Traduction par NadineGassie d'un article du blog d'Oxford Dictionaries. Nadine a traduit le livre "Fly Away Peter", de David Malouf (entre beaucoup d'autres traductions). L'édition française est intitulée « L'infinie patience des oiseaux » (Editions Albin Michel). [1]
Le quotidien anglais The Guardian a braqué à nouveau les projecteurs récemment sur une pratique criminelle en progression alarmante, et sur la métaphore colorée qui désigne ses adeptes. On appelle en effet « cuckoos » (« coucous » en français), au Royaume-Uni, des membres de gang sévissant le plus souvent en zone rurale où ils se lient d'amitié avec des personnes vulnérables (personnes âgées, handicapés mentaux) afin d'utiliser leur domicile comme lieu de recel d'armes ou de vente de drogue.
Ce terme d'argot moderne est emprunté à l'oiseau bien connu pour pratiquer le « parasitisme de couvée », c'est-à-dire pondre ses œufs dans les nids des autres. Jonathon Green, lexicographe spécialiste de l'argot, a recensé cette acception dès mai 2010, et un article du magazine The Observer a révélé le phénomène un peu plus tard la même année. Celui-ci porte le nom de « cuckooing » en anglais, soit littéralement « parasitisme de coucou », ce qui pourrait se traduire en français par « usurpation de domicile », et ses victimes sont dites « cuckooed », soit littéralement « parasités par des coucous », ce qui pourrait se traduire en français par « victimes d'usurpation de domicile ».
Le célèbre oiseau a déjà laissé son empreinte dans le lexique anglais. Depuis au moins le milieu des années 1200, le terme « cuckold », dérivé du français « cocu », désigne un mari cocufié, par comparaison avec l'infidélité supposée de la femelle coucou. Dans les années 2010, « cuckold » s'est vu abrégé sur Internet en « cuck », terme d'argot péjoratif utilisé par la droite radicale et connectée pour désigner un individu considéré comme servile, conservateur trop modéré ou « libéral » (de gauche) en politique. Cette acception pourrait sembler complètement « cuckoo », autrement dit « folle », acception argotique du terme depuis le 19e siècle (cf. Vol au-dessus d'un nid de coucous, où le « nid de coucous » désigne un asile d'aliénés), laquelle a succédé à celle d’« idiot » qui avait cours depuis le 16e siècle.
L’insidieuse invasion — Observations sur l’anglicisation, Michel Rondeau
Edition : Somme toute (le 26 mars 2018)
RECENSION
Grant Hamilton, traducteur agréé et président-fondateur d’Anglocom, Inc., cabinet de traduction de Québec, est membre du conseil d'administration du Musée de Charlevoix, de l'Ordre des traducteurs, terminologues et interprètes du Québec et du Prix international du Duc d'Édimbourg. Conférencier et formateur en demande, il organise régulièrement des séminaires de traduction et compte plus de 4 200 abonnés à son fil Twitter sur les questions de langue. Son livre, Les trucsd'anglais qu'on a oublié de vous enseigner, a paru en 2012 aux éditions L'instant même.
J’étais sûr d’aimer le livre de M. Rondeau, moi qui suis si passionné par la langue, qui peste contre les anglicismes inutiles au Québec et qui me demande toujours, avant de voter, quel parti va le mieux défendre le français… J’avais hâte d’explorer avec lui ses réflexions sur tant de questions.
Par exemple, pourquoi les Québécois se formalisent-ils tant des shopping, parking, start-up, business plan et autres tournures hexagonales tout en accueillant si facilement en leur sein tant de mots arrivés directement de l’américain ? Où tire-t-on la ligne et pourquoi le fait-on à cet endroit ?
Et cette sacrée Montréal, chassé-croisé linguistique s’il en est un. Pourquoi les Montréalais changent-ils si souvent de langue ? Comment se fait-il qu’on puisse entendre parler un français impeccable chez ses voisins de table au resto pour se rendre compte quelques minutes plus tard que ce même monde parle maintenant anglais ?
Et puis, les différences socioéconomiques. Est-ce grave si le mécanicien parle de clutch plutôt que d’embrayage ? Et quand le propriétaire de Porsche dont il répare la voiture dit embrayage, est-ce bien pour parler ou pour affirmer son statut social ?
Le substantif anglais neck veut dire cou. En langage familier, to neck (ou necking) signifie lutiner, embrasser, caresser amoureusement ou passionnément.
girafes se caressant humains se caressant
Rubber signifie caoutchouc. C'est soit un produit naturel résultant de la coagulation de la sève de certains végétaux, soit un produit de synthèse, couramment utilisé dans la fabrication des pneumatiques et des tissus imperméables.
En anglais britannique, a rubber (à noter l'article) désigne aussi une gomme, un objet servant à effacer de l'écrit sur un papier. Aux États-Unis, cela s'appelle an eraser. En anglais américain, a rubber est un préservatif [1].
rubber – anglais britannique rubber – anglais américain
Rubbernecking signifie regarder avec une curiosité excessive, comme un badaud. La badauderie s'applique particulièrement aux automobilistes qui, à l'approche du lieu d'un accident, ralentissent pour voir ce qui s'est passé. On dit de tels badauds qu'ils tendent le cou (to crane one's neck), par allusion au long cou de la grue, et aussi to stretch one's neck ou to gawk (regarder bouche bée).
grue
Il arrive que ce genre de réaction provoque un embouteillage sur l'autre voie. En 2004, l'Université de Virginie a publié un rapport intitulé: “An Analysis of the Impact of Rubbernecking on Urban Freeway Traffic.” (Analyse de l'incidence de la badauderie sur le trafic des autoroutes urbaines).
Ralentissement de la circulation sur la voie opposée à celle du lieu de l'accident
« ACCIDENT – préparez-vous à regarder bouche bée »
Expressions contenant le mot neck
To get it in the neck
En prendre pour son grade
To be stiff-necked
Être entêté
To break one’s neck
Se casser le cou
To breath down someone’s neck
Talonner quelqu'un
To run neck and neck
Concourir à égalité
To save one’s neck
Sauver sa peau
To stick one’s neck out
Se mouiller, s'exposer
To win by a neck
Gagner d'un poil
[1] SelonLe Robert, condom, emprunté à l'anglais condom, est « vieux ou didactique ». En tout cas, sans aucun rapport avec la sous-préfecture du Gers!
L'article qui suit a été adapté par notre fidèle contributrice, MagdalenaChrusciel, à partir d'un article sur le site The Phrase Finder.
Quelle est la signification de l’expression « Warts and all » ? La chose telle quelle, « avec les verrues et tout «
L’origine de l’expression
Ce sont les instructions d’Oliver Cromwell au peintre Sir Peter Lely, lors de la commande de son portrait, qui seraient à l’origine de l’expression.
A l’époque où il aurait prononcé ces paroles, Cromwell était Lord Protecteur d’Angleterre, soit le chef du gouvernement. Quant à Lely, devenu portraitiste attitré de Charles I après la restauration de la monarchie en 1660, il fut ensuite nommé peintre principal ordinaire de Charles II.
Comme c’était l’usage de son temps, il cherchait par son style de peinture à flatter son modèle. Les membres de la royauté, notamment, s’attendaient à ce que leurs portraits les représentent sous le meilleur jour possible, voire plus beaux que nature. Ainsi, le portrait de Charles II par Lely le montre tel que ce qu’on pouvait attendre d’une peinture de chef d’Etat au 17e siècle. Les mollets royaux bien formés y sont dépeints à leur avantage – une caractéristique très recherchée à l’époque.
Cromwell, lui, préféra être montré comme un gentilhomme à l’allure martiale ; il était réputé pour être réfractaire à toute forme de vanité personnelle. On oppose souvent le puritain à la tête ronde au fringant cavalier pour rendre compte de la différence de style entre les deux camps opposés dans le Commonwealth britannique, et par la suite à la Restauration. Il est tout à fait plausible qu’il instruisit d’exécuter son portrait sans embellissement d’aucune sorte, tout comme il est peu probable que Lely eût modifié son style en exécutant un portrait « nature » de Cromwell si cela ne lui avait pas été expressément demandé.
Bill Shankly – footballeur et entraineur de football ecossais
Les médias ont tellement disserté sur la Coupe du Monde de football qui se déroule actuellement en Russie qu'il est très difficile d'aborder le sujet sous un angle quelque peu original. Donc, nous avons choisi de vous parler d'une technique de frappe du ballon, très en usage non seulement sur les terrains de foot mais aussi dans d'autres sports comme le tennis, le cricket et le golf. Nous voulons parler de cet effet aérodynamique qui s'appelle "l'effet Magnus" (ou "la force Magnus") et qui n'a rien à voir avec l'effet qu'a pu produire le jeune Norvégien Magnus Carlsen depuis qu'il s'est lancé dans le monde des échecs. Les joueurs les plus célèbres ne savent probablement pas que quand ils font tournoyer [1] la balle avec tant d'habileté, ils profitent effectivement de l'effet Magnus.. [2]
L’effet Magnus, découvert par Heinrich Gustav Magnus (1802-1870), physicien allemand, permet notamment d’expliquer les effets de balle dans le sport et le fonctionnement de certains modes de propulsion. En 1761, un jeune ingénieur britannique, Benjamin Robins, fut le premier à mentionner l'existence d'une force de portance s'exerçant autour d'un corps en rotation. On parle donc aussi de force de Magnus-Robins. (traduit de Wikipedia)
Notes linguistiques :
1. Le verbe anglais est to spin (transitif) une balle, ou to put a spin on (intransitif) une balle – en français donner de l'effet à une balle. Le substantif est spin, un mot qui a d’autres sens dans différents contextes.
2. Les règles du football association ont été codifiées en Angleterre en 1863 et le terme de football association a été consacré pour distinguer ce jeu des autres formes de jeu pratiquées à l'époque, singulièrement le rugby. Quant au terme soccer, il est entré dans l’argot étudiant britannique en 1895, par abréviation de l’expression anglaiseassociation football (« assoc. »). Dans le monde anglophone, le football association est désormais appelé football au Royaume-Uni et soccer au Canada et aux Etats-Unis. D'autres pays, comme l'Australie, l'Irlande et la Nouvelle-Zélande peuvent utiliser indifféremment les deux termes. En anglais on ne designe jamais le sport "foot", qui veut dire simplement "pied".
"We have really everything in common with America nowadays, except, of course, language", Oscar Wilde, The Canterville Ghost (1887)
Dans le cadre du fameux programme d’échange Erasmus et en tant qu’étudiante en Master d’Anglais, j’ai étudié à Swansea, au Pays de Galles. Les frais d’inscription élevés rendent la qualité de l’enseignement ainsi que la vie universitaire bien meilleure qu’en France, où les frais d’inscription sont peu élevés. Le rapport élève-professeur notamment est plus valorisé au Royaume Uni. J’ajouterais aussi que les étudiants y sont notés plus généreusement que dans les universités françaises, qui connaissent un taux d’échec relativement élevé, surtout en 1ère année.
Alors qu’en France, les cours sont majoritairement imposés, le système britannique permet aux étudiants de choisir les cours de leur choix. Par ailleurs, l’université de Swansea est réputée pour ses cours de traduction. J’en ai donc profité pour choisir des cours pratiques et théoriques sur la traduction parmi lesquels une introduction à la théorie de la traduction, un cours de traduction assistée par ordinateur, de traduction automatique,…
Je vis maintenant aux Etats-Unis pour quelques mois et avoir vécu dans ces deux pays m’offre une perspective plus large sur les différences entre l’anglais britannique et américain.
Toute personne ayant un intérêt dans la langue anglaise sait que l’anglais américain et l’anglais britannique diffèrent en plusieurs points : prononciation, vocabulaire, orthographe, etc…
De nombreux exemples sont répertoriés dans les dictionnaires français-anglais. Ainsi, et pour n’en citer que quelques uns, « frange » se traduit à la fois par « bangs » (US) et « fringe » (Br.), tout comme « camion » a pour traduction « truck » (US) et « lorry » (Br.), « faveur » peut s’écrire « favor » (US) ou « favour » (Br.) de même que « centre » à deux orthographes possibles : « center » (US) et « centre » (Br.).
Mais comme souvent, la théorie s’avère insuffisante et seule une immersion totale en milieu anglophone permet d’appréhender pleinement les subtilités des deux "langues".
Ainsi, les britanniques vivent dans un « flat » et non un « apartment », ils agrémentent leur « Hi ! » d’un « Y’alright », au lieu de « How are you ? » et vous remercient par un « Cheers mate » quand les Américains diront plutôt « Thanks man ».
De la même manière, l’étudiant britannique « revises » (verbe) quand l’américain « studies », et conclue ses sms par un « XXX », qui se traduit par « bisous ».
Bien que « cool », « great » et autres « amazing » soient tout à fait monnaie courante au Royaume Uni, ses habitants ont tendance à montrer leur enthousiasme pour quelque chose en le qualifiant de « lush ».
Alors que les Américains désignent un coffre de voiture par le mot « trunk » et font le plein de « gas », les Britanniques parlent de « boot » et de « petrol ».
D’autres termes très utilisés au Royaume Uni mais peu, voire pas du tout aux Etats Unis sont « proper », « in a bit » et « chav ». Ce dernier renvoie au français « racaille », un terme péjoratif désignant des délinquants avec un code vestimentaire particulier. Ce concept n’a à ma connaissance pas d’équivalent au Etats Unis, où la délinquance se décrit plutôt en termes d’ethnicité et est représentée par différent « gangs ».
Une autre différence majeure est qu’alors que le terme américain pour désigner l’université est « college » ou « school », les britanniques ont systématiquement recours à l’abréviation « uni », un terme totalement inconnu de l’autre côté de l’Atlantique.
Pour conclure, telles deux sœurs jumelles qui auraient grandi dans deux coins du globe opposés, l’anglais américain et britannique ont malgré leur évidente unité, de nombreuses différences.
Laura Vallet
Si vous aussi vous avez étudié au Royaume Uni et aux Etats-Unis, nous vous invitons à partager votre expérience.
Lectures supplémentaires :
The UK to USA Dictionary British English vs. American English
Claudine Dervais & John Hunter
January 2012
The Prodigal Tongue: The Love-Hate Relationship between American and British English
: ou quand les mots conceptualisent le sexisme ordinaire
L'article qui suit fut rédigé par Joëlle Vuille, notre collaboratrice dévouée et auteure de plusieurs traductions d'articles rédigés en anglais au fil des années. Madame Vuille a une licence en droit suisse et un doctorat en criminologie, et elle est actuellement chargée de recherche à l’Ecole des sciences criminelles de l’Université de Lausanne.
La dernière décennie a vu apparaître trois mots-valises censés décrire des expériences que feraient bon nombre de femmes dans leur vie quotidienne depuis longtemps. Nous en offrons ici un survol.
1. Mansplaining
Le terme « mansplaining » (issu de la contraction de « man » et « explaining ») peut être traduit par « mecsplication » [2]. Il fait référence à la tendance de certains hommes à expliquer aux femmes avec condescendance, presque avec mépris, ce qu’elles savent souvent déjà ou ce que elles seules peuvent connaitre ou ressentir. Si le mot est nouveau (il semble dater de 2008), le concept, lui, est ancien. Dans un petit livre intitulé « Men explain things to me » [3], Rebecca Solnit racontait par exemple, comment, à une soirée, un homme lui avait fait la leçon sur un livre qu’il n’avait de toute évidence pas lu… sans savoir que c’était elle qui l’avait écrit.
Le « mansplaining » recouvre toutes sortes de situations. L’exemple le plus ancien documenté à ce jour semble être l’homme qui, en 1903, théorisait sur les raisons pour lesquelles les femmes ne voulaient pas du droit de vote [4]. Il y a eu, ensuite, celui qui expliquait à une femme ce qu’elle ressent lors d’un orgasme [5], en passant par le cuisinier amateur qui expliquait à une cheffe comment faire chauffer de l’huile dans une poêle [6]. Dans le cadre du débat sur le Brexit, on pensera au milliardaire Aaron Banks corrigeant la professeure d’histoire antique Mary Beards sur les raisons de la chute de l’empire romain (selon lui : l’immigration), les vagues souvenirs de lycée du premier valant apparemment autant que les décennies de recherche sur le sujet de la seconde [7]. Les exemples sont innombrables.
Au delà de l’anecdote énervante, le « mansplaining » est un symptôme du manque de crédibilité que la société accorde aux femmes lorsqu’elles parlent de leurs propres expériences ou lorsque des sujets plus ou moins complexes sont abordés. Bien sûr, les hommes ont le droit d’avoir un avis sur le féminisme, les contractions lors de l’accouchement et l’inconfort de certaines chaussures à talon. Mais lorsqu'un groupe dédié à la réforme de la législation sur la contraception ou l’avortement est composé uniquement d’hommes [8], il y a un problème. Et lorsque les hommes (en tant que groupe) remettent systématiquement en doute la réalité des expériences faites par un grand nombre de femmes (on pensera au sexisme sur le lieu de travail, par exemple, ou au harcèlement de rue), ou l’écartent sous prétexte qu’elles sont trop sensibles ou n’ont décidément aucun sens de l’humour, il est temps de rééquilibrer la discussion et de donner la parole à celles qui vivent ces situations au quotidien.
2. « Manterrupting »
Terme popularisé par la journaliste américaine Jessica Bennet [9], le « manterrupting » peut être défini comme l’interruption systématique et injustifiée des femmes par leurs collègues masculins [10]. Une étude devenue célèbre avait établi il y a quelques années que les hommes accaparent les 75% de temps de parole dans les réunions professionnelles, bien au delà d’une représentation proportionnelle des genres [11].
Au delà du manque de politesse qu’il incarne, le « manterrupting » a toutefois une facette plus insidieuse. En effet, le langage étant un outil de pouvoir, en interrompant continuellement leur interlocutrice, les hommes monopolisent les conversations, marquent une hiérarchie, et augmentent leur crédibilité professionnelle [12], alors que les femmes, elles, apprennent à se taire [13].
Un article récent a mis en lumière le phénomène au sein de la Cour suprême des Etats-Unis [14]. Les auteurs ont examiné les transcriptions des débats devant cette juridiction afin d’identifier quels juges interrompaient le plus souvent leurs collègues, respectivement étaient le plus souvent interrompus par eux. Il ressort que les femmes juges étaient interrompues de façon disproportionnée par rapport à leurs collègues masculins : elles représentaient le 22% des juges, mais étaient la cible de 52% des interruptions. Et plus elles étaient nombreuses à la Cour suprême, plus elles étaient interrompues par leurs collègues : en 1990, Sandra Day O’Connor était la seule femme siégeant à la Cour suprême, et les 35.7% des interruptions étaient dirigées contre elle. En 2002, alors qu’il y avait deux femmes à la Cour suprême, elles étaient victimes de 45.3% des interruptions. En 2015, les trois femmes juges étaient la cible de 66% des interruptions. La même année, une femme juge était interrompue presque 4 fois plus souvent qu’un homme juge, en moyenne [15].
Cette attitude de la part des hommes pourrait être renforcée par la façon de parler de certaines femmes. En effet, les femmes utiliseraient plus de mots visant à rendre leur discours moins direct et moins ferme (en utilisant ce que les linguistes anglosaxons appellent des hedges tels que peut-être, parfois, d’une certaine façon, etc.), s’excuseraient plus [16], poseraient plus de questions, nuanceraient plus leurs propos, s’interrompraient plus pour inviter d’autres à parler, montreraient plus de soutien aux interlocuteurs, etc. [17] Une solution pourrait dès lors être d’apprendre aux filles et aux femmes à s’exprimer différemment ou plus comme les hommes. Mais cela soulève un autre problème, car certaines études suggèrent que les femmes qui adoptent les mêmes habitudes de langage que les hommes sont perçues comme trop agressives et trop dominantes et perdent alors en crédibilité professionnelle [18]. Le problème reste donc entier.
3. « Manspreading »
Le « manspreading », enfin, est un phénomène bien connu des utilisatrices de transports publics (le mot lui-même n’est apparu qu’en 2008, sur Twitter, d’après le Oxford English Dictionary [19]). Il s’agit de cette tendance qu’ont certains hommes à s’asseoir les jambes très écartées et de prendre ainsi deux fois plus de place que leurs voisines [20]. On parle en français d’ « étalement masculin ».
Si certains voient dans le phénomène un simple comportement malpoli isolé, d’autres le perçoivent comme le symptôme d’une lutte politique pour le contrôle de l’espace. Citant la sociologue Colette Guillaumin, qui a étudié depuis les années 1970 les positions des hommes et des femmes dans les espaces publics, Le Monde rappelle que l’homme qui écarte les jambes, debout ou assis, est « une des caractéristiques majeures de la virilité occidentale, à la manière du cow-boy qui descend de cheval et reste jambes écartées » [21]. Y répond la femme qui croise les jambes, symboliquement pour protéger son sexe d’une possible agression, ou tout simplement pour se faire plus petite et éviter un combat de genoux. D’après certaines féministes, ces comportements seraient le syndrome de la même domination masculine qui se traduit dans les pratiques sociales en inégalités salariales et aux violences domestiques et sexuelle. Raison pour laquelle le « manspreading » devrait être combattu, comme toute autre dérive du patriarcat.
Certaines villes (dont New York, Paris et Madrid) ont donc décidé de prendre le taureau par les cornes et affichent désormais des messages de sensibilisation dans les transports publics.
La réaction des hommes ne s’est pas faite attendre, et elle est riche d’enseignements: insulter les femmes qui dénoncent le phénomène, inverser la problématique (« Certaines femmes le font aussi, surtout quand elles sont enceintes ou grosses ») et ridiculiser la revendication ou la noyer dans des revendications absurdes (« Et les gens qui se tiennent à gauche sur l’escalator, alors ?! ») [22]. À les entendre, les hommes auraient une bonne raison de s’asseoir les jambes écartées, à savoir éviter une pression trop grande sur des organes génitaux (très) volumineux [23]. Puisqu’on vous le dit…
[1] L’auteure remercie la Prof. Fabienne H. Baider, Université de Chypre, Département d’Etudes françaises et d’Etudes européennes, pour sa relecture et ses suggestions.
[9]How Not to be Interrupted in Meetings, TIME January20, 2015 Il faut ajouter que l’interruption est un sujet très étudié en analyse conversationnelle (cf. les nombreux travaux en Language et gender à ce sujet) et cela depuis des années. Comme l’humour, l’interruption peut être symptomatique soit d’un rapport de force (invasion de l’espace de parole de l’autre), soit de solidarité (on montre son enthousiasme, son empathie, etc.)
[13] Afin de mettre en lumière le phénomène de « manterrupting », une application a été créée par BTEC, appelée « Women interrupted ». L’application utilise le micro du smartphone pour analyser les conversations et compter le nombre de fois que les interlocutrices sont interrompues par des interlocuteurs.
[15] Mais le genre n’est peut-être pas la seule dimension à prendre en compte dans ce contexte. Les mêmes chercheurs ont relevé que Sonia Sotomayor, qui est latina, est interrompue est interrompue de façon disproportionnée par les avocats (hommes) des parties.
[16] Le début de ce sketch de SNL avec Aidy Bryant et Colin Jost sur l’égalité salariale entre hommes et femmes illustre bien le propos :
[17] Voir la méta-analyse de Leaper C./Robnett R. C, Women Are More Likely Than Men to Use Tentative Language, Aren’t They? A Meta-Analysis Testing for Gender Differences and Moderators, Psychology of Women Quarterly 35(1), 129-142, 2011.
[18] Sur le sujet de la crédibilité des avocates, voir les études synthétisées par Jaquier V./Vuille J., Les femmes et la question criminelle, Genève : Seismo, 2017, p. 408-410. Il existe aussi une littérature assez importante sur le leadership féminin qui pose les mêmes questions.
Voici la deuxième partie de notre article consacré à deux phénomènes géographiques récents : l'ouragan et l'éclipse de soleil.
Astronomes étudiant une éclipse (Tableau d'Antoine Caron de 1571)
Une éclipse du Soleil (telle qu'on l'observe de la planète Terre) est un type d'éclipse qui se produit quand la Lune passe entre le Soleil et la Terre, et qu'elle occulte partiellement le Soleil. Ce phénomène ne peut se produire qu'à la nouvelle lune quand, pour un observateur terrestre, le Soleil et la Lune sont en conjonction, ce que l'on appelle une syzygie. Lors d'une éclipse totale, le disque solaire est totalement occulté par la Lune. Lorsqu'une partie seulement du Soleil est occultée, on parle d'éclipse partielle ou annulaire.
Pendant des milliers d'années, les astronomes ont mis à profit les éclipses solaires pour étudier la Lune et le Soleil. Les premières observations d'éclipses dont on ait conservé la trace remontent à 6.000 avant J.C.
Si vous vous trouvez dans la zone d'ombre de la Lune, vous observerez une éclipse totale de soleil pendant laquelle la totalité du disque solaire est recouverte par la Lune, ne laissant apparaître que la pâle couronne entourant le Soleil.
Le 21 août dernier, une éclipse totale s'est produite, la première depuis le 26 février 1979. La NASA (Administration nationale de l'aéronautique et de l'espace) l'avait annoncée à grand renfort de trompes.
Le phénomène a provoqué une chasse à l'éclipse d'ampleur nationale. Les chasseurs d'éclipse s'appelles umbraphiles en anglais ou amateurs d'ombre.[1] Ceux-ci se déplacent pour observer les éclipses en utilisant toutes sortes d'instruments pour mieux voir le soleil, notamment des lunettes d'observation solaire (ou lunettes d'éclipse) ainsi que des télescopes.
Les États-Unis, ont émis des timbres pour marquer l'événement.
Coté linguistique : Le mot eclipse, en tant que substantif et verbe, est utilisé en anglais depuis le treizième siècle. Il dérive du vieux français eclipse (sans accent), lui-même, entré dans la langue française vers 1150, en provenance du latin eclipsis et du grec ancien ékleipsis (abandon, disparition), dérivé du verbe ékleipen : abandonner l'endroit habituel, disparaître, être éclipsé, de ek : hors de.Vers 1570, le verbe to eclipse a acquis le sens figuré de surpasser, faire pâlir. (source : etymonline.com)
Il semble que, même dans des domaines comme les ouragans et les éclipses, vos fidèles blogueurs soient capables de dénicher un lien avec la langue et l'étymologie !
Jonathan G. & Jean L.
[1] En français, ombrophile est employé comme adjectif, mais pas (encore) comme substantif. Ainsi, la forêt ombrophile est la forêt des régions très pluvieuses des zones équatoriale et tropicale. (Grand Larousse encyclopédique).
Ces temps derniers, deux phénomènes naturels ont fait parler d'eux : l'éclipse totale de soleil du 21 août et les ouragans qui viennent de dévaster une grande partie des Antilles et de la Floride… Le premier a attiré les curieux et les seconds ont eu des conséquences tragiques. Nous étudions ci-après le mot anglais hurricane, et nous prévoyons d'en faire prochainement autant pour le mot eclipse.
Il est des mots qui s'imposent par leur actualité. Hurricane en est un. Mais, qu'est-ce au juste et pourquoi ce mot ? Certes, ce n'est pas « le moindre vent qui d'aventure fait rider la face de l'eau », comme aurait dit La Fontaine, mais un cyclone tropical, c'est-à-dire tout vent atteignant, dans l'échelle de Beaufort, une vitesse égale ou supérieure à la force 12, soit 64 nœuds ou 118 km/h. Ces vents violents sévissent dans deux régions du monde : la mer des Antilles et le secteur du Pacifique sud compris entre l'Indonésie et l'Australie où on préfère les appeler typhoons. Dans les autres bassins océaniques, on parle plutôt de cyclones.
Le mot hurricane dériverait de huracan (ou uracan), terme employé par les autochtones des Grandes Antilles qui connaissaient particulièrement bien ce phénomène météorologique. Complètement anéantis en quelques décennies, ces premiers habitants des Antilles n'en ont pas moins eu le temps de transmettre le vocable aux Espagnols, lequel a donné hurracán en espagnol, hurricane en anglais, et ouragan en français.
Il est une expression anglaise inspirée du régime des vents : In the eye of the storm.Elle désigne ce qui est au cœur d'un problème. Exemple : The man in the eye of the storm is accused of selling secrets to the enemy.
Étymologiquement, l'expression se fonde sur le sens littéral de l'œil du cyclone (l'épicentre d'une grave dépression météorologique).
Notons, qu'en français, ouragan a également un sens figuré et qu'il désigne alors un mouvement violent et impétueux, un grand tumulte. Le Petit Robert (p. 1749) relève cette acception en prenant un exemple chez Jean-Paul Sartre : « Cette bonne femme […] c'est un ouragan ».
Ouragan induit surtout l'idée d'une force violente et destructrice. Ce n'est pas un hasard si le HawkerHurricanefut le fleuron de l'aviation de chasse britannique en 1939, avant d'être surclassé par le Spitfire pendant la bataille d'Angleterre. Suivirent le Typhoon et le Tempest, tant on désirait être dans le vent ! En France, le MD 450 Ouragan a équipé l'armée de l'air à partir de 1955.
Mais alors, pourquoi les ouragans ont-ils longtemps porté des prénoms exclusivement féminins ? Il semble que, pendant la Deuxième Guerre mondiale, les marins américains leur aient donné des prénoms de leurs bien-aimées. Et cela, jusqu'à ce que les féministes s'inquiètent de cette association malsaine avec des phénomènes climatiques maléfiques. Après avoir essayé un autre système, le National Hurricane Center décida d'alterner désormais prénoms masculins et féminins. C'est ainsi que Harvey, Sandy ou José font écho à Patricia, Katrina ou Irma.
Pas traduit, pas prévenus… D'après Bell Terena, The Atlantic, 08/09/17.
Au cours des trois dernières semaines, les moyens dont disposent les services de gestion des situations d'urgence ont été durement mis à l'épreuve, notamment en ce qui concerne la fourniture d'informations essentielles aux non-anglophones.
Par exemple, dans le comté de Miami-Dade (Floride), 2,6 millions d'habitants se sont trouvés sur l'itinéraire de l'ouragan Irma. Or, selon le plus récent recensement, 72,8% de la population de ce secteur parle à la maison une langue autre que l'anglais – l'espagnol, dans 64% des cas. Lorsqu'un groupe linguistique atteint de telles dimensions, la réponse la plus simple à la question « Comment recevront-ils les informations salvatrices dans une langue qu'ils comprennent ?» est : « par la bouche à oreille ». Mais, si l'espagnol est peut-être la langue préférée à Miami, ce n'est pas le cas à Washington où se trouvent la Croix-Rouge américaine, l'Office fédéral de gestion des situations d'urgence et d'autres organisations d'aide et de premier secours.
Ces organisations fonctionnent essentiellement en anglais, ce qui peut être un obstacle de plus à la transmission de l'information.
Pour communiquer dans le secteur de Miami-Dade, la Croix-Rouge américaine s'est associée à Translators without Borders, une ONG basée à Danbury (Connecticut).
Selon Amy Rose McGovern, directrice des affaires extérieures de TWB, 200 bénévoles du monde entier ont traduit des tweets et des messages Facebook d'anglais en espagnol, créole haïtien, français et portugais (du Portugal et du Brésil). TWB est présent dans la région depuis 1993, aussi l'organisation est-elle bien préparée à aider en cas de crise. Mais, elle est actuellement sollicitée à l'extrême, vu qu'elle s'emploie, aux côtés de la Croix-Rouge britannique à venir en aide aux victimes d'Irma dans les Caraïbes, de la Croix-Rouge mexicaine à aider les sinistrés du séisme de la semaine dernière, et de la Fédération internationale des sociétés de la Croix-Rouge pour tout le reste.
Ces récentes catastrophes ont également réduit la disponibilité des traducteurs et interprètes. Melissa Gillespie, porte-parole du bureau de recherches sur le marché de la traduction Common Sense Advisory, relève que 6 à 10% des traducteurs américains habitent des zones frappées par l'ouragan Irma. Sans oublier à peu près tous les traducteurs et interprètes sur l'itinéraire de l'ouragan Harvey qui possèdent non seulement l'espagnol, mais aussi le créole haïtien et le portugais brésilien. « Le problème, c'est que les traducteurs et interprètes locaux sont tout aussi touchés que les autres habitants,» dit Bill Rivers, directeur exécutif du Comité national commun pour les langues. « Lors des grandes catastrophes, les organismes d'aide doivent trouver davantage de bras pour aider », ajoute Rivers.
Avec moins de traducteurs et d'interprètes disponibles, ce qui avait été prévu avant une crise ne correspond pas toujours à la réalité lorsque la crise se produit – et cela, quelle que soit l'ardeur au travail des traducteurs, des interprètes et des autres secouristes.