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Match nul entre Paris et Los Angeles

En 2012, la Grande-Bretagne a accueilli les Jeux olympiques d'été. Pour Sa Majesté la Reine, alors âgée de 86 ans, ce fut l'occasion d'un premier rôle dans un clip vidéo dans lequel on la voit quittant le palais de Buckingham en compagnie de Daniel Craig (James Bond), avant que l'un et l'autre (ou plutôt leurs doublures) sautent en parachute dans le stade olympique.

 

Queen parachuting

Le Comité olympique, réuni à Lausanne (Suisse), vient de décider que les Jeux de 2024 et 2028 seraient attribués à Paris et à Los Angeles, sans toutefois préciser le millésime revenant à chacune des deux villes. C'est une situation gagnant-gagnant dont nous avons tout lieu de nous réjouir. Si Paris remporte l'organisation des Jeux de 2024, cela marquera le 100e anniversaire des premiers Jeux olympiques d'été, tenus à Paris en 1924. Mais, si Los Angeles gagne, les Jeux de 2024 auront lieu 40 ans après les Jeux organisés dans cette ville en 1984.

Paris LA logos

En effet, en 2024, Donald Trump ne sera plus Président des États-Unis, si bien que nous ne pouvons savoir quel futur Chef d'État tentera de rééditer l'exploit de la Reine en 2024 ou 2028. Peut-être attribuera-t-on ce rôle aux maires de Paris et de Los Angeles – actuellement Anne Hidalgo (58 ans) et Eric Garcetti (46 ans).

Garcetti       Hidalgo
                  Eric Garcetti                                           Anne Hidalgo

Le nom de famille de Garcetti trahit ses origines italo-mexicaines. Son grand-père a été pendu pendant la Révolution mexicaine. Eric a grandi dans un quartier de Los Angeles situé dans la vallée de San Fernando. Il parle couramment l'espagnol et pimente même ses propos en anglais d'expressions espagnoles. C'est de bon ton chez le maire d'une ville qui a conservé son nom espagnol (Los Angeles = Les Anges) 

Traite HidalgoLe patronyme espagnol de Mme Hidalgo tient au fait qu'elle est née à San Fernando, près de Cadix (Espagne). Son grand-père paternel s'était réfugié en France après la guerre civile espagnole. Autre point commun entre les deux maires et leurs villes : Los Angeles et le reste de la Californie ont été acquis par les Etats-Unis d'Amérique aux termes du traité de Guadalupe Hidalgo, signé avec le Mexique le 2 février 1848.

Ces derniers temps, Paris et Los Angeles se sont affrontés pour l'attribution des Jeux de 2024. Mais, à la suite de ce jugement rendu par le Comité olympique, une solution pacifique a été trouvée. Les deux cités-États n'auront donc pas à en venir aux mains. Les deux premiers magistrats échapperont ainsi aux horreurs de la guerre qu'ont connues leurs grands-pèresPuisque l'harmonie règne désormais, peut-on envisager que les deux maires sautent en parachute dans les deux stades en se tenant par la main ? Por qué no ?

 Parachuting H&G

 

 

 

 

 

 

 

Hidalgo et Garcetti sur la terre ferme,
                       en 2017
Leurs doublures parmi les anges,
                en 2024 & 2028 ?



Jean Leclercq & Jonathan Goldberg

Lectures supplémentaires sur ce blog :

La flamme olympique – une perspective linguistique

120ème anniversaire des Jeux olympiques modernes

Les Jeux Spéciaux :  école de courage, de persévérance et de ténacité

Un micro-Macron ?

Recension –  Jean Leclercq
Jean cropped

Nous connaissions Le Petit Simonin illustré (dit le Littré de l'argot), nous consultons journellement Le Petit Robert, et voici que, coïncidant avec une certaine élection présidentielle, nous arrive Le Petit Macron de la langue française. [1]  Certes, tout ce qui est petit est gentil et l'auteure (à beau nom de théorème), se propose de nous apprendre à « parler Macron » autour de quatre grands thèmes : 1) le lexique de ma grand-mère, 2) les jurons et insultes de la macronie, 3) les mots rares et macronismes à égrener dans le discours, et 4) in latino veritas (quelques formules latines). Notons bien que si l'utilisation de certaines expressions est datée et documentée, certains bons mots et formules – tels que « craquer le marmot » ou « les yeux de Chimène » – n'ont jamais été prononcés par le Président et lui sont tout simplement prêtés. Autrement dit, il aurait pu les dire et, après tout, on ne prête qu'aux riches ! Dans ce genre d'exercice, Le Petit Macron rejoint les deux ouvrages qu'avaient publié Marianne Tillier [2] et Bernard Pivot [3], en 2008, mais sans que le prétexte en soit la langue présidentielle.


Petit Macron   Petit Simonin     

  Nous-mêmes, le 6 juin dernier, avions relevé l'expression la « poudre de Perlimpinpin », mais Le Petit Macron, à la page 16, analyse plus doctement encore l'expression qu'il fait remonter au XVIIe siècle. En revanche, nous en avons débusqué une autre qui ne figure pas dans le Petit Macron mais que nous avons trouvée à la page 56 de Révolution : « un pays d'ateliers nationaux financés par l'opération du Saint-Esprit ». Formule doublement désuète puisqu'elle renvoie aux fameux ateliers que la IIème République (1848-1852) avait institués pour (déjà) conjurer le chômage, ainsi qu'à l'action de l'Esprit-Saint, un intervenant dont il n'est plus guère question, à notre époque, dans les traités d'économie financière ! 

            Comme il nous est dit dans la préface : « Le style Macron, fleuri et parfois désuet, signe bel et bien un retour à l'autorité présidentielle et verticale tant souhaitée par notre président », mais aussi, peut-on ajouter, par un électorat qui l'a confortablement porté à la magistrature suprême ! Pourquoi serait-il fleuri et désuet ? Peut-on reprocher au sémillant président de rompre avec le misérabilisme langagier ambiant et de donner à quelques bonnes expressions bien de chez nous l'occasion de sortir, et même d'esquisser un dernier tango ? D'autant plus que ledit Président a été, tel Descartes, « nourri aux lettres  dès son plus jeune âge ». Et cela, grâce à une grand-mère qui appartenait à cette génération d'admirables enseignants qui fut l'honneur de la République. Comment dès lors s'étonner que la fréquentation des bons auteurs ait enrichri son vocabulaire, lui fournissant les savoureuses tournures dont il émaille ses propos ? Avant lui, le général de Gaulle n'a-t-il pas redonné vie à quelques mots comme la « chienlit » (pour désigner les événements de 1968) ou l'expression « sauts de cabri » pour stigmatiser la gesticulation des européistes un peu trop pressés. Cette expression-là, le Président l'a bien utilisée, et dans des circonstances qui sont relatées à la page 73 du Petit Macron.

            Mme Cécile Alduy, qui enseigne à l'Université de Stanford, a passé à la moulinette 1.300 discours prononcés par des personnalités politiques françaises au cours de ces dernières années, dans le cadre d'une interview, citée par Le Figaro dans un article du 17 juin 2017 : Parlez-vous le Macron?   

Parlez-vous Macron

 

           Son analyse fait apparaître un net clivage droite/gauche dans le vocabulaire des deux candidats à l'élection de 2012. En revanche, chez les candidats non issus d'élections primaires en 2017 (Le Pen, Macron et Mélenchon) apparaissent des discours transversaux où abondent des couplages de mots très significatifs. Ainsi, liberté et protection vont souvent de paire chez Emmanuel Macron, soucieux qu'il est de se montrer autant de droite que de gauche, autant de son temps que de celui de sa grand-mère. Et s'il relance de bonnes vieilles expressions, il en emploie aussi de toutes neuves, parodiant le Yes, we can d'Obama ou empruntant « avoir l'envie » à Johnny Halliday. Mais, à force de ménager la chèvre et le choux, on risque de tourner à vide – pour user de deux expressions qui pourraient être macroniennes !         

———–   

« Commençons par un retour sur cette extraordinaire année électorale. On peut la qualifier à la fois de « macronesque » et de riche en » macronneries ». Macronesque dans le sens de dantesque, puisqu’elle a sérieusement chamboulé le paysage politique, auquel on était habitués. Et puis, on a entendu beaucoup de « macronneries », puisque la plupart des commentateurs expérimentés  pensaient impossible l’accession à la fonction suprême dès 2017, d’un homme de moins de 40 ans.  »

La politique expliquée aux jeunes
12 octobre 2017

[1] Sophie de Thalès. Le Petit Macron de la langue française. Décryptage savoureux des bons mots et formules prononcés (ou pas) par notre Président. Paris, Éditions Tut-tut, 2017. 189 pages.

[2] Marianne Tillier. Les expressions de nos grands-mères. Paris, Éditions Points, 2008. 170 pages.

[3] Bernard Pivot. 100 expressions à sauver. Paris, Albin Michel, 2008. 145 pages.

Lectures supplémentaires sur ce blog :

Note culinaire et presidentielle

Un faux ami du Président de la République française

Connaisez-vous ces expressions saugrenues de nos hommes politiques?
LE FIGARO  22/97/2017

 

 

 

Entretien avec Nicole Nolette

 

NN profileL'interviewéeNicole Nolette est professeure adjointe en études françaises à l’université de Waterloo en Ontario, au Canada, depuis juillet 2017. Pour son livre Jouer la traduction. Théâtre et hétérolinguisme au Canada francophone (2015), elle était lauréate du prix Ann-Saddlemyer de l’Association canadienne pour la recherche théâtrale et du prix du meilleur ouvrage en théâtre remis par la Société québécoise d’études théâtrales pour la période 2014-2016. Elle a publié de nombreux articles dans les domaines de la traductologie, du théâtre et des littératures franco-canadiennes. De 2014 à 2016, elle était chercheuse postdoctorale du Conseil de recherches en sciences sociales associée au Cultural Agents Initiative de l’université Harvard.

GBL'intervieweuse :  Geraldine Brodie est maître de conférence en théorie de la traduction et en traduction du théâtre, et responsable de la maîtrise en théorie et pratique de la traduction à l'University College London. Geraldine a imaginé et co-organisé la série de conférences Translation in History et le Theatre Translation Forum et elle a été co-rédactrice en chef de la revue en ligne New Voices in Translation Studies de 2012 à 2015.

Ses recherches portent sur les pratiques de traduction du théâtre dans le Londres contemporain, y inclus la collaboration du traducteur dans la production du spectacle, ainsi que l'intermédialité et l'interlinéarité des surtitres. Elle donne fréquemment des présentations sur ces sujets au Royaume-Uni et à l'international et son travail figure dans de nombreuses publications. Geraldine est membre du panel de partenaires d'ARTIS, une nouvelle initiative de formation en recherche dans le domaine des études de traduction et d'interprétation. 

Geraldine est détentrice d'une maîtrise en littérature comparée du University College London et d'un diplôme de premier cycle à Brasenose College, Oxford, où elle s'est spécialisée en linguistique, vieil et moyen anglais et vieux français. Elle a aussi un Diploma de Español como Lengua Extranjera de l'Instituto Cervantes. Les intérêts de recherche de Geraldine comprennent les voix multiples en traduction, la traduction théâtrale directe, indirecte et littérale, l'adaptation et la version, l'intermédialité des surtitres et l'éthique de la traduction. Geraldine est membre de l'Institute of Chartered Accountants in England and Wales et membre du Chartered Institute of Taxation. Sa première monographie, The Translator on Stage, sera publié en décembre 2017 par Bloomsbury. 

Elle a été notre linguiste du mois d'août 2016.

 
L'interview suivante a été menée  par Skype entre Londres et Ottawa.
CLICK HERE FOR ENGLISH TRANSLATION BY GERALDINE BRODIE


GB : Votre récent livre, Jouer la traduction, [1] interroge le théâtre traduit et bilingue issu de contextes canadiens où le français est une langue minoritaire. Comment vous êtesvous intéressée à ce sujet? Quelle était votre expérience du français au Canada?

NN book cover

NN :Je me suis intéressée au théâtre bilingue (français-anglais) et à sa traduction vers 2005, en étudiant avec Louise Ladouceur au campus francophone de l'Université de l'Alberta (Campus Saint-Jean). Je m'intéressais alors au théâtre bilingue de l'Ouest canadien, et je considérais qu'au lieu d'envisager la traduction de ce théâtre comme une impossibilité (comme une intraduisibilité), on pourrait l'envisager comme un jeu. J'ai ensuite voulu voir si ce jeu de la traduction pourrait se produire ailleurs, dans d'autres conditions postcoloniales ou diglossiques, par exemple. J'ai choisi d'étudier deux autres études de cas semblables à celle de l'Ouest canadien : la province de l'Ontario, à l'ouest du Québec et la région de l'Acadie à l'est du Québec. La ville de Montréal et l'Université McGill me semblaient être les lieux idéaux d'où observer l'évolution et la circulation des productions théâtrales d'un peu partout au Canada. J'y ai travaillé avec Catherine Leclerc, spécialiste du plurilinguisme littéraire et auteure de Des langues en partage? Cohabitation du français et de l'anglais en littérature contemporaine (2010).

J'ai aussi pu voyager sur les lieux de la production de ce théâtre et de ses traductions au fil des ans. Au cours des trois dernières années, j'ai habité aux États-Unis pour poursuivre un stage postdoctoral avec Doris Sommer au Cultural Agents Initiative de l'université Harvard grâce à une subvention du Conseil de recherches en sciences humaines du Canada. Et depuis un an, j'enseigne en Nouvelle-Écosse, à l'extrême frontière (et aux origines) du territoire de l'Acadie. Mes études en traductologie se sont faites en français dans des universités de langue anglaise, et c'est dans un contexte semblable que j'enseigne maintenant.  

GB : Avez-vous des exemples de manières de présenter le théâtre d'expression française dans des contextes où le français est une langue minoritaire? Quelles sont les approches de la traduction, et quelles sortes de publics sont visés?

NN : Il y a une différence assez importante entre le théâtre produit à l'ouest du Québec (Ontario, Manitoba, Saskatchewan, Alberta, Colombie-Britannique) et celui produit à l'est (Acadie). En Ontario et au Manitoba, par exemple, les francophones forment environ 4 % de la population; en Alberta et en Saskatchewan, ce pourcentage ressemble davantage à 2 %. En Acadie du Nouveau-Brunswick, par contre, le français est la langue principale de 30 % de la population. Cette divergence dans la démographie des groupes minoritaires semble aussi trouver une place dans les pratiques de production et de traduction du théâtre bilingue.

En Acadie, la population francophone, pourtant en grande partie bilingue, crée peu de théâtre bilingue, mais investit toute une gamme de variétés du français dans sa production artistique. Certaines de ces variétés locales du français (dont le chiac de la région de Moncton) comprennent également des emprunts et des alternances codiques. C'est le cas, par exemple, du spectacle futuriste Empreintes, présenté par le Collectif Moncton-Sable d'après un texte de Paul Bossé, dans lequel figure une interprète cyber-sapienne du chiac qui s'amuse bien avec les traductions qu'elle nous offre.

En Ontario et encore plus dans l'Ouest canadien, les artistes de théâtre prisent davantage le théâtre bilingue. Ceux de l'Ouest canadien lui donnent souvent une vocation identitaire, ou communautaire, alors que ceux de l'Ontario ont un penchant pour l'exploration artistique, et parfois postdramatique, du bilinguisme sur scène. Je pense, par exemple, au spectacle Le Rêve totalitaire de dieu l'amibe de Louis Patrick Leroux, dans lequel le personnage de La Commentatrice pose des jugements ironiques en anglais sur l'action dramatique qui se déroule en français. Dans un autre spectacle, celui de L'Homme invisible/The Invisible Man, deux interprètes se partagent le récit : l'un raconte, l'autre traduit, puis le sens de la traduction s'inverse de sorte qu'il n'y a plus vraiment de langue de départ et de langue d'arrivée.

De manière similaire aux pratiques plurilingues, c'est vers l'ouest que les théâtres explorent plusieurs stratégies de traduction. Le surtitrage, par exemple, apparaît au Théâtre français de Toronto vers 2005 et est rapidement intégré dans plusieurs des institutions théâtrales minoritaires de l'Ontario et de l'Ouest. Par contre, il n'y a pas encore de politique de surtitrage en Acadie; quand elles circulent vers l'ouest, cependant, les productions théâtrales acadiennes peuvent être surtitrées.

Je m'intéresse à ces différences régionales par rapport au bilinguisme et à la traduction, mais j'envisage également comment les productions théâtrales circulent et sont légitimées dans les grands centres de théâtre au Canada : Montréal en français et Toronto en anglais. Comme les spectateurs de ces métropoles ne partagent pas nécessairement le bilinguisme des communautés minoritaires productrices des formes théâtrales qui nous intéressent, les créations se métamorphosent pour ces nouveaux publics. Ainsi, un même spectacle bilingue peut devenir plus ou moins bilingue en se rapprochant de spectateurs qui n'ont pas les capacités d'en comprendre le français ou l'anglais.

Ce sont ces deux niveaux (l'inscription première du bilinguisme et ses traductions subséquentes) que j'appelle la traduction ludique. Dans le livre, je fais part de certains paradoxes dans la réception des productions théâtrales bilingues ou surtitrées à Toronto et à Montréal. D'une part, à Toronto, les surtitres en anglais servent non seulement à attirer des spectateurs dont il s'agit de la langue première, mais aussi des spectateurs francophones déshabitués au français en raison du contexte minoritaire. D'autre part, les spectateurs francophones de Montréal sont eux aussi souvent bilingues, et résistent moins que prévu à la présence de l'anglais sur leurs scènes.  

GB : Votre livre explore le concept de la « traduction ludique ». Pouvez-vous expliquer comment ce concept fonctionne en relation au théâtre d'expression française au Canada? Comment ce concept peut-il s'appliquer à d'autres formes de théâtre en traduction?

NN: J'ai parlé de traduction ludique à deux niveaux : celui d'une inscription ludique du bilinguisme dans un spectacle de théâtre, et celui de sa réinscription dans les traductions ultérieures de ce spectacle pour d'autres publics. Dans ces deux cas, la traduction ludique peut prendre la forme de personnages traducteurs, de répliques redistribuées ou de surtitres au-dessus de la scène.  L'idée du jeu me semble particulièrement porteuse : elle traverse la langue (les jeux de mots, par exemple) comme le théâtre (où on parle de jeu de l'acteur). Considérer le théâtre franco-canadien sous l'angle du jeu est également assez innovateur : on déplore souvent l'assimilation en cours qui se manifesterait dans le bilinguisme des groupes minoritaires.  Il me semble que le concept du jeu nous permet également d'ouvrir des possibilités par rapport à la traduction. Se donner du « jeu » (au sens de l'espace nécessaire au mouvement) dans l'activité de la traduction, c'est suivre le filon du jeu de mots et du jeu du plurilinguisme. C'est cesser d'envisager ces pratiques comme fondamentalement intraduisibles.  
Je crois également que le concept de la traduction ludique pourrait s'appliquer à d'autres formes de théâtre issues de groupes minoritaires au seuil de différentes langues. Les travaux de Tace Hedrick sur la poésie bilingue (espagnole-anglaise) d'Amérique du Nord et sa traduction, par exemple, me font penser qu'il y a des liens hémisphériques à tracer par la traduction ludique. Il y aurait aussi d'autres contextes plurilingues où ce serait intéressant de tester le concept, comme Hong Kong ou Iakoutsk.  

GB : Je remarque que votre livre intègre des sources théoriques de langue anglaise et française. Comment envisagez-vous une traduction de votre propre livre en anglais?

Pic NoletteNN : En écrivant ce livre, j'avais pour but de traverser les frontières linguistiques et culturelles de la théorie de la traduction, des littératures minoritaires et du spectacle. Le concept du jeu, par exemple, me permet de tirer de chez Johan Huizinga et Roger Caillois, mais aussi de la French theory retravaillée par les études culturelles américaines. J'ai voulu piger dans un répertoire interdisciplinaire et interculturel pour faire parler des objets qui traitaient de traduction et qui étaient encore en processus de traduction.  Faire parler ces objets était peut-être plus évident en français : le livre s'adresse surtout à un public qui connaît déjà un peu le théâtre franco-canadien. La traduction de ce livre vers l'anglais demanderait une meilleure présentation du contexte qui anime les enjeux du théâtre franco-canadien afin d'y initier ce nouveau public.  

GB : Où vous mènera votre recherche à l'avenir?

Depuis la publication de ce livre, je poursuis plusieurs pistes de recherche. L'une d'entre elles est l'apport de la technologie, omniprésente dans les productions théâtrales plurilingues et leur traduction. Le personnage de l'interprète cyber-sapienne dans Empreintes montre que le dialecte chiac et la traduction de style Babelfish peuvent aller de pair. L'utilisation des surtitres est un autre exemple de l'apport des technologies à la traduction du plurilinguisme. J'aimerais creuser davantage ce lien, peut-être même en enquêtant les manières par lesquelles on perçoit les technologies de la scène.  Je cherche également à pousser plus loin la théorie du théâtre plurilingue : au-delà de la tragédie de l'assimilation, au-delà du jeu tout de même partiellement dénonciateur de la traduction ludique, il me semble qu'une autre forme de théâtre bilingue pousse encore plus loin pour viser la rencontre interculturelle. En ce sens, elle est porteuse d'espoir et de rencontres possibles. Au Canada, le jeu relève d'abord des artistes de théâtre franco-canadiens, l'espoir des artistes anglo-canadiens. Un examen plus complet prendrait en compte ces deux formes possibles du théâtre bilingue au Canada. Il reste à théoriser ces moments où la rencontre – et la traduction – semblent possibles.

[1] Jouer la traduction
Théâtre et hétérolinguisme au Canada francophone

Les Presses de l'Université d'Ottawa
27 mai 2015

   

Familles bilingues: français dominant, anglais dominant

Olivier E
Nous sommes ravis de recontrer de nouv
eau Olivier Elzingre [*], qui a bien voulu discuter de son expérience dans deux familles bilingues: la première dans laquelle il a grandi, et la seconde dans laquelle il est parent.

 

 

français dominant, anglais:

J'ai grandi dans une famille bilingue en Suisse romande. Le français était notre première langue, l'anglais notre seconde. Mon père est né à Neuchâtel et ma mère à Londres.

Ma mère adorait raconter que lorsque mon grand frère n'avait que deux ou trois ans, il parlait l'anglais plus couramment que le français. Ce n'est que lorsqu'il a atteint l'âge scolaire que son français a non seulement surpassé son anglais, mais l'a supplanté. Dès lors, la vie sociale émergente de mon frère s'est entièrement déroulée en français. A l'âge de dix ans, on aurait pu tout au mieux l'accuser de "bilinguisme passif".

Lorsque je suis né, au grand désespoir de mon frère, notre petite tribu était déjà soumise à une pression francophone double: la communauté où nous habitions et l'inconfort de mon père vis-à-vis du codeswitching grandissant de nos conversations. Jusqu'à ce que mes deux petits frères aient, je ne sais comment, fait irruption dans notre famille, le français avait entièrement pris le pas sur l'anglais.

Certes, ma mère a continué à nous parler en anglais, mais ni moi ni mes frères ne faisions l'effort de nous adresser à elle dans sa langue maternelle.

Ce n'est que très récemment que j'ai mieux compris l'origine de la réticence de mon père envers l'anglais. J'y reviendrai plus tard.

Quelques exemples d'expressions que mes frères et moi utilisions peuvent illustrer le codeswitching que mon père n'appréciait pas: "Le chien barque", "Warum mushroom – because micose", "Si tu as froid aux mains, mets tes gänze", "des cadoulzes" et bien d'autres encore. Remarquez que nous avions l'habitude de "switcher" (encore un terme que mon père n'aimait pas) entre le français, l'anglais et l'allemand. On avait aussi l'habitude de traduire certaines expressions mot-à-mot, comme "tu me conduis en haut du mur" ou "par le temps que" et d'utiliser certaines expressions que l'on avait entendues à la télévision Suisse allemande pour dénoter quelque chose de comique: "Vielen Dank für die Blumen", qui étaient les premières paroles du générique d'introduction de Tom et Jerry.

Bien qu'il y ait eu une certaine opposition au fait que nous mélangions plusieurs langues, cette habitude a persisté dans une certaine mesure jusqu'à la fin de notre adolescence. Ce n'est pas mon père qui y a mis fin, mais nos entrées successives dans les études tertiaires, et plus tard, lorsque chacun d'entre nous a adopté une identité professionnelle.

Je me souviens donc particulièrement de certaines conversations à l'université de Lausanne. Ce n'était plus le codeswitching qui m'identifiait, mais mon accent d'origine villageoise d'un canton suisse à la réputation fermée d'esprit (ce n'est réellement pas le cas). Mon accent n'a jamais été naturellement fort, probablement parce que j'avais grandi dans une famille bilingue, mais je prenais plaisir à l'exagérer. J'avais acquis une forme de revendication d'identité rustre au travers de cet accent du village.

Je n'ai pas terminé mes études à Lausanne. En effet, j'ai quitté la Suisse en 1999 et joint Leeds University en 2000. Une nouvelle identité linguistique m'y attendait, mais je ne m'y attarderai pas.

anglais dominant, français:

Me projetant une dizaine d'années dans le futur, me voilà marié, vivant à Melbourne et père d'un enfant dans une famille bilingue. Bien que mon anglais ait aujourd'hui surpassé mon français dans bien de domaines, je parle français à mon fils, sans insister pour qu'il me réponde dans la même langue. J'imite ici bien sûr l'exposition à l'anglais dont j'ai profité étant enfant. Je sais qu'il ne développera pas un bilinguisme très impressionnant de cette façon. Par contre, je pense que mon approche l'aidera à s'intéresser au français et à choisir consciemment de l'acquérir ou non quand il aura l'âge de mieux saisir où sont ses propres intérêts.

En attendant, le français est présent dans notre famille. Ma femme ne le parle pas couramment, mais elle en a des notions relativement avancées. Ma belle-mère, qui vit chez moi, ne parle presque pas le français, mais elle prend des cours pour adultes.

Dans nos conversations quotidiennes, j'ai pu observer mon fils utiliser certains mots en français: bouteille, ouais, mange, table, chien et d'autres encore. Ces utilisations sont plus fréquentes lorsque nous avons passé une journée juste lui et moi (cela arrive une ou deux fois par mois).

Finalement, il est évident que personne dans notre entourage immédiat ne s'oppose à l'utilisation du français.

Statuts de langues et motivation d'apprentissage

Bien qu'il y ait des rapports entre ma vie familiale actuelle et mon enfance, il faut souligner une différence importante. Il ne s'agit plus de l'anglais qui doit être acquis par l'enfant, mais le français. La différence fondamentale vient du statut respectif de ces deux langues.

Lorsque je grandissais, l'anglais avait bien sûr déjà acquis un statut international qui incitait les apprenants à y voir une utilité pratique. Le français ne bénéficie pas de ce statut. La motivation qui mène un apprenant à progresser dans cette langue relève plus de raisons intrinsèques qu'instrumentales. Par cela, je veux dire qu'il y a plus de chance qu'une personne voie dans le français une langue dont la réputation est d'être romantique et belle, alors qu'un étranger à la langue anglaise y verrait plutôt un conduit social et professionnel, un accès à une identité internationale.

Bien sûr je simplifie ces visions sociolinguistiques, mais elles ne sont pas fausses non plus. D'autre part, je peux observer que mon fils est curieux de la langue française et qu'il me demande certaines traductions. Bien sûr, je l'encourage, mais comme la seule exposition au français qu'il a est par mon biais (ma femme est australienne), insister qu'il me parle en français pourrait le fermer à la possibilité de s'y intéresser plus sérieusement à l'avenir.

Comme vous avez pu le lire dans l'entretien de Jean-Marc Dewaele, le multilinguisme peut s'intégrer plus fortement dans une famille. De temps en temps, je regrette de ne pas avoir insisté pour que mon fils me parle en français. Dans ces moments-là, je me rappelle que ma propre identité linguistique n'est plus uniquement francophone, et ne l'a peut-être jamais été. Je peux seulement espérer que mon fils aura suffisamment de curiosité pour faire le choix d'apprendre cette langue qu'il comprend déjà bien.

En fin de compte, ce n'est pas tant la langue dans laquelle nous communiquons qui est importante, dans la mesure où nous communiquons. Si mon fils accepte sans problème que je lui parle en français, c'est que cette langue n'offense pas son identité linguistique. Je me permets donc de rester optimiste quant au futur bilingue de mon fils.


[*]  Olivier est Suisse d'origine et prof. de français au lycée en Australie depuis 11 ans. Voulant en savoir plus sur l'apprentissage des langues au niveau théorique, Olivier a fait une maîtrise en linguistique appliquée, suivie d'un doctorat qu'il a commencé en 2015. Sa recherche se concentre sur les lycéens et leur motivation dans l'apprentissage du français.

 

MultilateralNous avons invite le Professeur Jean-Marc Dewaele de commenter l'article ci-dessus. Jean-Marc a été notre "Linguiste du mois de septembre 2016" et il est le co-auteur, entre beaucoup d'ouvres sur de themes linguistiques,  de "Raising Multilingual Children", paru en mars 2017 chez Multilingual Matters, et disponible en France sur Kindle . Voici son commentaire :

 


Je suis tout à fait d'accord avec les conclusions d'Olivier.  Plutôt que de se plaindre de ce qui aurait pu être en matière de bilinguisme familial, il vaut mieux se réjouir de ce qui a été atteint – même s'il s'agit d'un bilinguisme moins actif.  Il faut être confiant et maintenir ce qu'on peut – de façon naturelle.  Le fait que sa mère et belle mère aient une attitude positive envers le français est important.  Même en position minoritaire, le français conserve une présence à la table familiale. Chaque multilingue développe une identité linguistico-culturelle unique, qui évolue avec le temps, comme l'histoire d'Olivier le démontre très bien.  Il est possible que son fils décide, un jour, de développer ce capital linguistique, il est tout aussi possible qu'il décide que ses priorités sont ailleurs.  Comme parent on peut encourager son enfant, mais en fin de compte ce sera son choix.  Je ne cesse de m'émerveiller des mille et une formes
d'hybridité linguistique et culturelle. Vive le multilinguisme!

Jean-Marc Dewaele

Un aperçu humoristique sur l’élection présidentielle française

dans la presse américaine

 

FRENCH ANNOYINGLY RETAIN RIGHT TO CLAIM INTELLECTUAL SUPERIORITY OVER AMERICANS

New Yorker, May 7, 2017

La méchante virgule d’Oxford

Une virgule pourrait coûter à une entreprise américaine des millions de dollars en heures supplémentaires

Texte original de Daniel Victor, New York Times; synthétisé, et traduit par Joëlle Vuille

J. VuilleJoëlle, contributrice fidèle au blog, a une licence en droit suisse et un doctorat en criminologie. Après avoir profité d'une bourse de recherche du Fonds national suisse de la recherche scientifique pour faire un séjour de deux ans à l'Université de Californie à Irvine (Department of Criminology, Law and Society), Joëlle est actuellement privat-docent à la Faculté de droit de l'Université de Neuchâtel.

Une action collective en justice introduite devant un tribunal américain par des chauffeurs de camion et portant sur le paiement d'heures supplémentaires repose entièrement sur une ponctuation qui divise depuis toujours les familles et cercles d'amis anglophones, les uns la considérant comme absolument incontournable, tandis que d'autres la trouvent totalement inutile: le « Oxford comma », ou virgule d'Oxford (connue aussi comme "serial comma").

La décision de 29 pages , rendue le 13 mars dernier par la United States Court of Appeals for the First Circuit, est un exercice de haut-vol grammatical qui pourrait coûter 10 millions de dollars à une entreprise de produits laitiers de Portland, dans l'état du Maine.

OakhurstEn 2014, trois chauffeurs routiers ont introduit une action en justice contre leur employeur, Oakhurst Dairy, réclamant le paiement de l'équivalent de quatre ans d'heures supplémentaires. La législation de l'état du Maine impose en effet que les employés soient payés 1.5 fois le tarif normal pour chaque heure travaillée au-delà de 40 heures par semaine, tout en prévoyant quelques exceptions à cette règle.

Avant de continuer, il est nécessaire de faire une petite digression dans le monde de la ponctuation : en anglais, dans une liste de trois éléments ou plus – par exemple « des haricots, des pommes de terre et du riz » – certaines personnes mettent une virgule après « pommes de terre » (« beans, potatoes, and rice »), tandis que d'autres n'en mettent pas. Nombreux sont les anglophones qui ont un avis très, très tranché sur la question.

La plupart du temps, le débat autour de la virgule d'Oxford n'a pas grande importance. Dans le cas des chauffeurs de camion mentionnés précédemment, la virgule s'est révélée cruciale. La disposition légale pertinente, qui exclut le paiement d'heures supplémentaires pour un certain nombre de tâche, est la suivante :

The canning, processing, preserving, freezing, drying, marketing, storing, packing for shipment or distribution of:

(1) Agricultural produce;

(2) Meat and fish products; and

(3) Perishable foods.[1]

La loi entend-elle exclure le paiement d'heures supplémentaires pour la distribution des trois catégories de produits indiquées, ou pour l'emballage en vue de l'envoi ou de la distribution de ces produits ?

Savoir si les chauffeurs d'Oakhurst Dairy avaient été privés du paiement de milliers de dollars en heures supplémentaires dépend entièrement de la façon de lire cette phrase.

En effet, s'il y avait une virgule après « shipment », il serait clair que la loi exclut le paiement d'heures supplémentaires pour la distribution de produits périssables. Mais la cour d'appel, dans son jugement du 13 mars dernier, a jugé que l'absence de virgule créait suffisamment d'incertitude pour que cela bénéficie aux chauffeurs.

Autrement dit, les partisans de la virgule d'Oxford ont gagné la bataille.

La disposition légale à l'origine de l'action en justice avait pourtant été rédigée conformément au manuel de rédaction législative du Maine, qui ordonne aux législateurs de ne pas utiliser la virgule d'Oxford. N'écrivez pas "trailers, semitrailers, and pole trailers," instruit le manuel — mais plutôt, "trailers, semitrailers and pole trailers."

Le manuel précise que la virgule est la ponctuation la plus mal utilisée et la plus mal comprise du langage juridique, et peut-être même de la langue anglaise. Il recommande de faire usage de la virgule avec retenue.

L'histoire juridique est riche de cas dans lesquels une virgule a fait toute la différence pour l'issue d'un procès [2]. On pensera notamment à un litige d'un million de dollars entre deux entreprises canadiennes en 2006 [3] ou encore à l'introduction coûteuse d'une virgule dans une loi de 1872 établissant des taxes d'importation pour certains produits. L'intention du législateur avait été d'exonérer de taxes l'importation de "fruit plants", mais une virgule oubliée eu pour conséquence d'exonérer de taxe les "fruit, plants", ce qui résultat dans un manque à gagner considérable pour l'État. Voir The Most Expensive Typo in Legislative History

Comma washington

Dans l'interprétation du 2ème amendement à la Constitution américaine (qui garantit le droit à posséder une arme), la virgule a fait l'objet de vues divergentes de la part des tribunaux ; voir par exemple une décision d'une cour fédérale de district qui a invalidé une loi sur les armes adoptées à Washington en 2007 [4] (décision qui fut à son tour invalidée par la Cour suprême des États-Unis dans son arrêt District of Columbia v. Heller). [5]

Les reporters, éditeurs et producteurs du New York Times évitent en général la virgule d'Oxford, mais des exceptions sont parfois faites, comme le relève Phil Corbett, charge de questions de langage dans la salle de presse, lorsqu'il s'agit d'éviter des ambiguïtés:

"We do use the additional comma in cases where a sentence would be awkward or confusing without it: Choices for breakfast included oatmeal, muffins, and bacon and eggs." [6]

L'Associated Press, qui fait autorité dans le milieu des médias américains est généralement opposé à l'usage de la virgule d'Oxford.

Mais cette virgule est commune dans les livres et les publications académiques. Le Chicago Manual of Style l'utilise, tout comme Oxford University Press.

Un sondage mené en 2014 auprès de 1129 Américains a révélé que 57% des répondants étaient favorables à la virgule d'Oxford, tandis que 43% s'opposaient à son utilisation. [7]

 

Difficile, donc, de trouver un consensus sur cette épineuse question…

Comma grandpa————————-

[1] La mise en conserve, la transformation, la préservation, la congélation, le séchage, la commercialisation, l’entreposage, l’emballage pour l’envoi et la distribution de :

  • produits agricoles
  • viandes et poissons ; et

de produits périssables.

[2] A Huge Fuss Over a Little Comma
The Wall Street Journal 8 October 2013

[3] The Comma That Cost 1 Million Dollars (Canadian)
New York Times, 25 October 2006

[4] Clause and Effect
The New York Times, 16 December 2007

[5] Justices Endorse Personal Right to Own a Gun
New York Times, 27 June 2008

[6] FAQs on Style
New York Times, 23 June 2015

[7] Elitist, Superfluous, or Popular? We Polled Americans on the Oxford Comma
FiveThirtyEight, 17 June 2014

Lectures supplémentaires :
French Language beta
Does the Oxford comma exist in French? / Virgule et énumération

U.K. Health Ministry Wants No Oxford Commas. Period.
New York Times, September 15, 2022

 

" I'm sorry but refusing to use an Oxford comma isn't really grounds for divorce"
New Yorker

Un baiser au goût de paradis

 La St Valentin, qui a lieu le 14 février de chaque année, ne manque jamais d’évoquer d’amusantes anecdotes sur l’amour. L’une d’elles fut publiée il y a quelques années dans un article du Sydney Morning Herald intitulé « Lip Service ». (Voir la note linguistique ci-dessous).

L’événement qui a inspiré cet article s’est tenu à Roquemaure, un pittoresque village séparé du célèbre vignoble de Châteauneuf-du-Pape par le Rhône, dans le Gard (sud-est de la France). La Fête du Baiser, célébrée en l’honneur du saint patron des amoureux, a lieu le samedi suivant la Saint Valentin. Tout le monde se déguise en costume d’époque; vin et étreintes coulent à flot toute la journée durant.

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Le journaliste australien raconte :

« C’était ma première fois. Je n’avais jamais embrassé de nonne auparavant. Elle a rejeté sa coiffe en arrière, m’a attrapé et nos lèvres se sont rencontrées. Elle avait un goût exquis et sentait divinement bon. Elle avait le goût d’un Lirac blanc avec une touche de pâté du pays et avait l’odeur de neuf variétés de raisins. Elle n’était de toute évidence pas novice dans cette profession. En fait, elle n’était pas du tout nonne mais en avait juste l’habit. Son saint patron préféré permettait cette extravagance pour la journée. »
 

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Après avoir embrassé le journaliste surpris, la « nonne » déclama: « Aujourd’hui, vous embrasserez toutes les bonnes choses que la vie a à offrir en France : le vin, les femmes et la musique!» avant de ramasser son habit et de s’éloigner, chancelante.

La dépouille de St Valentin réside dans l’église collégiale de Roquemaure, une église qui date du XIVème siècle, et a droit à une parade chaque février à travers le village, non loin d’Avignon. Des couples visitent l’église tout au long de l’année pour renouveler leurs vœux de mariage et se jurer fidélité en face de l’imposante armoire de verre qui fait face à l’autel. 
 

 

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St Valentin fut battu à mort puis décapité en 268 par l’Empereur romain Claude II le Cruel pour avoir célébré des mariages illégaux pour des soldats romains. Valentin refusait de renier sa foi et en attente d’exécution, il rendît la vue à la fille de son geôlier. Touchée par sa foi, on dit qu’elle planta un amandier sur la voie Flaminienne, une route romaine reliant Rome à l’Adriatique. Il devînt le saint officiel des amoureux en 1496.

 

L’article « Lip Service » poursuit en citant Silvie, une historienne locale: « On s'y connaît en matière de baisers. On se fait quatre bises et de longues accolades. Une ! Deux ! Trois ! Quatre ! », cria-t-elle en faisant une démonstration sur mes joues et mes côtes. On déteste tout ces bises dans l’air. Ce "mmouah mmouah", c’est très désagréable! Les Français sont les seuls à savoir embrasser, ils en ont fait un art, l’ont étudié de manière scientifique et ont mené des expériences dessus pendant des siècles. »

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Note linguistique : « Lip service » est une expression utilisée en anglais pour décrire une personne qui dit quelque chose (dont les lèvres bougent) sans réelle intention de passer de la parole aux actes. Le Collins Dictionary donne comme définition “manifester un intérêt de pure forme pour quelque chose.” Par exemple, un homme politique peut prêter attention au besoin de réformes, en parler pour la forme, sans pour autant les mettre en œuvre. Dans le contexte du festival de baisers qui a lieu à Roquemaure, “Lip service” devient un jeu de mots.

Top 10 English words for Valentine's Day

 COMMENTAIRES :

Danielle BERTRAND:
Dire que je suis passée tout près de Roquemaure le 14 février et que j'ai raté l'occasion d'un baiser avec un moinillon !!!!! J'y songerai l'année prochaine………..

Jacquie:
Très sympa comme article – je ne savais pas tout cela

 

Débat canadien sur les langues :
note historique, linguistique, juridique

Le Débat sur les langues fut un des premiers débats de la Chambre d'assemblée du Bas-Canada (aujourd'hui, le Québec), tenu le 21 janvier 1793. À cette occasion, il fut décidé de tenir le procès-verbal de la Chambre en francais et en anglais, sans préséance de la seconde langue (pourtant langue du pouvoir britannique) sur la première.

Dans le Salon bleu de l'Assemblée nationale du Québec, on peut admirer une toile représentant le débat peinte par Charles Huot et inaugurée en 1913.

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 Le débat sur les langues:
séance de l'Assemblée législative du Bas-Canada
le 21 janvier 1793

Dès la toute première séance de la première législature, le 17 décembre 1792, un débat s'engage sur la langue d'usage au parlement. Le français, l'anglais ou les deux? Les membres de l'Assemblée se disputent d'abord quant au choix de l'orateur ou président : la majorité canadienne-française propose un unilingue francophone ; la minorité anglophone lui oppose trois candidats , arguant la nécessité de parler parfaitement la « langue du souverain ». La majorité l'emporte.

Le débat se poursuit ensuite sur la langue d'usage comme telle. Les Canadiens français préconisent l'unilinguisme français; les anglophones, l'anglais. Après débat, la chambre tranche en faveur du double usage. Le gouverneur Dorchester entérine cette motion, pourvu que les lois soient adoptées en anglais. La question sera définitivement tranchée par décret royal, en septembre 1793, l'anglais est la seule langue officielle du Parlement, le français n'ayant que valeur de traduction.

La Chambre aujourd'hui

     Charles Huot

peintre et professeur, 
          Québec, vers 1925. 
     Université d'Ottawa, CRCCF, 
          Fonds Charles-Huot      

Mise à jour


Canada CaronIl s’avère que le débat sur les langues continue jusqu'à nos jours, au sein même des juges siégeant à la Cour suprême du Canada, ainsi qu'en témoignent les deux dosiers Gilles Caron et Pierre Boutet (Appelants) contre Sa Majesté la Reine (Intimée) et le Procureur général du Canada et autres. En 2003, chacun des deux conducteurs albertains reçoit une contravention uniquement en anglais. Ils demandent un procès en français et contestent la validité des amendes parce qu'elles n'ont pas été émises dans les deux langues officielles du Canada. L'affaire se rend jusqu'en Cour suprême en 2015 et prend toute son ampleur quand l'argument au cœur de la défense risque d'invalider un Alberta jugement de 1988 donnant droit à l'Alberta et à la Saskatchewan de se déclarer unilingues anglophones. Les deux hommes prétendent que la loi et le règlement sont inconstitutionnels parce qu’ils n’ont pas été édictés en français et ils font également valoir que la Loi linguistique de l’Alberta est inopérante dans la mesure où elle abroge ce qui constitue à leur avis une obligation constitutionnelle incombant à l’Alberta, à savoir celle d’édicter, d’imprimer et de publier ses lois et règlements en français et en anglais. 

Leur argument  s’appuie sur la prémisse que la promesse faite par le Parlement en 1867 (l’«Adresse de 1867»), selon laquelle il respectera les « droits acquis de toute Corporation, Compagnie ou Individu » dans les territoires de l’Ouest, concerne le bilinguisme législatif et que cette promesse est devenue un droit constitutionnel de par l’annexion de l’Adresse de 1867 au Décret de 1870, qui est inscrit dans la Constitution du Canada.
 

Arrêt

 

Cour-supremeLes pourvois sont rejetés par la majorité de juges. Selon eux, la Constitution n’oblige pas l’Alberta à édicter, à imprimer et à publier ses lois et règlements en français et en anglais. La thèse de C et de B ne respecte pas le texte, le contexte, ni l’objet des documents qu’ils invoquent et doit donc être rejetée. En l’absence d’une garantie constitutionnelle consacrée de bilinguisme législatif, les provinces ont le pouvoir de décider la langue ou les langues qu’elles utiliseront pour légiférer. Manifestement, une province peut choisir d’édicter ses lois et règlements en français et en anglais. Toutefois, on ne peut tout simplement pas inférer qu’une garantie de bilinguisme législatif existe et l’emporte sur cette compétence provinciale exclusive sans éléments de preuve textuels et contextuels clairs en ce sens.

Les droits linguistiques ont toujours été conférés de manière expresse, et ce dès le début de l’histoire constitutionnelle du Canada. Les termes « droits acquis » ou « droits légaux » n’ont jamais servi à conférer des droits linguistiques. Les termes « droits acquis » qui figurent dans l’Adresse de 1867 n’étayent pas la thèse de l’existence d’une garantie constitutionnelle de bilinguisme législatif en Alberta. Les garanties en matière de droits linguistiques étaient claires et explicites à l’époque. Le législateur canadien savait comment garantir des droits linguistiques et c’est ce qu’il a fait dans la Loi constitutionnelle de 1867 et la Loi de 1870 sur le Manitoba au moyen de dispositions très similaires et on ne peut plus claires. L’absence totale d’un libellé similaire dans l’Adresse de 1867 ou le Décret de 1870, adoptés à la même époque, affaiblit sérieusement l’argument de C et de B selon lequel les expressions « droits acquis » ou « droits légaux » devraient être interprétées de façon à englober les droits linguistiques.

Trois juges dissidents du banc, dont deux Québécois,  s’opposent à cette conclusion.

À leur opinion, l’Alberta a une obligation constitutionnelle d’édicter, d’imprimer et de publier ses lois et règlements en français et en anglais, et ce parce que l’entente historique conclue entre le gouvernement canadien et la population de la Terre de Rupert et du Territoire du Nord-Ouest contenait une promesse de protéger le bilinguisme législatif. Cette entente a été constitutionnalisée par le truchement de l’Adresse de 1867, aux termes de laquelle, advenant le consentement de la Grande-Bretagne au transfert des territoires, le Canada pourvoirait à ce que les « droits acquis » de tout individu de ces régions soient protégés.

La valeur constitutionnelle de l’Adresse de 1867 est à nouveau confirmée à l’époque moderne par le fait de son annexion au Décret de 1870, un document constitutionnel suivant la Loi constitutionnelle de 1982, et l’annexe de cette dernière. Par conséquent, il faut appliquer les principes d’interprétation constitutionnelle à l’Adresse de 1867 pour déterminer la signification du terme « droits acquis ». Correctement interprété, le compromis constitutionnel à la source de la promesse de respecter les « droits acquis » vise le bilinguisme législatif. 

Bref, selon la minorité du banc, le dossier historique démontre clairement l’existence d’une entente qui protégeait le bilinguisme législatif dans l’ensemble des territoires annexés. Cette entente a été constitutionnalisée dans le Décret de 1870— auquel l’Adresse de 1867 est annexée —, comme le confirment les événements de l’époque.

Restons à l'écoute.

Jonathan G. (à la suite d'une visite au Canada)

Source:  ameriquefrancaise.org

Observatoire international des droits linguistqies

 

Lecture supplémentaire

Site d l'améngement linguistique au Canada (SALIC)

BULLETIN – Bibliotèque de l'Assemblée Nationale
Volume 37, Numero 1, Québec, juin 2008

Les droits linguistiques au Canada, 3e édition
Michel  Bastarache, Michel Doucet

À la rencontre des chiffres et des lettres : l’étude quantitative du changement linguistique


Basile RousselNous sommes ravis d'accueillir notre nouveau contributeur,
Basile Roussel, doctorant en linguistique et assistant de recherche au laboratoire de sociolinguistique de l'Université d'Ottawa. Sous la direction de la professeure Shana Poplack, ses recherches portent sur l'étude des processus de variation et de changement linguistique en français acadien parlé dans les provinces maritimes du Canada. Parallèlement à cela, il s'intéresse au développement des normes prescriptives et des idéologies vis-à-vis le français dit standard.

 

Les parlers vernaculaires représentent depuis toujours une cible très attrayante pour les instances normatives et les médias, surtout lorsque les formes déviant de ce qui est considéré le standard sont nombreuses et pointées du doigt. À titre d'exemple, plusieurs estiment que le français parlé au Canada a beaucoup changé avec les années, soit par la coupure avec les métropoles européennes, soit par le contact à long terme avec la langue majoritaire, c'est-à-dire l'anglais, ou les deux. Ainsi, nombreux sont ceux qui s'inquiètent de la « qualité » du français canadien contemporain. Plusieurs questions s'imposent : Est-il vrai que le français a changé en sol canadien? Dans le cas échéant, quelles sont les manifestations de ce changement? Le français parlé en France est-il vraiment plus « pur » que celui parlé au Canada?

 

Depuis plus de 30 ans, les recherches menées au laboratoire de sociolinguistique de l'Université d'Ottawa, sous la direction de la professeure Shana Poplack, ont eu pour mission d'adresser ces questions sous un angle scientifique.

  Shana Poplack

La professeure Shana Poplack et son equipe,
departément de sociolinguistique de l'Université d'Ottawa

 

« post-truth » – le mot de l’année choisi par le Dictionnaire d’Oxford

Post-truth 1

La « post-vérité » s'impose comme le mot international de l'année

D'après The Times(Londres) 16 novembre 2016,
traduction Jean Leclercq

 

Il semble que la vérité blesse. Elle blesse tant qu'elle est lourdement condamnée à l'oubli.

Les lexicographes du Dictionnaire d'Oxford estiment que vu le nombre de ceux qui se considèrent à l'heure de la politique de la post-truth, ils se devaient d'en faire mot international de l'année.