by Lauren Collins, (Penguin, 2016).
Recension par Lene Fogelberg
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Lauren Collins |
When in French: |
Lene Fogelberg |
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Notre critique invitée, Lene Fogelberg, poétesse et expatriée suédoise, auteure de Beautiful Affliction [figurant sur la liste des livres à succès d'après le Wall Street Journal], habite à Kuala Lumpur (Malaisie). Elle a vécu en Suède, en Allemagne, aux États-Unis et en Indonésie. Elle a aussi passé de nombreux étés heureux en France. Nous la remercions infiniment d'avoir bien voulu rédiger la recension suivante à notre intention.
When in French, Love in a Second Language [*], nous invite dans le monde de Lauren Collins, rédactrice à la revue américaine le New Yorker. Jeune mariée, elle s'installe à Genève pour y vivre avec Olivier, son époux, et la voici qui bataille pour apprendre le français et se familiariser avec les us et coutumes de la Suisse ainsi qu'avec sa toute nouvelle belle-famille.
Le livre intéressera les nuls en langues étrangères. S'apparentant en grande partie à un essai, il regorge d'anecdotes historiques et de faits divers se rapportant à la science, à l'étude et à l'art du langage.
Mais c'est aussi une étude qui décrit dans le détail la confusion et l'aliénation qu'entraîne l'incapacité de comprendre la langue d'un lieu d'adoption et de se faire comprendre dans celle-ci. Heureusement, parlant couramment l'anglais, le mari de Mme Collins l'aide à traduire le cas échéant. Mais, il est très pris par son travail et elle éprouve de plus en plus le besoin d'apprendre le français, surtout parce que cela pourrait aussi l'aider à se sentir plus proche d'un mari qui lui dit : « Te parler en anglais, c'est comme te toucher avec des gants.»
Mme Collins s'inscrit à un cours de français où elle côtoie des élèves venus du monde entier et où ses idées sur la langue et la société sont mises à rude épreuve. Lentement, à mesure qu'elle se plonge dans la nouvelle langue, elle se sent devenir quelqu'un d'autre, une évolution à laquelle elle va d'abord résister, entendant bien « parler français tout en restant très Caroline du Nord dans son expression. »
Après la naissance de leur premier enfant, elle passe un été dans sa ville natale de Wilmington (Caroline du Nord), premier séjour au pays de plus d'une semaine après cinq années à l'étranger. Elle est choquée par la familiarité avec laquelle des gens qu'elle ne connaît pas s'adressent à elle, lui posant des questions sur son enfant et émaillant leurs propos d'adjectifs comme awesome (génial) et amazing (super) Pour elle, c'est le « comble du tutoiement ». À sa grande surprise, l'apprentissage du français a bel et bien fait d'elle une autre personne.
Le livre s'organise d'une façon délicieusement novatrice et bien adaptée à un ouvrage sur les langues, puisque les titres de ses sept chapitres sont empruntés à différents temps de la conjugaison française : du plus-que-parfait à l’imparfait, et ainsi de suite jusqu'au futur. Dans ces chapitres, on obtient une réponse à toutes sortes de questions telles que : pourquoi la statue de la Liberté est-elle une femme [1] ; pourquoi le mandarin est-il mieux adapté à l'étude des maths que l'anglais; pourquoi la Corse fait-elle partie de la France; et pourquoi une petite ville de Pennsylvanie (toute proche de la localité où j'ai habité) s'appelle-t-elle Paoli ? [2]
Ce genre de pépites de culture générale m'a toujours emballée et quand Mme Collins nous parle d'une ethnie australienne – un millier d'habitants à l'extrême nord du Queensland – qui parle le guugu yimithirr, ma curiosité n'a plus eu de limites, d'autant plus que je venais de rentrer d'un voyage en Australie. En effet, il semble que ces Aborigènes n'utilisent que les points cardinaux lorsqu'ils parlent d'espace, au risque de devenir de véritables boussoles humaines et de pouvoir se diriger dans les brouillards, les forêts ou les tempêtes les plus denses. Et ce n'est là qu'un exemple, tendant à prouver que notre façon de parler influe sur notre mode de pensée, notion dont les linguistes débattent depuis toujours. Dans When in French, cette question est traitée en profondeur, aussi étonnant que cela paraisse.
En fait, ayant vécu hors de ma Suède natale pendant de nombreuses années et bataillé pour apprendre des langues aussi différentes que l'anglais, le français, l'allemand et l'indonésien (bahasa indonesia), j'ai très bien compris les difficultés éprouvées par Mme Collins pour apprendre le français dans toutes ses manifestations écrites, parlées et sous-entendues. When in French est spirituel et intelligemment écrit. Quand l'auteure nous livre des observations personnelles, l'expression peut être étincelante, et les lecteurs qui s'intéressent à la linguistique trouveront à coup sûr que ce livre est un bijou.
traduction Jean Leclercq, avec l'aide de Jean-Paul Deshayes.
Notes de la rédaction :
[1] La statue de la Liberté est une femme parce que le mot est féminin et aussi parce que son sculpteur, Frédéric-Auguste Bartholdi, s'est inspiré d'esquisses féminines qu'il avait réalisées pour un projet de statue colossale qui devait marquer l'entrée nord du canal de Suez. À tort, on a longtemps prétendu que le visage était celui de Charlotte Bartholdi, mère de l'artiste.
[2] Localité ainsi dénommée en l'honneur de Pascal Paoli (1725-1807) homme politique, philosophe et général corse. En Amérique du Nord, au XVIIIe siècle, les Fils de la Liberté s'inspiraient de ses idées. Actuellement, cinq communes des États-Unis portent son nom, la plus célèbre se trouvant en Pennsylvanie, là où les Insurgés américains livrèrent bataille aux troupes britanniques en 1777. À propos de Pascal Paoli, lire :
Antoine-Marie Graziani. Pascal Paoli, « Père de la patrie corse », Paris, Taillandier, 2004, 360 pages.
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La version française est sortie le 17 janvier dernier chez Flammarion, sous le titre :
Lost in French . Les aventures d'une AMÉRICAINE qui voulait aimer EN FRANÇAIS