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Interview with James Nolan
Translator/Interpreter of the Month, May 2013

 

Nolan portrait
 

LMJ : You come from a cosmopolitan family and you grew up in several countries, before you settled down in the United States. Tell us about that.

James N : My father, a US Navy officer, came from Nova Scotia and my mother, an artist, from Asturias. I was born in the US at the end of World War II and shortly thereafter my family moved to Mexico City where my father did his Masters in Spanish. Both my parents were bilingual and I was raised speaking both languages. Later we lived in Venezuela and Chile before settling in California, where Spanish is also widely spoken. While at the University of California, I also spent summers in Guadalajara, where my parents lived during most of their retirement years.

LMJ : You are a qualified lawyer and you practiced law for a short period in New York. But your career began and continued in the field of interpreting, with a strong focus on legal interpreting. Your language strengths would presumably have stood you in good stead for either of those professions, but what induced you to choose interpreting over law.

James N : In New York City I did linguistic work for several law firms and worked as a lawyer with one of them, but as a lawyer I was one among Noloan lawthousands of lawyers in an overpopulated and extremely competitive field. However, as an interpreter I was among the best, so I decided to remain one. At the UN, I concentrated on international law and human rights issues, volunteering each year to interpret in the General Assembly's Legal Committee. I was promoted to head the language service of an international tribunal and later became Deputy Director of my division, where I also assumed some legal and administrative duties.

 

Appel aux lecteurs et lectrices


European-UnionNous cherchons parmi nos lecteurs quelqu’un qui soit prêt à écrire un  essai sur le rôle de l’anglais dans les pays de l'Union Européenne. Nous pouvons fournir des éléments pertinents.

Nous sommes également en quête d'un(e) linguiste chevronné(e) qui
Gopnik
veuille bien rédiger une analyse  du livre The Table Comes First: Family, France, and the Meaning of Food par Adam Gopniken l'assortissant d'un commentaire. Dans ce cas aussi, nous pouvons fournir des éléments (en anglais) de nature à aider le collaborateur ou la collaboratrice. 
  
En outre,  nous invitons nos lecteurs a soumettre une analyse du livre Does Science Need a Global Language?, qui vient de paraitre . 



MontgomerySi l'un des ces projets (ou plus d'un) vous intéresse(nt), écrivez-nous, en joignant un c.v. sommaire (sauf dans le cas où vouz avez deja contribué au blog).

Dans chaque cas le travail de l’auteur sera dûment crédité, et nous donnerons, le cas échéant, le lien de son site ou de son blog. Notre adresse mail est Le.mot.juste.en.anglais@gmail.com

 

Journalisme à la une

Hot Off the Press 

Dans une annonce récente (Le mot juste n'est pas en reste !), nous nous sommes (modestement) permis de nous flatter d'avoir couvert
l'expédition franco-sud-africaine de recherche des cœlacanthes dans les
profondeurs de l'Océan Indien et d'avoir ainsi devancé Le Figaro et le New
York Times
d'une semaine. La vocation essentiellement linguistique et
culturelle de notre blog ne nous empêche de serrer l'actualité d'aussi près que
possible !

Il y a deux  expressions en anglais qui équivalent à l'expression française "à la une" : "breaking news" et "hot off the press". Tous deux sont figuratifs. La première suggère que les actualités dont il s'agit sont en train de "break out",  c'est-à-dire qu'elles s'éclatent dans l'instant [1], ce qui crée la métaphore d'un événement diffusé presque au même moment qu'il a lieu. La deuxième expression, "hot off the press", remonte à l'époque où les journaux et la radio étaient les seules sources d'informations et où les vendeurs de journaux les distribuaient (au moins dans les pays anglo-saxons) aux coins des rues. Ils criaient aux passants : "read all about it", faisant ainsi allusion au reportage le plus sensationnaliste des journaux qu'ils vendaient. 

 

En ce qui concerne l'expression "hot off the press", cela veut dire, non sans un grain d'humour, que les journaux viennent de sortir des presses, et sont encore chauds, comme des petits pains sortant du four.

Il existe un troisième terme dans le domaine du journalisme qui pourtant n'est pas synonyme des deux autres examinés ci-dessus, mais qui use, lui aussi, d'une métaphore pour traduire l'urgence et la hâte avec lesquelles on traque les nouvelles dès lors qu'il existe une concurrence acharnée entre les médias. C'est le mot "scoop" qui s'emploie comme substantif et comme verbe.

L'American Heritage® Dictionary of the English Language donne plusieurs définitions du substantif, entre autres « A shovel like utensil, usually having a deep curved dish  and a short handle », mais la signification qui nous intéresse dans ce contexte (et que dictionnaire qualifie d'«informelle ») est la suivante :

An exclusive news story acquired by luck or initiative before a competitor.
(Une nouvelle exclusive, obtenue par hasard ou par initiative, avant la concurrence).

Ici, le verbe "to scoop" veut dire « l'emporter sur le média concurrent dans l'acquisition et la diffusion d'une actualité ». Ex. :
The New York Times scooped the Los Angeles Times in its coverage of the event.

En s'adressant à nos lecteurs et lectrices, vos serviteurs n'ont heureusement plus besoin de se poster aux coins des rues et de crier les dernières nouvelles à la cantonade. Le titre prestigieux de  
« bloggeur » nous dispense de cette mission.

À ce propos, il convient de noter l'étymologie du mot anglais « blogger » d'où dérive l'équivalent français. En anglais, « blogger » signifie une personne qui anime un blog, ce qui est la forme abrégée de « web log » (maintenant désuet). Littéralement, « Web log » désigne l'historique d'activités sur la Toile.

Pour achever cet article sur la diffusion des nouvelles, nous voudrions citons les propos [2] très sages et même prescients d'A.J. Leibling (1904-1963), ancien journaliste très distingué du célèbre journal, The New Yorker. (Liebling avait fait des études de littérature médiévale à la Sorbonne).

"…and the expert, who says what he thinks is the meaning of what he hasn't seen. [This] category never stops growing. We are now a nation of experts, with millions of people who know the meaning of everything that they haven't actually experienced."

——————–

Lexique de journalisme :

actualités

news [3]

annonces

small advertisements

correspondant
permanent

staff reporter

diffusion

distribution

directeur de la
rédaction

managing editor

doubler (avec un
scoop)

to scoop

édition numérique

digital edition

en feuilleton  
       

in instalments, serialized

fil conducteur,
piste

lead

groupe de
journalistes

pool of reporters

journal

newspaper

journalisme de
recommandation

advocacy journalism

journalisme
d'enquête

investigative journalism

journalisme
équilibré

balanced journalism,

journalisme jaune

yellow press

journaliste
stagiaire

cub reporter

pigiste, 

stringer, freelancer

publicité, pub

advertising

quatrième
pouvoir 

fourth estate

rédacteur (en chef)

editor (in chief)

reportage

report, reporting, coverage  

rubrique

column


[1] Le verbe anglais « to break out » a une
signification supplémentaire,
à savoir, « s'évader », ex.: The prisoner broke out of jail.

[2] Les propos de Liebling sont cités dans The New Yorker du 19 avril par un autre journaliste américain, lui aussi de premier plan, Adam Gopnik, ancien correspondant à Paris de ce journal et auteur de plusieurs livres, dont « Paris to the Moon » et « The Table Comes First : Family, France and the Meaning of Food » (Vintage, August 21, 2012).

[3] A priori, le terme anglais "news"
(qui dérive du mot français "nouvelles") équivaut à
"actualités", mais en fait son usage est un peu plus compliqué.
D'abord, bien que "news" porte la marque du pluriel, le mot s'emploie
au singulier, au moins depuis 1923, époque à laquelle on a commencé à
l'employer dans les médias. Avant cela, le mot signifiait 
"nouvelles". 

L'usage au singulier s'observe dans les phrases
suivantes : "Today's news is promising", "London
is the place where the news is made"


Ensuite, en anglais, il n'existe pas un mot unique qui veuille dire
"actualité" ou "information (d'actualité)". Le plus proche
est peut-être "a news item."
L'expression "no news, good news"
remonte aux années 1640.

Jonathan J. & Jean L.


 

Reading Law: The Interpretation of Legal Texts

Nous souhaitons la bienvenue à Cynthia Hazelton qui a bien voulu analyser « Reading Law, The Interpretation of Legal Texts », à notre intention. Ce livre
a été écrit par
Antonio Scalia, juge à la Cour suprême des États-Unis, et Bryan
A. Garner
, avocat, auteur (
« Garner's Modern American Usage »),
lexicographe et rédacteur de nombreux ouvrages juridiques (dont
« Black’s
Legal Dictionary
», la bible des juristes américains).

Ciynthia Hazelton-photo200x250

Cynthia Hazelton


Cynthia Hazelton (qui connaît M. Garner et a assisté à plusieurs de ses conférences
pendant ses séminaires de rédaction juridique). est née et a grandi
aux États- Unis. Elle est diplômée de la faculté de droit de l'Université
d'Akron et est membre du barreau de l'État de l'Ohio. Cynthia a un mastère en
français du
Middlebury College ainsi  qu'un  mastère en traduction
de l
'« Institute of Applied Linguistics » de Kent State University.
Elle enseigne la traduction juridique, commerciale et diplomatique à cette
université.

Voir aussi la préface de cette analyse, intitulée « La common law  (anglo-américano-canadienne)  et le droit civil (français-québécois) » et publi é e sur ce blog la semaine passée. 

 

 

Do legal documents change their meaning over time? This question is the opening line of Reading Law: The Interpretation of Legal Texts, co-written by Senior Associate Supreme Court Justice Antonin Scalia and Bryan Garner, the Editor-in-Chief of Black's Law Dictionary and author of more than 20 books on legal writing. Published by West, Reading Law is not for the casual reader. But it is an invaluable reference book for lawyers, legal writers, law professors, legal translators and "word nerds" as Garner likes to say during his legal writing seminars.

Statutory interpretation is the process by which courts interpret and apply legislation. Weighing in at 567 pages, Scalia and Garner's work lists and explains 57 canons of legal construction, organized under the following categories: Semantic, Syntactic, Contextual, Expected-Meaning, Government-Structuring, Private-Right and Stabilizing. Following each title, the authors explain and discuss the particular rule, using 630 interesting and often entertaining legal cases throughout the book as examples. As daunting as this may seem, the book is also filled with some wonderfully funny remarks, such as referring to President William Henry Harrison's death from pneumonia after giving a two hour inauguration speech as "a lesson to all bloviators."

    Following the legal canons, the authors expose thirteen "falsities" regarding judicial interpretation. All case names are listed in the Table of Cases. A forty-one page bibliography and an exhaustive Index section complete the book.     

    The following is a brief review of Reading Law:

    The authors begin by introducing Sound Principles of Interpretation and highlight five fundamental principles that apply to all texts. They then move on to specific legal canons.

    Semantic Canons. The authors list 11 canons under this heading. Most seem obvious: the Ordinary-Meaning Canon: General terms are to be given their general meaning; the Presumption of Nonexclusive "Include"
Canon: The verb 'to include' introduces examples, not an exhaustive list; and the Unintelligibility Canon: An unintelligible text is inoperative. But others, like the Omitted-Case Canon: Nothing is to be added to what the text states or reasonably implies, are particularly pertinent for legal translators.

    Syntactic Canons. This category lists seven canons, most of which are also relevant for translators. For example, the Last-Antecedent Canon provides that a pronoun, relative pronoun or demonstrative adjective generally refers to the nearest reasonable antecedent. The authors cite a 2003 U.S. Supreme Court ruling to illustrate this canon: "Parents warn a teenager, 'You will be punished if you throw a party or engage in any other activity that damages the house.' The Court ruled that 'if the son nevertheless throws a party and is caught, he should hardly be able to avoid punishment by arguing that the house was not damaged. The relative pronoun that attaches only to other activity, not to party as well."

    Contextual Canons. The
14 canons listed here are also of interest to the legal translator: the Surplusage Canon provides that Every word and every provision is to be given effect. None should be ignored. None should needlessly be given an interpretation that causes it to duplicate another provision or to have no consequence. And the Presumption of Consistent Usage Canon reminds us that A word or phrase is presumed to bear the same meaning throughout a text; a material variation in terms suggests a variation in meaning. Terminology consistency is critical in all translations, but especially so in a legal document.

    The final four categories apply specifically to governmental prescriptions.

    Expected-Meaning Canons. The seven canons in this category include the Constitutional-Doubt Canon: A statute should be interpreted in a way that avoids placing its constitutionality in doubt and the Extraterritoriality Canon: A statute presumptively has no extraterritorial application. These concepts may seem obvious, but they are critical theories for statutory interpretation.

    Government-Structuring and Private Right Canons. The seven canons discussed in these categories are illustrated by interesting case law. Two of the major canons are the Mens Rea Canon: A statute creating a criminal offense whose elements are similar to those of a common-law crime will be presumed to require a culpable state of mind (mens rea) in its commission and the Rule of Lenity: Ambiguity in a statute defining a crime or imposing a penalty should be resolved in the defendant's favor. In the event you're wondering what lenity means, it's a common law doctrine designed to avoid violation of the accused's due process rights by requiring courts to interpret ambiguous statutes in favor of the defendant. It's synonymous with leniency.

    Stabilizing Canons: The final category deals with canons designed to prevent statutes from being interpreted as changing the common law, unless such changes are clearly indicated. For example, Canon 52 sets forth the Presumption Against Change in the Common Law, requiring that any change must be clearly indicated in the statute. The Canon of Imputed Common-Law Meaning states that undefined words in a statute are to be interpreted and applied according to their common-law meanings.

    In the final section of the book, the authors set forth thirteen "falsities" regarding judicial interpretation. They conclude that a textual approach must be used for interpreting statutes and other legal documents, one that focuses on the originally intended meaning of the text.

    In the Afterword, Justice Scalia and Mr. Garner explain that their intent was to use "the best available approach to textual interpretation, i.e., one that is both linguistic and historical." For readers who are interested and/or working in the field of legal translation, this makes for a fascinating and highly useful reference work.

Cynthia Hazelton, J.D.

Commentaire sur “Proust at the Majestic”

 

    

  Richard Davenport-Hines

                                                                          

rédigé par Madame Nicole Dufresne, Senior Lecturer Emeritus  (professeure emerita), Département de français et des études francophones, à l'Université de Californie, Los Angeles (U.C.L.A.), qui a bien voulu rédiger l'analyse suivante à notre intention. Nous avons montré ce commentaire à l'auteur, qui, semble-t-il, l'a bien apprécié. Sa réponse suit l'analyse de Madame Dufresne.

Prof. Nicole Dufresne

La parution de Proust at the Majestic : The Last Days of the Author Whose Book Changed Paris [i] par Richard Davenport-Hines en 2006 et sa traduction en français [ii] en 2008 ont suscité grand nombre de critiques enthousiastes d'experts en Proust. [iii] Entre le fameux souper au Majestic en mai 1922 au premier chapitre et la mort de Proust en novembre de la même année au dernier, Davenport-Hines examine avec finesse, érudition et humour la vie personnelle de l'auteur, les personnages et les thèmes de La Recherche, faisant ainsi émerger toute la société qui entourait Proust au début des années 20.

Davenport-Hines encadre son essai de deux lieux intérieurs – le Majestic, le palace moderniste de l'avenue Kléber et la chambre caverneuse de Proust, rue Hamelin – connectés par deux trajets extérieurs –de la chambre au Majestic et de la chambre au cimetière du Père Lachaise. Ces endroits délimitent l'acheminement de Proust à la fin de sa vie, le sanctuaire de la rue Hamelin étant le centre de travail et de souffrance de l'auteur. Je voudrais ici me concentrer sur la réunion nocturne au Majestic afin de démontrer son caractère à la fois exceptionnel et banal. C'est une soirée mondaine parmi bien d'autres à l'époque – sans doute l'équivalent aujourd'hui d'une post-Oscar party; cependant elle atteint une dimension mythique en rassemblant after-hours les grands du modernisme.

Le 18 mai 1922, un souper fin a lieu au Majestic pour fêter la première du ballet Le Renard de Stravinski interprété par les Ballets russes de Diaghilev avec une chorégraphie de Nijinska, la sœur de Nijinski. La soirée est donnée par un couple d'Anglais, Violet et Sydney Schiff, juifs fortunés, grands amateurs d'art, de musique et de littérature, mais elle est organisée par le célèbre impresario des Ballets russes Diaghilev, lui-même invité d'honneur. Une quarantaine de personnes sont invitées, soit par Diaghilev, soit par les Schiff : des femmes du monde (la princesse Edmond de Polignac qui avait commandité le ballet à Stravinski), le demi-monde des émigrés russes – danseurs, musiciens, peintres, Stravinski bien sûr et Picasso, très investi dans la création des décors des ballets russes, bref le tout-Paris du moment. Misia Sert, la mécène des Ballets russes, surnommée « Madame Verdurinska » par son amie Gabrielle Chanel, doit certainement assister à la soirée, car elle assure avec Diaghilev la médiation de ce nouveau gotha artistique, mais la liste des invités n'est pas publiée. [iv] Cette soirée si soigneusement élaborée reste pourtant très tendue : Diaghilev est l'invité d'honneur, mais c'est aussi lui qui paie. Les critiques d'art (dont Clive Bell) observent, jugent et se moquent des amateurs d'art et autres invités. Amis et ennemis se toisent. Picasso s'ennuie. Diaghilev et Stravinski, bien que collaborateurs artistiques, entretiennent un rapport antagoniste depuis des années.[v] L'imprésario est aussi enragé de la présence de Nijinska car elle lui rappelle Nijinski son ancien amant qui l'a laissé tomber pour se marier. La présence de Diaghilev doit exercer une tension érotique, lui qui a fait de la scène des Ballets russes un écrin public pour les beaux danseurs et chorégraphes – ses amants ou ses muses.[vi] Alors qu'on sert le café, James Joyce arrive l'air minable en titubant. Les Schiff ont sans doute du mal à cacher leur angoisse : l'ami intime qu'ils ont personnellement invité viendra-t-il ? Il s'agit évidemment de Marcel Proust. Celui-ci arrivera finalement vers deux heures trente du matin,  élégamment vêtu ; malgré sa maladie, il ne peut laisser passer une telle occasion de se mêler au tout-Paris. La soirée est en effet l'apogée mondaine de la dernière année de sa vie.

Cette réception restreinte aux initiés, se situe hors du quotidien et de la normalité, puisqu'en pleine nuit, et chacun va y échanger conversations spirituelles ou mots acerbes en anglais, français ou russe. Les Schiff et Diaghilev facilitent les rencontres qui ne peuvent avoir lieu que dans un tel endroit, un tel « entre-deux » exclusif, toutefois des personnalités aussi monumentales que Stravinski, Picasso, Joyce et Proust peuvent-elles trouver un terrain d'entente ? Ainsi, la rencontre tant attendue de Proust et Joyce sera un fiasco : ils n'ont aucune appréciation pour leurs œuvres respectives.

A la fin de la soirée, Proust retourne chez lui en taxi avec les Schiff qui s'accrochent amoureusement à lui suivis de Joyce, l'indésirable, dont on arrivera difficilement à se débarrasser. La chambre de Proust est ce lieu caché, refuge pour écrire et souffrir, où seuls les intimes sont admis. Proust s'y cloîtrera durant les six mois à venir jusqu'à sa mort, le 18 novembre 1922. Trois jours plus tard, ce sera le passage de la mort privée à la mort publique et le cercueil de Proust sera amené au cimetière du Père-Lachaise accompagné du tout Paris. Au cimetière, en plein jour, se retrouveront ceux-là mêmes qui se trouvaient à la fête nocturne du Majestic.

En mai 1885, Paris donnait à Victor Hugo des funérailles nationales et la belle époque allait commencer avec une liberté artistique et culturelle inconcevable jusqu'alors. [vii] La culmination de cette ère de « banquets » et de fêtes fut la création par Diaghilev du ballet de Stravinski, Le Sacre du printemps, avec une chorégraphie de Nijinski en 1913. (Pour fêter le centenaire de l'œuvre, le Joffrey Ballet reprend en 2013 la chorégraphie originale.) On a comparé le scandale du Sacre à la bataille d'Hernani en 1830. Par ailleurs, la célébration du Renard peut se voir comme un coda à toute l'exubérance créatrice du début du vingtième siècle. Ceux qui accompagnèrent Proust à sa dernière demeure pensaient-ils à leur rencontre du 18 mai ? Etait-ce l'enterrement d'une époque  révolue? Toujours est-il qu'avec sa mort Proust entrait vraiment dans le domaine public, lui qui avait toujours préféré vivre dans le privé et le nocturne, comme l'atteste la soirée au Majestic.

[1] L'édition originale a été publiée en Angleterre sous le titre A Night at the Majestic, Faber et Faber, 2006.

[ii] Davenport-Hines, Richard. Proust at the Majestic, Bloomsbury Press, 2006.

Proust French

[iii] La traduction française de André Zavriew a été publiée sous le titre « Proust au Majestic » (Grasset & Fasquelle, 2008).

[iv] Voir "Misia, Reine de Paris". Exposition au Musée d'Orsay, 12 juin-9 sept. 2012.

[v] Joseph, Charles M. Diaghilev and Stravinsky, The Ballets Russes and Its World, Yale University Press, 1999.

[vi] Garafola, Lynn. "Reconfigurating the Sexes", The Ballets Russes and Its World, Yale University Press, 1999.

[vii] Shattuck, Roger. The Banquet Years, Vintage Books, 1955. Traduit en français sous le titre Les Primitifs de l'avant-garde, Rousseau, Satie, Jarry, Apollinaire.

Réponse de M. Davenport-Hines

I am grateful for this masterly yet playful summary of the opening and closing chapters of my book, with its mischievous and perceptive comparison of the Schiff dinner at the hotel Majestic to a post-Oscar party.  My book is also a biographical essay which celebrates some of the supreme themes in A la recherche du temps perdu.  I scrutinise the extent to which Proust and his contemporaries considered that he had a Jewish identity; the tremendous impact of Proust on literary London in the 1920s, and especially of his startling candour about sexual inversion;   the spiritual masochism that led him to refuse medical treatment; and the passionate reaction of Parisians to the news of his death.  I hope that readers will recognise that it is a book written with grateful pleasure by a lifelong and loving Proustien.

Lecture supplémentaire :

Proust : The Race Against Death, Graham Robb
The New York Review of Books, October 19, 2006

Langue anglaise et héritage britannique à Malte


Malta 3

Malte, tout comme sa voisine la Sicile ainsi que les îles méditerranéennes en général, a vécu un passé mouvementé où se sont rencontrées diverses cultures. Phéniciens, Carthaginois, Romains, Byzantins, Arabes, Normands, Français et Britanniques, tous ont laissé une trace de leur passage sur l'île, donnant lieu à une culture unique et particulière. L'héritage britannique, toujours notable, y est d'ailleurs d'une grande importance. En effet, Malte est devenue avec les années une destination touristique par excellence pour quiconque souhaite faire un séjour linguistique. On dénombre pas moins de 40 écoles de langue sur l'île, telle que Maltalingua, dont l'enseignement de l'anglais est l'activité principale. Mais comment cette essence britannique s'est-elle développée au cours des années? Remontons un peu le temps afin de mieux comprendre les évènements historiques et l'héritage que les Britanniques y ont laissé.

HISTOIRE

En 1798, Bonaparte expulsera les Chevaliers de Saint-Jean de l'île de Malte au nom de la République française. Cependant, la présence française sur l'île sera de très courte durée car, après avoir aidé les Maltais à expulser les Français, les Britanniques se retrouvèrent officieusement souverains de l'archipel en 1800. Malgré que le traité d'Amiens en 1802 stipulait que Malte reviendrait de nouveau aux Chevaliers de l'Ordre de Saint-Jean, la majeure partie de la population demanda à rester sous protection britannique. Les guerres napoléoniennes reprirent cependant de plus belle et les Britanniques s'engagèrent dans la défense de Malte. Le traité de Paris établira finalement de façon définitive la souveraineté britannique sur l'archipel en 1814.



Malta 5

Tableau des chevaliers de l’ordre de St-Jean

À partir de ce moment, de par sa position stratégique en Méditerranée, Malte occupera une place d'importance au sein de l'Empire britannique. Lors de la Première Guerre mondiale, l'archipel deviendra une base de ravitaillement et un lieu de convalescence pour les blessés et malades. Puis, durant la Deuxième Guerre mondiale, l'archipel jouera un rôle primordial dans les opérations de guerre en Méditerranée, notamment en gênant l'approvisionnement des troupes de l'Axe en Afrique du nord.

Après la Seconde Guerre mondiale, le mouvement indépendantiste de Malte prendra de l'ampleur et Malte se verra enfin accorder son indépendance le 21 septembre 1964. L'archipel fait alors partie du Commonwealth. Dix ans plus tard, en 1974, Malte deviendra une république démocratique indépendante. Les forces britanniques resteront cependant postées à Malte jusqu'au 31 Mars 1979, date de la fermeture définitive de leurs bases militaires.

HÉRITAGE

Même si Malte est une île tout à fait unique, l'influence britannique se fait sentir dans bien des domaines. Malte fit partie intégrante de l'Empire britannique pendant plus de 150 ans et, durant cette période, la Grande-Bretagne a imposé sa langue ainsi que son pouvoir politique et économique. Les Maltais ont, de ce fait, adopté le système britannique en matière d'administration, d'éducation et de législation. Il existe d'ailleurs encore de nos jours des liens très forts en matière de commerce et de tourisme entre la Grande-Bretagne et Malte.

Malta 1

D'autres aspects plus pratiques étonneront aussi le visiteur. Par exemple, la conduite s'effectue à gauche, comme en Grande-Bretagne, et un peu partout sur les routes, il est possible de croiser de vieux modèles automobiles britanniques des années cinquante, soixante et soixante-dix. La cuisine maltaise a également adopté quelques usages de la cuisine britannique tels les petits déjeuners et les brunchs typiquement anglais. Puis, dans les bars, la bière est servie en pintes et est, ici aussi, la boisson favorite. En se promenant à La Valette, la capitale de l'île, on peut remarquer les nombreuses boutiques et les cafés portant des noms typiquement anglais. Aussi, les touristes amusés profitent généralement de leur séjour à Malte afin de se faire photographier aux cotés des fameuses boîtes aux lettres et cabines téléphoniques londoniennes peintes en rouge.


Malta 4

LANGUES

L’origine du terme Malte est encore incertain,
cependant la version moderne dériverait du langage maltais et aurait été
introduite durant la période du Royaume de Sicile. L’étymologie la plus commune
et acceptée du mot Malte viendrait du grec « Meli » qui signifie
miel. Les Grecs auraient vraisemblablement donné cette appellation due à la grande
production de miel sur l’île ainsi qu’à la présence d’espèces endémiques d’abeilles.
Par la suite, les Romains auraient utilisé une version latine de ce terme
« Melita ». Une autre théorie suggère cependant que le nom Malte
viendrait du phéniciens « Maleth », qui signifie havre, puisque
de nombreuses baies et criques sont présentes sur l’île offrant ainsi des ports
naturels.

Malte possède deux langues officielles, le maltais et l'anglais. La langue maltaise trouve ses origines dans la langue arabe, puis elle fut influencée par le sicilien et l'italien et finalement, dans une moindre mesure, par le français et l'anglais. Le maltais a été reconnu langue officielle au côté de l'anglais en 1934 mais au prix de l'Italien qui fut abandonné.

Grâce aux efforts fournis par le régime d'instruction publique lors de la colonisation britannique, l'anglais est parlé couramment et largement sur l'île. Les Maltais peuvent passer très souvent du maltais à l'anglais, naturellement, même au beau milieu d'une phrase. L'anglais a d'ailleurs un impact dans l'élaboration du maltais parlé de tous les jours. On a même développé le mot « maltish », pour désigner les mots ou expressions combinant à la fois le maltais et l'anglais.

Après qu'elle ait gagné son indépendance, l'industrie et le tourisme se sont développés à vive allure sur l'île. Malte possède donc aujourd'hui une économie d'industries et de services et des entreprises de tourisme prospères et diversifiées. Par son charme méditerranéen et son histoire, ayant ainsi permis à l'anglais de se tailler une place de choix dans cette petite île, on comprends donc pourquoi de plus en plus de gens choisissent Malte comme destination favorite pour leur séjour linguistique.


Malta 2

Source :

http://www.visitmalta.com/fr/

http://fr.wikipedia.org/wiki/Malte

http://fr.wikipedia.org/wiki/Maltais

http://en.wikipedia.org/wiki/Malta


 

La common law (anglo-américano-canadienne) et le droit civil (français-québécois)

Scalia

Antonio Scalia

Nous avons demandé à Cynthia Hazelton d'analyser "Reading Law, The Interpretation of Legal Texts", le livre écrit par Antonio Scalia, juge à la Cour suprême des États-Unis, et Bryan A. Garner, avocat, auteur ("Garner's Modern American Usage"), lexicographe et rédacteur de nombreux ouvrages juridiques (dont "Black’s Legal Dictionary", la bible des juristes américains).

Ciynthia Hazelton-photo200x250

Cynthia Hazelton

Cynthia Hazelton (qui connaît M. Garner et a assisté à plusieurs de ses conférences) est née et a grandi aux États- Unis. Elle est diplômée de la faculté de droit de l'Université d'Akron et est membre du barreau de l'État de l'Ohio. Cynthia a un mastère en français du Middlebury College ainsi qu'un mastère en traduction de l'« Institute of Applied Linguistics » de Kent State University. Elle enseigne la traduction juridique, commerciale et diplomatique à cette université.

Garner

Bryan A. Garner

Étant donné que cette œuvre de Scalia et Garner,  travail très approfondi et exhaustif (608 pages), traite de l'interprétation des textes dans le cadre de la common law (anglo-américano-canadienne), et que nos lecteurs et lectrices sont majoritairement plus familiers du droit civil (français-québécois), nous avons choisi de faire précéder l'analyse de Me Hazelton d'une explication de la différence entre ces deux systèmes juridiques. L'explication qui suit est empruntée au site du Réseau Ontarien d'Éducation Juridique. Cette source nous a été fournie, ainsi que plusieurs autres, par Monsieur Jean Delisle, professeur émérite à l'Université d'Ottawa. Nous l’avons choisie parce que l'explication qu'elle donne des deux systèmes est extrêmement claire et exempte de termes techniques.

Nous croyons que ceux de nos lecteurs qui ne connaissent pas très bien le système de la common law en auront une compréhension plus précise après la lecture du texte ci-joint et qu'ils pourront ainsi mieux apprécier les thèmes traités dans le livre "Reading Law, The Interpretation of Legal Texts" et commentés par notre distinguée collaboratrice. Nous publierons l’analyse de Madame Hazelton dans une semaine.

 

LES TRADITIONS JURIDIQUES DU DROIT CIVIL ET DE LA COMMON LAW

 

La volière d’Audubon :
Première partie de la volée

Exposition
à New York, du 8 mars au 19 mai 2013

New-York Historical Society


170 Central Park West, at Richard Gilder Way
(77th Street), New
York, NY 10024

 

Nous souhaitons la bienvenue à notre nouvelle collaboratrice, Renée Elizabeth Kimble. Renée, 24 ans, est née à Lafayette (dans l'État de Louisiane), ce qui a peut-être présagé de son grand intérêt pour la langue française. Pendant ses études à l'Université de Tulane, elle s'est fiancée, après avoir accepté une demande en mariage au Parc Audubon, à la Nouvelle-Orléans. Son futur poussa la délicatesse jusqu'à lui déclarer sa flamme près de l'Arbre de Vie, jadis planté comme cadeau fait à la mariée, lors des noces d'un riche planteur, selon la legénde. Renée fait ses études de doctorat ès littérature française. Sa maîtrise de la langue française, son amour de la Nature et celui de l'homme qui sut si bien choisir l'endroit propice se conjuguent pour donner l'excellente analyse qui suit.


Arbre de vie

Renee final

Renée et son fiancé      L'arbre de vie, Parc Audubon,
                                          New Orleans

        
                

Les épithètes abondent : « Il était passionné, c'était un sacré personnage […], il était perfectionniste […], c'était génie du marketing […il], tentait de donner à ses abonnés ce facteur de surprise. » Mais de qui parle donc Roberta Olson, conservatrice à la New York  Historical Society ? Il s'agit de Jean-Jacques
(John James) Audubon (1785-1851), un être cosmopolite, ayant voyagé de sa terre natale de Saint-Domingue (aujourd'hui Haïti) jusqu'en France, en Angleterre et aux États-Unis.  C'était un artiste et ses aquarelles sont sans pareilles.  De plus, c'était aussi un naturaliste méticuleux et un innovateur.  Finalement, avec ses observations d'animaux malheureusement disparus depuis, c'était aussi l'un des premiers écologistes. 

 

Francine Kaufmann, linguiste du mois d’avril

Nous souhaitons la bienvenue à notre invitée, la Professeure Kaufmann. L'entretien qui suit a été géré par Jonathan G. à Jérusalem.

Francine

Le Mot juste : En septembre 2011, vous avez officiellement pris votre retraite de professeur à l'université israélienne Bar Ilan, mais votre carrière a été (et reste) très riche et variée.

Francine K. C'est vrai. Après un cursus à Paris X-Nanterre qui m'a conduite à une maîtrise de théâtre et au doctorat ès lettres, parallèlement à des études d'hébreu à l'École des Langues orientales de Paris et à l'université de Lille (et plus tard un diplôme de communication à Boston), j'ai enseigné durant cinq ans la langue et la littérature hébraïques aux universités Paris III et Paris VIII. Puis, après mon installation à Jérusalem, en octobre 1974 et jusqu'à ma retraite, j'ai enseigné la traduction et l'interprétation d'hébreu en français, à l'université Bar Ilan, dans le seul département spécialisé d'Israël, dont j'ai été deux fois la directrice. Parallèlement à ma carrière de professeur des universités, je suis aussi essayiste, traductrice de poésie, conférencière, interprète officielle, interprète de conférences et interprète audiovisuelle. J'ai aussi été longtemps journaliste, réalisatrice et présentatrice à la télévision française, à La Voix d'Israël : la radio israélienne, et correspondante d'une radio juive en France (RCJ).

LMJ : Votre CV est tellement rempli que nous ne pouvons vous demander que quelques exemples de votre contribution dans chaque domaine. Avant de rentrer dans les détails,  dîtes s'il vous plaît à nos lecteurs quelles sont les langues que vous maîtrisez.

Francine K. Je suis née à Paris et j'y ai vécu jusqu'à l'âge de 27 ans. Ma langue maternelle (et principale langue de travail) est donc le français. J'ai appris enfant à lire, écrire et comprendre un peu l'hébreu, langue des prières et de la Bible, dans un cours d'instruction religieuse. Mais ma première rencontre avec l'hébreu en tant que langue vivante et parlée a été à une école secondaire juive. Après la signature des accords culturels entre la France et Israël en 1962, j'ai même remplacé l'anglais, qui était ma première langue étrangère, par l'hébreu que j'ai présenté au baccalauréat, et j'ai pour la première fois eu accès à la littérature israélienne. À l'université, comme je vous l'ai dit, j'ai suivi des cursus parallèles de langues et littératures françaises et hébraïques, avec un certificat d'anglais, langue étrangère. Quand je suis devenue interprète de conférences, j'ai fait deux séjours linguistiques de deux mois chacun, l'un à Londres, l'autre à Boston, pour perfectionner mon anglais. Aujourd'hui, je travaille essentiellement d'hébreu et d'anglais en français par écrit. Comme interprète, je travaille aussi vers l'hébreu.


LMJ : Quand vous avez été nommée chef du département de traduction et d'interprétation de l'université Bar-Ilan, le choix de langues disponible était anglais-hébreu-anglais, français-hébreu-français. Quelles autres langues avez-vous ajoutées pour élargir l'éventail des combinaisons offertes.

Francine K. Lors de mon premier mandat, j'ai créé des sections en espagnol-hébreu-espagnol et allemand-hébreu-allemand. Jusqu'à ce jour, la plupart des professionnels actifs sur le marché sont issus de ces promotions. Lors de mon second mandat, j'ai créé une section dont je suis particulièrement fière : arabe-hébreu-arabe. J'ai aussi essayé de créer une section russe. J'avais déjà choisi des professeurs, préparé un cursus et fait passer les examens d'entrée. Mais, il n'y avait pas suffisamment de bons candidats et c'est mon successeur qui a pu reprendre le projet et le faire aboutir. Aujourd'hui, Bar Ilan continue à former des professionnels dans les sections annuelles, anglaise et française, et propose en alternance les autres filières : c'est ainsi que, l'année prochaine, l'espagnol va remplacer l'arabe. Quant à l'interprétation communautaire (dans les hôpitaux, les tribunaux etc.) et l'interprétation en langue des signes, c'est une filière parallèle.


LMJ
: Dans quelle mesure avez-vous pu mener de front votre carrière universitaire et vos activités dans les media ?

Francine K. Sur un plan pratique, j'ai souvent dû jongler avec les horaires et passer des nuits blanches. Il va sans dire que ma fonction d'enseignante et de chercheur a toujours été ma priorité. Mais je considère que les aptitudes exigées d'un journaliste ou d'un traducteur sont très proches : il faut être capable de se documenter aux bonnes sources, savoir s'exprimer par écrit et/ou oralement avec clarté et élégance, être doté d'une grande curiosité et d'une souplesse intellectuelle pour passer d'un sujet à l'autre, avoir le sens de la pédagogie pour s'adapter au niveau de son public-cible, en utilisant son vocabulaire et ses références. Je suis d'ailleurs devenue interprète dans un second temps, parce que l'expérience du micro, du reportage, du direct, m'avaient préparée à l'interprétation simultanée, sans que j'en sois consciente bien sûr. En Israël, une bonne partie des interprètes, avant même la création de notre École d'interprètes (en 1972), étaient des journalistes de La Voix d'Israël  (la radio nationale israélienne), et même aujourd'hui, ce sont souvent les journalistes-vedette de la télévision et de la radio qui, sans avoir reçu une formation particulière, assurent l'interprétation des conférences de presse ou des discours importants. Je crois que c'est moins courant en France. En outre, ma double pratique m'a permis d'être interprète ou traductrice pour les média : connaître les contraintes du montage de la bande-son incite certainement à interpréter en contrôlant ou en évitant les chevauchements de voix ou les bruits parasites, par exemple. Et être speakerine ou présentatrice exige de bien articuler et de savoir gérer le temps de l'émission. Réaliser des sous-titrages est beaucoup plus simple quand on a soi-même écrit des commentaires en tenant compte de l'image et de la durée des séquences. Mon expérience pratique a enrichi en retour ma carrière de chercheur. J'ai très tôt (dès les années 70), alors que l'on ne parlait pas encore de discipline autonome, donné des conférences et écrit des articles universitaires sur la traduction pour les média, qu'on appelle aujourd'hui TAV (traduction audio-visuelle). Je continue encore aujourd'hui.


LMJ : Quels sont vos plus beaux souvenirs d'interprète ?

Francine K. Il y en a tant ! Dans ma pratique d'interprète de conférence, je garde un souvenir enchanté d'un congrès de rosiéristes : les couloirs et les salles du Centre de congrès de Jérusalem regorgeaient de roses du monde en entier et il y avait même une fontaine d'eau de rose. J'ai été très fière de dominer, après quinze jours de préparation fiévreuse, la matière hautement technique et diverse d'un congrès de métallurgie. Je me souviens d'un congrès sur les W.C. qui s'est avéré très intéressant parce qu'il portait aussi sur les fuites imperceptibles qui créent un gaspillage des ressources en eau ou sur les nouveaux matériaux pour les sièges ou les chasses d'eau. J'ai énormément appris dans les congrès agricoles, médicaux, financiers, les réunions d'historiens, de psychanalystes, d'anciens combattants, de spécialistes des énergies nouvelles, des assurances, des droits d'auteur etc.

En tant qu'interprète officielle, j'ai été introduite par des collègues au Quai d'Orsay et au Ministère israélien des Affaires étrangères et j'ai pu accompagner présidents, ministres et hauts fonctionnaires dans des dizaines de visites d'État en France et en Israël : Navon, Herzog, Weizman, Katsav et Peres (cinq présidents) ont rencontré Mitterrand, Chirac, Sarkozy, Hollande. Begin, Shamir, Rabin, Olmert, Sharon et Netanyaou (six premiers ministres, côté israélien) ont dialogué avec Balladur, Juppé, de Charrette, Védrine etc. jusqu'à Fabius : je suis toujours émue de me trouver dans des cortèges officiels et des manifestations où flottent côte à côte les drapeaux de mes deux pays, la France et Israël, et de me dire que je joue ma minuscule partition dans l'entente entre les hommes et les États. J'ai durant des années accompagné les ministres israéliens de la défense au salon du Bourget et assuré diverses visites ou négociations bilatérales en matière de transport, culture, énergie etc. J'ai été jetée à l'eau par un collègue de Bar Ilan lors de la visite du président Sadate en 1977. J'ai interprété durant près de trois jours au Centre de presse installé à la hâte au Théâtre de Jérusalem et j'ai frôlé Sadate et Begin lors de la conférence de presse qu'ils y ont donnée. Mais, j'ai aussi un souvenir impérissable de la Conférence de Madrid pour la paix au Proche-Orient (octobre 1991), où j'avais été engagée par les Américains pour traduire les débats qui se déroulaient au Palais royal pour les Libanais (qui avaient demandé le français) et pour la presse francophone. C'est la Commission européenne qui m'a engagée pour la deuxième conférence ministérielle Euro-Méditerranéenne à Malte, en avril 1997 (où j'ai interprété en relais Yasser Arafat et comme pivot, pour mes collègues, David Lévy, notre ministre des AE). J'ai d'ailleurs accompagné par deux fois David Lévy à New-York pour l'Assemblée générale de l'ONU.

Enfin comme interprète pour les média, ma contribution au tournage en Israël d'interviews en consécutive par Claude Lanzmann en 1979 apparaît dans des films culte : Shoah et Sobibor, 14 octobre 1943, 16 heures (où ma voix figure dans la bande son).

Claude Lanzmann

J'ai aussi transporté à Paris les bobines d'un film israélien de Mira Recanati, que j'ai interprété (en faisant toutes les voix) devant le jury sélectionnant les films pour le Festival de Cannes 1981, dans la série « un certain regard » : Mille petits baisers, dont j'ai ensuite assuré le sous-titrage et traduit le dossier de presse. J'ai interprété ou sous-titré des films pour la télévision israélienne (nationale ou éducative), pour Arte, pour des associations. Et j'interprète souvent dans des festivals de cinéma ou dans des rencontres bilatérales concernant la coopération audiovisuelle. Durant la guerre du Golfe, en 1991, j'ai interprété en consécutive pour la chaîne juive de radio libre : RCJ, les bulletins horaires retransmis en hébreu par la radio israélienne et j'ai traduit de nombreuses interviews. Devenue la correspondante de RCJ, j'ai ensuite assuré l'interprétation des principaux accords de paix et de l'enterrement de Rabin. Lors de la visite en Israël du pape Jean-Paul II, en mars 2000, la chaîne française KTO m'a demandé d'interpréter en studio les retransmissions en direct des principaux événements ponctuant cette visite. Ma connaissance du contexte et de la complexité des affaires religieuses m'a beaucoup aidée. La semaine prochaine, j'accompagne une équipe qui réalise un documentaire sur les relations franco-israéliennes et qui interviewe le président Shimon Pérès.


LMJ : Sans nous divulguer le contenu des entretiens confidentiels que vous avez traduits, pourriez-vous nous raconter une ou deux anecdotes de vos missions d'interprète officielle ?

Francine K. Vous savez, le respect du secret professionnel est la première chose que l'on exige d'un interprète officiel. Il s'avère que des confidences qui nous semblent parfaitement innocentes peuvent être décryptées par des spécialistes qui en tirent des conclusions que l'on n'imagine pas. Je ne raconte jamais ce que j'ai vu et entendu, sauf s'il s'agit d'événements qui ont eu lieu en public. Mais je peux vous dire, par exemple, que j'ai été mise en difficulté dans une réunion entre Hubert Védrine et Sylvain Chalom, à l'époque ministre des affaires étrangères israélien : Védrine ne cessait de souligner qu'il tutoyait à dessein Chalom qu'il avait rencontré auparavant à plusieurs reprises. Or en hébreu (comme en anglais), le vouvoiement n'existe pas : ou plutôt : il existe un seul pronom (qui varie selon le sexe de la personne à qui l'on s'adresse) qui, comme you en anglais, s'emploie pour la seconde personne, à la fois au singulier et au pluriel. Je m'entortillais dans mes périphrases. J'avais envie d'interrompre la séance pour expliquer tout cela à Sylvain Chalom, mais je n'ai pas osé et j'ai attendu une pause. Je peux aussi vous dire que la personne privée qu'on accompagne est souvent très différente de l'image qu'on en a à la télévision ou à travers la presse. C'est ainsi qu'Ariel Sharon s'est révélé d'une grande gentillesse, très attentionné et à l'écoute de chaque collaborateur ou interlocuteur. En revanche, je n'ai jamais vu François Mitterrand se départir devant moi, même dans les moments de détente, de son masque d'impassibilité pour afficher un franc sourire, tandis que son épouse, Danielle, était affable et très chaleureuse. Mais je sais que Mitterrand s'ouvrait en privé. Je peux encore vous raconter que lors de la réception offerte par le Président Herzog à Mitterrand au King David, en 1992, le service français de garde rapprochée du Président Mitterrand a violemment repoussé Mme Herzog qu'il n'avait pas identifiée : or celle-ci, au lieu de s'offusquer, a éclaté de rire et s'est présentée comme l'hôtesse ! Je me demande ce qui se serait passé si elle avait déclenché un incident diplomatique, comme lorsque Jacques Chirac, serré de trop près par les gardes du corps israélien, lors de sa visite de la Vieille ville de Jérusalem, a laissé éclater sa colère.


LMJ
: Revenons à votre carrière de chercheur. Vous avez écrit un livre tiré de votre thèse sur la littérature de la Shoah, et plus particulièrement sur l'œuvre d'André Schwarz-Bart : « Pour relire Le dernier des Justes. Réflexions sur la Shoa » (Librairie des Méridiens-Klincksieck, 1986).

  Couverture 1

André Schwarz-Bart                livre de Francine Kaufmann


Francine K.
Là, il ne s'agit plus de traduction ni d'interprétation, bien qu'il n'y ait qu'un pas entre l'interprétation interlinguistique, d'une langue à l'autre, et l'interprétation intralinguistique, qui décrypte et explicite le sens d'un texte dans une même langue. D'ailleurs en hébreu rabbinique, le verbe letarguem signifiait à la fois traduire (d'hébreu en araméen, grec etc.) et expliquer (exégèse). Pour en revenir à Schwarz-Bart, je l'ai choisi parmi de nombreux auteurs de la première génération d'écrivains qui ont cherché à donner une traduction littéraire à l'indicible de la Shoah. Je considère que le roman qui lui a valu le prix Goncourt en 1959 et une notoriété internationale, Le dernier des Justes, est l'un des chefs-d'œuvre qui méritent de rester dans l'histoire littéraire. D'autant plus que j'ai rencontré l'homme en 1972, puis je l'ai fréquenté et nous avons correspondu : sa personnalité était très attachante. Il était simple, honnête, et se considérait comme un artisan de la littérature. Je continue d'ailleurs à mener des recherches sur sa vie et son œuvre. J'ai fait récemment plusieurs séjours en Guadeloupe pour étudier ses manuscrits, ses notes, sa bibliothèque. J'ai rédigé et présenté une exposition sur son second chef d'œuvre, La mulâtresse Solitude (1972), avec le concours et dans les locaux de la Médiathèque caraïbe à Basse-Terre, en mai 2012. J'écris des articles, je prépare d'autres livres sur lui. Quant à la Shoah, c'est un domaine sacré pour moi : mes parents se sont connus dans le camp de Drancy et tandis que ma mère a pu en être libérée en 1942, en tant que Française âgée de moins de 17 ans, et qu'elle est entrée dans la Résistance MOI-FTP, mon père a été déporté et s'est retrouvé à Auschwitz, puis dans un commando chargé de déblayer les ruines du Ghetto de Varsovie et, enfin, après une marche de la mort, à Dachau où les Américains l'ont libéré en 1945. Vous comprendrez que je me sente directement concernée.


LMJ
: Vous avez aussi beaucoup écrit sur André Chouraqui, avocat, juge, écrivain, résistant, penseur et homme politique franco-israélien, connu pour sa triple traduction de la Bible hébraïque, du Nouveau Testament et du Coran [1].

André Chouraqui                        La Bible Chouraqui

Francine K. Oui, il s'agit de mon second domaine de recherche, la traductologie. Habitant à Jérusalem, comme André Chouraqui, je l'ai rencontré et j'ose dire que je suis devenue son amie. Lui et sa femme, Annette, m'ont ouvert leurs archives et j'ai pu étudier ses manuscrits, son imposant dossier de presse, admirablement classé. Je lui ai posé les questions qui me préoccupaient. Il faut dire que son œuvre de traducteur est unique au monde. Et dans tous les congrès internationaux où j'allais, apprenant que je résidais à Jérusalem, on me demandait immanquablement si je connaissais André Chouraqui et on m'enviait de pouvoir l'approcher. C'est vrai que l'on fait aujourd'hui appel à moi pour écrire des notices de dictionnaires, d'encyclopédie, des articles le concernant.

L'étude des traductions de la Bible est d'ailleurs l'une de mes spécialités et je participe souvent à des congrès ou des sessions sur la traduction sacrée, pour éclairer le domaine juif. J'ai organisé et je présiderai à Amiens, en juin de cette année, une séance d'un colloque de SEPTET (Société d'Études des Pratiques et Théories en Traduction) sur l'approche juive de la traduction. J'ai par ailleurs été sollicitée pour faire partie de l'équipe de l'HTLF (Histoire des traductions en langue française : nous sommes 300) qui publie actuellement chez Verdier une série de volumes sur la traduction littéraire en France depuis le XVe siècle jusqu'à nos jours. Le tome sur le XIXe a déjà paru, celui sur les XVII-XVIIIe est en cours d'impression et celui sur le XXe siècle est en chantier. J'y assure le sous-chapitre « traduction juive » dans le chapitre consacré à la traduction des textes sacrés qui passe en revue, pour chaque siècle, les traductions de chaque confession : chrétienne, juive, musulmane, bouddhiste etc.


LMJ
: Avant de nous quitter, pourriez-vous expliquer en quelques mots en quoi consiste l'approche juive de la traduction ?

Francine K. L'histoire de la traduction juive historique peut être retracée depuis au moins le Ve siècle avant l'ère chrétienne grâce aux témoignages du Talmud puis de la littérature rabbinique (midrach, responsa, commentaires exégétiques). Au détour d'une page, on découvre les règles qui présidaient à l'exercice de la profession, essentiellement dans un contexte liturgique (lecture publique de la Thora), pédagogique (accompagnement d'un grand maître enseignant dans les Écoles talmudiques, prêchant à la synagogue ou scandant la vie de la société) et juridique (tribunaux, intronisation d'un nouveau juge). Comme je vous le disais, le traducteur travaillait selon plusieurs modalités : généralement en consécutive, parfois en chuchotage, avec ou sans passage d'une langue à une autre. C'était un spécialiste de l'expression orale (ce n'est que tardivement, vers le second siècle de l'ère commune, qu'une compilation de traductions reçues se fige par écrit, dans le Targoum). Le metourguemane (l'interprète) avait lui-même de grandes connaissances et il servait d'intermédiaire entre le maître, au langage concis, parfois obscur, souvent peu audible, et le public pour qui il développait et précisait la pensée du maître, à voix haute et intelligible. Le trait le plus frappant de l'approche juive de la traduction (outre le fait que traduire, interpréter, paraphraser, développer sont des aspects d'une même profession) me semble être la volonté de distinguer ostensiblement l'original et la traduction : contrairement à l'approche occidentale, et notamment française, qui considère qu'une bonne traduction doit se lire comme un original, et qu'elle doit donner l'impression d'être pensée dans et pour la civilisation d'accueil, la traduction juive (en tout cas jusqu'au XIXe siècle) refuse cette illusion et fait coexister l'original et sa traduction. Quand il s'agit d'interprétation consécutive du texte biblique, le lecteur et l'interprète doivent être deux hommes différents. En traduction écrite, le manuscrit ou le livre est en version bilingue : ainsi, la co-présence de l'original permet de toujours revenir à lui et la traduction, interlinéaire ou en regard, est visiblement un accessoire qui, souvent encadré de notes et commentaires, se présente comme l'un des outils d'accès au texte mais ne prétend jamais remplacer le texte.

[1]  

http://translation.biu.ac.il/en/page/398

La guerre des apostrophes

Une autre guerre civile menace l'Angleterre. Le conflit serait toutefois moins violent que celui qui opposa les Têtes rondes (parlementaires) aux Cavaliers (royalistes) entre 1641 et 1652. [1]

For Sack and Plunder — Chris Collingwood

Car l'enjeu actuel est d'ordre grammatical. Tout a commencé lorsque des officiels du sud-ouest de l'Angleterre ont décidé d'ôter les apostrophes des panneaux indicateurs des rues. [2] En remplaçant « King's Crescent » par « Kings Crescent » et « St. Paul's Square » par « St. Pauls Square », ils souhaitaient prévenir de possibles confusions.

 La fin de l'apostrophe? « St. Paul's Square » et « St. Pauls Square ».
(David Jones / Associated Press)

Selon le Los Angeles Times, la proposition de bannissement a fait l'effet d'une bombe au pays d'Élizabeth II dès sa publication en mars 2013. Des condamnations pour outrage grammatical ont fusé des quatre coins du pays, et certains critiques en colère ont juré de défendre l'apostrophe. Dans la foulée, ils ont accusé le conseil de quartier de massacrer la langue et d'abrutir la vie urbaine.

En français, l'apostrophe apparaît en 1529 dans l'imprimerie de Geoffroy Tory. Elle indique l'élision d'une voyelle (par exemple : « l'oiseau »). Elle remplit également cette fonction en anglais (« there's » au lieu de « there is »; « they're » au lieu de « they are »), mais on l'utilise plus fréquemment pour marquer la possession. Ainsi, « the coat of [ou : belonging to] the boy » devient « the boy's coat » (le manteau du garçon).

Voici trois règles grammaticales de base pour exprimer la possession :

  • On ajoute un « 's » aux noms et aux pronoms qui se terminent par une autre lettre que le « s » au singulier ou au pluriel. Par exemple : « someone's », « a cat's toys », « the women's club ».
  • On ajoute seulement une apostrophe aux noms qui se terminent par un « s » au pluriel. Par exemple : « three cats' toys ».
  • La pratique diffère pour les noms propres de personnes ou de lieux au singulier qui se terminent par le son « s » (orthographiés « -s » ou « -se », par exemple). À l'école, j'ai appris à écrire « James's » et « Louis's ». Or, je constate qu'aux États-Unis, la plupart des gens écrivent plutôt « James' » ou « Louis' » (par ignorance ou non). D'autres pays anglophones ont adopté cette pratique.

Selon une autre règle, les pronoms personnels possessifs suivants s'écrivent sans apostrophe : « ours », « yours », « his », « hers », « its », « theirs » et « whose ».


Légende : J'ai déjà été en couple avec une apostrophe. C'était compliqué : elle était tellement possessive !

 

Certains noms de famille irlandais contiennent une apostrophe : par exemple, O'Brian et O'Reilly. Le « O » signifie « petit-fils de ».

L'apostrophe se rapporte aussi à une décennie. Par exemple, « in the '90s » signifie « dans les années 1990 ».

Dans certaines expressions idiomatiques, l'apostrophe remplace la lettre « f » : par exemple, « Cat o' Nine Tails » (chat à neuf queues; c'est un type de fouet composé d'un manche auquel sont fixées neuf cordes ou lanières de cuir dont l'extrémité se termine par un nœud).

Les règles de base de l'apostrophe ont la vie dure en Angleterre. Les grammairiens se plaignent de l'épidémie du « grocer's apostrophe » (apostrophe de l'épicier), qui affecte les étalages des magasins : on y trouve des « tomato's » et des « carrot's », (les deux erronés) au lieu de « tomatoes » et de « carrots ». L'apostrophe est souvent mal utilisée dans les brochures et sur les affiches de ministères, de sociétés ou d'œuvres de bienfaisance : « Men's short's » à vendre, au lieu de « men's shorts » (shorts pour hommes).

À Londres, les puristes et leurs détracteurs se querellent sur l'orthographe de « Regent's Park » ou « Regents Park ». Aucun schisme ne menace encore les Britanniques, bien que le débat témoigne d'une incapacité à gérer les subtilités de la langue de Shakespeare. Pour preuve, l'orthographe inconsistante de deux stations du métro de Londres : « Earl's Court » et « Barons Court ».

Aux États-Unis, il aura fallu 100 ans pour que l'hôpital pour enfants de Los Angeles intègre l'apostrophe. En 2011, il devient le Children's Hospital de Los Angeles. Les dirigeants de l'hôpital attribuent l'erreur originale à la touche défaillante d'une machine à écrire.

La phrase suivante nous montre l'importance de l'apostrophe : « If you're late for dinner, you can eat your son's » (littéralement : si vous arrivez en retard pour le repas, vous pouvez manger celui de votre fils).

Sans l'apostrophe de « son's », la phrase incite au cannibalisme : Si vous arrivez en retard pour le repas, vous pouvez manger vos fils.

« Louis' » ou « Louis's » ? Si la question en indiffère plus d'un, elle a occupé l'esprit d'un soldat américain qui s'ennuyait en Afghanistan. On raconte qu'il se serait disputé avec véhémence avec ses collègues sur la bonne manière de transformer Louis en possessif.

L'Apostrophe Protection Society est une association britannique qui promeut le bon usage de l'apostrophe à l'aide de son site Web: http://www.apostrophe.org.uk. Depuis sa mise en service en 2001, le site a accueilli 1,6 million de visiteurs. Le président de l'Association, John Richards, y déclare (traduction libre) :

« La langue anglaise est en constante évolution, et nous ne souhaitons en aucun cas critiquer ouvertement les personnes qui auraient fait des erreurs. Cependant, nous tenons à rappeler le bon usage de l'apostrophe aux rédacteurs de tout type de textes en anglais, afin qu'ils puissent corriger leurs erreurs d'inattention s'ils le désirent. »

« L'importance de l'anglais est indéniable, affirme John Richards. Je suis d'accord pour évoluer si cette évolution tend vers une amélioration. En revanche, je refuse de changer un usage sous prétexte de simplifier les choses pour des gens trop paresseux pour étudier. Ça, c'est une régression. »

Espérons que ces sages paroles calmeront les belligérants, et qu'elles auront un effet positif sur tous ceux qui résistent aux règles de grammaire.

Jonathan G.
Traduction Patricia Barthélémy ,qui anime le blog 
patoudit

Lecture supplémentaire :

Orsenna, Erik. La révolte des accents. Paris, Stock, 2007.

How Apostrophes Make Life More Difficult
Huffpost Healthy Living, 21/2/2008

Watchwords : Disdain for punctuation is missing the mark
The Gazette (Montreal)

Apostrophe now: Bad grammar and the people who hate it
BBC NEWS Magazine, 13 May 2013


If You Were an Apostrophe (Word Fun)
24 pages, pour les enfants de plus de cinq ans

[1] La Première Révolution anglaise de 1642 à 1651 (appelée English Civil War par les historiens britanniques), dont les épisodes se déroulèrent entre 1641 et 1649, aboutit à la mise en jugement du roi Charles 1er, puis à sa décapitation le 30 janvier 1649 à Whitehall près de Westminister, et à l'établissement d'une république, le Commonwealth d'Angleterre qui durera jusqu'en 1660, date de la Restauration monarchique. Cette révolution est le conflit le plus connu des guerres des Trois Royaumes. (Source : Wikipedia)

[2] En anglais, l'apostrophe est un signe qui marque la possession ou l'omission d'une lettre, mais c'est aussi une « figure de rhétorique par laquelle un orateur interpelle tout à coup une personne ou même une chose qu'il personnifie » (définition du Nouveau Petit Robert de la langue française, 2007).

[3]

ApostropheAnglophones et non-anglophones confondent souvent « it's » (contraction de « it is ») et « its », forme possessive qui devrait logiquement s'écrire « it's » mais qui fait exception à la règle. Même le correcteur orthographique de Microsoft se trompe parfois à cet égard.