Pont Neuf, Paris
Pont Neuf, Paris
Japanese Gardens
Japanese Gardens
Montserrat, Barcelona
en routeMontserrat- Barcelona
Tower Bridge, London
Tower Bridge, London
Skip to content

Un micro-Macron ?

Recension –  Jean Leclercq
Jean cropped

Nous connaissions Le Petit Simonin illustré (dit le Littré de l'argot), nous consultons journellement Le Petit Robert, et voici que, coïncidant avec une certaine élection présidentielle, nous arrive Le Petit Macron de la langue française. [1]  Certes, tout ce qui est petit est gentil et l'auteure (à beau nom de théorème), se propose de nous apprendre à « parler Macron » autour de quatre grands thèmes : 1) le lexique de ma grand-mère, 2) les jurons et insultes de la macronie, 3) les mots rares et macronismes à égrener dans le discours, et 4) in latino veritas (quelques formules latines). Notons bien que si l'utilisation de certaines expressions est datée et documentée, certains bons mots et formules – tels que « craquer le marmot » ou « les yeux de Chimène » – n'ont jamais été prononcés par le Président et lui sont tout simplement prêtés. Autrement dit, il aurait pu les dire et, après tout, on ne prête qu'aux riches ! Dans ce genre d'exercice, Le Petit Macron rejoint les deux ouvrages qu'avaient publié Marianne Tillier [2] et Bernard Pivot [3], en 2008, mais sans que le prétexte en soit la langue présidentielle.


Petit Macron   Petit Simonin     

  Nous-mêmes, le 6 juin dernier, avions relevé l'expression la « poudre de Perlimpinpin », mais Le Petit Macron, à la page 16, analyse plus doctement encore l'expression qu'il fait remonter au XVIIe siècle. En revanche, nous en avons débusqué une autre qui ne figure pas dans le Petit Macron mais que nous avons trouvée à la page 56 de Révolution : « un pays d'ateliers nationaux financés par l'opération du Saint-Esprit ». Formule doublement désuète puisqu'elle renvoie aux fameux ateliers que la IIème République (1848-1852) avait institués pour (déjà) conjurer le chômage, ainsi qu'à l'action de l'Esprit-Saint, un intervenant dont il n'est plus guère question, à notre époque, dans les traités d'économie financière ! 

            Comme il nous est dit dans la préface : « Le style Macron, fleuri et parfois désuet, signe bel et bien un retour à l'autorité présidentielle et verticale tant souhaitée par notre président », mais aussi, peut-on ajouter, par un électorat qui l'a confortablement porté à la magistrature suprême ! Pourquoi serait-il fleuri et désuet ? Peut-on reprocher au sémillant président de rompre avec le misérabilisme langagier ambiant et de donner à quelques bonnes expressions bien de chez nous l'occasion de sortir, et même d'esquisser un dernier tango ? D'autant plus que ledit Président a été, tel Descartes, « nourri aux lettres  dès son plus jeune âge ». Et cela, grâce à une grand-mère qui appartenait à cette génération d'admirables enseignants qui fut l'honneur de la République. Comment dès lors s'étonner que la fréquentation des bons auteurs ait enrichri son vocabulaire, lui fournissant les savoureuses tournures dont il émaille ses propos ? Avant lui, le général de Gaulle n'a-t-il pas redonné vie à quelques mots comme la « chienlit » (pour désigner les événements de 1968) ou l'expression « sauts de cabri » pour stigmatiser la gesticulation des européistes un peu trop pressés. Cette expression-là, le Président l'a bien utilisée, et dans des circonstances qui sont relatées à la page 73 du Petit Macron.

            Mme Cécile Alduy, qui enseigne à l'Université de Stanford, a passé à la moulinette 1.300 discours prononcés par des personnalités politiques françaises au cours de ces dernières années, dans le cadre d'une interview, citée par Le Figaro dans un article du 17 juin 2017 : Parlez-vous le Macron?   

Parlez-vous Macron

 

           Son analyse fait apparaître un net clivage droite/gauche dans le vocabulaire des deux candidats à l'élection de 2012. En revanche, chez les candidats non issus d'élections primaires en 2017 (Le Pen, Macron et Mélenchon) apparaissent des discours transversaux où abondent des couplages de mots très significatifs. Ainsi, liberté et protection vont souvent de paire chez Emmanuel Macron, soucieux qu'il est de se montrer autant de droite que de gauche, autant de son temps que de celui de sa grand-mère. Et s'il relance de bonnes vieilles expressions, il en emploie aussi de toutes neuves, parodiant le Yes, we can d'Obama ou empruntant « avoir l'envie » à Johnny Halliday. Mais, à force de ménager la chèvre et le choux, on risque de tourner à vide – pour user de deux expressions qui pourraient être macroniennes !         

———–   

« Commençons par un retour sur cette extraordinaire année électorale. On peut la qualifier à la fois de « macronesque » et de riche en » macronneries ». Macronesque dans le sens de dantesque, puisqu’elle a sérieusement chamboulé le paysage politique, auquel on était habitués. Et puis, on a entendu beaucoup de « macronneries », puisque la plupart des commentateurs expérimentés  pensaient impossible l’accession à la fonction suprême dès 2017, d’un homme de moins de 40 ans.  »

La politique expliquée aux jeunes
12 octobre 2017

[1] Sophie de Thalès. Le Petit Macron de la langue française. Décryptage savoureux des bons mots et formules prononcés (ou pas) par notre Président. Paris, Éditions Tut-tut, 2017. 189 pages.

[2] Marianne Tillier. Les expressions de nos grands-mères. Paris, Éditions Points, 2008. 170 pages.

[3] Bernard Pivot. 100 expressions à sauver. Paris, Albin Michel, 2008. 145 pages.

Lectures supplémentaires sur ce blog :

Note culinaire et presidentielle

Un faux ami du Président de la République française

Connaisez-vous ces expressions saugrenues de nos hommes politiques?
LE FIGARO  22/97/2017

 

 

 

Nicole Nolette – linguiste du mois de juin 2017

 

NN profileL'interviewéeNicole Nolette est professeure adjointe en études françaises à l’université de Waterloo en Ontario, au Canada, depuis juillet 2017. Pour son livre Jouer la traduction. Théâtre et hétérolinguisme au Canada francophone (2015), elle était lauréate du prix Ann-Saddlemyer de l’Association canadienne pour la recherche théâtrale et du prix du meilleur ouvrage en théâtre remis par la Société québécoise d’études théâtrales pour la période 2014-2016. Elle a publié de nombreux articles dans les domaines de la traductologie, du théâtre et des littératures franco-canadiennes. De 2014 à 2016, elle était chercheuse postdoctorale du Conseil de recherches en sciences sociales associée au Cultural Agents Initiative de l’université Harvard.

 

GBL'intervieweuse :  Geraldine Brodie est maître de conférence en théorie de la traduction et en traduction du théâtre, et responsable de la maîtrise en théorie et pratique de la traduction à l'University College London. Geraldine a imaginé et co-organisé la série de conférences Translation in History et le Theatre Translation Forum et elle a été co-rédactrice en chef de la revue en ligne New Voices in Translation Studies de 2012 à 2015.

Ses recherches portent sur les pratiques de traduction du théâtre dans le Londres contemporain, y inclus la collaboration du traducteur dans la production du spectacle, ainsi que l'intermédialité et l'interlinéarité des surtitres. Elle donne fréquemment des présentations sur ces sujets au Royaume-Uni et à l'international et son travail figure dans de nombreuses publications. Geraldine est membre du panel de partenaires d'ARTIS, une nouvelle initiative de formation en recherche dans le domaine des études de traduction et d'interprétation. 

Geraldine est détentrice d'une maîtrise en littérature comparée du University College London et d'un diplôme de premier cycle à Brasenose College, Oxford, où elle s'est spécialisée en linguistique, vieil et moyen anglais et vieux français. Elle a aussi un Diploma de Español como Lengua Extranjera de l'Instituto Cervantes. Les intérêts de recherche de Geraldine comprennent les voix multiples en traduction, la traduction théâtrale directe, indirecte et littérale, l'adaptation et la version, l'intermédialité des surtitres et l'éthique de la traduction. Geraldine est membre de l'Institute of Chartered Accountants in England and Wales et membre du Chartered Institute of Taxation. Sa première monographie, The Translator on Stage, sera publié en décembre 2017 par Bloomsbury. 

Elle a été notre linguiste du mois d'août 2016.

 
L'interview suivante a été menée  par Skype entre Londres et Ottawa.
CLICK HERE FOR ENGLISH TRANSLATION BY GERALDINE BRODIE


GB : Votre récent livre, Jouer la traduction, [1] interroge le théâtre traduit et bilingue issu de contextes canadiens où le français est une langue minoritaire. Comment vous êtesvous intéressée à ce sujet? Quelle était votre expérience du français au Canada?

NN book cover

NN :Je me suis intéressée au théâtre bilingue (français-anglais) et à sa traduction vers 2005, en étudiant avec Louise Ladouceur au campus francophone de l'Université de l'Alberta (Campus Saint-Jean). Je m'intéressais alors au théâtre bilingue de l'Ouest canadien, et je considérais qu'au lieu d'envisager la traduction de ce théâtre comme une impossibilité (comme une intraduisibilité), on pourrait l'envisager comme un jeu. J'ai ensuite voulu voir si ce jeu de la traduction pourrait se produire ailleurs, dans d'autres conditions postcoloniales ou diglossiques, par exemple. J'ai choisi d'étudier deux autres études de cas semblables à celle de l'Ouest canadien : la province de l'Ontario, à l'ouest du Québec et la région de l'Acadie à l'est du Québec. La ville de Montréal et l'Université McGill me semblaient être les lieux idéaux d'où observer l'évolution et la circulation des productions théâtrales d'un peu partout au Canada. J'y ai travaillé avec Catherine Leclerc, spécialiste du plurilinguisme littéraire et auteure de Des langues en partage? Cohabitation du français et de l'anglais en littérature contemporaine (2010).

J'ai aussi pu voyager sur les lieux de la production de ce théâtre et de ses traductions au fil des ans. Au cours des trois dernières années, j'ai habité aux États-Unis pour poursuivre un stage postdoctoral avec Doris Sommer au Cultural Agents Initiative de l'université Harvard grâce à une subvention du Conseil de recherches en sciences humaines du Canada. Et depuis un an, j'enseigne en Nouvelle-Écosse, à l'extrême frontière (et aux origines) du territoire de l'Acadie. Mes études en traductologie se sont faites en français dans des universités de langue anglaise, et c'est dans un contexte semblable que j'enseigne maintenant.  

 

GB : Avez-vous des exemples de manières de présenter le théâtre d'expression française dans des contextes où le français est une langue minoritaire? Quelles sont les approches de la traduction, et quelles sortes de publics sont visés?

NN : Il y a une différence assez importante entre le théâtre produit à l'ouest du Québec (Ontario, Manitoba, Saskatchewan, Alberta, Colombie-Britannique) et celui produit à l'est (Acadie). En Ontario et au Manitoba, par exemple, les francophones forment environ 4 % de la population; en Alberta et en Saskatchewan, ce pourcentage ressemble davantage à 2 %. En Acadie du Nouveau-Brunswick, par contre, le français est la langue principale de 30 % de la population. Cette divergence dans la démographie des groupes minoritaires semble aussi trouver une place dans les pratiques de production et de traduction du théâtre bilingue.

En Acadie, la population francophone, pourtant en grande partie bilingue, crée peu de théâtre bilingue, mais investit toute une gamme de variétés du français dans sa production artistique. Certaines de ces variétés locales du français (dont le chiac de la région de Moncton) comprennent également des emprunts et des alternances codiques. C'est le cas, par exemple, du spectacle futuriste Empreintes, présenté par le Collectif Moncton-Sable d'après un texte de Paul Bossé, dans lequel figure une interprète cyber-sapienne du chiac qui s'amuse bien avec les traductions qu'elle nous offre.

En Ontario et encore plus dans l'Ouest canadien, les artistes de théâtre prisent davantage le théâtre bilingue. Ceux de l'Ouest canadien lui donnent souvent une vocation identitaire, ou communautaire, alors que ceux de l'Ontario ont un penchant pour l'exploration artistique, et parfois postdramatique, du bilinguisme sur scène. Je pense, par exemple, au spectacle Le Rêve totalitaire de dieu l'amibe de Louis Patrick Leroux, dans lequel le personnage de La Commentatrice pose des jugements ironiques en anglais sur l'action dramatique qui se déroule en français. Dans un autre spectacle, celui de L'Homme invisible/The Invisible Man, deux interprètes se partagent le récit : l'un raconte, l'autre traduit, puis le sens de la traduction s'inverse de sorte qu'il n'y a plus vraiment de langue de départ et de langue d'arrivée.

De manière similaire aux pratiques plurilingues, c'est vers l'ouest que les théâtres explorent plusieurs stratégies de traduction. Le surtitrage, par exemple, apparaît au Théâtre français de Toronto vers 2005 et est rapidement intégré dans plusieurs des institutions théâtrales minoritaires de l'Ontario et de l'Ouest. Par contre, il n'y a pas encore de politique de surtitrage en Acadie; quand elles circulent vers l'ouest, cependant, les productions théâtrales acadiennes peuvent être surtitrées.

Je m'intéresse à ces différences régionales par rapport au bilinguisme et à la traduction, mais j'envisage également comment les productions théâtrales circulent et sont légitimées dans les grands centres de théâtre au Canada : Montréal en français et Toronto en anglais. Comme les spectateurs de ces métropoles ne partagent pas nécessairement le bilinguisme des communautés minoritaires productrices des formes théâtrales qui nous intéressent, les créations se métamorphosent pour ces nouveaux publics. Ainsi, un même spectacle bilingue peut devenir plus ou moins bilingue en se rapprochant de spectateurs qui n'ont pas les capacités d'en comprendre le français ou l'anglais.

Ce sont ces deux niveaux (l'inscription première du bilinguisme et ses traductions subséquentes) que j'appelle la traduction ludique. Dans le livre, je fais part de certains paradoxes dans la réception des productions théâtrales bilingues ou surtitrées à Toronto et à Montréal. D'une part, à Toronto, les surtitres en anglais servent non seulement à attirer des spectateurs dont il s'agit de la langue première, mais aussi des spectateurs francophones déshabitués au français en raison du contexte minoritaire. D'autre part, les spectateurs francophones de Montréal sont eux aussi souvent bilingues, et résistent moins que prévu à la présence de l'anglais sur leurs scènes.  

 

GB : Votre livre explore le concept de la « traduction ludique ». Pouvez-vous expliquer comment ce concept fonctionne en relation au théâtre d'expression française au Canada? Comment ce concept peut-il s'appliquer à d'autres formes de théâtre en traduction?

NN: J'ai parlé de traduction ludique à deux niveaux : celui d'une inscription ludique du bilinguisme dans un spectacle de théâtre, et celui de sa réinscription dans les traductions ultérieures de ce spectacle pour d'autres publics. Dans ces deux cas, la traduction ludique peut prendre la forme de personnages traducteurs, de répliques redistribuées ou de surtitres au-dessus de la scène.  L'idée du jeu me semble particulièrement porteuse : elle traverse la langue (les jeux de mots, par exemple) comme le théâtre (où on parle de jeu de l'acteur). Considérer le théâtre franco-canadien sous l'angle du jeu est également assez innovateur : on déplore souvent l'assimilation en cours qui se manifesterait dans le bilinguisme des groupes minoritaires.  Il me semble que le concept du jeu nous permet également d'ouvrir des possibilités par rapport à la traduction. Se donner du « jeu » (au sens de l'espace nécessaire au mouvement) dans l'activité de la traduction, c'est suivre le filon du jeu de mots et du jeu du plurilinguisme. C'est cesser d'envisager ces pratiques comme fondamentalement intraduisibles.  
Je crois également que le concept de la traduction ludique pourrait s'appliquer à d'autres formes de théâtre issues de groupes minoritaires au seuil de différentes langues. Les travaux de Tace Hedrick sur la poésie bilingue (espagnole-anglaise) d'Amérique du Nord et sa traduction, par exemple, me font penser qu'il y a des liens hémisphériques à tracer par la traduction ludique. Il y aurait aussi d'autres contextes plurilingues où ce serait intéressant de tester le concept, comme Hong Kong ou Iakoutsk.  

 

GB : Je remarque que votre livre intègre des sources théoriques de langue anglaise et française. Comment envisagez-vous une traduction de votre propre livre en anglais?

Pic NoletteNN : En écrivant ce livre, j'avais pour but de traverser les frontières linguistiques et culturelles de la théorie de la traduction, des littératures minoritaires et du spectacle. Le concept du jeu, par exemple, me permet de tirer de chez Johan Huizinga et Roger Caillois, mais aussi de la French theory retravaillée par les études culturelles américaines. J'ai voulu piger dans un répertoire interdisciplinaire et interculturel pour faire parler des objets qui traitaient de traduction et qui étaient encore en processus de traduction.  Faire parler ces objets était peut-être plus évident en français : le livre s'adresse surtout à un public qui connaît déjà un peu le théâtre franco-canadien. La traduction de ce livre vers l'anglais demanderait une meilleure présentation du contexte qui anime les enjeux du théâtre franco-canadien afin d'y initier ce nouveau public.  

 

GB : Où vous mènera votre recherche à l'avenir?

Depuis la publication de ce livre, je poursuis plusieurs pistes de recherche. L'une d'entre elles est l'apport de la technologie, omniprésente dans les productions théâtrales plurilingues et leur traduction. Le personnage de l'interprète cyber-sapienne dans Empreintes montre que le dialecte chiac et la traduction de style Babelfish peuvent aller de pair. L'utilisation des surtitres est un autre exemple de l'apport des technologies à la traduction du plurilinguisme. J'aimerais creuser davantage ce lien, peut-être même en enquêtant les manières par lesquelles on perçoit les technologies de la scène.  Je cherche également à pousser plus loin la théorie du théâtre plurilingue : au-delà de la tragédie de l'assimilation, au-delà du jeu tout de même partiellement dénonciateur de la traduction ludique, il me semble qu'une autre forme de théâtre bilingue pousse encore plus loin pour viser la rencontre interculturelle. En ce sens, elle est porteuse d'espoir et de rencontres possibles. Au Canada, le jeu relève d'abord des artistes de théâtre franco-canadiens, l'espoir des artistes anglo-canadiens. Un examen plus complet prendrait en compte ces deux formes possibles du théâtre bilingue au Canada. Il reste à théoriser ces moments où la rencontre – et la traduction – semblent possibles.

[1] Jouer la traduction
Théâtre et hétérolinguisme au Canada francophone

Les Presses de l'Université d'Ottawa
27 mai 2015

   

Entretien avec Nicole Nolette

 

NN profileL'interviewéeNicole Nolette est professeure adjointe en études françaises à l’université de Waterloo en Ontario, au Canada, depuis juillet 2017. Pour son livre Jouer la traduction. Théâtre et hétérolinguisme au Canada francophone (2015), elle était lauréate du prix Ann-Saddlemyer de l’Association canadienne pour la recherche théâtrale et du prix du meilleur ouvrage en théâtre remis par la Société québécoise d’études théâtrales pour la période 2014-2016. Elle a publié de nombreux articles dans les domaines de la traductologie, du théâtre et des littératures franco-canadiennes. De 2014 à 2016, elle était chercheuse postdoctorale du Conseil de recherches en sciences sociales associée au Cultural Agents Initiative de l’université Harvard.

GBL'intervieweuse :  Geraldine Brodie est maître de conférence en théorie de la traduction et en traduction du théâtre, et responsable de la maîtrise en théorie et pratique de la traduction à l'University College London. Geraldine a imaginé et co-organisé la série de conférences Translation in History et le Theatre Translation Forum et elle a été co-rédactrice en chef de la revue en ligne New Voices in Translation Studies de 2012 à 2015.

Ses recherches portent sur les pratiques de traduction du théâtre dans le Londres contemporain, y inclus la collaboration du traducteur dans la production du spectacle, ainsi que l'intermédialité et l'interlinéarité des surtitres. Elle donne fréquemment des présentations sur ces sujets au Royaume-Uni et à l'international et son travail figure dans de nombreuses publications. Geraldine est membre du panel de partenaires d'ARTIS, une nouvelle initiative de formation en recherche dans le domaine des études de traduction et d'interprétation. 

Geraldine est détentrice d'une maîtrise en littérature comparée du University College London et d'un diplôme de premier cycle à Brasenose College, Oxford, où elle s'est spécialisée en linguistique, vieil et moyen anglais et vieux français. Elle a aussi un Diploma de Español como Lengua Extranjera de l'Instituto Cervantes. Les intérêts de recherche de Geraldine comprennent les voix multiples en traduction, la traduction théâtrale directe, indirecte et littérale, l'adaptation et la version, l'intermédialité des surtitres et l'éthique de la traduction. Geraldine est membre de l'Institute of Chartered Accountants in England and Wales et membre du Chartered Institute of Taxation. Sa première monographie, The Translator on Stage, sera publié en décembre 2017 par Bloomsbury. 

Elle a été notre linguiste du mois d'août 2016.

 
L'interview suivante a été menée  par Skype entre Londres et Ottawa.
CLICK HERE FOR ENGLISH TRANSLATION BY GERALDINE BRODIE


GB : Votre récent livre, Jouer la traduction, [1] interroge le théâtre traduit et bilingue issu de contextes canadiens où le français est une langue minoritaire. Comment vous êtesvous intéressée à ce sujet? Quelle était votre expérience du français au Canada?

NN book cover

NN :Je me suis intéressée au théâtre bilingue (français-anglais) et à sa traduction vers 2005, en étudiant avec Louise Ladouceur au campus francophone de l'Université de l'Alberta (Campus Saint-Jean). Je m'intéressais alors au théâtre bilingue de l'Ouest canadien, et je considérais qu'au lieu d'envisager la traduction de ce théâtre comme une impossibilité (comme une intraduisibilité), on pourrait l'envisager comme un jeu. J'ai ensuite voulu voir si ce jeu de la traduction pourrait se produire ailleurs, dans d'autres conditions postcoloniales ou diglossiques, par exemple. J'ai choisi d'étudier deux autres études de cas semblables à celle de l'Ouest canadien : la province de l'Ontario, à l'ouest du Québec et la région de l'Acadie à l'est du Québec. La ville de Montréal et l'Université McGill me semblaient être les lieux idéaux d'où observer l'évolution et la circulation des productions théâtrales d'un peu partout au Canada. J'y ai travaillé avec Catherine Leclerc, spécialiste du plurilinguisme littéraire et auteure de Des langues en partage? Cohabitation du français et de l'anglais en littérature contemporaine (2010).

J'ai aussi pu voyager sur les lieux de la production de ce théâtre et de ses traductions au fil des ans. Au cours des trois dernières années, j'ai habité aux États-Unis pour poursuivre un stage postdoctoral avec Doris Sommer au Cultural Agents Initiative de l'université Harvard grâce à une subvention du Conseil de recherches en sciences humaines du Canada. Et depuis un an, j'enseigne en Nouvelle-Écosse, à l'extrême frontière (et aux origines) du territoire de l'Acadie. Mes études en traductologie se sont faites en français dans des universités de langue anglaise, et c'est dans un contexte semblable que j'enseigne maintenant.  

GB : Avez-vous des exemples de manières de présenter le théâtre d'expression française dans des contextes où le français est une langue minoritaire? Quelles sont les approches de la traduction, et quelles sortes de publics sont visés?

NN : Il y a une différence assez importante entre le théâtre produit à l'ouest du Québec (Ontario, Manitoba, Saskatchewan, Alberta, Colombie-Britannique) et celui produit à l'est (Acadie). En Ontario et au Manitoba, par exemple, les francophones forment environ 4 % de la population; en Alberta et en Saskatchewan, ce pourcentage ressemble davantage à 2 %. En Acadie du Nouveau-Brunswick, par contre, le français est la langue principale de 30 % de la population. Cette divergence dans la démographie des groupes minoritaires semble aussi trouver une place dans les pratiques de production et de traduction du théâtre bilingue.

En Acadie, la population francophone, pourtant en grande partie bilingue, crée peu de théâtre bilingue, mais investit toute une gamme de variétés du français dans sa production artistique. Certaines de ces variétés locales du français (dont le chiac de la région de Moncton) comprennent également des emprunts et des alternances codiques. C'est le cas, par exemple, du spectacle futuriste Empreintes, présenté par le Collectif Moncton-Sable d'après un texte de Paul Bossé, dans lequel figure une interprète cyber-sapienne du chiac qui s'amuse bien avec les traductions qu'elle nous offre.

En Ontario et encore plus dans l'Ouest canadien, les artistes de théâtre prisent davantage le théâtre bilingue. Ceux de l'Ouest canadien lui donnent souvent une vocation identitaire, ou communautaire, alors que ceux de l'Ontario ont un penchant pour l'exploration artistique, et parfois postdramatique, du bilinguisme sur scène. Je pense, par exemple, au spectacle Le Rêve totalitaire de dieu l'amibe de Louis Patrick Leroux, dans lequel le personnage de La Commentatrice pose des jugements ironiques en anglais sur l'action dramatique qui se déroule en français. Dans un autre spectacle, celui de L'Homme invisible/The Invisible Man, deux interprètes se partagent le récit : l'un raconte, l'autre traduit, puis le sens de la traduction s'inverse de sorte qu'il n'y a plus vraiment de langue de départ et de langue d'arrivée.

De manière similaire aux pratiques plurilingues, c'est vers l'ouest que les théâtres explorent plusieurs stratégies de traduction. Le surtitrage, par exemple, apparaît au Théâtre français de Toronto vers 2005 et est rapidement intégré dans plusieurs des institutions théâtrales minoritaires de l'Ontario et de l'Ouest. Par contre, il n'y a pas encore de politique de surtitrage en Acadie; quand elles circulent vers l'ouest, cependant, les productions théâtrales acadiennes peuvent être surtitrées.

Je m'intéresse à ces différences régionales par rapport au bilinguisme et à la traduction, mais j'envisage également comment les productions théâtrales circulent et sont légitimées dans les grands centres de théâtre au Canada : Montréal en français et Toronto en anglais. Comme les spectateurs de ces métropoles ne partagent pas nécessairement le bilinguisme des communautés minoritaires productrices des formes théâtrales qui nous intéressent, les créations se métamorphosent pour ces nouveaux publics. Ainsi, un même spectacle bilingue peut devenir plus ou moins bilingue en se rapprochant de spectateurs qui n'ont pas les capacités d'en comprendre le français ou l'anglais.

Ce sont ces deux niveaux (l'inscription première du bilinguisme et ses traductions subséquentes) que j'appelle la traduction ludique. Dans le livre, je fais part de certains paradoxes dans la réception des productions théâtrales bilingues ou surtitrées à Toronto et à Montréal. D'une part, à Toronto, les surtitres en anglais servent non seulement à attirer des spectateurs dont il s'agit de la langue première, mais aussi des spectateurs francophones déshabitués au français en raison du contexte minoritaire. D'autre part, les spectateurs francophones de Montréal sont eux aussi souvent bilingues, et résistent moins que prévu à la présence de l'anglais sur leurs scènes.  

GB : Votre livre explore le concept de la « traduction ludique ». Pouvez-vous expliquer comment ce concept fonctionne en relation au théâtre d'expression française au Canada? Comment ce concept peut-il s'appliquer à d'autres formes de théâtre en traduction?

NN: J'ai parlé de traduction ludique à deux niveaux : celui d'une inscription ludique du bilinguisme dans un spectacle de théâtre, et celui de sa réinscription dans les traductions ultérieures de ce spectacle pour d'autres publics. Dans ces deux cas, la traduction ludique peut prendre la forme de personnages traducteurs, de répliques redistribuées ou de surtitres au-dessus de la scène.  L'idée du jeu me semble particulièrement porteuse : elle traverse la langue (les jeux de mots, par exemple) comme le théâtre (où on parle de jeu de l'acteur). Considérer le théâtre franco-canadien sous l'angle du jeu est également assez innovateur : on déplore souvent l'assimilation en cours qui se manifesterait dans le bilinguisme des groupes minoritaires.  Il me semble que le concept du jeu nous permet également d'ouvrir des possibilités par rapport à la traduction. Se donner du « jeu » (au sens de l'espace nécessaire au mouvement) dans l'activité de la traduction, c'est suivre le filon du jeu de mots et du jeu du plurilinguisme. C'est cesser d'envisager ces pratiques comme fondamentalement intraduisibles.  
Je crois également que le concept de la traduction ludique pourrait s'appliquer à d'autres formes de théâtre issues de groupes minoritaires au seuil de différentes langues. Les travaux de Tace Hedrick sur la poésie bilingue (espagnole-anglaise) d'Amérique du Nord et sa traduction, par exemple, me font penser qu'il y a des liens hémisphériques à tracer par la traduction ludique. Il y aurait aussi d'autres contextes plurilingues où ce serait intéressant de tester le concept, comme Hong Kong ou Iakoutsk.  

GB : Je remarque que votre livre intègre des sources théoriques de langue anglaise et française. Comment envisagez-vous une traduction de votre propre livre en anglais?

Pic NoletteNN : En écrivant ce livre, j'avais pour but de traverser les frontières linguistiques et culturelles de la théorie de la traduction, des littératures minoritaires et du spectacle. Le concept du jeu, par exemple, me permet de tirer de chez Johan Huizinga et Roger Caillois, mais aussi de la French theory retravaillée par les études culturelles américaines. J'ai voulu piger dans un répertoire interdisciplinaire et interculturel pour faire parler des objets qui traitaient de traduction et qui étaient encore en processus de traduction.  Faire parler ces objets était peut-être plus évident en français : le livre s'adresse surtout à un public qui connaît déjà un peu le théâtre franco-canadien. La traduction de ce livre vers l'anglais demanderait une meilleure présentation du contexte qui anime les enjeux du théâtre franco-canadien afin d'y initier ce nouveau public.  

GB : Où vous mènera votre recherche à l'avenir?

Depuis la publication de ce livre, je poursuis plusieurs pistes de recherche. L'une d'entre elles est l'apport de la technologie, omniprésente dans les productions théâtrales plurilingues et leur traduction. Le personnage de l'interprète cyber-sapienne dans Empreintes montre que le dialecte chiac et la traduction de style Babelfish peuvent aller de pair. L'utilisation des surtitres est un autre exemple de l'apport des technologies à la traduction du plurilinguisme. J'aimerais creuser davantage ce lien, peut-être même en enquêtant les manières par lesquelles on perçoit les technologies de la scène.  Je cherche également à pousser plus loin la théorie du théâtre plurilingue : au-delà de la tragédie de l'assimilation, au-delà du jeu tout de même partiellement dénonciateur de la traduction ludique, il me semble qu'une autre forme de théâtre bilingue pousse encore plus loin pour viser la rencontre interculturelle. En ce sens, elle est porteuse d'espoir et de rencontres possibles. Au Canada, le jeu relève d'abord des artistes de théâtre franco-canadiens, l'espoir des artistes anglo-canadiens. Un examen plus complet prendrait en compte ces deux formes possibles du théâtre bilingue au Canada. Il reste à théoriser ces moments où la rencontre – et la traduction – semblent possibles.

[1] Jouer la traduction
Théâtre et hétérolinguisme au Canada francophone

Les Presses de l'Université d'Ottawa
27 mai 2015

   

Les plus belles bibliothèques des États-Unis (1re partie)

USA library 1

North Reading Room, University of California Berkeley 
Berkeley, California, USA (photograph by Sharada Prasad CS)  

 

USA LIbrary 2

Harper Library at University of Chicago
Chicago, Illinois, USA (photograph by Rick Siedel)  

 

USA library Yale

Beinecke Rare Book and manuscript Library, Yale University
New Haven Connecticut, USA (photograph by Laura Manning)  

 

USA Library 6

Walker Library of the History of Human Imagination
Ridgefield, Connecticut, USA (photograph by Aaron Tang) 

 

USA Library 7

 George Peabody Library
Baltimore, Maryland, USA (photograph by Matthew Petroff)  

 

 A lire :


Les mystérieuses origines du livre

Mes bibliothèques: rendez-vous du livre et des beaux-arts…

À la une – le Man Booker International Prize remporté par David Grossman et Jessica Cohen

JessicaCette année, le prestigieux Man Booker International Prize a été décerné au grand écrivain israélien David Grossman, l'un des six auteurs présélectionnés pour le Prix, et à sa traductrice d'hébreu en anglais, Jessica Cohen, pour le livre "A Horse Walks into a Bar".
 
Pour les versions en langues etrangères, Grossman a collaboré avec ses traducteurs du monde entier. Pour cela, il les a réunis dans un centre de traduction littéraire situé en Allemagne afin de travailler intensément le texte avec eux. Jessica Cohen raconte: «Nous étions huit – avec David – autour de la table, pendant trois jours. Nous avons discuté de la façon dont les choses s'ordonneraient dans les différentes langues. Il a lu la plus grande partie du livre à haute voix. Cela nous a beaucoup aidés. Ses intonations et ses inflexions nous révélaient des choses que nous n'avions pas toujours perçues à la lecture page à page.»
 
La version française de l'ouvrage primé s'intitule : Un cheval entre dans un bar, traduction de Nicolas Weill.
 
Comme Amos Oz, un autre finaliste dans ce concours et concitoyen de Grossman (voir l'article que nous avons récemment 
De Lange - publié : Les traductions littéraires reconnues comme des œuvres à part entière), celui-ci est né à Jérusalem. (Oz est né avant la création de l'État d'Israël, Grossman après celle-ci). Comme nous l'avons annoncé, le traducteur d'Oz en anglais, Nicholas de Lange, sera le mois prochain le linguiste invité du Mot juste.
 
En France, Grossman a été fait Chevalier de l’Ordre des Arts et des Lettres. L'Allemagne lui a décerné la Buxtehuder Bulle, Rome le Premio per la pace e l’azione umanitaria, et Francfort le Prix de la paix.
 
 

Fabienne Lemahieu, La Croix :
"Avec la spectaculaire mise à nu d'un comique de seconde zone, David Grossman embrasse tous les thèmes d…"
Norbert Czarny, La Qunzaine :
"Qui a lu Le Théâtre de Sabbath de Philippe Roth, livre auquel on a envie de comparer ce roman, sait que …"
Oriane Jeancourt Galignani, Transfuge :
"Une des voix les plus humaines qu'il nous ait été donné de lire depuis longtemps."

Les traductions littéraires reconnues comme des œuvres à part entière

Reportage de Magdalena Chrusciel avec l'aide précieuse d'Elsa Wack – nos contributrices fidèles

 

Man bookerLe Prix international Man Booker existe depuis 2004. Il est décerné chaque année à un auteur, britannique ou étranger, pour un ouvrage en anglais ou largement diffusé en traduction anglaise. En 2016, son montant a été porté à 50 000£ et, dans le cas d'une traduction, il est équitablement partagé entre l'auteur et le traducteur. [1]

En 2016, le prix a été décerné à l'auteure sud-coréenne Yi Chong-jun et à sa traductrice anglaise, Deborah Smith. En juillet 2017, nous publiions une interview intitulée  « Deborah Smith – linguiste du mois de juillet ».

Le lauréat du Prix international Man Booker 2017 sera annoncé le 13 juin. Voici les six candidats qui ont été nominés dans une première étape [2]:

Mathias Enard (France), Charlotte Mandell (États-Unis), Boussole
(Compass)
David Grossman (Israël), Jessica Cohen (États-Unis),
A Horse Walks Into a Bar
Roy Jacobsen (Norvège), Don Bartlett, Don Shaw (Grand Bretagne),
The Unseen
Dorthe Nors (Danemark), Misha Hoekstra (États-Unis),

Mirror, Shoulder, Signal
Amos Oz (Israël), Nicholas de Lange (Grand Bretagne),
Judas
Samanta Schweblin (Argentine), Megan McDowell (États-Unis),

Fever Dream

 

 

Nicholas-de-LangeNicholas de Lange, professeur d'hébreu et d'études juives à l'Université de Cambridge, Grande-Bretagne, traducteur du livre « Judas », d'Amos Oz, a bien voulu nous accorder un entretien, qui se déroulera fin juin. Que « Judas » soit ou non couronné du prix international Man Booker, nous présenterons le Professeur Lange à nos lecteurs à ce moment-là.

En attendant, voici une brève présentation de l'écrivain Amos Oz. Oz est un auteur, romancier, journaliste et intellectuel israélien. Il enseigne également la littérature à l'université Ben-Gourion à Beersheba. Il est considéré comme l'écrivain israélien vivant le plus renommé.

Oz a été publié en 42 langues, y compris l'arabe, et dans 43 pays. De nombreux prix et distinctions lui furent décernés, Amos Ozparmi lesquels la Légion d'honneur en France, le prix Goethe, le prix de littérature du Prince des Asturies, le prix Heinrich Heine ainsi que le prix Israël. Des extraits de la traduction chinoise d'«Une histoire d'amour et de ténèbres» constituent depuis 2007 les premiers textes littéraires contemporains en hébreu à figurer dans un recueil officiel en chinois. En 2007, Oz avait fait partie des nominés pour le prix Man Booker. Un film realisé par Nathalie Portman a été inspiré par son autobiographie.

 

Depuis 1967, Oz s'est prononcé en faveur d'une solution à deux États du conflit israélo-palestinien.

Nous souhaitons bonne chance aux six auteurs ainsi qu'à leurs traducteurs pour le 13 juin.

D. SmithEn attendant, voici quelques commentaires intéressants sur l'intérêt des lecteurs pour la littérature traduite, exprimés par Deborah Smith et rapportés dans l'édition du 28.4.2017 du British Financial Times.

Selon Deborah, si ces dernières années des romans traduits ont été honorés par le prix Man Booker International (MBI) et d'autres prix, c'est que la littérature traduite est en train de monter en puissance auprès des lecteurs. Selon Nielsen BookScan, en 2015, 1,5% seulement des œuvres de fiction publiées au Royaume-Uni étaient des traductions alors qu'elles représentaient 5% du total des ventes de fiction", constate Smith. "La rapide expansion de la gamme des traductions, y compris de certains des auteurs contemporains les plus prisés dans la fiction littéraire et la fiction populaire, contredit la croyance selon laquelle les traductions sont des œuvres particulièrement difficiles ou d'un haut degré d'intellectualisme", explique Smith. "En revanche, le fait que seule la crème de la crème passe la barrière de la langue constitue une assurance de l'originalité et de la qualité de ces ouvrages – comme en témoignent ceux listés par MBI cette année", dit-elle. Smith voit également de manière optimiste l'attribution pour la première fois cette année du prix Warwick des Femmes en traduction, compte tenu de la sous-représentation endémique des traductions d'écrivaines. "Les traducteurs sont à bien des égards des auteurs – tout au long d'une traduction, nous nous escrimons contre certains mots, rêvons des personnages, malmenons notre dos et nos yeux et nous coupons de nos relations en restant rivés à nos ordinateurs quatorze heures par jour", ajoute Smith. "Mais tout cela, les auteurs le font aussi – cadence, ténacité, rythme et registre, avec en plus l'intrigue, le personnage et la création ex nihilo. Comment ne pas en être épaté?

—————————–

(1) « En élevant le statut des traducteurs, le prix relève celui du multilinguisme et des traductions, assez déconsidérées dans le monde anglo-saxon. Celles-ci ne seront plus de simples dérivés ou adaptations : les traductions publiées seront considérées comme des œuvres à part entière » (commentaire de Rebecca Walkowitz, auteure de Born Translated: The Contemporary Novel in an Age of World Literature, sur le nouveau prix Man Booker pour les œuvres de fiction traduites).

(2) Pour une critique de la sélection de six finalistes, voir :

The Man Booker International prize shortlist is only half right — this is what it gets wrong
The Sunday Times, 11 June 2017

 

Un faux ami du Président de la République française

“…le monde attend de nous que nous soyons forts, solides et clairvoyants. »
Emmanuel Macron, 14/05/2017

Lorsque j'entendis le nouveau président de la République française s'adresser à ses concitoyens du palais de l'Élysée, mon oreille anglophone fut quelque peu écorchée par l'emploi de l'adjectif clairvoyant, dans lequel je flairais un faux-ami. Cliquant immédiatement sur OxfordDictionaries.com j'eus les définitions suivantes de l'anglais clairvoyant :

Ab Clairvoyant-noun

  • A person who claims to have a supernatural ability to perceive events in the future or beyond normal sensory contact.

adjective

  • Having or exhibiting clairvoyance.

 

Pour avoir confirmation qu'il s'agissait effectivement d'un faux ami, je consultai l'édition intégrale du Robert & Collins, en commençant par la partie anglais-français et en allant ensuite dans la partie français-anglais. Voici les 

Clairvoyant (adj.) 
anglais > français

Clairvoyant/e (adj.)
français > anglais 

Clairvoyant (substantif), voyant, extralucide

Clear-sighted, perceptive, far-sighted [1]

Donc aucune mention dans la définition français > anglais du mot anglais qui décrit celles (ou ceux) qui lisent l'avenir dans des boules de cristal, ce qui est le sens de "clairvoyant" en anglais.

Si j'avais interprété le discours de Monsieur Macron, j'aurais traduit «clairvoyants» par far-sighted.

(Un autre synonyme est “perspicacious”, bien que ce terme soit généralement utilisé en anglais pour qualifier une personne et non un gouvernement ou ses politiques.)

Il s'ensuit que si le mot anglais dérive directement de son homologue français, il n'en a pas moins suivi son propre chemin linguistique : à la différence du terme français qui est utilisé dans un sens positif, comme l'a fait le Président, le mot anglais a acquis le sens d'une qualité attribuée à des gens qui font semblant de prévoir l'avenir. 

À cet égard, on peut observer qu'en anglais un clairvoyant s'apparente à un vendeur de poudre de perlimpinpin. Voir à ce sujet la note que nous avons publiée dernièrement.

 

 

Signification :
Traitement extraordinaire mais inutile

Origine :
Cette expression française date du XVIIe siècle. Le mot perlimpinpin aurait la même signification que la formule magique abracadabra. Il s'agissait de diverses poudres sans aucun effet réel, vendues à l'époque comme des remèdes miraculeux par des charlatans.   L'internaute

en anglais : snake oil

L'huile de serpent, nom initialement donné à un liniment frauduleux sans extrait de serpent, en est venu à désigner tout produit dont la qualité ou les effets bénéfiques sont incertains ou invérifiables. Par extension, « marchand d'huile de serpent » se dit de quelqu'un qui vend sciemment des produits frauduleux ou qui est lui-même un escroc, un charlatan, un marchand d'illusions. Wikipedia

 

Ab snake_oil_

 

 

L'AUTHENTIQUE
GUÉRIT-TOUT

« Soulage instantanément et guérit les maux de tête, la névralgie, la toux, le rhume, l'éternuement, le hoquet, la goutte, la blennorragie, la diphtérie, les oreillons, la rougeole, la coqueluche, la tuberculose, et même la maladie de Bowden. »   

 [1] Notons que le Petit Robert dit de la clairvoyance qu'elle est une vue exacte, claire et lucide des choses (page 433).g

 

Jonathan G. avec l'aide précieuse de Jean L.

L'auteur de ces lignes vient de se voir confier la traduction en anglais de Révolution, le livre – mi-autobiographie, mi-profession de foi – d'Emmanuel Macron, paru en 2016.

Victor Hugo, travailleur de la mer…

Ingrid ChavezL'article qui suit, largement inspiré d'un texte paru en anglais sur le site www.VisitGuernsey.com, a été redigé par notre nouvelle contributrice, Ingrid Chavez. Française, née au Mexique, elle a grandi à Paris et dans les Alpes. Comme Victor Hugo au dix-neuvième siècle, Ingrid vit aujourd’hui au bailliage [1] de Guernesey, une dépendance de la Couronne britannique dans la Manche. Elle ne manque pas une occasion de faire découvrir la maison du Maître, Hauteville House à ses proches qui lui rendent visite !

Après avoir obtenu une licence en droit de l‘Université de Grenoble, elle prit la décision d’aller enseigner dans une école internationale en Inde. Cette expérience, renforçant sa passion des langues et son amour des voyages, l’incita à entreprendre un master de FLE (Français Langue Etrangère).

Ingrid devint professeure qualifiée de FLE en 2007 et obtint un Master en linguistique en 2008. Elle partit ensuite à l’étranger pour plusieurs années, enseignant à l’Alliance française de Shanghai puis de Guayaquil, en Equateur.

En 2010 elle déménagea à Guernesey où elle rencontra son mari James. Elle fonda l’entreprise The Chateau Bee Selection en 2013, une agence de châteaux français que les anglophones peuvent privatiser à l’occasion d’évènements privés.

Toujours passionnée par les langues, les voyages et plus particulièrement la culture orientale, elle continue à enseigner, et consacre son temps libre à l’apprentissage du chinois. Elle met régulièrement à jour son blog sur les expressions idiomatiques et la culture française:  http://french-in-guernsey.blogspot.fr

 

À Guernesey, les amoureux de littérature auront la chance de pouvoir marcher sur les traces d'un des plus célèbres écrivains du 19e siècle : Victor Hugo.

Vh portrait

    Guernsey map

 

L'écrivain et poète français passa en effet 15 années en exil à Guernesey et c'est sur cette île que nombre de ses chefs d'œuvre verront le jour, notamment les Misérables et les Travailleurs de la Mer. [2]

Arrivé sur l'île en 1855, Hugo tomba sous le charme de Guernesey, et décida d'y acquérir une fascinante maison, Hauteville House, la seule demeure qu'il n'ait jamais possédée.

VH HV Hauteville Houseavec l'aimable autorisation de Visit Guernsey (VisitGuernsey.com)


Hauteville House offre aujourd'hui la possibilité à tous de découvrir la vie d'Hugo à Guernesey, ainsi que d'en apprendre plus sur ses engagements politiques, et sa vision philosophique et spirituelle du monde.

Son cabinet d'écriture, le « salon Cristal », se situe au sommet de la maison. Baignée de lumière et relativement sobre, cette salle offre une vue panoramique sur la capitale St Peter Port, sur la mer ainsi que sur sa terre natale, la France.

Le Salon Cristal
avec l'aimable autorisation de Visit Guernsey (VisitGuernsey.com)

Outre sa maison, vous pourrez aussi retracer les pas de Victor Hugo en vous promenant sur l'île…

Faites par exemple un plongeon dans les eaux claires de la Baie de Havelet où il aimait nager, promenez-vous sur son sentier préféré au large de la baie de Fermain ou encore partez à la découverte d'une des baies les plus jolies de Guernesey: Moulin Huet. Aventurez-vous jusqu'au promontoire de Pleinmont d'où vous découvrirez une vue époustouflante sur le phare de Hanois, puis continuez le long de la côte ouest jusqu'à Port Soif, une partie du littoral que l'écrivain aimait tout particulièrement et qui fut pour lui une source d'inspiration.

VH HV Moulin Huet
avec l'aimable autorisation de Visit Guernsey (VisitGuernsey.com)

LANGUES PARLÉES

Les habitants de Guernesey parlent l’anglais. Il existe aussi un dialecte ou “patois” hérité du français normand, le Guernésiais ou Dgèrnésiais.

Le patois de Guernsey est principalement une langue de tradition orale, souvent utilisée dans des poèmes ou chansons sur Guernesey.

Bien qu’en déclin aujourd’hui, de nombreux efforts sont faits pour préserver cet aspect du patrimoine culturel et historique de Guernesey.


LA VIE PERSONNELLE DE VICTOR HUGO


On se souvient de l'œuvre littéraire d'Hugo, mais sa vie personnelle, souvent moins connue, est tout aussi fascinante.

Hugo épousera son amie d'enfance Adèle Foucher et ensemble ils auront 5 enfants. Victor Hugo aura cependant de nombreuses maîtresses durant sa vie, dont la plus notable est l'actrice française Juliette Drouet.

VH HV family
  avec l'aimable autorisation de Visit Guernsey (VisitGuernsey.com)(VisitGuernsey.com)


Vh mon amourJuliette deviendra la secrétaire et compagne de voyage d'Hugo – une relation qui durera 50 ans – et sacrifiera sa carrière pour suivre jusqu'à Guernesey celui qu'elle considère comme l'amour de sa vie, comme en attestent les milliers de lettres qui ont été écrites entre les deux amants. [3] [4]

 

Il est souvent dit qu'ils se rencontraient au sommet de la tour « Victoria Tower ». Construite en l'honneur de la visite de la Reine Victoria et du Prince Albert, la tour offre une vue imprenable sur St Peter Port. Si vous regardez attentivement, vous remarquerez peut-être leurs initiales – VH et JD – qui ont été gravées sur les murs intérieurs de la tour de granite.

En juillet 1852, Hugo écrit à son épouse à propos de l'exil : « Il faut y travailler ou périr d'ennui et de néant  ». Cependant, loin de sombrer dans l'ennui ou la vacuité, Victor Hugo fera montre de la plus grande créativité durant ces années d'expatriation, y rédigeant la plupart des écrits qui l'ont rendu célèbre, en particulier 'Les Contemplations' (1856), 'Les Misérables' (1862), 'La Légende des siècles' (1877), 'William Shakespeare' (1864), 'Les Chansons des rues et des bois' (1865), 'Les Travailleurs de la mer' (1866), 'L'Homme qui rit' (1869), et 'Quatre-Vingt-Treize' (1874). 

VH HV statue

avec l'aimable autorisation de Visit Guernsey (VisitGuernsey.com)


HAUTEVILLE HOUSE

La Ville de Paris, a conservé en l'état les deux maisons où Victor Hugo a vécu le plus longtemps: l'Hôtel de Rohan-Guéménée sur la Place des Vosges à Paris, dont il fut le locataire d'un appartement de 280 mètres carrés au 2e étage pendant 16 ans (de 1832 to 1848) et Hauteville House sur l'île de Guernesey, où il a vécu en exil durant 15 années (de 1856 à 1870).

 
Hotel de Rohan-Guemen     VH The-Rear-of-Hauteville-House
 l'Hôtel de Rohan-Guéménée                   Hautville House, à l'arrière

 

En 1851 le poète, banni en raison de ses vues antibonapartistes, quitte la France pour un exil qui durera 19 ans. Après de vaines tentatives pour s'établir à Bruxelles et Jersey, Hugo débarque à Guernesey en 1855.

Le 16 mai 1856, grâce au produit de la vente de son recueil de poèmes Les Contemplations, Victor Hugo achète Hauteville House, une large maison blanche avec un jardin surplombant la mer.

Il mit son imagination sans limites au service de sa maison, passant des mois à superviser la rénovation du bâtiment suivant un modèle médiéval, qui donne aujourd'hui à l'édifice son mystère et son originalité.

Enthousiaste collectionneur d'objets d'occasion et grand amateur de brocantes, il y ramena une profusion de coffres, crédences, tapis, miroirs, vaisselle, figurines et autres objets hétéroclites.

Il apposera un peu partout ses initiales et fera de sa maison un prolongement de lui-même, un témoignage de son abondante créativité et de ses engagements. Ainsi que le soulignait Charles Hugo: « la maison est un autographe à 3 étages, un poème en plusieurs chambres ».

Hugo vécut à Hauteville jusqu'en 1870, date à laquelle il retourna en France suite à la chute du Second Empire. Il reviendra à Hauteville pour un an en 1872, pour une semaine en 1875 et finalement pour 4 mois en 1878.

En mars 1927, l'année du centenaire du mouvement Romantique, les descendants de l'écrivain, Jeanne, Jean, Marguerite et François firent don de la maison à la Ville de Paris.

 

HV plaque   

 Hauteville House a un superbe jardin qui peut aussi se visiter.


LE GUERNESEY DE VICTOR HUGO VH Travailleurs

Victor Hugo fut d'emblée captivé par Guernesey: il fut frappé par l'âpreté de ses falaises et la douceur du paysage à l'intérieur des terres.  Appréciant à la fois  « le souffle de l'océan » et le « souffle des fleurs », il exprimera sa reconnaissance envers l'île et ses habitants dans sa dédicace des « Travailleurs de la Mer » : « Je dédie ce livre au rocher d'hospitalité, à ce coin de vieille terre normande où vit le noble petit peuple de la mer, à l'île de Guernesey, sévère et douce…»

VH Channel IslandsHugo décrit les îles Anglo-Normandes [5] comme des « fragments de France tombés dans la mer et ramassés par l'Angleterre ». C'est ce mélange de cultures française et britannique qui rend Guernesey si exceptionnel. Le patrimoine de Guernesey, ses paysages et ses habitants marquèrent pour toujours l'écrivain, et les visiteurs qui suivent aujourd'hui ses traces se sentiront sans nul doute aussi inspirés qu'il le fut il y a 150 ans.

 

 Notes du blog :

[1]  Territoire dont l'administration est confiée à un bailli. En anglais : bailiwick. (employé aussi en sens figuratif : "You know nothing of this subject; that's my bailiwick") . D'ou le mot bailiff – huissier de justice

 [2] En revanche, l'écrivain britannique Charles Dickens a écrit son livre "Nicholas Nickelby" à Calais.

[3] « Victor Hugo, mon amour » : 50 ans de correspondace amoureuse sur scène

Avant d'être la maîtresse de Victor Hugo, Juliette Drouet avait été celle du sculpteur genevois James Pradier dont elle était aussi le modèle. C'est ainsi qu'elle figure, dans le plus simple appareil, sur l'une des quatre faces du socle du buste d'Auguste-Pyrame de Candolle, dans le parc des Bastions, à Genève. Elle est l'une des quatre danseuses entourées d'angelots qui virevoltent autour du célèbre botaniste avec qui elle n'a visiblement rien à voir. En revanche, sa plastique impeccable permet de mieux comprendre la séduction qu'elle exerça durablement sur Victor !   

[4] Voir aussi notre article récent :Vingt-cinq ans après la mort de Marlène Dietrich, une de ses lettres d'amour est vendue aux enchères publiques

[5] Dépendances insulaires du duché de Normandie, oubliées lors des actes de rétrocession du duché au royaume de France, l'archipel des Îles anglo-normandes (Channel Islands, en anglais) est constitué de quelques grandes îles comme Jersey, Guernesey, Sercq et Aurigny ainsi que d'îlots inhabités comme les Minquiers (dont la France, en plein XXe siècle, a encore contesté la propriété au Royaume-Uni devant la Cour internationale dee Justice ). Le contentieux franco-britannique au sujet des Minquiers constitue l'argument dramatique du roman de Nancy Mitford,  Don’t Tell Alfred. C'est le motif de chamailleries occasionnelles entre ces deux « vieilles dames » que sont la France et la Grande-Bretagne. S'étendant sur 194 km2 et comptant 250.000 habitants, les îles tirent leur prospérité d'un statut juridique très particulier. Ne faisant partie ni du Royaume-Uni, ni de la Communauté européenne, elles relèvent directement de la Couronne, en tant que possession du duc de Normandie, titre que porte toujours le souverain britannique. Du coup, elles échappent aux réglementations bancaires et fiscales contraignantes des pays environnants et constituent un paradis fiscal fort prisé des établissements financiers. Autre particularité, elles ont été le seul territoire britannique occupé par les forces armées allemandes de juin 1940 à mai 1945. Les occupants, selon leur habitude, se sont alors empressés de placarder partout des écriteaux en lettres gothiques afin de mieux germaniser les lieux. C'est ainsi qu'ils placèrent sur l'hôtel de ville de Jersey un grand Rathaus que les naturels traduisirent immédiatement par Rathouse !


Jean L.


POUR EN SAVOIR PLUS

La Manche, défi de toujours

  • Le bloggeur de voyage Gareth Huw Davies a visité Guernesey pour en apprendre plus sur le séjour de Victor Hugo sur l'île. Pour lire son blog, cliquez sur ce lien :

    http://www.garethhuwdavies.com/travel/travel-features/les-miserables-is-guernseys-reason-to-be-cheerful/

  • La Maison Hauteville et Guernesey ont également fait l'objet d'un article de voyage dans The Telegraph Online.

    http://www.telegraph.co.uk/travel/destinations/europe/france/articles/Les-Miserables-Victor-Hugos-France/

  • Les promenades guidées « Victor Hugo »: vous trouverez sur l'île plusieurs guides pédestres accrédités proposant des promenades sur le thème de Victor Hugo. Pour plus d'informations, contactez l'Office de Tourisme de Guernesey à : enquiries@visitguernsey.com
  • The Soul of the Sea –un livre écrit par Magnus Buchanan, illustré par Charlie Buchanan, vivant tous deux à Guernesey. Ce livre rend hommage au livre de Victor Hugo, les Travailleurs de la Mer, sous la forme d'une ballade poétique de 250 strophes.

    https://charliebuchanan.com/books/

  • VH decorateurHauteville House, Victor Hugo décorateur – Marie and Jean Baptiste Hugo. Paris Musées (20 avril 2016)

    Présentation, par les descendants du poète, de la maison de V. Hugo, avec les peintures de Marie Hugo et les photos de Jean Baptiste Hugo.

 

 

 

Geert Sivellis – linguiste du mois de mai 2017

De passage à Amsterdam (Pays-Bas), la ville aux 881.000 vélos, Jonathan G. s’est entretenu avec Geert Sivellis, à la suite d’une promenade guidée.

 

  Geert Sillevis

  Geert Sivellis

Traduction: Jean Leclercq  (ORIGINAL ENGLISH TEXT)


LMJ : Vous avez un nom à consonance néerlandaise et vous habitez Amsterdam. Mais vous êtes né, vous avez grandi, au Portugal. Comment cela s'explique-t-il ? 

Geert SillevisGeert Sivellis : Mes parents sont tous deux néerlandais, mais ils se sont rencontrés au Portugal et y ont commercé pendant de nombreuses années. Jusqu'à 19 ans, j'ai vécu près de Lisbonne.

 

LMJ : La première chose qui a frappé nos oreilles, c'est que vous parlez anglais très distinctement, avec un pur accent américain, que votre anglais est très idiomatique et votre débit rapide. Personne n'imaginerait que vous soyez né et ayez grandi ailleurs qu'aux États-Unis. Pourtant, vous êtes né au Portugal, de parents néerlandais, et c'est plus tard que vous vous êtes installé aux Pays-Bas. Pouvez-vous nous en dire un peu plus à ce sujet ?

Geert SillevisG.S. : J'ai grandi au Portugal, dans un milieu très international. Il y avait au moins cinq écoles internationales anglophones dans la région. L'anglais était la langue courante. Pendant quelque temps, mes parents ont tenté d'enseigner le néerlandais à leur progéniture, mais cela s'est avéré trop déroutant pour de jeunes cervelles qui apprenaient en même temps l'anglais et le portugais. Comme le néerlandais nous semblait la langue la moins utile à ce stade, nous l'avons abandonné. Toutefois, mes parents le conservèrent comme leur langue secrète. Ils se parlaient en néerlandais lorsqu'ils avaient quelque chose à se dire que les enfants ne devaient pas savoir. Je n'ai commencé à apprendre le néerlandais qu'après m'être installé aux Pays-Bas pour aller à l'université (où tous mes cours étaient également en anglais). Beaucoup de gens trouvent amusant et déroutant qu'un jeune Néerlandais soit né au Portugal mais parle anglais. Pourtant, cela n'était pas rare là où j'ai grandi.  Nous regardions tous un tas  d'émissions de télévision et de films américains qui nous fournissaient les expressions idiomatiques. Quant à la vitesse d'élocution, je suppose qu'étant le cadet d'une fratrie de quatre, c'était le seul moyen de pouvoir placer un mot !    

LMJ : Quel conseil donneriez-vous à quiconque désire acquérir la plus grande maîtrise possible de l'anglais ou de toute langue autre que celle qui est parlée localement ?

Geert SillevisG.S. : Ce que beaucoup de gens observent quand ils se rendent au Portugal, c'est le haut niveau de l'anglais qui y est parlé, surtout par rapport à l'Espagne voisine. La principale raison en est qu'au Portugal on ne double pas les films et les émissions de télévision en anglais, contrairement à ce qui se fait en Espagne. Du coup, les Portugais sont bien plus en contact avec la langue anglaise. Donc, mon conseil serait : regardez la télévision. 


LMJ : À 19 ans, vous vous intallez à Utrecht . Quelles études y poursuivez-vous ?

Geert SillevisG.S. : J'ai suivi les cours du Collège universitaire d'Utrecht. C'était le premier collège universitaire de culture générale de type américain aux Pays-Bas. Il y a maintenant des collèges de ce genre dans de nombreuses villes du pays. Mes études s'ordonnaient autour de l'histoire, de la littérature et des arts d'interprétation, plus quelques bricoles. Les lettres étaient ma matière principale. 

LMJ : Pouvez-vous classer les langues que vous connaissez, par ordre de maîtrise écrite et parlée que vous en possédez ?

Geert SillevisG.S. : L'anglais d'abord, comme langue natale, écrite et parlée. Ensuite, je maîtrise le portugais parlé, mais je peine à l'écrire. Ce n'est pas ma langue natale. Mon néerlandais est en progression constante – j'estime en posséder maintenant une maîtrise relative. Là aussi,  j'ai du mal à l'écrire (la langue écrite diffère sensiblement de la langue  parlée). Je maîtrise presque l'espagnol, ou plutôt le portuñol que la plupart des Portugais connaisent. Je n'ai guère l'occasion d'écrire en espagnol. Enfin, j'ai une certaine connaissance du français, suffisante tout au moins pour me débrouiller en pays francophone. À Amsterdam, on peut vivre longtemps sans jamais avoir besoin de parler néerlandais. Les gens d'ici aspirent à parler anglais.  

 

LMJ : Vous êtes guide pour une grande agence de tourisme amsteldamoise [1] . Mais vous êtes à votre compte. Voyez-vous cela comme une carrière ou comme une étape vers autre chose ? 


Geert SillevisG.S. : Je viens d'avoir 30 ans, si bien que cette question est de celles qui, la nuit, me taraudent l'esprit.  Franchement, j'adore mon travail, j'aime rencontrer des gens venant de partout et leur raconter des histoires. Propriétaire de mon entreprise (les merveilleux Get Lost Tours), j'ai la liberté de cultiver d'autres intérêts tels que l'écriture, les voyages, la scène, et d'autres tocades de créativité. J'ai écrit et dirigé quelques films. J'espère continuer en utilisant mon travail pour financer mes violons d'Ingres. J'aime
également utiliser mon expérience de guide pour des créations. C'est ainsi qu'avec un associé, j'ai monté Zeyto Games. Nous concevons des jeux du genre puzzle/chasse au trésor en ligne dont le thème est une exploration des villes d'Amsterdam et de Lisbonne. On résout un puzzle et, par la même occasion, on découvre l'histoire des villes. En somme, on fait d'une pierre, deux coups !        

Get Lost ToursZeyto

 

LMJ : Comme guide, vous citez de nombreux événements historiques relatifs à  Amsterdam et aux Pays-Bas en général. Quel niveau de connaissance possédez-vous de l'histoire de ce pays ? Devez-vous lire pour parfaire votre savoir ?


Geert SillevisG.S. : J'adore les livres d'histoire des Pays-Bas, j'adore visiter des musées et, heureusement, j'ai des amis qui ont les mêmes goûts, si bien que nous échangeons souvent des anecdotes. Je dirais que j'ai une connaissance assez profonde de l'histoire des Pays-Bas, encore qu'elle soit résolument – excusez le néologisme -  amstello-centrique !

 

LMJ : Quelles autres activités professionnelles avez-vous exercées parallèlement  à vos fonctions de guide ?

Geert SillevisG.S. :  J'ai travaillé comme chroniqueur de voyages (ce qui n'est pas aussi drôle qu'il y paraît), j'ai hébergé une émission de radio pendant un an et il m'est arrivé de prêter ma voix comme doubleur. Il y a quatre ans, j'ai été engagé pour installer le bureau lisboète  d'une des agences de tourisme avec lesquelles je travaille et j'y ai consacré neuf mois. Comme je l'ai déjà dit, j'ai commencé à concevoir des jeux de piste urbains en ligne. De façon moins professionnelle (c'est-à-dire sans être rémunéré), j'écris des contes et je les joue. Actuellement, je travaille à un livre pour enfants et je compose, mais très très lentement, un spectacle musical.

 

LMJ : Comment comparez-vous Lisbonne et Amsterdam du point de vue de la qualité de vie ? Y-a-t-il une autre ville où vous aimeriez vivre ?

 

Lisbonne

 530.000 habitants

Amsterdam

 800.000 habitants

 

Geert SillevisG.S. : Lisbonne change tellement vite que mes impressions pourraient être très dépassées. La ville devient un point névralgique de la technologie – la vie n'y est pas chère, les gens y sont extrêmement cordiaux et la cuisine y est la meilleure d'Europe. Le climat est incroyable et c'est incroyablement beau. J'ai choisi de vivre à Amsterdam parce que c'est tellement international et que le niveau de vie y est très élevé. Cela veut dire qu'il y a un tas de gens créatifs qui ont le temps et les moyens de s'adonner à leurs passions. Cela me permet de trouver facilement des illustrateurs, des compositeurs et des stylistes pour travailler à mes petits projets. Le seul bémol est ici l'horreur du climat, mais je m'en accomode. Amsterdam est joyeuse et cordiale, incroyablement sûre et très petite. De cœur, je suis l'enfant d'une petite ville. Franchement, je suis toujours surpris que plus de gens ne veuillent pas vivre à Amsterdam. [2] C'est la ville la plus proche de la perfection que j'aie jamais vue. Ceci dit, si l'occasion se présentait, j'aimerais vivre à New York ou à San Francisco, deux villes où j'ai séjourné pendant quelque temps.

—————————-

Notes – J.L.

 [1] Amsterdam vient du vieux néerlandais Amstelerdam : la digue sur l'Amstel, fleuve canalisé de 31 km de long qui arrose la ville. Les habitants d'Amsterdam sont les Amsteldamois, et Geert possède des connaissances amsteldamo-centriques ! Néologisme qui a peu de chances de s'inviter en traduction. Mais, qui sait ?      

 [2] Cette préférence pour New York marquée par notre invite, Geert Sevellis, peut avoir des racines historiques. On se souvient que la ville a été fondée par Peter Stuyvesant, un navigateur des Pays-Bas, et sa toponymie témoigne encore de ses origines bataves : Harlem, Hoboken, etc.

Maisons de style néerlandais, bâties au début du XXe sur William Street au bas de Manhattan, rappelant les origines néerlandaises de la ville. De la colonie du XVIIe , il ne reste que des vestiges archéologiques à la suite des deux grands incendies de New York de 1776 et de 1835.

 

 

 

Veni, vidi, vici : les dictionnaires visuels

 Meertens

Nous sommes heureux de retrouver notre contributeur fidèle, René Meertens, traducteur de  langue française, lexicographe  et animateur du blog Guide Meertens. [*]

Le mot « dictionnaire » évoque aussitôt un fort volume répertoriant des milliers de mots, eux-mêmes définis ou traduits par des myriades d'autres mots. Cette conception traditionnelle du dictionnaire privilégie l'hémisphère gauche de notre cerveau, réceptif à une présentation cartésienne de l'information.

Devons-nous pour autant laisser inactif notre hémisphère droit ?

VisuwordsC'est lui que Visuwords stimule en privilégiant la représentation visuelle. Ce dictionnaire unilingue anglais en ligne, gratuit et ne nécessitant aucune inscription, repose sur WordNet, base de données créée par des étudiants et des linguistes de l'université de Princeton. Il est sélectif, c'est-à-dire qu'il ne porte que sur un nombre limité de mots.

Il suffit de taper le terme qui vous intéresse dans le champ « visualize a word » et d'appuyer sur la touche « Entrée » pour que toute une arborescence centrée sur ce mot s'affiche à l'écran.

Les différentes couleurs correspondent aux parties du discours et au type d'association. La signification des couleurs est indiquée sur la partie gauche de l'écran. Survolez les synonymes à l'aide de la souris et vous obtenez des définitions, parfois complétées par des exemples.

Si ce logiciel est époustouflant, on peut lui reprocher de sursaturer l'esprit par une trop grande quantité d'informations.

N'est-il pas possible d'offrir un dictionnaire qui fasse une part égale aux hémisphères gauche et droit de notre cerveau ? Telle est l'ambition du Lexique topogrammatique anglais-français conçu par Pascal Virmoux-Jackson.

Pour chaque mot-clé anglais, ce dictionnaire bilingue sélectif présente a) une énumération d'idées à envisager, présentées sous forme textuelle (hémisphère gauche) ; b) un topogramme reprenant le tout visuellement avec des bulles de couleurs différentes (hémisphère droit). La photo suivante explicite ce concept.



Lexique topogrammatique anglais-français

La position, la forme et la couleur des bulles topogrammatiques n'ont pas de signification particulière en elles-mêmes, mais visent à présenter les informations de façon visuelle, en créant une synthèse qui parle à l'imagination et laisse une trace forte dans la mémoire. Comme le dit l'auteur, « nous mémorisons d'autant mieux que nous faisons intervenir des émotions et des stimuli visuels, auditifs, kinésiques, etc. »

La page présentée comme exemple se veut caractéristique mais est loin d'être la plus attrayante de l'ouvrage. Ainsi, le verbe to increase donne-t-il lieu à un traitement plus fouillé et sa représentation fait penser à une araignée à dix-neuf pattes. Certains mots ont un éventail de sens qui ne tiendrait pas en une page. C'est pourquoi l'auteur en a consacré plusieurs à des mots tels que pattern.

Les lecteurs du Mot juste en anglais qui souhaitent recevoir gratuitement le Lexique topogrammatique anglais-français peuvent envoyer à son auteur un courriel à l'adresse suivante : lexique.topogrammatique@aol.com.

Ils pourront ainsi juger de visu des avantages d'une présentation à la fois textuelle et visuelle.

 

[*] René a été  employé par l'ONU, l'Unesco, la Commission européenne et l'Organisation mondiale de la santé. Il est l'auteur, entre autres livres, du "Guide anglais-français de la traduction" et du "Dictionnaire anglais-français de la santé et du médical".  René a bien voulu rédiger l'article ci-dessus à notre intention.