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Noa, agé de 4 ans – notre linguiste du mois de février

« Etre bilingue, c'est plus qu'une aisance linguistique que l'on acquiert par la pratique; c'est une carte d'accès privilégié à un monde sans frontières, aux secrets d'une nation, dont la langue n'est que la clé d'entrée.» (Yasmina Katharina*, 23 ans, plurilingue) [Source: Bilinguisme Conseil]

 

0(1)Sandrine et son mari sont des Français qui sont venus aux USA pour leur travail en 2010.  Leur fils, Noa, y est né en 2012.  Ils veulent que Noa soit bilingue, donc ils lui parlent toujours français.  Mais à la maternelle, Noa parle anglais avec ses copains.  Le défi pour ce couple est d'encourager leur fils à parler français quand il vit dans un environnement anglophone.
0

Notre correspondante fidèle, Cynthia Hazelton, avocate et traductrice français-anglais, a bien voulu interviewer Noa et sa maman, Sandrine. (Jusqu'à maintenant notre plus jeune contributeur fut Lydie Jennifer, agée de 11 ans à l’époque. [1]) Voici l'interview avec Noa, suivie d'une interview  de sa maman. Les interviews ont été realisées â Cleveland (Ohio), où le petit garçon et sa famille sont installés.

 

*Noa: « [Yes, Yasmina] that's why I talk anglais too. »

 

la photo du mois

Le dernier président américain à visiter Cuba - 
Cavin Coolidge en 1928

(à propos de la visite du Président Obama à Cuba prévue pour le mois de mars)

President Calvin Coolidge and his wife, Grace, left, in Havana in 1928 with Gerardo Machado, Cuba’s president, and his wife, Elvira. 
Credit Associated Press

  

 

Lecture supplémentaire: 

Like the Last President to Visit Cuba, Obama Seeks a Change
New York Times, February 21, 2016

Barack Obama se rendra à Cuba les 21 et 22 mars
Le Monde, 18.02.2016

Hemingway fut-il, comme l'isthme de Panama, un pont entre ambos mundos ?  
Le mot juste en anglais, 15/04/2015

Comme un poisson dans l'eau
Le mot juste en anglais, 27/09/2013

English Language Learning in Cuba
Havana Times, February 27, 2016

 

 

Va et poste une sentinelle

 un hommage à Harper Lee, disparue le 19 février 2016

 

 

Harperlee DVD
                                       1926 – 2016


Nous venons d'apprendre le décès de la romancière américaine Harper Lee, survenu à Monroeville (Alabama) à l'âge de 89 ans [*]. Elle y était née le 28 avril 1926 et s'y était définitivement réinstallée depuis quelques années. En 2015, elle avait défrayé la chronique en publiant ce qui se voulait la suite de son premier et, jusque-là, unique roman. L'œuvre avait été diversement appréciée. En hommage à son grand talent, nous publions ci-dessous une recension de ce second livre.

 

Vingt ans plus tard et cinquante-cinq ans après !

Go tellPlus d'un demi siècle après la parution (en 1960) de son unique et grand œuvre, Ne tirez pas sur l'oiseau moqueur (Prix Pulitzer 1961), la romancière américaine Harper Lee a publié une suite de ce roman [1]. Va et poste une sentinelle,, titre tiré du livre d'Isaïe [2], a immédiatement connu un immense succès, tant le public avait hâte de savoir ce qu'il était advenu des héros du premier livre. Celui-ci se déroulait dans le Sud profond, en Alabama, pendant la Grande Crise du début des années trente. Il mettait en scène deux enfants : Jean Louise, dite Scout, gamine espiègle, un peu garçon manqué, et Jem, son grand frère, que leur père, Atticus Finch, veuf, élève de son mieux avec l'aide de Calpurnia, la cuisinière noire. L'intrigue est magnifiquement contée et restitue parfaitement l'atmosphère si particulière du Sud à la fin d'une époque qui n'en finit pas – celle de la Reconstruction. Figure tutélaire, Atticus Finch est avocat et fait partie des notables de la ville. C'est un homme intègre et pénétré de déontologie. Lorsqu'il est appelé à défendre un jeune Noir accusé à tort d'un viol, il le défend bec et ongles, convaincu qu'il est de son innocence. Mais en vain, le jeune est condamné et se suicidera dans sa cellule. Tout le livre baigne dans une certaine innocence qui n'est pas sans rappeler certains romans de Mark Twain. Le succès est immense. L'ouvrage, tiré à 30 millions d'exemplaires, a été traduit dans plus de 40 langues.

         

Sauvegarder le facteur humain dans la traduction

par James Nolan

James Nolan
ex-Directeur adjoint, Division de l'interprétation, des séances et des publications, Organisation des Nations Unies et ex-Chef des services linguistiques du Tribunal international du droit de la mer.


M. Nolan fut notre
Traducteur du mois de mai 2013. Il est l'auteur de "Interpretation. Techniques and Exercises”, édition Multilingual Matters; (octobre 2012) et "Spanish-English/English-Spanish Pocket Legal Dictionary", Bilingual Edition, édition Hippocrene Books, (octobre 2008).

 

                      Nolan cover 2               Nolan book 1

M. Nolan a condensé le présent article pour notre blog à partir d'un exposé fait en anglais à la vingt-sixième Conférence annuelle de l'Association des traducteurs et interprètes des Carolines (CATI), au Cape Fear Community College – Wilmington, Caroline du Nord – le 27 avril 2013.  Jean Leclercq en a assuré la traduction. [ENGLISH SOURCE TEXT]

Le numérique façonne considérablement les communications humaines et les médias qui les véhiculent; la communication entre les langues n'y échappe pas. Mais, quand la traduction et l'interprétation permettent de franchir l'obstacle linguistique, les incidences culturelles vont bien au-delà de la transmission du message, car l'interprétation n'est pas seulement une fonction de communication à laquelle la technique peut suppléer, c'est un art qui joue un rôle capital dans l'histoire de l'humanité en favorisant la compréhension, la transparence et la tolérance entre les cultures.

Jusqu'à ces derniers temps, toute la traduction était humaine, car il n'en existait pas d'autre. De nos jours, il arrive qu'il soit nécessaire de préciser qu'il s'agit de « traduction humaine » [1] parce que des produits verbalement encodés d'algorithmes informatiques sont fabriqués et vendus comme traductions. Certains de ces produits d'intelligence artificielle peuvent être conçus de telle sorte à imiter la pensée et l'expression conscientes de l'être humain avec tant de conviction, qu'on en vient à trouver du génie à la lanterne magique et que l'on pourrait presque oublier que ce que l'on entend est une verbalisation synthétique plutôt que l'expression d'une pensée.

La mondialisation a engendré un village planétaire, rendant les contacts interculturels toujours plus fréquents et intenses, poussant aussi à s'en remettre à l'automatique pour absorber le volume croissant de communications.

Maintenant, avec la révolution numérique et les progrès de l'intelligence artificielle, nous semblons nous acheminer vers un village planétaire numérique – automatisant ou informatisant un nombre croissant d'activités humaines et faisant de plus en plus appel à des programmes ou des applis qui imitent les facultés humaines et les traits culturels, souvent sans se demander si l'élément humain de l'activité constitue ou non son essence même, et s'il prête ou non à une automatisation.

En ces temps de frictions et de conflits interculturels qui conduisent à des actes de violence et de terreur de masse, le facteur humain mérite davantage de respect. Si personne ne niera, par exemple, que le processus de conditionnement des produits pharmaceutiques en milieu stérile robotisé « sans manipulation humaine » est un moyen techniquement sûr d'accomplir cette tâche, il convient de se demander si le processus de transfert d'idées, de croyances et de sentiments d'une culture humaine à une autre peut ou doit s'effectuer lui aussi « sans manipulation humaine ». Je trouve mon smart-phone très pratique, mais il me faut me demander s'il serait aussi judicieux de permettre qu'un tel appareil en vienne à penser à ma place. Le cerveau humain est encore l'ordinateur le plus puissant qui soit et l'aboutissement de quelque 300.000 ans d'expérience historique et évolutive, et c'est la conscience de cet héritage culturel qui permet à l'interprète ou au traducteur d'extraire le sens exact du contexte d'un énoncé d'une façon qui échappe même aux logiciels de traduction automatique les plus perfectionnés.[2]

Les progrès récents de la traduction automatique ont ceci de commun qu'ils n'admettent pas que l'activité qu'ils se proposent d'automatiser soit autre chose qu'un passe-temps de dilettante ou un jeu vidéo, mais la plus vieille profession du monde, un métier dont on peut retrouver les origines dans l'histoire aux environs de 3.000 av. J.-C. en Égypte, de 2.600 en Mésopotamie, et de 165 av. J.-C. en Chine. [3]

JPG Interpreter_Egypt_30000_bc (1)

INTERPRÈTE: Égypte, 3000 av. J.-C.

Plus important encore, c'est une profession qui se fonde sur des processus mentaux qui, aussi loin que la mémoire humaine puisse remonter, ont été à la base de la croissance et du développement des sociétés, en fait depuis plus longtemps encore que certaines autres professions qui n'auraient jamais connu un tel développement si le langage et la communication ne s'étaient pas développés avant ou en même temps qu'elles. Les cultures s'enrichissent souvent par l'emprunt – qui est une autre façon de désigner la traduction – et les traducteurs et interprètes, en tant qu'agents de ce changement, ont souvent été ceux qui ont permis à quelque chose de neuf ou d'utile d'entrer dans leurs cultures. La médecine en est un bon exemple qui, depuis ses premiers temps, a dû bon nombre de ses progrès à des processus culturels à base de traduction.[4] Pourtant, un article relatif à la réglementation européenne, récemment cité dans le blog d'un service de traduction américain, rapportait que l'industrie pharmaceutique considère certaines traductions comme « un gâchis de papier » [6]. Il convient de se poser la question suivante : si l'intelligence artificielle et la robotique se développaient à un tel point qu'il devienne possible d'informatiser l'exercice de la médecine, permettrions-nous cela ou réfuterions-nous le Serment d'Hippocrate et neutraliserions-nous la capacité d'innovation dont l'histoire de la médecine a fait la démonstration ? Et si l'informatisation vient à bout de la traduction et de l'interprétation en tant que professions, une telle déshumanisation pourra à terme avoir un effet analogue sur la médecine, le droit, l'enseignement et d'autres professions et disciplines que la traduction soutient en fournissant des liens, en créant des relations et en favorisant une interaction féconde. Les meilleures traductions (orales ou écrites) font appel à une profonde compréhension de l'expérience et de la condition humaines dont naissent des intuitions et des perceptions qui modèlent la démarche de traduction de façon créative. Ayons à cœur de préserver ces intuitions et ces perceptions humaines, éléments essentiels du métier de la traduction.

 


NOLAN UE contribution[1] Voir, par exemple : "The fact that translation is a largely invisible activity is not a problem per se; firms and administrations working in an international context still use it daily. On the other hand, the Directorate General of Translation (DGT) at the European Commission (and many experts and professionals that we contacted for this study), believe that by constantly remaining in the background, translation and especially human and professional translation may eventually be perceived as a superfluous activity, a cost that is not necessarily justified. If this perception were to spread among the citizens of Europe it could rapidly become a threat to European multilingualism, for which the translation activities in European institutions provide a solid base." Directorate-General for Translation. Studies on translation and multilingualism. Contribution of translation to the multilingual society in the EU (English summary) http://ec.europa.eu/dgs/translation/publications/studies/index_en.htm

[3] On estime que le cerveau possède un pouvoir de traitement d'environ 100 millions de MIPS (Millions d'Instructions Par Seconde) alors que les super-ordinateurs les plus récents n'atteignent qu'une vitesse de traitement informatique de quelques millions de MIPS. http://library.thinkquest.org/C001501/the_saga/compare.htm

[4] Roland, Ruth A. Interpreters as Diplomats: A Diplomatic History of the Role of Interpreters in World Politics (Ottawa, University of Ottawa Press, 1999).

NOLAN -Interpreters as Diplomats

 

 

 

 

 

 

 

[5] http://en.wikipedia.org/wiki/Ancient_Greek_medicine:

"Through long contact with Greek culture, and their eventual conquest of Greece, the Romans  absorbed many of the Greek ideas on medicine. (…) This acceptance led to the spread of Greek medical theories throughout the Roman Empire, and thus a large portion of the West. The most influential Roman scholar to continue and expand on the Hippocratic tradition was Galen (d. c. 207). Study of Hippocratic and Galenic texts, however, all but disappeared in the Latin West in the Early Middle Ages  following the collapse of the Western Empire, (…) After 750 AD, Muslim Arabs also had Galen's works in particular translated, and thereafter assimilated the Hippocratic-Galenic tradition, eventually making some of their own expansions upon this tradition, with the most influential being Avicenna. Beginning in the late eleventh century, the Hippocratic-Galenic tradition returned to the Latin West, with a series of translations of the Galenic and Hippocratic texts, mainly from Arabic translations but occasionally from the original Greek. In the Renaissance, more translations of Galen and Hippocrates directly from the Greek were made from newly available Byzantine manuscripts."

L’intraduisible : les méandres de la traduction

 

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Les 3 et 4 décembre 2015, s'est tenu à l'Université d'Évry Val d'Essonne le Colloque international sur le thème :
L'intraduisible : les méandres de la traduction.

 

L’intraduisibleCe colloque a été l'occasion de réfléchir à la notion d'intraduisible en situation, soit aux innombrables nœuds gordiens et aux moyens de les démêler. Quoi de plus passionnant que d'analyser le travail d'un traducteur qui affronte vaillamment un lapsus oral, écrit, un jeu de lettres, de mots ou d'esprit, sans se fourvoyer ? Quelles réalités culturelles, sociologiques ou autres se cachent derrière un mot, une expression, une idée ou un concept qui posent un problème aigu de traduction ? En quoi un épineux problème de traduction relève-t-il du caractère non servile d'une langue, d'une culture ou d'une société par rapport à une autre ?

James Joyce: sa vie, cinéma et musique

Nous accueillons notre nouvel invité, Colman O'Criodain, docteur en biologie et écrivain, d'origine irlandaise, dont le blog se trouve à http://www.philipcolemanauthor.com.  L'article qui suit a été rédigé en anglais par Colman et traduit par son épouse, Magdalena Chrusciel, notre contributrice fidèle. Magdalena possède une palette linguistique aussi large qu'originale avec la maîtrise de quatre langues : polonais, russe, français et anglais. Elle est traductrice-jurée et a également des activités d'enseignement et de formation professionnelle.

 

Colman-ColemanMAG   
   
Colman
O'Criodain                       Magdalena Chrusciel

 

 

James-joyceC'est en 1905 que James Joyce avait achevé sa première œuvre majeure de fiction, un recueil de nouvelles, Gens de Dublin (Dubliners). S'ensuivit une longue période de déconvenues, au cours de laquelle il soumit son manuscrit à 18 reprises à 15 éditeurs différents. Après avoir accepté de le publier en 1905, l'éditeur Grant Richards de Londres exigea qu'une des nouvelles soit retirée (Two Gallants, où le protagoniste raconte comment il s'y prit pour séduire une femme). Par la suite, Richards exerça des pressions sur Joyce afin qu'il retire un certain nombre de passages dont il prétendit que l'imprimeur refusait de les imprimer. Tout en protestant, Joyce finit par céder à certaines des pressions. Cependant, en fin de compte, Richards ne tint pas sa promesse de publier. Au terme de trois années de recherches, Joyce passa un accord avec Maunsel & Roberts, à Dublin, qui se désistèrent eux aussi, menaçant même Joyce de le poursuivre pour les frais d'impression déjà encourus. Bien qu'il offrît de couvrir ces frais, étant entendu que les épreuves lui soient remises et qu'on l'autorise à terminer l'ouvrage ailleurs. Toutefois, lorsqu'il vint chercher les épreuves chez l'éditeur, on refusa de les lui remettre et on les brûla le lendemain. Par chance, il avait réussi à sauver un exemplaire, qu'il soumit à d'autres maisons d'éditions. En 1914, c'est Grant Richards, une fois encore, qui se décida à publier l'ouvrage, en utilisant les épreuves sauvées de chez Maunsel.

Chacune des nouvelles est un chef-d'œuvre en miniature, et l'ouvrage est sans aucun doute l'œuvre de Joyce la plus accessible et la mieux connue du plus grand public. La dernière des nouvelles, The Dead, (Le mort) en est la pièce maîtresse, la plus longue de toutes, presque aussi longue qu'un roman.

Joyce the dead

 

Petit chagrin et Chanson triste [1]

Katherine double flagBien que notre blog vise principalement à faire découvrir à nos lecteurs francophones des sujets relatifs à la langue anglaise et aux thèmes culturels du monde anglophone, il nous arrive de faire l'inverse et de révéler l'influence de la langue française et des thèmes culturels francophones sur le monde anglophone.

À titre d'exemples, citons nos articles sur la parution du dernier album des aventures d'Astérix, sur Albert-Paul Granier, le soldat-poète, sur Jules & Julien, illustres homonymes, sur Jean Cocteau,  ou sur le français tel que l'on le parle.

La culture française en général et la musique française en particulier ont beaucoup de succès aux États-Unis. Ainsi, l'adaptation musicale du Candide de Voltaire que Leonard Bernstein avait faite en 1956 est toujours à l'affiche d'une scène d'un bout à l'autre du pays. Dernièrement, l'orchestre philharmonique de New York a accueilli solennellement l'année 2016 au Centre Lincoln, dans une ambiance hyper-festive (toutes les musiciennes portant des robes de couleurs vives), en interprétant, cette fois, des morceaux en hommage à la « Ville lumière », notamment le « Can Can » de La vie parisienne de Jacques Offenbach et Le carnaval des animaux de Camille Saint-Saëns, autre compositeur français.

Natalie Cole Philharmonic


Aujourd'hui, nous voudrions offrir à nos lecteurs la Chanson triste, une œuvre d'Henri Duparc, le grand compositeur français de la fin de la période romantique, sur des paroles du poète français Henri Cazalis.

Katherine Duparc_1880

Henri Duparc 
compositeur

Henri Cazalis 
Médecin et poète symboliste [2]

Chanson triste

Dans ton cœur dort un clair de lune, 
Un doux clair de lune d'été, 
Et pour fuir la vie importune, 
Je me noierai dans ta clarté. 

J'oublierai les douleurs passées, 
Mon amour, quand tu berceras 
Mon triste cœur et mes pensées 
Dans le calme aimant de tes bras. 

Tu prendras ma tête malade, 
Oh! quelquefois sur tes genoux, 
Et lui diras une ballade 
Qui semblera parler de nous; 

Et dans tes yeux pleins de tristesses, 
Dans tes yeux alors je boirai 
Tant de baisers et de tendresses, 
Que peut-être je guérirai.

Sad song

In your heart sleeps a moonlight,
a soft summer's moonlight,
and, to flee from this relentless life,
I shall drown myself in your brightness.

I shall forget past sufferings,
my beloved, when you cradle
my sad heart and my thoughts
in the loving peace of your embrace.

Oh! Sometimes you will take 
my sick head upon your knees,
and will tell it a ballad
which will seem to speak of us;

and in your eyes full of sorrows,
in your eyes then I shall drink
so many kisses and tokens of love,
that perhaps I shall recover.

© translated from the French by Christopher Goldsack

This translation is offered for study purposes.

Pour notre plus grand bonheur, la jeune et talentueuse soprano américaine Katherine Leidlein a très aimablement accepté d'enregistrer spécialement la Chanson triste à l'intention des lecteurs du Mot juste

Katherine portraitDès l'âge de onze ans, Katherine a manifesté un vif intérêt pour la musique en apprenant le violon, avant de s'orienter vers le chant choral. Elle est actuellement en deuxième année à l'Université du Texas à San Antonio (UTSA) où elle étudie l'exécution vocale. L'été dernier, elle a participé à l'atelier de l'Opéra de Crittenden où elle a chanté des passages de La flûte enchantée, du Mariage de Figaro, et d'Ansel et Gretel. Katherine a tenu le rôle de la sœur infirmière et d'une sœur converse dans Sœur Angélique, montée à l'UTSA, d'Aninku dans Brundibár de Hans Krasá [3], avec l'Opera Camp du Grand Opéra de Houston, et de Johanna dans Sweeney Todd, avec la compagnie du Brazosport Center. Elle a également chanté en solo avec l'orchestre symphonique du Brazosport College (Lake Jackson, Texas).

Au cours de l'été 2014, elle a fait ses débuts sur les ondes de la Radio publique nationale dans From the Top, une émission hebdomadaire américaine de musique classique au cours de laquelle Christopher O’Riley présente les meilleurs espoirs de la musique de tout le pays.

La mère de Katherine est médecin et son père, ingénieur. Si toute la famille aime la musique, elle est la première à s'y intéresser sérieusement et prévoit d'en faire son métier.

En écoutant cet enregistrement de la Chanson Triste, nos lecteurs ne douteront pas un instant du succès qui l'attend.

Chanson Triste – Katherine Leidlein
(cliquez)     

Katherine musical notes

KatherineLeidlein (Off the top)

[1] Il n'aura pas échappé à nos lecteurs germanophones que le patronyme de notre ravissante interprète, Leidlein, signifie petite peine, petit chagrin.

[2] Henri Cazalis (1840-1909) fut l'ami de Stéphane Mallarmé et le médecin de Guy de Maupassant. À une époque où la profession médicale permettait encore de taquiner la muse, Cazalis, sous le pseudonyme de Jean Caselli puis de Jean Lahor, publia plusieurs recueils de très jolis poèmes dont L'Illusion dont est extraite la Chanson triste.

[3] Musicien juif originaire de Prague, Hans Krasá a composé Brundibár, opéra pour enfants, en 1938 et l'a monté, une première fois, en 1942, à l'orphelinat juif de la capitale tchèque. Déporté au camp de concentration de Theresienstadt, Krasá parvint à reconstituer, de mémoire, son opéra qu'il fit jouer par les enfants de l'orphelinat déportés avec lui.Voir l'article de Marie-Sophie Péclard dans L'Agenda, N°62, mars-avril 2016, pp. 24-25. www.l-agenda.ch


Lecture supplémentaire :
Translating For Singing: The Theory, Art and Craft of Translating Lyrics
Ronnie Apter & Mark Herman

Bloomsbury Academic (May 19, 2016)

 

 

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If This Be Treason, Translation and its Dyscontents :

A Memoir


Rabassa Book cover


Gregory Rabassa

(Si c'est là trahir, le mal-être de la traduction : Mémoires) [1]
 
New Directions; First Edition  2005

 

 

 

Recension

 

Helen-Oclee-Brown

 

Notre invitée est Helen Oclee-Brown, traductrice commerciale du français et l’espagnol vers l’anglais. Elle est diplômée des langues modernes de l’Université de Southampton et elle a un mastère en traduction spécialisée de l’Université de Westminster. Après avoir travaillé pour une agence internationale de marketing et une jeune entreprise de traduction, Helen s’est lancée dans le monde de traduction indépendante en 2009. Elle croit fermement à l’importance des associations professionnelles. En effet, Helen est membre actif de l’ITI (Institute of Translation and Interpreting) et MET (Mediterranean Editors and Translators). Helen habite dans le comté de Kent, en Angleterre. Nous accueillons chaleureusement sa première contribution à notre blog. Helen@HelenOcleeBrown.co.uk 

Helen-Oclee-Brown-Translations-Logo

Rabassa_Gregory600Son nom vous est peut-être inconnu, même si certains de ses livres sont sur vos étagères. Gregory Rabassa est un géant de la traduction littéraire. Il a traduit une bonne trentaine d'auteurs hispanophones et lusophones, Gabriel_Garcia_Marquezsouvent latino-américains. Ses traductions ont fait découvrir aux lecteurs anglophones le riche courant de littérature moderne d'inspiration populaire, porté pendant le « Boom » par des auteurs tels que Julio Cortázar,
Mario Vargas Llosa et, bien sûr, Gabriel García Márquez.

Mince mais stimulant, If This Be Treason réunit les mémoires de Rabassa. Généreusement pimenté de friandises linguistiques, de faits historiques et de références littéraires, le livre est à l'évidence l'œuvre d'un orfèvre qui vous empêche vraiment de vous endormir. Bien que ce soient des mémoires illustrées d'anecdotes personnelles, Rabassa garde toujours ses distances. Peut-être, parce qu'en tant que traducteur, il a l'habitude de rester en marge, de suivre tout simplement ce que disent les auteurs, une idée sur laquelle il insiste « au point d'en être assommant » (selon ses propres termes).

Et pourtant, suivre un auteur mot à mot ne signifie pas esquiver toute responsabilité. Loin de là. La plus lourde tâche du traducteur est d'affronter sa propre trahison, comme Rabassa le fait dans la première des trois sections de son livre. Il y joue du vieux cliché italien traduttore, traditore. Lui-même, ou tout traducteur, trahit-il la langue, la culture, l'auteur ou, pire encore, se trahit-il en traduisant ? Comme les traducteurs le savent bien, une certaine forme de trahison (ou de perte) est presque inévitable. En fait, Rabassa va jusqu'à dire que la traduction est pur mimétisme parce que nous ne pouvons rendre parfaitement dans une langue ce que nous disons dans une autre. Et pourtant, il nous faut tenter de le faire. Comme le dit Rabassa, « la traduction est peut-être impossible, mais on peut au moins essayer ».

Rabassa se sert aussi de la première section pour fouiller dans son passé. Pour être tombé dans la traduction, il y était assez bien préparé. Né de parents qui aimaient les mots et avec des grands-parents de quatre pays différents, il était à bonne école et se lança dans une brève carrière militaire qui le conduisit loin en Europe et en Afrique, comme cryptographe. Rabassa poursuit en faisant en sorte de traiter de sujets aussi épineux que la traductologie (« dinosaure » fier de l'être, il n'en raffole pas), les grandes maisons d'édition (il ne les apprécie guère non plus) et le rôle du traducteur tel qu'il le conçoit (là encore, il n'y a qu'à suivre le texte).

Il manifeste un certain mépris pour l'enseignement de la traduction: « J'ai essayé d'enseigner ce qui ne se peut enseigner. Comme je l'ai déjà dit, on peut expliquer comment on traduit, mais comment dire à un élève ce qu'il faut écrire sans le dire soi-même ? On peut lui dire quels livres lire, mais on ne peut les lire à sa place. » Et lire est un sujet infiniment important, aussi idiot que cela puisse paraître, parce que Rabassa lit rarement les livres qu'il traduit avant de se mettre à l'ouvrage :  « Quand je traduis un livre, je le lis tout simplement en anglais ». Faut-il préciser que Rabassa conçoit la traduction comme un art, non comme un métier (« On peut apprendre à Picasso à mélanger les couleurs, mais on ne peut lui apprendre à peindre ses demoiselles d'Avignon »).

La deuxième section est la partie la plus fournie du livre. Rabassa y traite de la trentaine d'auteurs qu'il a traduits, et il les envisage dans l'ordre chronologique, car chaque œuvre a influé, dans une certaine mesure, sur la suivante. C'est une question d'expérience après tout. Rabassa se souvient de certains auteurs avec beaucoup d'affection; il a rencontré bon nombre d'entre eux, a noué de grandes amitiés ou a tout simplement étudié leurs œuvres pendant ses études. Il en encense certains: Juan Benet est le Proust espagnol, Gabriel García Márquez, l'héritier direct de Cervantès et, Clarice Lispector, « le physique de Marlène Dietrich et la plume de Virginia Woolf » – Peut-on dire mieux ? Sa phraséologie discrète convient aussi au destin douloureux de Lispector, évoqué avec une brutale simplicité : « la vie n'a pas été tendre avec elle ».

Comment s'en étonner, Rabassa consacre plus de pages à Gabriel García Márquez, dont il a traduit six romans, qu'à aucun autre auteur. L'écrivain aurait d'ailleurs dit qu'il préférait la traduction anglaise de Rabassa à son original. Selon son habitude, Rabassa accueille ce compliment en termes notoirement modestes: « J'ai l'impression […] que, chez Gabo, les mots anglais étaient déjà là, dissimulés derrière l'espagnol et tout ce que j'avais à faire était de les dénicher. » Soit dit en passant – et c'est assez choquant – Rabassa n'a perçu aucune redevance pour ce travail.

La politique est un thème incontournable, mais Rabassa ne s'y attarde guère. Le réalisme magique, cette expression tant débattue, était dans l'esprit de Rabassa un appel folklorique à la liberté et à la justice. Ailleurs, il narre brièvement les difficultés qu'il a éprouvées à échanger des brouillons avec José Lezama Lima à Cuba. Il raconte aussi comment « les brutes qui ont si souvent dirigé ces pays » ont contraint les écrivains à explorer les tréfonds du psychisme latino-américain. Face au poids d'une telle histoire, il est difficile de ne pas partager sa jubilation malicieuse à l'idée que Demetrio Aguilera-Malta – l'auteur de Siete lunas y siete serpientes (roman que Rabassa a traduit en anglais) et le fondateur du parti socialiste équatorien – ait dû sa grande chance à ce phare du capitalisme qu'est le Wall Street Journal.

Tout au long du livre, Rabassa minimise son rôle, observant de manière assez charmante qu'il est « bien conscient que le traducteur est l'écuyer de l'écrivain, mais qu'après tout, c'est Sancho Pança qui a permis Don Quichotte ». Il estime qu'il lui appartient de transposer plutôt que de traduire, et il met beaucoup de soin à faire en sorte que ses traductions conservent ce sens de l'altérité. Pour cela, il propose un petit test amusant : lire la traduction avec l'accent de terroir du personnage. Combien d'entre nous se sont surpris à le faire en lisant une de ses traductions ?

Dans la troisième (et très courte) section, Rabassa juge sa propre trahison – il a auparavant écarté toutes les autres autorités (souvent auto-proclamées). Cela va nous rassurer, il souffre du même mal que beaucoup de traducteurs : il n'est tout simplement jamais satisfait de son travail quand il le relit. On ne peut jamais être trop sûr de soi-même. Alors, nous autres traducteurs, sommes-nous à ce point coupables? Je vous laisserai le soin de découvrir le verdict.

Certains ont reproché à ce livre d'être un peu succinct, mais je soupçonne qu'il l'est à dessein. Les vraies reines du spectacle sont les œuvres elles-mêmes, à la fois les textes originaux en espagnol ou en portugais, et la lecture que Rabassa en a faite en anglais. Dans cet esprit, j'estime que ce livre, parce qu'il est brillant, devrait comporter un avertissement au lecteur. Si vous avez la chance (ou la malchance, selon votre point de vue) d'avoir un esprit curieux, ce mince ouvrage pourra vous prendre plus de temps que vous ne l'imaginiez initialement. Pour ma part, je n'ai pu m'empêcher de me reporter aux originaux de ma collection et d'en comparer des passages aux exquises traductions de Rabassa. À mon avis, ce n'est pas du temps perdu.

H.O-B. (traduction de Jean Leclercq) ENGLISH VERSION

[1] Traduction libre de vos serviteurs, avec l'aide de Jean-Paul Deshayes, notre terminologue-conseil.

 

Lina Choueiri – linguiste du mois de janvier 2016

 

L'interview suivante a été menée en anglais par Skype entre Los Angeles et Beyrouth, Liban. Les réponses ont été traduites en français par l'interviewee ellemême. [ENGLISH VERSION]

 

JJG
Lina Choueiril'interviewée      Jonathan. G. – intervieweur

                                                                                                                                              

LMJ : Où êtes-vous née, où avez-vous fait vos études et dans quelles langues ?

LC : Je suis née à Mansourieh, un village juché sur une colline du Metn, à la périphérie de Beyrouth. J'ai commencé l'école avant l'âge de trois ans et j'ai appris le français comme deuxième langue. Au Liban, le choix d'une deuxième langue est important parce que c'est dans cette langue-là que toutes les matières seront enseignées à l'école. J'ai appris les mathématiques, les sciences, et même l'histoire-géographie en français. Dès l'âge de neuf ans et jusqu'en terminale, j'ai appris l'anglais en troisième langue. En général, c'était à raison d'un cours d'une heure par semaine. Après le bac, j'ai obtenu deux licences de deux universités différentes : une licence en mathématiques de l'Université américaine de Beyrouth (AUB) où la langue de l'enseignement est l'anglais ; et une licence en littérature française de l'Université Saint-Joseph (USJ) dont la langue d'enseignement est le français.

Lina UAB           Lina USJ
                AUB                                                   USJ


LMJ : 
Où avez-vous fait vos études supérieures et quel poste occupez-vous actuellement ?

LC : Mes efforts pour compléter mon mastère en littérature française ont été interrompus à deux reprises par la guerre civile au Liban. C'est pourquoi j'ai voyagé aux États-Unis. J'ai d'abord étudié l'anglais à l'English Language Institute de George Mason University, en Virginie. Il fallait que je fasse des progrès en anglais, langue que je n'utilisais que très peu dans ma vie au Liban. J'ai obtenu un mastère en sciences du langage de Georgetown University et, ensuite, un doctorat en linguistique de l'University of Southern California, à Los Angeles. Il m'a fallu sept ans pour terminer le doctorat, en travaillant à différents projets de recherche et en cherchant à établir de nouveaux contacts professionnels tout en renforçant ceux que j'avais déjà, avant de retourner au Liban.


LMJ : 
Dans quel domaine êtes-vous spécialisée ?

LC : Je suis grammairienne et ma thèse de doctorat porte sur la syntaxe des relatives restrictives en arabe libanais. En ce moment, je suis professeure associée de linguistique au département d'anglais de l'Université américaine de Beyrouth (AUB).


LMJ : 
Vos compétences en grammaire arabe servent-elles en pratique ?

LC : La différence entre l'arabe standard et les différents arabes parlés est bien connue. Mais il se peut que vos lecteurs et lectrices ne sachent pas qu'il n'y a pas assez de recherche sur les variétés d'arabes parlés, notamment en ce qui concerne leurs règles grammaticales et leurs structures. Il est donc difficile, sinon impossible, pour les orthophonistes, par exemple, de reconnaitre les caractéristiques des parlers arabes et de diagnostiquer certains aspects des troubles de la parole chez les enfants. À cet égard, je collabore avec des orthophonistes travaillant au Liban.


LMJ : 
Vous avez cité les deux universités de Beyrouth où vous avez fait simultanément vos études de deuxième cycle. Si l'on se pose la question de savoir pourquoi un jeune Libanais choisit l'une ou l'autre, en quoi cela reflète-t-il ses préférences linguistiques ?

LC : En examinant les raisons pour lesquelles les étudiants libanais choisissent leur université, il est difficile de privilégier les préférences de langue d'enseignement. Par exemple, l'AUB et l'USJ, deux universités privées, sont parmi les meilleures universités au Liban, mais les frais de scolarité à l'AUB sont nettement plus élevés qu'ils ne le sont à l'USJ. Cela peut jouer un rôle important dans le choix, puisque nous n'offrons pas une grande aide financière aux étudiants. De plus, les critères d'admission diffèrent d'une université à l'autre. Il n'y a donc pas de relation directe entre les préférences linguistiques et le choix d'université.

L'une de mes étudiantes en mastère (qui mène une étude sur les choix de langues parmi les étudiants) constate que plus d'un tiers des étudiants de l'USJ ont étudié l'anglais comme deuxième langue, tandis que près de la moitié des étudiants de l'AUB ont étudié le français comme deuxième langue. Les deux universités cherchent la diversification des milieux sociaux et des contextes économiques desquels sont issus leurs étudiants, mais ils ne sont pas à la recherche d'une diversité linguistique. La situation actuelle n'est donc pas le résultat d'un effort concerté de la part de ces deux universités.

 

LMJ : Pouvez-vous nous dire quelques mots de la rivalité entre le français et l'anglais au Liban ? Cela remonte-t-il aux accords Sykes-Picot [1] qui ont abouti à placer le Liban sous mandat français, après la Première guerre mondiale ?

LC : Il existe peu d'études sur la situation linguistique au Liban. Je présente ici un simple aperçu (peut-être un peu simpliste). Pour certains, l'étude du multilinguisme au Liban devrait nous ramener aux Phéniciens [2] . Moi, je vais commencer par la période ottomane, entre le 16ème siècle et la fin de la Première Guerre mondiale, lorsqu'au Liban, on pouvait identifier différentes sortes de bilinguismes au sein d'une classe éduquée restreinte, comme par exemple, le bilinguisme arabe-turc, français-arabe, ou bien anglais-arabe. Les bilingues français-arabe et anglais-arabe durant cette période étaient plutôt des chrétiens instruits dans des écoles missionnaires catholiques (françaises) ou protestantes (américaines) qui avaient été établies principalement dans la deuxième moitié du 19ème siècle.

Bien que la présence du français dans l'enseignement précède le mandat français (qui a duré de 1918 à 1943), ce dernier a permis d'établir le français comme langue officielle au Liban, à côté de l'arabe. C'est à ce moment-là que le français s'est répandu parmi les différentes religions et sectes. Lorsque le Liban a obtenu son indépendance, le français a été abandonné comme langue officielle, et l'arabe reste la seule langue officielle du pays. Nous observons maintenant un déclin du français comme langue d'enseignement à l'avantage de l'anglais. Il est quand même important de signaler que le multilinguisme au Liban est un phénomène de l'éducation.

 

LMJ : La mondialisation a-t-elle fait pencher la balance vers l'anglais ?

LC : Il est vrai que la domination de l'anglais dans le monde n'a pas épargné le Liban. On est de plus en plus conscients que l'anglais est une langue importante pour l'avenir du Liban et des Libanais. L'anglais est perçu comme la langue la plus importante pour le commerce/l'entreprise, les relations internationales, la technologie et les sciences. Le français est encore considéré comme la langue de la culture. Mais, tandis que peu de Libanais considèrent le français plus important que l'anglais, beaucoup d'entre eux considèrent que la connaissance de l'anglais est aussi importante que la connaissance du français. Le fait est aussi que le Liban publie encore un quotidien en français et un en anglais (ainsi que plusieurs en arabe). Bien qu'un grand nombre d'universités utilisent l'anglais comme principale langue d'enseignement, le français a maintenu sa position dans les écoles.

Sur un plan personnel, mon père m'a poussée à poursuivre mes études universitaires aux États-Unis, au moment où mon français était beaucoup plus fort que mon anglais, parce qu'il pensait que l'anglais pouvait ouvrir plus de perspectives de carrières.


LMJ :
Pour quels motifs les gens préfèrent-ils 
une ou plusieurs de ces trois langues ?

LC : [Vous trouverez en partie une réponse ci-dessus, en particulier en ce qui concerne la séparation des taches entre le français et l'anglais.]

Au départ, je tiens à souligner qu'en plus de l'arabe, l'arménien, le kurde, et le syriaque sont parmi les langues vernaculaires de certains groupes minoritaires au Liban. L'arabe libanais est la langue maternelle de la majorité des Libanais, celle qu'ils apprennent à la maison. L'arabe standard est acquis dans le cadre scolaire. Comme je l'ai dit plus haut, à l'école, la plupart des matières sont enseignées dans une deuxième langue, généralement le français ou l'anglais. Lorsque les parents choisissent une école pour leurs enfants, ils font en fait le choix de la langue qui va devenir leur deuxième langue. En parlant aux parents à propos de leur choix d'écoles pour leurs jeunes enfants, j'entends souvent l'argument suivant : l'anglais est facile, accessible, et nécessaire pour une future carrière, nos enfants auront à l'apprendre tôt ou tard. Le français est plus difficile que l'anglais, et pour bien l'apprendre, nos enfants doivent l'apprendre à l'école. Dans ces cas, les parents font le choix d'écoles où le français est la langue de l'enseignement. Cet argument est fait par des parents francophones et même par ceux qui ne le sont pas. Il semble que les libanais aujourd'hui ont une préférence pour le trilinguisme, mais plus de recherche serait nécessaire pour répondre à cette question avec plus de précision.

 

LMJ : Les gens considèrent-ils le français ou l'anglais comme des langues coloniales ?

LC : Dans une perspective globale, le français, comme l'anglais, peuvent être considérés comme des langues coloniales. D'un point de vue local, comme on peut le voir dans l'aperçu historique présenté plus haut, la présence du français au Liban est antérieure à la présence coloniale des Français dans la région. Durant le mandat français, qui a duré un peu plus de deux décennies, le français est devenu une langue officielle au Liban et s'est répandu parmi la classe éduquée. Mais le français a perdu son statut officiel à la suite de l'indépendance du Liban. En ce sens, l'expérience du Liban sous mandat français est différente de l'expérience coloniale d'autres pays, où les langues coloniales ont gardé leur statut officiel et où les langues autochtones étaient privées de prestige, même après que ces pays aient obtenu leur indépendance. Peut-être que la principale différence réside dans l'importance de l'arabe au Liban, cette langue prestigieuse, dont la tradition culturelle est de longue date, et qui reste étroitement liée a l'identité nationale.

 

LLINA signpostLMJ : Vous avez participé à une émission radiophonique de BBC/PRI (Public Radio International, USA) intitulée : « Beyrouth est-elle la capitale mondiale de l'alternance codique ? » En l'occurrence, l'alternance codique est l'habitude qu'ont les Libanais de commencer une phrase dans une langue et de la terminer dans une autre. Au cours de cette émission, un autre linguiste a déclaré : « La façon dont les gens pratiquent l'alternance codique à Beyrouth n'a son pareil nulle part ailleurs. À Los Angeles, quelqu'un peut parler espagnol à la maison et anglais au travail. Mais, à Beyrouth, nous sommes entre Libanais, alors pourquoi changer de langue ? Sauf pour des raisons particulières, vous ne verrez jamais deux Français conversant en allemand, en espagnol ou en chinois. Mais ici, dans un certain sens, c'est une façon de parler. » Êtes-vous d'accord ?

LC : Je suis d'accord que l'alternance codique à Beyrouth, au sein de certains groupes de jeunes gens éduqués, peut être décrite comme «une façon de parler ». Il est vrai que les jeunes Beyrouthins éduqués peuvent passer de l'arabe au français ou à l'anglais, ou aux deux langues durant les conversations avec leurs amis libanais. Rien ne les oblige à l'alternance codique, mais ils la font de toute façon.

Les analyses traditionnelles de l'alternance codique ne présentent pas d'explication satisfaisante ; mais ces analyses sont fondées sur l'hypothèse du monolinguisme en tant que norme. Dans un tel contexte, l'alternance codique exige une explication, parce qu'elle s'écarte de cette norme. Dans les groupes multilingues à travers le monde, les productions «mixtes» telles que celles des jeunes beyrouthins sont en fait très communes; elles peuvent même être une façon typique de parler. À mon avis, et dans cette perspective, le phénomène beyrouthin ne serait pas aussi unique qu'on le prétend.

 

LMJ : Merci de ces observations très intéressantes. Parmi les dizaines de linguistes que nous avons invités à cette rubrique, vous êtes la première représentante du Proche-Orient et nous espérons que vous ne serez pas la dernière !

LC : Je vous remercie. Je suis ravie de pouvoir partager mon expérience avec vos lectrices.et vos lecteurs.

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Note de la Rédaction :

[1] Accords conclus, le 16 mai 1916, entre la France et le Royaume-Uni, respectivement représentés par François Georges-Picot et Sir Mark Sykes. Ces accords jetaient les bases d'un partage des dépouilles de l'empire ottoman, en découpant des zones d'influence. Après la défaite de l'empire ottoman (1918), les accords furent entérinés à la conférence de San Remo par la Société des Nations qui confia au Royaume-Uni un mandat sur l'Irak, la Transjordanie et la Palestine, tandis que la France obtenait un mandat sur le Liban et la Syrie. Voir: Comment l'Empire ottoman fut dépecé, Le MONDE diplomatique; L'avenir du Moyen-Orient et ses minorites: Un Sykes-Picot II ? Démocratie ?, Le MONDE, 25.01.2016

[2] Les Phéniciens sont un peuple antique originaire des cités de Phénicie, région qui correspond approximativement au Liban actuel. L'accomplissement le plus connu de la civilisation phénicienne est la mise au point de l'alphabet phénicien qui est sans doute à l'origine des alphabets les plus répandus dans le monde antique, même s'il ne s'agit pas du premier alphabet.

Le linguiste du mois précedent : John Ashbery

Z2016/1

Les animaux, victimes de guerre oubliées !

Le 27 octobre 2015, la Poste australienne a émis une série de cinq timbres de 70 cents sur le thème : Les animaux dans la guerre – Un siècle de service. Cette émission rend hommage à la valeur et au sacrifice d'innombrables animaux au cours des conflits armés auxquels l'Australie a pris part depuis un siècle. Les mules en montagne et les ânes dans les tranchées ont été d'indispensables animaux de bât sur de nombreux théâtres d'opérations. Les chiens ont rendu de précieux services en portant des messages, des munitions et du matériel médical, mais aussi en retrouvant des blessés, des explosifs et des soldats ennemis. Des millions de chevaux (dont certains envoyés d'Australie) sont morts sur le front occidental pendant la Première Guerre mondiale. Entre 1939 et 1945, un service colombophile a été créé au sein des Transmissions australiennes pour acheminer des messages parfois d'importance vitale. Enfin, des milliers de dromadaires ont équipé les méharistes de l'Imperial Camel Corps engagés au Moyen-Orient, en 1914-1918.

                   Australian stamps 2

Sous son nom littéraire de colombe, symbole de paix, le pigeon a été depuis longtemps utilisé pour porter des messages en raison de son excellent sens de l'orientation et de la capacité qu'il a de revenir à son pigeonnier, parfois de très loin. Les postes allemandes s'en servaient (la Taubenpost) et, au cours de la Première Guerre mondiale, on l'utilisa très largement pour transmettre des messages. Jusqu'en 2014, l'armée française a été la dernière du monde à posséder une unité colombophile de 150 oiseaux, au sein du 8e régiment de transmissions, stationné au Mont-Valérien. On a même érigé des monuments à la mémoire des valeureux volatiles. À Bruxelles, dans le square des Blindés, se dresse le monument « Au pigeon soldat » qui fut inauguré le 8 mars 1931. Œuvre du sculpteur Victor Voets (1882-1950), il porte, sur son soubassement l'inscription :« Aux colombophiles belges morts pour la patrie », ce qui fait qu'on honore à la fois les oiseaux et leurs amis tués à l'ennemi. Les colombophiles étaient jadis nombreux en Belgique, notamment dans les régions minières. En France voisine, la ville de Lille possède un monument aux pigeons voyageurs situé près de la citadelle, cet archétype des forteresses de Vauban. Doit-on y voir un autre symbole, ce monument a été longtemps un lieu de rendez-vous des amoureux ! De nos jours, les malfaiteurs et les terroristes risquant toujours de se faire « pigeonner » par leur téléphone cellulaire, on peut craindre que les pigeons voyageurs reprennent prochainement du service !

 

               Australia statue

 

Du point de vue terminologique, le mot pigeon est un vocable générique qui recouvre différentes espèces : colombin, palombe, ramier, tourterelle, etc. La femelle est la pigeonne et les petits sont les pigeonneaux.

À bien des égards, il existe un certain parallélisme entre le français et l'anglais quant aux sens que peut prendre le mot pigeon. Ainsi, a clay pigeon (un pigeon d'argile) va désigner une personne crédule qu'on attire dans une affaire louche [We need a clay pigeon to divert attention from the snatch]. En français, pigeon (tout court) est synonyme de dupe, de gogo, de dindon. Le tir au pigeon d'argile est un synonyme de ball-trap ou clay-pigeon shooting. En anglais, a pigeon peut désigner une jolie femme [Who was the dreamy little pigeon I saw you with last night?]. En revanche, pigeon-eyed est un synonyme de pie-eyed : éméché, ivre, saoul  [Who is that pigeon
eyed guy over there who is having such a hard time standing up?
]. Enfin, dans des tonalités plus négatives, signalons
to pigeonhole dans le sens de classer, d'étiqueter quelque chose ou quelqu'un [I was pigeonholed as a youth writer]  et pigeonholing : technique consistant à mettre un projet de loi en veilleuse en le confiant à une commission parlementaire pour retarder son examen par les Chambres, et stool pigeon : mouchard, indicateur de police. 

Mise à jour le 1 août 2019

La poste américaine vient d'émettre une série de timbres "MILITARY WORKING DOGS" :  

Military dogs

Lecture supplémentaire :

Expressions anglaises de la semaine : Navy Seals et Dogs of War

Jean Leclercq