" What's in a name? that which we call a rose By any other name would smell as sweet. "
« Qu'y a-t-il dans un nom ? Ce que nous appelons rose Par n'importe quel autre nom sentirait aussi bon. »
– William Shakespeare. Roméo and Juliette, acte II, scène 2.
Reportage de votre blogueur ambulant, en direct de Jérusalem.
Après être arrivé ici de Los Angeles, j'ai voulu tirer les choses au clair et consacrer quelques lignes au terme anglais Jerusalem artichoke, également connu sous les noms de sunroot, sunchoke et earth apple. En français, c'est le topinambour (synonymes : crompire, soleil vivace, poire de terre, truffe ou artichaut du Canada). Pour les botanistes, c'est un hélianthe tubéreux, Helianthus tuberosu, en latin [1]. Une première constatation : il n'y a nulle part ici de Jerusalem artichoke, vu qu’un topinambour n’est pas un artichoke et ne vient pas de Jérusalem. Seul point commun entre les deux plantes : elles appartiennent à la famille des marguerites !
artichaut (FR.), artichoke (ENG.)
topinambour (FR.), Jerusalem artichoke (ENG.)
Pour démêler cette énigme, je propose de revenir sur l’historique du topinambour qui est originaire d'Amérique du Nord (États-Unis et Canada). L'explorateur anglais Walter Raleigh le découvre en 1585 en Virginie et Samuel de Champlain, navigateur, soldat, explorateur, géographe et chroniqueur français, l'observe au Cap Cod, en 1605. Parti de La Rochelle en 1606, l'avocat, écrivain et voyageur Marc Lescarbot accompagne Poutrincourt en Acadie où il participe à la fondation de la colonie de Port-Royal. Samuel de Champlain lui fait découvrir le nouveau légume que Lescarbot ramène en France, en 1607. Dans le Traité des aliments de Louis Lémery (1702), on le désigne sous le nom de poire de terre.
Pendant la guerre de 1939-1945, la consommation du topinambour (légume qui échappait aux réquisitions de l'armée allemande), souvent mal cuit, sans matière grasse, a laissé de mauvais souvenirs dans les pays occupés. À cette époque, la consommation du topinambour, comme celle du rutabaga, a considérablement augmenté, avant de s'effondrer avec la fin du rationnement. C'est la « nouvelle cuisine » qui, au même titre que le panais et d'autres raves, l'a récemment réhabilité.
Mais, pour revenir à la question initiale de son étymologie, c’est aux États-Unis que des immigrants italiens, selon une certaine thèse, l'ont considéré à tort comme un tournesol (girasole en italien), d’où la déformation en « Jerusalem ». Mais quel rapport peut-il bien exister entre le topinambour et l’artichaut ? Explication : le goût du tubercule (qui pousse sur le rhizome enfoui dans la terre) est celui de l’artichaut – caractéristique que Samuel de Champlain soulignait déjà lorsqu'il expédia les premiers échantillons en France.
Selon une autre thèse, les Pèlerins, qui ont quitté l’Angleterre pour s’installer en Amérique, entendaient bien fonder une « Jérusalem céleste dans les solitudes du Nouveau monde ». Quand le topinambour, découvert en Amérique, a été ramené en Angleterre, il a pris le nom de « Jerusalem artichoke ».
Donc, que l’on impute aux Anglais ou aux Italiens la confusion qui en résulta, la seule certitude qui soit c'est que, par suite des caprices de la religion, de l’histoire, de la géographie et de la linguistique, l’appellation Jerusalem artichoke (artichaut de Jérusalem) [2] est doublement erronée.
Il reste à s'interroger sur l’origine du mot français topinambour (qui a été adopté en anglais comme synonyme de Jerusalem artichoke). Selon Wiktionnaire, ce mot résulte de la francisation du nom d’un groupe de tribus du Brésil, les Tupinamba. Des membres de cette ethnie ayant été amenés à Paris et montrés comme curiosité, en 1613, le grand naturaliste Linné crut à l’origine brésilienne de la plante, introduite en France à peu près à la même époque.
N'ayant pas trouvé de Jerusalem artichokes ici à Jérusalem, je pense continuer jusqu'à Paris, où j'aurai peut-être davantage de chances de trouver des French fries. (Voir notre article : French fries).
[1] Originaire d'Amérique du Nord, le topinambour développe des tubercules charnus bosselés, au goût prononcé d'artichaut. Le Truffaut, Encyclopédie pratique illustrée du jardin. Paris, Larousse, 2005, p.703.
[2] Notons que, parmi les nombreux synonymes de topinambour, le Grand Larousse encyclopédique donne« artichaut du Canada ou de Jérusalem » (tome dixième, p. 382).
Nous souhaitons la bienvenue à notre collaboratrice américaine,Donna Scott. Donna et son mari habitent Los Angeles (Californie) où elle écrit des nouvelles et des essais. Son intérêt pour la France et sa langue naquit lorsqu'elle commença à étudier le français dans le système scolaire new yorkais, à l'âge de 13 ans. Toutefois, elle ne put jamais concrétiser son rêve d'aller vivre et étudier en France. Au fil des ans, elle a passé des vacances en France, toujours soucieuse de s'imprégner d'une diversité culturelle en constante évolution, mais demeurant partout fière de son passé. Chaque année le couple loue un appartement à Paris pendant un mois, explorant avidement les réalités culinaires, artistiques et sociétales de la ville.
Dans le passé Donna a rédigé pour ce blog des analyses de livres écrits en anglais, comme "The Life before Us (Madame Rosa)" de Romain Gary et "An Officer and a Spy" de Richard Harris, – sur l’affaire Dreyfus. Cette fois-ci Donna a bien voulu analyser deux films diffusés àLos Angeles au même temps – The Wife et Colette -, ayant un thème commun.
Nous sommes également heureux de recevoir, une fois encore, l'aide précieuse de notre collaboratrice fidèle, Michèle Druon, qui a bien voulu traduire la recension redigée par Donna Scott. Michèle est professeur émérite à la California State University, Fullerton, où elle a enseigné la langue, la culture et la littérature françaises. Mme Druon a fait ses études universitaires d'anglais (spécialisation : Littérature & Culture Américaine, Licence) à l'Université d'Amiens, et en Lettres modernes, (Licence, mention très bien), à l'université d'Aix-en-Provence. Elle a obtenu son Doctorat en Littérature française à l'University of California at Los Angeles (spécialisations: le Nouveau roman; Théorie et critique littéraire contemporaine; philosophies post-modernes).
Michèle a publié des articles en français et en anglais dans de nombreuses revues littéraires universitaires et philosophiques (French Review, Stanford French Review, L'Esprit Créateur, Problems in Contemporary Philosophy), ainsi que dans des livres publiés aux États-Unis, en France et au Japon.
Michèle a aimablement trouvé le temps, parmi ces multiples activites litteraires, de traduire l'analyse qui suit.
RECENSION
Les deux mots : « épouse dévouée » sont depuis longtemps un cliché culturel, et sont devenus indissociables l’un de l’autre. L’art peut constituer un outil utile pour élucider cette expression qui reflète un contexte culturel spécifique au moment de son émergence. Traditionnellement, le rôle d’épouse dévouée consiste à être maitresse de maison, ce qui permet au mari de se livrer librement aux quelconques affaires qui sont censées être l’affaire de l’homme dans le monde. La tradition considère qu’une femme qui crée un contexte domestique harmonieux afin que son mari puisse s’épanouir est le sommet de la perfection pour une épouse et l’aboutissement de son rôle dans un heureux mariage.
Deux films récemment sortis: Colette (inspiré par la célèbre écrivaine française Sidonie-Gabrielle Colette) et The Wife (basé sur le roman du même titre de Meg Wolitzer (2003)) traitent d’un sujet analogue, tout à fait dans l’air du temps : des femmes mariées à des écrivains renommés se révèlent posséder plus de talent littéraire que leur rustre, égoïste et narcissique époux : Henry Gauthier-Villars, ou Willy de son nom-de-plume dans le cas de Colette, et Joe Castleman dans le cas de Joan Castleman. Crucialement les deux films, comme le roman, portent sur le même contrat secret entre mari et femme : chacune des deux femmes présentées dans Colette et The Wife ont écrit des livres à succès publiés sous le nom de leur mari. Ce contrat, qui d’abord cimente leur union, finira par la pourrir et la mener à la ruine. Les deux films, comme le livre, partent du point de vue des épouses, et éclairent leur décision initiale d’être complices de la tromperie littéraire de leur mari – jusqu’à ce que cela leur devienne impossible.
Le film, Colette, chronique du mariage de celle-ci avec Willy, est d’abord un plaisir visuel par la splendeur de ses décors et costumes de la Belle Époque. Keira Knightley déploie juste le bon mélange d’innocence et d’impétuosité pour que son parcours et son mûrissement, en si peu de temps, soient crédibles. Colette n’avait que 20 ans lorsqu’elle s’est mariée avec Willy, qui en avait 34, et il se sont séparés juste 13 ans plus tard. Le mariage change peu les choses pour Willy : il continue d’avoir des liaisons, continue d’aboyer ses idées à une série de prête-plume qui produisent histoires et articles publiés sous son nom. Son accommodement au mariage consiste à se faire accompagner de Colette dans les salons d’écrivains, artistes et intellectuels qu’il adore fréquenter, et d’encourager sa femme à faire partie de son écurie d’écrivains. Quand elle commence à s’éprendre d’une série de femmes avec qui elle a des liaisons, Willy déclare son approbation parce qu’il juge inoffensifs ces badinages avec le même sexe, et parce qu’ils représentent un merveilleux matériau pour les livres qu’il l’encourage à écrire.
Le film, comme les romans de Claudine qui vont suivre, est essentiellement l’histoire d’un apprentissage. Telle l’un des prête-plume de Willy, Colette est amenée à produire en série des romans dont tout le crédit est accordé à son mari. Pour vaincre sa réticence initiale à écrire, Willy l’enferme dans sa chambre dans une maison de campagne qu’il a achetée pour lui faire plaisir et l’éloigner des distractions de Paris. Les quelques courtes scènes où nous voyons Colette dans l’acte d‘écrire et l’entendons en voix off nous font mieux comprendre pourquoi ses histoires sont devenues un tel phénomène. Nous suivons le parcours de Colette tandis qu’elle se transforme en vraie libertine en prenant des amants des deux sexes, jusqu’au moment où elle quitte finalement son mari égoïste et volage après qu’il lui eut refusé de partager publiquement le crédit de ses œuvres. Dominic West, dans le rôle de Willy, incarne parfaitement le personnage charmeur et plus grand que nature qui avait d’abord attiré Colette, aussi bien que ce qui la répugne ultimement. Et le prix à payer pour un comportement féminin si peu traditionnel ? Un grand succès pour Colette et la consécration publique de son vivant. Le personnage complexe recréé par Keira Knightley nous donne envie de suivre plus longuement le cheminement de la femme extraordinaire qu’était Colette.
Le film de Jane Anderson, The Wife, condense considérablement notre découverte de Joan Castleman en omettant son rôle dan,s la production des romans de son mari, jusqu’au moment où le secret en est pleinement révélé dans une scène hautement dramatique où l’altercation verbale entre Joan et Joe atteint des sommets dignes de George et Martha dans Qui a peur de Virginia Woolf. Les spectateurs les plus avisés auront probablement percé ce secret bien avant cette scène.
Comme dans le livre de Wolitzer, le film nous fait d’abord découvrir Joan au moment où elle a déjà accumulé 40 ans de désillusions, de rage et de ressentiment, et nous révèle très peu du personnage avant cela. Glenn Close rend brillamment le personnage à travers son visage et son corps, appuyée par des close-ups claustrophobiques qui permettent de mieux observer chaque tressaillement facial, chaque serrement de lèvres ou plissement des yeux. [1] Hormis quelques courtes scènes qui nous présentent Joan et Joe plus jeunes, le film se passe essentiellement après des décades de compromis et d’accommodements. La version filmée nous montre que cette situation avait débuté pour Joan comme un moyen de faire réussir son mari, aspirant romancier fragile et peu doué : meilleure écrivaine que lui, elle s’était offerte à « arranger » son misérable manuscrit.
Le livre qui en résulte connait un énorme succès, et c’est ainsi que commence le marché qui les amènera des décades plus tard à Stockholm, en Suède, pour l’acceptation du prix Nobel de littérature par Joe. Joan a mis ainsi son propre talent à l’écart, précocement découragée par une écrivaine lessivée qui l’avait assurée de l’impossibilité pour une femme d’appartenir au club exclusivement masculin des écrivains publiés. Pour la plupart du reste du film, nous voyons Joan, femme parfaitement dévouée à son génie de mari, prendre soin de chaque petit détail de son confort et bien-être. Son rôle consiste à abandonner sa propre carrière et à consacrer ses efforts à la construction de l’icône littéraire que son mari aspire à devenir
La plupart du film se passe dans le présent, à Stockholm, pour la cérémonie de remise du Prix Nobel de Joe. Le Nobel signifie pour Joan le pinacle dévastateur du manque de reconnaissance dont elle est victime, ce qui scelle le sort de son mariage. Elle ne peut plus porter le poids de son « grand bébé », comme elle l’appelle. Le personnage de Joe, joué par Jonathan Price, cumule les comportements exaspérants, scène après scène, durant leur court séjour à Stockholm, ce qui illustre le fardeau supporté par Joan 40 années durant. Et comme le film ne nous révèle pas en quoi Joe a pu l’attirer lors de leurs premières années ensemble, le comportement de celui-ci finit par nous épuiser autant qu’elle finit par l’être quand elle déclare son indépendance à la fin du film. Son refus dans le film d’être perçue comme victime ne correspond pas à ma propre impression. Un autre procédé dramatique qui n’a pas marché pour moi est le personnage du fils, mis en avant-plan dans le film dans une intrigue surdéveloppée qui rappelle l’histoire-cliché du fils ignoré et inapprécié qui cherche en vain l’approbation d’un père célèbre.
Même en fonction des standards actuels, Colette sort du lot. On n’avait pas trompé Joan Castleman sur la difficulté de poursuivre une carrière littéraire dans les années 50. Il y a très peu d’icônes féminines en littérature, fait regrettable qui a un peu changé mais qui est encore apparent dans la répartition des prix Nobels en littérature depuis leur création originelle; des 114 lauréats du prix Nobel en littérature, seuls 14 ont été accordés à des femmes. Le Prix Pulitzer révèle des statistiques encore plus frappantes: entre les années 2000 et 2015, la majorité des lauréats étaient des auteurs masculins qui écrivaient sur des personnages masculins. Aucun des 15 livres qui ont gagné le prix n’a été écrit entièrement par le point de vue d’une femme ou d’une fille. Le Prix Goncourt, le plus prestigieux des prix littéraires français, établi 2 ans après le Nobel, a été accordé aux hommes 89% du temps, et n’a récompensé sa première écrivaine qu’en 1944.
[1] Le 7 janvier 2019 Glen Close a remporté le prix Golden Globes decerné à la meilleure comédienne de l’année 2018 pour son rôle dans « The Wife ».
Notre linguiste du mois de septembre 2016, le professeur Jean-Marc Dewaele (revêtu ici des attributs de son magistère), a quitté son poste de Rédacteur de l'International Journal of Bilingual Education and Bilingualism à la fin de décembre 2018, pour succéder à John Edwards à la rédaction du Journal of Multilingual and Multicultural Development. Nous lui souhaitons le plus grand succès dans ses nouvelles fonctions.
Reflets des bouleversements politiques actuels et de l'importance de la culture populaire, fam, nothingburger et idiocracy sont parmi les derniers mots ajoutés à l'English Oxford Dictionary.
Le dictionnaire, mis à jour quatre fois par an, a publié une liste de près de 350 nouveaux mots de langue anglaise.
Apparu pour la première fois au 16ème siècle, fam, abréviation de famille, est plus communément utilisé de manière argotique à partir des années 1990, principalement dans le hip-hop américain. Rapidement, son sens s'est élargi pour englober les membres d'un groupe et amis proches. Il peut à la fois désigner un individu et des groupes de personnes. L'OED affirme que le mot est plus couramment utilisé en Grande-Bretagne, en particulier à Londres. Fam apparaît par exemple dans les paroles de chanteurs de rap et de grime londoniens tels que Shakka, Stormzy et Lethal Bizzle.
Nothingburger, utilisé pour la première fois par un chroniqueur people hollywoodien en 1953, est un terme souvent repris en politique ou dans la presse pour désigner quelque chose qui semble important à première vue mais n'a en réalité aucune substance.
L'OED note également un changement dans notre manière de parler de cinéma, notamment pour décrire des jeux d'acteurs et des choix de réalisation particuliers. Apparaissent ainsi les adjectifs bergmanesque et spielbergian, faisant référence au jeu d'actrice d'Ingrid Bergman et au style de réalisation de Steven Spielberg. Tarantinoesque, terme renvoyant au travail de Quentin Tarantino, a été utilisé pour la première fois en 1994 après la sortie de Pulp Fiction. Il décrit notamment l’utilisation par le réalisateur de violences graphiques et stylisées, de dialogues corrosifs et d’intrigues sinueuses.
Quentin Tarantino
Steven Spielberg
Ingmar Bergman
Entre autres ajouts notables, on peut citer alt-right, abréviation de alternative right (que l'on peut traduire par droite alternative, terme désignant la frange la plus virulente de l'extrême droite américaine). Idiocracy (idiocratie en français) décrit une société d'idiots gouvernée par des idiots, ou un gouvernement de personnes considérées comme stupides ou ignorantes.
L'article qui suit a été traduit par notre contributrice, Audrey Pouligny, à partir d'un article qui est paru recemment dans Wall Street Journal.Audrey est une juriste qui traduit de l’anglais vers le français en mettant au service de ses clients sa connaissance approfondie du droit civil et de la common law. Elle est admise au Barreau de Paris et bénéficie d’une expérience en contentieux, tant en France qu’aux Etats-Unis, dans des domaines de droit variés. Audrey est membre de la Northern California Translators Association (NCTA) et de la American Translators Association (ATA). Quand Audrey ne traduit pas, on peut la trouver dans un studio de danse en train de prendre un cours.
À l'heure où le Royaume-Uni négocie dans la perspective de quitter l'Union Européenne au printemps prochain, le Président français Emmanuel Macron suggère de faire du français la lingua franca de l'UE en lieu et place de l'anglais.
Cependant, remplacer l'anglais ne sera pas chose aisée pour le futur bloc des 27 pays de l'UE. De ses 24 langues officielles, il en résulte 552 combinaisons de traduction, aboutissant ainsi à un nombre très élevé et très peu commode, exigeant de fait un raccourci. Selon les statistiques officielles, l'anglais est de loin la première langue enseignée dans les pays appartenant à l'UE. Pour plus de 80 % des élèves du primaire et plus de 95 % des élèves du secondaire, l'apprentissage de l'anglais devance toute autre langue. Et pourtant, le Brexit est synonyme de rétrogradation pour l'anglais. Aujourd'hui, l'anglais est la langue officielle de 12,8% des 511 millions d'habitants de l'Union. Après le départ de la Grande-Bretagne, l'anglais ne sera plus que la langue officielle de deux pays au sein de l'Union : l'Irlande et Malte.
La Présidente lituanienne Dalia Grybauskaite a déclaré que toute décision concernant le régime linguistique de l'Union ne saurait être « dissociée » de la réalité. « L'anglais est la langue la plus usitée afin de communiquer au sein de l’Union et les gens continueront à l'utiliser, d'autant plus qu'il s'agit de l’une des langues officielles de l'Irlande et de Malte. »
Un défi somme toute plus modeste, mais peut-être pas moins colossal pour autant, consisterait en l'amélioration de l'utilisation de l'anglais au sein de l'UE. Le principal organisme de traduction de l'Union Européenne déclare que 81 % des documents de l'Union sont rédigés en anglais, 5 % en français, 2 % en allemand, et le reste dans les 21 autres langues. Pourtant, seulement 2,8% du personnel de l'UE est britannique. Ce déséquilibre a incité le traducteur anglais Jeremy Gardner à rédiger un guide de mots et de phrases fréquemment utilisés à mauvais escient. Ce dernier explique que beaucoup de formulations étranges sont le résultat de traductions du français faites à moitié.
Le président de la Commission Européenne, Jean-Claude Juncker, originaire du Luxembourg, s'exprime fréquemment en public tant en français qu'en allemand. Ce dernier s'avère être un allié du Président Macron dans sa bataille pour la restauration de la place de la France. « Pourquoi la langue de Shakespeare devrait-elle être supérieure à celle de Voltaire ? » s'interrogeait-il récemment sur la télévision française. « C'est à tort que nous nous sommes tant anglicisés. »
Lors de la dernière Foire du livre de Francfort, le président de la république française, Emmanuel Macron, [1] a prononcé un hommage appuyé à la profession de traducteur et annoncé la création en France d’un « vrai » prix de la traduction en langue française (N.B. : Il existe déjà plusieurs prix de traduction tout à fait reconnus en France.)« La connaissance des langues, c’est la connaissance des livres et c’est le rôle éminent que jouent les traducteurs et je ne peux ici parler devant vous sans leur rendre l’hommage que nous leur devons parce que traduire, c’est faire le premier geste d’abord de nos diplomates, c’est faire parfois d’ailleurs le cœur de ce qu’ils font, c’est lever les incompris ou les malentendus, c’est parfois d’ailleurs lever les petits malentendus, c’est passer. Sans traducteurs, le multilinguisme n’existe pas et donc nous devons beaucoup, nos deux pays, à celles et ceux qui traduisent, qui d’un texte à l’autre, ne font pas deux réalités qui s’ignorent mais deux textes qui vont ensuite se répondre dans leur part de semblable et leur irréductible part d’incompréhensibilité, d’intraduisible, comme diraient quelques-uns d’entre vous dans cette salle.
Mais malgré ces intraduisibles et parce qu’il y a ces intraduisibles qui sont nos sentiments, nos Histoires embarquées, le fait que nos mots sont le produit de nos Histoires, nous devons infiniment à nos traducteurs. Jamais le moindre logiciel ne pourra remplacer le talent de Peter Handke traduisant René Char ou de Jacottet traduisant Hölderlin. Jamais parce que c’est dans les silences, c’est dans les mots qu’ils décident de ne pas traduire, c’est dans la respiration de la phrase qu’est la traduction. C’est dans le malentendu compris que le clin d’œil se trouve.
Tout cela, nous le devons à nos traducteurs et donc nos pays non seulement ont besoin des langues partagées, mais de la traduction par le livre et de la part d’intraduisible qui est en lui. C’est pourquoi je souhaite que nous puissions l’un et l’autre, pour ce qui concerne nos deux langues, continuer à encourager ce beau travail de la traduction et je souhaite, avec l’ensemble des éditeurs français, que nous puissions, au-delà du travail remarquable que vous conduisez d’ores et déjà aujourd’hui, redonner plus de noblesse encore à celles et ceux qui traduisent et, avec Madame la Ministre de la Culture, nous allons recréer un vrai prix de la traduction en langue française et vous accompagner, vous, éditeurs, vous, auteurs, vous, traducteurs, dans ce beau travail pour le mettre plus encore en valeur. »
Ce discours était bien sûr un signe très positif, et a été accueilli fort favorablement par la profession. Cependant, de nombreuses voix se sont élevées peu après pour réclamer, plutôt qu’un nouveau prix de traduction, que celle-ci soit rémunérée au juste prix.
En effet, quelques semaines à peine après ce discours, le gouvernement annonçait une hausse de la Contribution sociale généralisée – une taxe touchant tous les revenus – qui doit être largement compensée par une baisse de la cotisation chômage. Or les artistes-auteurs, donc entre autres les traducteurs, ne cotisent pas au chômage et verront donc leur pouvoir d’achat baisser au lieu d’augmenter. Les associations d’auteurs ont aussitôt adressé une lettre à la présidence et au gouvernement afin de les alerter sur ce problème et lancé une pétition. Las, ces actions n’ont pas empêché l’Assemblée nationale de balayer en quelques minutes, et sans débat, une proposition d’amendement à la loi de finances qui visait à corriger cette injustice.
Toutefois, le gouvernement annonce travailler en ce moment à une solution équitable pour les artistes-auteurs. Un premier test pour la nouvelle ministre de la Culture, Françoise Nyssen, ancienne directrice des Éditions Actes Sud et grande figure de l’édition en France.
Source: CEATL – Conseil Européen des Associations de Traducteurs Littéraires
[1] À l’occasion de sa visite au Salon, le Président de la République française a rencontré M. Henry Rosenbloom, le propriétaire des éditions Scribe Publishing, qui a acquis les droits mondiaux de l’édition anglaise de RÉVOLUTION. Celui-ci a remis au Président un exemplaire de l'édition anglaise de cet ouvrage, une co-traduction de votre fidèle blogueur, Jonathan G.
Nous sommes heureux de retrouver Elsa Wack, notre linguiste du mois de janvier 2014. Elsa, née à Genève, est traductrice indépendante de l'anglais et de l'allemand vers le français. Titulaire d'une licence ès lettres, ayant aussi fait de la musique, du théâtre et du cinéma, elle aime écrire et sa préférence va aux traductions littéraires. Elle traduit également des textes juridiques, techniques, politiques, humanitaires et financiers.
Avez-vous déjà cherché à décrire ce frisson ou ce frémissement que provoque en vous une chanson ou une oeuvre d'art qui vous touche profondément ? Il y a un mot pour cela en espagno : duende. Ou votre frustration quand, après avoir quitté un débat, vous trouvez subitement la parfaite répartie que vous auriez vraiment dû placer ? Il y a dans notre langue un terme peu connu pour cela.
Nous avons rassemblé quelques mots qui mériteraient que vous les utilisiez.
Schadenfreude
Le plaisir du gâchis ! Ce mot allemand est parfois utilisé en anglais et dans d'autres langues. Il évoque ce délicat ricanement intérieur quand une « tuile » tombe sur quelqu'un d'autre.
Schadenfreude s'utilise en polonais également, dans le sens de « joie mitigée » ou « malveillante ». J'appellerais aussi cela le « goût du désastre », à relier peut-être avec l'instinct de mort qui sommeille en chacun de nous.
Waldeinsamkeit
Que ressent-on quand on est seul dans une forêt? Un mélange de retour sur soi, d'écoute du silence ou des chants d'oiseaux ? La sensation d'être enfin seul et ramené à une juste infinitésimalité au milieu de la nature ? Tout cela m'est évoqué dans cette « solitude en forêt » de l'allemand.
Schlimazel
Si vous avez vu le film La Chèvre de Francis Weber, où Pierre Richard incarne un homme tellement malchanceux qu'il est utilisé comme appât pour retrouver une jeune femme ayant le même problème, vous aurez la version comique d'un schlimazel. Ce mot yiddish vient de de l'hébreu mazal, qui signifie chance ou étoile, et de l'allemand médiéval slim, qui voulait dire « de travers » et a aussi donné schlimm (« grave »). Quant à la version tragique du schlimazel, je suppose qu'elle peut être autrement poignante.
Duende
Ce mot espagnol implique un charme mystérieux, quelque chose de magique ou d'enchanteur. A l'origine, il se référait donc à un esprit surnaturel, à une sorte de lutin. Il désigne aujourd'hui la puissance émotionnelle que peut dégager une chanson ou une oeuvre d'art, en particulier le flamenco. On pourrait établir un parallèle avec l'anglais « soul », « swing » : It don't mean a thing if it ain't got that swing (Duke Ellington – Irving Mills).
Torschlusspanik
Vous sentez-vous vieillir ? Craignez-vous d'être laissé à l'écart ou carrément mis au rancart ? Cette sensation porte un nom en allemand : La Torschlusspanik, littéralement la « panique du moment où le portail se referme », est souvent exprimée au sens de « panique de dernière minute », ou de ce qu'on peut ressentir quand une échéance est proche. Le gong qui sonne…
L'esprit de l'escalier
Qui de nous, en quittant une réunion, n'a jamais été traversé d'une idée d'argument ou de répartie qu'il était maintenant trop tard pour placer ? Ce sentiment frustrant, c'est « l'esprit de l'escalier », autrement dit l'inspiration décalée qui vous vient quand vous redescendez les marches en quittant les lieux. Un terme français donc, mais peu courant.
Serendipity
Terme anglais, dérivé d'un conte persan intitulé The Three Princes of Serendip et traduit dans le Robert-Collins par « don de faire des trouvailles ». Il ne s'agit donc plus ici d'une émotion, mais ce mot semble lié à l'intuition et à l'irrationnel en même temps qu'au raisonnement, et ce n'est pas pour rien qu'il relève plutôt du conte que du roman policier. Pourtant, Voltaire, qui a repris une partie du conte en question dans Zadig, attribue la réussite et les trouvailles de son héros au raisonnement logique (« un profond et subtil discernement ») plutôt qu'à la bonne fortune et parle aussi de « bizarrerie de la Providence ».
La découverte de la pénicilline par Fleming peut être considérée comme un exemple de serendipity – dans le sens d'un heureux événement dû à des raisons accidentelles.
Hasard du calendrier, l'écrivaine mythique anglaise, Jane Austen, mourut à 41 ans, le 18 juillet 1817, quatre jours après la mort de Germaine de Staël. (voir notre article précédent).
En septembre 2013, nous avons annoncé que le Gouverneur de la Banque d'Angleterre (alias « la vieille dame de Threadneedle Street ») venait de decider qu'un nouveau billet de 10 livres serait émis en 2017 en l'honneur de l'écrivaine anglaise, orné d'une citation de Miss Bingley, dans « Orgueil et Prejuges »
« J'estime qu'il n'y a finalement aucun plaisir qui vaille la lecture »…
Par coïncidence, dix livres sterling est la somme que reçut Jane Austen pour sa première publication.
Au début, la Banque projetait de dédier cette nouvelle coupure à Sir Winston Churchill ou à Charles Darwin (selon les différentes sources), mais le choix de Jane Austen répond à la revendication des cercles féministes qui s'étaient émus de ce qu'aucun portrait de femme n'ait jamais figuré sur un billet de banque britannique (oubliant ainsi que l'effigie de la Reine Elisabeth orne chaque billet, pièce ou timbre émis au Royaume-Uni !). Le Trésor hésitait – serait-ce un acte discriminatoire à l'égard des hommes que d'admettre un tel argument ? Finalement, Jane l'a emporté sur Winston et Charles.
Cette semaine, en ce 200ème anniversaire de la mort de Jane Austen, le billet à son effigie est devenu monnaie britannique. En fait, si 2016 a appartenu à Shakespeare (Deux géants de la littérature meurent à la même date il y a 400 ans), 2017 est l'année d'Austen. On a déjà assisté à un déluge de livres, d'articles, de festivités et d'autres manifestations tendant à célébrer l'Année Austen. Des revues comme The Economist ("Jane Austen, 200 years on") et des journaux comme le New York Times ("Charting Literary Greatness with Jane Austen"; "The Austen Legacy: Why and How We Love Her, What She Loved")viennent de publier de fascinants articles replaçant Jane Austen dans ses contextes littéraire et sociologique. Même la presse française [1] a rendu hommage à cette écrivaine mythique qui mourut à 41 ans, le 18 juillet 1817.
L'écrivaine et femme de lettres de tout premier plan, Germaine de Staël, est morte il y a deux cents ans, le 14 juillet 1817, a l'âge de 51 ans. Anne-Louise Germaine Necker, devenue par mariage baronne de Staël-Holstein, est née à Paris en 1766. Elle est la fille adorée de Jacques Necker qui fut ministre des finances de Louis XVI. Fils cadet d'une famille genevoise d'origine allemande, on l'avait envoyé à Paris afin qu'il s'initiât à la banque. Il le fit si bien qu'il amassa une coquette fortune en spéculant sur les céréales. Mais, pour être riche, il n'en demeure pas moins citoyen d'une république et pétri d'éthique protestante. Aussi conseille-t-il à Louis XVI des réformes qui, si elles avaient été appliquées, auraient peut-être évité la Révolution. Mais, Louis XVI, cédant aux pressions de la Cour, renvoie Necker et certains historiens ont vu dans ce renvoi l'une des causes immédiates des événements de juillet 1789.
Juliette Récamier en 1805. Détail du tableau de François Gérard.
Tout cela pour dire que la jeune Germaine (Minette, pour ses parents) reçut une éducation de choix dans le milieu très privilégié du salon où sa mère (née Curchot) accueillait tout ce que la capitale française comptait de beaux esprits. D'ailleurs, ses parents veulent que leur fille unique soit élevée comme un garçon et qu'on l'initie très tôt aux sciences, aux lettres et aux arts. Nourrie de l'esprit des Lumières, Germaine s'enthousiasme d'abord pour la Révolution, puis s'émeut des dérives et des excès du nouveau régime. Elle est même obligée de quitter Paris et saluera donc, comme beaucoup à l'époque, l'arrivée au pouvoir de Bonaparte, restaurateur de l'ordre. Elle se dit même qu'un tel génie a besoin d'une inspiratrice, d'une égérie, et elle se voit bien jouant ce rôle. Hélas, Bonaparte n'en a cure et finit même par l'exiler en 1803 lorsque, dépitée, elle est devenue gênante. Germaine se retire donc à l'orée de la France, à Coppet, dans le canton de Vaud (Suisse), où son père a acheté un château en 1784. Cet endroit deviendra le rendez-vous de l'élite intellectuelle européenne.Elle entend y réunir les états généraux de l'intelligence. Lord Byron, Chateaubriand, Benjamin Constant, François Guizot, le prince royal de Prusse, pour n'en nommer que quelques-uns, séjournent à Coppet et y échangent des idées. Ils y sont attirés par l'esprit de la maîtresse de maison autant que par la présence de la belle Juliette Récamier dont Germaine a su faire sa complice. Coppet devient une forteresse de l'anti-absolutisme et du libéralisme, mais aussi le creuset du romantisme littéraire. L'influence de Germaine et de son cercle d'amis et d'amants devient telle qu'on en viendra à dire « qu'en Europe il faut compter trois puissances : l'Angleterre, la Russie et Mme de Staël ».
Dans son livre, indiqué en référence ci-dessous, Ghislain de Diesbach raconte comment s'est déroulée cette première rencontre avec Bonaparte. Germaine de Staël était très fière de sa poitrine et de ses bras. Lorsqu'elle fut présentée à Napoléon par Lucien Bonaparte, le 3 janvier 1798, elle s'attendait que le Premier Consul lui dise : « Madame, pourquoi me combattez-vous ?» ou quelque chose du même genre. Aussi avait-elle préparé quelques réponses cinglantes. Devant Napoléon, elle fit une profonde révérence, découvrant ses opulents appas. Napoléon lui dit : « Madame, avez-vous nourri vos enfants vous-même ?». Interloquée, Germaine ne sut rien répondre. Napoléon s'éloigna en disant à son frère : « Vous voyez, elle ne sait dire ni oui, ni non !».
Mais, parallèlement à l'action politique, elle produit une œuvre littéraire qui exercera une grande influence sur son siècle. Elle débute avec un essai intitulé : De l'influence des Passions sur le bonheur des individus et des Nations, paru en 1796. Tout Germaine est dans ce titre. Les passions comme la quête du bonheur individuel et collectif vont l'occuper jusqu'à la fin de ses jours. Elle produit des romans comme Corinne et Delphine, mais elle influera surtout profondément sur ses contemporains en écrivant De l'Allemagne, livre dans lequel elle prône l'édification d'une Europe des libertés intellectuelles et philosophiques, tout en révélant l'âme allemande à une intelligentsia jusque-là plutôt tournée vers le monde méditerranéen. Comme son voisin Jean-Jacques Rousseau, elle est très en avance sur son temps et on la redécouvre actuellement à la faveur des événements contemporains. [1]
Germaine ne survécut guère à la chute du « tyran », puisqu'elle mourut deux ans après la disparition de l'Empire. Elle repose près de ses parents, dans un mausolée édifié dans le parc du château de Coppet, toujours propriété de ses descendants, la famille d'Haussonville. Ces temps-ci, l'harmonie du lieu de sa dernière demeure est menacée par un projet immobilier qui modifierait le cachet du petit bourg des bords du Léman. [2] Mais, les Suisses disposent d'une arme absolue : le droit d'initiative au niveau municipal qui permet aux citoyens de se prononcer par référendum sur tous les sujets touchant à leur cadre de vie. Un ultime combat pour Germaine ?
Exposition : Germaine de Staël et Benjamin Constant. L'esprit de liberté. Fondation Martin Bodmer, Cologny (Genève), du 20 mai au 1er octobre 2017. Renseignements : info@fondationbodmer.ch
Jean Leclercq
[1] Témoin, cette réponse faite par l'historien Michel Winock, dans Libération du 12 mai dernier, à la question de savoir de qui Emmanuel Macron était-il l'héritier : « Pour vous faire sourire, je vous dirais qu’il est un héritier de la lointaine Mme de Staël . Elle aussi, en son temps, voulait concilier une partie de la droite (les monarchistes constitutionnels) et une partie de la gauche (les républicains antirobespierristes) pour mettre en place une république stable, fondée sur la liberté. Mais, nous ne sommes plus sous le Directoire, et Macron est un nouveau-né de l’histoire, qui est en train de s’inventer. »