le mot anglais du mois
Voyons d'abord deux définitions :
1) Pratique consistant, notamment en politique internationale, à marquer un point en donnant l'impression que l'on veut et que l'on peut pousser une situation très dangereuse à ses limites plutôt que de faire des concessions (American Heritage® Dictionary of the English Language, Fifth Edition. Copyright © 2016)
2) Une stratégie du bord de l'abîme, de la corde raide, est une stratégie qui consiste à poursuivre une action dangereuse dans le but de faire reculer l'adversaire et d'obtenir le résultat le plus avantageux possible pour soi. Ce type de stratégie se retrouve en politique internationale, en relations du travail, et dans des actions militaires impliquant la menace d'utilisation d'armes nucléaires . (Wikipedia)
Le terme, dérivé de brink (le bord), est calqué sur statesmanship ou sportsmanship, vocables désignant des activités censées être essentiellement masculines. [1]
L'idée de frôler la catastrophe, d'être au bord du gouffre, remonte à au moins 1840. Il faut se souvenir qu'en 1836, des colons américains vivant dans l'état mexicain du Texas s'étaient proclamés république indépendante. Le Mexique n'ayant jamais officiellement admis cet état de choses, les deux pays étaient à deux doigts d'en venir aux mains.
Mais, le mot brinkmanship est surtout associé aux politiques menées par John Foster Dulles, Secrétaire d'État américain de 1953 à 1959, sous la présidence de Dwight Eisenhower. Le concept découle de la philosophie politique de Dulles telle qu'elle ressort d'un entretien paru dans la revue Time en 1956 : «L'aptitude à frôler la guerre sans y être entraîné est l'art qu'il faut posséder. Si vous ne le maîtrisez pas, vous serez inévitablement entraîné dans la guerre. Si vous essayez de fuir la guerre, si vous avez peur d'aller jusqu'à la limite, vous êtes perdu.»
La formule a été largement critiquée par les adversaires de l'administration Eisenhower, et la première utilisation attestée du mot brinkmanship semble s'inscrire dans ce contexte, quelques semaines après la parution de la revue, lorsque le candidat du parti Démocrate à l'élection présidentielle, Adlai Stevenson, reprocha à Foster Dulles de « se vanter de sa stratégie de la corde raide (brinkmanship)… l'art de nous amener au bord du gouffre nucléaire. »
Le terme est utilisé en politique internationale, en politique étrangère, dans les relations avec les partenaires sociaux et (dans des situations contemporaines) en stratégie militaire impliquant la menace d'emploi du feu nucléaire. Le risque de dérapage est en lui-même souvent utilisé comme moyen de la stratégie de la corde raide, en ce sens qu'il peut donner de la crédibilité à une menace qui, sinon, en serait dépourvue. Le terme a été utilisé à maintes reprises pendant la Guerre froide, période caractérisée par des relations tendues entre les États-Unis et l'Union soviétique. L'exemple le mieux documenté de stratégie de la corde raide a été l'installation de missiles nucléaires à Cuba en 1962 et la réaction qu'elle suscita de la part des États-Unis, ce que l'on a convenu d'appeler la «crise des missiles cubains». [2] Le Président du conseil des ministres de l'Union soviétique, Nikita Kroutchtchev, tenta de protéger Cuba des États-Unis tout en étendant la présence stratégique soviétique dans la région, en installant secrètement des fusées balistiques à Cuba, ce qui menaçait gravement le territoire des États-Unis. Au lieu de renforcer sa position face aux États-Unis, la stratégie kroutchévienne faillit mener les États-Unis et l'Union soviétique à un conflit nucléaire. La crise prit fin après que le président John F. Kennedy ait révélé la présence des armes nucléaires soviétiques et ordonné un blocus naval des eaux cubaines, lequel aboutit au retrait des missiles par l'Union soviétique.
Le jeu dit du froussard (chicken game), connu également sous le nom de jeu du faucon et de la colombe ou de la congère (hawk-dove game/snowdrift game), est dans la théorie des jeux, un modèle de conflit pour deux joueurs. Le terme de « froussard » tire ses origines d'un jeu aussi stupide que meurtrier consistant pour deux chauffeurs à se diriger l'un vers l'autre jusqu'à la collision : l'un dévie sa course ou les deux risquent de périr dans l'accident, mais si l'un des chauffeurs dévie et l'autre pas, celui qui aura dévié sera qualifié de froussard, de lâche. Cette terminologie est fort en honneur en science
politique et en économie.
Un concept analogue est celui du « premier à cligner de l'œil ». [3] Il s'inspire d'un jeu d'enfants consistant à se regarder face à face – le premier qui cligne de l'œil a perdu. Mais l'expression est souvent utilisée à propos d'un face à face très tendu entre de féroces rivaux en guerre ou en affaires.
On le voit, brinkmanship peut être rendu de différentes manières en français, dès lors que l'on a bien compris qu'il s'agit d'une stratégie de la corde raide, d'un jeu serré à l'extrême, consistant à friser la guerre, sans toutefois, la déclencher. Dans un sens plus large, la brinkmanship est l'art de « savoir aller trop loin ». Il exige de celui qui l'utilise les qualités d'un équilibriste de haut vol. Mais, depuis Choiseul et Talleyrand, la politique internationale n'a-t-elle pas toujours été le domaine des équilibres ?
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[1] Beaucoup de mots anglais contenant l'élément man ne sont plus aujourd'hui considérés comme corrects au regard de l'égalité hommes-femmes. Ainsi, le mot chairman est souvent remplacé par chairperson. Mais, brinkmanship s'emploie toujours.
[2] Une autre expression qui remonte aux tensions entre les États-Unis et Cuba dans la cadre de la guerre froide est "dry feet, wet feet" (« pieds secs, pieds mouillés »), qui faisait référence au régime qui obligeait les autorités américaines à accepter les immigrants sortis de Cuba qui touchaient terre aux États-Unis, en renvoyant à Cuba ceux qui étaient trouvés en mer. Grâce à cette loi, entrée en vigueur en 1966, les émigrants cubains se voyaient offrir des facilités d’installation aux Etats-Unis, avec la possibilité d’obtenir une résidence permanente au bout d’un an. Le Président Obama vient d'annuler ce régime à la demande du gouvernement cubain.
Jonathan Goldberg & Jean Leclercq
Comments
4 responses to “Brinkmanship – la stratégie du bord de l’abîme”
Les auteurs de cet article n’ignorent certainement pas que le jeu du « premier à cligner de l’œil » s’appelle blinkmanship en anglais.
Les auteurs de cet article n’ignorent certainement pas que le jeu du « premier à cligner de l’œil » s’appelle blinkmanship en anglais.
De l’anglais “to blink”, cligner.
De l’anglais “to blink”, cligner.