Nous accueillons notre nouvel invité, Colman O'Criodain, docteur en biologie et écrivain, d'origine irlandaise, dont le blog se trouve à http://www.philipcolemanauthor.com.  L'article qui suit a été rédigé en anglais par Colman et traduit par son épouse, Magdalena Chrusciel, notre contributrice fidèle. Magdalena possède une palette linguistique aussi large qu'originale avec la maîtrise de quatre langues : polonais, russe, français et anglais. Elle est traductrice-jurée et a également des activités d'enseignement et de formation professionnelle.

 

Colman-ColemanMAG   
   
Colman
O'Criodain                       Magdalena Chrusciel

 

 

James-joyceC'est en 1905 que James Joyce avait achevé sa première œuvre majeure de fiction, un recueil de nouvelles, Gens de Dublin (Dubliners). S'ensuivit une longue période de déconvenues, au cours de laquelle il soumit son manuscrit à 18 reprises à 15 éditeurs différents. Après avoir accepté de le publier en 1905, l'éditeur Grant Richards de Londres exigea qu'une des nouvelles soit retirée (Two Gallants, où le protagoniste raconte comment il s'y prit pour séduire une femme). Par la suite, Richards exerça des pressions sur Joyce afin qu'il retire un certain nombre de passages dont il prétendit que l'imprimeur refusait de les imprimer. Tout en protestant, Joyce finit par céder à certaines des pressions. Cependant, en fin de compte, Richards ne tint pas sa promesse de publier. Au terme de trois années de recherches, Joyce passa un accord avec Maunsel & Roberts, à Dublin, qui se désistèrent eux aussi, menaçant même Joyce de le poursuivre pour les frais d'impression déjà encourus. Bien qu'il offrît de couvrir ces frais, étant entendu que les épreuves lui soient remises et qu'on l'autorise à terminer l'ouvrage ailleurs. Toutefois, lorsqu'il vint chercher les épreuves chez l'éditeur, on refusa de les lui remettre et on les brûla le lendemain. Par chance, il avait réussi à sauver un exemplaire, qu'il soumit à d'autres maisons d'éditions. En 1914, c'est Grant Richards, une fois encore, qui se décida à publier l'ouvrage, en utilisant les épreuves sauvées de chez Maunsel.

Chacune des nouvelles est un chef-d'œuvre en miniature, et l'ouvrage est sans aucun doute l'œuvre de Joyce la plus accessible et la mieux connue du plus grand public. La dernière des nouvelles, The Dead, (Le mort) en est la pièce maîtresse, la plus longue de toutes, presque aussi longue qu'un roman.

Joyce the dead

 


C'est l'histoire de Gabriel Conroy qui, avec sa femme Greta, un 6 janvier, se rend à une réception donnée par ses oncles sur l'île d'Usher, à Dublin. Nous suivons Gabriel tout au long de la soirée, avec ses doutes et ses craintes concernant le discours qu'il devra prononcer, et sa retentissante rencontre avec la sympathisante nationaliste, Miss Ivors. Il décline l'invitation insistante que cette dernière lui lance de venir dans les îles d'Aran (où l'on parlait le gaélique, ce qui est toujours le cas de nos jours), mais lorsqu'il en parlera à sa femme Greta par la suite, celle-ci regrettera d'avoir manqué cette occasion de retourner dans sa région natale de Galway. Lorsque la réception s'achève, il retrouve sa femme Greta qui, tout en haut des escaliers, est en train d'écouter le ténor Bartell D'Arcy entonnant, dans une autre pièce, le chant The Lass of Aughrim. La vision de sa femme transportée d'admiration, la beauté des rues recouvertes de neige lorsqu'ils se mettent en route, et la perspective d'une soirée seul à seul avec Greta dans un hôtel de Dublin, tout cela rend Gabriel fou de désir pour sa femme. Cependant, lorsqu'ils arrivent à l'hôtel, il la trouve bien distante. Elle lui avoue que le chant lui a rappelé le souvenir de Michael Furey, un jeune homme qu'elle avait fréquenté dans sa jeunesse dans le Galway, et qui lui chantait cet air. Alors qu'ils étaient très amoureux, elle croit que c'est parce qu'elle avait insisté pour qu'il vienne la retrouver en hiver, par temps pluvieux, alors qu'il était déjà souffrant, qu'il trouva la mort alors qu'il n'avait que dix-sept ans à peine. Ayant fini son récit, Greta s'endormit. Tout d'abord, Gabriel reste sous le choc, car elle ne lui en avait jamais rien dit. Puis, ses émotions deviennent plus confuses. Il se met à réfléchir sur les morts innombrables qui continuent à influencer ceux qui sont en vie, et se dit que tout un chacun qu'il connaît, lui-même inclus, finira par n'être qu'un souvenir, tout comme Michael Furey l'est devenu pour Greta. Par la fenêtre, il se met à observer la neige qui tombe. À la fin de l'histoire, nous apprenons que « Son âme s'évanouissait peu à peu comme il entendait la neige s'épandre faiblement sur tout l'univers comme à la venue de la dernière heure sur tous les vivants et les morts.» (traduction de 1926).

 

En 1987, le récit fut adapté pour le grand écran par John Huston, dont la carrière prolifique de metteur en scène (il fut aussi acteur et scénariste) avait commencé en 1941 avec Le faucon maltais.

 

 

En fait, Le mort sera son dernier film et, à bien des égards, le plus personnel, car il était fier de sa nationalité irlandaise. Il se mourait alors d'un cancer, lié à une chaise roulante et dépendant d'une bonbonne d'oxygène. Il n'a d'ailleurs pas vécu assez longtemps pour assister à la première. Le rôle de Gabriel fut interprété par le très talentueux Donal Mc Cann, qui n'est plus de ce monde lui non plus (j'eus la chance de le voir sur scène à plusieurs reprises, c'était une vraie force de la nature). C'est Anjelica, la célèbre fille de John Huston qui interpréta Gretta, avec un accent irlandais qu'elle maîtrisait à perfection. La scène centrale des escaliers était magnifiquement filmée, Huston la tournant en contre-plongée et la montrant perdue dans ses pensées alors qu'elle écoute Bartell D'Arcy chanter dans la pièce voisine.

  John Huston       Anjelica_huston

     John Huston                          Anjelica Huston


C'est le ténor irlandais Frank Patterson, décédé depuis, qui jouait le rôle d'Arcy. Bien que Patterson connut une carrière assez moyenne en Irlande, c'est pour son interprétation de chansons traditionnelles irlandaises, dont The Lass of Aughrim, qu'il est connu des deux côtés de l'Atlantique. Il interprétait ces chants dans un style classique, en vogue au dix-neuvième et début du vingtième siècles. À cet égard, sa carrière ressembla à celle d'un de ses aînés, John McCormack (1884 – 1945), qui fut un des ténors les populaires de sa génération.

              John McCormack

            Frank Patterson                                   John McCormack


En fait, McCormack et Joyce se connaissaient, puisque Joyce était un pianiste et un guitariste talentueux, et surtout un ténor léger. Ils avaient suivi les cours du même maître, Vincent O'Brien, et il leur est arrivé de jouer ensemble. Ayant lui-même remporté la Médaille d'or du concours irlandais de musique Feis Ceoil en 1903, McCormack persuada Joyce de se présenter en 1904 et il y décrocha la Médaille de bronze.

Les deux hommes quittèrent Dublin peu après, Joyce, pour s'engager dans une carrière incertaine d'écrivain et en vivant pauvrement à Paris, Zurich et Trieste, tandis que McCormack entamait une brillante carrière dans les opéras et salles de concert d'Europe et des États-Unis, pays dont il prit la nationalité en 1917. Bien que leurs carrières s'orientèrent différemment, la musique resta pour Joyce une source d'inspiration, comme en atteste Le mort (The Dead).

Lecture supplémentaire:

Les attaches françaises de James Joyce

La Saint Patrick, journée nationale en Irelande


Comments

2 responses to “James Joyce: sa vie, cinéma et musique”

  1. Elsa Wack Avatar
    Elsa Wack

    Merci pour cet article sur un film que j’ai beaucoup aimé.

  2. Elsa Wack Avatar
    Elsa Wack

    Merci pour cet article sur un film que j’ai beaucoup aimé.