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Joe Johnson – traducteur du mois de decembre 2021

e n t r e t i e n   e x c l u s i f

 


Anthony Bulger

Joe Johnson

Anthony Bulger
l'intervieweur

Joe Johnson
l'interviewé

Né en Angleterre mais résidant en France depuis 40 ans, Anthony Bulger, est auteur, journaliste et enseignant. Il a aussi travaillé comme directeur pédagogique en Californie.  Anthony a été notre linguiste du mois de septembre 2020.

Paroles de l'intervieweur : 

J’ai le privilège de m’entretenir avec Joe Johnson, professeur titulaire de français et d’espagnol à l’université d’État de Clayton située à Morrow, en Géorgie, près de la ville d’Atlanta. Je suis aussi un tantinet jaloux car il lui a été confié la mission de mes rêves : traduire les albums d’Astérix pour le public américain.[1]


Valerie FrancoisNous remercions infiniment Valérie François, qui a bien voulu traduire l'entretien ci-dessous. Valérie,  traductrice très chevronnée, est née en France mais reside en Espagne. Elle a été notre linguiste du mois de septembre 2017.
Son site se trouve ici.  Voir aussi : Deux enfants, trois langues - Maeli et Aeon Poirat  François – linguistes du mois d'avril 2019

 

Anthony BulgerQu’est-ce qui vous a initialement attiré vers la langue et la culture française ?

Joe JohnsonComme beaucoup d’enfants qui finissent par choisir une direction particulière dans la vie, j’avais un bon professeur dans mon petit lycée de Floride, qui m’a donné envie d’apprendre le français, une langue qui m’avait toujours intrigué aimant lire des livres tels que Les Trois Mousquetaires, L’Île mystérieuse et Le Tour du monde en 80 jours, ou regarder leurs adaptations cinématographiques. J’ai suivi deux années de cours de français avec ce professeur et, lorsque je suis allé à l’Université Citadel à Charleston, en Caroline du Sud, j’ai choisi de me spécialiser en français, puis également en espagnol. 

C’est en tant qu’étudiant de premier cycle que j’ai eu mes premières expériences d’études à l’étranger, une semaine à La Rochelle, une autre à Limoges et un mois à Paris. Ces premiers contacts avec la France m’ont donné envie d’y retourner, et au début de ma maîtrise de français à l’Université de Caroline du Sud, j’ai eu la chance de partir deux ans à l’étranger dans le cadre d’un échange d’enseignants, en tant que lecteur d’anglais à l’Université de Haute-Alsace à Mulhouse. Parmi les différents cours qui m’ont été confiés, j’ai enseigné le « thème », un exercice consistant pour les étudiants français à traduire des textes français en anglais. Cela a été ma première expérience dans la traduction professionnelle !

De retour aux États-Unis, après avoir obtenu ma maîtrise universitaire et commencé ma thèse de doctorat à l’Université de Floride, l’un PB des professeurs de mon département m’a donné l’opportunité de traduire les légendes d’un petit livre du sociologue Pierre Bourdieu. Cette première expérience m’a valu d’autres propositions de traduction, jusqu’à ce qu’un lettreur de bandes dessinées de Gainesville, en Floride, me persuade de traduire plusieurs romans graphiques de François Schuiten et Benoît Peeters et de soumettre ces traductions spontanément à NBM Publishing. Bien que je n’aie pas rencontré un succès immédiat, peu de temps après, le fondateur et rédacteur en chef de NBM, Terry Nantier, m’a demandé de terminer une traduction alors en cours, ce qui a conduit à mes premières traductions de bandes dessinées en 1997.


Anthony BulgerVous êtes un universitaire renommé
[2], connu d’abord pour vos travaux d’érudition, notamment vos traductions de Bourdieu. Comment avez-vous été choisi pour traduire Astérix ? Aviez-vous lu l’un des albums auparavant ?

Joe JohnsonVous êtes très aimable de dire que je suis « connu » pour mes travaux d’érudition, mais cela dépend toujours de son cercle de connaissances, n’est-ce pas ? Oui, je suis connu de mes collègues effectuant des études sur le XVIIIe siècle, mais probablement davantage en tant que réviseur et conférencier pour des conférences savantes, notamment celles de la Southeastern American Society for Eighteenth-Century Studies. Ma plus grande contribution aux lettres s’est toutefois avérée être dans le domaine de la traduction. Depuis 1997, j’ai publié des centaines de traductions de bandes dessinées et de romans graphiques français en anglais américain chez NBM Publishing, Papercutz, Super Genius, Bamboo, First Second et Dead Reckoning. Je traduis des bandes dessinées pour Papercutz depuis 2007, ils connaissent donc très bien mon travail et se tournent vers moi pour leurs besoins de traductions. Avant cela, j’avoue n’avoir lu qu’un seul tome d’Astérix, dont je me suis servi dans le cadre d’un cours sur des sujets annexes que j’ai donné un semestre sur un éventail de bandes dessinées et de romans graphiques français.


Anthony BulgerOn vous a déjà entendu dire que, quand vous étiez enfant, les comics avaient été votre voie vers la lecture. Le terme anglais «  comics » est généralement traduit par « bande dessinée ». Mais les deux concepts sont différents à bien des égards, ne serait-ce que par le public visé. Serait-ce l’une des raisons pour lesquelles Astérix n’a jamais vraiment décollé aux Etats-Unis ?

Joe JohnsonEn ce qui concerne les comics de ma génération, je dois dire que oui. Même si je me souviens avoir lu des comics comme Archie ou The Peanuts, je lisais surtout les comics de super-héros comme Green Lantern, Green Arrow, Batman, Superman, mon préféré, The Legion of Superheroes, ou dans le monde Marvel, The X-Men, Thor et The Avengers. Dans mon école primaire, nous avions tout un troc de bandes dessinées ! Même si j’ai adopté avec enthousiasme la lecture de « vrais » livres, tels que les adultes distinguaient alors les livres imprimés des bandes dessinées, j’ai continué à lire des comics jusqu’à l’âge adulte. Un de mes bons amis à C.A. l'université était abonné à des revues comme Captain America, donc j’ai continué à en profiter les week-ends quand je n’étais pas occupé à autre chose.

Ce n’est que lorsque j’ai vécu en France que j’ai vraiment commencé à découvrir la tradition française de la bande dessinée, et c’était un Schtroumpfs tout nouveau monde pour moi. Je me suis déjà demandé pourquoi une franchise beaucoup moins sophistiquée comme Les Schtroumpfs – que j’ai également traduite pour Papercutz – pouvait avoir beaucoup plus de succès aux États-Unis. J’en ai conclu que les histoires ont un attrait plus universel… elles ne sont pas liées à un lieu, une histoire, une culture populaire spécifiques, etc. Les histoires d’Astérix, en revanche, sont difficiles à comprendre pour les enfants américains parce qu’elles sont totalement liées à la culture et à l’histoire européennes. De plus, les albums sont écrits pour le plaisir des enfants et des adultes qui, s’ils sont parents, ont le plaisir d’expliquer les allusions à leurs enfants, qui sinon ne suivent l’histoire que pour les aventures vécues par les protagonistes. Quel enfant français ou américain comprendrait les blagues en latin de l’histoire ? Que peut signifier pour un public américain contemporain le fait qu’Astérix fasse allusion à Tino Rossi et à ses chansons, par exemple ? Les enfants américains auront-ils des stéréotypes sur les Suisses, les habitants du Sud de la France ou d’autres régions d’Europe, etc. ? 

Anthony BulgerAvez-vous été intimidé par cette mission ?

Joe JohnsonOui, beaucoup, comme vous pouvez le déduire de ce que j’ai dit jusqu’à présent. Il est rarement aisé de traduire des jeux de mots par exemple, et les quelque 20 premiers tomes d’Astérix en abondent. J’ai également été intimidé par le fait que les trois premiers tomes devaient être traduits assez rapidement, alors que le reste de mes activités professionnelles sollicitait déjà mon temps et mon attention. Tous les tomes d’Astérix, comme les ouvrages contemporains de Peyo, sont beaucoup, beaucoup plus verbeux que les BD de notre époque, comme ceux de Lewis Trondheim par exemple, un de mes auteurs préférés.

 
Peyo
Peyo

Trondeim
Lewis Trondheim
 

Anthony BulgerVous avez « hérité » des traductions en anglais britannique d’Anthea Bell et de Derek Hockridge. Cela vous a-t-il créé des problèmes ?

Joe JohnsonPour le meilleur ou pour le pire, nous avons décidé conjointement avec les éditeurs que je ne lirais pas les traductions existantes, afin de ne pas en être influencé. L’une des idées de ce projet était que je traduise en anglais américain. De temps en temps, lorsque je suis bloqué sur un passage d’un album d’Astérix, je demande aux éditeurs de m’envoyer un extrait de cette page ou de l’image dans la traduction britannique afin que je puisse voir les choix de mes prédécesseurs. Cela m’a parfois surpris, car la traduction était plus éloignée de l’original que je n’aime généralement l’être ou que les éditeurs ne le souhaitent. D’ailleurs, une fois j’ai remarqué qu’ils avaient inséré une blague qui n’était pas dans l’original. Comprenez bien qu’il ne s’agit pas d’un jugement sur les mérites de la traduction antérieure. Ce qui constitue une bonne traduction diffère selon les époques et dépend grandement de ce que les éditeurs veulent dans la traduction et de ce que l’éditeur d’origine est prêt à accepter. Il est clair que la traduction Bell-Hockridge s’est avérée être un succès largement apprécié. Il est intéressant de noter que certaines appréciations sur Amazon que j’ai pu lire concernant les nouvelles traductions, comparent les deux traductions et accusent les nouvelles de changer la traduction simplement pour le plaisir de le faire.

La GTVoici un petit exemple où une nouvelle traduction était nécessaire. J’ai récemment terminé la traduction du tome 22 d’Astérix : La Grande Traversée, [3] un volume dans lequel nos héros rencontrent des Amérindiens et des Vikings, l’un de ces derniers portant le nom de l’ancien premier ministre britannique Harold Wilson [4].  Alors que ce nom aurait été significatif pour les lecteurs britanniques en 1975, il est clair qu’il ne fonctionnera pas pour un public américain en 2021, alors je l’ai substitué par un nom de l’histoire américaine… J’attends toujours de voir ce que les éditeurs de Papercutz ont à dire concernant ma suggestion !

Anthony BulgerEt qu’en est-il des noms de personnages ? Utilisez-vous les traductions de Bell/Hockridge ? (Goscinny a admis un jour que la traduction de B&H pour Assurancetourix, le barde si peu musicien, par « Cacofonix », était meilleure que l’original).

Joe JohnsonNous utilisons principalement les noms existants de B&H pour les personnages et les noms de lieux inventés, mais avec des changements occasionnels, dont celui auquel j’ai fait allusion précédemment. Nous sommes conscients du fait qu’il existe un « univers Astérix » composé de bandes dessinées, de films et d’un parc à thème. Si nous créons trop de noms, cela ajoute à la confusion, donc nous ne changeons généralement pas les noms des personnages principaux. Pour le personnage principal du druide, nous avons toutefois décidé de dire « Panoramix » plutôt que « Getafix », ce qui a incité un commentateur sur Amazon à nous accuser d’être politiquement corrects. « Getafix » nous a semblé, aux éditeurs et à moi-même, une idée très années 1960-1970 qui assimilait le personnage à un trafiquant de drogue alors que son nom avait déjà une signification intelligible pour les anglophones.


Anthony BulgerPour les fans d’Astérix comme moi, les jeux de mots sont l’un des plaisirs associés à la lecture. Comme vous le savez, René R. Goscinny Goscinny était un classiciste qui aimait glisser des références latines et grecques dans les dialogues. Comment cela se traduit-il pour les lecteurs américains, et quelle stratégie adoptez-vous pour la traduction ?

 

Joe JohnsonEn dehors des commentaires des clients, j’ignore ce que les lecteurs américains pensent de notre approche en la matière, mais dès le début, les éditeurs de Papercutz et moi-même avons décidé de fournir simplement des traductions en note de bas de page pour les expressions provenant du latin ou d’autres langues et de fournir des traductions pour les noms de lieux latins en Gaule. Bien sûr, j’ai cette d’habitude d’ajouter des notes de bas de page et de fin de page dans mes travaux d’érudition !


Anthony BulgerEn tant que traducteur moi-même, je suis toujours en difficulté devant les jeux de mots : dans quelle mesure dois-je m’en tenir à l’original ou dois-je opter pour une résonance totalement différente ? Avec les bandes dessinées, bien sûr, la tâche est encore compliquée par la nécessité de faire correspondre la blague et l’illustration. Quelle est votre approche ?

Joe JohnsonSi je peux faire fonctionner le jeu de mots ou l’humour dans les deux langues, je le fais, mais cela n’arrive pas très souvent. En général, je m’efforce de remplacer le jeu de mots français par un autre jeu de mots ou une autre blague, qui s’adapte à la situation. J’ajoute une note entre parenthèses dans la traduction à l’intention des éditeurs, pour signaler qu’une image ou bulle particulière contient une blague et comment celle-ci fonctionne. Ils ont peut-être une meilleure idée que moi ! Il peut arriver, par exemple, qu’un personnage utilise une expression dont les mots ont un sens littéral décrivant une action dans l’histoire, mais forment également une expression idiomatique au sens différent ou complémentaire. En général, il existe une figure de style anglaise qui peut remplacer celle en français, alors on travaille à rebours pour faire une blague sur la figure anglaise.

Anthony BulgerVous arrive-t-il d’ajouter votre propre humour, des calembours ou autres types de jeux de mots ?

Joe JohnsonNon, je ne pense pas que je devrais le faire parce que c’est l’histoire des auteurs, après tout. Je considère également les blagues et les jeux de mots comme des éléments de rythme dans une histoire. Ce sont les auteurs qui décident du moment de la pause comique, pas moi. Je pense que cela vaut également en ce qui concerne la façon dont les phrases sont construites. Très souvent, il me serait facile de fournir une traduction anglaise plus succincte que la tournure française. Mais je ne pense pas que cela soit la chose à faire, car presque toujours, les auteurs auraient pu écrire quelque chose qui aurait été tout aussi succinct en français et ont choisi de ne pas le faire. S’ils ont choisi des phrases et des tournures plus longues, je pense que je dois en faire autant en anglais américain.

Anthony BulgerQuelles ont été les parties les plus difficiles dans l’approche de la traduction ? Et les parties les plus faciles ?

Joe JohnsonVous avez déjà indiqué les parties les plus difficiles en évoquant les jeux de mots et les blagues… Tout au long de ma première ébauche, je laisse souvent ces parties temporairement non traduites pour y réfléchir, laisser l’inspiration venir, et je continue avec les parties qui sont plus simples à traduire.

Anthony BulgerImaginez-vous le lecteur américain potentiel dans votre esprit ?

Joe JohnsonPeut-être pas tant comme une image que comme une voix. Avec cette série, j’essaie de penser à ce que les adolescents qui m’entourent comprendront facilement.

Anthony BulgerQuelle stratégie appliquez-vous pour l’argot et le français non standard dans Astérix ?

Joe JohnsonJ’essaie généralement d’adopter un anglais américain standard. Les éditeurs de Papercutz sont originaires du Bronx et du sud-est du Massachusetts. Je pense que l’auditeur de Hachette – la personne qui critique, fait des suggestions, signale les erreurs, etc. – est originaire de la côte ouest des États-Unis. Cette diversité linguistique m’aide à ne pas trop glisser dans ma langue régionale en tant que personne originaire du Sud culturel des États-Unis. L’identité régionale peut se manifester dans les plus petites choses ; par exemple, la plupart des gens de ma région du Sud ont tendance à ajouter un « s » à « toward », « afterward », qui, selon des sources en ligne, est l’orthographe préférée au Royaume-Uni et non l’orthographe américaine. Auparavant, j’ai dit « proven » au lieu de « proved » (le terme approuvé par le style Associated Press). Les éditeurs – dans le cadre de cette série de traductions – ont choisi de ne pas utiliser de représentations orthographiques de l’argot américain comme je pourrais le faire dans d’autres traductions. Ainsi, pour Astérix, nous ne disons pas des choses comme « gonna », « ain’t » ou « heckuva ». Et pas une seule fois je n’ai dit « y’all » dans une traduction d’Astérix ! 😊

En ce qui concerne le français non standard, je m’assure généralement que les éditeurs comprennent ce qui se passe dans l’original, puis j’essaie de créer un effet similaire en anglais, quel que soit le son ou la caractéristique grammaticale, ou je crée un tic de langage que nous répétons avec des personnages récurrents. S’il s’agit d’une caractéristique de prononciation, ce n’est pas particulièrement difficile puisque vous pouvez simplement la répéter en anglais. Évidemment, cela ne correspondra pas à ce que nous pourrions considérer comme un accent régional aux États-Unis, mais cela signale au lecteur que les habitants de cette région ont un accent différent. Ironiquement, c’est probablement plus difficile à réaliser lorsque les personnages sont des caricatures des Britanniques, qui parlent un franglais dans les histoires, dans lequel ils imposent des structures grammaticales ou des tournures de phrases anglaises à la langue française. Si je traduis cela en anglais, cela ressemble juste à de l’anglais, donc vous devez vous assurer que cela sonne stéréotypiquement britannique plutôt qu’américain, si possible.


Anthony BulgerQu’en est-il des langues régionales et du français non standard – je pense en particulier aux Goths et aux Vikings ?

Joe JohnsonComme je l’ai mentionné précédemment, j’ai récemment travaillé sur le tome 22 d’Astérix : La Grande Traversée dans laquelle Astérix et Obélix rencontrent une bande de Vikings avec lesquels ils ont du mal à communiquer. Visuellement, il est facile de reproduire ce que les auteurs originaux ont fait en utilisant des lettres barrées ou pointillées comme Å ou Ø. Il y a un passage dans l’histoire où les deux parties essaient de se parler en langage télégraphique, ce qui est assez facile à recréer en anglais.

Anthony BulgerLes albums d’Astérix ont été critiqués pour la façon dont ils représentent les personnes de couleur et les minorités. Un cartooniste américain les a même qualifiés de grossièrement racistes. Comment abordez-vous cette question lorsque vous traduisez ?

Joe JohnsonEn tant que traducteur, je n’ai généralement que très peu de marge de manœuvre pour aborder ces questions, si ce n’est pour signaler toute partie troublante ou tout malaise aux éditeurs, qui sont les seuls à pouvoir traiter des questions telles que la couleur des personnages dans les histoires ou négocier avec la maison d’édition française concernant toute modification majeure de l’original. Il y a un passage où j’ai pu apporter un changement dans la traduction d’une scène A. & le Chaudron
d’Astérix, tome 13 : Astérix et le Chaudron. Dans cette scène, un personnage lambda se présente à un stand de légumes sur une place de marché à la recherche d’une frisée (un type de salade). Le marchand se méprend et dirige le client vers le marché aux esclaves où il est censé acheter une personne aux cheveux crépus, c’est-à-dire une personne de peau noire. Cela ne m’a pas paru drôle du tout, et cela élude le fait que les Romains réduisaient en esclavage un grand nombre de personnes dans les régions qu’ils avaient conquises, comme la Gaule, sans tenir compte de la race. J’ai donc fait en sorte que le client recherche des poireaux (« leeks ») (un aliment que les gens mangeaient à l’époque) et que le marchand dirige le client vers un plombier pour réparer les fuites (« leaks »). Cela représente un détail dans les albums.

 

Anthony BulgerVotre dernière publication est un livre d’un tout autre genre : Friendship and Devotion, or Three Months in Louisiana (Jackson : University Press of Mississippi, 2021) de l’écrivaine française du XIXe siècle Camille Lebrun. Pouvez-vous nous en dire un peu plus ?

Joe JohnsonDepuis l’époque où j’étais étudiant en doctorat, mon principal domaine de recherche universitaire a été l’exploration du thème de l’amitié idéalisée dans la littérature française. Pour ma prochaine monographie, je travaille sur la représentation de l’amitié dans la littérature française pour enfants à partir de la fin du XVIIIe siècle jusqu’à la Première Guerre mondiale, une époque où beaucoup d’œuvres utilisaient des thèmes similaires pour décrire aux enfants comment l’amitié naît, s’entretient et peut aussi prendre fin. Au fur et à mesure que j’ai lu ces œuvres, je les ai présentées lors de conférences savantes. L’un de ces textes qui a suscité un grand intérêt Friendship de la part du public est celui de Pauline Guyot (1805-1886), qui publiait généralement sous le pseudonyme de Camille Lebrun : Amitié et dévouement, ou Trois mois à la Louisiane (1845). L’histoire dépeint deux jeunes Américaines qui ont grandi et ont été élevées dans un pensionnat parisien et qui retournent chez elles en Louisiane pour commencer leur vie d’adulte sur une terre d’esclavage, de profondes divisions raciales et de ségrégation, d’épidémies de fièvre jaune et d’une écologie magnifique mais menaçante. L’amitié et la dévotion des deux jeunes femmes sont menacées lorsque l’une d’elles apprend qu’elle est métisse. Il s’agit donc d’un récit sur le passé multiculturel et multilingue de la Louisiane, qui témoigne des luttes auxquelles nous sommes encore confrontés aujourd’hui aux États-Unis. Comme ce court roman n’avait jamais été traduit en anglais, Robin White, un de mes collègues de l’université d’État Nicholls à Thibodaux, en Louisiane, et moi-même avons décidé d’en effectuer une traduction annotée. Cette fois, nous avons bien pu utiliser « y’all » dans la traduction !


Anthony Bulger« Thanks to all of y’all » (merci à vous tous) chez Papercutz pour cette nouvelle traduction d’Astérix et merci à vous, Joe, de nous avoir accordé cet entretien. Et en dépit de ma jalousie professionnelle, je vous félicite pour votre travail !

 

NDLR :

[1] Les deux autres traductrices d'Astérix vers l'anglais, Anthea Bell et Adriana Capadose (Hunter) ont été interviewées pour ce blog.

[2] Interim Assistant Dean, College of Arts & Sciences, Clayton State University, Morrow, Georgia.

[3] Le dernier tome d'Astérix, Astérix et le Griffon, a été publié en français et en quelques langues etrangères en octobre et novembre cette année, dont une traduction en anglais américain réalisée par notre interviewé. Voir Astérix et le Griffon.

 

Asterix & Griffon

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

[4]  années 1960 et 1970.

Lecture supplémentaire :

Papercutz Brings Beloved 'Asterix' Comics to US This Summer

Moebius et moi

 

D'autres entretiens d'Anthony Bulger :

Nicolas Ragonneau – linguiste du mois d'octobre 2020

Michel Rochard – linguiste du mois de juin 2021

Même le point G porte le nom d’un homme

Nathalie GenereauxNous sommes heureux d'accueillir notre nouvelle contributrice, Nathalie Généreux. Nathalie, qui a bien voulu traduire l'article suivant, paru recemment en anglais dans le journal New York Times, est traductrice agréée de l'anglais vers le français et de l’espagnol vers le français de l'Ordre des traducteurs, terminologues et interprètes agréés du Québec (OTTIAQ). Elle travaille à son compte depuis plus de vingt ans. Passionnée de littérature et de langues étrangères, cette mère de deux enfants et grand-mère depuis peu partage son temps entre sa résidence de Laval et sa Mauricie d’adoption, où elle aime faire de longues marches dans la nature.


Pourquoi autant de parties du corps de la femme rendent-elles hommage à des scientifiques de sexe masculin?

« Pudendum » n’est pas le seul terme douteux qui désigne une partie du bassin féminin. Examinons un tableau anatomique de la région pelvienne de la femme : on y retrouve un éventail de noms inconnus, par exemple le canal d’Alcock, le cul-de-sac de Douglas, les glandes de Bartholin et les trompes de Fallope. Ces parties du corps sont toutes nommées d’après les personnes qui les auraient « découvertes ». Elles représentent les vestiges d’une époque où le corps féminin était considéré comme une terra incognita, un lieu que les grands esprits de la médecine pouvaient explorer, sonder et conquérir.

Mais il semble que ces termes sont en voie de disparition dans le domaine médical. Sur le plan scientifique, les anatomistes ne voient pas d’un bon œil le fait de désigner des parties du corps d’après des personnes pour de nombreuses raisons. Ces termes sont inutiles et donnent peu d’information sur leur fonction. Ils portent également à confusion : différents noms désignent une même partie du corps (par exemple, les corps d’Arantius sont également connus sous le nom de nodules de Morgagni), tandis que d’autres désignent plusieurs parties du corps (Gabriele Falloppio assume la « paternité » de trompes, d’un canal, d’un muscle et d’une valvule, ainsi que d’une plante de la famille du sarrasin). Enfin, ils donnent la fâcheuse et désagréable impression que la médecine (et le bassin féminin) est encore un univers réservé aux hommes.

L’utilisation du nom d’une personne pour désigner une partie du corps a été officiellement interdite en médecine en 1895. Mais de manière officieuse, ces termes se retrouvent encore partout. Un décompte récent a permis de recenser au moins 700 parties du corps humain, la plupart ayant été nommées d’après des hommes (l’une des rares femmes dont on mentionne le nom dans les tableaux anatomiques est Raissa Nitabuch, une pathologiste russe du XIXe siècle qui a donné son nom à une membrane du placenta mature appelée la couche Nitabuch). Ces noms persistent parce qu’ils sont mémorisables, reconnaissables et familiers, du moins pour les cliniciens. Voici quelques-unes des parties les plus connues du bassin féminin et comment on peut les appeler sans leur donner un nom masculin.

 

Cul-de-sac de Douglas 
(derrière et en dessous de l’utérus)

UTERUS

GLAND CLITORIS

OVAIRE

 

NY left NY right

 

 

 

NYTimes

Muscles de Kegel
Trompes de Fallope
Follicule de De Graaf
Point de Gräfenberg
(fait encore l’objet de débats)

VAGIN

Levres
Glandes de Skene
Glandes de Bartodin

Trompes de Fallope

Nom officiel : Trompes utérines

Gabriele Falloppio (1523-1562), prêtre catholique et anatomiste, a découvert que des structures fines en forme de trompette reliaient l’utérus aux ovaires. À l’époque, les scientifiques ne savaient pas si les femmes produisaient des ovules ou du « sperme féminin ».

Follicule de De Graaf

Nom officiel : Follicule ovarien

Reinier De Graaf (1641-1673), un médecin néerlandais, a été le premier à observer les œufs de mammifères — enfin presque. Ce qu’il a vu en réalité, ce sont les protubérances noueuses sur les ovaires maintenant connues sous le nom de follicules et qui contiennent l’ovule, des fluides et d’autres cellules.

Glandes de Bartholin

Nom officiel : Grandes glandes vestibulaires

Caspar Bartholin le Jeune (1655-1738), un anatomiste danois, a été le premier à décrire deux glandes situées de chaque côté de l’ouverture vaginale qui sont reliées à deux sacs de la taille d’un pois qui produisent un fluide lubrifiant.

Cul-de-sac de Douglas

Nom officiel : Cul-de-sac recto-utérin

James Douglas (1655-1738), obstétricien écossais et médecin de la reine Caroline, a l’étrange honneur de voir son nom attribué à un pli de chair s’étendant de l’arrière de l’utérus au rectum.

Glandes de Skene

Nom officiel : Glande périurétrales

« Je ne connais pas leur physiologie », a déclaré Alexander J. C. Skene (1837-1900), un gynécologue écossais d’origine américaine, à propos de deux glandes flanquant l’urètre féminin dont il a fait la description. Celles-ci sécrètent un liquide laiteux qui lubrifie l’urètre et peut contribuer à prévenir les infections urinaires.

 

Point G ou point de Gräfenberg

Nom officiel : clitoris interne (possiblement)

En 1950, Ernst Gräfenberg (1881-1957), un gynécologue allemand, mentionnait l’existence d’une zone particulièrement sensible située à peu près à mi-hauteur du vagin (sur la face ventrale) et la considérait comme « l’une des principales zones érogènes, peut-être plus importante que le clitoris ». De nombreux scientifiques pensent qu’il décrivait simplement la racine du clitoris, là où les tissus érectiles se rejoignent autour de l’urètre.

Muscles de Kegel

Nom officiel : Muscles du plancher pelvien

La « trampoline » de muscles en forme de bol qui tapisse le bassin osseux et soutient la vessie, le rectum et l’utérus doit son nom à Arnold Kegel (1894-1972), un gynécologue américain qui recommandait de faire travailler ces muscles après l’accouchement, essentiels pour la miction, l’orgasme et la rétention des gaz.

Lectures supplémentaires:

Taking the ‘Shame Part’ Out of Female Anatomy

 

 

Jean Leclercq (1937 – 2021) – avis de décès

JLC.jpg

C’est avec beaucoup de tristesse que j’informe nos lecteurs du décès de Jean Leclercq. Ce blog a fréquemment bénéficié du concours de Jean, et ce pendant de longues années. Il a mis son érudition et ses compétences linguistiques considérables à notre disposition, et a grandement contribué à la qualité des articles publiés sur le blog.

(Voir Jean Leclercq : linguiste du mois de décembre 2017).

Sur un plan plus personnel, Jean a été pour moi un ami loyal et chaleureux.

Jean a été enterré dans sa ville de Divonne-les-Bains. Il manquera beaucoup à sa famille et à ses amis.

Jonathan Goldberg


It is with great sadness that we wish to notify our readers that Jean Leclercq has passed away. Jean was a frequent contributor to this blog for many years. He put his considerable erudition and language skills at our disposal and was a pillar of strength in maintaining the standard of the blog.

On a personal note, i counted Jean as a warm and loyal friend.

Jean was buried in his hometown of Divonne-les-Bains. He will be sorely missed by family and friends.

Jonathan Goldberg

Les condoléances suivantes ont été recues par le blog :

Toutes mes condoléances.

I'm so sorry for your loss, my deepest condolences.

Do you know, I grew up in the mountains, near Geneva and very near Divonne-les Bains. We used to go there to swim!

Je suis vraiment désolée,

Hélène Cardona, Los Angeles, Californie
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Toute ma sympathie à sa famille et ses amis. J'ai aussi eu l'occasion de le rencontrer personnellement et d'apprécier sa nature généreuse.

Elsa Wack, Vessy, Suisse
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Toutes mes condoléances à la famille de Jean Leclercq

Françoise LE MEUR, Paris
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Très triste de lire cela. Jean et moi avions écrit un article sur la Malinche pour votre blog, et je me souviens de sa gentillesse et de son humour.

Mes condoléances à sa famille.

Catherine Pizani, Mexico

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C'est Jean qui m'avait interviewé pour le blog, il y a 8 ans je crois. Nous avons pu nous rencontrer en personne à Genève, et j'ai eu de nombreux échanges et riches linguistiques avec lui au cours des années qui suivirent. Cette nouvelle m'attriste beaucoup et il va beaucoup me manquer. Toutes mes condoléances à Lucette.

Magdalena Chrusciel, Nairobi, Kenya

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J’ai fait la connaissance de Jean Leclercq en 2004. De 2005 à 2008, nous avons déjeuné ensemble à Genève, généralement à la cantine de la Croix-Rouge, deux fois au cours de chaque automne, car j’avais alors un contrat de traducteur temporaire à l’Office des Nations Unies à Genève. Il était alors ancien traducteur du siège de l’OMS, tandis que je travaillais à temps partiel pour cette organisation, au Bureau de l’Europe, à Copenhague. Nous avions ainsi beaucoup de points communs et étions heureux d’en parler. Jean m’a offert un grand nombre de livres sur la langue anglaise dont il souhaitait se défaire. Nous avons continué nos relations par courrier électronique pour échanger des informations et conseils sur des problèmes de traduction, jusqu’à ce que, malheureusement, ses problèmes de vue l’empêchent de poursuivre. Je suis triste d’avoir perdu un ami.

René Meertens

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J’ai fait la connaissance virtuelle de Jean Leclercq par l’entremise de ce blogue. Après la publication de mon premier texte, il m’a écrit un gentil mot pour me féliciter et me faire quelques suggestions. J’étais, je l’avoue, bien impressionnée qu’un ancien traducteur de l’OMS prenne la peine de m’envoyer quelques lignes. Parce qu’il était de la génération de mes parents et un « ancien traducteur de l’OMS », je ne pouvais l’appeler « Jean ». Chez moi, il était « monsieur Jean » : « Monsieur Jean vient de m’écrire! » Lorsque je l’ai finalement rencontré en personne en septembre 2019 alors qu’il était de passage à Montréal, il m’a tout de suite mise à l’aise et il était hors de question que je lui donne du monsieur! J’ai eu la chance d’échanger avec un homme gentil, chaleureux, plein d’humour. Il était accompagné de son épouse Lucette puisqu’ils étaient de passage au Québec pour « visiter la parenté », Lucette étant Québécoise. On voyait bien que c’était un de ces vieux couples unis, qu’on n’imagine plus l’un sans l’autre. Toutes mes condoléances le plus sincères à toute la famille et à tous les amis de Jean.

Isabelle Pouliot, Montréal 

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Le décès de Jean Leclercq est une très triste nouvelle à un moment déjà dur dans un monde qu'il avait éclairé avec son talent de traducteur de tant de textes variés. Hélas, je ne l'ai pas connu personnellement, mais j'ai bien suivi sa collaboration avec Jonathan Goldberg et je lui serai toujours reconnaissante d'avoir traduit l'interview par celui-ci pour son Blog. Qu'il repose en paix.

Mes condoléances les plus sincères à sa famille.

Marjolijn de Jager, Stamford Connecticut

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I never met Jean but I know he was an important contributor to the blog.  He translated several of my articles into French.  I appreciated his excellent translation skills.  

RIP Jean. 
 
Cindy Hazelton, Cleveland, Ohio
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Je suis très triste d'apprendre la nouvelle. J'échangeais régulièrement avec Jean, qui m'avait contactée la première fois lorsqu'il a appris mon goût pour les dictionnaires. Il s'est démené pour m'en faire parvenir plusieurs, dont un en personne, lors de notre rencontre en 2018 à Torremolinos, près de Málaga, où je vis. C'était une joie de rencontrer Jean et son épouse, Lucette, un couple d'une grande gentillesse.

 
Mes condoléances à Lucette et à toute la famille.
Valérie François – Torremolinos, Espagne 

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J'apprends aujourd'hui seulement la disparition de Jean Leclercq, excellent traducteur, parfait gentleman et correspondant délicat qui me tenait régulièrement au courant de l'actualité autour des hommages rendus aux combattants australiens tombés lors de la 1e Guerre mondiale en m'envoyant des coupures de presse concernant les cimetières qui leur sont dédiés dans le Nord de la France et toutes les manifestations afférentes. Quel homme gentil et généreux, d'un grand talent et d'une grande humilité, comme ces deux qualités vont souvent de pair. Toutes mes condoléances à son épouse et à sa famille. Je regrette de n'avoir pu le rencontrer lors de son dernier séjour en cure à Dax… Je lui avais acheté ses deux volumes du grand Robert & Collins anglais-français… Jean, reposez en paix, je chéris votre souvenir.
Nadine Gassie, Bordeaux 
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C'est avec une très grande tristesse que j'ai appris le décès de Jean. Nous avions communiqué plus d'une fois par mail et il avait eu la grande gentillesse de m'adresser deux livres très intéressants. Les échanges avec lui étaient toujours très enrichissants . Je regrette vivement de ne pas avoir eu l'occasion de le rencontrer en personne et de lui faire part de l'amitié que j'éprouvais pour lui. Je garderai de lui le souvenir d'un homme d'une grande gentillesse et profonde humanité.

J'adresse mes très sincères condoléances à sa famille.

Rest in peace, dear Jean!

Jean-Paul Deshayes, Trivy, Bourgogne-Franche-Comté

 
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Le mot anglais de l’année 2021, selon le dictionnaire d’Oxford : vax

L'analyse qui suit a été rédigée par notre contributeur fidèle, René Meertens, linguiste du mois de janvier 2019 et auteur du Guide anglais-français de la traduction, dont une nouvelle édition (2021) vient de paraître. 

VAX Word of the Year Rene Meertens Guide

Vers la fin de chaque année, les éditeurs de plusieurs dictionnaires anglo-saxons désignent le « mot de l’année ». [1] C’est l’épidémie de covid-19 qui a fait du mot vax le mot de l’année 2021 pour Oxford Languages, éditeur de l’Oxford English Dictionary. « Le mot vax  s’est injecté plus qu’aucun autre dans les veines de la langue anglaise en 2021 », indique cet éditeur dans un communiqué de presse.

Il ne s’agit pas d’un mot nouveau, puisque son apparition date des années 1980 selon le New York Times. Son utilisation dans la presse a cependant augmenté de façon exponentielle pendant l’année écoulée en raison de l’épidémie de covid-19.

VAX Edward_JennerRemontons un peu dans le temps. Le père de la vaccination est Edward Jenner (1749-1823). C’est le 14 mai 1796 qu’il a expérimenté le vaccin contre la variole.

Dès leur invention, les vaccins se sont heurtés à une vive opposition dans certains milieux, comme en témoigne une lettre de 1812 d’Edward Jenner :

« The Anti-Vacks are assailing me … with all the force they can muster in the newspapers » (Les anti-vaccins m’attaquent dans les journaux avec toute l’énergie dont ils sont capables.)

Le mot vaccine (vaccin) est entré dans la langue anglaise en 1799, et ses dérivés (to) vaccinate (vacciner)  et vaccination (vaccination) sont apparus en 1800. Ont suivi peu de temps après vaccinator (vaccinateur), vaccinist (partisan de la vaccination), anti-vaccinist (adversaire de la vaccination),  anti-vax (anti-vaccin),  anti-vaccination (mouvement contre la vaccination) et unvaccinated » (non vacciné). Les mots  vaccinationist (partisan de la vaccination) et anti-vaccionist (adversaire de la vaccination) datent quant à eux du milieu du XIXe siècle.

L’abréviation vax est une forme familière du mot  vaccine  ou  vaccination, mais peut aussi être un verbe :  to vax signifie « vacciner ».

VAX - double vaxxedDes dérivés de cette abréviation (tous familiers) se sont aussi imposés à l’attention des lexicographes. Ce sont des participes passés ou des adjectifs : vaxxed  (vacciné), unvaxxed  (non vacciné) et double- VAX - Relaxvaxxed  (ayant reçu deux doses du vaccin). Ils sont surtout utilisés aux Etats-Unis et en Australie, mais s’observent de plus en plus dans les médias britanniques.

Ces mots se caractérisent par le doublement atypique de la lettre  « x », que l’on ne retrouve pas dans le pluriel de mots tels que box ou tax.

D’autres néologismes ont été créés : vaxxie  (selfie d’une personne se faisant vacciner),  vaxinista » (personne qui montre qu’elle est vaccinée en sortant beaucoup et en voyageant).

VAX inoculatiLes néologismes vaccinaux ne sont limités que par l’imagination de leurs auteurs. Oxford mentionne aussi les inoculati (inoculés), sur le modèle de literati, terme latin qui désigne en anglais les personnes cultivées qui s’intéressent à la littérature. Citons encore  halfcinated  (ayant reçu une des deux doses requises pour une vaccination complète) et fullcinated (entièrement vacciné).

Un vaccine resister est un réfractaire au vaccin. VAX no-vax

VAX vax-a-thonUne campagne de vaccination de masse à Philadelphie a été baptisée vax-a-thon. Ce néologisme s’est répandu au Canada et en Nouvelle-Zélande.

L’expression Fauci ouchie  (notez la rime interne) signifie vaccination.  Anthony Fauchi est un VAX Fauci Ouchie immunologue américain très médiatisé, tandis que ouchie  est un dérivé de l’interjection ouch (aïe).


La crise sanitaire met en évidence d’autres mots : variant (variant), wave  (vague), lockdown  (confinement), working from home et home-working  (télétravail).

Les pays francophones se sont montrés créatifs dans le domaine des mots de la vaccination et de la lutte contre le coronavirus. Le plus beau mot est sans doute « jauge », qui désigne le nombre de personnes qui peuvent se rassembler dans un lieu donné (restaurant, bar, centre commercial, salon de coiffure, funérarium, salle de mariage, musée, centre de fitness, salle de spectacle, etc.). Le néologisme le plus répandu est « vaccinodrome » (en anglais vaccination center), construit sur le modèle d’hippodrome (grec « dromos », champ de courses). Il désigne un vaste centre de vaccination. L’adjectif « primo-vacciné » désigne pour sa part une personne qui a reçu la première dose d’un vaccin. Si elle a reçu les deux doses requises, elle a un « schéma vaccinal complet ». La couverture vaccinale (immunization coverage) est la proportion de personnes vaccinées. On parlera aussi d’efficacité vaccinale et de défiance vaccinale.

VAX  MobileVaccinesSi vous n’allez pas vers le vaccin en vous rendant dans un vaccinodrome, le vaccin viendra à vous, dans un « vaccibus » (mobile vaccination unit en anglais).

Une vaccination complète permet normalement d’obtenir un « pass sanitaire », sésame exigé pour la participation à certaines activités ou l’accès à certains lieux.

Il est aussi question de « panachage vaccinal » (fait d’injecter des vaccins de laboratoires différents à une même personne), de « parcours vaccinal », de « schéma vaccinal complet » et d’« obligation vaccinale » (vaccine mandate), très impopulaire dans les Antilles, notamment.

I VX herd immunitydéalement, la vaccination permettrait d’atteindre l’immunité de groupe (herd immunity), qui entraîne une faible circulation du virus et, idéalement, sa disparition progressive. Elle peut être difficile à obtenir si, à la suite d’une mutation, le virus se transmet plus facilement, ce qui est le cas du fameux variant Delta. Le tout dernier variant est Omicron, découvert en Afrique australe. Initialement appelé « B.1.1.529 », Omicron a surgi dans la province de Gauten (Afrique du Sud). On craint qu’il ne contourne la protection vaccinale. On obtiendrait alors des breakthrough infections, des infections qui laissent les vaccins plus ou moins impuissants.

VAX - booster shotsLa majorité des vaccins doivent être injectés deux fois. Au fil du temps, leur efficacité diminue, ce qui nécessite l’injection d’une troisième (ou deuxième) dose, dite « dose de rappel » ( booster shot ).

Il n’est pas nécessaire d’injecter une dose de rappel en utilisant le vaccin initial. On peut recourir à une mix-and-match strategy (stratégie de panachage), par exemple en injectant un vaccin Pfizer à une personne qui a reçu initialement le vaccin Janssen.

Ainsi, les personnes ayant reçu un vaccin Janssen auxquelles on injecte une dose de rappel du même vaccin présentent-elles un taux d’anticorps quadruplé. En revanche, après l’injection initiale du vaccin Jansen, un rappel effectué au moyen du vaccin Pfizer multiplie le taux d’anticorps par 35 et un rappel réalisé à l’aide du vaccin Moderna multiplie ce taux par 76.

VAX - get vaxxedS’il ne fait pas l’unanimité, le slogan Get vaxxed ! est populaire. Même les chefs de gangs néozélandais sont d’accord, comme nous l’apprend un article du Guardian.

'Get vaxxed': New Zealand gang leaders unite to urge community to get vaccinated – video | World news | The Guardian

[1] Le choix d'autres dictionnaires :

Dictionary.com : Allyship;
Cambridge University : perseverance
Collins Dictionary: NFTs (non-fungible tokens)
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Par le meme auteur :

Vers un vaccin contre la Covid-19

 

Lectures supplémentaires :

Vax — Oxford Dictionary's Word of the Year
Washington Post

Les mots anglais qui ont fait la une en 2020 – quarantine, lockdown, pandemic

Parler en anglais pourrait propager plus de coronavirus que ne le font certaines autres langues

 

 

Marjolijn de Jager – traductrice littéraire du mois de novembre 2021

L'interview suivante a ete menée en anglais par Skype entre Los Angeles et la ville Stamford, dans l'État de Connecticut.


Marjolijn photo
Computer
M. de  J. – l'interviewee        J. G. – intervieweur
Marjolin trees Earth
Connecticut en automne        Californie en automne   


Avec l’aide précieuse de Renë MEERTENS. (original text in English)

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LMJ : Vous êtes née en Indonésie, aux Indes orientales néerlandaises [1], à l'époque. Pour quelles raisons vos parents s'y étaient-ils installés ?

Marjolijn map

Marjolijn : Nous parlons de plusieurs générations, au moins cinq du côté de mon père dont les ancêtres étaient arrivés au milieu du XIXe siècle. Du côté de ma mère, ils étaient là depuis au moins trois générations.

LMJ: Donc, votre langue maternelle a été le néerlandais ? Avez-vous été scolarisée en néerlandais ?

Marjolijn : Je suis née à Bornéo où mon père travaillait dans les champs pétrolifères de la Royal Dutch. En mars 1942, lorsque les Japonais ont envahi les Indes néerlandaises, nous vivions à Java (le livre de Helen Colijn, Song of Survival : Women Marjolijn SurvivalInterned, qui narre l'histoire de la missionnaire britannique Margaret Dryburg, se passe dans un de ces camps à Sumatra). Les Japonais ont incarcéré tous les non-Indonésiens dans des camps de femmes et d'enfants (garçons jusqu'à 10 ans) et dans des camps d'hommes. Les femmes devaient travailler dans les bananeraies, garder les porcs ou creuser des puits, tandis que les enfants cultivaient les potagers dont la production aboutissait sur la table du commandant du camp. L'éducation était strictement interdite.

Risquant gros, ma mère décida qu'elle n'aurait pas une enfant illettrée et entreprit de me faire la classe ainsi qu'à quatre ou cinq autres enfants, en se servant d'un bâton pour tracer des signes dans le sable puisqu'il n'y avait ni papier, ni crayons, ni livres. C'était une enseignante improvisée, nous faisant progresser par étapes, et elle réussit très bien. À tel point qu'à une exception près, nous pûmes tous entrer miraculeusement en 4ème année, une fois la guerre terminée. En arrivant à Melbourne, à l'âge de neuf ans, je fus très chaleureusement accueillie à la St. Michael Anglican School. Finalement, un an après, j'ai redoublé ma 4ème année à Amsterdam, parce que les matières enseignées à Melbourne et à Amsterdam étaient trop différentes. C'est ainsi que je n'avais jamais appris l'histoire des Pays-Bas.

LMJ : Ayant survécu à la Deuxième Guerre mondiale, avez-vous ressenti une affinité particulière avec Anne Franck ?

Marjolijn : Oui, dans une certaine mesure, mais pour une bonne part aussi parce que Marjolijn AnneFrank je n'avais pas d'amis à Amsterdam et que nous étions à peu près du même âge, c'est-à-dire mon âge lorsque j'ai lu son livre, et son âge lorsqu'elle l'a écrit. En temps réel, née en 1929, Anne Franck avait sept ans de plus que moi. Elle me semblait être une amie lointaine. Son journal ressemblait au mien en ce sens qu'il y était question de l'école et des camarades de classe. Lorsque j'ai relu mon journal quelques années plus tard, je l'ai jugé égocentrique et je l'ai détruit, ce que j'ai fait de tous les journaux intimes que j'ai pu tenir pendant un certain temps, avant de cesser définitivement dans la trentaine.

LMJ : Vous avez fait toutes vos études supérieures aux États-Unis. Quelles ont été les matières dans lesquelles vous vous êtes spécialisée ? Quel a été votre sujet de thèse de doctorat ?

Marjolijn : B.A. de Hunter College (New York), avec français, matière principale, et Marjolijn NCgrec classique, matière secondaire. M.A. de l'Université de Caroline du Nord Chapel Hill, avec français, matière principale, et espagnol, matière secondaire. Doctorat de la même université avec littérature française, matière principale; littérature espagnole, 1ère matière secondaire et littérature comparée, 2ème matière secondaire (obligatoire). Ma thèse de doctorat a été une étude stylistique de l'un des sept chants (Les Feux) du long chef-d'œuvre épique d'Agrippa d'Aubigné [2], Les Tragiques (9.000 vers) qui traite des huguenots [3] et des souffrances que leur infligea l'église catholique.

LMJ : Vous avez enseigné aux cours d'été de l'Université de New York pendant dix ans. Parlez-nous-en.

Marjolijn : J'ai commencé par enseigner la traduction littéraire (du français vers l'anglais) dans le cadre du programme SCPS de l'Université de New York qui était un cours à option alors proposé pendant seulement dix semaines, en été. Si je ne m'abuse, à l'heure actuelle, tous les cours sont enseignés en ligne et je dois vous avouer que je suis heureuse d'avoir pu faire cours avec des élèves en face de moi. Ceux-ci avaient des cours obligatoires dans des domaines particuliers (traduction juridique, médicale, commerciale) et c'était l'un des rares cours à option qu'ils pouvaient suivre.

LMJ : La liste de distinctions et des prix que vous avez reçus est longue. Quelle est celle (ou celui) dont vous êtes la plus fière ?

Marjolijn : L'ALA  (African Literature Association) est toujours l'organisation professionnelle la plus importante à laquelle j'appartiens. Dès le début, elle m'a révélé des domaines de la littérature et des cultures dont je ne savais (et ne sais toujours) pas grand chose. Comme j'en fait partie depuis 28 ans, elle est également devenue pour moi un cercle d'amis qui me sont chers. Lorsque l'ALA m'a décerné son Distinguished Membership Award, notamment pour mes traductions de littérature africaine francophone, ce fut pour moi une consécration, venant d'une organisation extraordinaire et immensément respectée.

LMJ : Vous avez été invitée comme traductrice-résidente à la Villa Gillet, à Lyon. [4] Dites-nous-en quelques mots.

Marjolijn : Je m'étais aperçue que je pouvais y prétendre si je collaborais à un projet français ou francophone de nature à les intéresser, ce qui était le cas avec ma traduction de Riwan ou le Chemin de sable (1999) de Ken Bugul. En septembre 2007, j'ai passé là-bas un mois intensément satisfaisant, traduisant la moitié environ du texte, tout en faisant connaissance avec bon nombre des merveilleuses richesses culturelles de la ville. Malheureusement, il ne s'est trouvé aucun éditeur qui veuille publier ce livre et j'ai dû abandonner le projet quand d'autres travaux (rémunérateurs) se sont présentés.

LMJ : Vous êtes allée en Afrique pour la première fois en 1986. Par la suite, vous vous êtes rendue à plusieurs reprises en Afrique de l'Ouest dans les années 1990. Pour quelles raisons ?

Marjolijn_West_AFricaMarjolijn : La première fois, c'était pour rencontrer mon fils, volontaire du Corps de la Paix au Togo. Par la suite, je me suis rendue au Togo, au Sénégal, en Côte d'Ivoire, au Mali, au Burkina Faso et au Ghana. À deux reprises, j'ai bénéficié d'une bourse du Fonds national pour les humanités et, en deux autres, pour des conférences de l'ALA. J'ai mené des recherches dans ces pays, avec l'aide de mon mari qui était photographe professionnel et qui prenait en vidéo des sujets qui m'intéressaient. Il a tourné un documentaire de 75 minutes que j'ai présenté à une conférence de l'ALA.

LMJ : Expliquez-nous le rapport entre le passé colonial de votre famille et votre intérêt pour l'Afrique.

Marjolijn : J'ai milité toute ma vie, de même que j'ai détesté le colonialisme toute ma vie. Ayant la possibilité, par mon activité professionnelle, de faire connaître certains écrivains africains à des lecteurs anglophones, la traduction a été et demeure pour moi un geste politique, en plus de tout l'amour que j'apporte à ces textes, bien sûr.

LMJ : Pouvez-vous citer deux auteurs africains dont vous admirez les œuvres et que vous avez traduits et peut-être connus personnellement.

Marjolijn : Werewere Liking, originaire du Cameroun, a vécu en Côte d'Ivoire Marjoloijn Werewere pendant la plus grande partie de sa vie adulte. En 1985, elle a fondé le village de KI-YI M'Bock (ce qui signifie "le savoir suprême" en bassa, sa langue maternelle) aux environs d'Abidjan. (Sur la Toile, plusieurs mots-clés mènent au village de KI-YI.) Il s'agit de protéger et d'entretenir la culture panafricaine traditionnelle sous toutes ses formes, allant du théâtre, à la danse, à la musique (tant vocale qu'instrumentale), les arts plastiques, le costume jusqu'aux spectacles et aux classes pour adolescents. Liking est un authentique personnage de la Renaissance en ce sens qu'elle est elle-même tout aussi douée dans presque toutes ces disciplines artistiques. En outre, c'est un bon peintre, un bon auteur dramatique et une romancière exceptionnelle. J'ai traduit trois de ses romans : The Amputated Memory (The Feminist Press, 2007), It Shall Be of Jasper and Coral (Journal of a Misovire), et Marjolijn LoveLove-Across-a-Hundred-Lives (University of Virginia Press, CARAF, 2000). Je les aime et les admire tous, mais Love-Across-a-Hundred-Lives est mon préféré pour mille et une raisons, et notamment pour l'extraordinaire personnage de la grand-mère qui intervient à tout moment dans le récit, l'imprégnant (littéralement) de sa sagesse du fonds des âges.


Dans une large mesure grâce à l'ALA et aux départements universitaires d'études africaines et de littérature africaine, entre autres, la littérature africaine et des auteurs africains ont finalement gagné une part du prestige, de la reconnaissance et de l'attention qui leur revient en Occident. Le moment est venu de nous éloigner de l'eurocentrisme, et ces œuvres figurent parmi les meilleurs guides qui puissent nous aider à le faire.

JG: De tous les livres que vous avez traduits, pouvez-vous en mentionner un avec lequel vous éprouvez une affinité particulière ?

Marjolijn: L’une de mes traductions favorites est The Bridgetower Sonata, d’Emmanuel Dongala. (Schaffner Press, Inc.), publié cette année. Voir aussi: [5]

MJ - Bridgewater.jpg   MJ - M de J & Emmanuel

Emmanuel Dongala et moi avons participé à une soirée au Consulat de France à New York, le 13 octobre 2021.

JG: Parlez-nous de vos activités ces dernières années.

En ce qui concerne mes activités de traductrice ces dernières années, j’ai eu la grande chance de pouvoir continuer à me consacrer à la littérature africaine de langue française. La traduction d’un nombre croissant de livres splendides, de fiction ou d’une autre nature, m’a été confiée. Dans le domaine de la fiction, je peux mentionner cinq romans importants :

Congo Inc. Bismarck’s Testament de In Koli Jean Bofane. Publié par Indiana University Press dans la collection « Global African Voices » le livre a figuré dans la liste finale du Prix du meilleur livre traduit (fiction) en 2019. 

MJ - Congo  Inc. MJ - In-koli-jean-bofane

The Bone Seekers de Tahar Djaout. Publié par Dialogos / Lavender Ink en 2018.

MJ - The Bone Seekers MJ - Tahar Djaout

Journaliste, poète et romancier algérien, Tahar Djaout a été victime d’une agression le 26 mai 1993 alors qu’il quittait son domicile de Baïnem (Algérie). Il est resté dans le coma pendant une semaine et est mort le 2 juin. Il a été assassiné par le Groupe islamique armé parce qu’il était opposé à tout fanatisme. L’un de ses agresseurs a déclaré que Tahar Djaout avait été tué parce qu’il possédait « une plume redoutable qui pouvait avoir des effets sur des milieux islamiques ».

« Si vous parlez, vous mourez, et si vous vous taisez, vous mourez. Alors, parlez et mourez. » (Tahar Djaout)

Timothy SchaffnerJ’éprouve une gratitude particulière envers Timothy Schaffner, de Schaffner Press, qui m’a donné la possibilité de collaborer avec lui et sa formidable équipe pour la traduction de trois livres. Je mets la dernière main à un quatrième, et un cinquième est prévu en 2022. Il s’agit d’un partenariat extraordinaire et profondément gratifiant. Je suis vraiment honorée de pouvoir ajouter mes traductions à sa remarquable liste de publications ! (http://www.schaffnerpress.com/)  

Voici les trois traductions que Schaffner Press a publiées jusqu’à présent :

For a Long Time, Afraid of the Night de Yasmine Ghata (2019). Aussi disponible en livre audio.

MJ - For a Long Time Afraid of the Night MJ - Yasmine Ghata

En pleine nuit, au début d’avril 1994, Arsène, garçon rwandais âgé de huit ans, fuit son village alors que des cris et des coups de feu se rapprochent. N’emportant avec lui qu’une vieille valise appartenant à son père, dans laquelle quelques objets essentiels ont été placés à la hâte par sa grand-mère – qui sera massacrée cette nuit-là ainsi que le reste de sa famille et le village tout entier – il court dans la brousse, seul et terrorisé par des horreurs indicibles.

J’ai lu des extraits de For a Long Time, Afraid of the Night lors d’une réunion du PEN Translation Committee.

The Mediterranean Wall de Louis-Philippe Dalembert (juillet 2021). 

MJ - LOuis-Philippw Dalembert

The Mediterranean Wall a reçu le French Voices Annual Grand Prize. Ce prix est décerné par la division des services culturels de l’ambassade de France aux Etats-Unis pour « la qualité de l’œuvre originale et de sa traduction » et illustre « les nombreuses facettes d’une vie littéraire particulièrement dynamique dans le domaine francophone ». Les lauréats de ce prix annuel dans chacune des deux catégories (fiction et autres genres) reçoivent une somme de 10 000 dollars, partagée entre l’éditeur (60 %) et le traducteur (40 %).

Les deux livres susmentionnés ont figuré dans la liste finale de l’Albertine Prize, prix décerné par les lecteurs à des livres traduits de français en anglais :

  MJ _ Albertine Short List  

Le troisième livre est The Bridgetower Sonata: Sonata Mulattica, déjà mentionné plus haut.

J’ai aussi traduit des ouvrages autres que des romans du néerlandais : Black Shame: African Soldiers in Europe, 1914-1922de  Dick van Galen Last, Camp Life Is Paradise for Freddy de Fred Lanzing, Personal Reflections of a Psychoanalyst de Hendrika Freud, et Invisible Years de Daphne Geismar.

 

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Notes: (Jean Leclercq)

[1] Grâce à ses hardis navigateurs – on tend parfois à l'oublier – le petit royaume des Pays-Bas put se tailler (et conserver jusqu'au milieu du XXe siècle) un vaste Marjoijn VOCempire colonial en Asie et dans les Amériques. À l'est, cette entreprise fut l'œuvre d'une compagnie de commerce, la Vereenigde Oost-Indische Compagnie (la VOC), créée par les Provinces-Unies en 1602. La VOC détenait également le monopole du commerce du Japon avec l'Occident. Dissoute en 1799, elle fut pendant deux siècles l'instrument du capitalisme et de l'impérialisme bataves.  Par la suite, la colonie des Indes orientales continua à être gérée comme une entité distincte. C'est ainsi que sa défense était assurée par une armée privée, Marjolin Arthur_Rimbaud constituée de mercenaires et indépendante des forces métropolitaines. Le poète Arthur Rimbaud s'y engagea et, après une formation élémentaire au Helder (en Zélande), fut envoyé à Java. La vie militaire lui convenait décidément mal ; il déserta vite et revint en Europe en travaillant sur un cargo. Cette éphémère expérience extrême-orientale fut certainement une révélation pour le jeune Ardennais. 

[2] Aubigné (Agrippa d'), 1551-1630. "Poète français, né près de Pons, en Saintonge, camarade d'enfance d'Henri IV, protestant qui resta toute sa vie intransigeant sur la religion. D'une étonnante précocité, il pouvait lire, avant huit ans, le latin, le grec et l'hébreu." (Dictionnaire des littératures, publié sous la direction de Philippe Van Tieghem. Paris, Presses universitaires de France, 1968, pp. 258-259).

Marjolijn Aggripa   

Agrippa d'Aubigné vécut et mourut dans la Maison de la Rive, rue de l'hôtel de ville, à Genève.

Il était le grand-père de Françoise d'Aubigné, marquise de Maintenon, seconde épouse du roi Louis XIV

[3] Déformation de l'allemand Eidgenossen (nom des Genevois partisans de la confédération contre le duc de Savoie) que les catholiques français finirent par utiliser (péjorativement à l'origine) pour désigner les protestants calvinistes, en France. Les guerres de religion ont opposé les papistes aux huguenots. Synonyme : parpaillot(ote).

[4]

Marjoiljn Villa GilletLa Villa Gillet, située dans le parc de la Cerisaie, 25, rue Chazière à 69004 Lyon (France), se veut un laboratoire d'idées. Des artistes et des penseurs s'y retrouvent périodiquement afin de réfléchir ensemble aux problèmes du monde contemporain. Le bâtiment fut construit en 1912 par l'architecte Joseph Folléa pour de riches industriels lyonnais, la famille Gillet. En mai de chaque année, s'y tiennent les Assises internationales du Roman. Notons que, depuis 2011, la Villa Gillet organise à New York, le festival "Walls & Bridges – Transatlantic Insights" qui entend instaurer un dialogue entre penseurs et artistes français et américains.

 

[5] Voir une interview de l’auteur, Emmanuel Dongala ici

Extrait d’un article du 23 juillet 2021 de Harriet Cunningham  sur le site LIMELIGHT :

« Vous connaissez la légende. The Bridgetower Sonata, ou « Sonata Mulattica », comme cela apparaît sur la partition originale du compositeur, est plus connu sous l’appellation de Sonate pour piano et violon n° 9 en la majeur de Beethoven, ou Sonate à Kreutzer. On raconte que Beethoven et son ami de fraîche date George Polgreen Bridgetower, un jeune violoniste de sang-mêlé très doué, jouèrent ensemble l’œuvre pour la première fois en suivant une partition dont l’encre n’avait pas encore séché. Cependant, quelques semaines plus tard, Beethoven changea le dédicataire initial en faveur de Rodolphe Kreutzer, virtuose plus influent (et plus blanc). »

 

Lecture supplementaire :

Literary Translation by Marjolijn de Jager, Ph.D. 

Paradise Road (1997 film)

Marjolijn - Paradise Road

Apprendre le français à l’équateur

– dans les Centres de ressources pour le français (CRFK) au Kenya


Magdalena 1Nous sommes heureux de retrouver notre contributrice fidèle, Magdalena Chrusciel, notre traductrice du mois de mars 2013. Voici son reportage
à partir de Nairobi (Kenya), où Magdalena et son epoux habitent depuis quelques années. 

Les pays africains restent partagés quant à leur héritage linguistique colonial, l’Afrique de l’est largement anglophone, celle de l'ouest francophone. Cependant, cette division n’est pas inflexible, comme nous l’avons vu au Rwanda qui a introduit l’anglais comme langue officielle de l’éducation et l'administration. Au cours de mes années au Kenya, j’ai pu constater le grand intérêt des Kenyans pour le français – son apprentissage fait certainement partie du bagage apprécié des universitaires, en plus de un « je ne sais quoi » de la culture française, leur offrant des emplois en lien avec l’Afrique francophone. De plus, la France est très présente au plan économique au Kenya, avec beaucoup d’expatriés actifs ici. 

« Quant à moi », raconte Magdalena, « j’ai découvert le village de Mitahato par un reportage sur la chaîne TV5Monde, faisant partie de l’offre de base de la télévision au Kenya, et par la suite j’en ai entendu parler par des expatriés. De quoi me mettre en route, pour voir et apporter des bouquins. »

 


KiambuPar une chaude et ensoleillée journée – presque estivale – de fin d’octobre, à 30 km de Nairobi et une petite heure de route, je me suis rendue à Mitahato, premier et seul village francophone au Kenya, situé dans le comté de Kiambu. Mitahato la verte, riche de ses arbres immenses, se trouve en pleine zone de plantations de bananes, maïs et caféiers notamment. On est loin de la pollution et du trafic ahurissant de Nairobi, et il y fait plus chaud.

  Mag 0  

Comté de Kiambu, plantations de café.

 

J’ai été chaleureusement accueillie par Solène Fournier, qui y effectue son service civil d’une durée d’une année. Assistante sociale diplômée, Solène a saisi cette chance d’expérience africaine, dans des conditions parfois fort différentes de sa Savoie natale. Car s’il est vrai que la nature et le temps sont merveilleux, il faut savoir s’arranger avec les nombreuses coupures d’électricité et une vie de simplicité dans un village de peu de ressources – bref, retrouver une lenteur et patience peu occidentales.

Mitahato compte 3200 habitants, dont 370 sont apprenants du français ! Alors que le village compte 4 écoles, dont une privée, les principaux lecteurs de la bibliothèque proviennent de Mitahato Primary et Secondary School. Ainsi, à Gathirimu High school, 10% d’écoliers apprennent le français, tandis que la moitié des étudiants de l’école privée locale étudient le français. Le français n’est pas ici réservé aux mieux nantis.

  Mag 1

 

Les derniers bouquins remis à Solène.

 

Le Centre de ressources est né à l’initiative de Chris Mburu, Kenyan, qui a souhaité offrir aux habitants de son village d’origine la possibilité d’apprendre le français. La bibliothèque a été installée dans une maison familiale du fondateur. Créée en 2020, la bibliothèque soutenue par l’ambassade et le groupe des ambassadeurs francophones, fait partie d’un réseau de 20 centres de ressources pour le français (CRFK) au Kenya – allant d’Eldoret dans le Nord jusqu’à Mombasa sur la côte. Les CRFK ont été initiés en 2008 par l’ambassade de France et offrent leurs ressources à la fois aux étudiants et aux enseignants du français.

  Mag. 2  


Tous les jours du lundi au samedi, une dizaine et plus d’enfants accourent, à la sortie d’école, pour suivre un cours donné par un professeur kenyan. Des étudiants plus âgés viennent en visite, et la bibliothèque est régulièrement approvisionnée en livres, magazines et publications diverses. Les plus jeunes apprécient particulièrement les programmes visionnés à la télévision et sur internet. En plus des livres que j’ai offerts, bouquins et revues ont été fournis par mes collègues du Club de lecture de Nairobi-Accueil.

Je remercie mes amies lectrices J et bonnes lectures aux petits et grands visiteurs de la bibliothèque.

  Mag 3  

Le Centre dans un environnement bucolique.

 

 

 

Lecture supplémentaire

En Afrique, les langues empruntent les unes aux autres

 

 

 

Mots anglais du mois – originalism, court packing & judicial activism.


Johann MorriJohann Morri
 a étudié le droit en France et aux États-Unis. Juge administratif en France (actuellement en disponibilité), il a été enseignant vacataire a l’Université de Californie (Berkeley) et exerce actuellement des fonctions d'enseignement et de coordination pédagogique à UC Davis. Nous le remercions vivement d'avoir bien voulu redige l’article ci-après à notre intention.

Supreme-Court-Front-Door (1)Alors qu’une nouvelle année judiciaire (« term ») débute pour la Cour Suprême des Etats-Unis, la montée en puissance des juges conservateurs au sein de la Cour (avec une majorité de 6 juges sur 9) suscite les interrogations sur l’évolution possible de sa jurisprudence et l’avenir de l’institution. La Cour a récemment refusé de suspendre la loi du Texas restreignant drastiquement le droit à l’avortement, laissant cette loi en vigueur pendant qu’elle est contestée au fond. Ce faisant, elle a Roe-v-wade alimenté les spéculations sur un possible abandon de la jurisprudence Roe v. Wade (1973), qui a consacré ce droit. Par ailleurs, une commission nommée par le président Biden réfléchit à de possibles évolutions dans la composition de la cour, allant d’une expansion du nombre de juges à une réforme de la durée des nominations. Même s’il est peu probable qu’elle aboutisse à une réforme, la mise en place de cette commission répond à la suggestion de « court packing » (expansion du nombre de juges) [1]  avancée par une partie des Démocrates. Elle témoigne d’une inquiétude face à l’évolution conservatrice de la Cour. 

La grille de lecture idéologique (« conservateurs » contre « progressistes »/ « libéraux ») est le plus souvent employée, à juste titre, pour décrire l’état des forces au sein de la Cour. Mais les querelles théoriques autour de l’interprétation de la Constitution sont  un peu moins connues du grand public en dehors des Etats-Unis. C’est le cas, en particulier, de la notion « d’originalisme». L’ « originalisme » est une philosophie judiciaire et une méthode d’interprétation de la Constitution. Les originalistes considèrent que la Constitution doit être interprétée selon le sens qu’elle avait lors de son adoption en 1788. Ils se réfèrent donc au sens « originel » (« original meaning ») de la Constitution. [2] Cette méthode s’oppose, notamment, à l’idée d’une « Constitution vivante (« living constitution ») dont le sens pourrait évoluer au fil du temps, en fonction de l’état de la société, de l’évolution des mœurs, etc. 

La plupart des juges conservateurs de la Cour se réclament aujourd’hui de l’originalisme, avec des nuances. Les juges Thomas, Conney-Barret Kavanaugh et Gorsuch s’en réclament explicitement. 

Thomas Barrett-kavanaugh-gorsuch
Thomas Barret, Kavanaugh, Gorsuch

Tout en en partageant certains des principes, le « chief justice » (Président de la Cour) Roberts et le juge Alito sont plus réticents à se classifier comme « originalistes », et défendent une approche plus pragmatique, mais qui rejoint souvent celle de leurs collègues.

MJ - Roberts Alito
Roberts Alito

Bien que l’originalisme prétende déterminer le sens originel de la Constitution, c’est-à-dire celui qu’elle avait en 1788 (et, pour les amendements, aux différentes époques de leur adoption), le terme « originaliste » n’est apparue que deux siècles environ après son adoption. Certes, on peut trouver des traces -éparses- de la méthode originaliste dans certaines opinions de la Cour au XIXème et au Roger_taneyXXème siècle. Ainsi, dans l’arrêt Dredd Scott (1857), le Chief Justice Taney écrivait que, tant que la Constitution « reste inchangée, elle doit être interprétée comme elle était comprise au temps de son adoption (« but while it remains unaltered, it must be construed now as it was understood at the time of its adoption »). Dans les années 1950-60, le juge progressiste Hugo Black préconisait aussi de retourner au « langage et à l’histoire de la Constitution ». Il s’appuyait sur cette approche pour proposer une interprétation large et littérale de la liberté d’expression reconnue par le Premier amendement.

  1st amendment  

Mais la théorisation de l’originalisme est plus récente. Le juriste conservateur Robert Bork, candidat malheureux à Cour suprême des Etats-Unis en 1987, a été décrit comme le « parrain de l’originalisme moderne » (selon une formule du juge conservateur Guido Calabresi). Il a commencé à en développer les principes dans un article publié en 1971, puis dans des conférences dans les années 1970 et 1980, avant de résumer sa pensée dans un ouvrage publié en 1990, « The tempting of America ». Son originalisme se présente clairement comme une réaction à l’activisme judicaire [4] de la Cour, débuté sous la présidence d’Earl Warren (qui présida la cour de 1953 à 1969) et poursuivi dans les années 1970 (malgré l’arrivée à la présidence de la Cour du conservateur Warren Burger). Durant les années Warren, la Cour a développé une jurisprudence progressiste dans des nombreux domaines : abolition de la ségrégation, développement des droits de la défense en matière pénale, extension de la liberté d’expression, reconnaissance du droit à la vie privée, du droit à la contraception, et du droit à l’avortement. Les conservateurs ont dénoncé cette jurisprudence, considérant qu’elle excédait l’interprétation stricte de la Constitution.

Antonin_ScaliaLe véritable tournant originaliste est la nomination à la cour d’Antonin Scalia (1936-2016), en 1986. Cette nomination est importante à plusieurs titres. Tout d’abord, c’est le premier juge de la Cour qui se réclame explicitement de l’originalisme (avant d’être rejoint par le juge Thomas, en 1991). Ensuite, il est aussi le tenant d’une forme particulière d’originalisme, la théorie de l’«original understanding ». Selon cette conception, le sens originel de la Constitution doit être interprété en se référant non pas à l’intention des Constituants (par exemple, en référence aux débats de la Convention constitutionnelle de Philadelphie) mais en fonction du texte lui-même et, plus précisément, de la façon dont il était compris par les citoyens lors de l’adoption de la Constitution. Un exemple emblématique de cette méthode est l’utilisation de dictionnaires contemporains de l’adoption de la Constitution. Le juge Scalia, décédé en 2016, était aussi un vulgarisateur de l’originalisme. Il en a popularisé les principes dans différents ouvrages, et dans de nombreuses conférences ou interviews. Il a aussi utilisé ses talents de débateur et de pamphlétaire pour polémiquer avec les adversaires de cette théorie et, parfois, avec d’autres juges de la Cour, comme la juge O’Connor ou le juge Kennedy.

L’originalisme repose sur deux présupposés essentiels. Le premier est qu’il est possible de déterminer le sens originel de la Constitution. Le second est que, une fois ce sens déterminé, le juge doit s’y tenir, en se cantonnant à un rôle d’interprète : il ne lui appartient pas d’adapter, et encore moins de créer le droit. Dans cette perspective, par exemple, la reconnaissance d’un droit à l’avortement ou d’un droit au mariage entre personnes de même sexe apparaissent comme une aberration. L’originalisme considère également que le sens de la Constitution est figé une fois pour toute : les originalistes considèrent que seul l’amendement de la Constitution permet d’en faire évoluer le sens. L’originalisme est donc à la fois une théorie de l’interprétation et une théorie de la séparation des pouvoirs. Il offre, au moins en apparence, une réponse simple et cohérente à des questions fondamentales du droit constitutionnel, telles que la délimitation du rôle du juge, du législateur et du constituant.

Malgré l’engouement qu’elle a suscité chez les juges et juristes conservateurs, et parfois au-delà, l’originalisme est une théorie critiquable et critiquée. [3] Ses détracteurs font d’abord valoir la fragilité de ses présupposés.  D’une part, il n’est pas du tout évident que l’on puisse déterminer avec certitude le sens de la Constitution, et a plus forte raison « un » sens. Certaines dispositions sont particulièrement obscures, comme le Deuxième amendement (sur le droit de porter des armes).

  2nd amend  


D’autres dispositions, nombreuses, sont d’un tel niveau de généralité, que la détermination de leur portée concrète laisse nécessairement au juge une large marge de manœuvre. L’idée que le juge ne serait que « la bouche de la loi » (selon la célèbre formule de Montesquieu) est sans doute séduisante, mais elle ne résiste guère à l’observation concrète des problèmes qu’il a à trancher et de la façon dont il les tranche. Même si on se souscrit pas à la théorie « réaliste » de l’interprétation (qui considère que c’est toujours le juge qui, in fine, détermine le contenu des règles) force est de constater que, comme l’écrivait le chief justice John Marshall dans Mc Mulloch v. Maryland, c’est la nature même d’une Constitution de se cantonner à un certain degré de généralité. Or, plus une disposition a une portée générale, plus il est possible d’en développer des interprétations différentes. Certes, l’originalisme peut sans doute permettre d’exclure quelques interprétations manifestement anachroniques. Mais il est loin d’offrir un mode d’emploi pour une interprétation mécanique de la constitution.

A supposer même que l’on puisse déterminer le sens « originel » de la Constitution, est-il acceptable que ce sens soit complètement figé ? Il ne fait guère de doute, par exemple, que l’égalité civile hommes-femmes n’était pas incluse dans la constitution originelle (qui a été adoptée à une époque où seuls les hommes pour voter et être élus) et qu’elle n’était ni incluse dans le 14ème amendement (adopté après la guerre de Sécession), ni dans le 19ème amendement (adopté en 1920), qui ne concerne que le droit de vote des femmes. Pour autant, était-il acceptable de laisser ce principe sans aucune garantie constitutionnelle ? Ou, pour prendre un autre exemple, est-il justifiable d’appliquer, s’agissant du droit de porter des armes, des principes développés pour des mousquets à un coup, quand un fusil automatique contemporain peut faire des dizaines de victimes à la minute ? A cette objection, les originalistes font valoir qu’il est toujours possible d’amender la Constitution. Mais la difficulté du processus d’amendement affaiblit la portée pratique de cette objection. En pratique, le juge aura presque toujours le dernier mot.

Au total, l’originalisme se présente comme une théorie d’apparence cohérente, qui prétend offrir des réponses simples à des questions fondamentales, comme celle de la place du juge, de la séparation des pouvoirs, et de la nature de l’interprétation. Mais cette simplicité résiste mal à l’analyse ou à la mise en pratique : en réalité, réduire le juge à la « bouche de la loi » n’est ni possible, ni souhaitable. Prétendre le contraire est peut-être confortable, mais conduit davantage à dissimuler les problèmes (Quelles limites pour le rôle de la Cour suprême ? Comment interpréter la Constitution ?) qu’à les résoudre.

[1] Court packingCommentaire du blog : Le projet de loi de réforme des procédures judiciaires de 1937 (en anglais Judicial Procedures Reform Bill of 1937), souvent appelé le Court-packing plan ( « plan de mise en boite ou d'emballage de la cour ») était une initiative législative proposée par le président américain Franklin D. Roosevelt pour ajouter plus de juges à la Cour Suprême des États-Unis afin d'obtenir des décisions favorables concernant les législations du New Deal que la Cour avait jugées inconstitutionnelles. (Wikipedia)


[2] Note de René Meertens, auteur du GUIDE anglais-français de la traduction :

Il n’est pas toujours facile de distinguer les sens respectifs des adjectifs « originaire », « originel » et « original ».

Bernard Cerquiglini a débroussaillé cette question sur TV5 Monde (voir la vidéo ci-dessus)

Ces trois adjectifs sont issus du mot latin « origo » (origine). « Originaire » a pour étymologie le mot latin « originarius », qui signifie « qui vient de ». On dira d’une personne qu’elle est originaire de tel ou tel endroit. C’est de là qu’elle vient, c’est là où elle est née.

En revanche, « original » et « originaire » proviennent du latin classique  « originalis ». « Originel » signifie « qui date, qui vient de l’origine ». Le sens originel d’un terme est son sens premier, primitif, le sens qu’il avait à l’origine. Dans la théologie chrétienne, il désigne ce qui se rapporte à Adam. C’est pourquoi on parle du péché originel.

Pour sa part, « original » désigne ce qui appartient en propre à quelqu’un ou à quelque chose. L’édition originale d’un livre est sa première édition. La formule originale d’un produit est celle qu’elle avait initialement.

Enfin, « original » peut qualifier ce qui est singulier, voire excentrique.

[3]

Fauxriginalism

 

[4] L'activisme judiciaire décrit la manière dont un juge aborde ou est perçu comme abordant l'exercice d'un controle judiciare. Le terme fait référence à des scénarios dans lesquels un juge rend une décision qui néglige les précédents juridiques ou les interprétations constitutionnelles passées en faveur de la protection des droits individuels et du service d'un agenda social ou politique plus large.

  • Le terme activisme judiciaire a été inventé par l'historien Arthur Schlesinger, Jr. en 1947.
  • L'activisme judiciaire est une décision rendue par un juge qui néglige les précédents juridiques ou les interprétations constitutionnelles passées en faveur de la protection des droits individuels ou du service d'un agenda politique plus large.
  • Le terme peut être utilisé pour décrire l'approche réelle ou perçue d'un juge en matière de contrôle judiciaire.

Source : Greenlane.com/fr

 

 
Article de la plume du même auteur

La Court suprême dans la culture populaire americaine

Lecture supplémentaire :

Les guêpes, les juifs et les catholiques

Conflits philosophiques dans la Cour Suprême des États-Unis. Le dilemme sur l'élaboration d'une politique jurisprudentielle
Persée

Le mot anglais du mois : whistle-blower


F. HaguenSelon Le Monde du 5 octobre, 2021:
La « lanceuse d’alerte » de Facebook témoigne devant le Sénat américain. Il s'agit de Frances Haugen, ancienne employée de la société Facebook, qui a declaré aux medias que Facebook « est devenu une entreprise valant mille milliards de dollars en faisant passer ses profits avant notre sécurité ».

Chaque fois qu'il y a une telle affaire qui fait grand débat aux États-Unis, la question se pose si la personne dont il s'agit peut être considérée comme un whistle-blower. Ce terme, dont l'acception littérale renvoie à une personne qui donne un coup de sifflet, a une connotation positive en anglais. Plusieurs textes protègent de tels individus aux États-Unis (depuis 1863) et ailleurs dans le monde, quand ils agissent dans le but de révéler aux autorités la malfaisance dont ils sont victimes ou de sensibiliser le public, les médias et les élus à une cause sanitaire, sociale ou économique, comme la corruption.

   

Whistleblowing :
dénonciation d'abus / d'injustices / de dysfonctionements /
d'activités illicites
(GUIDE anglais-francais de la traduction – René Meertens 2020)


Mais dans l'occurence il s'avère que les  employés de Facebook sont divisés en ce qui concerne la conduite de la societe, certains soutenant que la lanceuse d'alerte Hauguen n'a pas reconnu les demarches déja prises par la société afin de trouver une politique plus éthique. 

En 2013 l'Americain Edward Snowden se disait motivé par la volonté de révéler les infamies et les pratiques malsaines de la NSA, (L'Agence nationale de la sécurité américaine). Mais, selon le gouvernement américain, pour prétendre à la qualité de whistle-blower, Snowden aurait dû rester aux États-Unis et se placer sous la protection des dispositions pertinentes du droit américain.

Whistele-blowerL'expression est imagée car elle évoque l'arbitre sportif qui, au cours d'une partie, donne un coup de sifflet pour signaler une faute ou une entorse au règlement.

L'Américain Ralph Nader (champion des droits des consommateurs et candidat indépendant à l'élection présidentielle américaine de 2008)  a inventé ce terme en 1970 pour le distinguer des termes péjoratifs, « mouchard » ou « balance » – en anglais snitch ou grass, dans le langage des voyous, tell-tale ( rapporteur, cafteur) dans le langage des enfants ou informer  (informateur), plus neutre.  

Selon Wikipédia : « Le terme « lanceur d'alerte » a été inventé dans les années 1990 par les  sociologues Francis Chateauraynaud et Didier Torny. Il a notamment été popularisé par le chercheur André Cicolella, lui-même un « lanceur d'alerte ».

  X Alertes..Book cover  

Au  Québec et au  Canada francophone, le terme utilisé pour traduire whistle-blower est celui de dénonciateur – bien que le terme « lanceur d'alerte » ait été reconnu en 2006 dans la fiche dénonciation (domaine comptabilité) du Grand Dictionnaire terminologique de l'Office québécois de la langue française.  La création de cette notion visait explicitement à la séparer de celles de dénonciateur (sincère) et de délateur (intéressé)…. Alors que le whistle-blower, qui s'inscrit dans la tradition juridique anglo-saxonne, désigne celui qui entend donner un coup d'arrêt à une action illégale ou irrégulière, le lanceur d'alerte a plutôt pour but de signaler un danger ou un risque, en interpellant les pouvoirs en place et en suscitant la prise de conscience de ses contemporains. »

W-B 2

René-Victor Pilhes

Dans un même ordre d'idées, l'écrivain René-Victor Pilhes avait intitulé L'Imprécateur son roman (Prix Femina 1974). Au siège social de la plus grande entreprise du monde, circulait soudainement un pamphlet qui jetait l'anathème sur les méthodes de gestion de la société. L'émoi était tel que les murs du bâtiment en venaient à se lézarder ! Le néologisme imprécateur ne fit pas florès et on le cherche toujours vainement dans les bons dictionnaires !

Lecture supplémentaire :

Les « lanceurs d'alerte », une longue tradition américaine.
Le Monde, 11.06.2013

Exil, prison, chômage… que sont devenus les lanceurs d'alerte ? Internaute

5 Stories on What Happens to Whistleblowers After They Speak Out
LONGREADS Official Blog

Alertes et lanceurs d'alerte, collection Que sais-je ? Francis Chateauraynaud,  2020 (128 pages).

The Whistleblower's Handbook: A Step-by-Step Guide to Doing What's Right and Protecting Yourself
Stephen Martin Kohn
Lyons Press (March 15, 2011)

 

Seule contre tous ou La Dénonciation au Québec (The Whistleblower),
un thriller réalisé en 2010.

             

 

Initials JJG Jonathan G.

 

Lucien d’Azay – linguiste du mois d’octobre 2021

e n t r e t i e n   e x c l u s i f 

L. d'Azay

 

S.Kadiu

Lucien d'Azay
écrivain, romancier et traducteur
l'interviewé 
  Silvia Kadiu, Ph.D., traductologue, traductrice, universitaire – l'intervieweuse


L'entretien qui suit a été mené par Silvia Kadiu, dont ses contributions a ce blog nous accueillons toujours chaleureusement.
Silvia Kadiu est une traductrice et universitaire française. Née en Albanie, elle est arrivée en France à l’âge de sept ans. Après avoir effectué des Masters de Littérature Comparée et d’Anglais à l’Université Sorbonne Nouvelle, elle a vécu à Londres pendant plus de dix ans, travaillant dans l’édition, la traduction et l’enseignement supérieur.

Book coverElle est titulaire d’un Master et d’un Doctorat de Traduction de la University College London. Sa thèse de doctorat sur la traduction des textes traductologiques a été publiée par UCL Press en 2019 sous le titre Reflexive Translation Studies : Translation as Critical Reflection. Elle est également l’auteure de plusieurs articles de traductologie, de traduction littéraire et de didactique de la traduction, et co-traductrice de plusieurs poèmes depuis l’albanais vers l’anglais (via le français) pour le recueil de poésie Balkan Poetry Today 2017, dirigée par Tom Phillips.

Silvia est actuellement Maîtresse de conférences invitée à University of Westminster London. Elle travaille en parallèle comme traductrice indépendante pour différentes agences de l’ONU, des ONG et de grandes marques internationales.

 

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S. KadiuVous êtes écrivain, romancier et traducteur. Vous avez publié une vingtaine de livres [1] dont Un sanctuaire à Skyros (2020) et Trois excentriques anglais (2011). Vous avez également traduit une trentaine de livres depuis l’anglais et l’italien. Comment êtes-vous venu à l'écriture puis à la traduction ?

Lucien d'AzayAdolescent, j’ai commencé par écrire de la musique. J’ai composé plusieurs morceaux exclusivement pour le piano. J’étais surtout L. d'A. - Scott Joplin inspiré par Frédéric Chopin et Scott Joplin. J’écrivais même soigneusement les partitions — en plusieurs exemplaires — de ces morceaux. Vers vingt ans, faute d’être encouragé peut-être, j’ai eu l’impression de m’enfermer dans un genre qui n’intéressait que moi. Les morceaux que je composais étaient d’ailleurs trop complexes pour que je les interprète moi-même. Comme je lisais des romans et des essais avec de plus en plus d’intérêt, insensiblement, cette impulsion créative s’est tournée vers la littérature. J’ai commencé à écrire de la poésie en prose et quelques récits vers vingt-deux ou vingt-trois ans. Et j’ai envoyé mes premiers textes à des écrivains que j’aimais plutôt qu’à des éditeurs. Deux d’entre eux m’ont encouragé, J.M.G. Le Clézio et Jean Échenoz. Les lettres que j’ai reçues d’eux ont été déterminantes.

L. d'A. - J.M.G. Le Clézio L. d'A. - Jean Échenoz

Quant à la traduction, j’y suis venu naturellement, beaucoup plus tard, en raison, bien sûr, de mon amour des langues que je pratiquais, mais surtout parce que je souhaitais faire connaître à un lectorat français des textes qui m’avaient enthousiasmé en anglais ou en italien.
C’est ainsi que ma première traduction littéraire importante, celle du Serpent des blés, le premier roman d’un ami américain, T.M. Rives, a paru chez Zulma en 2005. (Je l’avais effectuée trois ans auparavant.)

 

  L. d'A. & T.M. Rives gettyimages
Lucien d'Azay et T.M. Rives

Gettyimages Raphael GAILLARDE

 

Mais, dans un cadre plus mercenaire, j’avais déjà traduit beaucoup de textes pour des galeries d’art, des musées et diverses entreprises.

Lucien Book 1 Lucien Book 3 Kucien Book 4

 

S.KadiuVous parlez le français, l’anglais et l’italien. Vous avez une bonne connaissance du grec et vous vous intéressez à la structure des langues en général. Comment expliquez-vous cette passion pour les langues ?


Lucien d'AzayLe cinéma et l’admiration de certains personnages ont beaucoup compté dans mon amour des langues. Pour l’italien, les films des années 1950 et 1960 — des réalisateurs comme Federico Fellini, Ettore Scola, Vittorio De Sica, Luchino Visconti, Mario Risi, Mario Monicelli, etc. —, et des actrices surtout — Gina Lollobrigida, Sofia Loren, Claudia Cardinale, etc. — m’ont donné envie non seulement de vivre en Italie, mais de parler italien.

L. d'A. - Gina-Lollobrigida.jpg L. d;A. - Sophia Loren (2) L. d'A. - Claudia_Cardinale (2)
Gina L. (1927 -) Sofia L. (1934 -) Claudia C. (1938 -)

C’était leur façon d’aborder la vie, la comédie, la sensualité et le sens de la dérision qui me plaisaient. J’ai commencé à apprendre l’italien seul, avec une méthode, comme je l’ai fait plus tard quand je me suis mis au grec, à peu près pour les mêmes raisons, outre une passion pour la civilisation grecque encore plus forte que pour la civilisation latine et italienne. Mon rapport avec l’anglais est plus lié à la littérature et à quelques figures emblématiques de l’Angleterre que j’admirais et qui m’ont tenu lieu de modèles. Celle du gentleman aventurier m’a toujours fasciné. Je me suis rendu compte, longtemps après, qu’il y avait là, à mes yeux, un idéal auquel j’aspirais. Des écrivains comme Robert Louis Stevenson, Lawrence Durrell, Patrick Leigh Fermor, Lafcadio Hearn incarnent cet idéal. C’est aussi une question d’état d’esprit L. d;A. - Anthony Sattinet de sens de l’humour. Un de mes meilleurs amis, l’écrivain Anthony Sattin, est un Anglais modèle de ce genre ; je l’admire beaucoup, comme j’admire les héros de la bataille d’Angleterre, les pilotes de spitfire, mais aussi les joueurs de cricket. Il y a là un rapport direct avec la chevalerie. Un code d’honneur et un esprit qui me séduisent et qui ont eu une grande influence morale sur mon éducation. Il en est allé de même, plus tard, pour la Grèce. Il était naturel que je veuille parler la langue de mes héros.

 

S. KadiuDans vos écrits, la frontière entre récit, roman, essai et (auto-)biographie est souvent trouble. Comment décririez-vous la nature de vos textes ?

Lucien d'AzayJ’ai toujours eu une prédilection pour les genres hybrides, polymorphes et expérimentaux, ce qui m’a notamment amené à « L. d'A. - Keatrs  keepsake ressusciter », dans Keats, keepsake (Les Belles Lettres, 2014), celui du keepsake, sorte d’album qui, dans ma version
personnelle, comporte à la fois des portraits imaginaires du personnage auquel il est consacré (le poète anglais John Keats en l’occurrence), des notices sur son lexique préféré, des traductions de certains de ses poèmes et de ses lettres, un schéma synoptique des personnes qu’il a rencontrées au cours de sa vie, la reconstitution de sa bibliothèque personnelle et d’autres éléments évocateurs de sa personnalité. Mon prochain livre, La Belle Anglaise (vie de « Perdita » Robinson), qui paraîtra aux Belles Lettres en mars 2022, est articulé autour d’un dispositif similaire, sur lequel sont venus se greffer deux essais sur la condition de la femme en Angleterre à la fin du xviiie siècle, des « mises en abyme biographiques », sous forme de monologues, de cette égérie de la mode et de la littérature, ancienne comédienne et maîtresse du prince de Galles, qui fut magnifiée par les plus grands peintres anglais de son époque. Il s’y trouve aussi des notices sur des accessoires emblématiques de sa vie et de son temps et sur ses portraits les plus célèbres ainsi qu’une brève anthologie de ses œuvres.

Quelques autres de mes livres relèvent de genres non répertoriés, comme À la recherche de Sunsiaré  (Gallimard, 2005), une enquête biographique, Trois excentriques anglais (Les Belles Lettres, 2011), un essai sous forme de triptyque biographique, ou Ode à un bernard-l’ermite (Les Belles Lettres, 2015), constitué de variations en tous genres (essais, récits, poèmes, aphorismes et même un haïku, outre l’ode proprement dite) sur le thème.

Lucien Book 2 L. d'A. - Trois ecentiriques anglais L. A'z. - Ode

 

S. KadiuVos textes contiennent également de nombreuses digressions linguistiques, notamment sous forme de références étymologiques, réflexions sur la langue ou traduction de termes étrangers. Quelle fonction ces détours remplissent-ils dans vos écrits ?

Lucien d'AzayJ’aime beaucoup l’étymologie. Elle me permet de mettre en relief des mots-talismans qui jouent un rôle de catalyseur,
mais aussi purement symbolique dans mes livres. Ce sont des emblèmes, des concentrés de devises, des blasons même : on pourrait parler, à cet égard, d’héraldique linguistique. Je m’attarde longuement sur le mot steadfast, par exemple, dans Keats, keepsake ; et les personnages que je décris dans le roman intitulé Ashley & Gilda, autopsie d’un couple (Les Belles Lettres, 2016) sont en partie définis par le vocabulaire spécifique qu’ils emploient, dont le narrateur se veut l’exégète. Comme j’aime les langues étrangères, il s’agit le plus souvent de mots anglais, italiens, grecs, latins, allemands, espagnols, arabes même (dans Sur les chemins de Palmyre, La Table Ronde, 2012, par exemple). Un de mes grands plaisirs dans la vie est de compulser des dictionnaires. J’en possède beaucoup et m’y plonge volontiers, plusieurs fois par jour. Il est d’ailleurs rare que je sorte sans un dictionnaire de poche (grec-italien, par exemple : j’en ai quatre ou cinq).

 

S. KadiuVous êtes par ailleurs traducteur littéraire depuis une vingtaine d’années. Dans quelle mesure et de quelle manière votre activité de traducteur influe-t-elle sur votre travail d’écrivain ?

 Lucien d'AzayD’un point de vue purement pratique, la traduction, comme pratique littéraire quotidienne, vous astreint à une discipline salutaire et féconde en vous obligeant à réfléchir à la pertinence de votre propre langue ou du moins de celle dans laquelle vous écrivez. La question de la voix est fondamentale à mes yeux. C’est pourquoi je préfère traduire des écrivains dont la voix est proche de la mienne. Même si j’ai inévitablement tendance à les amener sur mon terrain, je suis plus sûr de restituer un texte homogène dans un français qui ne se ressent pas d’une influence étrangère. Le fait de traduire enrichit d’autre part votre vocabulaire, c’est une évidence. Un grand nombre de mots que j’ai adoptés par la suite me sont venus par la traduction. Il m’arrive même d’adopter des mots anglais ou italiens en version originale dans mes propres textes.

 

S. KadiuInversement, comment définiriez-vous la différence entre votre travail de traducteur et votre activité d’écrivain ?

Lucien d'AzayDeux ou trois heures de traduction par jour, quatre au grand maximum, sont un bon exercice pour un écrivain. Quelle que soit la difficulté du texte qu’il traduit, cette activité le met en train, et il est d’autant plus agréable de s’y atteler qu’on est d’emblée sur des rails et que l’on sait où l’on va puisque le texte est déjà tracé. Mais il ne faut pas en abuser. Le travail de traducteur relève de la maçonnerie ; l’écriture d’un livre, en revanche, de l’architecture. Il me semble qu’en traduisant trop, on risque d’être affecté d’une espèce de myopie : on ne regarde plus que les mots et les phrases et perd le recul nécessaire à la compréhension d’une œuvre, aux points de vue narratif, dramaturgique, psychologique et poétique. On ne voit plus que les briques et finit par oublier la structure. C’est pourquoi je préfère commencer mes journées de travail par la traduction, sans jamais dépasser les limites horaires que j’ai indiquées ci-dessus. Je ne m’y consacre jamais après midi. Enfin, pour conclure sur une note positive, la traduction, comme un exercice athlétique quotidien, vous permet de développer certains « muscles », la mémoire avant tout, mais aussi la clarté et surtout la précision dans le choix du vocabulaire, qualités fondamentales dont ne saurait se passer un écrivain. Sur le plan poétique, elle favorise aussi votre capacité de mettre les mots en résonance les uns avec les autres et de créer des analogies.

S. KadiuVous traduisez majoritairement depuis l’anglais, et dans une moindre mesure depuis l’italien. Comment choisissez-vous les textes que vous traduisez ? Vous est-il arrivé de refuser des traductions et, si oui, pourquoi ?

Lucien d'AzayIl y a d’une part les propositions que me font des éditeurs. Quand ils veulent bien me confier un texte à traduire, c’est en général parce qu’ils voient une affinité entre moi et l’auteur en question, qu’il s’agisse du style, du sujet ou de la manière de le traiter. Mais il arrive aussi qu’on me propose des textes sans grand rapport avec mon univers, par défi, mettons. C’est à moi d’évaluer si je peux relever ce défi en imitant le mieux possible la voix qu’il me faut restituer. Cette question de la voix, fondamentale à mes yeux, comme je l’ai dit, me conduit parfois à refuser de traduire certains textes car je pressens que je n’y arriverais pas, ou du moins pas assez bien, ayant, somme toute, de modestes talents d’imitateurs. Un bon traducteur doit parvenir à s’effacer pour restituer le mieux possible dans sa propre langue la voix qu’il a entendue dans une autre langue. C’est une question de registre aussi, et d’interprétation, comme on pourrait le dire de l’opéra : si votre répertoire est celui d’une mezzo-soprano, par exemple, mieux vaut ne pas vous aventurer à interpréter l’air de la Reine de la nuit dans La Flûte enchantée

D’autre part, il y a les textes, inédits en français, que je propose à des éditeurs parce que je les aime et voudrais les faire partager à un L. d'A. - William_Hazlitt_self-portraitlectorat français qui ne parle pas assez bien la langue dans laquelle ils ont été écrits. Ainsi ai-je par exemple proposé à Alice Déon, qui dirige Quai Voltaire, deux recueils d’essais de William Hazlitt, un auteur assez méconnu en France. Ou bien, aux éditions de La Table Ronde, les mémoires de l’aventurière anglaise Lesley Blanch, la première femme de Romain Gary. J’ai convaincu aussi Serge Safran de publier ma traduction de deux romans d’un ami écrivain et artiste américain que j’aime beaucoup, Alain Arias-Misson. Ma première traduction littéraire publiée, évoquée précédemment (Le Serpent des blés, de T.M. Rives, Zulma, 2005), était un défi d’autant plus grand que le texte n’avait pas paru en anglais, mais j’aimais tant l’écrivain et ce beau roman que je n’ai pas été dissuadé de poursuivre l’aventure après avoir reçu quatorze ou quinze refus, si mon souvenir est bon, avant qu’un éditeur n’accepte enfin de publier ma traduction. Si je tiens à un texte que j’ai traduit de mon propre chef, je me bats avec beaucoup plus de persévérance pour sa publication que s’il s’agissait de mon propre texte et me transforme en quelque sorte en agent français de l’auteur.

S. KadiuParmi vos multiples activités figure aussi celle de critique littéraire pour des revues comme la Revue des Deux Mondes et Transfuge. Comment ce travail s’articule-t-il avec vos professions d’écrivain et de traducteur ?

          Lucien d'AzayDepuis quelques années, j’écris en effet de plus en plus souvent dans les deux revues que vous mentionnez — et d’autres aussi, sans compter quelques préfaces ou postfaces. On me commande des articles d’une à huit ou dix pages : critiques littéraires, comptes rendus d’expositions, essentiellement. Il arrive aussi, pour la Revue des Deux Mondes, que les articles qu’on me suggère s’inscrivent dans un dossier à thème. On m’en a récemment demandé un sur le cognac et la spiritualité, par exemple. De sorte que j’écris en moyenne quatre ou cinq articles par mois. Il n’est pas rare non plus que je propose des articles à ces revues, sur des livres, des expositions ou des sujets qui m’intéressent. Dans ce cas, ces textes peuvent faire partie d’un Lucien Florenceprojet plus ambitieux ou s’inscrire en marge d’un projet. À titre d’exemples, comme je termine en ce moment des Variations sur la Grèce que m’ont commandées les éditions Cospomole (pour qui j’ai déjà écrit deux « dictionnaires insolites », sur Venise et Florence), j’ai proposé à la Revue des Deux Mondes un long article sur le sanctuaire de Delphes et à Transfuge un compte rendu de l’exposition Paris-Athènes qui se tient actuellement au Louvre.

Cette activité de critique a pris plus de place dans ma vie depuis environ trois ans, aux dépens de la traduction. En 2021, j’ai en effet peu traduit. Quelques pages uniquement, dont un texte du français à l’anglais pour une galerie d’art parisienne.

 

S. Kadiu Vous préparez actuellement un livre sur l'écrivaine britannique Mary Robinson. Que pouvez-vous nous dire sur ce projet? 

Lucien d'AzayCe livre — La Belle Anglaise (vie de « Perdita » Robinson), à paraître aux Belles Lettres en mars prochain —  est achevé depuis un an, en réalité. Mais en raison de la crise sanitaire et de programmes de publication plus lents que de coutume, outre la pénurie de papier que connaît la France en ce moment, sa parution a été deux fois reportée. Comme je l’ai évoqué précédemment, il s’agit d’un livre hybride qui tient à la fois de la biographie, de la fiction, de l’essai, du récit historique, de la critique d’art et de l’anthologie : son dispositif est compartimenté ; toutes les parties sont rattachées les unes aux autres par un système de renvois. On y trouvera aussi beaucoup de notes en bas de page (165). L’ensemble constitue environ 300 pages, auxquelles viendra s’ajouter une iconographie de vingt à trente illustrations en couleur.

J’ai déjà articulé un livre de cette manière, À la recherche de Sunsiaré (Gallimard, 2005) — autour d’une enquête sur la vie d’une égérie du monde de la mode et de la vie intellectuelle parisienne pendant la Guerre d’Algérie — ; l’idée est de déployer toute une variété de réflexions autour d’un personnage qui fait office de prisme pour décrire une époque en recourant à plusieurs formes littéraires. La période qui va des dernières années de l’Ancien Régime à la fin de la Régence anglaise, c’est-à-dire de 1775 à 1820, mettons, m’a toujours beaucoup intéressé. J’ai déjà publié, il y a longtemps, un essai sur le Verrou de Fragonard qui évoque cette époque (La Volupté sans recours, Climats, 1996, repris chez Klincksieck L. d'A. - Mary Robinson_'Perdita' (Sir Joshua Reynolds 1782) en 2018). Mary Robinson est née en 1757 et morte en 1800. À travers elle, c’est la fin du xviiie siècle et la condition de la femme que j’analyse tout au long de ce livre. En Angleterre, mais aussi en France, car elle y a séjourné plusieurs fois, avant et après la Révolution.

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BIBLIOGRAPHIE

A Sentimental Journey (à travers Chaillot et Passy), Climats, 1995

Nouveaux exercices de style : pastiches, Castelnau-le-Lez, France, Éditions Climats, coll. « Arc-en-ciel », 1996, 167 p.

La volupté sans recours : autour du "Verrou" de Fragonard, Castelnau-le-Lez, France, Éditions Climats, coll. « Arc-en-ciel », 1996, 136 p.

Florence, Castelnau-le-Lez, France, Éditions Climats, coll. « Micro-Climats », 1999, 124 p.

Les Cendres de la Fenice : choses vénitiennes, Castelnau-le-Lez, France, Éditions Climats, coll. « Micro-Climats », 2000, 140 p.

Ovide, ou l'amour puni, Paris, Éditions Les Belles Lettres, coll. « Eux & nous », 2001, 302 p.

Histoires de Toscane, Paris, Éditions Sortilèges, 2001, 336 p.

Sonia Stock, Castelnau-le-Lez, France, Éditions Climats, 2002, 173 p.

Tibulle à Corfou, Paris, Éditions Les Belles Lettres, coll. « Eux & nous », 2003, 300 p.  Prix Mottart de l'Academie francaise 2004

Trésor de la nouvelle de la littérature italienne, Paris, Éditions Les Belles Lettres, coll. 2004, 2 vol., 254-256 p.

À la recherche de Sunsiaré, Paris, Éditions Gallimard, 2005, 391 p. + 8 pl.

Le Faussaire et son double. Vie de Thomas Chatterton, Paris, Éditions Les Belles Lettres, 2009, 304 p.

Trois excentriques anglais, Paris, Éditions Les Belles Lettres, 2011, 330 p. Prix de la Revue des deux mondes 2012

Les Grands personnages de l'Histoire
, Gennevilliers, France, Géo éd., 2011, 320 p.

Sur les chemins de Palmyre
, Paris, Éditions de La Table Ronde, coll. « Vermillon », 2012, 151 p.

Dictionnaire insolite de Venise, Cosmopole, 2012

Keats, keepsake, Les Belles Lettres, 2014

Ode à un bernard-l'ermite, Les Belles Lettres, 2015

Dictionnaire insolite de Florence, Cosmopole, 2015

Ashley & Gilda, autopsie d'un couple, Les Belles Lettres, 2016

Florence aquarelles, éditions du Pacifique, 2016

Un sanctuaire à Skyros
, Les Belles lettres, 2020. Médaille de vermeil, Académie française

Astérix et le Griffon

GRIFFON 1Scénario : Jean-Yves Ferri  Dessins : Didier Conrad
Éditeur : Les Éditions Albert René
Première édition en album : 21 octobre 2021

Le 21 octobre 2021, Astérix, Obélix et Idéfix sont de retour pour une 39e aventure en bande dessinée. Accompagnés de Panoramix, ils s’apprêtent à partir pour un long et mystérieux voyage en quête d’une créature étrange et terrifiante.

« Mais quelle est donc cette créature ? »

Didier Conrad a fait parvenir un dessin aux Éditions Albert René. Un dessin étrange et mystérieux…  Celui-ci montre nos deux héros – créés il y a plus de 60 ans par les géniaux René Goscinny et Albert Uderzo – grimpant le long d’un grand tronc d’arbre pour tenter de récupérer Idéfix qui semble vouloir leur échapper…

 

Destination : Froid !

Un totem de Griffon planté dans un paysage enneigé, sauvage et apparemment désertique, Astérix aux aguets sur son cheval affichant lui-même un regard inquiet, Idéfix dans tous ses états, appelé par un Obélix troublé… Par Toutatis, où sont donc nos héros ?!?

Promesse d’aventure aux confins du Monde Connu, au pays des Sarmates, l’illustration de la couverture laisse augurer d’un Western transposé dans le grand froid… Didier Conrad, auteur du dessin, nous en dit plus : « C’est un Eastern ! Vous retrouverez dans l’album tous les codes classiques du Western : de grands espaces, des héros venus de loin aider des innocents, des « sauvages » qui subissent l’arrivée conquérante d’une armée… mais à l’Est ! »

  Griffon 2  

Et le griffon dans tout ça ?

Jean-Yves Ferri nous en dit plus sur l’animal mystère du titre de l’album : « A la recherche du griffon, cet animal mythique dépeint dans des textes d’auteurs grecs antiques, les Romains ne sont pas au bout de leurs surprises ! Le Griffon dans l’album est l’animal-totem d’un Chaman sarmate. Il cristallise un peu l’ignorance des Romains et la manière fantaisiste dont ils imaginent la faune dans un monde, pour eux, encore largement inexploré. Même doté d’un corps de lion et d’une tête d’aigle, le Griffon ne leur parait au départ pas plus improbable que la girafe ou le rhinocéros. Après tout, Jules César a lui-même évoqué la licorne dans ses Commentaires sur la Guerre des Gaules (authentique !) Mais, au fur et à mesure de leur progression aux confins du Barbaricum, le doute va s’insinuer. Leur mentalité de conquérants va alors commencer à faiblir… Surtout qu’Astérix et Obélix (sans oublier Idéfix !) venus en renfort des Sarmates, ne vont pas leur faciliter le voyage ! »

 

Les secrets des druides sur l’album

« Pourquoi le griffon ? »

Jean-Yves Ferri nous en dit plus « Pour ma part, concernant le nouvel album Astérix et le Griffon, tout est parti d’une représentation sculptée de la Tarasque : un animal terrifiant des légendes celtiques … Nos ancêtres croyaient-ils vraiment en l’existence réelle de ces monstres bizarres ?

Il faut dire que dans l’Antiquité romaine, les explorateurs étaient rares et que la terra restait en grande partie incognita. Cependant, éléphants ou rhinocéros, animaux extraordinaires, avaient déjà été montrés à Rome. Dès lors, pourquoi les Romains auraient-ils douté de l’existence de créatures tout aussi improbables ? Certaines (méduse, centaure, gorgone…) n’avaient-elles pas été décrites très sérieusement, avant eux, par les anciens Grecs ?

Dans le bestiaire mythologique, restait à choisir l’animal qui serait au centre de l’intrigue. Mi-aigle, mi-lion (et oreilles de cheval), énigmatique à souhait, j’ai opté pour le griffon !
Les Romains allaient marcher, c’est sûr. Mais les Gaulois ? Comment Astérix, Obélix et Idéfix, accompagnés du druide Panoramix, allaient-ils être entraînés dans la quête épique et semée d’embûches de cet animal fantastique ?
C’est ce que vous saurez en lisant l’album. Je ne vais pas non plus faire comme la déesse Wikipédia et tout vous raconter … »
Voilà qui intrigue, et donne envie d’en savoir plus…
Réponse dans Astérix et le Griffon, dès le 21 octobre 2021 dans toutes les bonnes échoppes gauloises !

Une expédition en terre sarmate

À l’Ouest de l’Europe, Rome et sa civilisation dominent (même si, bien sûr, un village gaulois résiste encore et toujours à l’envahisseur !). À l’Est, se trouve le Barbaricum, ce vaste territoire inconnu, sauvage et inexploré, qu’occupent des peuples aux noms étranges (du moins du point de vue des Romains !) Parmi eux, LES SARMATES !

 

 

Les Sarmates formaient un peuple nomade qui vivait au Nord de la mer Noire du VIIe siècle avant J.-C. jusqu’au VIe siècle de notre ère, remplaçant les Scythes en Ukraine, occupant la plaine hongroise et dominant toutes les steppes entre l’Oural et le Danube. Ce qui fait d’eux les ancêtres des Slaves.

« Je voulais suggérer un territoire lointain, une sorte de « royaume sarmate » imaginaire. D’où le choix d’une zone située entre Russie, Mongolie et Kazakhstan. Des traces de sépultures de guerriers nomades ont été retrouvées dans ces régions de l’extrême Est de l’Europe. Et il se trouve qu’un certain Aristée de Proconnèse, poète Grec né vers 600 avant J.-C, y a situé ses étranges récits de voyages. Ça m’a donné l’idée de suivre ses traces et de placer là-bas mon petit peuple sarmate et son folklore de yourtes et de chamans. »

 

Le coin du libraire

N° ISBN : 978 2 86 497 349 2
Format : 228 x 294
Pages : 48