En février de cette année, la revue américaine Mother Jones a publié un article intitulé “Why Are the French So Afraid of Other Languages?” de la plume de Kevin Drum.
L’article commence par cette déclaration : « Les animations liées à la scène « Young Adult » au Salon du Livre à Paris le mois prochain ont provoqué un tollé dans le milieu des auteurs et intellectuels français qui ont qualifié l’adoption de la terminologie anglaise « d’acte insupportable de délinquance culturelle. » La prolifération de termes anglais au Salon du Livre où la “scène YA” faisait la part belle aux mots “Le Live”, “Bookroom”,“Photobooth » et “Bookquizz” (entre autres) a piqué au vif une centaine de gens de lettres français. Dans une tribune publiée dans « Le Monde », ils ont fait part de leur vive indignation aux organisateurs pour leur recours à « ce sous-anglais qu’est le globish. »
L’auteur de l’article dans la revue américaine poursuit son analyse par cette interrogation : “ Ma question, à présent, s’adresse aux Français qui liront cet article. Je sais que ce grief n’a rien de nouveau et que la France protège sa langue avec une ferveur peu commune. Or, ces défenseurs du français ont-ils pris note de ce qui se passe dans d’autres pays où l’on ne retrouve pas un tel fanatisme vis-à-vis du langage ? »
Nous avons invité quelques contributeurs à répondre à cette question. La contribution de Grant Hamilton (Canadien) a été publiée au mois de juillet. Voici une seconde analyse, cette fois-ci de la plume d'Elsa Wack (Suisse), notre linguiste du mois de janvier 2014. Elsa, née à Genève, est traductrice indépendante de l'anglais et de l'allemand vers le français. Titulaire d'une licence ès lettres, ayant aussi fait de la musique, du théâtre et du cinéma, elle aime écrire et sa préférence va aux traductions littéraires.
Pour retrouver les contributions précédentes d'Elsa, cliquez sur son nom sous la section "Catégories" dans la colonne à droite du site.
“So what am I missing?” demande l’auteur de l’article. Réponse : vous passez peut-être à côté du fait que l’italien et le russe, comme le français, changent sous l’influence des mots d’anglais. Et le pire c’est qu’ils n’apprennent pas forcément l’anglais par ce processus : les mots d’anglais importés trouvent leur vie à eux, comme des personnages qui échappent à la plume du romancier et gagnent leur autonomie.
Le globish et la « pureté de la langue» sont un peu des vues de l’esprit: chaque langue a sa manière d’assimiler des mots d’anglais.
Quant à ce qui rend la langue française particulièrement irritable et susceptible, c’est peut-être le déclin mal accepté d’un peuple qui était aux côtés des Anglo-Saxons dans le camp des vainqueurs des deux Guerres mondiales.
En Suisse, mon pays natal, la langue romanche, les divers patois du français, ou encore, avec plus de succès, le « Dialekt » suisse-allemand, qui est en réalité une collection de dialectes, tentent de résister à l’extinction. C’est une affaire d’identité. Qui se satisfait de mourir ?
Mais le français a été une langue de cour, dans plusieurs pays. Elle a colonisé l’anglais à partir de l’invasion normande en 1066. On sait bien que l’anglais possède énormément de doublets, l’un contenant la racine latine et l’autre la racine germanique. Ces doublons se départagent le lexique de diverses manières : veal, de racine latine, pour la chair qu’on mange, et calf, de racine saxonne, pour l’animal vivant; ou, de manière plus générale, le français s’invitant dans des mots plus intellectuels et académiques. Ainsi, les Français ont imposé leur propre forme de globish aux Anglais bien avant le retour de manivelle actuel.
De manière différente, le français est aussi présent aux Amériques, notamment dans les langues créoles.
L’ancienne chanteuse de rues que je suis se doit de terminer avec une chanson. Celle-ci vient de Guyane. Il s’agit apparemment d’une variante de l’histoire d’un homme qui travaillait six jours par semaine, « trois jours pour moi, trois jours pour ma doudou »; le colon ne l’a pas payé, après quoi le natif s’est fait poignarder (par la doudou ?). Là où le français importé est submergé par le parler local, j’ai tenté de retranscrire la prononciation telle quelle. Si quelqu’un pouvait compléter la chanson ou traduire les passages en italique, merci!
Qu’est-ce qui frappe à ma porte
Tu entreras dans bord du cimetière
Tu trouveras trois tomb’s abandonnées
Sur les trois tomb’s, il y a trois ros’s fanées
La plus fanée des trois, c'est mon cœur qui se repose
Tou tou tou tou qu'est-ce qui frappe à ma porte ?
C'est moi Tino qué là, ti fa souci frisé
Depuis longtemps la pluie qu'a mouillé moi
Si c'est tes pleurs d'amour, où té où vé ballé
[…] …tou m’as pa pas pagué pou ma doudou…
Si moi ‘té riche, en or et en argent,
Moi té ké ach’té un 'tit bateau en or
'ti bateau or, moi téké mété dans fleuve
pour moi t’é doudou moi épessa allé poné
Bimbamo ti bo [donne-moi un baiser] doudou
bimbamo ti bo chéri
bimbamo tibo pour soulager coeur à l'amour
(Tiré de l'album Tumuc Humac, recueil de Francis Mazière, forêt amazonienne / Guyane. Accompagnement de guitare un peu désaccordée.)
«La plus fanée des trois», c’est peut-être le cœur de la langue française qui se repose… bien loin des indignations soulevées par le Salon du Livre à Paris, et à l’abri de tout «sous-anglais globish».
Bonjour et welcome back.
You're reading a blog we rescued from Archive.org's WAYBACK MACHINE that was "scraped" from our old blog before TypePad closed down.
You may encounter formatting errors and missing images, or broken links.
If you see any weirdness, click here and let us know!
Thanks for your patience and thanks for your help.
Jonathan

