We bridge cultures
Pont Neuf Paris
Pont Neuf, Paris
Japanese Gardens
Japanese Gardens, Pasadena
Montserrat Barcelona
en route Montserrat - Barcelona
Tower Bridge London
Tower Bridge, London
script>
Skip to content

Quand le langage politique devient une arme

Anthony BulgerEn pleine campagne pour l’élection présidentielle française, ce blog examine, comme d'habitude,  les aspects langagiers de la situation. L’article qui suit a été rédigé par Anthony Bulgernotre linguiste du mois de septembre 2020 et  contributeur habituel de ce blog, dont nous apprécions beaucoup le talent linguistique, pédagogique et journalistique. Né en Angleterre, Tony Bulger a travaillé comme directeur pédagogique en Californie et réside en France depuis 40 ans. Auteur, journaliste, traducteur et professeur de langues (anglais, français), il s'intéresse à tout, mais  avec une prédilection pour la littérature, la musique, le cinéma, le vin, la bonne chère et les plaisanteries mordantes.

Cet article a paru récemment dans la prestigieuse revue bilingue FRANCE-AMÉRIQUE [1] et nous le republions ici avec l’autorisation de la revue et de son auteur.
Les illustrations ne faisaient pas partie de l’article original.

——————-

Le discours politique en France est devenu plus familier au cours des deux dernieres annees. Une tendance qu'un veteran parlementaire resume ainsi: « Ils sont passes de la langue de bois aux gros mots. »

Il est rare qu’une question de traduction devienne un sujet d’actualité, et encore plus qu’elle fasse les gros titres de la presse internationale. Mais tout dépend du choix des mots, et – plus important – de la personne qui les utilise. Lorsque le président français a déclaré, dans une récente interview, qu’il voulait « emmerder » les personnes refusant de se faire vacciner, il a déclenché dans son pays ce que l’on pourrait poliment appeler une tempête fécale et a poussé les journalistes étrangers à se précipiter sur leurs dictionnaires pour déchiffrer le sens exact de cette expression.

  Emmerder-definition (1)Chaunu

 

Prenons un moment pour décrypter le problème. Quelle que soit la langue source, l’une des choses les plus difficiles à traduire est le langage informel et en particulier l’argot, qui se cache dans les sous-bois de la lingua franca officielle. De nombreuses expressions vernaculaires sont inventées par telle ou telle communauté ou profession, qu’il s’agisse des bouchers ou des cambrioleurs, afin d’en exclure les profanes. Et plus que tout, l’argot évolue : comme tous les parents le savent, la répétition d’une expression argotique utilisée par les enfants entraînera froncements de sourcils, plaintes du genre « T’es pas cool, papa/maman » et remplacement immédiat de l’expression mise à l’index. De même, de nombreux mots d’argot appartiennent à une époque ou à un milieu spécifique, ce qui rend difficile la traduction d’auteurs comme Louis-Ferdinand Céline ou Damon Runyan, qui étaient de leur temps. Le plus compliqué est sans doute de trouver exactement le même registre : lorsqu’on vous demande de traduire quelque chose d’aussi simple en apparence que How’s it hanging ?, devez-vous opter pour « Ça va ? », « Ça boume ? » – ou pour quelque chose plus proche de la signification littérale américaine ? (Bon courage !)

Pour en revenir au président Macron, ses mots sur les personnes non vaccinées étaient : « J’ai très envie de les emmerder. » Le problème ici est qu’« emmerder » vient du substantif « la merde », que les dictionnaires bilingues traduisent par shit. Même une personne peu familière du français douterait que M. Macron veuille badigeonner les délinquants d’excréments. En fait, le verbe pour l’acte de défécation est « chier » (qui, malgré la ressemblance avec shit, vient du latin et non du vieil anglais). Et il est considéré comme plus vulgaire qu’« emmerder », qui s’est éloigné de son sens littéral.

Alors, que signifie exactement ce mot et pourquoi est-il difficile – et souvent périlleux – à traduire ? Si les dictionnaires français proposent des définitions utilisant des verbes comme « importuner fortement » et « agacer », le mot source contient néanmoins cet élément scatologique qui résonne à l’oreille des Français.

Piss offCertains présentateurs et journalistes américains, peut-être soucieux de la sensibilité de leur public, ont opté pour le verbe to annoy, qui fait écho au verbe français « ennuyer ». L’agence Associated Press a opté pour un timide to bug, tandis que CNN a choisi to really piss off, plus proche du sentiment original. Peut-être à cause de la position de CNN, ou par manque d’une meilleure alternative, une grande partie des médias anglophones a adopté le terme, bien que le New York Times ait précisé que le mot français original était plus vulgaire. (Une démonstration exemplaire de la raison pour laquelle les traducteurs devraient toujours travailler vers leur langue maternelle a été donnée par un journaliste français, qui a passé la phrase dans un outil de traduction en ligne et a trouvé que M. Macron voulait b**ser les non-vaccinés.)

La traduction mise à part, pourquoi M. Macron, qui use normalement d’un langage enjôleur, a-t-il délibérément utilisé un mot qui, il le Jupiter savait, allait choquer? Après tout, il s’agit de l’homme qui s’est présenté comme un président « jupitérien », se tenant haut et fort au-dessus de la grisaille de la politique ordinaire. Pourtant, depuis le début de son mandat, l’habitude qu’a M. Macron de se servir d’expressions crues et inconvenantes est devenue une sorte de marque de fabrique qui lui vaut l’ire de ses opposants et l’embarras de ses partisans. Des expressions argotiques comme « un pognon de dingue » ou des commentaires désinvoltes qualifiant les Français de « Gaulois réfractaires » et de « fainéants » ont marqué les cinq années de sa présidence. Ces maladresses, parmi d’autres, ont été rappelées avec jubilation par les médias à l’occasion de l’affaire « emmerder ». Parallèlement, les ennemis et adversaires politiques de M. Macron ont fustigé sa « vulgarité » et qualifié son choix de mots d’« erreur impardonnable ».

Il est indéniable que le discours politique en France est devenu plus familier au cours des deux dernières décennies, une tendance qu’un vétéran parlementaire résume ainsi : « [Ils] sont passés de la langue de bois aux gros mots. » Ignorant l’adage de Mark Twain selon lequel les grossièretés doivent être laissées aux professionnels compétents et bien formés, de nombreux élus utilisent le mot « merde » et autres substantifs comme s’il s’agissait de signes de ponctuation. Bien sûr, les politiciens français ne sont pas les seuls à recourir plus fréquemment aux jurons. Aux Etats-Unis, l’analyse des données montre que l’utilisation d’explétifs par les membres du Congrès n’a cessé d’augmenter au cours des années 2010. Et la grossièreté présidentielle est une vieille tradition, depuis les « explétifs supprimés » de Richard Nixon jusqu’au récent – et très public – stupid son of a bitch de Joe Biden, traduit dans les médias français par « fils de pute » ou « espèce de connard ». Bien sûr, tous les records ont été battus lorsque Donald Trump a pris ses fonctions : les occurrences du terme shit en particulier ont grimpé en flèche après que le président Trump l’a utilisé pour décrire Haïti, le Salvador et divers pays africains.

Aussi tentant que cela puisse être de conclure que M. Macron a consciemment ou inconsciemment canalisé le Trump qui est en lui, il y a quelques explications plus probables à son choix de langage. La première est directement liée à la pandémie de Covid et au ressentiment croissant exprimé par les vaccinés contre la « toute petite minorité » de Français qui refuse de se faire vacciner. En employant une tournure de phrase souvent utilisée avec insolence ou colère – « Je t’emmerde » est une réplique courante –, le président Macron exploite ce sentiment populaire sans prendre de gants. Selon un linguiste, le choix d’un mot délibérément transgressif par une personne très puissante – plus précisément, lorsqu’un chef d’Etat enfreint les règles du langage châtié – est le signe qu’une démonstration de force est en cours. En d’autres termes, les résistants au vaccin recevront une piqûre ou un coup de pied au derrière.

La deuxième explication du choix des mots est le désir du président d’être plus proche des électeurs. Il a longtemps été perçu comme un élitiste urbain déconnecté du quidam ordinaire qu’il est censé servir, quelqu’un qui utilise des expressions telles que « les gens qui ne sont rien » pour décrire ceux qui ne réussissent pas et qui a publiquement décrit son pays comme « irréformable ». Aujourd’hui, alors que l’élection présidentielle doit avoir lieu en avril, M. Macron essaie peut-être de parler de façon triviale afin de paraître accessible. (Plus tard lors de cette fameuse interview au cours de laquelle il a prononcé le mot « emmerder », il s’est servi d’expressions plus terre à terre comme « aller au ciné » et « prendre un canon au bar ».) Un président ne doit pas s’exprimer ainsi. Contrairement à un candidat, pour qui ce serait presque un devoir.

Quoiqu’il en soit, le tumulte suscité par le choix des mots de M. Macron souligne l’évolution de la parole politique. Pour reprendre les termes d’un éditorialiste français, « pour contrer l’impuissance des actes, les responsables politiques ont tendance à gonfler la puissance des mots. [Ils rajoutent] toujours plus de Tabasco pour que le plat ne paraisse pas fade. » Et nous savons tous ce que cela peut entraîner, n’est-ce pas ?

—————-

[1] Ce titre de presse a été fondé en 1943 par des Français exilés à New York dans le but de sensibiliser le public américain à la cause française et de soutenir le mouvement de résistance organisé par Charles de Gaulle. Le journal était autrefois édité dans les locaux de la Délégation de la France Libre à New York, au numéro 626 de la Cinquième Avenue. 

Lectures supplémentaires :

Macron rebuke to unvaccinated citizens incurs anger in parliament
The Guardian, 5 January 2022

 

L’amour est peut-être aveugle, mais pas muet!

Love au prisme de la traduction.

Francoise Massardier-KenneyNous sommes heureux d’accueillir notre nouvelle collaboratrice, Françoise Massardier-Kenney, professeur de français à la Kent State University (en Ohio), où elle a enseigné et dirigé l’Institute for Applied Linguistics pendant de nombreuses années et co-dirigé la Global Understanding Research Initiative. Françoise a entamé ses études à Besançon (Lettres Supérieures et licence) avant d’obtenir un doctorat en anglais à Kent State. Elle est l’auteur de nombreux articles de traductologie et portant sur la littérature du XIXème siècle, ainsi que de traductions en anglais dont l’ouvrage de Antoine Berman, « Pour une critique des traductions », et récemment de l’adaptation et sous-titres du film de Henry Colomer, « Des Voix dans le Chœur : éloge des traducteurs ». Francoise a été notre linguiste du mois de 2015.

Quand on m’a demandé de rédiger un article pour « Le mot juste », j’ai hésité car mes activités traduction et recherche ne me laissaient guère de temps pour réfléchir à d’autres sujets. Cela dit, dans mes lectures en français (presse quotidienne) ou émissions et entretiens sur des sujets divers lors d’émissions de radio (France Inter, France culture, etc.), ainsi que dans les conversations avec des amis ou parents, je n’avais pu m’empêcher de remarquer l’influx accéléré de nouveaux anglicismes dans toutes sortes de contexte (en politique, musique, affaires-pardon « business », science, ou média). Ces termes récents allant de l’utilisation de termes comme « stopper » au lieu d’arrêter, « un check point » pour poste de contrôle, « drastique » pour vouloir dire énergique (ce qui est ironique car en français drastique s’utilisait comme synonyme de draconien pour l’action de médicaments tels qu’un purgatif), être en charge de pour « être chargé de », un boss, suspecter, un podcast, un stand-up, un dealer, un burn-out, un loser, un think-tank, une série (pour feuilleton), un thriller (que sont devenus les policiers et les polars d’ antan?), un look, un scoop, un sponsor, le wokisme (vilain mouvement culturel venant des Etats-Unis), cash (qui bien sûr veut dire argent quand il est employé  comme nom, mais par extension signifie franc–voire brutal– quand on l’emploie comme adjectif (exemple : tu peux faire confiance à ce qu’elle dit. Elle est très cash), « ne me spoile pas la fin du film », etc. Ces emprunts montrent l’ascendance de l’anglais sur le français mais ne changent pas grand-chose à nos manières de penser, de sentir, et de faire.

Or il existe une exception. Depuis plusieurs années, je bute sur un problème de traduction au niveau personnel et après avoir consulté plusieurs francophones qui résident aux U.S.A. comme moi, je me suis aperçue que j’avais un sujet : les différences entre la façon d’exprimer son affection/amour/amitié aux États-Unis et en France et ce que cela peut révéler au niveau des habitudes de pensée dans ces deux cultures.

LOVEJ’ai d’abord découvert la notion problématique de « Love » quand des ami/es/beaux-parents m’écrivaient et finissaient leur missive avec le mot « Love ». Le terme semblait excessif pour décrire les relations amicales qui nous liaient, d’autant plus que j’avais toujours réservé « I love you » ou « love » à un partenaire romantique. J’ai mis cela sur le compte de la différence culturelle entre le français, qui comme l’ont bien décrit les éminents spécialistes de stylistique comparée Vinay et Darbelnet, est porté vers la négation et la retenue (je ne dis pas non [traduction : j’accepte/yes, with pleasure], ce vin n’est « pas mauvais » [ce vin est bon/this wine is good], elle n’est pas bête [elle est intelligente/ she is quite smart) au contraire de l’anglais plus positif et emphatique.

Cependant, tout en étant consciente de ces différences et en dépit de mes efforts pour être plus positive dans mes appréciations (nourriture, devoirs d’étudiants, films, etc.), je n’ai jamais pu utiliser « love » à l’américaine. Je me souviens encore de mon inconfort quand une amie a dit à sa fille avant de raccrocher « love you ». Etais-je coincée et incapable d’exprimer mes sentiments ou avions-nous là un symptôme d’une différence culturelle ? J’ai donc procédé à un sondage informel et posé la question à une trentaine de personnes afin de répertorier les différentes significations de « love » et les façons de l’exprimer en français. La première chose que j’ai découvert est que les parents américains d’enfants petits ou adultes disent « love », « love you » régulièrement à leurs enfants et parfois à leurs amis. Par contre, quand on leur demande si leurs parents à eux avaient utilisé ces mêmes expressions à leur égard, la réponse est négative. Donc, ce serait un phénomène répandu mais assez récent aux États-Unis.

Les parents français résidant en France ou aux États-Unis que j’ai interviewés ne disent pas « je t’aime » à leurs enfants ou à leurs amis et ont un geste de recul quand on leur pose la question. Est-ce à dire que les Français sont moins affectueux que les Américains ? Et bien non. Si l’on répertorie ce qui remplace cette formule, on s’aperçoit qu’il existe un certain nombre d’expressions variées, ce qu’on appelle des modulations en traductologie, c’est-à-dire un changement de point de vue mais qui exprime le même contenu. D’abord le concept général et abstrait rendu par la formule « love » en anglais se traduit par des expressions qui expriment un geste concret et physique : « je t’embrasse », « je t’embrasse fort », « je vous embrasse bien fort », « bises, « grosses bises », « grosses, grosses bises », « bisous », « mille bisous », « à toi de cœur », « je vous embrasse de tout mon cœur ». J’imagine que si je finissais un email par « I kiss you hard », mon/ma destinataire aurait la même réaction d’étonnement que moi lorsque je lisais « love ».  D’autre part, le sentiment d’amitié ou d’amour non-sexuel signalé par « love » s’exprime aussi par l’emploi d’adjectifs qui caractérisent le destinataire. Je ne dis pas à ma fille adulte que je l’aime, mais j’utilise des diminutifs que je suis seule à connaître. De même ma nièce utilise mon diminutif (connu seulement de membres de ma famille proches ou d’amis intimes) quand elle m’envoie des SMS. La valeur affective du diminutif réservé aux proches n’existe pas aux et lorsque on me demande si j’ai un « nickname » car mon prénom est trop long et difficile à prononcer, je réponds que non.  Alors qu’en anglais les diminutifs sont utilisés par tout le monde, en français le surnom est souvent un moyen de distinguer les proches des non-proches. [1] 

Enfin, le français qui se caractérise par des formules « d’étoffement », c’est-à-dire qui utilisent plus de mots que ne le feraient l’anglais, a recours à l’utilisation d’adjectifs qualificatifs ou possessifs pour exprimer un sentiment d’affection fort. Par exemple, on commencera un message par « Ma jolie, mon chéri, ma Mélanie, mon poussin, mon biquet, mon enfant chéri, ma maman chérie, mon petit papa », etc. dont la traduction littérale serait sans doute risible en anglais.

EmotionsTout cela pour dire que non seulement l’expression d’un sentiment qui semble universel varie selon les langues et les cultures mais qu’elle révèle aussi des différences au niveau conceptuel. Les analyses de l’ethnolinguiste James Underhill à propos des métaphores utilisées pour décrire l’amour « romantique » en français, anglais et tchèque et celles de la sociolinguiste Anna Wierzbicka pour les variations culturelles du concept de « friendship » (amitié) en anglais, russe et polonais, ont bien montré que même si nous utilisons les mêmes mots, ceux-ci ne recouvrent pas forcément les mêmes notions. D’où mon malaise initial en entendant « love ». J’en déduis qu’en anglais, « love » serait une catégorie fourre-tout et un mot servant à exprimer des sentiments variés pour différents types de relation s’étendant du plus au moins proche, alors que « je t’aime » est surtout réservé en français pour l’amour type  eros  selon la classification grecque ancienne (c’est-à-dire un amour mêlé d’attirance physique) et rarement pour la philia (forme vertueuse d’amour entre parents, amis, etc.) ou la storgé qui désigne surtout l’amour d’un père ou d’une mère pour son enfant ou la forte affection qui lie des parents ou amis, sans caractère sexuel. Donc le problème semblait réglé : en anglais, love, love you veut simplement dire « bises » ou « content de te voir ». Ainsi le film américain « Love you Bro », traduit en québécois par « J’t’aime mon homme » et qui décrit simplement l’amitié entre deux hommes hétérosexuels devrait se comprendre et se traduire par « T’es mon pote » ou « Potes ». 

Cependant dans la culture populaire (émissions de radio et de télévision) et chez les jeunes, il apparait que les formules habituelles françaises qui expriment l’amour non-romantique se voient complétées par des calques directs venant de l’anglais modifiant l’expression et le concept français de « je t’aime ». Par exemple, lorsque j’ai demandé à une amie française (non-anglophone) si elle utilisait « je t’aime » elle a reconnu le dire à ses petites filles de 12 et 14 ans. Quand je lui ai demandé des détails, elle m’a indiqué que c’était en réponse à ce que les petites filles lui disaient. Mais elle n’utilise jamais la formule avec sa fille adulte car cela ne lui semblerait pas naturel. De même ma nièce adulte qui a vécu trois ans à New York n’hésite pas à dire « je t’aime » à ses parents ou amis proches sans doute parce qu’elle l’a entendu dire autour d’elle et sur les réseaux sociaux.

Pour vérifier si cette utilisation de « Je t’aime » à l’américaine se retrouvait dans des produits culturels, j’ai aussi relevé les occurrences de l’expression dans plusieurs séries policières françaises populaires comme Tandem (six saisons), Meurtres à (neuf saisons), Chérif (48 épisodes) et Drôle, une nouvelle série comique française produite par Nexflix et très bien accueillie par la critique. Et en effet on retrouve le « je t’aime » à l’américaine dans toutes ces émissions.  Par exemple dans « Meurtre à Toulouse, : la Capitaine Jourdan dit « je t’aime » à son jeune collègue et ami gendarme, (et non, ce n’est pas une série américaine doublée en français) et elle le dit aussi à sa fille adulte. Dans Tandem la mère capitaine de police dit aussi (mais très vite comme si c’était gênant) « Je vous aime » à ses enfants adolescents ou même « je t’aime mon bébé » (Ep. 8). Dans Chérif (Ep. 2, S2) la fille adolescente dit à son père flic « Je t’aime papa » et celui-ci lui répond « moi aussi ». Enfin dans « Drôle » la jeune bourgeoise Apolline le dit très rapidement à sa mère après lui avoir caché ses activités de stand-up. Il semblerait que ces exemples venant de la vie quotidienne comme de la culture populaire indiquent une transformation ou reconfiguration du concept exprimé selon le modèle américain. Pour l’instant les expressions françaises qui expriment l’amour filial ou amical coexistent avec cette nouvelle acception venant de l’anglais selon lequel le concept d’amour est plus général et plus abstrait. Mais il faudrait procéder à une étude quantitative pour mesurer l’ampleur de ces changements sur un corpus plus vaste et analyser l’évolution des tendances touchant à l’expérience et à l’expression des liens d’amitié et d’amour dans la culture française contemporaine.

Coda :

G. SandDans le cadre de mes recherches, je viens de lire le tome XVI de la correspondance de George Sand pour les années 1860 et 1861. On y trouve de multiples « Je te/ vous embrasse » mais mea culpa, on y trouve aussi des expressions avec « aime » au sens large de l’anglais. Quelques exemples parmi d’autres : « je me porte bien et je t’aime » (403), « et je t’aime de toute mon âme » (516) à son fils ; « je vous embrasse de tout mon cœur et je vous aime » (576), « On vous aime à mort » (576), « je vous embrasse, je vous aime » (600) à son ami Dumas fils ; « « Un mot de réponse. Je vous aime. Nous vous aimons » (636) au Prince Napoléon ; « je vous embrasse tous les trois et je vous aime » (660), « tout le monde vous embrasse et vous aime » (663) ; « Dites à M. Boucoiran que je l’aime » (803), à divers amis et parents, etc. D’où il faut conclure qu’à une étude synchronique de termes comme « je t’aime » il faudrait ajouter une étude diachronique pour déterminer si c’est l’anglais qui déteint sur le français ou, si par le biais de l’anglais, nous revenons à des habitudes de pensée plus anciennes.

[1]

NDLR :
surname (en anglais) = nom de famille, patronyme
surnom = nickname (en anglais)
donc surnom et surname sont des faux amis.

*

 

 

 

NDLR :

Sonnet 43, Elizabeth Barret Browning

Lectures supplémentaires :

What It Means When Someone Says 'Love You' Instead Of 'I Love You’

Annonce d’emploi sur un site ukrainien

  Jooble-logo  

 

Le bureau français de la société ukrainienne jooble nous a demandé d’attirer l’attention de nos lecteurs et lectrices aux emplois disponibles chez ses clients dans le domaine de la traduction. Nous avons accepté sa proposition de publier cette annonce, à titré gracieux, donné que ce blog n’a pas de but lucratif et afin d’aider cette société ukrainienne.

Voici le lien pertinent :

https://fr.jooble.org/emploi-traducteur 

Annonce du Conseil Europeen des Association de Traducteurs Littéraires

Translators on the Cover 1Après 18 mois et d’innombrables réunions en ligne, la Commission européenne* vient de publier Translators on the Cover – Multilingualism and Translation, un rapport qui vise à indiquer les moyens d’étendre la diffusion de la traduction littéraire dans toutes les langues de l’UE. Celui-ci traite de trois domaines principaux – l’apprentissage des langues, les conditions de travail des traducteurs et le financement de leurs travaux – et recommande des stratégies pour améliorer ces pratiques.

  Translation 2  

Des experts nationaux de 26 pays ont contribué à sa rédaction dans le cadre du Plan de Travail européen pour la Culture 2019-22. Parmi eux se trouvaient (quelques) traducteurs littéraires, un éditeur, des représentants d’agences nationales de financement de la littérature et des associations de traducteurs – parmi lesquels la déléguée du CEATL, Juliane Wammen (DOF), en tant que représentante du Danemark. Des réunions se sont tenues avec la participation du CEATL, en présence de Miquel Cabal Guarro (AELC) et Cécile Deniard (ATLF), ainsi qu’avec la FEP, l’AVTE et l’Association des Libraires européens. Le rapport fait largement référence aux résultats des enquêtes 2008 et 2021 menées par le CEATL sur les conditions de travail et contient un lien vers la plus récente d’entre elles.

Ce rapport est disponible en anglais, mais aussi en cours de traduction dans les 27 langues de l’UE. Nous vous encourageons à partager son contenu avec les décideurs politiques ou toute autre partie intéressée afin de contribuer à éclairer le débat sur les conditions de travail des traducteurs et d’y apporter, nous l’espérons, des changements positifs.

* European Commission, Directorate-General for Education, Youth, Sport and Culture, Translators on the cover: multilingualism & translation: report of the Open Method of Coordination (OMC) working group of EU Member State experts, 2022, https://data.europa.eu/doi/10.2766/017

L’ antisémitisme et d’autres “antis”

Isabelle P.L'article qui suit a été traduit par notre contributrice, Isabelle Pouliot. Isabelle est membre de la NCTA (Northern California Translators Association) et ancienne résidente de la région de San Francisco. Elle est traductrice agréée de l'anglais vers le français de l'Ordre des traducteurs, terminologues et interprètes agréés du Québec (OTTIAQ). http://traduction.desim.ca

Comme bon nombre d’universités américaines d’aujourd’hui, l’Université du Michigan veut faire savoir à sa population qu’elle est déterminée à défendre la diversité, l’équité et l’inclusion.

A-S 2Une lettre du responsable de la diversité envoyée à tous les étudiants, employés et membres du corps professoral a néanmoins laissé entendre une tout autre chose. Ce responsable a écrit que l’université doit
« renouveler son engagement à faire progresser l’antiracisme, l’anticapacitisme, l’antisémitisme, l’équité entre les genres et à créer un milieu réfractaire à l’inconduite sexuelle. »

L’ajout du mot « antisémitisme » dans une énumération de termes que l’université veut « faire progresser » a suscité des réactions immédiates.

L’erreur était évidente : même si le mot « antisémitisme » a le même préfixe « anti », sa signification est la haine du peuple juif, alors que les autres termes ont comme point commun de combattre la haine et la discrimination.

  Anti-S 1  

L’Encyclopedia Britannica propose cette définition de l’antisémitisme : hostilité ou discrimination envers les Juifs, à titre d’adeptes du judaïsme ou de membres d’un groupe ethnique. Le mot antisémitisme a été inventé en 1879 par l’activiste Wilhelm Marr pour désigner les campagnes contre les Juifs qui avaient cours à cette époque en Europe centrale. Même si ce terme est désormais d’usage courant, il s’agit d’une impropriété (misnomer en anglais) selon l’Encyclopedia Britannica, puisqu’il dénote une discrimination contre tous les Sémites. Cependant, les Arabes et d’autres groupes sont aussi des peuples sémitiques, mais ils ne sont pas la cible de ceux qui font preuve d’antisémitisme comme on le conçoit généralement. L’antisémitisme nazi, dont le point culminant a été l’Holocauste, avait une dimension raciste, puisqu’il ciblait les Juifs en fonction de supposées caractéristiques biologiques et les Juifs qui s’étaient convertis à d’autres religions ou nés de parents convertis. Ce type de racisme antijuif remonte seulement au 19e siècle et est lié au « racisme scientifique » de cette époque et sa nature diffère des anciens préjugés antijuifs.

A-S

L’Alliance internationale pour la mémoire de l’Holocauste (IHRA) a adopté à sa séance plénière du 26 mai 2016 la définition opérationnelle (sic) suivante de l’antisémitisme :

L’antisémitisme est une certaine perception des Juifs qui peut se manifester par une haine à leur égard. Les manifestations rhétoriques et physiques de l’antisémitisme visent des individus juifs ou non et/ou leurs biens, des institutions communautaires et des lieux de culte.

Initials JJG

 

 

Lectures supplémentaires :

89% des étudiants juifs de France déclarent avoir subi un acte antisémite
L'Express, 19.03.19

Definition of anti-semitism – European Commission

 

Mots anglais liés à l’invasion russe – aperçu langagier

Balaclava : du passe-montagne au masque 

L’article qui suit est rédigé par René Meertens, notre contributeur fidèle et auteur du Guide anglais-français de la traduction, dont une nouvelle édition (2021) vient de paraître.  René a été notre linguiste du mois de janvier 2019.

Ceci est le premier d’une série de textes que nous avons l’intention de consacrer à l’actuelle invasion de l’Ukraine par la Russie (ainsi qu’à l’occupation de la Crimée en 2014). Les médias publient de nombreuses analyses politiques et historiques [1] sur ces questions, mais celles-ci ne portent guère, voire pas du tout, sur les aspects linguistiques de la crise internationale actuelle provoquée par la Russie. Nous espérons que nos lecteurs apprécieront notre contribution au débat.

 

  Rene Meertens 2 Guide  

 


Balaclava 1Le mot anglais balaclava est traduit par le Robert & Collins Super Senior par passe-montagne, mot défini par le Petit Robert comme suit : Coiffure de tricot qui enveloppe complètement la tête et le cou, ne laissant que le visage découvert. Le mot voisin cagoule est défini par le même dictionnaire comme suit : Passe-montagne, porté surtout par les enfants. On pourrait ajouter « et par les malfaiteurs qui ne souhaitent pas être identifiés quand ils commettent des forfaits ».
Balaclava 3
Selon le dictionnaire Encarta, le / la balaclava est une sorte de grand bonnet couvrant la tête et le cou, laissant à découvert une partie du visage, généralement les yeux et le nez. Ce dictionnaire indique également l’origine de ce terme, le village de Balaklava, en Crimée.

Balaclava town Balaclva map_of_crimea
Le village de Balaclava               Balaclava
sur une carte de la Crimée

L’article « Crimée » du Petit Mourre nous en apprend davantage. Cette péninsule de la côte septentrionale de la mer Noire fut intégrée à la république socialiste soviétique de Russie à l’issue de la guerre civile qui suivit la révolution de 1917.

Nikita Khrouchtchev fut nommé premier secrétaire du Parti communiste en Ukraine en 1938, avec pour mission principale de réduire le nationalisme ukrainien. En 1954, sous Khrouchtchev [2] , la Crimée fut rattachée à l'Ukraine. [3]  En 1995, la Russie a reconnu officiellement l’appartenance de la Crimée à l'Ukraine. En 2014, la Russie a occupé et annexé la Crimée.

Remontons dans le temps jusqu’à la guerre de Crimée. Elle mit la Russie aux prises, de 1853 à 1856, avec quatre pays : la France, la Grande-Bretagne, l’Empire ottoman et le royaume du Piémont. Ses origines sont multiples : la volonté de la France et de la Russie de protéger les Lieux saints, chacune pour ses propres coreligionnaires, le souhait de la Russie de passer librement par les détroits et de démembrer l’Empire ottoman et l’hostilité de l’Angleterre à l’égard de l’expansionnisme de la Russie en Europe. La guerre fut centrée sur la Crimée.

La Russie subit deux défaites, à Balaklava et à Inkerman (1854), mais surtout dut abandonner la forteresse de Sébastopol en 1855. Le tsar Alexandre II fut obligé de signer le traité de Paris (1856), qui prévoyait la neutralisation de la mer Noire, la liberté de navigation sur le Danube, et l’autonomie de la Moldavie, de la Valachie et de la Serbie.

Balaclava 2

Un soldat suedois portant un balaclava

Mais quel est le rapport entre le mot balaclava et le passe-montagne qu’il désigne en anglais ? Sans doute le fait que cette coiffure était portée par les fantassins lors de la guerre de Crimée. Pour faire le siège de Sébastopol, les Britanniques s’installèrent à Balaklava, un port de Crimée où ils se trouvaient à l’étroit et ne pouvaient manœuvrer que difficilement, tandis que les Français s’établirent sur la baie de Kamiech. Ce siège dura onze mois. Les Russes tentèrent de briser l’encerclement, mais ils furent repoussés à Balaklava et à Inkerman. En somme, si Balaklava laissa son nom dans l’histoire, cela est dû à une erreur de stratégie des Britanniques.

On peut conjecturer que les fantassins français portaient, eux, des cagoules, mot qui, en plus de son sens littéral, a une signification particulière en français. C’était en effet le surnom donné par l’Action française au mouvement d’extrême droite Comité secret d’action révolutionnaire, actif de 1936 à 1940 : la Cagoule. Ses membres étaient appelés « cagoulards ».

Pour leur part, les membres du Ku Klux Klan, organisation raciste aux Etats-Unis portaient eux aussi une cagoule, mais Balaclava - Klu Klux Klan de couleur blanche, alors que la cagoule traditionnelle a généralement une couleur foncée. Le Ku Klux Klan fut fondé en 1865 et a pratiquement disparu de nos jours, si l’on exclut quelques nostalgiques. Le costume des membres comprend une longue robe, et leur visage est masqué par une cagoule pointue qui comporte uniquement deux ouvertures pour les yeux. Les Klansmen ne peuvent être reconnus et sont effrayants.

La cagoule se rapproche ainsi du masque, qui a souvent les deux mêmes fonctions : dissimuler les traits et terroriser. Ainsi, dans le film Scream, une innocente jeune fille, incarnée par Neve Campbell, est poursuivie par un homme masqué et armé d’un poignard. La malheureuse pense plusieurs fois avoir échappé au tueur mais celui-ci réapparaît sans cesse sous ses dehors effrayants.

Balaclava - Greek masks.jpgLe masque n’est pas un nouveau venu dans le monde du spectacle. Dans le théâtre de la Grèce antique, les acteurs étaient masqués. Le masque servait à exprimer de façon exagérée les émotions des personnages. Il était loisible à un acteur d’incarner successivement plusieurs personnages en changeant de masque. De plus, comme les femmes n’étaient pas admises sur scène, les acteurs pouvaient porter des masques féminins.

Le théâtre japonais comporte un très grand nombre de formes. Le gigaku était un genre consistant en drames dansés Balaclava Japanese mask d’origine coréenne utilisant des masques. Il s’agissait de farces. En fait, de nos jours, on les connaît principalement par leurs masques, appelés gigaku-men, qui étaient des masques en bois colorés. Ils couvraient la tête entière et avaient des expressions souvent comiques.

La pièce de no quant à elle est représentée par un acteur principal et un acteur assistant, qui peuvent être masqués, et d’autres acteurs, non masqués. Dans ce cas également, les personnages féminins sont joués par des hommes. On utilise des masques issus du gigaku. « Certains d’entre eux avaient une mâchoire inférieure mobile. Ils représentent pour la plupart des divinités indiennes » (Louis Frédéric). Un musée en possède 223, taillés dans du bois de camphrier.

Peu de gens savent que des masques sont utilisés dans des films d’action. Quand une scène est acrobatique, l’acteur censé la jouer est souvent remplacé par un cascadeur qui porte un masque en silicone qui reproduit assez fidèlement les traits de l’acteur.

Le masque atteint son point de perfection grâce au deepfake (mot-valise composé de deep learning et de fake). Cette technique permet notamment de reproduire le visage d’une personnalité connue et de lui faire dire n’importe quoi grâce à un imitateur. Il est ainsi possible de représenter un Premier ministre avouant qu’il passe son temps à tromper le peuple. Dans un registre plus drôle, Nicolas Canteloup utilise le deepfake pour brocarder ses têtes de Turc sur TF1 vers 21 heures.

Le président Zelensky a été victime d’une tentative de tromperie reposant sur le deepfake. Dans la vidéo qui suit, un faux Zelensky exhorte les militaires ukrainiens à déposer les armes. Voici l’avis d’un expert, selon lequel le montage n’est pas convaincant : « Le corps ne ressemble pas à celui de Zelensky, son cou n’est pas celui de Zelensky. La voix n’est pas celle de Zelensky et son visage semble un peu bizarre. »

 

 

Sources :

Robert & Collins Super Senior
Encarta World English Dictionary
Petit Robert
Encyclopedia Universalis
Petit Mourre, Dictionnaire d’histoire universelle
Wikipedia
Louis Frédéric, Le Japon, Dictionnaire et civilisation

[1] Le mot français « historique » peut se traduire de deux façons en anglais : historical et historic. Le premier de ces deux termes signifie « à caractère historique » (un roman historique, par exemple), tandis que le second met l’accent sur la portée historique d’un événement (réforme historique, par exemple).

[2] Mark Polizzotti. Why Mistranslation MattersWould history have been different if Krushchev had used a better interpreter?N.Y.T. 28/06/2018

L'histoire aurait-elle été autre sans certaines traductions erronées ?
Traduit d'un article paru dans le New York Times

[3] Je me souviens qu’un collègue russe m’a dit, il y a une vingtaine d’années, que cette décision était incompréhensible. R.M.

Lectures supplémentaires

Behold the balaclava: Why a 19th-century army accessory has taken over social media
CNN December 28, 2021

 

Cannot, may not, will not, should not, must not………….

 

  Biden  

Le 26 mars 2022, le président Biden, s’exprimant lors d’une conférence de l’OTAN, a déclaré à propos de Vladimir Poutine : « For God’s sake, this man cannot remain in power. » (Pour l’amour de Dieu, cet homme ne peut pas rester au pouvoir.)

 

La traduction de cette phrase par Le Monde a été la suivante : « Pour l’amour de Dieu, cet homme ne peut pas rester au pouvoir. »

Le site Web de France Info l’a traduite comme suit : « Pour l'amour de Dieu, cet homme ne doit pas rester au pouvoir. »

Tant en Russie qu’en Occident, les médias d’information ont considéré que Biden appelait à un changement de régime, ce que la porte-parole de la Maison Blanche s’est empressée de démentir.

Que Biden voulait-il dire quand il a prononcé ces paroles, qui ne faisaient pas partie du discours qu’il comptait prononcer, mais a été un ajout spontané ? Il y a plusieurs possibilités :

1 This man cannot remain in power (Cet homme ne peut pas rester au pouvoir). En d’autres termes, il est inconcevable ou peu probable que Poutine reste au pouvoir. (Peut-être sera-t-il déposé par les dirigeants ou la population.) Selon cette interprétation, les propos en question constituent une prédiction.

2 This man should not remain in power (Cet homme ne devrait pas rester au pouvoir). En d’autres termes, il n’est pas bon, il est immoral ou il est illogique qu’un dirigeant qui a tant nui à son propre pays reste au pouvoir. Selon cette interprétation, il s’agirait d’un souhait.

3 This man must not remain in power (Cet homme ne doit pas rester au pouvoir). En d’autres termes, nous ne pouvons laisser cet homme rester au pouvoir. Il s’agirait alors d’un appel à agir ou d’un appel à un changement de régime.

Le président Biden a eu le dernier mot quand il a expliqué que sa remarque spontanée traduisait son indignation face à l’invasion de l’Ukraine par la Russie, et non un changement de politique de la part des États-Unis.

  Modal verbs  

Si tous ceux qui parlent pesaient leurs mots, comme l’air serait léger. ~ Albert Brie

Abondance de paroles, indice d’imprudence et frivoles. ~ Gabriel Meurier (Le trésor des sentences, 1568)

Pensez deux fois avant de parler et vous parlerez deux fois mieux. ~ Plutarque

Il ne faut pas toujours dire ce qu’on pense, il faut toujours penser ce que l’on dit. ~ Marquise de Lambert

Ils savent seulement ce qu’ils pensent après avoir entendu ce qu’ils disent. ~ Gustave Le Bon

Jonathan G. avec la précieuse aide de René Meertens

 

Lectures supplémentaires :

Guerre en Ukraine : comment une simple phrase sur Poutine a parasité la fin de la tournée européenne de Biden

Rachel Hartig – linguiste du mois de mars 2022

L’entretien qui suit est presenté a l'occasion de l'Oscar remporté par C.O.D.A. (Children of Deaf Adults) (un remake américain de La Famille Belier) pour le meilleur film de l'année. Le film traite d'une famille de sourds.

Le President Macron vient d'envoyer un message sur Twitter : "…. Un grand bravo à ses producteurs, français, et aux équipes qui en font un succès à l’étranger. Avec ce film, ils ouvrent le regard sur le handicap et le vécu des proches aidants."

Produceurs

Les producteurs Philippe Rousselet (G), Fabrice Gianfermi (D) et Patrick Waschsberger (C) avec leur Oscar du Meilleur film, à la 94e cérémonie des Oscars, 27 mars 2022, a Los Angeles.
(FREDERIC J. BROWN / AFP)

 

L'epeeAux États-Unis et en France, les mouvements visant à instruire les personnes sourdes ont été historiquement interdépendants.  C'est l'abbé de l'Épée (1712-1789) qui ouvrit à Paris la première école pour les sourds – l’Institut national des jeunes sourds de Paris (aujourd'hui familièrement appelé l'Institut Saint-Jacques). Un Américain de passage à Paris, Thomas Gallaudet (1787-1851), assista à une démonstration de l'abbé Sicard, le successeur de l'abbé de l’Épée. Il fut impressionné par sa façon d'enseigner à deux élèves sourds et doués : Laurent Clerc et Jean Massieu.  Il persuada Clerc de l'accompagner aux États-Unis où tous deux fondèrent en 1817 l'American School for the Deaf, à Hartford (Connecticut). [1] À ses débuts, l'American Sign Language (ASL) s'est essentiellement fondé sur la langue des signes française (LSF). [2]

Sign language

Notre linguiste du mois, Rachel Hartig, Ph.D., poursuit cette tradition franco-américaine.  Avant de prendre sa retraite, elle a enseigné le français pendant 38 ans dans l’éminente université pour les sourds qu'est la Gallaudet University, à Washington D.C., un établissement d'enseignement supérieur dont tous les programmes et services sont spécialement conçus à l'intention des étudiants sourds et malentendants.

Rachel est aussi l'auteure de trois livres : Man and French Society : Changing Images and Relationships, suivi de Struggling Under the Destructive Glance, qui étudie l'évolution des modèles de victimisation dans l'œuvre de Guy de Maupassant. Son plus récent ouvrage, Crossing the Divide : Representation of Deafness in Biography, est le fruit de plusieurs séjours à Paris au cours desquels Rachel a découvert la présence et le pouvoir de nombreux écrivains français sourds qui sont méconnus en Amérique. Le livre a été traduit en français (Franchir le fossé, Éditions Airelle, 2017).

Crossing the Divide

Franchir le fosse


Jonathan Goldberg
s'est entretenu en anglais avec Rachel Hartig à Washington, D.C. 

 

Rachel Hartig (cropped) Jonathan cropped
Rachel HARTIG, Ph.D. Jonathan GOLDBERG

 

[1]. Yvonne Pitrois (1880-1937), essayiste et biographe, sourde et malvoyante, revêt un intérêt particulier pour Rachel, de même que son homologue américaine, Helen Keller (1880-1968), première personne sourde et aveugle à décrocher un baccalauréat ès lettres. Mme. Pitrois a écrit « Une nuit rayonnante : Helen Keller ». L'autobiographie d'Helen Keller, The Story of My Life, a inspiré le film The Miracle Worker, et a été traduit en français (Sourde, muette, aveugle  : Histoire de ma vie, Payot, 2001).

 

Yvonne Pitrois Helen Keller
Yvonne PITROIS Helen KELLER

[2] De nos jours, l'ASL et le LSF sont des langues distinctes. Bien qu'elles contiennent toujours des signes analogues, elles ne sont plus comprises par les utilisateurs de l'une et de l'autre.

———————–

I N T E R V I E W   EX C LU S I V E 

Initials JJG Le New York Times a publié un article sur les réactions et les réserves de la communauté des sourds à l’égard de l’attribution de l’Oscar du meilleur film à C.O.D.A. (Representation or Stereotype? Deaf Viewers Are Torn Over ‘CODA’ [*], 30 mars 2022). Estimez-vous justifiées les critiques qu’ils ont formulées, notamment parce que les familles de sourds étaient censées être dépendantes des membres de la famille qui n’ont pas de problèmes d’audition ? Le film était-il désobligeant pour les sourds ou les plaçait-il dans une situation de dépendance pour la satisfaction de leurs besoins vis-à-vis des personnes qui entendent?

Rachel Hartig : Lennard Davis, enfant d’adultes sourds lui-même et auteur de nombreux excellents livres sur la surdité, a estimé que le scénario de Heder n’abordait pas vraiment le genre de problèmes auxquels pourrait se heurter un enfant d’adultes sourds lorsqu’il interprète pour un parent sourd. Comment faut-il communiquer avec un parent au sujet de la maladie ou du décès d’un parent, par exemple ?

GallaudetA mon avis, un scénario doit respecter un équilibre en décrivant les réalités de façon objective, sans donner une représentation trop sombre de l’existence des sourds, qui est vraiment pleine de vie et de joie. En ce qui concerne la musique, par exemple, il suffit de songer aux Gallaudet Dancers, à la poésie des sourds, très abondante maintenant, et au développement actuel de la langue des signes américaine pour constater que la musique et le rythme font partie de la vie des sourds, même s’ils prennent une forme différente. Et en définitive, il est magnifique que, dans le film, Ruby, qui chante sur scène, a recours à la langue des signes à l’intention de ses parents, unissant ainsi le monde des sourds et celui des personnes qui entendent.

Pour moi, ce beau film est un excellent premier pas dans la description de la vie des sourds. Et l’accueil général a été tellement favorable que j’espère qu’un grand nombre d’autres films suivront et enrichiront les vies de ceux qui entendent et des sourds, grâce à une meilleure compréhension mutuelle entre les uns et les autres.

[*] Représentation ou stéréotype ? Les sourds sont déchirés au sujet de CODA

 

Initials JJG Lors de votre dernière année d'enseignement à Gallaudet, combien cette université comptait-elle d'étudiants ? Quel était l'effectif normal d'un cours de français ?

RH : Actuellement, 1.129 étudiants sont inscrits à Gallaudet. À cet effectif s'ajoutent des inscriptions aux cours en ligne et des étudiants à statut particulier.

Quand j'ai commencé à y enseigner, en 1973, l'Université avait un effectif total moindre. Néanmoins, comme bon nombre de mes cours étaient initialement obligatoires (français élémentaire, français intermédiaire), il m'arrivait souvent d'avoir jusqu'à quinze à vingt étudiants dans chaque cours. Bien sûr, pour les cours à option, soit le français avancé, la littérature française en traduction anglaise, les nouvelles françaises, etc., le nombre d'étudiants était bien moindre, et se situait souvent entre cinq et dix.  

 

Initials JJGPouvez-vous nous expliquer quelques-unes des principales méthodes utilisées pour enseigner aux sourds, ex. : la parole, l'écrit, les symboles graphiques et non tactiles, les indices-objets, les indices -gestes/mouvements, les expressions du visage ou les bruits révélateurs d'un sentiment ou d'une opinion, la langue des signes manuels, la langue des signes tactiles, le Braille, les indices tactiles, etc.

 

RH Gallaudet University se considère maintenant comme une institution bilingue et biculturelle, employant à la fois l'ASL (American Sign Language) et l'anglais écrit. L'ASL ne se réduit pas à des signes, elle recouvre les expressions faciales, le langage corporel et le recours au langage labial.

 

Initials JJG Étant donné qu'il peut y avoir une grande diversité de types et de degrés de handicaps auditifs et visuels, qu'ils soient congénitaux ou acquis, ainsi que de maîtrises de la langue courante, les besoins des étudiants étaient-ils satisfaits au cas par cas ? Par exemple, se pouvait-il que certains utilisent des manuels en Braille et d'autres des manuels ordinaires, que certains aient recours au langage labial et d'autres suivent votre langue des signes, ainsi que d'autres méthodes d'enseignement ?

RH :  Que l'étudiant soit devenu sourd, sourd et aveugle ou sourd et physiquement handicapé avant ou après avoir parlé, il tirera profit de la langue des signes (ASL) employée par l'enseignant. Certes, les besoins individuels doivent également être satisfaits. Si, par exemple, la présence d'un interprète s'impose pour assister un étudiant sourd et aveugle à l'occasion d'un cours, l'interprète reproduira le langage des signes de l'enseignant. Mais, l'interprète traduira les signes de l'enseignant directement dans la main de l'étudiant, alors que l'enseignant adressera ses signes à l'ensemble de la classe. Et les textes devront aussi être imprimés en Braille pour permettre à l'étudiant de se préparer et d'étudier. 

 

Initials JJGSi quelqu'un sollicite son inscription à Gaullaudet University, comment évalue-t-on son niveau de compétence compte tenu de son handicap ?

RH :  Les étudiants doivent être classés sourds ou malentendants pour accéder au cycle universitaire de Gallaudet. Certaines exceptions sont consenties pour des étudiants qui peuvent désirer devenir interprètes ou enseignants de sourds. Hormis cela, les diplômes de fin d'études secondaires, les lettres de référence et les résultats SAT sont autant de critères d'admission.

 

Initials JJG Je crois comprendre que les explications que vous donnez en anglais à vos étudiants leur sont transmises en ASL. Mais, quand vous voulez citer un extrait d'ouvrage en français, comment faites-vous ? Vous servez-vous alors du langage des signes française ? Comment les étudiants sourds mais non muets apprennent-ils à prononcer le français correctement ?

RH :  Quand je faisais une citation, je pouvais l'écrire au tableau, la dicter avec les doigts ou la projeter sur l'écran. La langue des signes française (LSF) était occasionnellement utilisée en classe, notamment depuis que davantage d'enseignants du Département des langues du monde et de la culture (notre nom actuel) en sont venus à apprendre la LSF à l'occasion de fréquents séjours à Paris et de stages à Saint-Jacques (l'Institut français des sourds).

Nous avons mis en place des programmes d'études à l'étranger, axés sur la France, conçus spécialement pour nos étudiants. Si, à leur arrivée, ceux-ci avaient besoin du soutien d'interprètes (habituellement des enseignants ou des personnels de Gallaudet), en fin de séjour, ils avaient beaucoup progressé. Ils parvenaient à communiquer avec des étudiants français, en utilisant le LSF et l'ASL, et parlaient assez bien pour en être compris lorsqu'ils s'essayaient à parler français. 

 

Initials JJG Lorsqu'un étudiant sourd se rend en France ou dans une autre région francophone, comment communique-t-il et comprend-il le français environnant sans la présence de quelqu'un qui puisse interpréter les deux langues des signes que sont l'ASL et la LSF ?

RH :  Lorsque nos étudiants arrivent chez nous, ils ont déjà relevé le plus sérieux des défis pour des personnes sourdes : accéder à leur première langue parlée, l'anglais. Il est vrai qu'apprendre une langue étrangère est un défi de plus pour les sourds, mais pendant trente-huit ans, c'est ce que je les ai vus faire et très bien. Cela me rappelle les paroles d'un de nos présidents de Gallaudet University, I. King Jordan. En 1981, au cours d'un entretien, il déclarait : «…un sourd peut faire tout ce que peut faire un entendant, sauf entendre.»

 

Initials JJG Quels effets les progrès techniques ont-ils produits sur la communauté des sourds ? Que pensent les étudiants de Gallaudet des implants cochléaires ? Et si certains ont eu recours à de tels implants, cela leur a-t-il été profitable ? 

RH :  Pour les sourds, les progrès techniques ont été source de bienfaits, mais aussi de complications dans la vie quotidienne. Les implants cochléaires en sont un exemple. D'abord, la communauté des sourds de Gallaudet y a vu un défi à l'identité des sourds. Tous, nous nous définissons par la langue et la communauté à laquelle nous appartenons. Plus récemment, j'ai vu beaucoup d'enseignants, de personnels et d'étudiants de Gallaudet atteints de surdité opter pour les implants sans avoir l'impression de quitter la communauté des sourds, et tout en profitant de certains avantages des implants.

 

Initials JJG Quels espoirs nourrissez-vous pour l'avenir de vos protégés de Gallaudet et pour leur communauté ?

RH :  Je rêve d'un monde dans lequel les membres de la communauté de Gallaudet, tout en étant attachés à leur langue des signes, soient aussi désireux, et même heureux, de franchir le fossé qui les sépare des entendants. Je voudrais qu'ils aiment autant lire et écrire que regarder des vidéos en ASL. En contrepartie, je voudrais que les entendants voient l'intérêt de l'ASL et de la LSF, et qu'ils désirent les apprendre. Cela permettrait aux entendants de se connecter à la fascinante communauté des locuteurs de ces langues et de l'explorer plus profondément.

 

Lecture supplémentaire

Olivia Rodrigo, other nominees bring ASL interpreters to Grammys
April 5, 2022

How to Learn Sign Language Online for Free
WIRED, April 3, 2022

Deafblind Communities may be Creating a New Language of Touch
The New Yorker, May 12, 2022

 

Pourquoi l’Union européenne a seulement trois langues de « travail » ?

Josh HolzerL'article qui suit a paru sur le site EUobservor. Son auteur, Josh Holzer,  professeur adjoint à Westminister College, à Fulton, dans l'Etat de Missouri, nous a donné son accord pour traduire l'article et le publier sur ce blog. Voici l'article original en anglais : https://bit.ly/3qa58EC

Nathalie G.Nous sommes heureux de retrouver notre contributrice, Nathalie Généreux. Nathalie, qui a bien voulu traduire l'article suivant est traductrice agréée de l'anglais et de l’espagnol vers le français de l'Ordre des traducteurs, terminologues et interprètes agréés du Québec (OTTIAQ). Elle travaille à son compte depuis plus de vingt ans. Passionnée de littérature et de langues étrangères, cette mère de deux enfants et grand-mère depuis peu partage son temps entre sa résidence de Laval et sa Mauricie d’adoption, où elle aime faire de longues marches dans la nature.

Selon l’article 3 du Traité sur l’Union européenne, l’un des objectifs de l’UE est de promouvoir la « diversité linguistique ». De même, l’article 22 de la Charte des droits fondamentaux établit que l’UE doit respecter la « diversité linguistique ».

Pourtant, bien que l’Union européenne compte 24 langues officielles, la Commission européenne mène la majorité de ses activités en anglais, en français ou en allemand.

Certaines institutions de l’UE sont encore plus restrictives. Par exemple, la Banque centrale européenne travaille principalement en anglais, tandis que la Cour des comptes et la Cour de justice exercent leurs activités surtout en français.

Si l’Union européenne est réellement censée promouvoir et respecter la « diversité linguistique », pourquoi trois langues officielles sont-elles mieux considérées que les 21 autres ?

Probablement parce que ça coûte moins cher. Une véritable prise en charge égale des 24 langues entraînerait des coûts bien plus élevés que ce que l’Union européenne dépense déjà pour le soutien linguistique… ce qui est déjà beaucoup.

Cependant, si l’argent représente une préoccupation, l’UE devrait peut-être utiliser moins de langues. En 2005, François Grin, un économiste suisse, estimait que l’UE pourrait économiser 25 milliards d’euros par année en adoptant une seule langue de travail.

Cette proposition peut sembler contraire au prétendu attachement de l’UE au pluralisme linguistique, mais il n’en reste pas moins que parmi les 24 langues officielles (plus de nombreuses autres langues européennes qui n’ont pas de statut officiel), seules trois sont couramment utilisées au sein des institutions européennes. Ce qui laisse à penser que tous les discours sur la « diversité linguistique » sonnent un peu creux.

Maintenant que le Royaume-Uni a quitté l’UE, la France fait un effort pour promouvoir la langue française au nom du « multiculturalisme ». Mais pour quelqu’un qui ne maîtrise ni le français ni l’anglais, en quoi le français est-il plus multiculturel que l’anglais ?

Bien que cela puisse être difficile à accepter pour certains, la réalité est la suivante : le français ne sera jamais la lingua franca dominante. Pour l’instant, c’est l’anglais qui prime, et cela restera probablement ainsi jusqu’à ce qu’un jour, peut-être, le chinois devienne plus répandu.

Le Brexit, un argument en faveur de l’anglais?

Il y a désormais moins de locuteurs natifs de l’anglais dans l’UE en raison du Brexit, ce qui donne plus de poids aux arguments en faveur de l’anglais, car l’utilisation de cette langue au sein de l’UE exige que la plupart des gens l’apprennent comme deuxième langue, ce qui place presque tout le monde sur un pied d’égalité en matière linguistique.

Le fait que la France s’accroche à ce qu’elle considère comme une exception au sein de l’UE n’arrêtera pas les tendances linguistiques qui se dessinent déjà. Promouvoir le français au-dessus des autres langues de travail ne sert réellement qu’à privilégier ceux qui sont compétents en français au détriment de tous les autres. Cela crée également un étrange précédent, car il faut changer la langue de travail de l’UE tous les six mois, avec la rotation de la présidence du Conseil de l’Union européenne.

Les pratiques linguistiques de l’UE sont déjà injustes. Mais le fait d’avoir plusieurs langues de travail qui deviennent plus ou moins importantes en fonction du pays qui préside le Conseil est inutilement coûteux et n’apporte pas plus de « diversité » aux personnes dont la langue maternelle n’est pas l’anglais, le français ou l’allemand.

Au lieu d’affronter les entreprises technologiques américaines uniquement sur le terrain judiciaire, pourquoi ne pas créer et soutenir des solutions de rechange locales pour les langues locales?

Par exemple, pourquoi n’existe-t-il pas un Facebook finlandais ou un Google gaélique ? Il en va de même pour la guerre contre la diffusion en continu, ou streaming : au lieu de se contenter d’exiger que Netflix, Disney+ et les autres plateformes offrent un minimum de contenus européens, pourquoi ne pas promouvoir activement la création de ce type de contenu ?

Investir dans le cinéma espagnol, produire plus de films d’époque polonais et de drames danois. Britbox, qui diffuse en continu aux États-Unis, appartient en partie à la BBC, le radiodiffuseur national du Royaume-Uni. Pourquoi n’existe-t-il pas un service comparable à Britbox, soutenu par l’UE, qui diffuse exclusivement des contenus européens dans des langues européennes ?

Si, dans un souci de stabilité et de prévisibilité, toutes les institutions de l’UE adoptaient une seule langue de travail, les sommes considérables économisées sur les services de traduction pourraient être utilisées à bon escient, par exemple protéger et préserver les nombreuses langues en danger en Europe. Ainsi, l’Union européenne respecterait vraiment la « diversité linguistique » et en ferait véritablement la promotion.

 

Lecture supplémentaire :

Pourquoi l'ANGLAIS domine le MONDE ?

 

 

Amélie Josselin-Leray – linguiste du mois de février 2022 (seconde partie)

 
e n t r e t i e n     e x c l u s i f

Voici le lien vers la première partie de cet entretien, publié il y a quelques semaines : https://bit.ly/2mnMdIF
 

Amelie Nathalie portraitAmelie NB 2Nathalie Barrié
l'intervieweuse 

AmelieAmelie AJLAmélie Josselin-Leray
l'interviewée

Nathalie est traductrice littéraire (anglais > français, espagnol > français), nouvelliste, chroniqueuse et parolière.

Elle est agrégée d'anglais et titulaire d'un Master 2 de recherche littéraire de l'université Paris ouest Nanterre et d'un Master 2 de traduction littéraire de l'université Paris 7 – Charles V.

Nathalie a enseigné le français 16 ans aux Etats-Unis, puis l'anglais 12 ans en France.

Elle se consacre à présent à la traduction pour l'édition et à l'écriture de nouvelles et de chansons. Elle écrit des chroniques littéraires sur Babelio et pour le site du collectif Nouvelle Donne dédié à la nouvelle littéraire.

Amelie ND

University Toulous

Amélie est maître de conférences
en linguistique anglaise et traduction au département de traduction, d'interprétation et de médiation linguistique (CeTIM, devenu récemment D-TIM), qu'elle a co-dirigé entre 2015 et 2020. Elle a obtenu un
doctorat en traduction, termin-
ologie et lexicologie à l’Université
de Lyon 2. Ses thèmes de
recherche sont la lexicographie,
la terminologie et la linguistique
de corpus et les livres pour enfants traduits.

 

Amellie CETIM

Centre de Traduction, Interprétation
et Médiation Linguistique

Amelie NB 2Vous pratiquez la post-édition, de quoi s’agit-il exactement ?

Amelie AJLDe mon côté, je ne pratique que très peu actuellement la post-édition, mais je m’y intéresse en tant qu’objet de recherche et également en tant que compétence à enseigner aux futurs traducteurs. La post-édition ne doit pas être confondue avec ce qu’on appelle en anglais editing, qui s’apparenterait plus à de la révision. La post-édition consiste, pour un « biotraducteur », c’est-à-dire pour un traducteur humain, à réviser / corriger une traduction entièrement faite par une machine (par un logiciel de traduction automatique). Le métier de traducteur est en train d’évoluer, et de plus en plus de traducteurs sont amenés à faire de la post-édition, puisque la plupart des logiciels de TAO incluent désormais aussi une fonction de traduction automatique.

Amelie NB 2DeepL (Deep Learning) semble être un outil prometteur. Pensez-vous qu'il pourra révolutionner la pratique actuelle de la traduction ? Les délais de remise des traductions avec un tel outil à disposition seront-ils réduits ? Voyez-vous d'éventuels inconvénients à son utilisation ?

DeepL est un moteur de traduction automatique neuronale qui est déjà en train de modifier en profondeur les pratiques de traduction dans certains domaines. De manière générale, les nouveaux systèmes de traduction automatique qui font appel à l’apprentissage profond et aux réseaux de neurones s’avèrent très efficaces dans certains domaines. Ils sont beaucoup utilisés par exemple dans le domaine de la localisation (traduction de jeux vidéo, de sites web…) et par exemple à la Commission Européenne pour certains types de documents. Les moteurs de traduction automatique peuvent aussi être « entraînés » dans certains domaines pour devenir encore plus performants. Dans certains cas de figure, il y a un réel gain de temps et une qualité assez remarquable. Dans d’autres (traduction littéraire, traduction en sciences humaines et sociales), la traduction automatique, même neuronale, ne fournit pas des résultats directement exploitables. Mais certaines recherches sont en cours aussi sur ces questions. Le plus important pour l’instant est de faire prendre conscience aux utilisateurs que, malgré les progrès, la machine ne « comprend » toujours rien au sens, et que, sous des aspects faussement bien rédigés, elle fournit parfois des textes emplis de contresens majeurs. D’où l’importance de former encore mieux les traducteurs à savoir repérer et corriger ces erreurs. N’importe qui ne peut pas faire de la post-édition.

Amelie NB 2Le terme de traduction automatique neuronale n’est-il pas un peu paradoxal ? Que recouvre-t-il au juste ?

Amelie AJLCe terme est en effet peut-être tout à la fois opaque et paradoxal. Les neurones en question ne sont pas ceux du biotraducteur, même si ce dernier doit mettre les siens à contribution pour effectuer une post-édition de qualité ! Il s’agit en fait de réseaux de neurones artificiels. Il serait ici assez compliqué d’expliquer comment fonctionnent précisément ces systèmes sans avoir recours à des notions de mathématiques et d’informatique très poussées. Peut-être peut-on se contenter de dire qu’il s’agit d’un système de traduction automatique qui s’est développé de manière assez fulgurante
depuis 2015-2016 en s’appuyant sur les avancées de l’intelligence artificielle et sur des corpus multilingues toujours plus volumineux, etAmelie T. Poibeau renvoyer le lecteur à des lectures plus détaillées comme le très didactique ouvrage de Thierry Poibeau, Babel 2.0. Où va la traduction automatique ? [1]

Dans tous les cas, il est désormais nécessaire d’ajouter un qualificatif après traduction automatique pour préciser de quel type de système on parle, les termes de traduction automatique à base de règles, de traduction automatique à base d’exemples ou de traduction automatique statistique renvoyant à des fonctionnements complètement différents et désormais plutôt dépassés. Les systèmes de traduction automatique neuronale procèdent par une analyse contextuelle globale, où un mot est analysé selon son contexte immédiat, mais aussi en lien avec des mots sémantiquement proches, ce qui explique que les traductions produites par ce système aient l’air plutôt fluides et idiomatiques, ce qui en réalité est très trompeur. Les erreurs générées par les anciens systèmes de T.A. étaient en effet souvent assez grossières, tandis que celles commises par les nouveaux systèmes de T.A. sont plus subtiles. D’où la nécessité de sensibiliser les utilisateurs, en particulier les « non linguistes », aux failles Lynne Bowkerpossibles de ces systèmes ainsi qu’à la question de la propriété des données. C’est la tâche à laquelle s’attelle depuis quelques années Lynne Bowker, de l’Université d’Ottawa, qui a forgé le concept de machine translation literacy. [2] Quant aux traducteurs / post-éditeurs, leur importance s’en voit renforcée. La machine n’est pas près de remplacer l’homme….

Amelie NB 2Pensez-vous que ces nouveaux outils techniques dont vous parlez et logiciels d’aide aux traducteurs seront amenés à se démocratiser, ou resteront-ils réservés aux spécialistes et professionnels de la traduction ? Je suppose par ailleurs qu’ils ne seront pas gratuits ?

Amelie AJLIl n’est pas très facile de répondre simplement à cette question. Je pense qu’il faut distinguer différents types d’outils mais également deux catégories d’utilisateurs : les utilisateurs ponctuels, non spécialistes d’une part, et, d’autre part, les « langagiers », comme on les appelle au Canada, qui se servent des outils régulièrement et avec une rigueur toute professionnelle. Le type d’outil qui tend le plus à se démocratiser est le logiciel de Traduction Automatique en ligne. Il en existe plusieurs gratuits comme Google Translate ou encore DeepL, qui sont à la portée de tous. Toutefois, des versions payantes comme DeepL Pro (avec ses diverses formules) permettent aux professionnels langagiers de traiter des volumes de données plus importants, de personnaliser un peu les moteurs et surtout de mieux protéger les données (la confidentialité est un problème dont n’est pas toujours conscient l’utilisateur lambda). Les outils de corpus tels que SketchEngine, English Corpora ou AntConc, malgré une nette amélioration de la convivialité, sont déjà un peu plus réservés aux initiés ayant quelque bagage linguistique. On y trouve des versions d’essai gratuites en général limitées dans le temps et dans le volume des données traitées ; pour monter en puissance, il faut posséder un compte payant, et utiliser les fonctions avancées requiert de solides connaissances linguistiques. Enfin, en ce qui concerne les outils de Traduction Assistée par Ordinateur (où la traduction est faite par un bio-traducteur, et non par la machine, à l’inverse de la Traduction Automatique), ceux-ci sont pour l’instant principalement réservés aux traducteurs professionnels. Les leaders du marché (RWS, encore appelé Trados jusqu’à peu, et MemoQ) fonctionnent via une licence payante, mais il existe également des solutions open source, comme OmegaT, MateCat, SmartCat ou encore WordFast. Enfin, un logiciel en ligne comme Memsource permet également d’ajouter une dimension « gestion de projet » aux fonctions de base de mémoires de traduction. Espérons en tout cas qu’avec le développement de la science ouverte, les prototypes d’outils conçus par les chercheurs deviennent accessibles au plus grand nombre.

Amelie NB 2Avec vos étudiants, vous abordez le domaine de la littérature jeunesse. Ces étudiants en traduction utilisent-ils les outils précités ? Leur imagination et leur culture restent-elles primordiales, ou complémentaires par rapport à la technique ?

Amelie AJLOui, les étudiants sont formés à l’utilisation de tous les outils mentionnés précédemment ; c’est désormais indispensable pour un traducteur qui se lance dans le métier, et cela fait partie des compétences à acquérir selon le référentiel établi par le réseau EMT. Toutefois, les étudiants s’en servent moins lorsque l’on aborde la traduction de la littérature jeunesse, car s’il y a bien un domaine sur lequel ces outils achoppent encore, c’est celui des références culturelles, de la créativité et de l’humour, qui sont au cœur même de la littérature jeunesse. Je leur indique qu’un traducteur doit être curieux de tout et avoir plusieurs cordes à son arc : maîtriser l’utilisation des concordanciers est tout aussi indispensable que savoir repérer un clin d’œil à Alice au pays des merveilles, à Fifi Brindacier ou à Dr Seuss !

Amelie NB 2Dans le secteur de la littérature jeunesse, que vous aimez en tant que relectrice, traductrice et enseignante, obtenez-vous des traductions intéressantes de vos étudiants ? Le domaine des noms propres, par exemple, est-il riche en innovations ? Pouvez-vous citer quelques exemples ?

Amelie AJLDepuis 14 ans que je dispense ce cours, je suis toujours autant épatée par l’imagination et la créativité des étudiants dans ce domaine. Ils y prennent en général beaucoup de plaisir et mettent beaucoup de cœur à se prendre au jeu de l’humour, des sonorités, du retour à l’enfance. Le plaisir est partagé ! D’ailleurs, de nombreux anciens étudiants me reparlent souvent de ce cours plusieurs années après, me disant qu’ils en gardent un très bon souvenir. Récemment, par exemple, Laura Brignon m’en faisait la remarque. À titre d’exercice, ils traduisent intégralement une œuvre jeunesse réelle (album ou petit roman). Une année, les étudiants qui traduisaient la petite série Stink de Megan Mc Donald avaient dû inventer toute une terminologie pour les noms de bonbons. Inch & Brub Une autre année, ils avaient traduit l’album australien There’s an ouch in my pouch de J. Willis et G. Parsons par Qu’est-ce qui cloche dans ma poche ? Cette année, des étudiants ont traduit l’album écossais Inch and Grub : a Story about Cavemen de A. Chisholm et D. Roberts, et ont proposé comme titre Tif et Touf, les deux hommes des cavernes. Tout un programme !

Amelie NB 2Avez-vous des difficultés à leur trouver des stages ? S'orientent-ils en majorité vers la traduction technique, littéraire, ou vers d’autres domaines ? Les stages se font-ils en édition ou en entreprise ?

Amelie AJLJe ne cacherai pas le fait que, depuis deux ans, la situation est un peu critique pour que les étudiants trouvent des stages satisfaisants, ou des stages tout court. Le télétravail ne fait pas tout et ils ont besoin de rencontrer des professionnels pour acquérir des compétences et accroître leur réseau. Les stages se font principalement dans des entreprises, dans des agences de traduction ou auprès de certains traducteurs indépendants qui veulent bien les accueillir. Lors des stages longs les étudiants sont amenés à se spécialiser : localisation, sous-titrage, post-édition, gestion de projet, gestion de mémoires de traduction, gestion de bases de données terminologiques, missions ponctuelles d’interprétation consécutive… Nous tentons volontairement de les former un peu à tout pour que leur polyvalence et leur adaptabilité soit un atout. Un tout petit nombre parvient à se spécialiser dans la traduction d’édition, mais souvent en parallèle de la traduction technique.

Amelie NB 2Par ailleurs, vous vous intéressez à la volcanologie. Votre thèse de doctorat sur ce sujet a-t-elle introduit de nouveaux éléments dans le lexique employé ? Avez-vous des exemples ?
Amelie AJLOui, un autre de mes péchés mignons, outre les dictionnaires et les livres jeunesse, c’est les volcans…Je rêvais d’être volcanologue comme Katia Krafft, et suis devenue professeure d’anglais ! Alors en guise de revanche, j’ai consacré ma thèse de doctorat au lexique de la volcanologie et une fois la thèse terminée je suis allée me frotter aux volcans actifs d’Indonésie, au milieu des vapeurs sulfurées du Kawah Ijen et des panaches de fumée du Semeru.

Le but de la thèse n’était pas tant d’analyser le lexique de la volcanologie en soi (il y aurait pourtant beaucoup à faire, notamment sur la question des emprunts aux langues étrangères !), mais de voir comment ce lexique spécialisé était traité dans des dictionnaires de langue générale et comment cela illustrait, de manière plus large, la problématique de l’intégration des termes spécialisés dans les dictionnaires généraux. Cela m’a permis de constater par exemple qu’en 2001, contrairement à ce que l’on aurait pu attendre, un dictionnaire encyclopédique tel que le Petit Larousse contenait moins de termes dans ce domaine qu’un dictionnaire de langue tel que le Petit Robert, ou encore qu’un dictionnaire britannique tel que le New Oxford Dictionary of English répertoriait beaucoup plus de termes de volcanologie qu’un dictionnaire américain comme le American Heritage. J’ai tenté de voir quels critères présidaient à l’inclusion des termes dont la présence dans ce genre de dictionnaire était réclamée par les utilisateurs, et d’émettre quelques recommandations quant aux critères de sélection, à la rédaction des définitions etc. La confrontation à des données réelles issues d’un corpus de vulgarisation de volcanologie que j’ai constitué a permis de constater, par exemple que certaines définitions étaient inexactes ou incomplètes, que certains équivalents de traduction présents dans les dictionnaires bilingues n’étaient en fait pas utilisés (par ex., volcan en repos que fournissait le Harrap’s) ou que le corpus pouvait fournir une myriade d’équivalents possibles qui étaient totalement absents du dictionnaire bilingue (traduction du verbe erupt, par exemple). L’idéal serait en réalité de permettre un accès interactif au corpus depuis un dictionnaire, ce à quoi les chercheurs réfléchissent actuellement. Le dictionnaire du XXIe siècle doit encore se réinventer.

 

Amelie NB 2Merci Amélie Josselin Leray, de nous avoir donné un bel aperçu de vos nombreux domaines de compétences. Vous nous brossez ce faisant un état des lieux actualisé du domaine de la traduction dans notre pays, des avancées impressionnantes apportées par l'informatique et le traitement automatique de la langue et par les recherches universitaires auxquelles vous participez. Il s'agit là d'un domaine en pleine expansion. 

Amelie AJLOui, en effet il reste encore beaucoup à explorer et les pistes sont nombreuses : interdisciplinarité, intelligence artificielle…. sans oublier que l'humain reste central malgré tout. Je crois que notre discussion fait également ressortir l'importance des allers-retours entre la théorie et la pratique de la traduction, et la richesse exceptionnelle qu'apporte la collaboration internationale, au sein de l'Europe et au-delà de ses frontières, un point qu'il me parait indispensable de rappeler en ces temps troublés. Et n'oublions pas avant tout le plaisir du mot, surtout dans les livres pour enfants !

 

Initials JJG

Merci infiniment à vous deux pour cet entretien passionant.

N.B. 2Nathalie Barrié Amelie photobiblioAmelie Josselin-Leray

 

NEVER UNDERESTIMATE A WOMAN WITH A BOOK

[1] POIBEAU, Thierry (2019). Babel 2.0, Où va la traduction automatique ? Paris, Odile Jacob.
https://bit.ly/3MP0BB7

[2] https://sites.google.com/view/machinetranslationliteracy/