L'article qui suit est le premier dans notre nouvelle série d'articles sur des grands traducteurs de l'histoire : le cardinal Giuseppe Caspar Mezzofanti, Sir William Jones, C.K. Scott Moncrieff et Léon Dostert. Nous remercions infiniment Mme. Madeleine BOVA, notre collaboratrice et correspondante fidèle en Italie de sa précieuse et érudite contribution.
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Depuis l'Antiquité on cite des personnages capables de s'exprimer en plusieurs langues. Marco Polo, dans Le Million, dit que Bouddha en parlait plus de vingt. Pline l'Ancien relate que Mithridate, Roi du Pont-Euxin, avait une mémoire prodigieuse et s'exprimait en vingt langues. L'illustre rabbin Eliezer décrit un fait encore plus extraordinaire : Mardochée, un personnage du livre d'Esther dans la Bible, connaissait plus de soixante-dix langues (Russell, p. 7) [1]. Plutarque écrit que la Reine Cléopâtre s'entretenait avec les ambassadeurs sans interprètes. Zénobie, reine de Palmyre, parlait le syrien, le grec, le latin et l'égyptien. François-Joseph, Empereur d'Autriche-Hongrie (1830-1916), s'était attaché à apprendre toutes les langues de son vaste Empire, y compris l'italien naturellement. Le libraire et éditeur genevois Mendel Slatkine connaissait, dit-on, 42 langues et dialectes. Charles Berlitz,
né dans une famille polyglotte, apprit l'anglais avec son père et l'allemand avec sa mère. À l'âge adulte et après des études supérieures à Yale, il prétendait parler 23 langues sont 12 couramment. Plus près de nous, Claude Hagège, professeur de linguistique au Collège de France, s'est familiarisé avec une cinquantaine de langues. Mythe ou réalité, il faut faire la part des choses. Mais aujourd'hui, à la Commission
Européenne, un traducteur, Iianis Ikonomou, connaît 36 langues. Né à Héraklion (l'antique Candie), en Crête, il semble avaler les langues comme le Minotaure du labyrinthe de Cnossos dévorait les jeunes Athéniens que Thésée devait lui offrir en tribut tous les neuf ans…C'est moins cruel !
Dans la grande tradition bolognaise
Le touriste qui visite Bologne longera peut-être la rue Giuseppe Gaspare Mezzofanti, mais bien peu savent aujourd'hui qui était ce personnage. Ma petite cousine calabraise qui a fait son droit à Bologne, cela s'impose [2], m'a avoué connaître cette rue, mais n'avoir jamais cherché à en savoir davantage.
Giuseppe Gaspare Mezzofanti, personnage aussi humble que surprenant, naît à Bologne en 1774 au sein d'une modeste famille. Son père est menuisier et lui-même est destiné à le devenir. À l'âge de trois ou quatre ans, il passe la plupart de son temps dans l'atelier de son père, mais le destin veut que la petite fenêtre auprès de laquelle il s'assoit donne sur une salle de classe où des élèves récitent des vers latins et grecs, que le petit Gaspare est en mesure de répéter sans aucune erreur. Une institutrice réussit non sans peine à convaincre son père de l'envoyer à l'école, ce qui semble inutile puisqu'il doit devenir menuisier…Il fréquente d'abord une petite école élémentaire où il montre tout de suite une brillante intelligence, puis il faut encore une fois persuader son père de lui faire poursuivre des études. Les moyens de la famille sont limités, il va donc fréquenter les "écoles pieuses" (Scuole Pie) qui sont gratuites, mais destinent leurs élèves au séminaire et au sacerdoce.
Très tôt, le petit Gaspare se distingue par son intelligence et, à l'âge de treize ans, il passe l'examen final de philosophie et théologie que les autres élèves passent normalement à dix-huit ans. C'est durant ces années que de nombreux jésuites chassés du Portugal, d'Espagne, de France, d'Amérique latine et d'autres pays affluent à Bologne où ils sont accueillis comme prêtres enseignants. Avec une facilité surprenante, Gaspare apprend l'espagnol, le français, l'anglais et même une langue scandinave. Il poursuit ses études au séminaire puis à l'Université de Bologne. Il prend les ordres en 1797 et obtient cette même année la Chaire de Langues Orientales. (grec, hébreu, arabe).
L'Italie n'est pas encore unifiée (et ne le sera qu'en 1861) et le duché de Bologne fait alors partie des États Pontificaux, placé sous la protection de l'Empereur du Saint-Empire romain germanique, François II. Bonaparte, au cours de ses campagnes d'Italie fonde la République Cisalpine et le Pape doit céder Bologne et Ferrare à la France. Bientôt l'Abbé Mezzofanti est appelé à jurer fidélité au gouverneur français, mais il refuse, son seul chef spirituel étant le Pape (Pie VI), ce qui lui vaut une destitution de sa chaire de professeur en 1799. Il devient alors précepteur privé et "Confesseur des étrangers". Durant ces années de guerres (1796 -1797 – 1799), les hôpitaux de Bologne accueillaient des soldats blessés de l'Empire austro-hongrois et le bon abbé confessait les croyants ou réconfortait simplement les blessés dans leurs propres langues : magyar, roumain, polonais, tchèque, illyrien, croate… qu'il avait apprises avec les officiers de leurs régiments. "Je remplissais constamment ma tête de nouveaux mots" disait-il et il ne dormait que trois heures par nuit. Le 29 janvier 1803, il est nommé assistant bibliothécaire de l'Institut de Bologne où il commence à rédiger un catalogue raisonné de grec et de langues orientales qui était demeuré très lacuneux jusqu'alors. À la fin de cette même année, il est réintégré dans sa Chaire de langues orientales à l'Université. Un nouveau conflit entre Napoléon et le Pape Benoît XIV fait en sorte qu'un décret supprime purement et simplement ladite chaire à l'Université de Bologne. L'Abbé Mezzofanti reçoit une petite pension et réintègre la bibliothèque de l'Institut. Il reprend définitivement sa chaire le 28 avril 1814, après la chute de Napoléon.
Le retour de la paix ramène le flux des voyageurs et la renommée de l'Abbé devient si grande que de nombreux linguistes accourent de toute l'Europe pour le rencontrer et souvent pour vérifier ses capacités. Il réussit toujours à en recueillir non seulement approbation, mais aussi félicitations. En 1817, Harford déclare qu'il parle anglais à la manière d'Addison, Stuart Rose le compare à Pic de la Mirandole et, en 1819, Lady Morgan déclare qu'il maîtrise quarante langues. Tout ceci en n'ayant quitté Bologne qu'à deux occasions : une fois, pour se rendre à Parme en 1806 et y prendre une précieuse anthologie persane, et une autre fois à Livourne [3] où il a l'occasion d'aller à la synagogue et d'écouter des chants hébraïques. Il tente aussi de communiquer avec des marins grecs qui parlent le romaïque ou grec moderne.
Trois grandes rencontres
Parmi les très nombreuses personnalités que Mezzofanti a rencontrées, trois sont restées célèbres.
Le duel verbal avec Lord ByronAu début de l'année 1817, le poète anglais Lord Byron, banni d'Angleterre [4], après avoir vagabondé à travers l'Europe, rend visite à l'Abbé Mezzofanti et le citera parmi « Les grands noms d'Italie » dans la dédicace du quatrième chant de Childe Harold, (02/01/1818). Il le provoque en duel verbal d'imprécations et d'expressions argotiques dans toutes les langues qu'il connaissait. Ce sont celles des postillons, tartares, mariniers, marins, pilotes, gondoliers, muletiers, chameliers, cochers et autres maîtres de poste…Quand Lord Byron eut terminé, l'abbé lui demanda : « …and is that alĺ? » Le noble poète répondit qu'il ne pouvait aller plus loin à moins d'inventer d'autres mots pour l'occasion. « Pardonnez-moi, My Lord » reprit l'abbé et il continua à lui décliner un grand nombre de termes argotiques très recherchés jusqu'alors inconnus de son visiteur. Byron en conclut qu'il aurait dû exister au temps de la Tour de Babel, comme interprète universel.
Cette visite contribua à établir encore davantage la réputation de l'abbé Mezzofanti. Ayant fixé une audience à l'abbé, l'Empereur François avait pris la précaution de s'assurer de la présence d'un certain nombre de personnages de sa suite, soigneusement sélectionnés comme représentants des principales langues de l'Empire austro-hongrois. L'un après l'autre, un germanophone, un magyar, un bohème, un illyrien, un polonais, un valache, un moldave s'adressèrent au professeur étonné et confus devant sa Majesté… Il répondit à chacun d'eux avec une facilité et un à-propos qui lui valurent non seulement l'admiration mais encore les applaudissements de l'auditoire.
La collaboration avec un étudiant éminent : Ippolito Rosellini
Un étudiant exceptionnel du professeur Mezzofanti fut le disciple et successeur de l'égyptologue Jean-François Champollion [6]. Avant de remplir sa charge de professeur de langues orientales à l'Université de Pise, le jeune Rossellini vint se perfectionner en hébreu à Bologne où Il publia une étude sur les « points-voyelles » de la langue hébraïque qui doit beaucoup à l'aimable critique et aux conseils de son professeur.
Les honneurs suprêmes
En octobre 1831, libéré de ses charges familiales, il accepte finalement l'invitation du Pape Grégoire XVI de se rendre à Rome. D'abord nommé chanoine de Sainte-Marie Majeure, il reçoit la pourpre cardinalice en 1838 et la direction de la bibliothèque du Vatican. Mais, il ne renonce jamais à rencontrer les linguistes qui viennent converser avec lui ; il les reçoit dans la bibliothèque où il ne cesse de travailler aux catalogues. Il est également nommé Recteur de la Propaganda Fides, collège qui, en 1837, comptait des étudiants de 41 nationalités et avec lesquels il s'entretient quotidiennement. Pressé de dire combien de langues il parlait, il avoue au Dr. Cox qu'il connaît 45 langues, plus le dialecte bolognais. « Je ne peux l'expliquer naturellement. Dieu m'a donné ce pouvoir particulier, mais si vous voulez savoir comment j'ai entretenu ces langues, je peux seulement vous dire que lorsque j'entends un mot et en comprends le sens, je ne l'oublie jamais. »
Un philologue allemand (Bunsen) lui a reproché d'être un simple linguiste et non pas un philologue et de n'avoir laissé aucune méthode d'étude. Pourtant, les dictionnaires, vocabulaires, grammaires et anthologies étaient constamment ses outils d'étude.
Son « don naturel » a été cultivé grâce à son processus mental de perception, d'analyse, de jugement, d'oreille délicate et d'organe phonateur. Il savait très bien l'hébreu, l'arabe, l'arménien, le persan, le turc, l'albanais le maltais, le grec, le romaïque (grec moderne), le latin, l'italien, l'espagnol, le portugais, le français, le suédois, le danois, le néerlandais, l'anglais, le tchèque, le magyar, le russe et le chinois.
D'autres encore, mais moins bien.
Ses connaissances et son habileté demeurent au-dessus de tout soupçon.
[1] Russell, C.W. The Life of Cardinal Mezzofanti. London, Longman, Brown and Co. , 1858.
[2] L'université de Bologne, qui rivalise avec la Sorbonne pour le titre de plus ancienne université d'Europe, l'est certainement pour son école de droit. Dès 1088, une florissante faculté recevait des étudiants de l'Europe entière. Francesco Accursio (que les Français appellent Accurse), grand glossateur et l'un des rénovateurs du droit romain, en fut l'un des illustres maîtres.
[3] Livourne n'est pas seulement célèbre pour sa morue à la livournaise et son pain d'épices, sa race de poules leghorn et les chapeaux de paille de Signa (le chapeau de paille d'Italie) qui étaient convoyés par le fleuve Arno, alors encore navigable, jusqu'au port de Livourne et exportés dans tout le monde anglo-saxon sous le nom de Leghorns, c'est aussi la ville de naissance d' Amedeo Modigliani, et c'est encore la seule ville d'Italie où il n'y eut jamais de ghetto [voir ce mot à 3 bis]. Les Médicis, seigneurs de Toscane, banquiers, mécènes et gens d'affaires avaient bien compris que s'ils laissaient les juifs libres d'exercer leurs professions, ces derniers contribueraient à enrichir la ville. Livourne (Livorno en italien), était appelée " Ligorno" en dialecte tosco-ligure, ce qui explique l'étymologie du toponyme anglais Leghorn.
[3 bis] le ghetto. Tout le monde connaît ce mot, mais peut-être pas son origine. Dans son livre "L'hébraïsme expliqué à mes enfants", Elena Loewenthal écrit (p. 22 ) : ghetto, mot important qui provient de Venise où, en 1516, il fut imposé aux juifs de résider uniquement dans la zone du getto, là où autrefois se trouvait une fonderie". Le getto était le jet de métal en fusion qui jaillissait de la fonderie. En italien, le "g" de getto se prononce comme le "j" de "Jane", mais les nombreux juifs venus d'Allemagne ont gutturalisé le"g" en /g/ comme gehen, son que l'on écrit "gh" en italien devant e ou i, d'où l'orthographe ghetto.
[4] Le noble poète banni d'Angleterre à cause de sa vie "scandaleuse", fit un long voyage à travers l'Europe. Après avoir passé quelques années en Italie, il s'enflamma pour la cause grecque et mourut à Missolonghi, en 1804. (cf. Histoire de la littérature anglaise, de David Daiches et Vies secrètes des grands écrivains, de Robert Schnakenberg).
[5] François 1er d'Autriche-Hongrie est l'ex-empereur François II du Saint-Empire Romain, aboli par Bonaparte en 1804.
[6] Le grand égyptologue français qui. en 1822, déchiffra les hiéroglyphes grâce à la "pierre de Rosette". Il avait appris l'arabe, l'hébreu et le copte « l'idiome de transition qui s'est parlé en Égypte depuis l'introduction du christianisme ». C'était le lien caché avec les hiéroglyphes. Il mourut d'épuisement, à Paris, en 1832. Quelques années auparavant, en 1828-1829, il avait encore fait une expédition avec son fidèle collaborateur Ippolito Rossellini, lui-même élève de l'abbé Mezzofanti.
Madeleine BOVA
Lecture supplémentaire:
Babel No More: The Search for the World's Most Extraordinary Language Learners
Michael Erard
Free Press, January 2012
Comments
2 responses to “Un linguiste distingué, Giuseppe Gaspare Mezzofanti.”
Mme Madeleine Bova nous conte avec verve, délice et intelligence une très belle leçon d’histoire.
Je l’ai écoutée en marchant dans les rues de Bologne ou assise sous le porche de son université.
Sans le savoir, j’ai peut-être un jour ou l’autre emprunté cette rue où tout un destin s’est joué. Curieuse, je l’ai recherchée avec comme seul indice les scuole pie mais sans la trouver…
Merci Madame Bova, à vous lire et relire avec autant de plaisir, je me suis vraiment régalée de toutes les façons, l’occasion de faire aussi un tour dans le ventre de Bologne…
j ai un ami à Paris agrégé de russe,comprenant le slavon et le vieux russe du xviie siècle.Il a étudié outre l anglais,l arabe litteraire.Lit couramment l irlandais,l espagnol,l allemand,le turc,l armenien,le géorgien,l occitan,le béarnais etc sur un clavier,il écrit le russe,le serbe,l hébreu,l arabe et même le chinois sans programmer l ordinateur .Personnellement,mes parents parlaient languedocien que je parle.j ai appris l espagnol et l italien.A 13 ans j ai étudié et durant 45ans le russe et depuis 5 ans l ukrainien qui est une langue distincte du russe à 38%.merci pour votre article.