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Glacé et solitaire, Pluton va peut-être nous livrer ses secrets

à partir du 15 janvier 2015 et après un voyage de presque 5 milliards de kilomètres

Une histoire dans laquelle a été impliquée une Anglaise de 11 ans

Pluto new horizonsNeuf ans après son lancement par la NASA, la sonde New Horizons, parvenue à 4,8 milliards de km de la Terre, va entreprendre, a partir du 15 de ce mois, son exploration de Pluton, (Pluto en anglais) l'astre glacé et méconnu dont la présence dans l'univers n'a ete attestée qu'en 1930.

On se souvient que, le 24 août 2006, après deux semaines de debats, les quelque 2.500 scientifiques réunis à Prague (République tchèque) pour l'assemblée générale de l'Union astronomique internationale (UAI) avaient décidé de rétrograder Pluton au rang de planète naine, au même titre que Céres et la toujours mystérieuse Xena, découverte trois ans plus tôt. Le système solaire se trouvait donc ramené à huit planètes : Mercure, Venus, Terre, Mars, Jupiter, Saturne, Uranus et Neptune.

 

Pluto ClydeTombaugh-02

Clyde Tombaugh (1906 – 1997) à l'époque où il découvre la planète Pluton

L'astre (que l'on baptisera Pluton dans les circonstances que nous allons relater) avait été pour la première fois photographié le 13 janvier 1930, par l'astronome américain Clyde Tombaugh, qui a découvert Pluton, mais aussi 14 astéroïdes, et qui était collaborateur de Percival Lowell, fondateur du célèbre Lowell Observatory dans l'Arizona. [1] Dès lors, Pluto Lowell on disposait d'une preuve de la présence, dans la constellation des Gémeaux, d'un astre situé bien au-delà de Neptune et dont on soupçonnait l'existence depuis la fin du siècle précédent.

Voici un vidéo clip en anglais de 13 minutes qui explique de façon très claire et intéressante la mission de New Horizons.

 

Mais au niveau moins scientifique et plus personnel, nous voulons vous raconter l'histoire peu connue de la fillette anglaise qui a suggéré le nom de Pluton. À l'époque, les nouvelles ne se propageaient pas aussi vite Pluto Venetiaqu'aujourd'hui et, ce qui enflammerait de nos jours les réseaux sociaux, mit plusieurs semaines à parvenir jusqu'en Angleterre. Toujours est-il que, le 14 mars 1930, les journaux du pays annonçaient la nouvelle et celle-ci n'échappa pas à une fillette de onze ans, Venetia Burney, qui prenait son petit déjeuner en compagnie de sa mère et de son grand-père, Flaconer Madan, bibliothécaire retraité de la Bibliothèque bodléienne à Oxford. 

Férue d'astronomie, malgré son jeune âge, Venetia proposa qu'on appelle le nouvel astre Pluton, du nom du dieu souverain des Morts dans la mythologie grecque et romaine. Après tout, l'astre n'était-il pas celui de l'au-delà de Neptune ? L'idée était lancée et elle fit rapidement son chemin. Grand-père avait le bras long : il transmit la suggestion de sa petite-fille à son ami Herbert Hall Turner, professeur d'astronomie à Oxford. Pluton, expliqua-t-il dans sa lettre est un excellent nom pour "the big obscure new baby."

Herbert Turner était justement à Londres pour une réunion de la Royal Astronomical Society  où la nouvelle faisait grand bruit, suscitant des propositions de noms venant de partout. En réponse à son ami Madan, il écrivit : « À mon avis, Pluton est excellent. Hier, à la réunion de la RAS, nous n'avons rien trouvé de mieux. La seule suggestion valable a été Kronos, mais cela ne pourrait cohabiter avec Saturne. » (Kronos étant l'équivalent grec de Saturne). Le professeur Turner envoya un télégramme à Flagstaff : « Pour désigner nouvelle planète, prière envisager PLUTON, nom suggéré par jeune Venetia Burney pour astre sombre et lugubre. » À l'insu de Venetia une bataille s'ensuivit et Minerve fut près de l'emporter, jusqu'à ce qu'on s'aperçoive qu'un astéroïde portait déjà ce nom. Il y eut même un ingénieur autrichien du nom de Hans Hörbiger pour proposer l'imprononçable Onehtn ou « premier trans-neptunien »… Finalement, le 24 mai 1930, les scientifiques de l'observatoire de Flagstaff choisirent très officiellement le nom de Pluton qui rendait aussi hommage à Percival Lowell en commençant par les initiales de son nom.

Venetia Katherine Burney est née à Oxford où son père, le pasteur Charles Fox Burney, enseignait l'interprétation des textes bibliques. Il mourut lorsqu'elle avait six ans, et l'enfant s'en fut alors vivre avec sa mère chez le grand-père Madan. Son intérêt pour l'astronomie lui vint en jouant avec d'autres enfants à disposer dans l'herbe des morceaux de craie figurant la position des planètes par rapport au soleil. Après des études secondaires dans un pensionnat du Berkshire et supérieures au Newnham College de Cambridge, elle devint expert-comptable et enseigna l'économie et les mathématiques. Elle mourut le 30 avril 2014, à l'âge de 90 ans, en Angleterre.


Mme Phair avouait que son choix s'était porté sur Pluton parce que c'était l'un des rares noms de dieux romains qui fût encore disponible à ce moment-là. Pluton connut immédiatement un grand succès puisque Walt Disney l'utilisa pour désigner le chien de Mickey, Pluto, et que l'élément 94 de la classification périodique des éléments,  Pluto - Disneydécouvert en 1941, fut baptisé plutonium. Plus près de nous, en 1987, l'astéroïde 6235 Burney, fut ainsi désigné en l'honneur de Mme Phair, de même qu'un instrument de mesure des poussièresPluto instrument embarqué à bord de la sonde New Horizons,  lancée par la NASA en direction de Pluton, en 2006. [2]. C'est sans broncher et avec un flegme bien britannique que Mme Phair avait appris la décision de l'UAI de considérer Pluton comme une planète naine, un vulgaire amas de rochers et de glace en orbite dans un anneau de débris glacés connus sous le nom de ceinture de Kuiper. En revanche, elle n'admit jamais que son nom ait été inspiré par le chien de Walt Disney. «  Il est maintenant abondamment démontré que c'est le chien qui a pris le nom de la planète et non pas le contraire » avait-elle déclaré à la BBC.

Pluto planetPluton a toujours intrigué la communauté scientifique. Alors que les autres astres du système solaire sont rocheux ou gazeux et décrivent une orbite circulaire autour du soleil, Pluton est largement constitué de glace et suit une orbite très longue et excentrée, mettant 247 années pour faire  le tour du Soleil. De plus, avec un diamètre équatorial de 2.380 km, Pluton est bien plus petite qu'on le pensait initialement, plus petite même que notre Lune. De l'aveu même d'Owen Gingerich, président de la commission de l'UAI chargée de définir le statut de planète, petite dernière, la planète naine « dispose d'un énorme fan-club parmi les astronomes ».

La matière du présent article provient essentiellement d'un article de William Grimes, paru dans le New York Times du 10 mai 2009.

Note linguistique. Espace ou Cosmos ?

À l'époque de l'effondrement du Mur de Berlin et du rétablissement de la communication entre les  deux parties de l'Allemagne, des linguistes se sont aperçus que deux terminologies s'étaient développées parallèlement de chaque côté du Rideau de Fer et que les concepts modernes ne portaient pas toujours le même nom selon que l'on se trouvât à l'est ou à l'ouest. Dans le domaine de l'astronomie – même si, en principe, l'univers appartient à tout le monde – les deux pays qui ont piloté la conquête de l'espace ont imposé leur terminologie. Si, à l'ouest, il fut toujours question de l'Espace (Space), à l'est et sous l'influence du russe Кόϲϻоϲ, on a toujours parlé de Cosmos. Le terme s'est d'autant mieux acclimaté en français qu'il venait du grec kosmos (bon ordre: ordre de l'univers) qui avait pénétré dans la langue française en 1847 pour désigner « l'univers considéré comme un système bien ordonné. » [1] D'ailleurs, il n'a pas tardé à provigner, donnant tour à tour les néologismes Photo-Cosmonaut-Yuri-Gagarincosmonaute (à partir du premier vol habité de Youri Gagarine) et même cosmodrome, construit sur le modèle d'aérodrome, pour désigner une base de lancement comme celle de Baïkonour, au Kazakhstan. Au Québec, dans la banlieue de Montréal, il existe même, à Laval, un Cosmodôme qui est « un musée scientifique offrant des expositions et des activités liées à l'espace et à l'exploration spatiale ». Le nom de cette institution dément l'idée reçue Pluto huntsvilleselon laquelle le français est toujours plus long puisque le musée de Laval est le pendant canadien du Space and Rocket Centre d'Huntsville (Alabama). Rendre quatre mots par un seul, il faut le faire ! Mais, c'est sans doute le Biodôme, édifié près du stade olympique de Montréal, qui a inspiré ce néologisme. D'ailleurs, le mot espace a, lui aussi, produit des dérivés : spatiologie (sciences et techniques de l'espace), spationaute (le jumeau du cosmonaute) et même spationef, terme lancé en 1963, mais qui n'a pas plus pris qu'astronef (spaceship / spacecraft en anglais) et auquel on préfère toujours le calque « vaisseau spatial ». Au reste, il est des vocables qui mettent tout le monde d'accord, ce sont les termes construits à partir d'astro– (du latin astrum : astre) : astrolabe, astrologie, astrologue, astrométrie, astrométrique, Pluto - astronautastrométriste, astronaute, astronauticien, astronautique, astronef, astronome, astronomie, astronomique, astronomiquement, astrophotographie, astrophysicien et astrophysique. Sans parler de cette discipline nouvelle qu'est l'astrophilatélie       

[1] Le nouveau Petit Robert, p.541. 

————-

[1] La sonde New Horizons porte les cendres de Tombaugh, selon la demande du scientifique, faite avant sa mort en 1997.

[2] L'instrument était désigné « Venetia Burney Student Dust Counter » , ou « Venetia » en abrégé.

Lecture supplémentaire :

La sonde américaine New Horizons prête à entamer l'étude de Pluton
Le Monde, Sciences, 07.12.2014

L'Union astronomique internationale déchoit Pluton de son statut de planète
Le Monde, Planète, 24.08.2006

NASA New Frontiers Program

Glossaire du Ministère de la Culture (FRANCE TERME)

défense planétaire (Spatiologie)
    désorbitation (Spatiologie)
    désorbiter (Spatiologie)
    élément remplaçable en orbite (Spatiologie)
    engin de prolongation de mission (Spatiologie)
    engin spatial (Spatiologie)
    engin spatial de maintenance (Spatiologie)
    engin spatial de service (Spatiologie)
    étage de transfert orbital (Spatiologie)
    impacteur (Astronomie
    impacteur (, Astronomie
    impacteur (, Spatiologie)
    mégaconstellation de satellites (Spatiologie)
    objet orbital (Spatiologie)
    objet spatial (Spatiologie)
    protection planétaire (Spatiologie)
    remorqueur spatial (Spatiologie)
    rencontre (Astronomie, Spatiologie)
    rendez-vous spatial (Spatiologie)
    réorbitation (Spatiologie)
    réorbiter (Spatiologie)
    retrait de service (Spatiologie)
    retrait sélectif de débris (Spatiologie)
    satellite fractionné (Spatiologie)

 

Jean L.

Noël il y a 100 ans

 Christmas in the Trenches

 

  WW1 image

 

 

 [7 minutes]

Christmas in the Trenches by John McCutcheon

My name is Francis Tolliver. I come from Liverpool.
Two years ago the war was waiting for me after school.
To Belgium and to Flanders, to Germany to here,
I fought for King and country I love dear.
It was Christmas in the trenches where the frost so bitter hung.
The frozen field of France were still, no Christmas song was sung.
Our families back in England were toasting us that day,
their brave and glorious lads, so far away.

I was lyin' with my mess-mates on the cold and rocky ground
when across the lines of battle came a most peculiar sound.
Says I "Now listen up me boys", each soldier strained to hear
as one young German voice sang out so clear.
"He's singin' bloody well you know", my partner says to me.
Soon one by one each German voice joined in in harmony.
The cannons rested silent. The gas cloud rolled no more
as Christmas brought us respite from the war.
As soon as they were finished, and their reverent pause was spent.
'God rest ye merry, gentlemen', struck up some lads from Kent.
The next they sang was 'Stille Nacht". "Tis 'Silent Night'" says I
and in two toungues one song filled up that sky.
"There's someone commin' towards us now" the front-line sentry cried.
All sights were fixed on one lone figure trudging from their side.
His truce flag, like a Christmas star, shone on that plain so bright
as he bravely trudged, unarmed, into the night.
Then one by one on either side walked into no-mans-land
with neither gun nor bayonet, we met there hand to hand.
We shared some secret brandy and we wished each other well
and in a flare-lit football game we gave 'em hell.
We traded chocolates and cigarettes, photgraphs from home
these sons and fathers far away from families of their own.
Young Sanders played his squeeze box and they had a violin,
this curious and unlikely band of men.

Soon daylight stole upon us, and France was France once more.
With sad farewells we each began to settle back to war.
But the question haunted every heart who'd lived that wonderous night
"Whose family have I fixed within my sights?"
It was Christmas in the trenches and the frost so bitter hung.
The frozen fields of France were warmed as songs of peace were sung.
For the walls they'd kept between us to exact the work of war
had been crumbled and were gone for ever more.

My name is Francis Tolliver. In Liverpool I dwell.
Each Christmas come since World War One I've learned its lessons well.
For the ones who call the shots won't be among the dead and lame
and on each end of the rifle we're the same.

© 1984 John McCutcheon – All rights reserved

3:40 :

  

 

Peace is Possible [3:37 minutes]

 

 

Lecture supplémentaire :

 

Game-of-truce

 

 


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Honoring 100 Years after The WWI 1914 Christmas Truce
In Our Own Time Of War
Huffington Post, 24 December 2014

 

Kindle

 

PEACE ON EARTH:
The Christmas Truce of 1914

David Boyle
Kindle Single
Endeavour Press (November 30, 2014)

À la une : Un First folio dormait à la Bibliothèque d’agglomération de Saint-Omer !

REmy 0De nos jours, ne fait-on de découvertes qu'au fond des mers ? Il semble bien que non puisque un exemplaire de la première édition des œuvres complètes de William
Shakespeare (un
First Folio)
datant de 1623, vient d'être découvert à la Remy 1Bibliothèque d'agglomération de Saint-Omer, modeste chef-lieu d'arrondissement du Pas-de-Calais, dans le nord de la France. Votre fidèle rédacteur, Jean
L., a pu interroger M. Rémy Cordonnier, responsable du pôle des fonds anciens et d'État de cette bibliothèque, et « découvreur » de ce véritable trésor.


LMJ
:
Monsieur Cordonnier, comment devient-on « découvreur » de livres rares ? Quel a été votre cursus universitaire ?

Rémy C.  D'abord, je ne suis pas un spécialiste de la littérature anglaise. J'ai fait des études littéraires générales, couronnées par un doctorat en histoire de l'art médiéval de l'Université Lille 3 (Sciences humaines). À partir des études de maîtrise, j'ai commencé à me familiariser avec les manuscrits et les livres anciens. Responsable des fonds patrimoniaux à la Bibliothèque de Saint-Omer, je préparais, en septembre dernier, une exposition sur les liens historiques entre notre région et l'Angleterre. Parmi les livres anglais anciens que nous possédons, je suis tombé sur cet ouvrage que l'on connaissait, mais que l'on avait jusqu'ici cru, à tort, du XVIIIe siècle. Est-ce l'état de la reliure, la typographie ou certains aspects formels, j'ai jugé l'ouvrage plus ancien.

LMJ : Comment se fait-il qu'il n'ait pas été daté plus tôt ?

Rémy C.D'abord, mes prédécesseurs ont des excuses : les 12 premières pages manquent dont le frontispice et le portrait de Shakespeare. Or, c'est justement ce qui aurait permis d'identifier l'un des quelque 800 exemplaires de la première édition de 36 pièces du grand auteur anglais. Ensuite, les responsables de fonds anciens ont tous leur domaine de spécialisation et peut-être ne s'étaient-ils jamais arrêtés à cet ouvrage particulier.

LMJ : Et comment a-t-il pu se trouver dans votre fonds de livres anciens ?

Rémy C. Pour ce qui est de la provenance, il ne faut pas oublier que l'abbaye de Saint-Bertin, toute proche, a été fondée au VIIe siècle et qu'elle fut la quatrième plus importante de la chrétienté. Depuis le haut Moyen-Âge, les auteurs de langue anglaise Remy 5y ont figuré en bonne place. En outre, au XVIIe siècle, le Collège des Jésuites de Saint-Omer a été la base arrière du catholicisme anglais. Il a accueilli de nombreux jeunes catholiques anglais et irlandais qui fuyaient les persécutions anglicanes. Vous serez peut-être ravis d'apprendre que trois Pères fondateurs de la Nation américaine, Daniel et John Carroll, ainsi que leur cousin, Charles Carroll of Carrollton, y ont étudié. John fondera plus tard l'université catholique de Georgetown. Charles Carroll of Carrollton sera le seul signataire catholique de la Déclaration d'indépendance et tous trois présideront à la naissance des États-Unis d'Amérique. À la Révolution, les fonds de ces maisons religieuses ont été confisqués et confiés à un établissement public. Il y a tout lieu de penser que cet exemplaire, marqué Neville, appartenait à un élève du Collège des Jésuites.

LMJ : Comment pouvez-vous être sûr de l'authenticité de l'exemplaire de la première édition ?

Remy 3Rémy C. Là aussi, j'ai eu de la chance. Le grand spécialiste mondial des First folio, le professeur Éric Rasmussen, qui enseigne la littérature à l'Université du Nevada (à Reno) se trouvait justement à Londres. Informé de ma découverte, il a pris l'Eurostar et, en quelques minutes, a formellement identifié l'ouvrage audomarois. [1] Il pense même que le pseudonyme de Neville est celui d'Edward Scarisbrick, élève au Collège en 1650. [2] D'ailleurs, notre fonds d'ouvrages anciens est très riche. Il compte 800 manuscrits et 230 incunables ainsi qu'une bible de Gutenberg.

LMJ : Maintenant, qu'allez-vous en faire ?

Rémy C. : Jusqu'ici, on ne connaissait que 232 exemplaires du First folio intitulés Mr William Shakespeare's Comedies, Histories & Tragedies. Published according to the True Originall Copies. Il y en a désormais 233. De plus, malgré la trentaine de pages manquantes, il est à 94% complet, ce qui est remarquable. Avec l'une des 49 bibles de Gutenberg, il constitue désormais l'un des deux joyaux de notre bibliothèque. Il constituera le clou de l'exposition de livres anglais rares que nous organiserons prochainement. Bien qu'un First folio ait atteint le prix astronomique de 5,6 millions de dollars lors d'une vente organisée par Christie à Londres en 2001, une chose est sûre : nous sommes les seuls avec la Bibliothèque Nationale à en posséder un en France et nous entendons le garder. N'est-ce pas d'ailleurs la plus belle contribution que nous puissions apporter aux célébrations du quatrième centenaire de la naissance du grand William Shakespeare en 2016 ?

———————————–

[1] adjectif et substantif se rapportant à Saint-Omer.

[2] www.lepoint.fr/tags/new-yorktimes

François Decoster (Maire de Saint-Omer), Bruno Humetz et Rémy Cordonnier examinent l'ouvrage. Photo: CASO

 

 
Lecture supplementaire :

Shakespeare theftsThe Shakespeare Thefts: In Search of the First Folios
  (KIndle Edition)
  Eric Rasmussen
  Palgrave Macmillan Trade; reprint edition 2011

 

 

Enjamber les siècles :
un défi à la démographie [1]

Tyler - 2 grandsonsAujourd'hui, deux citoyens des États-Unis, les frères Harrison (90 ans) et Lyon (86 ans) Tyler qui habitent, le premier, dans le Tennessee et, le second, en Virginie, peuvent – sans plaisanter – dire que leur grand-père vivait au XVIIIe siècle et même à la fin du règne de Louis XVI !

Tyler president colored photoSi cette prouesse suscite tant d'intérêt outre-Atlantique, c'est que ce grand-père était tout simplement John Tyler (1790-1862), le dixième président de l'Union. Né à Greenway (Virginie), le 29 mars 1790, il était le deuxième fils de John Tyler, juge et gouverneur de la Virginie, et de Mary Armistad Tyler [2]. Après des études au College of William and Mary (à Williamsburg), il est admis au barreau en 1801, à dix-neuf ans ! Il se lance ensuite dans la politique et suit la filière classique en entrant deux ans plus tard, en 1811, à la Chambre des Représentants de Virginie. En 1813, il épouse Letitia Christian qui lui donnera huit enfants. Il poursuit son ascension politique et devient gouverneur de Virginie et sénateur des États-Unis (en 1827 et 1833). À l'élection présidentielle de 1840, il est le colistier de William Henry Harrison, Tyler and Harrison le héros de Tippecanoe. Une chanson-slogan, Tippecanoe and Tyler too, contribue à les faire triompher de Martin Van Buren. Malheureusement, le président Harrison décède au bout d'un mois, semble-t-il d'une pneumonie contractée lors de la cérémonie d'investiture. John Tyler devient le dixième président des États-Unis et le premier à accéder à la présidence de cette façon, c'est-à-dire par décès du chef de l'exécutif en cours de mandat. Autre première, Letitia Christian Tyler meurt à la Maison Blanche, le 10 septembre 1842. C'est la première fois qu'une « première dame » décède au cours du mandat de son époux. Le président se remarie à Julia Gardiner et son activité génésique ne fléchit pas puisqu'il aura d'elle sept enfants (5 garçons et 2 filles) entre 1844 et le 16 janvier 1862, date de sa mort à Richmond (Virginie), en pleine guerre de Sécession.

Tyler - family treeC'est du deuxième lit que naquit Leon Gardiner Tyler (1853-1935), le père des deux frères Harrison et Lyon, respectivement nés en 1924 et 1928, et toujours vivants. Les trois générations enjambent donc une période de 224 années, et cela grâce à deux paternités tardives : à 63 ans pour le président et à 71 et 75 ans pour son fils, John Gardiner Tyler.

L'Amérique est le lieu de tous les records, me direz-vous. Mais, à cet égard, la « vieille Europe » n'est pas tout-à-fait en reste. Si l'on ne connaît aucun cas de grand-père né au XVIIIe siècle, la lignée de Ferdinand de Lesseps, le diplomate et constructeur du canal de Suez, n'en est pas moins étonnante. En effet, le vicomte Ferdinand de Lesseps, neveu du baron Tyler Ferdinand_de_LessepsJean-Baptiste Barthélemy de Lesseps (seul survivant de l'expédition de La Pérouse parce que débarqué au Kamchatka avant le naufrage de l'Astrolabe et de la Boussole), est né en 1805 (comme Alexis de Tocqueville). Marié deux fois, il eut cinq fils de sa première union et Robert La Cazedouze enfants de ses secondes noces dont la dernière, Giselle (1885-1973), à l'âge de 80 ans. Cette Giselle a eu un fils, Robert La Caze, né en février 1917, et donc petit-fils du vicomte.
Grand pilote automobile, vétéran des 24 heures du Mans, Robert La Caze a aujourd'hui 97 ans et n'a bien sûr jamais connu son grand-père, décédé en 1894.

Les paternités tardives ont toujours mobilisé la presse de boulevard. On cite souvent le cas de Charlie Chaplin qui avait 73 ans lors de la naissance du dernier enfant qu'il eut de son épouse Oona, fille du grand dramaturge Eugène O'Neill.

 

Tyler ccfamilyair 2

                                               la famille Chaplin

 

Plus près de nous, dans le monde politique, le président Sarkozy a innové en devenant père à 56 ans, ce qui n'était jamais arrivé au Palais de l'Élysée depuis la Révolution. Les amateurs de termes rares retiendront que les empereurs d'Orient qualifiaient de « porphyrogénètes » (nés dans la pourpre) leurs enfants venant au monde pendant leur règne.

La « parentalité tardive » n'est nullement le propre de notre époque. Deux démographes [3] ont montré que que les maternités après 40 ans concernaient 6,1% des naissances en 1901 et seulement 1,1% dans les années 1980. Malgré la possibilité que la PMA offre aux femmes d'enfanter bien plus tard qu'auparavant, c'est la paternité tardive qui, seule, permet d'enjamber les siècles.

Jean L.

————————————————–

[1] La matière du présent article provient essentiellement d'une chronique de Jean-Pierre Robin, parue sous le titre : « Mon grand-père est né au XVIIIe siècle » : le miracle des paternités tardives, dans Le Figaro du 6 octobre 2014, p.31. Nous conseillons vivement à nos lecteurs de s'y reporter pour de plus amples informations. A regarder aussi : le video clip "President Tyler: The VP who became President" – https://www.youtube.com/watch?v=Svwg0j19KGI

[2] Yves Demeer. La vice-présidence des États-Unis d'Amérique. Paris, Presses universitaires de France, 1977, p.174.

Tyler parents

 

[3] Marc Bessin & Hervé Levilain.
Parents après 40 ans. Paris,
Éditions Autrement, 2012, 187 p.

 

Petit lexique de LMJ de la paternité

ascendant

progenitor, ancestor

degré de parenté

degree of relationship

descendance

descent

filiation

filial relation

plus proche parent

next-of-kin

maternité tardive

late motherhood

parentalité tardive

late parenthood

parents ou apparentés

blood relatives, kin

paternité tardive

late fatherhood

progéniture

progeny, offspring

 

 

Un linguiste distingué, Giuseppe Gaspare Mezzofanti.

 

MadeleineL'article qui suit est le premier dans notre nouvelle série d'articles sur des grands traducteurs de l'histoire : le cardinal Giuseppe Caspar Mezzofanti, Sir William Jones, C.K. Scott Moncrieff et Léon Dostert. Nous remercions infiniment Mme. Madeleine BOVA, notre collaboratrice et correspondante fidèle en Italie de sa précieuse et érudite contribution.

  —————————
Depuis l'Antiquité on cite des personnages capables de s'exprimer en plusieurs langues. Marco Polo, dans Le Million, dit que Bouddha en parlait plus de vingt. Pline l'Ancien relate que Mithridate, Roi du Pont-Euxin, avait une mémoire prodigieuse et s'exprimait en vingt langues. L'illustre rabbin Mezzofanti la-reine-cleopatre-Eliezer décrit un fait encore plus extraordinaire : Mardochée, un personnage du livre d'Esther dans la Bible,  connaissait plus de soixante-dix langues (Russell, p. 7) [1]. Plutarque écrit que la Reine Cléopâtre  s'entretenait avec les ambassadeurs sans interprètes. Zénobie, reine de Palmyre, parlait le syrien, le grec, le latin et l'égyptien. François-Joseph, Empereur d'Autriche-Hongrie (1830-1916), s'était attaché à apprendre toutes les langues de son vaste Empire, y compris l'italien naturellement. Le libraire et éditeur genevois Mendel Slatkine connaissait, dit-on, 42 langues et dialectes. Charles Berlitz, Mezzofanti Berlitzné dans une famille polyglotte, apprit l'anglais avec son père et l'allemand avec sa mère. À l'âge adulte et après des études supérieures à Yale, il prétendait parler 23 langues sont 12 couramment. Plus près de nous, Claude Hagège, professeur de linguistique au Collège de France, s'est familiarisé avec une cinquantaine de langues. Mythe ou réalité, il faut faire la part des choses. Mais aujourd'hui, à la Commission Meezzofanti IianisEuropéenne, un traducteur, Iianis Ikonomou, connaît 36 langues. Né à Héraklion (l'antique Candie), en Crête, il semble avaler les langues comme le Minotaure du labyrinthe de Cnossos dévorait les jeunes Athéniens que Thésée devait lui offrir en tribut tous les neuf ans…C'est moins cruel !

Dans la grande tradition bolognaise

Le touriste qui visite Bologne longera peut-être la rue Giuseppe Gaspare Mezzofanti,  mais bien peu savent aujourd'hui qui était ce personnage. Ma petite cousine calabraise qui a fait son droit à Bologne, cela s'impose [2], m'a avoué connaître cette rue, mais n'avoir jamais cherché à en savoir davantage.
Mezzofanti portraitGiuseppe Gaspare Mezzofanti, personnage aussi humble que surprenant, naît à Bologne en 1774 au sein d'une modeste famille. Son père est menuisier et lui-même est destiné à le devenir. À l'âge de trois ou quatre ans, il passe la plupart de son temps dans l'atelier de son père, mais le destin veut que la petite fenêtre auprès de laquelle il s'assoit donne sur une salle de classe où des élèves récitent des vers latins et grecs, que le petit Gaspare est en mesure de répéter sans aucune erreur. Une institutrice réussit non sans peine à convaincre son père de l'envoyer à l'école, ce qui semble inutile puisqu'il doit devenir menuisier…Il fréquente d'abord une petite école élémentaire où il montre tout de suite une brillante intelligence, puis il faut encore une fois persuader son père de lui faire poursuivre des études. Les moyens de la famille sont limités, il va donc fréquenter les "écoles pieuses" (Scuole Pie) qui sont gratuites, mais destinent leurs élèves au séminaire et au sacerdoce.
Très tôt, le petit Gaspare se distingue par son intelligence et, à l'âge de treize ans, il passe l'examen final de philosophie et théologie  que les autres élèves passent normalement à dix-huit ans. C'est durant ces années que de nombreux jésuites chassés du Portugal, d'Espagne, de France, d'Amérique latine et d'autres pays affluent à Bologne où ils sont accueillis comme prêtres enseignants. Avec une facilité surprenante, Gaspare apprend l'espagnol, le français, l'anglais et même une langue scandinave. Il poursuit ses études au séminaire puis à l'Université de Bologne. Il prend les ordres en 1797 et obtient cette même année la Chaire de Langues Orientales. (grec, hébreu, arabe).
L'Italie n'est pas encore unifiée (et ne le sera qu'en 1861) et le duché de Bologne fait alors partie des États Pontificaux, placé sous la protection de l'Empereur du Saint-Empire romain germanique, François II. Bonaparte, au cours  de ses campagnes d'Italie fonde la République Cisalpine et le Pape doit céder Bologne et Ferrare à la France. Bientôt l'Abbé Mezzofanti est appelé à jurer fidélité au gouverneur français, mais il refuse, son seul chef Mezzofanti - Piespirituel étant le Pape (Pie VI), ce qui lui vaut une destitution de sa chaire de professeur en 1799. Il devient alors précepteur privé et "Confesseur des étrangers". Durant ces années de guerres (1796 -1797 – 1799), les hôpitaux de Bologne accueillaient des soldats blessés de l'Empire austro-hongrois et le bon abbé confessait les croyants ou réconfortait simplement les blessés dans leurs propres langues : magyar, roumain, polonais, tchèque, illyrien, croate… qu'il avait apprises avec les officiers de leurs régiments. "Je remplissais constamment ma tête de nouveaux mots" disait-il et il ne dormait que trois heures par nuit. Le 29 janvier 1803, il est nommé assistant bibliothécaire de l'Institut de Bologne où il commence à rédiger un catalogue raisonné de grec et de langues orientales qui était demeuré très lacuneux jusqu'alors. À la fin de cette même année, il est réintégré dans sa Chaire de langues orientales à l'Université. Un nouveau conflit entre Napoléon et le Pape Benoît XIV fait en sorte qu'un décret supprime purement et simplement ladite chaire à l'Université de Bologne. L'Abbé Mezzofanti reçoit une petite pension et réintègre la bibliothèque de l'Institut. Il reprend définitivement sa chaire le 28 avril 1814, après la chute de Napoléon.
Le retour de la paix ramène le flux des voyageurs et la renommée de l'Abbé devient si grande que de nombreux linguistes accourent de toute l'Europe pour le rencontrer et souvent pour vérifier ses capacités. Il réussit toujours à en recueillir non seulement approbation, mais aussi félicitations. En 1817, Harford déclare qu'il parle anglais à la manière d'Addison, Stuart Rose le compare à Pic de la Mirandole et, en 1819, Lady Morgan déclare qu'il maîtrise quarante langues. Tout ceci en n'ayant quitté Bologne qu'à deux Mezzofanti -livourneoccasions : une fois, pour se rendre à Parme en 1806 et y prendre une précieuse anthologie persane, et une autre fois à Livourne [3] où il a l'occasion d'aller à la synagogue et d'écouter des chants hébraïques. Il tente aussi de communiquer avec des marins grecs qui parlent le romaïque ou grec moderne.

Trois grandes rencontres

Parmi les très nombreuses personnalités que Mezzofanti a rencontrées, trois sont restées célèbres.

Le duel verbal avec Lord Byron

Mezzofanti - ByronAu début de l'année 1817, le poète anglais Lord Byron, banni d'Angleterre [4], après avoir vagabondé à travers l'Europe, rend visite à l'Abbé Mezzofanti et le citera parmi « Les grands noms d'Italie » dans la dédicace du quatrième chant de Childe Harold, (02/01/1818). Il le provoque en duel verbal d'imprécations et d'expressions argotiques dans toutes les langues qu'il connaissait. Ce sont celles des postillons, tartares, mariniers, marins, pilotes, gondoliers, muletiers, chameliers, cochers et autres maîtres de poste…Quand Lord Byron eut terminé, l'abbé lui demanda : « …and is that alĺ? » Le noble poète répondit qu'il ne pouvait aller plus loin à moins d'inventer d'autres mots pour l'occasion. « Pardonnez-moi, My Lord » reprit l'abbé et il continua à lui décliner un grand nombre de termes argotiques très recherchés jusqu'alors inconnus de son visiteur. Byron en conclut qu'il aurait dû exister au temps de la Tour de Babel, comme interprète universel.

 

La visite de l'Empereur François 1er d'Autriche [5]

Mezzofanti - lempereurCette visite contribua à établir encore davantage la réputation de l'abbé Mezzofanti. Ayant fixé une audience à l'abbé, l'Empereur François avait pris la précaution de s'assurer de la présence d'un certain nombre de personnages de sa suite, soigneusement sélectionnés comme représentants des principales langues de l'Empire austro-hongrois. L'un après l'autre, un germanophone, un magyar, un bohème, un illyrien, un polonais, un valache, un moldave s'adressèrent au professeur étonné et confus devant sa Majesté… Il répondit à chacun d'eux avec une facilité et un à-propos qui lui valurent non seulement l'admiration mais encore les applaudissements de l'auditoire.

Mezzofanti - IppolitoLa collaboration avec un étudiant éminent : Ippolito Rosellini
Un étudiant exceptionnel du professeur Mezzofanti fut le disciple et successeur de l'égyptologue Jean-François Champollion [6]. Avant de remplir sa Mezzofanti_champollion-figeac_maturecharge de professeur de langues orientales à l'Université de Pise, le jeune Rossellini vint se perfectionner en hébreu à Bologne où Il publia une étude sur les « points-voyelles » de la langue hébraïque qui doit beaucoup à l'aimable critique et aux conseils de son professeur.

Les honneurs suprêmes

Mezzofanti Gregory_XVIEn octobre 1831, libéré de ses charges familiales, il accepte finalement l'invitation du Pape Grégoire XVI de se rendre à Rome. D'abord nommé chanoine de Sainte-Marie Majeure, il reçoit la pourpre cardinalice en 1838 et la direction de la bibliothèque du Vatican. Mais, il ne renonce jamais à rencontrer les linguistes qui viennent converser  avec lui ; il les reçoit dans la bibliothèque où il ne cesse de travailler aux catalogues. Il est également nommé Recteur de la  Propaganda Fides, collège qui, en 1837, comptait des étudiants de 41 nationalités et avec lesquels il s'entretient quotidiennement. Pressé de dire combien de langues il parlait, il avoue au Dr. Cox qu'il connaît 45 langues, plus le dialecte bolognais. « Je ne peux l'expliquer naturellement. Dieu m'a donné ce pouvoir particulier, mais si vous voulez savoir comment j'ai entretenu ces langues, je peux seulement vous dire que lorsque j'entends un mot et en comprends le sens, je ne l'oublie jamais. »
Un philologue allemand (Bunsen)  lui a reproché d'être un simple linguiste et non pas un philologue et de n'avoir laissé aucune méthode d'étude. Pourtant, les dictionnaires, vocabulaires, grammaires et anthologies étaient constamment ses outils d'étude.
Son « don naturel » a été cultivé grâce à son processus mental de perception, d'analyse, de jugement, d'oreille délicate et d'organe phonateur. Il savait très bien l'hébreu, l'arabe, l'arménien, le persan, le turc, l'albanais le maltais, le grec, le romaïque (grec moderne), le latin, l'italien, l'espagnol, le portugais, le français, le suédois, le danois, le néerlandais, l'anglais, le tchèque, le magyar, le russe et le chinois.
D'autres encore, mais moins bien.
Ses connaissances et son habileté demeurent au-dessus de tout soupçon.

Mezzofanti - book cover[1] Russell, C.W. The Life of Cardinal Mezzofanti. London, Longman, Brown and Co. , 1858.


[2] L'université de Bologne, qui rivalise avec la Sorbonne pour le titre de plus ancienne université d'Europe, l'est certainement pour son école de droit. Dès 1088, une florissante faculté recevait des étudiants de l'Europe Mezzofanti - francescoentière. Francesco Accursio (que les Français appellent Accurse), grand glossateur et l'un des rénovateurs du droit romain, en fut l'un des illustres maîtres.

[3] Livourne n'est pas seulement célèbre pour sa morue à la livournaise et son pain d'épices, sa race de poules leghorn et les chapeaux de paille de Signa (le chapeau de paille d'Italie) qui étaient convoyés par le fleuve Arno, alors encore navigable, jusqu'au port de Livourne et exportés dans tout le Mezzofanti-Modigliani-1905monde anglo-saxon sous le nom de Leghorns, c'est aussi la ville de naissance d' Amedeo Modigliani, et c'est encore la seule ville d'Italie où il n'y eut jamais de ghetto [voir ce mot à 3 bis]. Les Médicis, seigneurs de Toscane, banquiers, mécènes et gens d'affaires avaient bien compris que s'ils laissaient les juifs libres d'exercer leurs professions, ces derniers contribueraient à enrichir la ville. Livourne (Livorno en italien), était  appelée " Ligorno" en dialecte tosco-ligure, ce qui explique l'étymologie du toponyme anglais Leghorn.
[3 bis] le ghetto. Tout le monde connaît ce mot, mais peut-être pas son origine. Dans son livre "L'hébraïsme expliqué à mes enfants", Elena Loewenthal écrit (p. 22 ) : ghetto, mot important qui provient de Venise où, en 1516, il fut imposé aux juifs de résider uniquement dans la zone du getto, là où autrefois se trouvait une fonderie". Le getto était le jet de métal en fusion qui jaillissait de la fonderie. En italien, le "g" de getto se prononce comme le "j" de "Jane", mais les nombreux juifs venus d'Allemagne ont gutturalisé le"g" en /g/ comme gehen, son que l'on écrit "gh" en italien devant e ou i, d'où l'orthographe ghetto.

[4] Le noble poète banni d'Angleterre à cause de sa vie "scandaleuse", fit un long voyage à travers l'Europe. Après avoir passé quelques années en Italie, il s'enflamma pour la cause  grecque et mourut à Missolonghi, en 1804. (cf. Histoire de la littérature anglaise, de David Daiches et Vies secrètes des grands écrivains, de Robert Schnakenberg).

[5] François 1er d'Autriche-Hongrie est l'ex-empereur François II du Saint-Empire Romain, aboli par Bonaparte en 1804.

Mezzofanti - rosetta-stone-8[6] Le grand égyptologue français qui. en 1822, déchiffra les hiéroglyphes grâce à la "pierre de Rosette". Il avait appris l'arabe, l'hébreu et le copte « l'idiome de transition qui s'est parlé en Égypte depuis l'introduction du christianisme ». C'était le lien caché avec les hiéroglyphes. Il mourut d'épuisement, à Paris, en 1832. Quelques années auparavant, en 1828-1829, il avait encore fait une expédition avec son fidèle collaborateur Ippolito Rossellini, lui-même élève de l'abbé Mezzofanti.

Madeleine BOVA

Lecture supplémentaire:

Mezzofanti - BabelBabel No More: The Search for the World's Most Extraordinary Language Learners
Michael Erard
Free Press, January 2012

 

A la une : Jour du Souvenir –

11 h, le 11e jour du 11e mois

“The blood-swept lands and seas of red, where angels fear to tread.”
(testament d’un soldat britannique inconnu)


A l'occasion du centenaire de la première Guerre Mondiale, nous adressons nos lecteurs à l'article publié sur ce blog le 10 novembre 2012

et à l'article Le coquelicot, Ypres et l'Yser publié sur ce blog le 2 decembre 2012.

Poppies

Sea of poppies commerating WW1 – 2014
(1 : 30 minutes)

 


Lecture supplémentaire
:

WWI centenary: The 100 year old trenches of Flanders Fields, in pictures
The Telegraph, 11 November, 2014

The Great War, 1914-1918

The War to End All Wars, BBC News

Armistice Day – Remembrance Sunday

1914, le début de la Grande Guerre et la fin d'un monde

La Canada dans la première Guerre mondiale

Guilaume Apoliinaire, le « flaneur des deux rives »


Prochainement sur ce blog:

Wilfred Owen – poète anglais de la première Guerre Mondiale

Albert-Paul Granier, poète-soldat inconnu

Alfred Nobel: «Vous dites que je suis une énigme»

 

Pierre-AndreSuite aux annonces Nobel photo de l'attribution des prix Nobel de 2014, dont deux à des Français (littérature et économie), notre nouveau collaborateur, Pierre-André Rion, revient sur des aspects insolites de la vie d'Alfred Nobel, ce chimiste suédois qui légua sa fortune à l'Institut Nobel. Le 23 octobre est l'anniversaire d'Alfred Nobel.

Le saviez-vous ? Contrairement à ce que racontent les sites francais et anglais de Wikipedia, ce n'est pas la lecture d'une nécrologie annoncant  – de manière prematurée – sa propre mort qui aurait incité Alfred Nobel à leguer sa fortune. Les sites suédois et allemand n'en soufflent mot. Et la Bibliotèque nationale de France n'en conserve aucune trace.

Le saviez-vous ? Son père lui avait fait promettre de renoncer à une carrière d'écrivain. Alfred Nobel est pourtant l'auteur de poèmes, d'un roman de critique sociale «Dans l'Afrique la plus brillante», et d'une tragédie scandaleuse: «Nemesis».

Une nécrologie introuvable

«Le marchand de la mort est mort. Le Dr. Alfred Nobel, qui fit fortune en trouvant le moyen de tuer plus de personnes plus rapidement que jamais auparavant, est mort hier». S'il faut en croire les versions anglaises et française des sites de Wikipedia consacrés à Alfred Nobel, c'est en ouvrant l'édition du 12 avril 1888 du journal «L'Idiotie Quotidienne» (ou «Idiotie Quotidienne») qu'Alfred Nobel apprend qu'il serait déjà mort. Ce choc l'aurait fait réfléchir, et il aurait alors décidé de léguer sa fortune à l'humanité.

Nobel Ludvig EmannuelConfusion tragique: en réalité, ce même jour, c'est son frère jalousé Ludvig Nobel qui est mort à Cannes le 12 avril 1888 selon les sites allemand et anglais de Wikipedia. Mais le mystère s'épaissit: selon le site français de Wikipedia, Ludvig Nobel est mort en mars 1888 (et non en avril). Et si Ludvig n'est pas mort le 12 avril, l'histoire de la nécrologie ne tient pas.

Or selon la Bibliothèque Nationale de France (BNF), le journal «L'Idiotie Quotidienne» n'y est pas conservé. La BNF ignore le nom du reporter qui aurait rédigé cette nécrologie. Si cette histoire a pour avantage d'expliquer l'origine du geste généreux d'Alfred Nobel, il pourrait aussi s'agir d'un canular.

Nobel Wayback MachineUn moyen simple de le vérifier serait de consulter les archives Alfred Nobel. En effet, selon la « Way Back Machine » d'un ex-site web de l'UNESCO, il était initialement prévu qu'elles soient gérées par l'UNESCO en tant que documents inscrits au patrimoine de l'humanité. Mais ces archives sont finalement restées en Suède. Seuls ces originaux permettraient d'en savoir plus.

Une mère éprise de littérature

Si son influence est souvent minimisée dans les biographies traditionnelles d'Alfred Nobel, par ses vifs goûts littéraires, il se pourrait que la mère d'Alfred soit à l'origine de ses ambitions de poète. Caroline Andriette, née Ahlsell, a donné le jour à six enfants. Alors que le couple Nobel vit encore chichement à Stockholm, ses deux premiers enfants, Rolf et Betty, meurent en bas âge. Robert, l'aîné, naît en 1829. Ludvig, pour sa part, naît en 1831. Alfred Nobel vient au monde en 1833, deux ans après son frère Ludvig.

 

Immanuel Nobel Karolina Nobel

Immanuel Nobel & Caroline Andriette

Son frère cadet meurt dans une explosion

Nobel Emil_NobelLe cadet de la famille, Emil Oskar, naît en 1843. Avec quatre autres personnes, il meurt en 1864 lors d'une grosse explosion à l'usine Nobel de Stockholm. Cyniquement dit: l'efficacité de la dynamite, inventée par Alfred, est ainsi prouvée. Nullement impressionné, trois mois plus tard, Alfred Nobel fonde à Stockholm, avec deux associés, une S.A.: la «Nitroglycerin Aktienbolaget». Il crée bientôt des usines Nobel en Allemagne, France, Espagne, Italie, Autriche-Hongrie, Grande-Bretagne et Etats-Unis, avec le succès que l'on sait.

Un père ingénieur, inventeur et endetté

En 1833, année de naissance d'Alfred, son père, Immanuel Nobel, propriétaire d'une entreprise de construction, doit déclarer faillite suite à des accidents de bateaux et à une catastrophe due à un incendie. Il fonde ensuite en 1835 la première fabrique suédoise d'articles en caoutchouc, mais cette entreprise fait aussi faillite. Jusqu'en 1837, Immanuel Nobel a accumulé des dettes d'un tel montant qu'il ne peut échapper à ses créanciers qu'en s'enfuyant en Finlande.

Dettes remboursées à Saint-Pétersbourg

À partir de 1849, il séjourne à Saint-Pétersbourg. Déjà inventées en Suède par Immanuel Nobel, les premières véritables mines maritimes suscitent un grand intérêt auprès des militaires russes, de sorte qu'il se voit offrir, en 1842, 3'000 roubles d'argent de prime de développement, ce qui lui permet de rembourser ses anciennes dettes, de détenir une fabrique de mécanique, puis de faire venir femme et enfants à Saint-Pétersbourg.

Immanuel Nobel ayant trouvé l'aisance, il n'envoie pas ses fils à l'école publique. Deux brillants professeurs de chimie (l'un deux attirera l'attention d'Alfred sur les propriétés de sa future invention: la dynamite) viennent à domicile pour leur dispenser les mathématiques, la physique et les sciences naturelles. Instruits en suédois, en russe, en français, en allemand et en anglais, cinq langues qu'ils maîtrisent remarquablement à l'oral comme à l'écrit, ils apprennent la poésie, l'histoire, la philosophie et les belles lettres.

Polyglotte fasciné par Byron et Shelley

Alfred Nobel apprend le français en traduisant Voltaire, d'abord vers le Nobel Wordsworthsuédois, puis du suédois vers le français, puis il contrôle le tout sur la base de l'original. Il étudie les romantiques anglais, en particulier Wordsworth, Byron et Shelley, son poète favori qui l'impressionne durablement. Il lit en russe Tolstoï, «Eugène Onéguine», l'épopée en vers de Pouchkine, et «Nid de Gentilhomme», de Tourgueniev.

Ses goûts littéraires

Il affectionne les contes d'Andersen et se sent proche des dramaturges Nobel walter scottnorvégiens Ibsen et BjØrnson. Musset, Walter Scott, Goethe et Schiller sont des auteurs familiers qu'il cite aisément. Lors de sa première visite à Paris, en 1851, il publie son poème «Vous dites que je suis une énigme», qui résume à lui seul toute son existence.

Plus tard, à Paris, il rencontrera Victor Hugo chez lui, fréquentera le salon littéraire de Juliette Adam-Lamber. Les auteurs de la «Nouvelle Revue» et ceux de la «Revue des Deux Mondes» feront partie de son cercle de connaissances, et sans doute aussi de jeunes écrivains comme Pierre Loti, Paul Bourget et Maupassant.

Philosophie et théorie de la connaissance

Nobel spinozaÀ l'instar de Leibniz, il écrit parfois jusqu'à 20 lettres par jour. Il étudie le positivisme d'Auguste Comte, annote l'histoire de la philosophie d'Alfred Schwegler, lit Descartes, Spinoza, Giordano Bruno, Gibbon.

Il commente Platon, Aristote, Démocrite, mais aussi Newton, Darwin et Haeckel. Luthérien libre-penseur, Nobel darwinfoncièrement sceptique, il est inspiré par la thèse de Locke selon laquelle «le cerveau est un enregistreur très fiable de nos impressions», mais aussi par la théorie de la connaissance d'Alexandre de Humboldt.

Un poète contrarié

Le père d'Alfred le considère comme trop introverti et lui fait promettre de ne jamais se destiner à la carrière d'écrivain. Comparé à son frère Ludvig Nobel, le «Rockefeller russe», futur roi du pétrole de Bakou, Alfred n'a pas les pieds sur terre. Son père l'envoie en Italie, à Paris et aux Etats-Unis pour y apprendre le métier de chimiste, d'inventeur et d'entrepreneur.

Le père continue à expérimenter tout seul dans sa cuisine, mais il se trompe, par manque de méthodes de mesures. Le fils, en revanche, a inventé un gazomètre, un appareil à mesurer les liquides ainsi qu'un manomètre. La rivalité père-fils prend un tour violent lorsque le fils remarque que son père avait soumis l'une de ses inventions à un embargo.

A l'âge de 35 ans, alors que certains de ses projets vont à vau-l'eau, Alfred envisage sérieusement d'abandonner les affaires et les inventions pour consacrer toute sa vie à l'écriture. Mais il reste finalement fidèle à sa promesse.

La vengeance d'Alfred

Enfin, pas tout à fait: Alfred Nobel a rédigé une pièce de théâtre considérée Nobel Beatricecomme blasphématoire, «Nemesis» (ou la vengeance des dieux), une tragédie romaine en prose en 4 actes sur la vie de Béatrice Cenci inspirée en partie du style de Shelley dans sa tragédie en vers intitulée «The Cenci». Un groupe de religieux suédois aurait influencé la décision d'en brûler tous les manuscrits. En 1896, au moment où Alfred Nobel est en train de mourir, et alors qu'il vient de déshériter ses héritiers en léguant ses biens à une fondation encore inexistante, tous les manuscrits de «Nemesis» vont être détruits immédiatement après
sa mort. Tous ? Non, trois exemplaires seront épargnés.

«Nemesis» n'a été publiée qu'en 2003, et dans une édition bilingue suédois-espéranto.
La pièce a été traduite en slovène (2004) via la version en espéranto, en italien (2005), en français (2008) et en espagnol (2008). En 2010, elle a été publiée en Russie dans une autre édition bilingue (russe-espéranto).

Le 8 septembre 2005, «Nemesis» est jouée en première mondiale à l'Intima Theatre de Stockholm. Il s'agit de la tentative d'une jeune femme d'assassiner son père abusif avec l'aide d'un prêtre débauché. Selon son metteur en scène, Rikard Turpin, «c'est une parade sinistre de torture, de viol et d'inceste qui présente une vision de toxicomane de la Vierge Marie, une conversation avec Satan, et se termine sur une scène de torture d'une durée de 40 minutes».

Quant aux autres secrets d'Alfred Nobel, ils reposent aux archives Nobel, à Stockholm.

Pierre-André Rion

Lecture supplémentaire :

http://www.nobelprize.org/

Churchill, Shakespeare et Cervantes

Nobel book

 

 

 

 

 

 

 

The Nobel Peace Prize: What Nobel Really Wanted
Fredrik S. Heffemehl
Praeger (August 19, 2010)

 

Nobel Book 2

 

 

 

 

 

 

 

Alfred Nobel:  A Biography
Kenne Fant
Arcade Publishing (August 5, 2014)

 

An Officer and a Spy – l’Affaire Dreyfus

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Dreyfus portrait

   Alfred Dreyfus

Bon nombre de nos lecteurs connaissent probablement les faits marquants de l'affaire Dreyfus, un scandale qui a divisé la France de 1894 a 1906.

Nous avons décidé de traiter ce dossier selon deux angles inhabituels grâce à deux sources britanniques.

 

Donna ScottTout d'abord, nous avons demandé à une fidèle lectrice, Donna Scott de Los Angeles (Californie), très versée en littérature, de faire une recension du livre An Officer and a Spy de l'auteur britannique bien connu Richard Harris. Publié en 2013, il s'agit du premier roman historique de langue anglaise qui traite de cette affaire.

Donna et son mari habitent Los Angeles où elle écrit des nouvelles et des essais. Son intérêt pour la France et sa langue naquit lorsqu'elle commença à étudier le français dans le système scolaire new yorkais, à l'âge de 13 ans. Toutefois, elle ne put jamais concrétiser son rêve d'aller vivre et étudier en France. Au fil des ans, elle a passé des vacances en France, toujours soucieuse de s'imprégner d'une diversité culturelle en constante évolution, mais demeurant partout fière de son passé. Chaque automne  le couple loue un appartement à Paris pendant un mois, explorant avidement les réalités culinaires, artistiques et sociétales de la ville. 

Nous avons également suggéré à notre correspondante à Londres, Françoise Pinteaux-Jones, de se rendre dans la ville anglaise de Harpenden. En effet, le véritable suspect, Ferdinand Walsin Esterhazy, a fui la France et a vécu dans cette ville jusqu'à sa mort en 1923. Cet aspect de l'affaire Dreyfus est souvent méconnu ou oublié. 

 

 

Dreyfus Walsin

     Ferdinand Esterhazy

    Dreyfus Harpenden 2

 

 

Dans quelques semaines, Françoise aura des entretiens avec le maire de Harpenden de même qu'avec des responsables de la Société d'histoire de Harpenden.

 

Drefus great-grandUne troisième tranche de cette série? Qui parmi nos lectrices et lecteurs voudrait ajouter un troisième aspect à cette enquête en interrogeant les arrière-petites-filles d'Alfred Dreyfus et d'Emile Zola qui, l'une et l'autre, habitent à Paris, pour autant que nous sachions.  (Une telle interview pourra peut-être s'effectuer par Skype).

Vous pouvez lire ci-dessous la recension de Donna Scott, traduite en français par votre dévoué blogueur Jean Leclercq. (Texte original en anglais) Quant au texte de Françoise, il sera publié dans un mois environ.

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An Officer and a Spy :
l'affaire Dreyfus selon Robert Harris

  • Hardcover: 448 pages
  • Publisher: Knopf; First Edition edition (January 28, 2014)
  • Language: English
  • ISBN-10: 0385349580

 Dreyfus book cover     RHarris

 

Quand j'ai appris que Robert Harris avait écrit un roman historique sur le thème de l'affaire Dreyfus (se situant au moment où éclate le scandale du procès de 1895 et de la condamnation du capitaine Alfred Dreyfus), je me suis interrogée sur le choix du genre romanesque alors que tant d'études ont paru sur le sujet au cours de ces dernières années. Je me suis notamment demandée quel pouvait être l'intérêt de revenir sur cette affaire en l'enrichissant de l'imagination de l'auteur ?

Robert Harris s'en est lui-même expliqué : vivement intéressé par l'affaire Dreyfus, le réalisateur Roman Polanski, l'avait chargé de rédiger un Dreyfus-Ghost-writerscénario. Mais Harris voulait d'abord écrire un livre. Ils avaient collaboré avec succès à réaliser The Ghost Writer (L'écrivain-nègre), un film à suspense politique d'après The Ghost, le roman d'Harris dans lequel beaucoup s'accordent sans doute à voir un portrait à peine voilé du couple d'enfer formé par l'ex-Premier ministre britannique Tony Blair et son épouse. Harris, d'abord ardent partisan de Blair, perdit ensuite toutes ses illusions lorsque celui-ci s'engagea en Irak aux côtés de George Bush.

Sous la plume d'un auteur aussi talentueux, An Officer and a Spy séduira les amateurs de romans historiques, d'affaires d'espionnage et de littérature en général. En choisissant le genre romanesque, Harris donne à ses lecteurs une vision plus sensible et plus nuancée de l'affaire, de ses ramifications et de son actualité dans le monde contemporain.

Ceux qui ne se font qu'une vague idée du procès et de la condamnation d'Alfred Dreyfus, de même que des célébrités artistiques et littéraires françaises ainsi que des personnalités politiques impliquées, tant dans la controverse que dans son issue, vont se régaler ! Ma propre connaissance du dossier s'était limitée à quelques faits : Alfred Dreyfus, officier français d'origine juive, avait été convaincu d'espionnage ; l'antisémitisme avait
joué un rôle important ; une action en diffamation consécutive à la
publication du fameux «J'accuse…» d'Émile Zola avait obligé celui-ci à s'exiler, de peur d'être imcarcéré en France ; et tout ce qui entourait l'affaire constituait une opprobre pour l'autorité militaire et le gouvernement français de l'époque.

Dreyfus J'Accuse

Dreyfus Zola    

Même pour ceux qui connaissent mieux le sujet, je suppose que la plupart ne savent toujours rien du climat d'intrigues dans lequel a été décidée, puis finalement annulée, la condamnation d'Alfred Dreyfus. Harris tire judicieusement parti de l'audace, de la négligence et de la stupidité risible des coupables, lesquelles sont solidement documentées (et pour une bonne part disponibles sur la Toile).

Dans le livre, le narrateur s'appelle Georges Picquart. C'est un militaire de carrière qui a eu Dreyfus comme élève et qui dit de l'armée : « elle est … mon cœur et mon âme, mon miroir, mon idéal. » De la part d'Harris, c'est d'entrée de jeu un choix à la fois sage, ironique et habile, plutôt que de s'attacher au personnage plus évident d'Alfred Dreyfus. Justement, l'art du conte excelle lorsqu'un personnage est présenté dans une situation difficile et qu'il entreprend un voyage initiatique qui le modifiera à jamais. La bonne littérature est non seulement bien écrite, mais accomplit cet exercice particulièrement bien, communiquant au lecteur une précieuse perception des choses qu'il va garder dans la vie « réelle ».

Dans l'affaire Dreyfus revisitée par Harris, Picquart connaît toute une série de situations traumatisantes qui le modifieront jusqu'aux tréfonds de son être existentiel, comme c'est aussi le cas pour la France entière à ce moment-là. Pour le lecteur, c'est donc une double satisfaction de pénétrer un vécu à la fois personnel et collectif.

 

Dreyfus Picquart

      Georges Picquart

 

 

Au départ, Picquart est convaincu de la culpabilité de Dreyfus. Il est même récompensé de sa loyauté et de sa participation au procès par une promotion à la tête du service de contre-espionnage. Sans rien vouloir dévoiler (c'est tellement un roman à suspense que trop en dire de l'intrigue ruinerait une bonne part du réel plaisir qu'occasionne sa lecture), c'est au moment où Picquart s'intéresse à ce qui semble être un deuxième cas de militaire transmettant des "secrets défense » aux Allemands qu'il se trouve dans la position inconfortable du lanceur d'alerte malgré lui.

Picquart a maintenant accès aux documents qui, jugés « sensibles », n'ont été connus que dans les hautes sphères du pouvoir. Le procès lui-même s'est déroulé au mépris de la procédure normale. Ça ne vous rappelle rien ? Et ce n'est là que le premier des nombreux aspects de l'affaire Dreyfus qui entrent en résonance avec certains événements contemporains. Le droit des prisonniers de Guantanamo à un procès équitable nous vient immédiatement à l'esprit.

L'écheveau complexe de preuves de plus en plus nombreuses de l'innocence de Dreyfus est méticuleusement déroulé. Loin d'être lassantes, ces précisions m'ont paru constituer un puzzle partagé avec le lecteur en temps réel, à mesure que Picquart les assemble. Son voyage aboutit à des auto-révélations à mesure que se pose à lui, avec de plus en plus d'acuité, la question de savoir s'il faut – et comment – aller de l'avant face aux informations dévastatrices qu'il recueille sur les militaires et les hommes qu'il est si honoré de servir. Un lanceur d'alerte politique se doit d'envisager les dégâts collatéraux qu'il provoquera. Picquart sait qu'il fera du tort à des personnes physiques et à l'institution même du gouvenement français et de son armée. Bon nombre de ces victimes sont des innocents entraînés dans le sillage du coupable. Quel que soit le côté où l'on penche, cela nous rappelle que même des lanceurs d'alerte comme Julian Assange et Edward Snowden ont dû connaître de tels dilemmes .

Dreyfus island 2À mesure que Picquart détricote obstinément le dossier d'accusation qui a envoyé Dreyfus à l'Île du Diable, l'évolution du pays vers la modernité se trouve de plus en plus menacée. Son univers s'emplit de tentatives d'assassinats (tant physiques qu'intellectuels), le serpent rampant de l'antisémitisme crache son venin sur la population, l'opinion des milieux politiques et artistiques est divisée, et l'on tente d'étouffer l'affaire par des moyens qui seraient inimaginables si nous n'avions nous-mêmes vécu, il n'y a pas si longtemps, des étouffements outrageants. (En lisant les instructions que Picquart recevait de ses supérieurs à l'effet d'abandonner son enquête sur le conseil de guerre de Dreyfus parce que « Cela rouvrirait trop de plaies… Cela déchirerait le pays,» je me suis surprise à crier « étouffer, comme toujours, c'est ridicule! »).

Harris se donne beaucoup de mal à exposer les raisons pour lesquelles le climat régnant en France à l'époque semblait mûr pour un jugement précipité et propice à tout le mal ensuite fait par tant de gens. Une peur paranoïaque de l'Allemagne sévissait alors dans le pays, consécutive à la Dreyfus 1870défaite essuyée vingt-cinq ans plus tôt lors de la guerre franco-prussienne de 1870. Dreyfus, Juif alsacien, conservant des liens familiaux en Allemagne, cristallisa ces sentiments d'hostilité à l'égard des immigrants. De tels sentiments existent en France et dans toutes les régions du monde aujourd'hui dès lors que l'ethnicité des citoyens d'un pays évolue massivement et menace l'identité nationale. Comme le nationalisme alimente ces insécurités grandissantes, nous ne pouvons qu'espérer qu'il y ait assez de Georges Picquarts pour endiquer le déferlement d'injustices qu'il provoque.

Donna Scott 

MIse a jour (19/11/2020) :

Archive exceptionnelle :
écoutez la voix d'Alfred Dreyfus lui-même, en 1912

France Culture

 

 

 

Hommage à Jean Cocteau

Jean Cocteau

Photo Yousef Karsh

Jean, Maurice, Eugène, Clément Cocteau mourut le même jour (le 11 octobre 1963) que son amie Édith Piaf. « Honneur aux dames », galant homme jusqu'au bout, Cocteau, à l'annonce du décès de la chanteuse, déclara: « Ah, la Piaf est morte. Eh bien, je peux mourir aussi». Et il succomba peu après à une crise cardiaque. Du moins, si l'on en croit la légende. [1]

Il mourut dans sa résidence de Milly-la-Forêt, désormais transformée en musée ouvert au public. 

Maison de Jean Cocteau, rue du Lau, Milly-la-Forêt

La vie de Jean Cocteau, poète, dramaturge, romancier, cinéaste et artiste est si connue qu'il n'est guère besoin de la rappeler. Le cercle de ses amis fut à la mesure de la place centrale qu'il occupa dans le monde des arts et des lettres. Parmi ceux-ci, Sarah Bernhardt, François Truffaut, Pablo Picasso, Igor Stravinsky, Édouard de Max, Amadeo Modigliani, Colette (à qui il succéda à l'Académie française) et Jean Marais, le compagnon de sa vie.

 avec Picasso 

avec Truffaut 

Source : Site officiel du Comité Jean Cocteau,