par James Nolan
ex-Directeur adjoint, Division de l'interprétation, des séances et des publications, Organisation des Nations Unies et ex-Chef des services linguistiques du Tribunal international du droit de la mer.
M. Nolan fut notre Traducteur du mois de mai 2013. Il est l'auteur de "Interpretation. Techniques and Exercises”, édition Multilingual Matters; (octobre 2012) et "Spanish-English/English-Spanish Pocket Legal Dictionary", Bilingual Edition, édition Hippocrene Books, (octobre 2008).
M. Nolan a condensé le présent article pour notre blog à partir d'un exposé fait en anglais à la vingt-sixième Conférence annuelle de l'Association des traducteurs et interprètes des Carolines (CATI), au Cape Fear Community College – Wilmington, Caroline du Nord – le 27 avril 2013. Jean Leclercq en a assuré la traduction. [ENGLISH SOURCE TEXT]
Le numérique façonne considérablement les communications humaines et les médias qui les véhiculent; la communication entre les langues n'y échappe pas. Mais, quand la traduction et l'interprétation permettent de franchir l'obstacle linguistique, les incidences culturelles vont bien au-delà de la transmission du message, car l'interprétation n'est pas seulement une fonction de communication à laquelle la technique peut suppléer, c'est un art qui joue un rôle capital dans l'histoire de l'humanité en favorisant la compréhension, la transparence et la tolérance entre les cultures.
Jusqu'à ces derniers temps, toute la traduction était humaine, car il n'en existait pas d'autre. De nos jours, il arrive qu'il soit nécessaire de préciser qu'il s'agit de « traduction humaine » [1] parce que des produits verbalement encodés d'algorithmes informatiques sont fabriqués et vendus comme traductions. Certains de ces produits d'intelligence artificielle peuvent être conçus de telle sorte à imiter la pensée et l'expression conscientes de l'être humain avec tant de conviction, qu'on en vient à trouver du génie à la lanterne magique et que l'on pourrait presque oublier que ce que l'on entend est une verbalisation synthétique plutôt que l'expression d'une pensée.
La mondialisation a engendré un village planétaire, rendant les contacts interculturels toujours plus fréquents et intenses, poussant aussi à s'en remettre à l'automatique pour absorber le volume croissant de communications.
Maintenant, avec la révolution numérique et les progrès de l'intelligence artificielle, nous semblons nous acheminer vers un village planétaire numérique – automatisant ou informatisant un nombre croissant d'activités humaines et faisant de plus en plus appel à des programmes ou des applis qui imitent les facultés humaines et les traits culturels, souvent sans se demander si l'élément humain de l'activité constitue ou non son essence même, et s'il prête ou non à une automatisation.
En ces temps de frictions et de conflits interculturels qui conduisent à des actes de violence et de terreur de masse, le facteur humain mérite davantage de respect. Si personne ne niera, par exemple, que le processus de conditionnement des produits pharmaceutiques en milieu stérile robotisé « sans manipulation humaine » est un moyen techniquement sûr d'accomplir cette tâche, il convient de se demander si le processus de transfert d'idées, de croyances et de sentiments d'une culture humaine à une autre peut ou doit s'effectuer lui aussi « sans manipulation humaine ». Je trouve mon smart-phone très pratique, mais il me faut me demander s'il serait aussi judicieux de permettre qu'un tel appareil en vienne à penser à ma place. Le cerveau humain est encore l'ordinateur le plus puissant qui soit et l'aboutissement de quelque 300.000 ans d'expérience historique et évolutive, et c'est la conscience de cet héritage culturel qui permet à l'interprète ou au traducteur d'extraire le sens exact du contexte d'un énoncé d'une façon qui échappe même aux logiciels de traduction automatique les plus perfectionnés.[2]
Les progrès récents de la traduction automatique ont ceci de commun qu'ils n'admettent pas que l'activité qu'ils se proposent d'automatiser soit autre chose qu'un passe-temps de dilettante ou un jeu vidéo, mais la plus vieille profession du monde, un métier dont on peut retrouver les origines dans l'histoire aux environs de 3.000 av. J.-C. en Égypte, de 2.600 en Mésopotamie, et de 165 av. J.-C. en Chine. [3]
INTERPRÈTE: Égypte, 3000 av. J.-C.
Plus important encore, c'est une profession qui se fonde sur des processus mentaux qui, aussi loin que la mémoire humaine puisse remonter, ont été à la base de la croissance et du développement des sociétés, en fait depuis plus longtemps encore que certaines autres professions qui n'auraient jamais connu un tel développement si le langage et la communication ne s'étaient pas développés avant ou en même temps qu'elles. Les cultures s'enrichissent souvent par l'emprunt – qui est une autre façon de désigner la traduction – et les traducteurs et interprètes, en tant qu'agents de ce changement, ont souvent été ceux qui ont permis à quelque chose de neuf ou d'utile d'entrer dans leurs cultures. La médecine en est un bon exemple qui, depuis ses premiers temps, a dû bon nombre de ses progrès à des processus culturels à base de traduction.[4] Pourtant, un article relatif à la réglementation européenne, récemment cité dans le blog d'un service de traduction américain, rapportait que l'industrie pharmaceutique considère certaines traductions comme « un gâchis de papier » [6]. Il convient de se poser la question suivante : si l'intelligence artificielle et la robotique se développaient à un tel point qu'il devienne possible d'informatiser l'exercice de la médecine, permettrions-nous cela ou réfuterions-nous le Serment d'Hippocrate et neutraliserions-nous la capacité d'innovation dont l'histoire de la médecine a fait la démonstration ? Et si l'informatisation vient à bout de la traduction et de l'interprétation en tant que professions, une telle déshumanisation pourra à terme avoir un effet analogue sur la médecine, le droit, l'enseignement et d'autres professions et disciplines que la traduction soutient en fournissant des liens, en créant des relations et en favorisant une interaction féconde. Les meilleures traductions (orales ou écrites) font appel à une profonde compréhension de l'expérience et de la condition humaines dont naissent des intuitions et des perceptions qui modèlent la démarche de traduction de façon créative. Ayons à cœur de préserver ces intuitions et ces perceptions humaines, éléments essentiels du métier de la traduction.
[1] Voir, par exemple : "The fact that translation is a largely invisible activity is not a problem per se; firms and administrations working in an international context still use it daily. On the other hand, the Directorate General of Translation (DGT) at the European Commission (and many experts and professionals that we contacted for this study), believe that by constantly remaining in the background, translation and especially human and professional translation may eventually be perceived as a superfluous activity, a cost that is not necessarily justified. If this perception were to spread among the citizens of Europe it could rapidly become a threat to European multilingualism, for which the translation activities in European institutions provide a solid base." Directorate-General for Translation. Studies on translation and multilingualism. Contribution of translation to the multilingual society in the EU (English summary) http://ec.europa.eu/dgs/translation/publications/studies/index_en.htm
[3] On estime que le cerveau possède un pouvoir de traitement d'environ 100 millions de MIPS (Millions d'Instructions Par Seconde) alors que les super-ordinateurs les plus récents n'atteignent qu'une vitesse de traitement informatique de quelques millions de MIPS. http://library.thinkquest.org/C001501/the_saga/compare.htm
[4] Roland, Ruth A. Interpreters as Diplomats: A Diplomatic History of the Role of Interpreters in World Politics (Ottawa, University of Ottawa Press, 1999).
[5] http://en.wikipedia.org/wiki/Ancient_Greek_medicine:
"Through long contact with Greek culture, and their eventual conquest of Greece, the Romans absorbed many of the Greek ideas on medicine. (…) This acceptance led to the spread of Greek medical theories throughout the Roman Empire, and thus a large portion of the West. The most influential Roman scholar to continue and expand on the Hippocratic tradition was Galen (d. c. 207). Study of Hippocratic and Galenic texts, however, all but disappeared in the Latin West in the Early Middle Ages following the collapse of the Western Empire, (…) After 750 AD, Muslim Arabs also had Galen's works in particular translated, and thereafter assimilated the Hippocratic-Galenic tradition, eventually making some of their own expansions upon this tradition, with the most influential being Avicenna. Beginning in the late eleventh century, the Hippocratic-Galenic tradition returned to the Latin West, with a series of translations of the Galenic and Hippocratic texts, mainly from Arabic translations but occasionally from the original Greek. In the Renaissance, more translations of Galen and Hippocrates directly from the Greek were made from newly available Byzantine manuscripts."
Comments
2 responses to “Sauvegarder le facteur humain dans la traduction”
Merci pour cet article enrichissant, et la belle image du temps de l’ancienne Egypte. C’est un questionnement qui me vient souvent dernièrement; ainsi , en voyage dans les pays baltes, et en panne de GPS, nous avons connu une gentillesse incroyable des autochtones (une dame allant à faire 10 de km de route pour nous ramener sur notre chemin), que nous n’aurions jamais expérimentée si l’automate s’était bien conduit… Je pense que nous faisons tous ce genre d’expériences.
Merci pour cet article enrichissant, et la belle image du temps de l’ancienne Egypte. C’est un questionnement qui me vient souvent dernièrement; ainsi , en voyage dans les pays baltes, et en panne de GPS, nous avons connu une gentillesse incroyable des autochtones (une dame allant à faire 10 de km de route pour nous ramener sur notre chemin), que nous n’aurions jamais expérimentée si l’automate s’était bien conduit… Je pense que nous faisons tous ce genre d’expériences.