Revue de L’Ecume des Jours/ Mood Indigo,
de Michel Gondry (2013)

Michele Druon

L'analyse qui suit est redigée pour ce blog par notre fidèle contributrice, Michèle Druon professeur émérite à la California State University, Fullerton, où elle a enseigné la langue, la culture et la littérature  françaises. *

 

Michele - Michel GondryIl fallait beaucoup d'audace à Michel Gondry pour s'attaquer, dans son dernier film, L'Ecume des Jours , (2013) [1] à une œuvre aussi mythique, qui reste encore à la mémoire, et au cœur, de la plupart des Français aujourd'hui. Ce roman de Boris Vian, le plus célèbre, nous l'avons tous lu dans notre jeunesse, ou si nous faisons partie de plus jeunes générations, nous l'avons étudié au lycée. On se rappelle ce conte moderne où deux amoureux idylliques, Colin et Chloé, évoluent dans un Paris surréel et à demi-rêvé, entourés d'un autre Les ecumes couple, Chick et Alise, et de leur cuisinier-savant Nicolas. Leurs aventures sont cocasses, absurdes, fantaisistes : une souris parle, des anguilles vivantes sortent du robinet, et on y croise en chemin des personnages abondamment caricaturés tels que Jean-Sol Partre (Jean-Paul Sartre) , auteur du Vomi, et la duchesse de Bovuard (Simone de Beauvoir). Mais elles laissent aussi un profond sentiment de mélancolie lorsque surgit, au point culminant du bonheur, la maladie de Chloé qui ultimement casse le rêve et ramène à la réalité de la douleur et de la mort. [2]

Michele - Boris Vian portraitC'est un roman de jeunesse pour Boris Vian (qui a 26 ans quand il le publie en 1947) mais c'est aussi, à bien des égards, le roman de la jeunesse par son énergie, son romantisme, ses délires et son désir de subvertir les conventions établies : la génération contestataire des années soixante ne s'y est pas trompée quand elle redécouvre le roman, longtemps ignoré par le public et les critiques, et en fait ce qui sera désormais un livre-culte. La légende du roman, bien sûr, c'est aussi celle son auteur, dont l'aura extraordinaire n'a fait que grandir avec le temps : comment ne pas être ébloui en effet par ce personnage prodigieux qui fut, en une seule et courte vie, ingénieur (diplômé de la prestigieuse École Centrale), inventeur, scénariste, acteur [3], peintre, traducteur (de l'anglais au français) [4], chansonnier [5], musicien de jazz (trompettiste) [6] – et enfin auteur d'une énorme production littéraire, critique et musicale (qu'on redécouvre et réédite d'ailleurs systématiquement depuis une dizaine d'années)[7] .

La magie de l'Ecume des Jours, c'est justement qu'il incarne pour nous, dans tous les sens du mot, l'esprit de Boris Vian: son humour, sa poésie, son imagination, son écriture pétillante de jeux de mots, sans oublier non plus son côté «jazz», car L'Ecume des Jours est aussi un roman musical par son rythme et sa liberté d'invention, et par ses multiples références au Michele - Duke Ellingtonblues et au jazz américain («Chloe» se réfère à un arrangement de Duke Ellington). Et puis – autre couche de  nostalgie ! – c'est aussi l'esprit de toute une époque, le Paris de l'après-guerre, qui ressuscite avec ce roman : les Michele - cafe de flore«zazous», les cafés et clubs de jazz tels que le Tabou, les Deux Magots, Le Café de Flore, l'existentialisme, la bohême de Saint Germain des Près….

 

Oui, devant un auteur et une œuvre si iconiques, la tentative de Michel Gondry était dès le départ une gageure : comment adapter au cinéma un texte aussi brillant, et qui traîne avec lui tant de résonances et tant de souvenirs ? Sans doute est-ce cette épaisseur de mémoire qui rendait l'entreprise si risquée, et qui explique en partie la tiédeur des réactions au film, qui ne semble guère avoir été apprécié du grand public ni en France ni aux Etats-Unis (où il a été présenté sous le titre de Mood Indigo [8]), malgré le talent et la célébrité des acteurs choisis pour en incarner les Michele - Romain Durisrôles : Romain Duris dans celui de Colin, Audrey Tatou dans celui de Chloé, et l'inénarrable Omar Sy dans celui du Michele - Omar Sy cuisinier Nicolas. Les appréciations des critiques ont elles aussi été mitigées, tantôt célébrant le brio technique et visuel du film, tantôt au contraire lui reprochant son «trop plein de rétro» et d'effets spéciaux. Ces diverses réactions s'expliquent aussi justement par le «trop plein» du film, dont l'intensité et la surabondance thématique, visuelle et musicale peuvent lasser, ou accabler certains spectateurs. Mais c'est dans cette surabondance, justement, que gisent la richesse et la virtuosité du film, qui est tout entier un hommage ardent et émerveillé au génie multiforme de Boris Vian.

C'est un film très riche, en effet, un film à multiples niveaux et foisonnant de références de toutes sortes (littéraires, cinématographiques, musicales), qui parfois recrée, parfois réinvente le conte originel en y interjetant ici et là des allusions à d'autres époques. Fidèle à l'esprit du livre, c'est aussi un film à la fois visuel et musical, où la poésie des images est de bout en bout Charrysoutenue et enrichie par la splendide bande sonore montée par Etienne Charry , où alternent swing ou be-bop endiablé, blues, jazz classique et moderne et parfois rock contemporain .

Gondry recrée les gags et inventions du roman avec une jubilation évidente, et à travers une cascade d'images cocasses, ingénieuses et « techno-rétro» : tels le fameux « pianocktail» de Colin (un piano qui fabrique des cocktails en musique) , ou son appartement magique, ici métamorphosé en un wagon de train à multiples pièces, étrangement suspendu au milieu de grands immeubles parisiens. Les jeux de mots et métaphores du roman sont souvent converties en métaphores visuelles :  la danse du «biglemoi» prend ainsi la forme bizarre mais fascinante d'une élongation des jambes des danseurs; et «le petit nuage» qui transporte au ciel les amoureux devient dans le film un cygne-nacelle de manège d'enfant, attaché a une grue à côté des Halles, et qui entraîne le spectateur dans un voyage aérien, rêveur et nostalgique, au-dessus d'un Paris à la fois ancien et moderne.

Le spectateur s'amuse donc beaucoup dans la première partie du film qui mène en crescendo, comme dans le livre, au mariage de Colin et de Chloé vers le milieu du récit; tout semble alors accélérer dans la frénésie et la folie douce, et exploser dans un escène délirante et époustouflante où des wagonnets sur rails grimpent et descendent à toute allure les escaliers de l'église, inversés comme dans les dessins de Escher, et qui se termine par la bénédiction peu orthodoxe (et anti-bourgeoise) du prêtre : «Vivez heureux, loin du travail et de la famille!».

Mais tout à coup, une ombre se glisse à l'apogée du bonheur : Chloé prend froid en sortant de l'église de son mariage, et le conte de fées va peu à peu changer de couleur, et le rêve tourner cauchemar à mesure que grandit le «nénuphar» qui lui mange les poumons. Le film de Gondry épouse exactement la double tonalité du livre, son passage de la gaîté à la tristesse, et de la vitalité de la jeunesse au délitement de tout dans la deuxième partie du récit. Colin, ruiné par son meilleur ami Chick et la maladie de Chloé, doit désormais gagner sa vie, et le monde du travail réapparaît alors sous la forme d'un univers tortionnaire et militarisé, une sorte d'enfer stigmatisé par des images terribles et absurdes, comme celle où des hommes nus sur des tas de terre couvent des glands de plomb pour faire éclore des fusils. Le film alors peu à peu s'assombrit, et passe au noir et blanc, tout en gardant une profonde poésie dans les images, tandis que l'appartement de Colin et Chloé lui aussi noircit, se dégrade et se rétrécit dans une progression qui mime le lent étouffement de Chloé par la maladie.

A la fin du film, le générique défile sur la musique de Mood Indigo, et sur le beau visage las et usé de Duke Ellington qui joue au piano en transparence. Et si le spectateur, ému et envoûté, tarde alors à quitter son siège, c'est parce que l'ineffable tendresse et mélancolie du blues de Ellington éclaire tout le film et devient «l'écume des jours » – «froth on a daydream» (9)- marquant ainsi une magnifique conclusion à cette histoire sur la légèreté et l'évanescence du bonheur, si vite gagné et perdu, et sur les ravages du temps qui passe. De cette histoire, Michel Gondry a aussi fait une fable très riche et profondément nostalgique sur une époque,un Paris et un auteur toujours chers à notre mémoire. Ne manquez pas de voir, et de revoir ce film: il vous enchantera les sens, le cœur et l'esprit.

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[1] Le film est sorti en France et en Belgique en avril 2013. Michel Gondry Michele - Eternal Sunshine est surtout connu pour son film de 2004, The Eternal Sunshine of the Spotless Mind, une comédie romantique américaine qui mêle polar et science-fiction.

Gondry a écrit le scenario de son film L'Ecume des Jours en collaboration avec son producteur, Luc Bossi.

Précédemment, le roman n'avait eu qu'une seule adaptation cinématographique en France en 1968, et une autre adaptation japonaise en 2001 sous le titre Chloé.

[2] Cette présence de la mort dans ce roman fantaisiste et burlesque qu'est Michele - J'ai crache surL'Ecume des Jours surprend moins quand on sait que le père de Boris Vian avait été assassiné chez lui en 1944, peu avant la rédaction du livre. Peut-être aussi Boris Vian, souvent malade depuis l'enfance, pressentait-il sa propre fragilité. Il est mort prématurément d'un arrêt cardiaque, en 1959, à l'âge de 39 ans, à la première présentation de l'adaptation filmée de J'Irai Cracher Sur Vos Tombes.

Les_liaisons_dangereuses_(1959_movie_poster)[3] On se rappelle en particulier dans
le film Les Liaisons Dangereuses
de Roger Vadim (1958) avec Gérard Philippe et Jeanne Moreau.

 

 

[4] Sous le pseudonyme de Vernon Sullivan, Boris Vian a en effet publié en français des pastiches de romans policiers américains, à la James Cain, dont le plus célèbre, et celui qui lui a valu le plus d'ennuis légaux, est J'irai Cracher sur Vos tombes (1946)qu'il essaiera d'ailleurs de retraduire en anglais, à posteriori!

[5] Certaines chansons de Vian sont internationalement connues, telles Le Déserteur, chanson antimilitariste composée en 1954 à la fin de la guerre d'Indochine, et qui deviendra une sorte d'hymne pacifiste chantée plus tard en Amérique par Peter Paul and Mary, et Joan Baez.

 

Michele - hot club de france[6] Pour pratiquer le jazz, Boris Vian s'inscrit dès 1937 au Hot Club de France, présidé par Louis Armstrong  et Hugues Panassié. Plus tard, c'est au club St Germain qu'il fera connaissance de son idole, Duke Ellington

[7] La production critique et littéraire de Boris Vian est gargantuesque: sous son propre nom, Vian a écrit onze  romans,  dont les plus connus, à part L'Ecume des jours, sont L'Automne à Pékin, L'Arrache-coeur  et L'Herbe rouge Ce à quoi s'ajoutent quatrerecueils de poèmes,  des nouvelles, plusieurs pièces de théâtre, des critiques de jazz (entre autres dans les magazines Jazz-Hot  et Combat), et des scénarios pour le cinéma. Outre ses très nombreuses chansons – on en compte à ce point 535 mais l'inventaire n'est pas intégral – Boris Vian a aussi publié des romans sous de nombreux pseudonymes, notamment des «romans américains» (voir note 5)

La publication de l'œuvre intégrale de Boris Vian en 2010 dans la prestigieuse collection de La Pléiade, chez Gallimard marque son « adoubement» (dit l'Express) final en littérature.

[8] Et dans une version écourtée de 36 minutes.

[9] Froth on a Daydream est le titre de la traduction anglaise du livre par Stanley Chapman.

Interview courte (1:44 minutes) avec Boris Vian :

 

* Mme Druon a fait ses études universitaires d'anglais (spécialisation : Littérature & Culture Américaine, Licence) à l'Université d’Amiens,  et en Lettres modernes, (Licence, mention très bien), à l'Université d‘Aix-en-Provence. Elle a obtenu son Doctorat en Littérature française à l’University of California at Los Angeles (spécialisations: le Nouveau roman; Théorie et critique littéraire contemporaine; philosophies post-modernes).

Elle a publié des articles en français et en anglais dans de nombreuses revues littéraires universitaires et philosophiques (French Review,Stanford French ReviewL’Esprit Créateur, Problems in Contemporary Philosophy), ainsi que dans des ivres publiés aux États-Unis, en France et au Japon.

Michèle est actuellement chargée de la liaison avec les Écoles de l'Alliance Française à Pasadena, ainsi que du Groupe Cinéma (sorties et discussions mensuelles sur films français). Bien qu'officiellementà la retraite, elle est invitée à enseigner occasionnellement à la California State University.

 

 


Comments

2 responses to “Revue de L’Ecume des Jours/ Mood Indigo,
de Michel Gondry (2013)”

  1. marielle issaretl Avatar
    marielle issaretl

    Il sera intéressant de comparer les deux adaptations de L’ÉCUME DES JOURS puisque la première, celle de Charles Belmont de 1968, sortira en DVD en 2015.

    Casting : les très jeunes Marie-France Pisier, Jacques Perrin et Sami Frey.

    Sélectionné pour l’Ouverture du Festival de Venise 1968.
    Prévert en disait : “Belmont a gardé le coeur du roman, ce film est merveilleusement fait. En plus, c’est drôle !”

    Renoir : “Ce film a la grâce”
    
En décembre 2011 Télérama : “Une comédie solaire délicieusement surréaliste. Adapter Vian ? un tabou dont Charles Belmont est joliment venu à bout”.
    
En juin 2012 Michèle Vian dans Le Monde : « C’est très joli. Charles Belmont avait compris quelque chose. Il était fidèle à l’esprit. Et la distribution est éclatante ».

    Et le Passeur critique le 24 avril 2013 : “Cette fraîcheur de ton offre au roman original la traduction à l’écran d’une fuite existentielle débordante de vie magnifiée par une bande son jazzy d’une élégance rare et d’un montage à son unisson. Élégant le film l’est tout du long dans un dégradé de nuances.”

    On peut voir photos, extraits et avis critiques sur le blog L’oeuvre du cinéaste Charles Belmont

    charlesbelmont.blogspot.fr

  2. Bravo pour cet article très intéressant, je me réjouis d’aller voir ce film quand il repassera ou passera à la télévision (les critiques m’avaient un découragée).