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Le retour des ténèbres. L’imaginaire gothique depuis Frankenstein.

Une conséquence fortuite d'une « année sans été »

La deuxième décennie du XIXe siècle a coïncidé avec une intense activité volcanique. L'éruption cataclysmique du mont Tambora (en Indonésie) qui dura du 5 au 15 avril 1815, succédant elle-même aux éruptions de la Soufrière (Antilles, 1812) et du Mayon (Philippines, 1814) eut pour effet de projeter dans l'atmosphère terrestre d'énormes quantités de poussières (aujourd'hui, on parlerait de particules fines) qui eurent un effet désastreux sur le climat de l'Europe et du nord-est de l'Amérique du Nord tout au long de l'an 1816 que les scientifiques ont appelé « l'année sans été ». Compromettant les récoltes, les conditions météorologiques franchement exécrables entraînèrent des disettes et des émeutes de la faim éclatèrent en Grande-Bretagne et en France. En Suisse, la famine fit des ravages. Les taux de mortalité y furent deux fois supérieurs à la moyenne, atteignant un total de 200.000 décès en 1816.

FR. Polidori

John William Polidori
(circa 1816) par F.G. Gainsford

Au cours de l'été 1816, c'est dans ces conditions apocalyptiques que des intellectuels anglais se sont retrouvés à Genève. Il y a là, attirés par Claire Clairmont, sa demi-sœur, Mary Wollstonecraft (devenue après Madame Shelley), et les deux poètes mythiques anglaisGeorge (Lord) Byron, Percy Shelley et John Polidori – compagnon de voyage et médecin de Byron. Tout ce petit monde s'ennuie ferme, car la pluie et le froid FR. B & Sempêchent les randonnées en montagne et les balades en bateau. Confortablement installés à Cologny, dans l'historique villa Diodati, nos gens discutent inlassablement des dernières découvertes scientifiques et conviennent finalement d'organiser un concours littéraire dans le seul but de se distraire. De ce jeu intellectuel, vont naître deux personnages majeurs de la littérature fantastique : Frankenstein et le Vampire.

Byron esquisse son magnifique poème Darkness (Ténèbres) qui débute magnifiquement par ce décor de fin des temps : « J'eus un rêve qui n'était pas tout-à-fait un rêve. L'astre brillant du jour était éteint ; les étoiles, désormais sans lumière, erraient à l'aventure dans les ténèbres de l'espace éternel ; et la terre refroidie roulait, obscure et noire, dans une atmosphère sans lune. »


Percy B. Shelley abandonne vite. Mais, sa jeune fiancée, Mary Wollstonecraft rédige l'essentiel de ce qui, en 1818, va devenir Frankenstein ou le Prométhée moderne, archétype des romans de terreur à base pseudo-scientifique. Relançant la littérature gothique née en Angleterre dans les années 1760, le roman de Mary Shelley inspirera jusqu'à nos jours nombre d'œuvres artistiques, théâtrales et cinématographiques, et notamment le film de James Whale (1931) avec l'acteur Boris Karloff dans le rôle titre. [1]

 

Couverture de livre

Portrait de Mary Shelley
(exposé en 1840),
par Richard Rothwell

Timbre américain

Plus modeste, mais tout aussi déterminant dans la genèse de la littérature fantastique, le roman The Vampyre de John Polidori, écrit à partir d'une ébauche de Byron pour ce même concours littéraire, obtint un grand succès lors de sa publication en 1819. On y voit le modèle du Dracula que Bram Stoker publiera en 1897, et le précurseur de ces buveurs de sang aristocratiques qui seront le sujet de tant d'adaptations théâtrales et cinématographiques.


Le genre « ténébriste »

C'est sur le thème de l'imaginaire gothique qu'en ce bicentenaire de la naissance des deux figures marquantes de la littérature fantastique : le Dr Frankenstein et le vampire moderne, les Musées d'art et d'histoire de Genève organisent au Rath une exposition qui s'attache au contexte et à la genèse historiques de ces fictions. Comme l'écrivent les commissaires de l'exposition, Justine Moeckli & Konstantin Sgouridis : « Depuis l'apparition de la créature du Dr Frankenstein et du vampire moderne, au début du XIXe siècle, diverses angoisses de la société occidentale ont trouvé à s'incarner dans ces figures monstrueuses. Plus généralement, depuis l'invention du genre gothique en littérature, les artistes et les écrivains ont fait appel à ses conventions pour exprimer les grands traumatismes sociaux, les changements générateurs d'inquiétudes, ainsi que les troubles psychologiques et les sentiments douloureux de l'individu moderne. »

FR. museum     Fr. poster
À droite, le musée Rath (à façade de temple grec)
et, à gauche, le
Grand Théâtre de Genève.

Le parcours débute par une immersion dans l'ambiance des du salon de la villa Diodati et par une évocation des échanges entre les jeunes intellectuels anglais en vacances, notamment grâce à des textes en français et en anglais. Le climat et les phénomènes météorologiques comme sources d'inspiration des artistes sont également examinés, de même que l'influence de Byron sur le mouvement romantique et les origines de la littérature et de l'art d'inspiration fantastique.

La seconde partie de l'exposition propose un parcours à travers l'art et la littérature de la fin du XIXe siècle à nos jours. Elle met en lumière les éléments et les thématiques gothiques dans le travail d'une centaine d'artistes et d'écrivains de tous les pays, grâce à des peintures, des gravures, des dessins, des photographies, des sculptures et des films. L'écrit est également très présent avec des éditions originales, des rééditions ou des traductions intéressantes, des livres d'artistes et des textes lus. Une telle concentration d'ouvrages n'a été possible que grâce aux prêts des États-Unis, du Canada et de nombreux pays européens. Le Musée d'art et d'histoire de Genève (le MAH) a également puisé dans ses collections de beaux-arts appliqués pour présenter des œuvres qui n'étaient pas sorties depuis longtemps. Bref, une belle réalisation, comme sait en organiser la cité de Calvin !

 

                           Statue de Frankenstein à Genève


Le Retour des ténèbres. L'imaginaire gothique depuis Frankenstein.

Nightfall. Gothic imagination since Frankenstein.

Du 2 décembre 2016 au 19 mars 2017,

au Musée Rath, Place Neuve, 1204 Genève (Suisse)

Catalogue bilingue (français/anglais) de 480 pages, en vente au musée : 50 CHF.

www.mah-geneve.ch

                                                         6:49 minutes

 

 [1]  FR. National TheatreEn Grande-Bretagne, le Théâtre national a représenté une adaptation scénique de Frankenstein avec, dans les deux principaux rôles, Benedict Cumberlach et Jonny Lee Miller.

 

 

 

Jean Leclercq


Lectures supplémentaires
:

Joseph Conrad : Genève-les-Bains ou Spy-City ? - Magdalena Chrusciel

Christopher Lee, alias Dracula, est mort  – Madeleine Bova

Furious Love

Frankenstein at 200.
New York Times, October 25, 2018

Linguiste, résistant, citoyen engagé…

hommage à Moniek Kroskof, alias Michel Thomas (1914 – 2005)


rédigé par Magdalena Chrusciel
interprète et traductrice-jurée
polonais-anglais-fran
çais

MAG

 

—————-

 

Michel thomasNombreux furent les réfugiés de guerre, survivants de la seconde guerre mondiale, à reconstruire leur vie dans un nouveau pays, qui s'élevèrent au sommet de leur art pour devenir même célèbres. Nous avons déjà évoqué un tel destin avec Krystyna Skarbek, l'extraordinaire comtesse et  espionne favorite de Churchill, décorée de la Croix de guerre. [1] Le cas de Michel Thomas (1914-2005), Juif polonais, fut autrement unique, par la renommée qu'il se construisit dans le domaine des langues: la « méthode Michel Thomas » qui s'applique à l'enseignement de nombreuses langues y compris le japonais. Linguiste chevronné, il était capable de transmettre les bases d'une langue en quelques jours – et on compta parmi ses clients des célébrités telles que Woody Allen, Bob Dylan ou Michel Thomas The Test of CourageEmma Thompson. Agent secret pendant la guerre, gentleman courtois, chaleureux et doté d'une grande force, il a  fait l'objet d'une excellente biographie de Christopher Robbins (Michel Thomas, The Test of Courage, publié chez Hodder Arnold, 1999). Le livre illustre bien le contexte historique d'une vie riche en événements au point de susciter, à l'époque, une polémique débouchant sur un procès.


Jeunesse à Lodz et Breslau

Moniek Kroskof à Lodz, dans une famille d'industriels du textile, d'une mère femme d'affaires divorcée, et d'un père ingénieur pétrolier, Michel grandit entouré de l'amour de femmes. Accompagnant sa mère dans ses déplacements d'affaires, il quittera la Pologne pour vivre auprès de ses oncles à Breslau, ville allemande à l'époque. Plus tard, il estimera que c'est le système d'éducation allemand, élitiste et laissant le prolétariat dans l'ignorance, qui fut à l'origine de la montée du nazisme. À la suite d'une altercation avec un policier, il décidera de quitter l'Allemagne et réussira à passer en France.

Exils français et autrichien

Paris débordant de réfugiés, il partira étudier à Bordeaux. Il y retrouvera un ami, le jeune écrivain Nelken qui, ne parvenant pas à publier son récit de la détention à Dachau, se suicidera, tragédie qui signera l'engagement antinazi de Thomas. Pressentant la guerre, Michel retournera voir sa famille à Lodz, sans réussir cependant à la convaincre de quitter la Pologne, et qu'il ne reverra plus jamais. Poursuivant ses études de philosophie et psychologie à Vienne, il y fit la connaissance de Suzanne Adler, parente du célèbre associé de Freud, son premier amour. Avec la montée des persécutions, il cherchera à partir pour Londres. Il n'y parviendra pas car son passeport polonais lui avait été confisqué. Alors qu'ils tentent d'entrer en France, Michel et Suzanne sont arrêtés par la Gestapo et menacés d'être déportés. Mais, Michel sut si bien argumenter qu'on les laissa traverser la frontière. Depuis Nice, il aidera de nombreux réfugiés à échapper aux déportations. Avec un groupe d'étudiants juifs, il cherchera à s'enrôler dans l'armée française, ce qui lui valut une peine de prison de trois mois pour entrée illégale en France. Acquitté et reparti pour Monaco, Michel se fait de nouveau arrêter à Nice.

Internements

VernetInterné au camp du Vernet d'Ariège, dans les Pyrénées, dénommé le Dachau français, il y souffrit comme tant d'autres de malnutrition grave. Grâce aux démarches de la fidèle Suzanne, il est libéré au bout de huit mois. Comprenant que Suzanne avait obtenu sa libération en couchant avec un diplomate, il rompt avec elle. D'autres lieux sinistres suivront: le camp des Milles, les mines de Gardanne, dont il s'échappe pour rejoindre Lyon. Arrêté une fois de plus, il est renvoyé au camp des Milles. En juillet 42, alors qu'il apprend les plans de déportation massive des Juifs, on lui propose de rejoindre la Résistance. Alors qu'il allait être déporté vers Auschwitz, Michel arrivera à se faire hospitaliser et à s'enfuir, en usurpant l'identité d'un détenu malade.

Résistant courageux

Grâce à Yvonne, son contact, il rejoint la Résistance, où il agira sous cinq identités différentes. Michel vit entre Lyon et Grenoble – ville alors occupée par les Italiens. Un jour, alors qu'il se rend à Lyon, dans les bureaux de l'Union israélite de France, il est pris de mauvais pressentiments. En effet, la Gestapo est là – c'est Klaus Barbie lui-même qui l'interrogera. Feignant de ne pas parler allemand, prétendant être venu pour vendre ses dessins, il sort indemne d'une rencontre funeste, qui aura coûté ce jour-là leur vie à 86 Juifs (Barbie sera coupable de la mort de quelque 7.000 personnes).

Arrêté à Grenoble, torturé, il réussit une fois de plus à sauver sa peau par un subterfuge, en s'inventant une nouvelle identité, celle d'un prisonnier de guerre en Belgique, actif sur le marché noir. Il endossera à ce moment sa cinquième et dernière identité, celle de Michel Thomas. En tant que chef de section, il dirigera le groupe Biviers, affilié à l'armée secrète du Grésivaudan. Alors que les Allemands donnent l'assaut sur le plateau du Vercors, Michel assistera les déplacements des troupes de commandos.

Au service des Alliés

MT b&w photoEntretemps, Suzanne, travaillant pour les services secrets américains depuis Lyon, se fait intercepter par des résistants qui refusent de la croire, et l'emprisonnent – Michel réussira par la suite à la faire libérer. Alors que Grenoble est libérée par les Alliés, Michel est chargé d'arrêter les miliciens, les fonctionnaires de Vichy et les collabos. Il va accompagner les Thunderbolts, arrivés d'Italie, jusqu'à Lyon – se rendant très utile comme interprète et dans les missions de reconnaissance. Parmi les prisonniers, un Allemand, portant sur lui sa citation pour avoir empêché de sauver des Juifs à Cracovie – c'est la seule fois où Michel, en général opposé à la violence et pacifiste, se laissera aller à la violence, cravachera l'homme. Pour son excellence dans ses missions de terrain, il est proposé à la plus haute distinction, la Silver Star.

Accompagnant l'armée en Allemagne, Michel sera transféré au Counter Intelligence Corps (service de Counter-Intelligence contre-espionnage). Alors qu'il traverse le pays, il aura l'occasion de voir Dachau et ses sinistres usines de construction des fusées V-2. Il sera notamment amené à interroger Mahl, bourreau du camp, et mettra à l'abri les dossiers que les nazis avaient cherché à détruire, et qui seront à l'origine du Centre de documentation de Berlin. Dès lors, il mettra tous ses efforts au service de la réconciliation.

Lors des interrogatoires, Michel découvre des réseaux d'entraide nazis, qui aidaient des milliers d'entre eux à émigrer. Cependant, l'intérêt des Alliés se tournera vers les scientifiques, qu'ils feront sortir d'Allemagne, en même temps que des usines entières. En tant que numéro 2 du bureau d'Ulm, Michel sera notamment confronté au massacre de 350 soldats américains, dit « de Malmédy », pendant la contre-offensive allemande de décembre 1944. Il réussira à faire emprisonner un des responsables, Gustav Knittel, mais, constatant l'échec global de la dénazification, il démissionnera.

Nouvelle vie en Californie

En 1947, Michel embarque pour les Êtats-Unis, accompagné de son fidèle chien Barry. N'ayant pas de passeport américain, et ne pouvant travailler pour l'ONU, il rejoindra un oncle en Californie. Cependant, les années du maccarthysme ne l'épargneront pas, il sera attaqué dans les colonnes du Los Angeles Evening Herald Express. On y évoquera l'extraordinaire capture en 1945 par Michel, alors au service des renseignements de l'armée américaine, de Knittel, ainsi que celle de Mahl, le bourreau de Dachau. Ce dernier d'abord condamné à mort, puis à 10 ans de prison, réclamait des dommages pour quelques objets perdus et attaqua Michel en justice.

Convaincu des profondes vertus démocratiques de l'éducation, Michel va fonder, à Beverley Hills, son Polyglot Institute. [2]  Sa méthode innovante permettait d'acquérir en trois jours, de solides bases d'une langue occidentale et, en 80-90 heures, d'atteindre le niveau correspondant à 2-3 semestres d'études classiques. Des personnalités recourent à ses services, telles que Grace Kelly au moment de partir pour Monaco, ou Yves Montand lors du tournage de Let's Make Love. [3]

Sa méthode, basée sur la responsabilité de l'enseignant, ne sera hélas pas reconnue par les milieux universitaires. Fin psychologue, Michel donnera des formations rapides, permettant en 15 jours de motiver une classe de jeunes noirs révoltés et récalcitrants. L'école de South Central Los Angeles deviendra un modèle d'enseignement de transition pour hispaniques, grâce aux cours prodigués par Michel. Dans les années 90, bien que le doyen de l'UCLA, H. Morris, fut acquis à sa méthode, le corps professoral s'opposera à l'intégration de celle-ci dans le cursus universitaire. Il épousera une enseignante, Alice Burns, et en aura un fils, Gourion.

La publication du récit de Christopher Robbins fut suivie d'un article calomnieux [4] , et Michel dut se résoudre à engager un procès coûteux, nécessitant des experts – archivistes, témoins de l'époque – afin de restaurer la véracité des faits. L'une des raisons de cette méfiance était qu'en Amérique on savait bien peu de choses des événements tragiques de la guerre qui s'était déroulée en Europe.

Et même si la méthode de Michel n'eût pas eu tout le rayonnement qu'elle aurait mérité, ses cours enregistrés connaîtront un vif succès tant aux Êtats-Unis qu'au Royaume-Uni. On peut aujourd'hui encore acquérir les CD d'apprentissage de différentes langues basés sur la méthode de Michel Thomas sur Internet, notamment sur Amazon.fr.

   


[1] 
C'est le cas aussi d'Arthur Koestler, écrivain britannique d'origine hongroise, à la plume aussi déliée en allemand qu'en anglais, et dont l'œuvre témoigne de son engagement politique, notamment dans la guerre d'Espagne.
Voir :  Témoin, écrivain, multilingue et inspirateur. Qui est-il ?

[2] renommée plus tard "The Michel Thomas Language Center"

[3] Voir les éloges de Woody Allen dans la vidéo ci-dessus

[4] Larger than Life
Los Angeles Times, April 15, 2001

 

 

Brinkmanship – la stratégie du bord de l’abîme

le mot anglais du mois

  Brinkmanship logo


Voyons d'abord deux définitions :

1) Pratique consistant, notamment en politique internationale, à marquer un point en donnant l'impression que l'on veut et que l'on peut pousser une situation très dangereuse à ses limites plutôt que de faire des concessions (American Heritage® Dictionary of the English Language, Fifth Edition. Copyright © 2016)

Brinkmanship nuclear warheads2) Une stratégie du bord de l'abîme, de la corde raide, est une stratégie  qui consiste à poursuivre une action dangereuse dans le but de faire reculer l'adversaire et d'obtenir le résultat le plus avantageux possible pour soi. Ce type de stratégie se retrouve en politique internationale, en relations du travail, et dans des actions militaires impliquant la menace d'utilisation d'armes nucléaires . (Wikipedia)

Le terme, dérivé de brink (le bord), est calqué sur statesmanship ou sportsmanship, vocables désignant des activités censées être essentiellement masculines. [1]

L'idée de frôler la catastrophe, d'être au bord du gouffre, remonte à au moins 1840. Il faut se souvenir qu'en 1836, des colons américains vivant dans l'état mexicain du Texas s'étaient proclamés république indépendante. Le Mexique n'ayant jamais officiellement admis cet état de choses, les deux pays étaient à deux doigts d'en venir aux mains.

Mais, le mot brinkmanship est surtout associé aux politiques menées par John Foster Dulles, Secrétaire d'État Dulles,John-Fosteraméricain de 1953 à 1959, sous la présidence de Dwight Eisenhower. Le concept découle de la philosophie politique de Dulles telle qu'elle ressort d'un entretien paru dans la revue Time en 1956 : «L'aptitude à frôler la guerre sans y être entraîné est l'art qu'il faut posséder. Si vous ne le maîtrisez pas, vous serez inévitablement entraîné dans la guerre. Si vous essayez de fuir la guerre, si vous avez peur d'aller jusqu'à la limite, vous êtes perdu.»

La formule a été largement critiquée par les adversaires de l'administration Eisenhower, et la première utilisation attestée du mot brinkmanship semble s'inscrire dans ce contexte, quelques semaines après la parution de la revue, lorsque le candidat du parti Démocrate à l'élection présidentielle, Adlai Stevenson, reprocha à Foster Dulles de « se vanter de sa stratégie de la corde raide (brinkmanship)… l'art de nous amener au bord du gouffre nucléaire. »

Stevenson

Le terme est utilisé en politique internationale, en politique étrangère, dans les relations avec les partenaires sociaux et (dans des situations contemporaines) en stratégie militaire impliquant la menace d'emploi du feu nucléaire. Le risque de dérapage est en lui-même souvent utilisé comme moyen de la stratégie de la corde raide, en ce sens qu'il peut donner de la crédibilité à une menace qui, sinon, en serait dépourvue. Le terme a été utilisé Kennedyà maintes reprises pendant la Guerre froide, période caractérisée par des relations tendues entre les États-Unis et l'Union soviétique. L'exemple le mieux documenté de stratégie de la corde raide a été l'installation de missiles nucléaires à Cuba en 1962 et la réaction qu'elle suscita de la part des États-Unis, ce que l'on a convenu d'appeler la «crise des missiles cubains». [2] Le Président du conseil des ministres de l'Union soviétique, Nikita Kroutchtchev, tenta de protéger Cuba des États-Unis tout en étendant la présence stratégique soviétique dans la région, en installant secrètement des fusées balistiques à Cuba, ce qui menaçait gravement le territoire des États-Unis. Au lieu de renforcer sa position face aux États-Unis, la stratégie kroutchévienne faillit mener les États-Unis et l'Union soviétique à un conflit nucléaire. La crise prit fin après que le président John F. Kennedy ait révélé la présence des armes nucléaires soviétiques et ordonné un blocus naval des eaux cubaines, lequel aboutit au retrait des missiles par l'Union soviétique.

Le jeu dit du froussard (chicken game), connu également sous le nom de jeu du faucon et de la colombe ou de la congère (hawk-dove game/snowdrift game), est dans la théorie des jeux, un modèle de conflit pour deux Chicken 1joueurs. Le terme de « froussard » tire ses origines d'un jeu aussi stupide que meurtrier consistant pour deux chauffeurs à se diriger l'un vers l'autre jusqu'à la collision : l'un dévie sa course ou les deux risquent de périr dans l'accident, mais si l'un des chauffeurs dévie et l'autre pas, celui qui aura dévié sera qualifié de froussard, de lâche. Cette terminologie est fort en honneur en science
politique et en économie.

BlinkingUn concept analogue est celui du « premier à cligner de l'œil ». [3] Il s'inspire d'un  jeu d'enfants consistant à se regarder face à face – le premier qui cligne de l'œil a perdu. Mais l'expression est souvent utilisée à propos d'un face à face très tendu entre de féroces rivaux en guerre ou en affaires.

On le voit, brinkmanship peut être rendu de différentes manières en français, dès lors que l'on a bien compris qu'il s'agit d'une stratégie de la corde raide, d'un jeu  serré à l'extrême, consistant à friser la guerre, sans toutefois, la déclencher. Dans un Tightropesens plus large, la brinkmanship est l'art de « savoir aller trop loin ». Il exige de celui qui l'utilise les qualités d'un équilibriste de haut vol. Mais, depuis Choiseul et Talleyrand, la politique internationale n'a-t-elle pas toujours été le domaine des équilibres ?

——————–

[1] Beaucoup de mots anglais contenant l'élément man ne sont plus aujourd'hui considérés comme corrects au regard de l'égalité hommes-femmes. Ainsi, le mot chairman est souvent remplacé par chairperson. Mais, brinkmanship s'emploie toujours.

[2] Une autre expression qui remonte aux tensions entre les États-Unis et Cuba  dans la cadre de la guerre froide est "dry feet, wet feet" (« pieds secs, pieds mouillés »), qui faisait référence au régime qui obligeait les autorités américaines à accepter les immigrants sortis de Cuba qui touchaient terre aux États-Unis, en renvoyant à Cuba ceux qui étaient trouvés en mer. Grâce à cette loi, entrée en vigueur en 1966, les émigrants cubains se voyaient offrir des facilités d’installation aux Etats-Unis, avec la possibilité d’obtenir une résidence permanente au bout d’un an. Le Président Obama vient d'annuler ce régime à la demande du gouvernement cubain.

[3] Pince sans rire, notre fidèle lecteur et grand terminologue, René Meertens, a suggéré un nouveau vocable, blinkmanship, d'autant mieux  trouvé qu'il rime avec brinkmanship, tout en fournissant une traduction anglaise de « premier à cligner de l'œil » (the first to blink).

Jonathan Goldberg & Jean Leclercq

Débat canadien sur les langues :
note historique, linguistique, juridique

Le Débat sur les langues fut un des premiers débats de la Chambre d'assemblée du Bas-Canada (aujourd'hui, le Québec), tenu le 21 janvier 1793. À cette occasion, il fut décidé de tenir le procès-verbal de la Chambre en francais et en anglais, sans préséance de la seconde langue (pourtant langue du pouvoir britannique) sur la première.

Dans le Salon bleu de l'Assemblée nationale du Québec, on peut admirer une toile représentant le débat peinte par Charles Huot et inaugurée en 1913.

Canadian Mural
 Le débat sur les langues:
séance de l'Assemblée législative du Bas-Canada
le 21 janvier 1793

Dès la toute première séance de la première législature, le 17 décembre 1792, un débat s'engage sur la langue d'usage au parlement. Le français, l'anglais ou les deux? Les membres de l'Assemblée se disputent d'abord quant au choix de l'orateur ou président : la majorité canadienne-française propose un unilingue francophone ; la minorité anglophone lui oppose trois candidats , arguant la nécessité de parler parfaitement la « langue du souverain ». La majorité l'emporte.

Le débat se poursuit ensuite sur la langue d'usage comme telle. Les Canadiens français préconisent l'unilinguisme français; les anglophones, l'anglais. Après débat, la chambre tranche en faveur du double usage. Le gouverneur Dorchester entérine cette motion, pourvu que les lois soient adoptées en anglais. La question sera définitivement tranchée par décret royal, en septembre 1793, l'anglais est la seule langue officielle du Parlement, le français n'ayant que valeur de traduction.

La Chambre aujourd'hui

     Charles Huot

peintre et professeur, 
          Québec, vers 1925. 
     Université d'Ottawa, CRCCF, 
          Fonds Charles-Huot      

Mise à jour


Canada CaronIl s’avère que le débat sur les langues continue jusqu'à nos jours, au sein même des juges siégeant à la Cour suprême du Canada, ainsi qu'en témoignent les deux dosiers Gilles Caron et Pierre Boutet (Appelants) contre Sa Majesté la Reine (Intimée) et le Procureur général du Canada et autres. En 2003, chacun des deux conducteurs albertains reçoit une contravention uniquement en anglais. Ils demandent un procès en français et contestent la validité des amendes parce qu'elles n'ont pas été émises dans les deux langues officielles du Canada. L'affaire se rend jusqu'en Cour suprême en 2015 et prend toute son ampleur quand l'argument au cœur de la défense risque d'invalider un Alberta jugement de 1988 donnant droit à l'Alberta et à la Saskatchewan de se déclarer unilingues anglophones. Les deux hommes prétendent que la loi et le règlement sont inconstitutionnels parce qu’ils n’ont pas été édictés en français et ils font également valoir que la Loi linguistique de l’Alberta est inopérante dans la mesure où elle abroge ce qui constitue à leur avis une obligation constitutionnelle incombant à l’Alberta, à savoir celle d’édicter, d’imprimer et de publier ses lois et règlements en français et en anglais. 

Leur argument  s’appuie sur la prémisse que la promesse faite par le Parlement en 1867 (l’«Adresse de 1867»), selon laquelle il respectera les « droits acquis de toute Corporation, Compagnie ou Individu » dans les territoires de l’Ouest, concerne le bilinguisme législatif et que cette promesse est devenue un droit constitutionnel de par l’annexion de l’Adresse de 1867 au Décret de 1870, qui est inscrit dans la Constitution du Canada.
 

Arrêt

 

Cour-supremeLes pourvois sont rejetés par la majorité de juges. Selon eux, la Constitution n’oblige pas l’Alberta à édicter, à imprimer et à publier ses lois et règlements en français et en anglais. La thèse de C et de B ne respecte pas le texte, le contexte, ni l’objet des documents qu’ils invoquent et doit donc être rejetée. En l’absence d’une garantie constitutionnelle consacrée de bilinguisme législatif, les provinces ont le pouvoir de décider la langue ou les langues qu’elles utiliseront pour légiférer. Manifestement, une province peut choisir d’édicter ses lois et règlements en français et en anglais. Toutefois, on ne peut tout simplement pas inférer qu’une garantie de bilinguisme législatif existe et l’emporte sur cette compétence provinciale exclusive sans éléments de preuve textuels et contextuels clairs en ce sens.

Les droits linguistiques ont toujours été conférés de manière expresse, et ce dès le début de l’histoire constitutionnelle du Canada. Les termes « droits acquis » ou « droits légaux » n’ont jamais servi à conférer des droits linguistiques. Les termes « droits acquis » qui figurent dans l’Adresse de 1867 n’étayent pas la thèse de l’existence d’une garantie constitutionnelle de bilinguisme législatif en Alberta. Les garanties en matière de droits linguistiques étaient claires et explicites à l’époque. Le législateur canadien savait comment garantir des droits linguistiques et c’est ce qu’il a fait dans la Loi constitutionnelle de 1867 et la Loi de 1870 sur le Manitoba au moyen de dispositions très similaires et on ne peut plus claires. L’absence totale d’un libellé similaire dans l’Adresse de 1867 ou le Décret de 1870, adoptés à la même époque, affaiblit sérieusement l’argument de C et de B selon lequel les expressions « droits acquis » ou « droits légaux » devraient être interprétées de façon à englober les droits linguistiques.

Trois juges dissidents du banc, dont deux Québécois,  s’opposent à cette conclusion.

À leur opinion, l’Alberta a une obligation constitutionnelle d’édicter, d’imprimer et de publier ses lois et règlements en français et en anglais, et ce parce que l’entente historique conclue entre le gouvernement canadien et la population de la Terre de Rupert et du Territoire du Nord-Ouest contenait une promesse de protéger le bilinguisme législatif. Cette entente a été constitutionnalisée par le truchement de l’Adresse de 1867, aux termes de laquelle, advenant le consentement de la Grande-Bretagne au transfert des territoires, le Canada pourvoirait à ce que les « droits acquis » de tout individu de ces régions soient protégés.

La valeur constitutionnelle de l’Adresse de 1867 est à nouveau confirmée à l’époque moderne par le fait de son annexion au Décret de 1870, un document constitutionnel suivant la Loi constitutionnelle de 1982, et l’annexe de cette dernière. Par conséquent, il faut appliquer les principes d’interprétation constitutionnelle à l’Adresse de 1867 pour déterminer la signification du terme « droits acquis ». Correctement interprété, le compromis constitutionnel à la source de la promesse de respecter les « droits acquis » vise le bilinguisme législatif. 

Bref, selon la minorité du banc, le dossier historique démontre clairement l’existence d’une entente qui protégeait le bilinguisme législatif dans l’ensemble des territoires annexés. Cette entente a été constitutionnalisée dans le Décret de 1870— auquel l’Adresse de 1867 est annexée —, comme le confirment les événements de l’époque.

Restons à l'écoute.

Jonathan G. (à la suite d'une visite au Canada)

Source:  ameriquefrancaise.org

Observatoire international des droits linguistqies

 

Lecture supplémentaire

Site d l'améngement linguistique au Canada (SALIC)

BULLETIN – Bibliotèque de l'Assemblée Nationale
Volume 37, Numero 1, Québec, juin 2008

Les droits linguistiques au Canada, 3e édition
Michel  Bastarache, Michel Doucet

Un président sans précédent

PrecedentSelon le Huffington Post du 17 décembre, Donald Trump a fait savoir son mécontentement après la saisie par Pékin d'une sonde de la marine américaine en mer de Chine méridionale, twittant un message avec une grosse faute qui a fait les délices des réseaux sociaux.


China steals United States Navy research drone in international waters – rips it out of water and takes it to Twitter
 China in unpresidented act. 17 December 2016.

"La Chine vole un drone de recherche de la marine américaine dans les eaux internationales – le sort de l'eau et le ramène en Chine dans un acte sans président", a-t-il écrit de bon matin sur le réseau social, en voulant clairement évoquer un acte "sans précédent".

Dans la version anglaise le mot utilisé, "unpresidented" (au lieu de "unprecedented") est très vite devenu le mot clé le plus en vogue sur Twitter aux États-Unis.

Trump a corrigé son erreur en effaçant le tweet erroné et en le renvoyant, cette fois sans coquille, une heure après son message initial.

Notons que le mot "unpresidented" n'existe pas, et le verbe "to unpresident" non plus, mais celui-ci décrit exactement ce qu'essaient de faire plus de quatre millions de signataires d'une pétition en ligne lancée pour inciter les grands électeurs républicains élus lors de l'élection à changer leur vote en faveur de Hillary Clinton.

 

Vivra-t-on un Calexit en 2019 ?

un nouveau mot né des élections présidentielles américaines

Le mot exit est en train de devenir le suffixe le plus usité en néologie politique. Après le Grexit ou sortie éventuelle de la Grèce de l'UE, et le Brexit ou sortie (cette fois moins éventuelle) du Royaume-Uni, voici que les adhérents du collectif Yes California envisagent sérieusement d'organiser un référendum sur le Calexit ou sécession de l'État de Californie. À cet effet, le collectif a saisi le Bureau du Procureur général (à Sacramento) d'une demande d'organisation d'un référendum sur l'indépendance de la Californie qui se tiendrait en 2019. 

Calexit - newLa constitution du collectif et le projet de référendum font naturellement écho à la victoire de Donald Trump qui passe très mal dans un État particulièrement prospère et majoritairement démocrate, lequel a fourni, rappelons-le, 55 grands électeurs à Mme Clinton. Toutefois, sortir de l'Union n'est pas chose facile et les treize États du Sud qui ont tenté l'aventure en 1861 en savent quelque chose !

YesCaliforniaLes Calexiteurs n'en sont pas moins confiants. « Nous le faisons car l'attente est immense » a déclaré Marcus Ruiz Evans, vice-président et co-fondateur de Yes California. À la différence de ce qui s'est passé au Royaume-Uni, les conditions du référendum sont ici plus strictes. Il faudra que 50% des électeurs participent à la consultation qui aura lieu en novembre 2018, et que 55% d'entre eux se prononcent pour la sortie de l'Union pour que puisse être proclamée la « République nouvellement indépendante de Californie ». Celle-ci acquerrait alors la personnalité juridique internationale et pourrait même adhérer à l'ONU. Une perspective qui n'était certainement pas envisagée lors de la fondation de cette organisation – ironie du sort – à San Francisco, en 1946 !

Pour commencer, Yes California va faire circuler une demande de référendum qui devra recueillir au moins 585.407 signatures. Donc, le Calexit Blue Book collectif appelle pour le moment les Californiens à signer la pétition et se montre optimiste. «Nous avons six mois pour recueillir 585 407 signatures. Nous aspirons à atteindre le cap du million», affirme avec confiance Yes California. Un premier succès a été obtenu puisque les services du Procureur général viennent d'accepter la demande de référendum.

Bien entendu, l'opposition s'organise elle aussi. Les maires de Los Angeles et de San Diego ont pris parti contre le référendum. On conçoit très bien que les édiles de San Diego n'aient pas envie que leur ville (qui abrite une grande base navale) connaisse le sort de Fort Sumter ! [1]

Pour atténuer la douleur des Américains mécontents du résultat de l'élection présidentielle, un groupe de Canadiens invite les habitants de Californie, de l'Oregon, du Washington et du Nevada – tous États de l'Ouest remportés par Hillary Clinton – à faire sécession et à s'unir au Canada.

«Chers Californiens, Orégonais, Washingtoniens et Névadiens, je suis sûr que nous pourrons nous organiser si vous voulez rejoindre le Canada», écrit sur Twitter Chad Harris, journaliste de Colombie-Britannique. Ou encore : «Sur la côte ouest des États-Unis, si vous le souhaitez, vous pouvez tous devenir des provinces canadiennes, étant donné que les options que vous avez prises en votant sont proches de ce que nous vivons au Canada», propose sur Facebook un certain Andrew Mercier de Calgary (Alberta).

LewisclarkbannerLe littoral du Pacifique, exploré et reconnu par Lewis & Clark au début du 19ème siècle, fera-il sécession ? Une Californie indépendante (et peut-être officiellement hispanophone) choisira-t-elle un jour de s'unir à la Confédération canadienne ? Les surprenants résultats de quelques consultations récentes autorisent au moins à se poser la question.

P.S.

Calexit left right Il semble que Michelle Obama ait fourni une bonne formule aux Démocrates en déclarant : « S'ils volent bas, prenons de la hauteur », allusion au niveau des débats. Hillary l'a adoptée, signifiant par là qu'elle ne s'abaisserait pas au niveau des propos de caniveau de son adversaire, mais éléverait au contraire la teneur des échanges. Parodiant Michelle, des partisans du Calexit proposent : « S'ils vont à droite, allons à gauche ». Symbolique des couleurs : le rouge des Républicains et le bleu des Démocrates, mais aussi spatio-politique : la droite réactionnaire pointant vers l'est et la gauche progressiste vers l'ouest, au point même de se séparer du reste du continent ! 


[1] Bombardement d'un fort de l'armée fédérale situé à l'entrée de la baie de Charleston par les forces des États confédérés, les 12 et 13 avril 1861. Cette canonnade qui ne fit pas de victimes marqua le début des hostilités de la Guerre de Sécession (1861-1865).

Jean Leclercq


Lecture complémentaire
:

Secessionists formally launch quest for California's independence
Los Angeles Times, 21 November 2016

Ecotopia 2018
ERnest Callenbach

 

Charly, Louise, Claudia… et les autres

 

Photo

Nous sommes ravis d'accueillir notre nouveau contributeur, Olivier Elzingre, Suisse d'origine et prof. de français au lycée en Australie depuis 11 ans. Voulant en savoir plus sur l'apprentissage des langues au niveau théorique, Olivier a fait une maîtrise en linguistique appliquée, suivie d'un doctorat qu'il a commencé en 2015. Sa recherche se concentre sur les lycéens et leur motivation dans l'apprentissage du français. 
 
 

Charly, le coiffeur italien

À quelques  centaines de pas de chez nous se trouve un petit salon de coiffure pour hommes. Intégrée aux autres magasins de ce tronçon de rue, sa vitrine est vide de ces images de mannequins qui vantent les prouesses ciseautières de l’artiste résident. Non, c’est un salon dont le but est de vous couper les cheveux, pas de vous transformer en Justin Bieber !

Charly en est le propriétaire. La soixantaine, Italien d’origine, il y travaille depuis son arrivée à Melbourne, en 1968. Il avait alors 14 ans. Son accent est fort, incontestablement italien, son anglais approximatif, mais suffisant pour converser. Lorsque je vais à son salon, j’y suis souvent le seul à ne pas parler italien. Les conversations y sont bruyantes, ponctuées de rires et de gestuelles dont seul un initié peut comprendre tout le sens. Des revues  automobiles et d’autres, habituellement cachés aux mineurs, datent d’une décennie révolue.

Il y a deux ans, j’ai demandé à Charly s’il voulait bien que je l’interroge pour une étude linguistique sur le bilinguisme. “Ma, I am not bilingualist, so no.” Bien que je comprenne son refus, sa réponse m’a surpris. Comment pouvait-il dire qu’il n’était pas bilingue ?

Pour moi, être bilingue était un concept on ne peut plus clair : c’est parler deux langues. Ma première réaction était de penser que Charly n’avait pas compris ce que signifiait “bilingualism”. Mais, en quittant son salon ce jour-là, je me suis mis à m'interroger sur ma propre compréhension du terme et à me poser la question suivante : est-ce à moi d’identifier une personne comme bilingue ?

Le travail énorme de François Grosjean à l’université de Neuchâtel, fruit de trente ans de recherches, répond à cette question (et à bien d’autres évidemment). Je ne prétends donc pas faire ici le tour du bilinguisme, ou y répondre de manière définitive, mais plutôt vous inciter à vous interroger sur ce concept.

Deux perspectives générales

Ici, je voudrais seulement vous présenter deux visions générales. La première se fonde sur le concept du bilinguisme comme une caractéristique objective, un phénomène observable et mesurable. Cette vision s’inscrit dans la  tradition chomskyenne puisqu’elle extrait le phénomène de son contexte individuel et social. De plus en plus contestée, cette perspective est cependant extrêmement importante car elle fonde pratiquement tous les programmes d'études de langue. C’est donc une approche directive, qui définit le bilinguisme a priori et évalue les personnes à l’aune de cette définition.

La deuxième perspective est descriptive et plus inclusive. Elle s’appuie sur des critères individuels et psychologiques. Dans cette optique, le bilinguisme est un phénomène subjectif. C’est chaque individu qui se reconnaît ou non bilingue. Les mesures de compétences linguistiques n’y sont pas négligées, mais elles ne sont qu’une dimension d’une approche plus large.

Pour éviter de vous gâcher la lecture par une énumération exhaustive des situations de bilinguisme, j’aimerais me borner à discuter de quelques cas de figure qui illustrent ces deux perspectives.

Louise, Claudia… et les autres

Les cas les plus évidents de bilinguisme se trouvent chez les personnes qui parlent plusieurs langues de naissance. Soit ils sont nés au sein de ménages exolingues (dont les parents parlent des langues maternelles différentes), soit ils sont nés dans des zones multilingues, où chaque langue occupe une ou plusieurs fonctions dans la société. C’est le cas du Sénégal, où le wolof, le sérère et le français se côtoient quotidiennement dans les marchés de Dakar. Les personnes qui se situent dans ces contextes familiaux ou sociaux sont souvent faciles à classifier comme bilingues parce que leurs compétences sont élevées.

Et pourtant, des compétences en seconde langue ne sont pas à elles seules déterminantes du bilinguisme.

En effet, ceux qui débutent leur vie comme monolingues, mais apprennent une seconde langue plus tard, peut-être dans le cadre de leurs études, peuvent acquérir des compétences très élevées et pourtant ne pas se considérer comme bilingues. J'observe cette situation tous les jours dans mes classes de terminale.

Ces étudiants qui ont acquis le français à force de travail acharné, qui en maîtrisent la grammaire et la syntaxe dans leurs travaux écrits, qui peuvent s’exprimer oralement et se faire comprendre dans la grande majorité des sujets de conversation, ne s’identifient habituellement pas comme bilingues.

La raison en est simple. La plupart de ces étudiants ont peut-être visité un pays francophone en vacances avec leur famille, ou même dans le cadre d’un voyage scolaire, mais ils n’ont pas participé à une communauté francophone, n’ont pas habité dans une famille d’accueil, ni fréquenté une école du pays. Bref, ne s’y sont pas investis. En d’autres termes, ils ont une connaissance approfondie de la langue, mais n’en ont pas de vécu.

L’exemple de mes étudiants montre bien que la mesure objective de leur maîtrise linguistique ne fait pas d’eux des bilingues à leurs yeux.

S’il existe objectivement un niveau de langue que je définis comme bilinguisme, il ne correspond pourtant pas nécessairement à la vision qu’une personne a d’elle-même. Mais, si je veux prendre en considération cette vision de soi dans ma compréhension du bilinguisme, il est fort possible que le bilinguisme soit une caractéristique qui n’a rien de stable et peut changer au gré de situations nouvelles.

Voici deux autres cas de figure qui, je pense, illustrent les complexités du concept de bilinguisme. Ce sont deux exemples tirés de mon travail de recherche.

Louise, vingt-trois ans, m’a raconté que ses études de français avaient inclus un séjour en France de plusieurs mois. Bien que son français s’y soit développé et qu’elle finisse tout juste ses études supérieures de français, elle n’éprouvait aucun plaisir à s’exprimer dans cette langue. Elle m’a expliqué que son séjour en France s’était mal passé, qu’il y avait eu des tensions entre elle et sa famille d’accueil et dans son école également. Elle ne s’y était fait que quelques « amis de circonstance » (friends of convenience) » avec qui elle n’avait pas gardé le contact après son retour en Australie. Et pourtant, elle avait poursuivi ses études de langue. Elle avait toujours l’ambition de devenir traductrice parce que la langue l’intéressait, mais pas ceux qui la parlaient.

J’ai interprété son histoire comme celle de l’émergence d’une identité professionnelle. Cette femme se considérait bilingue et je pense que ce sont son ambition professionnelle et ses compétences qui lui ont permis de se forger cette identité. Je pense aussi qu’en l’absence de l’un de ces deux facteurs, elle ne se serait pas imaginée bilingue.

En revanche, Claudia, une autre jeune femme du même âge et participant au même projet de recherche, avait également fait l’expérience d’un séjour de trois mois en France. Contrairement à la première, son expérience y avait été excellente, elle s’y était fait de nombreux amis au point d’en inviter certains à passer les fêtes de Noël avec sa famille en Australie, plusieurs années de suite. Elle avait continué ses études de français à l’université, mais elle n’avait jamais eu d’ambition professionnelle précise et son intérêt pour le français découlait de sa perception qu’elle avait de bonnes compétences. Cependant, malgré d’excellentes bases pour développer une identité langagière française, elle ne l’avait adoptée que temporairement. Des résultats moyens à l’université et un désintérêt graduel pour l’apprentissage du français avaient transformé son investissement en français en obligation académique. En dernière année d’études universitaires, elle était impatiente d’en finir. En fin de compte, elle ne se considérait pas bilingue.

Son histoire m’a montré que rien n’est stable ou sûr lorsqu’on parle de processus identitaire. On a tendance à penser qu’une identité se construit sur certaines bases logiques, peut-être sur des principes qu’une personne forme au travers de ses expériences. Alors qu’il semblerait que la cohérence logique ne joue qu’un rôle mineur par rapport aux réponses émotionnelles dans la formation de notre identité. Comment pourrait-il en être autrement lorsque chaque personne que l’on rencontre ou chaque événement que l’on vit a une influence potentielle sur notre vision de nous-mêmes ? Ma seconde participante semblait donc vivre, en dépit de résultats académiques décevants, une situation propice au développement d’une identité bilingue.

Dans les deux cas dont il vient d'être question, la participation à une communauté française a offert un réel potentiel de formation identitaire bilingue. D’autres facteurs ont bien sûr rendu ce processus complexe, mais il n’en demeure pas moins que l’on pourrait considérer cette expérience comme un facteur majeur.

Le problème est que, de nos jours, le concept même de communauté linguistique est remis en question. En effet, il existe une situation déjà très courante et qui concerne particulièrement les apprenants d’anglais. Je ne vous apprends rien en vous disant que l’anglais est la langue universelle  par excellence. Si l’on considère que les locuteurs anglais de naissance sont mondialement très minoritaires par rapport à ceux qui parlent anglais en seconde langue, le bilinguisme de plusieurs milliards d'individus n’est pas basé sur leur vécu au sein d’une communauté d’anglophones natifs, mais au sein de multiples communautés dont la lingua franca est l’anglais.

De toute évidence, de nombreux internautes acquièrent des compétences linguistiques qui les qualifieraient aisément de bilingues. Mais, comme ce domaine d’étude n’est pas le mien et que je n’y ai pas consacré de temps de lecture, je ne peux que supposer que certains se considèrent bilingues et d’autres non, en vous laissant le soin de trancher.

Où est donc Charly ?

Pour en revenir à mon coiffeur, il reste un mystère. Voici donc une personne qui parle l’italien et l’anglais et qui se dit monolingue. Il est possible qu’après près de cinquante ans en Australie, il n’ait pas développé d’identité anglophone parce qu’il a limité son univers social à la très nombreuse communauté italienne de Melbourne. Il a probablement appris l’anglais par nécessité, par souci économique pour son salon de coiffure. Charly pourrait sûrement faire l’objet d’une étude linguistique intéressante, d'un important retentissement sur nos connaissances dans le processus identitaire d’apprentissage d'une seconde langue et faire avancer du même coup les études sociolinguistiques sur le maintien des langues minoritaires.

Évidemment il existe une explication, mais, elle me paraît complètement tirée par les cheveux : Charly ne voulait pas participer à mon étude.

Quelle qu’en soit ma blessure narcissique, le bilinguisme reste un phénomène des plus courants dans le monde et un domaine d’étude qui continuera à focaliser l’attention de chercheurs et d’éducateurs pour de nombreuses années à venir.

Les deux perspectives que j’ai mentionnées plus haut ne sont de toute évidence qu’une simplification des discussions réelles qui occupent les chercheurs. Quoi qu’il en soit, j'estime qu’en fin de compte le bilinguisme demeure avant tout une affaire personnelle.

Olivier Elzingre

 

Les élections présidentielles aux États-Unis :

notes linguistiques et historiques


2016
Too close to call -  trop juste, trop serré pour se prononcer

Au cours des derniers mois, certains sondages d'opinion ont fait apparaître un très faible écart entre Hillary Clinton et Donald Trump, les deux candidats à l'élection présidentielle américaine. La victoire de l'un d'eux sera-t-elle remportée haut la main ou de justesse ? Quel que soit l'écart qui séparera finalement les deux champions mardi prochain, il nous a semblé qu'une analyse historique de l'expression too close to call serait de nature à intéresser nos lecteurs.

Deux exemples de résultats serrés

Prenons deux exemples de résultats serrés d'élection présidentielle, ceux de 1948 et de 2000. Dans le premier cas, le duel voyait s'affronter le président sortant, Harry Truman qui, vice-président, avait succédé à Franklin Roosevelt, à la mort de celui-ci, le 12 avril 1945. Face à lui, le candidat républicain était le gouverneur de l'État de New York, Thomas Dewey, valeur sûre mais sans grand charisme que tous les sondages donnaient gagnant : the polls and pundits left no room for doubt. Les sondages et les oracles étaient si favorables, les premiers résultats si significatifs que, dans son édition du 3 novembre 1948, le rédacteur en chef du Chicago Daily Tribune, J. Loy Maloney (qui plus est sous la menace d'une grève imminente des ouvriers de livre) n'hésita pas à titrer DEWEY DEFEATS TRUMAN (en français DEWEY BAT TRUMAN). Peut-être la manchette la plus célèbre de l'histoire du journalisme américain !

L'encre des 150.000 exemplaires de la première édition n'était pas encore sèche lorsque la radio annonça un résultat étonnamment serré. La deuxième édition tenta de rectifier le tir en titrant : « les Démocrates raflent des États », rendant compte des succès de Truman en Ohio et dans une bonne partie du Midwest. Les choses en seraient peut-être restées là si, regagnant Washington en train, le président élu, Harry Truman, n'avait brandi la fameuse manchette devant les photographes, leur offrant ainsi l'un des clichés les plus sensationnels de leur carrière.


Truman Dewey
Harry Truman, après son election, 1948


Lecture supplémentaire
:
Dewey defeats Truman
Chicago Tribune

 

L'élection présidentielle de 2000 est un autre exemple d'écart tenant dans un mouchoir de poche. Elle opposait le vice-président sortant, Al Gore, au gouverneur du Texas, George W. Bush. Son résultat a tenu aux seuls chiffres de la Floride. Les réseaux de télévision ont commencé par annoncer qu'Al Gore avait raflé les 29 grands électeurs de l'État, pour se raviser ensuite et dire que le résultat était très serré, puis déclarer George W. Bush vainqueur. Dans l'ensemble du pays, Al Gore avait remporté un demi million de voix de plus que son adversaire, mais celui-ci le devançait de 537 voix en Floride. Cet avantage infime, dans un seul État, fut source de tout un contentieux et obligea à recompter les bulletins. Mais en vain, puisque la Cour suprême des États-Unis fit cesser le recomptage ordonné par la Cour suprême de Floride, arguant qu'il contredisait le principe de l'égalité de traitement de tous les bulletins de vote. L'élection de 2000 se singularisa doublement :1) en maintenant le suspens plus longtemps que jamais auparavant, et 2) en portant à la présidence, pour la première fois en 112 ans, un candidat qui avait perdu au suffrage populaire, mais gagné à la majorité du collège électoral.

Bush-vs-gore
 

Une explication de technique électorale

S'agissant de l'élection du Président des États-Unis, il ne faut jamais perdre de vue que c'est un scrutin à deux degrés. Au niveau de chaque État, les électeurs sont appelés à choisir entre les candidats (un ticket républicain et un ticket démocrate + quelques indépendants). Ce faisant ils élisent de grands électeurs et celui des candidats qui l'emporte, rafle la totalité de ceux-ci. Cette singularité du système électoral américain s'explique par le souci des constituants de tenir compte de la structure fédérale de la nation et d'une représentation équitable des États fédérés. Le nombre de grands électeurs varie beaucoup selon les États. Il atteint 55 en Californie, 29 en Floride et 18 en Ohio et 3 dans le Vermont. Du coup, une toute petite avance permet de gagner la totalité des grands électeurs alors qu'une écrasante majorité ne donne pas un grand électeur de plus ! Ce système à deux degrés introduit une distorsion que ne connaît pas le scrutin universel direct où la décision de l'ensemble du corps électoral ne peut mathématiquement pas tourner au match nul. [1]

Une explication de psycho-politique

Partout dans le monde occidental, on observe qu'au début d'une campagne électorale, les positions sont bien tranchées et les favoris tout désignés. Puis, à mesure qu'on se rapproche de l'échéance, la fourchette se resserre jusqu'à frôler l'ex aequo. Et cela, qu'il s'agisse de choisir entre deux candidats ou deux options, comme lors d'un référendum. Comme si tout corps électoral était exactement divisible par deux. Cette dichotomie s'explique sans doute par un certain consensualisme. En effet, il n'existe plus de différences majeures entre les uns et les autres, seuls les styles diffèrent. Ensuite, il y a la médiocrité des candidats, leur absence de programme et de vision, la virtualité d'un pseudo-débat au sein duquel la polémique a remplacé la politique et où l'on s'affronte à coups d'invectives et d'arguments ad personam, pour la plus grande joie des médias qui en font leur miel. Ce pugilat médiatique engendre dégoût et abstention, notamment chez les jeunes. Certes, un vainqueur en sort finalement, mais ce vainqueur n'est pas la démocratie !

Too close to call

Mais revenons à nos moutons et interrogeons-nous sur l'expression qui rend compte de cette situation : too close to call. D'abord, notons que l'expression close call désigne une mésaventure, un accident, voire une catastrophe évité(e) de peu ; to have a close call signifie l'échapper belle, frôler le drame. [2] Si l'on y ajoute l'adverbe too, synonyme d'excessively, on renforce l'impression d'extrême justesse des résultats, rendant impossible tout pronostic. Donc, souhaitons que, cette fois, le verdict des urnes soit franc et massif, far from a close call !

 

[1] Il n'en demeure pas moins qu'en République d'Autriche, les dernières élections présidentielles, pourtant tenues au suffrage universel direct, ont abouti à un résultat tellement serré qu'il a fallu recommencer.

[2] René Meertens. Guide anglais français de la traduction. Paris, Chiron éditeur, 2008, p.88.

 

Trump, to trump, trumpery

Trump suit

Trompe-l'œil :
une coquille vide, à moins que ce ne soit une belle veste !

Le patronyme Trump, que l'on dit d'origine allemande et qui fait fureur, s'est d'autant mieux acclimaté aux États-Unis que, dans un premier sens (et comme l'allemand der Trumpf), il veut dire atout. On retrouve le mot trump dans plusieurs expressions comme he has a trump up in his sleeves (il a un atout en réserve) ou he is holding all the trumps (il a tous les atouts dans son jeu). C'est donc un vocable à connotation plutôt positive, sinon gagnante ! 

Dans un second sens trump veut dire trompe ou trompette : the last Trump (les trompettes du Jugement dernier), à moins que ce ne soient les trompettes de la renommée. Quant au verbe to trump up, (trouvé notablement dans l'expression "trumped-up charges) c'est déjà moins glorieux puisque cela signifie : inventer de toutes pièces. On s'approche du moins clinquant des termes de la famille : trumpery. Visiblement dérivé du français tromperie, ce n'en est pas moins un faux-ami puisqu'il signifie camelote, bêtises, insignifiance. Bref, tromperie sur la marchandise.

Le flamboyant candidat au prénom de palmipède sera-t-il un atout ou de la camelote ? L'avenir, ou plutôt le verdict des électeurs américains, nous le dira le 8 novembre prochain.

Jean Leclercq

Image TRUMP L’OEIL de Tim SHEPPARD, webmaster de Le Mot juste en anglais

Mise a jour du blog:

Playingthe trompowskyAux Championnats mondiaux d'échecs qui ont débuté le 11 novembre dernier à New York, the champion du monde en titre, Magnus Carlsen, opposé au Russe Sergei Karjakine (fervent partisan de l'annexion de la Crimée), a ouvert avec une variante d'une ouverture peu commune appelée « attaque Trompovsky », parfois abrégée en Tromp.

Donald Trump : c’est la faute à Rousseau [1] ou It Can’t Happen Here ?

PascaleNous sommes heureux de retrouver notre contributrice fidèle, Pascale Tardieu-Baker, traductrice et interprète indépendante qui travaille à Paris de l’anglais vers le français (et vice-versa à l’oral). 
La traduction aide à étancher sa curiosité naturelle et sert d’alibi à sa boulimie de films, livres et magazines. Pascale a bien voulu rédiger l'article ci-dessous à notre intention. 


Les deux principaux candidats à la prochaine élection américaine ne se ressemblent pas vraiment. Dans le camp des démocrates Hillary Clinton est une candidate classique, même si elle se distingue du simple fait que c’est une femme. Elle fait de la politique depuis des décennies, connaît probablement Washington comme sa poche et a occupé plusieurs postes à hautes responsabilités. Son adversaire a un profil très différent : cet homme d’affaires devenu célèbre grâce à une émission de téléréalité n’est pas un homme politique comme les autres (et il ne s’agit même pas ici de l’extraordinaire échafaudage capillaire qu’il arbore sur le front). En fait, ce n’est pas un homme politique et c’est, semble-t-il, l'un des arguments qui l’ont porté aussi loin dans la course à la Maison-Blanche.

Demagogue

 

The Honourable Society of Gray’s Inn, Londres : l’histoire d’une « auberge » d’avocats

  Juliette ScottNous sommes heureux d'accueillir notre nouvelle contributrice, Juliette Scott, Ph.DEn 2011, elle a créé l'excellent blog From Words to Deeds: Translation and the Law, dont l’objectif est de nouer des liens entre les professionnels de la traduction et ceux du droit, ainsi qu’entre le monde universitaire et celui de la pratique.  

Dans son travail, Juliette met ses 25 ans d’expérience de la traduction juridique et de la formation professionnelle au service des cabinets d’avocats, institutions et sociétés de toutes dimensions, et s'engage actuellement dans un nouveau projet pour l’Institut des hautes études juridiques de Londres.
Pour 2017, Juliette se lance un nouveau défi : celui de proposer aux lecteurs de son blog de passer du monde virtuel au monde réel, en organisant un colloque qui sera l'occasion de fédérer ces deux univers trop souvent distants les uns des autres, tout en créant un atelier de perfectionnement de grande qualité.
Le colloque,  WORDS TO DEEDS CONFERENCE 2017, Legal Translation to the Next Level, aura lieu le 4 février 2017 à la prestigieuse Gray’s Inn de Londres, lieu de formation des avocats à la Cour depuis plus de six siècles…

ENGLISH VERSION OF THIS ARTICLE

Les locaux de Gray's Inn [1] accueillent des avocats [2] depuis 1388. De nos jours, les quatre « Inns of Court » Lincoln's, Inner Temple, Middle Temple et Gray's, gèrent l'éducation et la formation des avocats à la Cour avant et après leur entrée au barreau.

 

Gray's_Inn Hall_3     Inns of Court 2

               Gray's Inn Hall                                          La cour d'une des Inns of Court                           

 (1:37 minutes)

 

La naissance de l'auberge Gray's_Inn buildings and walks

À l'origine, Gray's Inn faisait partie de l'ancien manoir de Purpoole qui appartenait à la famille de Grey, d'où le nom actuel. Reginald de Grey était président de la Haute Cour de justice de la ville de Chester et Sheriff de Nottingham, mort en 1308.


En 1370 on parle pour la première fois du manoir en tant que « hospitium » (auberge). Il s'agissait probablement d'une société savante d'avocats prenant en pensionnat des avocats en devenir : ils y dinaient, y débattaient sur le droit et se formaient sur des cas d'école.

Inns-of-Court

Les armoiries des quatre Inns of Court

L'Age d'Or

Au cours du XVIème siècle, la prospérité des « auberges » d'avocats leur ouvrît les portes de la culture. Les bonnes manières, la courtoisie, le chant et la danse passèrent au premier plan. On parle de cette période comme « l'âge d'or » : la reine Elizabeth I en personne était la protectrice de l'auberge.

Gray's Inn était renommé pour ses animations et il ne fait guère de doute que William Shakespeare, dont le mécène était Lord Southampton, membre de l'auberge, s'est produit à Gray's Inn Hall. [3]

L'histoire veut que le claustra du réfectoire fût construit en bois du Nuestra Señora del Rosario, ou La Princesa, le vaisseau amiral de l'Armada espagnole, en 1588. On y perçoit encore les marques des cordages sur les boiseries.

Malgré les bombardements de la deuxième guerre mondiale, il y subsiste également des vitraux qui datent de 1462.

Particularités

Une singularité du système anglais pour devenir avocat : on doit obligatoirement s'inscrire à une des quatre « auberges », et depuis le XVIIème siècle on ne peut être admis au barreau sans y avoir dîné plusieurs fois.

Dinners at Inns of Court

Autre particularité, les avocats à la Cour britanniques ne doivent en aucun cas se serrer la main. Les origines de cette coutume restent obscures.

La politique s'invita à l'auberge

Sir-Francis-BaconParmi les grands noms liés à Gray's Inn, le célèbre Francis Bacon (1561-1626), homme d'État, philosophe, juriste, scientifique, orateur, linguiste, avocat-conseil du roi et grand chancelier qui se forma à l'Inn dont il devint le trésorier.

On peut également citer cinq archevêques de Canterbury, ou encore Sir Winston Churchill et Monsieur Franklin Roosevelt qui se sont rencontrés pour la première fois en 1918 à la table d'honneur au réfectoire de Gray's Inn.

Juliette Scott

 

Notes du blog :

[1] Pour moi, la Gray’s Inn revêt une importance sentimentale particulière. Ma mère, qui  a été apparement la première avocate (barrister) en Grande-Bretagne, (une distinction revendiquée par une autre femme qui a achevé ses études la même année) y a été inscrite dans les années 1920.
Jonathan Goldberg

[2] En Grand-Bretagne et d'autres pays de la Commonwealth, ils existe deux types d'avocats : les barristers et les solicitors. Les barristers (appelés trial attorneys aux États-Unis) ont deux fonctions : donner des avis juridiques et représenter des clients devant des juridictions. Le mot barrister remonte au temps où il existait dans les cours et tribunaux une barrière en bois qui délimitait l'espace où le juge était assis, tandis que le barrister se tenait près de cette barrière pour plaider. L'expression to be called to the bar s'utilise en Angleterre pour désigner une personne qui obtient le droit d'exercer la profession de barrister. Bien que le mot barrister" ne soit pas utilisé aux États-Unis, tous les juristes de ce pays doivent être membres du barreau et s'inscrire auprès de la Bar Association pour pouvoir exercer leur profession.

Les solicitors se chargent des testaments et des transferts de biens, ainsi que d’autres tâches d’ordre juridique. Ils n’ont pas le droit de plaider, sauf dans certaines affaires jugées par des tribunaux inférieurs (magistrates’ courts). L’activité d’un solicitor se rapproche de celle d’un notaire français. (Aux Etats-Unis, les notaires ne sont pas des juristes. Leurs fonctions consistent à authentifier des signatures, service qu’ils facturent généralement 10 dollars).

Le cabinet d'un barrister est désigné sous le nom de chambers. Une personne en apprentissage auprès d'un barrister est appelé pupil (stagiaire) et son stage s'appelle pupillage; le stagiaire d'un solicitor est appelé articled clerk ou trainee solicitor.

En Angleterre, nul ne peut exercer en même temps les professions de barrister est de solicitor.

[3] "Cet article envisage le rapport entre le public élisabéthain et deux pièces de la fin des années 1590, La Nuit des Rois de Shakespeare et What You Will de Marston. Une fois établie l’influence des hommes des Inns of Court en tant que « segment » de public à cette époque, l’argument avancé est que ces deux pièces répondent à des expériences et des intérêts communs aux membres de ce groupe."

Satirical expectations: Shakespeare’s Inns of Court audiences
Society Française Shakespeare