Nous sommes ravis d'accueillir notre nouveau contributeur, Basile Roussel, doctorant en linguistique et assistant de recherche au laboratoire de sociolinguistique de l'Université d'Ottawa. Sous la direction de la professeure Shana Poplack, ses recherches portent sur l'étude des processus de variation et de changement linguistique en français acadien parlé dans les provinces maritimes du Canada. Parallèlement à cela, il s'intéresse au développement des normes prescriptives et des idéologies vis-à-vis le français dit standard.
Les parlers vernaculaires représentent depuis toujours une cible très attrayante pour les instances normatives et les médias, surtout lorsque les formes déviant de ce qui est considéré le standard sont nombreuses et pointées du doigt. À titre d'exemple, plusieurs estiment que le français parlé au Canada a beaucoup changé avec les années, soit par la coupure avec les métropoles européennes, soit par le contact à long terme avec la langue majoritaire, c'est-à-dire l'anglais, ou les deux. Ainsi, nombreux sont ceux qui s'inquiètent de la « qualité » du français canadien contemporain. Plusieurs questions s'imposent : Est-il vrai que le français a changé en sol canadien? Dans le cas échéant, quelles sont les manifestations de ce changement? Le français parlé en France est-il vraiment plus « pur » que celui parlé au Canada?
Depuis plus de 30 ans, les recherches menées au laboratoire de sociolinguistique de l'Université d'Ottawa, sous la direction de la professeure Shana Poplack, ont eu pour mission d'adresser ces questions sous un angle scientifique.
La professeure Shana Poplack et son equipe,
departément de sociolinguistique de l'Université d'Ottawa
De prime abord, ces recherches révèlent que plusieurs attestations du changement ne sont en réalité que des manifestations de la variabilité inhérente retrouvée dans tout discours oral. Cette variabilité implique plusieurs façons (variantes) d'exprimer une même réalité (une variable); par exemple, l'alternance entre un futur fléchi (1a) et un futur périphrastique (1b). Ces variantes illustrées en (1) sont tirées d'un des corpus de parler spontané abrité au laboratoire de sociolinguistique (le Corpus de français parlé à Ottawa-Hull [Poplack 1989]). Les codes entre parenthèses représentent le corpus, le locuteur et la ligne correspondante dans les transcriptions textuelles des enregistrements audio.
(1) a. L'enfant connaîtra pas la différence plus tard. (OH.120.1251)
b. Ben demain, tu vas aller au bingo, tu vas gagner. (OH.065.2301)
Ce choix entre plusieurs formes pour exprimer la même chose, comme celles en (1), n'est pas libre mais est plutôt structuré par des conditions linguistiques (c.-à-d. reliées à la structure de la langue) et sociales (c.-à-d. reliées à la structure de la société) qui n'ont rien à voir avec les règles du standard. En l'occurrence, il a été démontré que depuis au moins un siècle, les locuteurs ont tendance à choisir le futur fléchi (1a) contre le futur périphrastique (1b) lorsque cette variante se trouve dans une structure négative; une condition implicite qui est partagé par toute la communauté d'usage ('speech community') et qui est passée inaperçue dans les grammaires standard.
L'étape charnière du travail colossal entrepris dans ce laboratoire a été de recueillir des données pouvant adresser parfaitement ces conditions. Ce laboratoire est aujourd'hui dépositaire d'une vingtaine de corpus dont trois d'entre eux sont uniques en ceci qu'ils représentent le français canadien parlé sur un laps de temps de 150 ans. Le plus ancien, les Récits du français québécois d'autrefois (Poplack et St-Amand, 2007), comprend des enregistrements de locuteurs québécois nés entre 1846 et 1895. Ces données constituent une source indispensable afin de reconstruire le français canadien parlé à un stade antérieur, avant même que le contact intense avec l'anglais ne s'impose. Le Corpus du français parlé à Ottawa-Hull représente 120 locuteurs nés entre 1893 et 1965. Ce corpus rend également compte du discours bilingue où les locuteurs alternent, à des degrés variables, entre le français et l'anglais. Le plus récent, le Corpus du français en contexte : milieux scolaire et social (Poplack et Bourdages, 2005) réunit des propos de 190 élèves et enseignants francophones nés entre 1946 et 1994. À eux trois, ces corpus témoignent en plusieurs millions de mots de la trajectoire diachronique du français québecois; des outils indispensables et uniques pour adresser scientifiquement les questions reliées au changement linguistique. Signalons également qu'un autre corpus, le Répertoire historique des grammaires du français (Poplack et al., 2015), synthétise les injonctions normatives de plus de 160 grammaires prescriptives du français publiées entre 1530 et 1998, permettant entre autres de vérifier à quel point ce qui est prescrit correspond à l'usage qu'en font les locuteurs.
À ce jour, plus d'une vingtaine de variables ont été étudiées par les membres de ce laboratoire afin d'identifier, dater et documenter les mécanismes du changement linguistique. En guise d'exemple, prenons le cas de l'alternance entre le subjonctif (4a) et l'indicatif (4b) dans le même contexte :
(4) a. Tu sais, tu aimerais mieux qu'ils soient pas là. (OH.025.608
b. Tu aimerais qu'il guérit ta paralysie, parce je suis paralysée dans le
visage. (OH.044.1554)
Quel est le « bon usage » de ces variantes? Poplack et ses collègues (2013) ont commencé par faire un survol au sein de leur corpus de grammaires du français publiées entre 1530 et 1999. Au lieu de trouver un ensemble de règles clair et cohérent, ces auteures ont plutôt découvert l'inverse : les grammairiens ont prescrit pas moins de 304 gouverneurs verbaux (dont la plupart ne sont apparus qu'une seule fois) qui « exigeraient » le subjonctif (tels qu'après des verbes comme ordonner et craindre), ainsi que 76 sens différents (tels que la modestie et la surprise)! Il est donc impossible de cerner l'usage « standard » du subjonctif en se fiant sur ce que prescrivent les grammaires.
À l'oral, le scénario est tout autre. Une série d'analyses menée sur les 150 ans de données orales du laboratoire ont démontré que les locuteurs du français canadien ont toujours sélectionné le subjonctif non pas pour des raisons sémantiques, mais plutôt selon l'identité lexicale du gouverneur. Étonnamment, il n'y a que trois gouverneurs, soit falloir, vouloir et aimer, qui favorisent la sélection du subjonctif dans le discours oral. Cette « règle » implicite opère depuis au moins le XIXe siècle à l'oral et n'a rien à voir avec ce qui a été prescrit par les instances normatives. Il convient de préciser que la thèse de doctorat d'une de mes collègues au laboratoire (Kastronic, 2016) a récemment démontré que les locuteurs du français en France utilisent le subjonctif selon les mêmes conditions qu'en français canadien. Ce résultat est pour le moins surprenant étant donné que dans l'imaginaire collectif, le « français de France » ne participerait pas aux changements supposément établis en sol canadien. Cette recherche sur l'usage du subjonctif, tout comme celles menées sur plusieurs autres variables, nous permet de nous repositionner sur l'idée de la « norme ». Les normes prescrites par les grammaires ne se manifestent à peine dans le discours oral; les locuteurs utilisant plutôt les normes dictées par les membres de leur propre communauté.
Passons maintenant au contact avec l'anglais. Plusieurs prétendent que l'utilisation d'une préposition échouée en fin de phrase (5a), forme proscrite en français standard, résulte d'un changement dû au contact avec l'anglais étant donné que les prépositions se trouvent en fin de phrase plus de 99% du temps dans cette langue (5b).
(5) a. J'avais pas personne à parler avec. (OH.013.1964)
b. And this is the guy I've always had a crush on. (QEC.301.1372)
Cependant, après avoir comparé le comportement des prepositions échouées en anglais et en français, il a été démontré que les deux langues obéissent à un ensemble de règles qui ne sont pas du tout les mêmes. Qui plus est, il faut savoir qu'une forme semblable, connue sous le nom de préposition orpheline, est tout à fait acceptable en français standard (6).
(6) Oui mais, il veut pas payer pour. (OH.013.260)
Les prépositions orphelines constituent donc un excellent point de comparaison pour tester si les prépositions échouées résultent de la convergence à l'anglais. Si c'était bel et bien le cas, on s'attendrait à ce que les prépositions échouées (<anglais) et celles orphelines (<français) se comportent différemment. Or, une série d'analyses a démontré que les prépositions échouées (5a) et les prépositions orphelines (6) obéissent aux mêmes conditions linguistiques (telles que l'identité lexicale de la préposition). Ces conditions diffèrent en tout points de celles opératoires en anglais. Qui plus est, les prépositions échouées ont été attestées depuis le 19e siècle (corpus Récits du français québécois d'autrefois), ce qui prouve qu'elles étaient utilisées à un stade antérieur au contact avec l'anglais. Pour résumer, cette étude a démontré que les prépositions échouées du français, longtemps associées au changement dû au contact avec l'anglais, ne sont nullement dû à cette cause, mais au contraire, se comportent selon des règles qui sont propres à la structure du français parlé.
Pour conclure, il va sans dire que les méthodes empiriques développées au laboratoire de sociolinguistique de l'Université d'Ottawa ont su apporter une approche novatrice à l'étude de la variabilité et du changement linguistique. De prime abord, ces méthodes nous ont permis de mieux comprendre l'une des propriétés fondamentales de l'oral qui est rarement soulignée par les grammaires standard, soit sa variabilité inhérente. Ces diverses façons d'exprimer une même réalité sont dictées par la communauté d'usage et n'ont rien à voir avec les règles du standard. L'accès à cette variabilité est largement tributaire des corpus de parler spontané en ce qu'ils représentent le discours oral dans sa manifestation la plus représentative. Des comparaisons effectuées entre le français canadien et le français parlé en France ont d'ailleurs démontré qu'ils partagent un même ensemble de règles implicites, ce qui remet en question l'idée que le français de France est plus prestigieux. De plus, après avoir contextualité de façons appropriées les phénomènes grammaticaux souvent qualifiés comme étant le fruit du contact avec l'anglais, il s'est avéré qu'ils opèrent selon des règles propres à la structure du français. Ainsi, ces méthodes représentent des conditions sine qua non pour faire taire les stéréotypes sociaux sur la langue, comme quoi les chiffres peuvent être aussi verbaux que les lettres.
RÉFÉRENCES
Kastronic, L. (2016). A comparative variationist approach to morphosyntactic variation in
contemporary Hexagonal and Québec French. Thèse de doctorat, Université d'Ottawa.
Poplack, S. (1989). The care and handling of a mega-corpus. Dans Fasold, R. et Schiffrin, D.
(dir.), Language change and variation, 411-451. Amsterdam: Benjamins.
Poplack, S. et Bourdages, J. S. (2005). Corpus du français en contexte : milieux scolaire et
social. Université d'Ottawa. Subvention de recherche du Conseil de recherches en sciences humaines du Canada, #410-2005-2108.
Poplack, S. et St-Amand, A. (2007). A real-time window on 19th-century vernacular French: The
Récits du français québécois d'autrefois. Language in Society 36:707-734.
Poplack, S., Lealess, A. et Dion, N. (2013). The evolving grammar of the subjunctive. Probus,
25(1) (Special 25th anniversary issue): 139-195.
Poplack, S., Jarmasz, L.-G., Dion, N. et Rosen, N. (2015). Searching for « Standard French »:
the construction and mining of the Recueil historique des grammaires du français. Journal of Historical Sociolinguistics 1, 1: 13-56.
Site web du laboratoire : http://www.sociolinguistics.uottawa.ca/thelab.html
Liste exhaustive des publications de Shana Poplack : http://www.sociolinguistics.uottawa.ca/shanapoplack/francais/pubs/allpubs.html
Si vous avez des questions et/ou commentaires, n'hésitez pas à m'écrire : basile.roussel@uottawa.ca