Thomas Rowlandson (1756-1827) & Augustus Charles Pugin (1762-1832)
En hommage aux victimes de l'attentat terroriste perpétré mercredi dernier sur le pont de Westminster, et en souhaitant un prompt rétablissement aux lycéens français blessés ce jour-là, nous publions à nouveau le poème de William Wordsworth, rappel d'un temps où le monde coulait des jours plus paisibles !
William Wordsworth 1770-1850
Siitué en amont, près du Parlement et de Big Ben, le Pont de Westminster a été immortalisé par le poète anglais William Wordsworth dans: « Composé sur le Pont de Westminister », un poème que tous les écoliers de l'empire britannique (maintenant le Commonwealth) apprennent depuis 200 ans. Wordsworth l'écrivit à l'âge de 32 ans, alors que, juché sur le toit d'une voiture, il se rendait en France.
Composed upon Westminister Bridge September. 3, 1802
Earth has not anything to show more fair: Dull would he be of soul who could pass by A sight so touching in its majesty: This City now doth like a garment wear
The beauty of the morning: silent, bare, Ships, towers, domes, theatres, and temples lie Open unto the fields, and to the sky, All bright and glittering in the smokeless air.
Never did sun more beautifully steep In his first splendour, valley, rock, or hill; Ne'er saw I, never felt, a calm so deep!
The river glideth at his own sweet will: Dear God! the very houses seem asleep; And all that mighty heart is lying still!
La terre n’a rien de plus beau à produire : Insensible l’âme de qui passerait en négligeant Une vue que sa majesté rend si émouvante : La ville a présent porte ainsi qu’un vêtement
La beauté du matin ; silencieux et nus, Bateaux, tours, dômes, théâtres et temples demeurent Offerts aux champs ainsi qu’au ciel ; Tout clairs et scintillants dans l’air sans fumée.
Jamais le soleil n’a si magnifiquement trempé Dans sa première splendeur, vallée, rocher ou colline ; Jamais je n’ai vu, jamais ressenti un calme si profond !
Le fleuve coule à son propre et tendre vouloir : Dieu ! Les demeures elles-mêmes semblent assoupies ; Et tout ce puissant cœur gît immobile !
Notre critique invitée, Lene Fogelberg, poétesse et expatriée suédoise, auteure de Beautiful Affliction[figurant sur la liste deslivres à succès d'après le Wall Street Journal], habite à Kuala Lumpur (Malaisie). Elle a vécu en Suède, en Allemagne, aux États-Unis et en Indonésie. Elle a aussi passé de nombreux étés heureux en France. Nous la remercions infiniment d'avoir bien voulu rédiger la recension suivante à notre intention.
When in French, Love in a Second Language [*], nous invite dans le monde de Lauren Collins, rédactrice à la revue américaine le New Yorker. Jeune mariée, elle s'installe à Genève pour y vivre avec Olivier, son époux, et la voici qui bataille pour apprendre le français et se familiariser avec les us et coutumes de la Suisse ainsi qu'avec sa toute nouvelle belle-famille.
La petite amie des combattants britanniques de la Seconde Guerre mondiale
Alors que la vie était dure pour les soldats, marins et aviateurs ainsi que pour la population civile britanniques aux prises avec les puissances de l'Axe pendant la Seconde Guerre mondiale, deux personnalités contribuèrent à entretenir leur moral : le Premier Ministre Winston Churchill et la chanteuse Vera Lynn.
Lynn a donné des concerts en plein air pour les troupes alliées qui combattaient dans des contrées aussi lointaines que l'Inde et la Birmanie.
En 1941, Lynn a lancé son émission radiophonique, « Sincerely Yours », au cours de laquelle elle adressait des messages aux troupes britanniques servant hors de la métropole. Des auditeurs de toute l'anglophonie ont alors écouté des titres comme The White Cliffs of Dover, We'll Meet Again…
Un apercu sur une des auteurs les plus influentes du 20ème siècle
Nous sommes ravis d'accueillir notre nouvelle contributrice, Charlotte Bosseaux, Maître de Conférences à l'université d’Édimbourg (Écosse) où elle enseigne la traductologie. Elle est diplômée de l'université d'Aix en Provence (licence et maîtrise en littérature anglaise) et a obtenu un Master en traductologie à l'université de Manchester (UMIST, Royaume-Uni) et un Doctorat en littérature comparée à University College London. Avant de venir à Édimbourg elle a enseigné la traductologie à UCL et travaillé comme traductrice. Si les premiers objets de ses travaux ont été les traductions littéraires et notamment les traductions françaises de Virginia Woolf, elle se consacre aujourd'hui à l'étude des traductions audiovisuelles (sous titrage et doublage de films séries télévisées et documentaires). Elle a notamment pris pour sujet d'étude les versions françaises de la série Buffy contre les vampires et les voix françaises de Marilyn Monroe et Julianne Moore.
Virginia Woolf (1882-1941) a publié un grand nombre de romans, nouvelles, essais, journaux et lettres, qui attestent de son désir d'écrire un genre nouveau de fiction. Cet article présente Woolf, sa vision de la littérature, ce qu'elle pensait de la traduction et se termine par une courte discussion des traductions françaises de To The Lighthouse (1927).
Woolf avait une conception spéciale de la littérature; avant d'entamer sa carrière, en 1908 tout juste âgée de vingt-six ans, elle écrit à son beau-frère Clive Bell: 'I think a great deal of my future, & settle what books I am to write – how I shall re-form the novel & capture multitudes of things at present fugitive, enclose the whole, & shape infinite strange shapes'. Elle n'approuvait pas la littérature de la période Réaliste et ce mécontentement est visible dans ses nombreux essais. Elle pensait qu'une bonne romancière devait se servir des spécificités de la poésie et emprunter au théâtre pour donner vie à ses personnages. Tout au long de sa carrière, Woolf s'est efforcée de dévoiler la vie intérieure de ses personnages parce que, pour elle, la réalité n'est pas qu'un élément purement objectif. Elle voulait mettre en avant l'interaction dynamique qui existe entre le sujet et son environnement, traduire impressions et états d'esprit, et représenter non seulement ce que l'on voit et entend mais aussi les échos de tout ce qui traverse nos esprits (1927a). Ainsi, elle créa et utilisa des techniques stylistiques innovantes pour représenter la conscience qui ont aidé à modeler la littérature moderne.
Un éloge de cet acte indémodable qu'est la lecture – vu à travers l'objectif de l'un des photographes les plus adulés du monde. Au cours des 40 dernières années, Steve McCurry a accumulé une collection de clichés montrant des gens absorbés dans le texte imprimé.
“Readers are seldom lonely or bored, because reading is a refuge and an enlightment”, écrit Paul Theroux dans l’avant-propos du nouveau livre paru chez Pahidon Book : Steve McCurry: On Reading. “This wisdom is sometimes visible. It seems to me that there is always something luminous in the face of a person in the act of reading.”
Rome, Italy, 1984 (Credit: Steve McCurry/Magnum Photos)
Kuwait, 1991 (Credit: Steve McCurry)
Chiang Mai, Thailand, 2010 (Credit: Steve McCurry/Magnum Photos)
Kabul, (Credit: Steve McCurry/Magnum Photos)
Mumbai, India, 1996 (Credit: Steve McCurry/Magnum Photos)
Kuwait, 1991 (Credit: Steve McCurry/Magnum Photos)
Kashmir, 1998 (Credit: Steve McCurry/Magnum Photos)
Sri Lanka, 1995 (Credit: Steve McCurry/Magnum Photos)
Suri Tribe, Tulget, Omo Valley, Ethiopia, 2013 (Credit: Steve McCurry/Magnum Photos)
Pakistan (Credit: Steve McCurry/Magnum Photos)
Rio de Janeiro, 2014 (Credit: Steve McCurry/Magnum Photos)
Glossaire du Mot Juste de termes relatifs aux livres
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français
bible
Bible
bibliographer
bibliographe
bibliography
bibliographie
bibliophile
bibliophile
bibliophobe, bibliophobia
bibliophobe, bibliophobie
bibliotown
biblioville
book
livre
bookish
studieux (-euse), livresque
booklet
brochure
bookmark
marque-page, signet
bookmobile
bibliothèque itinérante
bookseller (secondhand)
bouquiniste
bookstore, bookshop
librairie
bookworm
dévoreur (-euse) de livres, Rat de bibliothèque, bouquineur (-euse)
Wendy Ayres-Bennett est une spécialiste de l'histoire de la langue française et de la réflexion linguistique, plus particulièrement dans la France du XVIIe siècle. Ses principaux centres d'intérêt concernent notamment les questions de normalisation et de codification, l'idéologie et la politique linguistiques, l'évolution et la variation de la langue, du XVIe siècle à nos jours. [1]À l'issue du présent entretien, on trouvera une sélection bibliographique d'œuvres de Professeure Ayres-Bennett.
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LMJ : Pendant combien d'années avez-vous appris le français à l'école, et à quel stade votre intérêt pour cette langue est-il devenu si vif que vous avez compris qu'il orienterait toute votre carrière ?
W A-B : Comme c'était l'usage au Royaume-Uni à mon époque, j'ai entrepris l'étude du français à l'âge de 11 ans. J'ai ensuite continué pendant sept ans et achevé le niveau secondaire avec le latin comme deuxième et l'allemand comme troisième langue. Mes parents et ma sœur étaient des « matheux », mais j'étais attirée par les langues, à cause d'une fascination précoce pour les mots, les mots croisés, les dictionnaires, etc. J'ai fait des études de licence de français et d'allemand à Cambridge, puis j'ai entrepris un troisième cycle menant à un doctorat à Oxford. Actuellement, je suis Professeure des Universités et membre de Murray Edwards College à Cambridge.
LMJ :Quel a été le sujet de votre thèse de doctorat ?
W A-B : Pendant mes études de licence, j'ai adoré l'histoire de la linguistique, l'histoire de la langue française et la littérature française du XVIIe siècle. De ce fait, je me suis passionnée pour un linguiste du milieu du XVIIe siècle : Claude Favre de Vaugelas. Il s'est rendu célèbre comme commentateur influent de la langue française, mais les spécificités de son œuvre, telles qu'elle ressortent des Remarques sur la langue françoise utiles à ceux qui veulent bien parler et bien escrire,(Paris, 1647), étaient moins connues. Cela a retenu mon attention et j'ai décidé de les étudier de près.
LMJ : Vous avez été directrice de recherche d'un projet sur le genre des observations sur la langue française. Le Corpus des remarques sur la langue française (XVIIe siècle) a été publié par les Classiques Garnier Numérique en 2011 et constitue un élément important du Grand Corpus des grammaires françaises, des remarques et des traités sur la langue (XIVe-XVIIe siècles)
Quelles ont été les étapes qui vous ont menée à ce domaine de recherche particulier ?
W A-B : Les observations de Vaugelas ont été à l'origine de toute une série d'autres travaux du même genre. Ces ouvrages d'observations sont typiquement français et complètent les dictionnaires, les grammaires et les manuels d'enseignement plus normatifs. Pour ceux qui connaissent le linguiste français contemporain Bernard Cerquiglini, son livre « Merci Professeur » et les séquences vidéo éponymes, je dirais qu'il équivaut de nos jours à ce qu'étaient les auteurs d'observations du XVIIe siècle.
En 1635, lorsque fut fondée l'Académie française, les Académiciens ont promis de publier un dictionnaire, une grammaire, un traité de poétique et un autre de rhétorique. La première édition du dictionnaire n'est parue qu'en 1694 et le travail sur les autres ouvrages n'avançait pas. Au lieu de cela, les observations de Vaugelas ont pris la place de la grammaire, sous la forme d'un ensemble de remarques sur « le bon usage » du français, titre d'ailleurs repris, au XXe siècle. par Maurice Grevisse pour sa célèbre grammaire. Il est difficile d'imaginer l'influence que les remarques de Vaugelas eurent à l'époque. Le dramaturge Pierre Corneille remania, par exemple, les textes de l'édition de 1660 pour rendre son usage du français plus conforme aux recommandations grammaticales de Vaugelas. On dit aussi que Racine aurait emporté son Vaugelas à Uzès (dans le sud de la France) pour prévenir toute contamination de son bon usage du français !
LJ M: Existe-t-il quelque chose au sein de l'Académie française ou hors de celle-ci que l'on puisse considérer comme la version 20e siècle de ces remarques sur la langue française ?
W A-B : Oui, le site Web de l'Académie française comporte une rubrique intitulée « Dire,ne pas dire » qui contient de telles mises en garde linguistiques. Les chroniques de langue de la presse nationale et régionale sont une autre source d'orientations en matière de langue française. Comme je l'ai dit, des linguistes comme Cerquiglini sont aussi, à certains égards, les successeurs de Vaugelas et de ce que nous appelons les « remarqueurs » français.
LMJ : L'un de vos domaines d'étude a été la diachronie. Pouvez-vous expliquer à nos lecteurs ce que l'on entend par là et quel est le rapport avec l'étymologie ?
W A-B : C'est une notion essentiellement simple : la diachronie étudie le pourquoi et le comment de l'évolution des langues dans le temps. L'étymologie traite surtout de l'origine de tel ou tel mot ou de l'évolution historique de sa forme et de sa signification. Je m'intéresse principalement à l'histoire de certaines constructions françaises particulières telles que l'ordre des mots ou les constructions négatives.
Traditionnellement, l'histoire du français s'appuyait sur l'analyse des textes littéraires, mais j'ai essayé de suivre les changements dans un usage plus courant de la langue ou dans la langue vernaculaire, en examinant d'autres types de textes. Ce n'est vraiment qu'à partir du XXe siècle que l'on possède des enregistrements sonores, si bien qu'en tant qu'historiens d'une langue, il nous faut tenter de trouver des sources textuelles qui rendent le mieux compte des formes plus informelles et parlées.
LMJ :De Cambridge, épicentre de vos travaux depuis 1983, l'intérêt de vos recherches a rayonné et a été reconnu en France et au-delà. Pouvez-vous nous citer quelques-uns des prix et distinctions qui vous ont été décernés ?
W A-B :J'ai eu la chance de recevoir le Prix de l'Académie française en 1997 et le Prix Georges Dumézil, en 2013, pour mes travaux sur Vaugelas et les « remarqueurs » français. En 2004, j'ai été promue Officier dans l’Ordre des Palmes Académiques pour ma contribution à l'éducation et à la culture françaises.
LMJ : L'un des deux plus récents ouvrages dont vous avez dirigé la publication a été le Bon Usage et variation sociolinguistique: Perspectives diachroniques et traditions nationales (Lyon : ENS Éditions, 2013). À votre avis, quels aspects sociolinguistiques revêtent le plus d'intérêt pour le profane ?
W A-B : La sociolinguistique observe la façon dont la langue varie en fonction du sexe, de l'âge, du niveau d'instruction et du statut socio-économique du locuteur.
Pour le français, j'ai observé ce genre de variation dans le temps et je me suis intéressée, par exemple, à la façon dont la langue des hommes et celle des femmes se différenciaient à l'époque classique, ou s’il est possible de discerner dans la façon de parler des jeunes la direction d’évolution future de la langue.
Dans la France du Grand Siècle, il y avait un mouvement contre les grammaires formelles, considérées trop pédantes, et c'est la raison pour laquelle les ouvrages d'observations ne se présentaient pas comme des traités de grammaire, mais entendaient traiter des questions d'usages douteux d'une façon plaisante (tout comme Cerquiglini le fait de nos jours). À l'époque, les dames étaient considérées comme les arbitres du bon usage, parce que leur conception du « bon » français n'était contaminée par aucune connaissance de la grammaire latine ou grecque.
LMJ :Le plus récent de vos projets est le projet de recherche MEITS dont vous êtes laChercheuse principale, dirigeant des équipes de quatre universités britanniques de premier plan et réunissant quelque 35 chercheurs. Pouvez-vous nous en dire quelques mots ?
W A-B : Multiligualism: Empowering Individuals, Transforming Societies [Multilinguisme : responsabiliser les individus, transformer les sociétés], lancé l'année dernière à l'occasion de la Journée européenne des langues, est un grand projet de recherche interdisciplinaire financé au titre de l'Open World Research Initiative (OWRI) du Conseil de la Recherche sur les Arts et les Lettres du Royaume-Uni. Les universités de Cambridge, Queen's (Belfast), Edimbourg et Nottingham en sont les partenaires chefs de file.Nous travaillons aussi avec toute une palette de partenaires non universitaires, allant de petites structures de base comme le Forum des communautés ethniques de Cambridge jusqu'à de grandes structures comme les Chambres de Commerce britanniques ou Age UK. La compétence linguistique dans plus d'une langue – être multilingue – se situe au cœur de l'étude des langues et des littératures modernes, se distinguant en cela des disciplines cognitives. Par six pistes de recherche interdépendantes, nous nous demandons dans quelle mesure les perceptions acquises en cessant de ne posséder qu'une seule langue, qu'une seule culture et qu'un seul mode de pensée, sont vitales pour les individus et les sociétés.
LMJ : Le projet de recherche MEITS semble très ambitieux dans sa conception des choses, ses objectifs et les différents aspects du multilinguisme qu'il s'assigne. Nous ne pouvons envisager tous ces aspects dans le cadre du présent entretien, mais nous inviterons nos lecteurs à consulter la documentation numérique disponible. Certains de ces objectifs sont fixés à un niveau général, par exemple : « susciter une évolution culturelle dans la conception et la pratique de l'apprentissage des langues. ». À plus petite échelle, vous visez à « conférer un effet transformateur à l'étude des langues au niveau de l'individu. » Comment toutes les conclusions et les fruits de vos recherches parviendront-ils finalement à l'étudiant ou au praticien multilingue potentiel ?
W A-B : MEITS cherche à montrer l'importance des langues dans les problèmes fondamentaux de notre époque, qu'il s'agisse de cohésion sociale, de résolution des conflits ou de sécurité nationale. Les arguments déterminants en faveur de l'apprentissage d'une langue ont eu tendance à s'avérer vains parce que les anglophones savent qu'ils peuvent « se débrouiller » dans de nombreuses régions du monde sans connaître la langue locale. Aussi sommes-nous à la recherche d'autres motifs d'apprentissage des langues. C'est ainsi que nous commençons à découvrir qu'apprendre d'autres langues offre d'énormes avantages cognitifs. En effet, la recherche montre que l'étude des langues par des sujets dans la soixantaine ou plus âgés encore peut améliorer la durée de leur attention ou contribuer à retarder l'apparition de la démence sénile. De telles constatations auront leur importance dans une société vieillissante. Nous entrevoyons de passionnantes recherches, menées en tenant compte de toutes sortes d'aspects. Nous espérons que le public en viendra à prendre conscience de l'intérêt intrinsèque et positif de l'étude des langues. Nous espérons que l'échelle et le champ d'exploration du projet MEITS lui confèreront un pouvoir transformateur, et nous allons œuvrer avec les écoles et d'autres structures afin que nos résultats soient largement diffusés.
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LMJ : À quelles autres structures ferez-vous appel ?
W A-B : Nous prévoyons d'avoir un programme de proximité qui associera des écoles, des responsables politiques, des œuvres caritatives et d'autres partenaires extra-universitaires qui, tous, diffuseront les résultats et contribueront à rehausser le prestige de l'étude des langues aux yeux du public. Pour vous donner un exemple, mon équipe travaillera en Irlande du Nord avec Co-Operation Ireland (une œuvre caritative de pacification destinée à toute l’Irlande) et, plus particulièrement avec son projet LEGaSI qui cherche à développer l'aptitude à l'animation et à restaurer la confiance dans les communautés loyalistes privées de leurs droits. La désaffection que ces communautés éprouvent à l'égard de la langue et de la culture irlandaises est abordée de deux façons. D'abord par l'étude de la toponymie. En montrant que l'irlandais fait partie du paysage linguistique de l'Irlande du Nord, on favorise une plus grande sensibilité à l'enracinement des traditions linguistiques dans l'ensemble de la collectivité. On facilite aussi la responsabilisation des communautés loyalistes, y compris celle des ex-paramilitaires, grâce à des cours de langue irlandaise. Cela leur permet d'éprouver une certaine appropriation de la langue, tout en les aidant à acquérir le tact diplomatique qui facilitera une négociation respectueuse à travers la ligne de partage des communautés. C'est donc un bon exemple de la façon dont l'apprentissage des langues peut contribuer à construire des ponts entre les cultures.
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LMJ :Vous dites avoir découvert en Grande-Bretagne des musées dédiés à des objets aussi singuliers que des tondeuses à gazon, mais aucun musée des langues. Pourriez-vous développer ?
W A-B : Pour faire bénéficier un plus large public des bienfaits du projet MEITS, nous allons aussi installer, dans différents magasins des grandes artères des villes du Royaume-Uni, des musées temporaires ou « pop-up » qui expliqueront nos résultats au grand public, grâce à des présentations distrayantes et interactives. Quand j'ai commencé à réunir les différents éléments du projet, j'ai eu la surprise de découvrir qu'il y avait au Royaume-Uni un musée des colliers de chien et un autre des tondeuses à gazon, mais qu'il n'y avait pas de musée des langues, en dépit de la place centrale qu'elles occupent dans l'activité humaine. Nous espérons qu'à terme, ces expositions temporaires mèneront à un musée national permanent.
LMJ : Par le passé, nous avons publié deux articles au sujet de questions soulevées par le professeur Claude Hagège, ardent « défenseur » de la langue française, qui a rédigé des articles et des livres, et même participé à des émissions télévisées, pour s'opposer vigoureusement à la domination de l'anglais. En conclusion, et à l'intention de ceux de nos lecteurs qui ont pu suivre ce débat et qui peuvent avoir des opinions bien arrêtées sur la question, qu'en pensez-vous ?
W A-B : Dans les universités françaises et autres où j'ai été conférencière ou professeure invitée [2], j'ai vu mes collègues français partagés entre le désir de protéger leur langue et la nécessité de voir leurs recherches publiées et lues dans le monde entier, ce qui peut être plus facile s'ils écrivent en anglais. Dans toute l'Europe, on tend à offrir des cours universitaires en anglais pour attirer plus d'étudiants étrangers, mais cela ne peut se faire aux dépens du français et des autres langues européennes. À mon avis, il est fondamental que la diversité linguistique subsiste et que nous protégions et favorisions toutes les langues. C'est la raison pour laquelle mon projet se préoccupe aussi de langues minoritaires ou « minorisées » telles que l'irlandais ou le gallois au Royaume-Uni, l'occitan en France ou le catalan en Espagne. S'il est sans aucun doute très précieux de parler anglais, ce n'est pas suffisant. C'est la raison pour laquelle il est crucial de promouvoir le multilinguisme, tant au niveau individuel que sociétal.
[1] La célèbre université britannique, fondée en 1209 sur le modèle d'Oxford et de la Sorbonne. Elle compte 21 collèges qui sont des fondations privées.
[2] La Professeure Ayres-Bennett a été Pajus Distinguished Visiting Professor à l'Université de Californie, Berkeley, en 2012.
Sélection bibliographique
Ayres-Bennett, W. (1987) Vaugelas and the Development of the French Language. London, MHRA
Ayres-Bennett, W. (1996) A History of the French Language through Texts. London, Routledge
Ayres-Bennett, W. (2004) Sociolinguistic Variation in Seventeenth-Century France. Cambridge, CUP
Ayres-Bennett, W. and Seijido, M. (2011) Remarques et observations sur la langue française: histoire et évolution d'un genre. Paris, Classiques Garnier.
Ayres-Bennett, W. (2011) Corpus des remarques sur la langue française (XVIIe siècle). Paris, Classiques Garnier Numériques
Après Babel, traduire au MuCEM (Musée des Civilisations de l'Europe et de la Méditerranée), jusqu'au 20 mars 2017. Notre linguiste invitée de février, Mme Ayres-Bennett, éminente universitaire britannique, déplorait qu'il n'existât point, au Royaume-Uni, de musée des langues, alors qu'il s'en trouve un pour les colliers de chien ou les tondeuses à gazon ! Il semble que Mme Barbara Cassin, directrice de recherches au CNRS, philologue et philosophe, spécialiste de la philosophie grecque, ait été, elle aussi, consciente de ce manque et qu'elle ait voulu y remédier en organisant une extraordinaire exposition sur le thème « Après Babel, traduire ». Car, selon la tradition (Genèse, 11.1-9), l'histoire de la traduction débute en Mésopotamie, dans cette terre de Shin'ar où les survivants du Déluge décident de fonder une ville et d'édifier une tour où ils seront « un seul peuple, une seule lèvre pour tous ». Mais Dieu contrarie leur grand dessein : « là Iahvé a mêlé la lèvre, et de là Iahvé les a dispersés ». L'orgueilleuse tour qui devait s'élever jusqu'au ciel devient la tour de Babel, Migdal Babel, la Tour de la Confusion, pour ceux qui font un lien entre Babel, le substantif hébreu בילבול (confusion) et le verbe לבלבל (confondre). Mais, plus qu'un châtiment, la multiplication des langues est une chance pour l'humanité : la diversité va se révéler plus riche que l'uniformité. Partant d’une abstraction – le passage d’une langue à une autre -, l’exposition donne à voir, à penser et à voyager dans cet entre-deux. Du mythe de Babel à la pierre de Rosette, d’Aristote à Tintin et de la parole de Dieu aux langues des signes, elle présente près de deux cents œuvres, objets, manuscrits, documents installations, qui expriment de façon spectaculaire ou quotidienne les jeux et les enjeux de la traduction, la langue de l'Europe, comme le disait Umberto Eco. . Rares sont ceux qui auront encore la chance ou le temps de se rendre à Marseille avant
que l'exposition ne ferme ses portes. Heureusement, il leur reste la possibilité de se procurer le magnifique catalogue qui se présente comme des « Mélanges en l'honneur de la traduction ». Le catalogue s'articule autour deux idées fortes. L'une renvoie à un fait d'histoire : la traduction est l'une des caractéristiques essentielles de la civilisation en Méditerranée. L'autre est un enjeu de politique contemporaine : la traduction, comme savoir-faire avec les différences, est un modèle pertinent pour appréhender la citoyenneté d'aujourd'hui. Ces idées seront instruites dans un « fil rouge » rédigé par la commissaire de l'exposition, Mme Barbara Cassin, qui court tout au long de l'ouvrage, en regard ou en marge des différentes contributions. Ce catalogue peut être obtenu sur le site Amazon.
Lorsque mon collègue, Jean Leclercq, m'a envoyé l'article ci-dessus, à propos d'une exposition qui se tient actuellement à Marseille, j'étais en vacances dans une autre ville méditerranéenne, Haïfa. Dans mon esprit, cette ville portuaire d'Haïfa évoque des souvenirs à la fois généraux et personnels. Au fil des siècles, la ville a changé de mains. Elle fut tour à tour conquise et régie par les Phéniciens, les Perses, les Hasmonéens, les Romains, les Byzantins, les Arabes, les Croisés, les Britanniques et les Israéliens.
En 1799, pendant sa tentative de conquête de la Palestine et de la Syrie, Napoleon Bonaparte se rendit maître d'Haïfa, mais dut vite s'en retirer. Dans sa proclamation de fin de campagne, Napoléon se targua d'avoir rasé les fortifications de Kaïffa (comme on l'appelait à l'époque) (1) de même que celles de Gaza, Jaffa et Saint-Jean d'Acre.
Sur un plan plus personnel – et pour en revenir à Marseille – je me souviens de ma traversée de Marseille à Haïfa (après avoir achevé un cours de civilisation française à la Sorbonne) et il y a si longtemps que je ne peux en donner la date exacte). En chemin, le bateau fit escale à Naples et à Limassol (Chypre).
Pour achever cette note sur le mode linguistique, voici un panneau indicateur typiquement israélien – en caractères arabes, hébraïques et latins. (L'hebreu et l'arabe sont les deux langues officielles de l'État d'Israël.)
Chaque langue a une histoire intéressante. Mais, c'est un sujet pour une autre fois.
Jonathan Goldberg
(1) C'est aussi la graphie adoptée par Hergé dans L'Or noir.
Nous sommes heureux de retrouver notre contributeur fidèle, René Meertens, traducteur de langue française. René a été employé par l'ONU, l'Unesco, la Commission européenne et l'Organisation mondiale de la santé. Il est l'auteur, entre autres livres, du "Guide anglais-français de la traduction" et du "Dictionnaire anglais-français de la santé et du médical". Renéa bien voulu rédiger l'article suivant à notre intention.
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Le suffixe « manship », désigne en général l'habileté d'une personne dans le domaine indiqué par la première partie du mot, le résultat de l'exercice de cette habileté ou la situation d'une personne. Les plus fréquents sont sans doute workmanship et craftsmanship, qui désignent soit l'habileté d'une personne qui accomplit un travail, soit la qualité de ce travail, laquelle peut être excellente, satisfaisante ou mauvaise. (On peut faire le rapprochement avec le mot néerlandais vakmanschap, qui a à peu près le même sens.) Pour sa part, le churchmanship est l'aptitude à faire un bon ecclésiastique.
En principe, tout mot se terminant par « man » peut produire un dérivé en « manship » : freshmanship désigne la qualité d'étudiant de première année (le bizuth, dans l'argot estudiantin). Les mots de ce type peuvent aussi servir à désigner une profession, celle de bourreau, par exemple (hangmanship), une fonction (chairmanship) ou un trait de caractère (gentlemanship). Chacun des mots en « manship » se traduit en français par plusieurs mots, dont le premier est souvent art, aptitude, habileté, adresse, talent, profession, statut, qualité.
Les mots en « manship » ont dans l'ensemble un sens positif : l'artiste de variété doit faire preuve de showmanship (talent), et l'apanage du calligraphe est le penmanship (une belle écriture). Le swordsmanship a perdu son utilité de nos jours, sauf lors des compétitions d'escrime, puisqu'il s'agit de l'habileté à manier l'épée. Le sportif se doit de faire preuve de sportsmanship mais s'il manque de fair-play, on lui reproche son bad sportsmanship. Cependant, ajoutée à des substantifs désignant des hommes peu recommandables, la terminaison « manship » produit forcément des termes péjoratifs : conman (escroc) donne conmanship.
Le suffixe « manship » a aussi été utilisé pour former des mots qui n'étaient pas dérivés de mots qui se terminent en « man ». C'est le cas en particulier de brinkmanship, auquel un billet du Mot juste en anglais a été consacré il y a quelques semaines. Le mot brinkman n'existe pas et ces mots ne sont pas issus du génie collectif de la langue, mais ont été créés par une personne bien précise.
Ils sont souvent péjoratifs. Le gamesmanship, est l'art de battre un adversaire en recourant à des procédés qui le déstabilisent. [1] Dans les années 1960, l'écrivain français Pierre Daninos a publié un recueil de nouvelles humoristiques traduites de diverses langues, intitulé Tout l'humour du monde. L'une d'entre elles, traduite de l'anglais, s'intitulait Comment gagner un match de tennis sans tricher vraiment et illustrait le gamesmanship avec beaucoup de drôlerie. Il y a fort à parier qu'il s'agissait d'une traduction d'un chapitre de The Theory & Practice of Gamesmanship: or The Art of Winning Games Without Actually Cheating, de l'humoriste britannique Stephen Potter, qui serait l'inventeur du mot.
On a parlé de gamesmanship lorsque le champion de tennis Michael Chang servit un jour « à la cuiller », gagnant ainsi le point contre un Lendl médusé. La vidéo suivante illustre ce fait peu glorieux :
Celui qui se livre au one-upmanship s'emploie à faire mieux que les autres et passe pour un prétentieux.
Sur le modèle de craftsmanship, le mot crapmanship, assez peu attesté, désigne la qualité exécrable d'un travail ou d'un produit. Exemple : I bought this ballpen yesterday and it's already leaking.What a piece of crapmanship!
Si brinkmanship est l'art de frôler la catastrophe dans l'espoir de faire reculer l'adversaire, le mot blinkmanship, dont je serais l'inventeur, est l'aptitude à fixer son adversaire droit dans les yeux sans cligner et, par extension, le sang-froid ou l'imperturbabilité dans la confrontation.
Comme seule l'imagination limite le nombre de mots terminés par ce suffixe, nos lecteurs se prendront peut-être au jeu et pourront ainsi tester leur « wordmanship » !
Ce billet a bénéficié de l'apport de Jean Lerclercq et de Jean-Paul Deshayes.
[1]The art of winning games by using various ploys and tactics to gain a psychological advantage. (OxfordDictionaries.com)
Voici une réponse au décret présidentiel anti-immigrant :
Let Love Trump Hate
Humanité
Des groupes de traducteurs réagissent à un décret restreignant l'entrée aux États-Unis des immigrants et des réfugiés.
1er février 2017 — Words Without Borders (Mots sans frontières) a joint sa voix à celles d'autres associations de traducteurs en publiant la déclaration ci-dessous au sujet d'un décret qui restreint l'entrée aux États-Unis des immigrants et des réfugiés.
Nous soussignés tenons à affirmer que la liberté d'expression et le libre-échange des idées sont non seulement des principes fondamentaux de notre société, mais aussi d'indispensables moyens de compréhension transculturelle et de coexistence pacifique. Les écrivains, traducteurs et interprètes pourraient pâtir des lourdes conséquences de l'interdiction d'entrée. Or, ces travailleurs intellectuels sont indispensables au progrès et à la coopération transculturelle, et les effets corrosifs de la méfiance et de l'exclusion entraveraient leur action. Si la sécurité nationale est notre priorité, il nous faut admettre que nous sommes plus en sûreté avec le savoir que les traducteurs nous fournissent quant à la culture, aux valeurs et aux qualités humaines d'autres pays. À une époque de l'histoire où les gens se sentent aussi divisés, nous croyons que nos histoires – et ceux qui nous permettent d'en entendre le récit – sont indispensables à la poursuite de notre coexistence. Nous exprimons notre soutien aux réfugiés qui fuient les guerres – pour qui les États-Unis ont toujours été un lieu de refuge – et dont l'esprit de créativité et d'innovation a enrichi notre vie artistique et culturelle tout en la rendant infiniment plus diverse. Refouler les réfugiés d'aujourd'hui peut équivaloir à refuser un potentiel humain incommensurable. Nous exhortons donc le Président à rapporter immédiatement le décret d'interdiction d'entrée.
Fondé en 2003, Words without Borders entend promouvoir la compréhension culturelle par la traduction, la publication et la promotion des œuvres les plus remarquables de la littérature internationale contemporaine. Nos publications et nos programmes ouvrent à ceux qui, dans le monde entier, lisent l'anglais les portes de la multiplicité des points de vue, de la richesse de l'expérience et de l'approche littéraire des événements mondiaux que peuvent leur offrir des écrivains utilisant d'autres langues. Nous cherchons à nouer des liens entre les écrivains internationaux et le grand public, les étudiants et les enseignants, ainsi qu'avec les milieux de l'édition et les autres médias, et à jouer le rôle de support en ligne du dialogue littéraire mondial.
Traduction : Jean Leclercq
Humour
Donald Trump rencontre la reine d’Angleterre et lui demande : « Votre Majesté, comment faites-vous pour diriger un gouvernement si efficace? Pouvez-vous me donner quelques conseils ? »
« Eh bien, répond la reine, le plus important est de s’entourer de gens intelligents. »
Trump fronce alors les sourcils et réplique : « Mais comment puis-je savoir si les personnes qui vous entourent sont vraiment intelligentes? »
La reine boit une gorgée de thé et lui répond : « Rien de plus simple, il n’y a qu’à leur demander de répondre à une énigme déroutante. »
La reine appuie alors sur bouton d’un interphone et demande à voir Theresa May.
Theresa May entre dans la pièce. « Oui, Votre Majesté? »
La reine sourit et explique : « Veuillez bien me répondre si vous le pouvez, Theresa. Votre père et votre mère ont un enfant. Ce n’est ni votre frère, ni votre sœur. Qui est-ce? »
Theresa May répond du tac au tac : « C’est moi. »
« Oui! Très bien », répond la reine.
Trump retourne à la Maison-Blanche et pose la même question à Mike Pence. « Mike, donne-moi la réponse. Ton père et ta mère ont un enfant. Ce n’est ni ton frère, ni ta sœur. Qui est-ce? »
« Je ne suis pas sûr, » dit Mike Pence. Je vais vérifier et je te ferai part plus tard de la réponse. » Il consulte tous ses conseillers, mais personne n’a la solution.
Le lendemain soir, dans un restaurant, Mike Pence rencontre par hasard Sarah Palin. « Sarah, peux-tu me donner la réponse? Ton père et ta mère ont un enfant. Ce n’est ni ton frère, ni ta sœur. Qui est-ce? »
Immédiatement, Sarah Palin répond « C’est facile, c’est moi! »
Mike Pence sourit et la remercie.
Mike Pence retourne voir Trump et lui déclare : « J’ai fait quelques recherches et j’ai la réponse à ton énigme.
C’est Sarah Palin! »
Furieux, Trump se lève, apostrophe Trump et lui hurle : « Non, idiot, c’est Theresa May! »
…CHERS LECTEURS ET LECTRICES, VOILÀ CE QUI SE PASSE VÉRITABLEMENT À LA MAISON-BLANCHE.
Le texte ci-dessus est traduit de l'anglais par Isabelle Pouliot. L’auteur de ce texte qui circule sur la Toile n’est pas connu.
par Joëlle Vuille, qui a bien voulu rédiger l'analyse suivante à notre intention.Joëlle, contributrice fidèle au blog, a une licence en droit suisse et un doctorat en criminologie. Après avoir profité d'une bourse de recherche du Fonds national suisse de la recherche scientifique pour faire un séjour de deux ans à l'Université de Californie à Irvine (Department of Criminology, Law and Society), Joëlle est actuellement privat-docent à la Faculté de droit de l'Université de Neuchâtel.
Beaucoup de livres ont été écrits sur le Oxford English Dictionary (ci-après : OED). La particularité de The Word Detective est de faire entrer le lecteur dans le quotidien de ceux qui créent et développent le célèbre dictionnaire. John Simpson a travaillé dans l'équipe du OED pendant 37 ans, entre 1976 et 2013, et y a été éditeur en chef pendant les 20 dernières années de sa carrière. (Nous ne reviendrons pas sur le OED en tant que tel, le lecteur intéressé pouvant se référer à une entrée antérieure de ce blog – La lexicologie – une histoire amusante du dictionnaire anglais le plus célèbre.)
Si le fil rouge du récit est la vie et la carrière de Simpson, l'auteur entremêle sa narration avec le développement du OED lui-même, ce qui est logique puisqu'il a joué un rôle important dans ce contexte. Il nous fait rencontrer les différents personnages qui ont imprégné l'histoire du OED, en les mettant en scène dans les locaux du célèbre dictionnaire et en nous faisant vivre leur quotidien. L'histoire est fascinante, et elle nous permet d'apprécier le travail immense concédé par des passionnés qui pendant longtemps n'ont travaillé qu'avec des cartes en papier, un stylo, et une bibliothèque de livres de références en papier (ce qui paraît surhumain aux personnes qui, comme moi, ont presque toujours travaillé avec des bases de données en ligne dans lesquelles une recherche par mots-clés prend une fraction de seconde).
Le récit nous permet d'apprécier la contribution particulière de Simpson au développement du OED ces dernières décennies. Tout au long de sa carrière, Simpson a en effet œuvré à rendre le OED accessible à un large public, à le dépoussiérer, à en faire une œuvre dynamique et moderne, notamment en donnant une voix à ceux qui parlent l'anglais au quotidien. Par exemple, lorsqu'il devint responsable du groupe « New Words » (soit un petit nombre d'éditeurs responsables de la réception des mots apparaissant nouvellement dans la langue anglaise et chargés de rédiger de nouvelles définitions pour ceux-ci), il décida que, pour chaque livre « sérieux » utilisé comme référence en vue de trouver de nouvelles définitions et de nouveaux usages d'un mot, l'éditeur en charge devrait également se rendre dans le kiosque au coin de sa rue et acheter des magazines portant sur le même sujet, afin de capter les usages quotidiens du mot en question. (C'est ainsi, par exemple, que la lecture de magazines sur les motos permit de faire entrer le mot « dirt bike » dans le OED.) Dans la perspective de Simpson, en effet, la langue n'est pas une affaire d'élites, et les sources du OED doivent être aussi diverses que possibles afin de refléter la variété des usages d'un mot. Dans le même esprit, Simpson remarqua un jour que son supermarché proposait à la vente toutes sortes de produits provenant des quatre coins du monde, comme carpaccio, halloumi, ou teppan-yaki, et décida qu'il devait aussi inclure ces mots dans son dictionnaire si le citoyen britannique lambda les intégrait dans son utilisation quotidienne de la langue anglaise. C'est ainsi qu'il entreprit de contacter les grandes chaînes de supermarché afin de leur demander de lui fournir la liste de tous les produits mis en vente (une requête à laquelle on répondit d'abord avec scepticisme, apparemment).
En plus d'intégrer des mots nouveaux et de rendre compte de la variété des usages de la langue dans la vie quotidienne, Simpson décida également de rendre les définitions nouvellement ajoutées au dictionnaire moins académiques, et de les illustrer à l'aide d'exemples qui permettraient à l'usager de se faire une meilleure idée du contexte dans lequel un certain mot était employé. Par exemple, « Intro » avait été défini dans la première version du OED comme « colloq. abbrev. of INTRODUCTION n. » ; circonscris et précis, mais pas très vivant. Lorsque « outro » fut introduit, bien des décennies plus tard, on le définit en revanche comme « a concluding section, esp. one which closes a broadcast programme or musical work ». Mais au delà du contenu du dictionnaire, Simpson voulut également adapter le OED aux modes de communication modernes, en le digitalisant tout d'abord (en 1989), puis en le mettant en ligne (en 2000), et finalement en permettant aux lecteurs d'y contribuer directement. A cet égard, la description du passage du OED de son format papier à un format informatique au début des années 1980 est édifiante, tant à cause de l'aspect technique de la chose (une entreprise gigantesque), qu'à cause des discussions que cela suscita au sein de Oxford University Press (qui n'avait jamais rien entrepris de tel auparavant).
Cet ouvrage est également passionnant en ce qu'il montre comment le langage reflète les sociétés qui le parlent. Le OED n'a pas seulement pour but de définir les termes dans leur acception actuelle mais également de montrer quand et comment certains mots sont apparus, au fil des évolutions technologiques (« booted up » en 1980), du développement de nouvelles sensibilités éthiques (« animal rights », en 1875), et de changements de contextes historiques (« disinformation », pendant la Guerre froide). Le dictionnaire documente également comment les mots évoluent ; on pensera par exemple à « racism » ou « sexism », qui ne sont plus utilisés dans les mêmes contextes qu'il y a un siècle, parce que ce qui est considéré comme étant du racisme ou du sexisme par la société a également changé.
Mais si sa passion pour son travail est évidente à chaque page, Simpson note également qu'il y a un prix à payer lorsque l'on passe sa vie à disséquer les mots : sa déformation professionnelle l'empêche dorénavant de lire un texte littéraire et d'y voir plus qu'un simple assemblage de mots. Il donne l'exemple du début du dernier chapitre du roman Jane Eyre intitulé « Conclusion » : « Reader, I married him. A quiet wedding we had ; he and I, the parson and the clerk, were alone present. » En lisant ces mots, le lexicographe ne peut pas s'empêcher de se dire que Charlotte Brontë n'a pas inventé le mot « conclusion », que l'anglais l'avait emprunté au français dès le moyen-âge. Il se demande ensuite si le OED serait intéressé à répertorier cet usage précis de ce mot, c'est-à-dire le mot conclusion comme conclusion d'un récit, et de quand date cet usage. Pour être sûr, il s'empare du OED le plus proche et y lit que Chaucer utilisait déjà ce terme dans ce sens-là. Pas besoin de prendre note, donc. Ensuite, « reader ». Le lexicographe sait déjà que « reader » est utilisé en anglais depuis la période anglo-saxonne, mais il ignore quand les romanciers ont commencé à interpeler directement leurs lecteurs de la sorte. Cela date-il de la période victorienne ? Charlotte Brontë était-elle la première ? Le OED informe alors le lecteur que, en 1785 déjà, William Cowper avait interpelé son « gentle reader ». Ouf, pas besoin de prendre note. Et que penser de « quiet » ? Un mariage peut-il être « quiet » ? Eh oui, comme le confirme l'OED, « quiet » dans le sens de « moderate, modest, restrained » était un usage déjà connu avant Jane Eyre. Il n'est donc pas nécessaire d'informer le OED de cet usage précis du mot « quiet », et le lecteur n'a pas besoin d'en prendre note. Et ainsi de suite pour chaque mot de la page. Vous avez dit fatigant ?
Du point de vue de la structure du livre, le récit de Simpson est entrecoupé de digressions apparaissant dans une police différente du reste du texte, portant sur un mot précédemment utilisé dans le texte (par exemple : juggernaut, epicentre, debouched, ou encore 101). Le point de vue de l'auteur est que chaque mot a une histoire intéressante, si on prend le temps de creuser son passé, et il faut bien admettre que, grâce aux nombreux exemples qu'il propose, il parvient à nous en convaincre! Par exemple, son histoire du mot aerobics, qui nous fait passer de Louis Pasteur en 1863 aux reporters anglophones de la revue Lancet jusqu'aux sportifs américains de la fin des années 1960, est très intéressante. Idem du mot « mole », dont les premières définitions du dictionnaire décrivaient « the poor vision », « the strong forearms », and « the velvety fur that can be brushed in any direction » (!), avant d'intégrer les usages métaphoriques du terme (toute personne travaillant en sous-sol, comme les mineurs) et finalement la taupe du monde de l'espionnage, apparue au 20ème siècle, notamment dans les romans de John Le Carré. A chaque fois, Simpson nous offre une petite histoire de la vie du mot, qui apparaît presque comme un personnage en tant que tel, dont on lirait la naissance, la jeunesse, la vie, dont on nous décrirait les membres de la famille, les relations que les uns et les autres entretiennent, les voyages qu'ils ont entrepris au fil de leur existence et les influences qu'ils ont eues et subies. Ces passages sont particulièrement amusants pour les lecteurs francophones vu les liens étroits que le français et l'anglais entretiennent depuis presque un millénaire.
En mêlant le récit de sa vie privée avec celui de sa carrière, et en décrivant les différentes personnes qui l'ont accompagné au fil de son parcours, Simpson parvient à tisser un récit plein de chaleur, d'humour et de tendresse. Il transmet la passion des mots et l'excitation ressentie quotidiennement par ces « détectives des mots » lorsqu'ils découvrent de nouveaux usages ou redécouvrent des mots ou des usages depuis longtemps oubliés. On sent chez lui une curiosité intellectuelle sans limite, et une sensibilité certaine au terreau social dans lequel le langage prend naissance. C'est une lecture légère et amusante que je vous recommande vivement, gentle reader!
The Word Detective, A Life in Words, de John Simpson, London : Little Brown, 2016, 342 p.