Une autre guerre civile menace l'Angleterre. Le conflit serait toutefois moins violent que celui qui opposa les Têtes rondes (parlementaires) aux Cavaliers (royalistes) entre 1641 et 1652. [1]

For Sack and Plunder — Chris Collingwood

Car l'enjeu actuel est d'ordre grammatical. Tout a commencé lorsque des officiels du sud-ouest de l'Angleterre ont décidé d'ôter les apostrophes des panneaux indicateurs des rues. [2] En remplaçant « King's Crescent » par « Kings Crescent » et « St. Paul's Square » par « St. Pauls Square », ils souhaitaient prévenir de possibles confusions.

 La fin de l'apostrophe? « St. Paul's Square » et « St. Pauls Square ».
(David Jones / Associated Press)

Selon le Los Angeles Times, la proposition de bannissement a fait l'effet d'une bombe au pays d'Élizabeth II dès sa publication en mars 2013. Des condamnations pour outrage grammatical ont fusé des quatre coins du pays, et certains critiques en colère ont juré de défendre l'apostrophe. Dans la foulée, ils ont accusé le conseil de quartier de massacrer la langue et d'abrutir la vie urbaine.

En français, l'apostrophe apparaît en 1529 dans l'imprimerie de Geoffroy Tory. Elle indique l'élision d'une voyelle (par exemple : « l'oiseau »). Elle remplit également cette fonction en anglais (« there's » au lieu de « there is »; « they're » au lieu de « they are »), mais on l'utilise plus fréquemment pour marquer la possession. Ainsi, « the coat of [ou : belonging to] the boy » devient « the boy's coat » (le manteau du garçon).

Voici trois règles grammaticales de base pour exprimer la possession :

  • On ajoute un « 's » aux noms et aux pronoms qui se terminent par une autre lettre que le « s » au singulier ou au pluriel. Par exemple : « someone's », « a cat's toys », « the women's club ».
  • On ajoute seulement une apostrophe aux noms qui se terminent par un « s » au pluriel. Par exemple : « three cats' toys ».
  • La pratique diffère pour les noms propres de personnes ou de lieux au singulier qui se terminent par le son « s » (orthographiés « -s » ou « -se », par exemple). À l'école, j'ai appris à écrire « James's » et « Louis's ». Or, je constate qu'aux États-Unis, la plupart des gens écrivent plutôt « James' » ou « Louis' » (par ignorance ou non). D'autres pays anglophones ont adopté cette pratique.

Selon une autre règle, les pronoms personnels possessifs suivants s'écrivent sans apostrophe : « ours », « yours », « his », « hers », « its », « theirs » et « whose ».


Légende : J'ai déjà été en couple avec une apostrophe. C'était compliqué : elle était tellement possessive !

 

Certains noms de famille irlandais contiennent une apostrophe : par exemple, O'Brian et O'Reilly. Le « O » signifie « petit-fils de ».

L'apostrophe se rapporte aussi à une décennie. Par exemple, « in the '90s » signifie « dans les années 1990 ».

Dans certaines expressions idiomatiques, l'apostrophe remplace la lettre « f » : par exemple, « Cat o' Nine Tails » (chat à neuf queues; c'est un type de fouet composé d'un manche auquel sont fixées neuf cordes ou lanières de cuir dont l'extrémité se termine par un nœud).

Les règles de base de l'apostrophe ont la vie dure en Angleterre. Les grammairiens se plaignent de l'épidémie du « grocer's apostrophe » (apostrophe de l'épicier), qui affecte les étalages des magasins : on y trouve des « tomato's » et des « carrot's », (les deux erronés) au lieu de « tomatoes » et de « carrots ». L'apostrophe est souvent mal utilisée dans les brochures et sur les affiches de ministères, de sociétés ou d'œuvres de bienfaisance : « Men's short's » à vendre, au lieu de « men's shorts » (shorts pour hommes).

À Londres, les puristes et leurs détracteurs se querellent sur l'orthographe de « Regent's Park » ou « Regents Park ». Aucun schisme ne menace encore les Britanniques, bien que le débat témoigne d'une incapacité à gérer les subtilités de la langue de Shakespeare. Pour preuve, l'orthographe inconsistante de deux stations du métro de Londres : « Earl's Court » et « Barons Court ».

Aux États-Unis, il aura fallu 100 ans pour que l'hôpital pour enfants de Los Angeles intègre l'apostrophe. En 2011, il devient le Children's Hospital de Los Angeles. Les dirigeants de l'hôpital attribuent l'erreur originale à la touche défaillante d'une machine à écrire.

La phrase suivante nous montre l'importance de l'apostrophe : « If you're late for dinner, you can eat your son's » (littéralement : si vous arrivez en retard pour le repas, vous pouvez manger celui de votre fils).

Sans l'apostrophe de « son's », la phrase incite au cannibalisme : Si vous arrivez en retard pour le repas, vous pouvez manger vos fils.

« Louis' » ou « Louis's » ? Si la question en indiffère plus d'un, elle a occupé l'esprit d'un soldat américain qui s'ennuyait en Afghanistan. On raconte qu'il se serait disputé avec véhémence avec ses collègues sur la bonne manière de transformer Louis en possessif.

L'Apostrophe Protection Society est une association britannique qui promeut le bon usage de l'apostrophe à l'aide de son site Web: http://www.apostrophe.org.uk. Depuis sa mise en service en 2001, le site a accueilli 1,6 million de visiteurs. Le président de l'Association, John Richards, y déclare (traduction libre) :

« La langue anglaise est en constante évolution, et nous ne souhaitons en aucun cas critiquer ouvertement les personnes qui auraient fait des erreurs. Cependant, nous tenons à rappeler le bon usage de l'apostrophe aux rédacteurs de tout type de textes en anglais, afin qu'ils puissent corriger leurs erreurs d'inattention s'ils le désirent. »

« L'importance de l'anglais est indéniable, affirme John Richards. Je suis d'accord pour évoluer si cette évolution tend vers une amélioration. En revanche, je refuse de changer un usage sous prétexte de simplifier les choses pour des gens trop paresseux pour étudier. Ça, c'est une régression. »

Espérons que ces sages paroles calmeront les belligérants, et qu'elles auront un effet positif sur tous ceux qui résistent aux règles de grammaire.

Jonathan G.
Traduction Patricia Barthélémy ,qui anime le blog 
patoudit

Lecture supplémentaire :

Orsenna, Erik. La révolte des accents. Paris, Stock, 2007.

How Apostrophes Make Life More Difficult
Huffpost Healthy Living, 21/2/2008

Watchwords : Disdain for punctuation is missing the mark
The Gazette (Montreal)

Apostrophe now: Bad grammar and the people who hate it
BBC NEWS Magazine, 13 May 2013


If You Were an Apostrophe (Word Fun)
24 pages, pour les enfants de plus de cinq ans

[1] La Première Révolution anglaise de 1642 à 1651 (appelée English Civil War par les historiens britanniques), dont les épisodes se déroulèrent entre 1641 et 1649, aboutit à la mise en jugement du roi Charles 1er, puis à sa décapitation le 30 janvier 1649 à Whitehall près de Westminister, et à l'établissement d'une république, le Commonwealth d'Angleterre qui durera jusqu'en 1660, date de la Restauration monarchique. Cette révolution est le conflit le plus connu des guerres des Trois Royaumes. (Source : Wikipedia)

[2] En anglais, l'apostrophe est un signe qui marque la possession ou l'omission d'une lettre, mais c'est aussi une « figure de rhétorique par laquelle un orateur interpelle tout à coup une personne ou même une chose qu'il personnifie » (définition du Nouveau Petit Robert de la langue française, 2007).

[3]

ApostropheAnglophones et non-anglophones confondent souvent « it's » (contraction de « it is ») et « its », forme possessive qui devrait logiquement s'écrire « it's » mais qui fait exception à la règle. Même le correcteur orthographique de Microsoft se trompe parfois à cet égard.


Comments

2 responses to “La guerre des apostrophes”

  1. Madeleine Bova (Italie). Avatar
    Madeleine Bova (Italie).

    Dans « La guerre de l’apostrophe en Angleterre » du 25/04/2013, j’ai relevé une faute de frappe. Je cite : « on ajoute un s aux noms et pronoms qui se terminent par une autre lettre que s au singulier ou au pluriel, par exemple: a cat’s toys… Au pluriel, Three cats’ toys. » Dans le premier cas, il y a un s en trop à toys. Je pense que le vieil anglais a calqué le génitif allemand, comme dans l’expression “der Hut Richards ist neu”. C’est pour cela qu’en Italie, on enseigne aux enfants le “Genitivo sassone”, ce qu’en français nous appelons le cas possessif. Cependant, à l’heure actuelle, on observe que les Allemands utilisent davantage la préposition “von” + le datif.
    En conclusion, les langues s’aplatissent !

  2. There is a discrepancy in this article involving the use of the apostrophe in designating years. The substitution of the century digits by an apostrophe applies not only to decades (e.g. ’90s for ‘1990s’ but to any individual year (e.g. “She was born in ’89” [1989], ‘her son was born in ’09” [2009]. (The latter may be said as ‘ought-nine’ or “O-nine”.) …But in the case of actual decades, the more controversial usage was not mentioned: so-called purists would write “the 1990s”, while many anglophones would write “the 1990’s” with an apostrophe-s. …Then there is also the confusion between the apostrophe and single quotation marks (inverted commas) — but that is another story! … Indeed, the English apostrophe can sometimes seem a real “catostrophe”!