous le titre Lewis Carroll au pays des merveilles. Nous reproduisons ci-dessous le texte de présentation de ce livre afin de permettre à nos lecteurs de mieux cerner la personnalité atypique de Charles L. Dodgson.
Nous voudrions ajouter que Ch. Dodgson a inventé l'expression portemanteau word. (Paradoxalement, bien que ce mot ait été emprunté directement au français, la langue de Flaubert lui a préféré l'expression « mot valise »). Le père d'Alice a créé d'autres mots valises comme chortle (contraction de snort et de chuckle) ; mimsy (contraction de miserable et de flimsy) ; et sligthy (contraction de slimy et de lithe).
À ceux de nos lecteurs qui douteraient encore des pièges et des obstacles de la traduction des œuvres de Lewis Carroll, nous recommandons l'article de Joanna Thibout-Calais : De la difficulté de traduire Les Aventures d’Alice au Pays des merveilles
L'article de Stephanie fait immédiatement suite à cette entrée en matière. Nous espérons que nos lecteurs éprouveront autant de fascination que nous !
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Charles Lutwidge Dodgson – plus connu sous son nom de plume, Lewis Carroll – naît le 27 janvier 1832 et meurt le 14 janvier 1898 des suites d'une bronchite. Très tôt, ce fils de pasteur anglican expérimente auprès de ses dix frères et sœurs les dons de conteur et d'amuseur des enfants qu'il devait garder toute sa vie. Jeune professeur de mathématiques à Oxford et pionnier de la photographie, il se lie d'amitié avec les enfants du doyen Liddell et tout particulièrement avec Alice qui, au moment de leur rencontre, a quatre ans. Plus tard, au cours d'une promenade en barque, il leur raconte ce qui deviendra Les Aventures d'Alice au pays des merveilles. Devant le succès du livre paru en 1865, Carroll écrira une suite, De l'autre côté du miroir. Ce n'est pas la seule facette du talent de Lewis Carroll, qui publie poèmes, textes humoristiques mais aussi, signés de son vrai nom, des ouvrages académiques. Professeur sérieux, religieux tourmenté, passionné de théâtre et photographe talentueux, c'est à la découverte d'un mythe que nous convie Stephanie Lovett Stoffel. |
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[1] « Les deux romans Alice sont remplis de fantaisie, et leur inspiration a quelque chose de génial ; par là, ils sont uniques dans leur genre ; on ne saurait trop les louer ; mais ils faut faire un effort pour en restreindre la portée afin de les maintenir au niveau des enfants auxquels ils sont destinés. » Dictionnaire des littératures. Publié sous la direction de Philippe Van Tieghem. Paris, Presses universitaires de France, 1968, p. 791.