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Le 23 octobre – le 200ème anniversaire de Pierre Larousse

Rene Meertens (1)Nous sommes heureux de retrouver notre contributeur fidèle, René Meertens, traducteur de  langue française. René a été  employé par l'ONU, l'Unesco, la Commission européenne et l'Organisation mondiale de la santé. Il est l'auteur, notamment, du "Guide anglais-français de la traduction", dont une édition numérique et une nouvelle édition papier sont parues récemment. [1] René a bien voulu rédiger l'article suivant à notre intention. 

 

Cent quarante-deux ans après sa mort,
on le consulte encore : Larousse

Larousse 1

Dans le monde francophone, les dictionnaires sont souvent connus sous le nom de leur auteur initial : le Littré, le Quillet, le Robert et… le Larousse.

C'est que nombre de dictionnaires français ont été créés à l'initiative d'une personne et non d'un éditeur. En revanche, le dictionnaire anglais le plus renommé, l'Oxford English Dictionary, publié par Oxford University Press, fut l'aboutissement d'un projet conçu vers le milieu du XIXe siècle et mis en œuvre par plusieurs rédacteurs en chef successifs, assistés par divers collaborateurs.

Autre célèbre dictionnaire anglais explicatif, A Dictionary of the English Language (1755) est l'œuvre de Samuel Johnson, son unique rédacteur, même s'il se fit aider de six copistes. Certaines éditions de cette œuvre majeure ont cependant été publiées sous le titre Johnson's Dictionary. Cet ouvrage n'est plus publié de nos jours.

Larousse Nouveau_dictionnaireAlors, modestie anglaise contre vanité française ? En fait, Pierre Larousse, né il y a exactement deux siècles et mort en 1875, publia le dictionnaire qui fit sa réputation sous le titre Nouveau dictionnaire de la langue française. Il n'en était d'ailleurs pas l'auteur unique, puisqu'il s'était attaché la collaboration de François Pillon. Contrairement à ce qu'indiquent plusieurs sources, l'ouvrage ne fut pas publié initialement en 1856, qui est seulement l'année de la parution de la troisième édition, disponible sur Gallica. 

Il s'agissait d'un ouvrage assez modeste par comparaison avec ce qu'il est devenu de nos jours : publié en format in-dix-huit (15 x 8,5 cm), il ne comptait que 714 pages. Il présentait des exemples, mais ceux-ci ne comprenaient généralement que deux ou trois mots, et les phrases complètes étaient beaucoup moins nombreuses que chez Johnson, qui reproduisit environ 114 000 citations tirées d'ouvrages littéraires.

Ce dictionnaire connut de nombreuses éditions, et le Petit Larousse illustré, dont une édition nouvelle est publiée chaque année, lui succéda en 1905.

Larousse 4

On peut pourtant considérer que l'œuvre majeure de Pierre Larousse fut le Grand dictionnaire universel du XIXe siècle en 17 volumes (1866-1877). Ce dictionnaire encyclopédique connut plusieurs éditions au XXe siècle et l'on ne peut que regretter qu'après l'édition en dix volumes qui parut au cours de la première moitié de la décennie 1980 sous le titre Grand dictionnaire encyclopédique Larousse, l'éditeur ait renoncé à publier une nouvelle édition. Il est vrai que les années 1990 ont marqué l'avènement d'encyclopédies sur supports numériques.

Deux autres excellents dictionnaires Larousse n'ont pas survécu au-delà du XXe siècle : le Grand Larousse de la langue française, en 7 volumes, et le Lexis, ouvrages de plus haute tenue que le Petit Larousse illustré. Les librairies en ligne indiquent certes qu'une nouvelle édition du second a été publiée en 2014, mais il est à craindre que ce dictionnaire n'ait guère changé depuis l'édition de 1989, bien que le nombre de pages soit différent.

 

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Rencontre avec Bernard Cerquiglini
pour la sortie du Petit Larousse 2018 (3:38 minutes)

 

 

 

Note historique: quand Pierre Larousse prenait les eaux

À en juger par son Grand dictionnaire universel, Pierre Larousse semblait considérer la médecine de son époque avec un certain scepticisme, puisqu'on y lit que « la guérison ne peut être due qu'à la nature ». [2]

Vers la fin de sa vie, le célèbre lexicographe fut atteint d'un accident vasculaire cérébral, ou d'une « congestion cérébrale » comme on disait de son temps. Peut-être estimait-il qu'une cure thermale était un remède naturel, puisqu'il prit les eaux à Nice, Plombières-les-Bains et Divonne. Comme Jean Leclercq, l'un des deux animateurs de ce blog, réside à Divonne, il a pu obtenir des détails sur cette dernière cure.

1er institut hydrothérapique  La cour d'honneur (2)

L'Institut hydrothérapique de Divonne
tel que l'a connu Pierre Larousse.

(Photo obligeamment fournie
par Annie Grenard)
.

Était-elle adaptée à son état ? Auguste Arène, correspondant du docteur Paul Vidart, directeur de l'Institut hydrothérapique de Divonne, écrit dans une lettre adressée à ce dernier au sujet des eaux de Divonne : « elles sont bien oxygénées, dépourvues de tuf et tenant en dissolution quelques sels de chaux, mais en très petite quantité et sous la forme de bicarbonates ; plus une faible portion d'acide carbonique et une quantité peu appréciable de matières adventives » [3].

Si les AVC se soignaient au bicarbonate de soude, cela se saurait. Il est plus probable que ce fut pour se reposer que Larousse séjourna à Divonne du 10 novembre 1872 au 12 mars 1873. Cependant, comme il prit probablement le train, il arriva sans doute épuisé à Genève après un trajet qui dura environ 15 heures. Il dut ensuite emprunter un bateau jusqu'à Coppet, avant de monter dans la malle-poste qui le conduisit à Divonne.

Le traitement lui-même n'était pas de tout repos, comme l'écrit une personne de sa suite : « tous les jours à dix heures du matin il prend deux bains : l'un d'eau chaude et l'autre d'eau glacée. On le sort de l'un et on le plonge dans l'autre. J'en ai mal à son pauvre corps de le voir souffrir ainsi. » (lettre du 15 décembre 1872).

En mars 1873, hélas, il fit une rechute qui le priva temporairement de la parole. Cruelle ironie pour un lexicographe, pendant quelques heures les mots lui manquèrent. Craignant que son état n'empire au point qu'il ne puisse plus voyager, il décida de rentrer à Paris. Il y survécut 22 mois.

L'auteur de cette note remercie Mesdames Micheline Guilpain-Giraud et Annie Grenard des précieuses informations qu'elles lui ont fournies.

————

[1]  Une recension de la quatrième édition de l'ouvrage, parue dans la Revue française de traduction, 2008. Voir aussi Entretien avec René Meertens, réviseur à l'ONU
Medical


[2] Notre contributeur, René Meertens, est également l'auteur du Dictionnaire anglais-français de la santé et du médical (2016),
publié chez Chiron.

[3] Lettres historiques sur Divonne et le pays de Gex, adressées au Dr. Paul Vidart, directeur de l'institut hydrothérapique de Divonne.

 

Des articles précédents rédigés par René Meertens pour ce blog:

Veni, vidi, vici : les dictionnaires visuels

La grande aventure du mot « peradventure » racontée par lui-même

Manship, suffixe anglais à tout faire

Créancier de l’anglais, le français s’est payé en nature

Cent un ans de gestation pour un dictionnaire

Critique de livre lexicographique


À
 la une dans le monde des dictionnaires
 :

Coïncidence ou confluence, la Bibliothèque de Genève organisera, du 3 novembre au 10 décembre 2017, une exposition sur le thème « L'expérience du langage ». Genève, celle qui fut une véritable république des dictionnaires depuis le XVIe siècle, est au cœur de la lexicographie. L'exposition montrera comment travaillait Voltaire (qui composa plusieurs dictionnaires dans sa vie), mais aussi comment procède aujourd'hui l'artiste Fabienne Verdier qui a imaginé, avec le lexicographe Alain Rey, un parcours de création dans le corps du dictionnaire Le Petit Robert dont on fête, cette année, les 50 ans.  Jean Leclercq

 

GenevaBIBLIOTÈQUE DE GENÈVE

La République des dictionnaires
(de Voltaire à Alain Rey)

Exposition du 3 novembre 2017
au 10 décembre 2017 

Vernissage le 2 novembre à 18h

 

 

 

 

Exposition VoltaireP. S. Suite au succès rencontré par l'exposition Fabienne Verdier, l'expérience du langage. La République des dictionnaires (de Voltaire à Alain Rey), une semaine supplémentaire est ajoutée afin que le plus grand nombre puisse en profiter jusqu'au 17 décembre 2017.

 

 

À la une – « Astérix et la Transitalique » paraît aujourd’hui


Le troisième album du tandem Jean-Yves Ferri et Didier Conrad, Astérix et la Transitalique nous emmène sur une course de chars à travers l'Italie, entre Monza et le Vésuve.

  Asterix 2

 

La version anglaise est intitulée “Asteric and the Chariot Race”.

 


Voir notre interview avec Anthea Bell, la traductrice en anglais des albums d'Asté
rix pendant de longues années, menée par Julian Maddison et publiée le 22 octobre 2015, le jour même de la parution du précedent album, Le Papyrus de César (Asterix and the Missing Scroll). 

La traductrice de l'édition actuelle est Adriana Hunter, notre Linguiste du mois d'aout 2013. Nous la félicitons d'avoir repris le flambeau de la traduction bédéiste des mains de cette grande dame qu'est Anthea Bell. 


Lecture supplémentaire :

Good Gaul: Asterix illustration sells for record €1.4m in Paris
The Guardian, 13 October 2017

Des aventures d'Astérix à l'univers fantastique d'Alice au pays des merveilles

Asterix is off on his travels again in a new album

Asterix 3

 

Le Papyrus de César 
publiée le jour même de la parution du nouvel album d'Astérix
L'interview suivante, publiée le jour même de la parution du nouvel album d'Astérix, Le Papyrus de César , traduit en anglais par Anthea Bell, (Asterix and the Missing Scroll) a été menée en anglais par Julian Maddison, et traduite par Pascale Tardieu-Baker.
publiée le jour même de la parution du nouvel album d'Astérix
L'interview suivante, publiée le jour même de la parution du nouvel album d'Astérix, Le Papyrus de César , traduit en anglais par Anthea Bell, (Asterix and the Missing Scroll) a été menée en anglais par Julian Maddison, et traduite par Pascale Tardieu-Baker.
L'interview suivante, publiée le jour même de la parution du nouvel album d'Astérix, Le Papyrus de César , traduit en anglais par Anthea Bell, (Asterix and the Missing Scroll) a été menée en anglais par Julian Maddison, et traduite par Pascale Tardieu-Baker.
le jour même de la parution du nouvel album d'Astérix, Le Papyrus de César , traduit en anglais par Anthea Bell, (Asterix and the Missing Scroll)

Coin d’humour

 Un pas de travers peut vous coûter 5.000$ !

sur la frontière  des États-Unis et du Canada –
Derby Line (Vermont) et Stanstead (Québec)

(Photo Lucette Fournier) 

Stanstead

 

Vu sur un bus à  Chicago
 
Les écoles qui enseignent le français à Chicago
 
 
 
 
Pourquoi les Allemands ne jouent pas a Scrabble
 
Germans Scrabble
 
 
 
Logorrhée
 
Plain language
 
 
 

Deux grandes plumes britanniques au service de la liberté

 

 

C & OChurchill and Orwell –
the Fight for Freedom,
par Thomas E. Ricks,
Penguin Press, New York, May 2017
recension

 

 

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Magdalena newNous sommes heureux de retrouver Magdalena Chrusciel, notre contributrice fidèle.  Magdalena a été notre « traductrice du mois » de mars 2013. Elle a grandi à Genève et y a fait des études qu'elle a ensuite poursuivies à l'Université de Varsovie. Revenue en Suisse et diplômée de l'E.T.I. de Genève, elle possède une palette linguistique aussi large qu'originale avec la maîtrise de quatre langues : polonais, russe, français et anglais. Elle est traductrice-jurée et mène également des activités d'enseignement et de formation professionnelle. 

Ce n'est guère une surprise que l'ouvrage ait obtenu le Prix Pulitzer, tant il est passionnant à la lecture. Churchill et Orwell, deux géants du vingtième siècle, ont davantage marqué l'histoire de leur temps que tout autre Britannique. En ce qui concerne Orwell, son influence n'a cessé de grandir avec le temps et reste toujours de grande actualité [1].

Les deux grands hommes ont eu à cœur liberté de la pensée, de la parole et de l'association, et ont chacun à sa manière combattu les deux grands totalitarismes de leur époque. De surcroît, l'ouvrage est un palpitant rappel de l'histoire de l'époque.

Tous deux auteurs ont connu des parents déficients – dans le cas de Churchill, on irait jusqu'à parler aujourd'hui d' »abandon criminel » parental. Une mère mondaine, Winston a toujours été dénigré par son père, et ne gagnera en assurance qu'au décès de ce dernier. Peu studieux, il complétera son éducation acquise à Eton par des lectures, puis dans ses expériences professionnelles en Inde, au Soudan, et en Afrique du Sud. Quant à Orwell, également diplômé d'Eton, il s'engagera à 19 ans dans la police impériale en Birmanie. L'expérience des lointaines colonies britanniques leur ouvrira les yeux – Orwell signera son premier roman consacré à la Birmanie, suivi d'une période de rédemption, il vivra en vagabond à Paris puis à Londres. Il en tirera son Down and Out (1933), et témoignera par la suite de la vie des mineurs de la région de Liverpool.

 

C & O ORWELL             Churchill-9248164-1-402

Churchill en politique

Rentré des colonies, Churchill entre dans la politique, rapidement en désaccord avec le gouvernement et son propre parti, il désapprouvera la politique d'apaisement vis-à-vis de l'Allemagne. Conscient qu'une telle politique britannique ne peut que conduire à la guerre, au vu du réarmement allemand, opposé aux conservateurs – il sera banni de la vie politique pendant dix ans.

Ainsi, lorsqu'il rencontra en 1937 Ribbentrop, alors ambassadeur au Royaume-Uni, il refusa de soutenir les projets allemands de Lebensraum en Europe de l'est. Dès octobre 1938, Churchill revient sur la scène lors du débat autour des accords de Munich, dans lesquels il voit une « unmitigated defeat », « a disaster of the first magnitude ». Alors que le gouvernement de Chamberlain n'avait rien entrepris pour armer la Grande-Bretagne, Churchill ayant prévu la guerre, il sera prié de réintégrer sa place au gouvernement.

En Espagne, Orwell développe sa vision politique

Lorsqu'il rejoint les républicains en 1938, son unité, appartenant au pro-trotskyste POUM, est dans le collimateur du NKVD. Des partisans seront liquidés : désabusé, constant les mensonges de la presse, de surcroît blessé dans le combat, il voit son groupe déclaré illicite : son expérience de la guerre d'Espagne sera cruciale pour l'écriture de son livre, « 1984 ». [ii]

Rentré en Grande-Bretagne, il rédige son « Homage to Catalonia » (Hommage à la Catalogne), se distanciant de la gauche traditionnelle pro-stalinienne – un essai peu remarqué en 1938, mais qui deviendra une des œuvres essentielles du 20e siècle.

A chacun ses armes de combat – romans ou discours

En septembre 39, Churchill réintègre le Cabinet. C'est à son charisme et son action – il échangera des centaines de messages avec Roosevelt – à qui l'on doit l'entrée des Etats-Unis dans la guerre.   Comme rajeuni par la guerre, Churchill devient en mai 1940 le premier ministre incontournable.

Son discours d'investiture sera orienté sur la guerre et le sacrifice nécessaire « for without victory, there is no survival », alors que lui-même ignorait encore les sacrifices à venir. Orwell applaudit à la résistance obstinée que Churchill offrit aux Allemands. Alors que Joseph Kennedy, ambassadeur américain revenu de Londres, s'oppose à ce que les Américains partent en guerre, Churchill à lui seul convaincra l'envoyé privé de Roosevelt, que la Grande-Bretagne, avec Churchill en tête, méritât cette aide.

Orwell, ne pouvant devenir correspondant de guerre en raison de sa mauvaise santé, puisera dans la guerre l'élan pour écrire : 100 essais et articles rien qu'en 1940, suivi en 1945 par « Animal Farm « (La Ferme des animaux). Fin observateur, il se sent à la maison dans le Londres du Blitz, rédigeant une sorte de chant de la bataille, « The Lion and the Unicorn ». Dès cette époque, il prévoit la disparition de beaucoup de privilèges de classe, ce qui se produira en effet après la guerre.

Orwell All animals are equal

La guerre fit beaucoup de héros dans la classe ouvrière, Churchill rendit l'armée attentive à ne pas appliquer un traitement de classe. Pour son combat à reconnaître les mérites des soldats, indépendamment de leurs origines sociales, Churchill fut le seul conservateur respecté d'Orwell.

Orwell rejoint la BBC, travail qu'il aima moyennement, mais qui débouchera en rencontre et appui nécessaire pour écrire son « 1984 ».

Pour gagner les appuis américains, Churchill passera deux semaines aux États-Unis, y prononçant un discours remarqué devant le Congrès : son rôle à maintenir l'alliance anglo-américaine reste sous-estimé.

Alors que les Britanniques essuient défaite après défaite – Singapour, Tobrouk, ils restent inconscients de la montée en puissance des Américains.

Dès la conférence de Téhéran, en 1943, Churchill sera écarté par Staline, qui traitera Roosevelt d'égal à égal ; tandis que cette conférence sera d'une influence centrale pour la rédaction de la « Ferme des animaux », véritable parabole des totalitarismes. Toutefois Orwell peina à trouver un éditeur, et son œuvre ne sera publiée qu'en août 1945.

Orwell rédigera un essai sur l'écriture journalistique, dont les 6 règles restent valables à ce jour: une bonne prose se doit simple, claire (ne cachant pas son propos), concise, doit éviter les métaphores usuelles, des mots tels que pacification, transfert de population qui cachent d'atroces réalités. De son côté, Churchill combat le verbiage obscur des documents officiels.

Déclin et triomphe : 1944-45

Dès Téhéran, l'entente américano-britannique faiblit, tout comme la communication entre Churchill et Roosevelt, les Américains n'ayant plus autant besoin des britanniques. Et même si Churchill commit des erreurs stratégiques de poids, il avait excellé dans la planification, sachant s'opposer à ses généraux.

Orwell, lui, constate l'anti-américanisme croissant, alors que c'est les Anglais qui prirent du retard, ayant négligé à tort sciences et technologie.

En effet, 7 mois plus tard, un gouvernement travailliste prend le pouvoir. Vers la fin de la guerre, Churchill, affaibli, prononce un discours mettant en garde contre les atteintes à la liberté du nouveau monde, à l'orwellienne, parlant du rideau de fer.

Churchill memoriesLa revanche de Churchill viendra avec ses « Memoires of the Second World War » (Mémoires sur la deuxième guerre mondiale), où il donne grand cours à ses émotions, ce qui rend le livre lisible aujourd'hui encore. Le premier volume, « The Gathering Storm » (L'orage approche), restant le plus personnel, à l'écriture sûre et solide. Les deux premiers volumes sont considérés les meilleurs, en raison de leurs descriptions vivantes des faits et personnages. Par la suite, les mémoires deviennent moins personnels, Churchill entouré d'une équipe de recherches, avait même été accusé de plagiat. D'abord parus aux États-Unis, puis en 1954 en Grande-Bretagne, les Mémoires restent un témoignage important de la seconde guerre mondiale.

 


Ascension posthume d'Orwell

Orwell Big-BrotherRédigée sur l'île de Jura, dans un climat de grisaille, de fatigue et de rationnement en Angleterre, la dernière œuvre d'Orwell paraîtra au même moment que le 2e tome des Mémoires churchilliens.

Le héros de 1984, Winston Smith, vit tout près d'Abbey Road, où Orwell habita du temps de la guerre, (et que les Beatles rendront célèbres). Winston raisonne dans la tradition empirique des philosophes britanniques Locke, Hume, et plus récemment John Stuart Mill. Pareil à Orwell, son héros fume et reste sensible aux odeurs, et se veut un fidèle observateur du monde l'entourant. Par là, Orwell entrevoit le rôle des dissidents, tels que seront un Soljenitsyne ou un Sakharov, qui contribueront à abattre le totalitarisme soviétique.

Sans grand retentissement en Grande-Bretagne, le roman fit déjà sensation en Europe. Dans un ultime article, critique du 2e volume des mémoires de Churchill, Orwell en relève le « real… feeling for literature … restless, enquiring mind »

Alors qu'Orwell décède en janvier 1950, Churchill est réélu premier ministre en 1951, et recevra en 1953 le Nobel de la littérature. S'il ne fallait retenir une citation, retenons celle-ci : « I've taken a lot more out of alcohol than it's ever taken out of me ».

Churchill nobel

Orwell connaît le succès posthume le plus important de l'histoire littéraire britannique. Peu estimé des académiciens, pour être devenu un auteur populaire – 50 millions de copies vendues depuis sa mort, Orwell a largement dépassé Churchill en termes d'influence, tant sont fréquentes références, allusions et tributs à son œuvre. Et même s'il n'a guère connu la Russie, son intuition du totalitarisme est remarquable, et a été remarquée par Milosz, (Le pensée captive) en 1953 ; Solidarnosc émettra des timbres clandestins à l'effigie d'Orwell.

1984-book-covers-2En 1984, son roman connut un nouveau succès avec 50'000 exemplaires publiés chaque jour tout au long de l'année, et les idées d'Orwell ont trouvé leur écho auprès des opposants aux régimes oppresseurs de tout bord, que ce soit en Irak, en Thaïlande, en Egypte ou au Zimbabwe, et surtout en Chine, qui a vu paraître 13 traductions de « 1984 ». La contribution la plus durable d'Orwell réside à ce jour dans les mots de son invention, tels que Big Brother, doublethink ainsi que dans son style, simple et déclaratif, qui reste un modèle pour le journalisme contemporain.

Orwell quote

——————————-

[1]  Après l'élection de Trump, les ventes de « 1984 » s'envolèrent, les commentateurs faisant des parallèles entre fiction et situation politique actuelle.

[ii] Article sur le livre 1984 par la même contributrice : Le grand frère a de longues oreilles

 

Discours (44 minutes)

 

 

Docudrama (1:28 heures) 

Curiosite historique : L’AUTRE WINSTON CHURCHILL.

Winston Churchill (1871-1947) était un écrivain américain de fiction historique, populaire à la fin du 20e siècle. Il s’est vendu deux millions de son deuxième roman, Richard Carvel, et d’autres romans  dans la décennie qui suivit. Etant devenu prospère, Churchill abandonna sa carrière d’écrivain et, à l’instar de son homonyme plus célèbre, se voua à la peinture. Sans lien de parenté, les deux Churchill s’étaient en fait rencontrés et communiquaient à l’occasion. Afin d’éviter une confusion, ils se mirent d’accord que le Winston britannique publierait sous le nom de Winston Spencer Churchill, ce qui fut abrégé par la suite en Winston S. Churchill.

Mise à jour – 20 novembre 2020 :

Julian Barnes : « En 2020, Orwell ne manquerait pas de sujets d’inspiration »
REVUE DE DEUX MONDES

 

 

 

Valérie François – linguiste du mois de septembre 2017

Jonathan Goldberg s'est entretenu avec Valérie François, traductrice douée et polyvalente, par Skype de Los Angeles a Málaga, en Espagne. Le site de Valerie est accessible à l'adresse http://www.FrenchTranslations.eu

        

Valérie François

J.G.

Malaga

Los Angeles

JG : Vous avez vécu toute votre enfance en France, et votre vie d'adulte jusqu'à ce jour à l'étranger. Où êtes-vous née en France ? Au cours de votre enfance, auriez-vous imaginé partir vivre à l'étranger ?

VF : Je suis née dans un village des Vosges, un département de la région aujourd'hui appelée Grand Est. J'ai grandi dans un petit village vosgien appelé Aulnois, qui compte une centaine d'habitants. Les villes et villages des Vosges sont en général peu connus par mes interlocuteurs. Aux personnes qui m'interrogent sur mon lieu de naissance, j'ai pour habitude de répondre en citant la ville de Nancy, comme étant la plus grande ville la plus proche, mais se trouvant tout de même à une heure de route en voiture ou en train. Je me rappelle que lorsque mes parents m'ont annoncé qu'on partait s'installer près de Valence, la Porte du Sud de la France, quand j'avais quatorze ans, j'en étais très heureuse, j'ai toujours eu l'âme voyageuse. À peine cinq ans plus tard, et après un séjour linguistique aux États-Unis et en Allemagne, je partais m'installer en Écosse pour une année d'étude universitaire « Erasmus ».

JG : À quel âge avez-vous commencé à développer un intérêt pour les langues étrangères ? Quelles langues parlez-vous aujourd'hui ? 

VF : Ma passion pour les langues a débuté par un intérêt pour les mots. Dès ma plus tendre enfance, j'ai eu un intérêt grandissant pour les mots, peu après avoir appris à lire. Je me rappelle notamment mon intérêt particulier pour les dictionnaires, monolingues ou bilingues et vouloir à tout prix les lire. Je demandais à ma mère de m'expliquer quelques mots et définitions dans le dictionnaire, une habitude qui s'est d'ailleurs transmise, car à mon tour je parcours très souvent les dictionnaires avec ma fille de huit ans. Cette passion des dictionnaires, et par la suite des glossaires ne m'a jamais quittée, au point de conserver au fur et à mesure des années des mêmes dictionnaires aux éditions différentes, ce qui me vaut quelques taquineries de mon entourage ! Au cours de mes différents séjours linguistiques et de mes études à l'étranger, je prenais des notes sur des points de traduction qui se présentaient à moi dans la vie de tous les jours. J'ai par la suite créé un glossaire que j'alimentais jour après jour et qui est devenu la base de l'outil de terminologie en ligne de l'entreprise où j'ai exercé comme traductrice. J'ai commencé à apprendre l'anglais et l'allemand au collège, l'italien au lycée, et l'espagnol en Irlande grâce à des échanges linguistiques (français/espagnol) que nous organisions avec mes collègues espagnols.

JG : Vous avez travaillé et vécu en Irlande, parlez-nous de votre expérience de vie en Irlande.

VF : Je me suis installée en Irlande en 2008. J'ai eu l'opportunité de rejoindre une nouvelle équipe de traducteurs européenne basée à Dublin, après avoir travaillé comme seule traductrice dans le bureau parisien de l'entreprise qui m'embauchait. Quand l'opportunité s'est présentée, le départ pour l'Irlande était une évidence pour moi. J'avais toujours rêvé de vivre dans un pays anglophone, et l'Irlande représentait à mes yeux un pays fascinant et où il faisait bon vivre. Nous avons vécu sept ans en Irlande avec ma famille, mes deux enfants y sont nés. Le départ de l'Irlande n'a pas été une décision facile. Nous portons ce pays dans nos cœurs, et nous n'excluons pas de repartir s'y installer un jour. En particulier ma fille, qui se dit « d'abord » irlandaise et qui se lie pour l’instant plus facilement d'amitiés avec les écoliers anglophones de son école en Espagne.

JG : Les diplômes que vous avez obtenus entre l'année 2001 et l'année 2004 ne semblaient pas vous diriger de manière inéluctable vers une carrière de traductrice. Parlez-nous de votre parcours et de la période à laquelle vous avez décidé de consacrer votre carrière à la traduction.

  VF : Lorsque j'ai choisi d'effectuer des études supérieures en langues étrangères, j'ai choisi le cursus plus généraliste des « langues étrangères appliquées » (étude des langues anglaise et allemande appliquées aux affaires internationales et au commerce) afin d’élargir mes possibilités, ne sachant pas encore très bien quels débouchés exacts je voulais atteindre. La seule chose dont j’étais sûre, c’est que je souhaitais approfondir l'apprentissage de mes trois langues étrangères (anglais, allemand, italien). Tout au long de ce cursus, j'ai suivi des cours de traduction qui m'ont passionnée. Les deux années suivantes, j'ai obtenu une maîtrise (master 1) en Langues Étrangères Appliquées de l'Université Sorbonne Nouvelle (Paris III) puis un master 2 en management des affaires internationales de l'École de Commerce CESCI à Paris. À la fin de mes études, j'ai pu travailler dans une entreprise du secteur des biotechnologies en tant que coordinatrice export, une mission dans un environnement soucieux du détail et axé sur la qualité. J’ai ensuite pris connaissance d’un poste de traducteur en entreprise qui s’ouvrait à Kansas City. Cette annonce a suscité un très vif intérêt chez moi. J’ai passé les tests de traduction avec succès et j’ai décroché mon premier poste de traductrice en entreprise, basé à Paris (et non plus à Kansas City, comme il était prévu initialement). Après neuf années de collaboration au sein de la même entreprise, dont cinq ans en tant que traductrice (« Global Localization Analyst ») et quatre ans en tant que consultante des solutions de pharmacie, alors que l'opportunité m'était présentée d'évoluer dans mes responsabilités, j'ai choisi de reprendre mon métier de traductrice à plein temps.

JG : Vous parlez aujourd'hui cinq langues, mais vous choisissez de ne traduire que de l'anglais vers le français. N'avez-vous pas voulu inclure d'autres langues dans votre répertoire de langues sources ?

VF : Lors de ma mission de traductrice que j'ai exercée pendant cinq ans dans une société américaine d’informatique médicale (un éditeur de logiciels dédiés aux hôpitaux), je traduisais de l'anglais vers le français presque exclusivement. J'ai bénéficié d'une spécialisation très forte grâce notamment aux tâches de localisation des logiciels de pharmacie dont j'étais chargée à part entière et d'une mission de quatre ans en tant que consultante de la solution logicielle de pharmacie auprès de clients (hôpitaux) français, irlandais et anglais. Je pense que sans cette spécialisation dans le domaine de la santé, et de la pharmacie en particulier, que j’ai développée au cours de mon parcours professionnel, je n’aurais pu m'installer à mon compte de façon pérenne en tant que traductrice spécialisée. J'ai donc choisi de concentrer mes efforts sur ma spécialisation et ma combinaison de langues la plus développée à ce jour, plutôt que de diversifier mes langues de travail, ce qui demandait un effort d'un autre type. Pour autant, je ne pense pas tirer un trait sur la possibilité de diversifier mes langues de travail à l'avenir.

 

JG : Il semble que vous ayez la capacité de sortir des domaines techniques et des affaires dans votre travail de traduction. Il m'a été en effet possible de le constater à la suite de vos contributions sur des sujets de littérature et de filmographie sur ce blog et de votre excellente traduction d'un texte juridique que j'ai pu voir. Avec ces aptitudes diversifiées, n'avez-vous pas parfois l'envie de traduire en dehors de votre champ de spécialisation par plaisir ? 

 VF Je pense avoir développé ces capacités de diversification tant au cours de mon cursus universitaire que de mes expériences en entreprise. Il fut un plaisir pour moi de contribuer sur ce blog, autant que cela fut un exercice ardu, car la traduction générale et littéraire est un exercice bien plus compliqué pour moi que la traduction technique. Néanmoins, la question que vous posez tombe à point nommé. Après ces presque trois années, par chance fructueuses, en tant que traductrice indépendante spécialisée dans le secteur de la santé, je cherche en effet à développer de nouvelles compétences. Comme le reflète peut-être mon parcours universitaire et professionnel, j'aime relever des défis. Mon nouveau défi est de parvenir à exercer mon métier dans des domaines qui me sont d'un intérêt plus particulier.

JG : Vous vivez en Espagne avec votre mari français et vos deux enfants français nés en Irlande. Comment abordez-vous le multilinguisme au quotidien ? Quelle langue parlez-vous à vos enfants ? 


VF
 : Maeli (Valerie) reading_a_book (2)Nous parlons à nos enfants la langue qui nous est la plus naturelle, c'est-à-dire le français. Néanmoins, mes deux enfants
parlent également couramment l'anglais et l'espagnol. Ma fille de huit ans et mon fils de quatre ans sont tous deux nés en Irlande. Ils ont pu pratiquer l'anglais au quotidien jusqu'en 2015. Une fois que nous sommes arrivés à Málaga, en Espagne, nous avons découvert un environnement culturel et linguistique international, et les enfants ont pu rejoindre une école bilingue (anglais/espagnol). Nous abordons cet apprentissage simultané de langues variées de la manière la plus naturelle possible.

Les  enfants ont la possibilité de parler ces trois langues presque tous les jours de l'année, grâce à leurs parents français, leurs professeurs et amis espagnols et anglais, et notre entourage plurilingue. Le fait de vivre dans cet  environnement constitue pour eux la meilleure façon d'entretenir et de contribuer à l'apprentissage de plusieurs langues. Le soir, au coucher, ma fille lit des histoires en anglais à son petit frère, nous leur lisons des histoires en français, parfois en anglais, mais pour les histoires en anglais, nous préférons laisser le soin à notre fille qui a un accent anglais naturel !

JG : Parlez-nous des plaisirs et des frustrations que vous connaissez dans votre métier de traductrice et en tant que traductrice indépendante en particulier.

VF : Pour avoir travaillé en entreprise pendant onze ans, dont cinq ans en tant que traductrice en interne, je dirais que la principale frustration que je connais aujourd'hui est de ne plus être entourée de tous les experts médicaux (pharmaciens, médecins, infirmier/ères) et techniques qui travaillaient près de moi au quotidien à Paris, ou de mon équipe de traducteurs à Kansas City et à Dublin, avec lesquels nous débattions entre autres de sujets de terminologie. J'apprécie néanmoins l'environnement de travail personnel, de pouvoir travailler dans mon propre bureau, entourée de tous mes livres et dictionnaires, et parfois sur ma terrasse sous le soleil andalou !

JG : Quels sont vos projets pour l'avenir ?

VF : Je projette actuellement de créer mon site internet avec mon mari et de développer mon activité. Quant à mes aspirations futures, comme je l'ai mentionné précédemment, je souhaite allier mes aptitudes en traduction à de nouveaux domaines d'intérêt. Ma spécialisation aujourd'hui est technique, et je voudrais pouvoir contribuer à des questions d'intérêt plus général, d'ordre politique, culturel ou littéraire. En outre, j'ai toujours eu un fort intérêt pour les institutions et les activités multilingues de l'Union européenne, que j'ai cultivé de par les modules que j'ai suivis à l'université et plus récemment de par mon travail de traduction et de validation linguistique effectué indirectement pour l'Agence européenne des médicaments. A l'avenir, je souhaiterais me rapprocher des organisations européennes ou internationales et pouvoir travailler sur des thématiques me tenant à cœur, touchant notamment notre environnement de vie en Europe et dans le monde. Je pense en parallèle à poursuivre des cours ou formations pouvant m'aider à suivre cette direction.

JG : Je vous souhaite une excellente Journée mondiale de la traduction, ainsi qu'à nos lectrices et lecteurs du monde entier.  

 

Happy Translator's Day

                                                                                          

Traductions/adaptations de Valérie sur ce blog :

Entre les draps d'Hollywood

Gad Elmaleh aux États-Unis

 

Quand le Soleil a rendez-vous avec la Lune …

Voici la deuxième partie de notre article consacré à deux phénomènes géographiques récents : l'ouragan et l'éclipse de soleil.

 

Astronomes

Astronomes étudiant une éclipse
(Tableau d'Antoine Caron de 1571)

Une éclipse du Soleil (telle qu'on l'observe de la planète Terre) est un type d'éclipse qui se produit quand la Lune passe entre le Soleil et la Terre, et qu'elle occulte partiellement le Soleil. Ce phénomène ne peut se produire qu'à la nouvelle lune quand, pour un observateur terrestre, le Soleil et la Lune sont en conjonction, ce que l'on appelle une syzygie. Lors d'une éclipse totale, le disque solaire est totalement occulté par la Lune. Lorsqu'une partie seulement du Soleil est occultée, on parle d'éclipse partielle ou annulaire.

Pendant des milliers d'années, les astronomes ont mis à profit les éclipses solaires pour étudier la Lune et le Soleil. Les premières observations d'éclipses dont on ait conservé la trace remontent à 6.000 avant J.C.

 

Total eclipse image

Si vous vous trouvez dans la zone d'ombre de la Lune, vous observerez une éclipse totale de soleil pendant laquelle la totalité du disque solaire est recouverte par la Lune, ne laissant apparaître que la pâle couronne entourant le Soleil.


Eclipse globeLe 21 août dernier, une éclipse totale s'est produite, la première depuis le
26 février 1979. 
La NASA (Administration nationale de l'aéronautique et de l'espace) l'avait annoncée à grand renfort de trompes.

 

banner for 2017 August 21 eclipse
 

 

Le phénomène a provoqué une chasse à l'éclipse d'ampleur nationale. Les chasseurs d'éclipse s'appelles umbraphiles en anglais ou amateurs d'ombre.[1] Ceux-ci se déplacent pour observer les éclipses en utilisant toutes sortes d'instruments pour mieux voir le soleil, notamment des lunettes d'observation solaire (ou lunettes d'éclipse) ainsi que des télescopes. 

     

 

Les États-Unis, ont émis des timbres pour marquer l'événement.

Eclipse stamps

 

Coté linguistique : Le mot eclipse, en tant que substantif et verbe, est utilisé en anglais depuis le treizième siècle. Il dérive du vieux français eclipse (sans accent), lui-même, entré dans la langue française vers 1150, en provenance du latin eclipsis et du grec ancien ékleipsis (abandon, disparition), dérivé du verbe ékleipen : abandonner l'endroit habituel, disparaître, être éclipsé, de ek : hors de.  Vers 1570, le verbe to eclipse a acquis le sens figuré de surpasser, faire pâlir. (source : etymonline.com)

Il semble que, même dans des domaines comme les ouragans et les éclipses, vos fidèles blogueurs soient capables de dénicher un lien avec la langue et l'étymologie ! 

Jonathan G. & Jean L.

[1] En français, ombrophile est employé comme adjectif, mais pas (encore) comme substantif. Ainsi, la forêt ombrophile est la forêt des régions très pluvieuses des zones équatoriale et tropicale. (Grand Larousse encyclopédique).  

Le mot anglais du mois : hurricane.

 Ces temps derniers, deux phénomènes naturels ont fait parler d'eux : l'éclipse totale de soleil du 21 août et les ouragans qui viennent de dévaster une grande partie des Antilles et de la Floride… Le premier a attiré les curieux et les seconds ont eu des conséquences tragiques. Nous étudions ci-après le mot anglais hurricane, et nous prévoyons d'en faire prochainement autant pour le mot eclipse   
 
Katrina-
 Il est des mots qui s'imposent par leur actualité. Hurricane en est un. Mais, qu'est-ce au juste et pourquoi ce mot ? Certes, ce n'est pas « le moindre vent qui d'aventure fait rider la face de l'eau », comme aurait dit La Fontaine, mais un cyclone tropical, c'est-à-dire tout vent atteignant, dans l'échelle de Beaufort, une vitesse égale ou supérieure à la force 12, soit 64 nœuds ou 118 km/h. Ces vents violents sévissent dans deux régions du monde : la mer des Antilles et le secteur du Pacifique sud compris entre l'Indonésie et l'Australie où on préfère les appeler typhoons. Dans les autres bassins océaniques, on parle plutôt de cyclones.
 
 
 
Beaufort

Le mot 
hurricane dériverait de huracan (ou uracan), terme employé par les autochtones des Grandes Antilles qui connaissaient particulièrement bien ce phénomène météorologique. Complètement anéantis en quelques décennies, ces premiers habitants des Antilles n'en ont pas moins eu le temps de transmettre le vocable aux Espagnols, lequel a donné hurracán en espagnol, hurricane en anglais, et ouragan en français.
 
Il est une expression anglaise inspirée du régime des vents : In the eye of the storm. Elle désigne ce qui est au cœur d'un problème. Exemple : The man in the eye of the storm is accused of selling secrets to the enemy. 
Étymologiquement, l'expression se fonde sur le sens littéral de l'œil du cyclone (l'épicentre d'une grave dépression météorologique).
 
Notons, qu'en français, ouragan a également un sens figuré et qu'il désigne alors un mouvement violent et impétueux, un grand tumulte. Le Petit Robert (p. 1749) relève cette acception en prenant un exemple chez Jean-Paul Sartre : « Cette bonne femme […] c'est un ouragan ».
 
HawkerOuragan induit surtout l'idée d'une force violente et destructrice. Ce n'est pas un hasard si le Hawker Hurricane fut le fleuron de l'aviation de chasse britannique en 1939, avant d'être surclassé par le Spitfire pendant la bataille d'Angleterre. Suivirent le Typhoon et le Tempest, tant on désirait être dans le vent ! En France, le MD 450 Ouragan a équipé l'armée de l'air à partir de 1955.
 
Hur namesMais alors, pourquoi les ouragans ont-ils longtemps porté des prénoms exclusivement féminins ? Il semble que, pendant la Deuxième Guerre mondiale, les marins américains leur aient donné des prénoms de leurs bien-aimées. Et cela, jusqu'à ce que les féministes s'inquiètent de cette association malsaine avec des phénomènes climatiques maléfiques. Après avoir essayé un autre système, le National Hurricane Center décida d'alterner désormais prénoms masculins et féminins. C'est ainsi que Harvey, Sandy ou José font écho à Patricia, Katrina ou Irma.
 

Pas traduit, pas prévenus…
D'après Bell Terena, The Atlantic, 08/09/17.

Au cours des trois dernières semaines, les moyens dont disposent les services de gestion des situations d'urgence ont été durement mis à l'épreuve, notamment en ce qui concerne la fourniture d'informations essentielles aux non-anglophones.

Par exemple, dans le comté de Miami-Dade (Floride), 2,6 millions d'habitants se sont trouvés sur l'itinéraire de l'ouragan Irma. Or, selon le plus récent recensement, 72,8% de la population de ce secteur parle à la maison une langue autre que l'anglais – l'espagnol, dans 64% des cas. Lorsqu'un groupe linguistique atteint de telles dimensions, la réponse la plus simple à la question « Comment recevront-ils les informations salvatrices dans une langue qu'ils comprennent ?» est : « par la bouche à oreille ». Mais, si l'espagnol est peut-être la langue préférée à Miami, ce n'est pas le cas à Washington où se trouvent la Croix-Rouge américaine, l'Office fédéral de gestion des situations d'urgence et d'autres organisations d'aide et de premier secours.

Ces organisations fonctionnent essentiellement en  anglais, ce qui peut être un obstacle de plus à la transmission de l'information. 

Pour communiquer dans le secteur de Miami-Dade, la Croix-Rouge américaine s'est associée à Translators without Borders, une ONG basée à Danbury (Connecticut). 

Selon Amy Rose McGovern, directrice des affaires extérieures de TWB, 200 bénévoles du monde entier ont traduit des tweets et des messages Facebook d'anglais en espagnol, créole haïtien, français et portugais (du Portugal et du Brésil). TWB est présent dans la région depuis 1993, aussi l'organisation est-elle bien préparée à aider en cas de crise. Mais, elle est actuellement sollicitée à l'extrême, vu qu'elle s'emploie, aux côtés de la Croix-Rouge britannique à venir en aide aux victimes d'Irma dans les Caraïbes, de la Croix-Rouge mexicaine à aider les sinistrés du séisme de la semaine dernière, et de la Fédération internationale des sociétés de la Croix-Rouge pour tout le reste.  

Ces récentes catastrophes ont également réduit la disponibilité des traducteurs et interprètes. Melissa Gillespie, porte-parole du bureau de recherches sur le marché de la traduction Common Sense Advisory, relève que 6 à 10% des traducteurs américains  habitent des zones frappées par l'ouragan Irma.  Sans oublier à peu près tous les traducteurs et interprètes sur l'itinéraire de l'ouragan Harvey qui possèdent non seulement l'espagnol, mais aussi le créole haïtien et le portugais brésilien. « Le problème, c'est que les traducteurs et interprètes locaux sont tout aussi touchés que les autres habitants,» dit Bill Rivers, directeur exécutif du Comité national commun pour les langues. « Lors des grandes catastrophes, les organismes d'aide doivent trouver davantage de bras pour aider », ajoute Rivers. 

Avec moins de traducteurs et d'interprètes disponibles, ce qui avait été prévu avant une crise ne correspond pas toujours à la réalité lorsque la crise se produit – et cela, quelle que soit l'ardeur au travail des traducteurs, des interprètes et des autres secouristes.   

 
Jean Leclercq

Aznavour rejoint Bennett sur le Walk of Fame à Hollywood

  Elsa WackNous sommes heureux de retrouver Elsa Wack, notre linguiste du mois de janvier 2014. Elsa, née à Genève, est traductrice indépendante de l'anglais et de  l'allemand vers le français. Titulaire d'une licence ès lettres, ayant aussi fait de la musique, du théâtre et du cinéma, elle aime écrire et sa préférence va aux traductions littéraires. Elle traduit également des textes juridiques, techniques, politiques, humanitaires et financiers. Voici sa nouvelle contribution au blog.

Nous consacrons ces lignes à deux musiciens de plus de 90 ans dont les destins ont fluctué différemment. Plusieurs points communs cependant : tous deux ont désormais leur « étoile » sur le « Hollywood Walk of Fame » ; tous deux ont abrégé leur nom d’origine étrangère : en France, l’Arménien Shahnourh Aznavourian est devenu Charles Aznavour, et aux États-Unis, le Calabrais Anthony Benedetto est devenu Tony Bennett. Tous deux aussi ont su se montrer charitables et tolérants dans la célébrité, Aznavour notamment (mais pas uniquement) en défendant la cause arménienne, et Bennett au point d’être surnommé « Tony Benefit » tant il donnait de concerts caritatifs.[1]

À l'âge de neuf ans, Charles prend Aznavour pour nom de scène et commence au Théâtre du Petit Monde une carrière de chanteur et de comédien. Tony chantait déjà en public à 13 ans  Tous deux furent mariés par trois fois ; Bennett eut quatre enfants et Aznavour en eut six.

 

Aznavour sur le Walk of Fame, Hollywood, 24 août 2017 

 

  Aznavour PiafAznavour, 93 ans, est peut-être l’auteur-compositeur-interprète le plus prolifique du répertoire français. Une partie de ses chansons (La bohême, Je m’voyais déjà, Hier encore) commémore ses années de galère avant qu’il ne soit repéré et lancé, comme une pléiade de chanteurs et de compositeurs, par Edith Piaf. Mais dès lors il n’a plus rien eu d’un bohémien, comme le dit d’ailleurs le dernier vers controversé de la chanson : « La bohême, ça ne veut plus rien dire du tout. » Certains pensent qu’il devrait se retirer car il ne chante plus très juste, mais il est difficile pour un tel monstre sacré de quitter la scène. Aznavour, peut-on lire, a vendu 180 millions de disques et écrit 1300 chansons dans de multiples langues. Sa sensibilité à fleur de peau s’exprime dans des paroles comme

« Emmenez-moi au bout de la terre / Emmenez-moi au pays des merveilles / Il me semble que la misère / Serait moins pénible au soleil »

Tony_bennett_Walk of Fame Tony Bennett, 91 ans, lui, chantait à une age très jeune dans des restaurants italiens de New York où il était serveur. Son père invalide était mort quand il avait 10 ans. Bennett ne composait pas mais a allié à l’art du chant celui de la peinture. Sa traversée du désert, il l’a connue lors de l’avènement du rock qui a supplanté la « pop américaine » qu’il chantait. Notez bien : le terme pop music, comme cool, n’a pas tout à fait le même sens en anglais qu’en franglais. Tony Bennett, donc, fut brutalement supplanté avec Sinatra et les jazzmen à-la-(grand-)papa par les vagues de ce que nous appelons pop-rock, du be-bop et du free jazz ; il dilapida sa fortune et s’adonna à la cocaïne ; mais trouva en l’un de ses fils un appui pour s’en sortir et connaître un renouveau de gloire avec la renaissance du jazz des années 20 à 40. Bennett, depuis, s’est concentré sur ce qu’il appelle « ses classiques » : Cole Porter, Gershwin, Duke Ellington, Louis Armstrong (dit « Pops »), par exemple. Il interprète ainsi les grands standards contenus dans les bibles du jazz que sont ou ont été le Great American Songbook et, pour les « pirates », le Real Book. Son fils gère si bien ses intérêts que je n’ai pas pu entendre sur Internet sa version de la chanson What is this Thing called Love (Porter). On trouve plutôt son duo avec Lady Gaga That Lady is a Tramp (Rodgers).

https://www.youtube.com/watch?v=fvoRQqGZ3Lc

 

 

  Aznavour 1Aznavour comme Bennett a surfé sur la vague des émissions de téléréalité. Auparavant, tous deux ont été également acteurs dans des films de bonne facture. Les peintures de Bennett sont  appréciées et montrées dans des galeries, tandis qu’Aznavour est célébré dans un musée en Arménie, qui porte son nom.

 

Elsa Wack

[1] En anglais, « benefit concert », se prête ici à un joli jeu de mots avec le nom de l’artiste.

Lecture supplémentaire :

Charles Aznavour reçoit son étoile à Hollywood

Die Fake News et der Brexit s’invitent dans le dictionnaire allemand

David Charter, Berlin

10 août 2017, The Times
Traduction : Jean Leclercq

Duden Fake newsDifférents mots anglais, témoins d'un monde en constante évolution, allant de darknet à emoji, et de selfie à tablet ont fait leur entrée officielle dans la langue allemande en figurant dans son dictionnaire de référence. Parmi d'autres nouveautés de la vie moderne qui se sont également invitées en allemand, notamment die Fake News (au pluriel) [1] et der Brexit (masculin singulier). S'agissant de substantifs, ils prennent la majuscule en allemand.

 


Les rédacteurs de la 27ème édition du Duden, l'équivalent allemand de l'Oxford English Dictionary, ont admis que, les changements technologiques provenant principalement d'Amérique, la langue allemande se devait d'accepter tout un lot de termes anglicisés.

Parmi les nouveaux verbes figure tindern, signifiant se donner rendez-vous en ligne, contraction de l'application Tindern et de de liken, aimer quelque chose sur les réseaux sociaux – à ne pas confondre avec le mot anglais exprimant la comparaison.

« C'est tout simplement un fait que de nombreuses choses de notre vie quotidienne nous viennent du monde anglo-américain, notamment lorsqu'il s'agit de nouveautés technologiques, » déclare Kathrin Kunkel-Razum, rédactrice en chef du Duden.

La base de données terminologiques du Duden s'est progressivement enrichie. L'édition de 2017 qui vient de sortir, contient 145.000 mots, soit 5.000 de plus que la précédente (2013). En 1880, la première édition ne contenait que 27.000 mots.

Le dictionnaire est mis à jour tous les trois à cinq ans. L'édition 2013 a provoqué un tollé en retenant un mot anglicisé couramment utilisé der Shitstorm pour désigner un scandale, notamment lorsqu'il est attisé sur la Toile.

D'autres nouvelles entrées en provenance de l'anglais reflètent le mode de vie et les tendances de la culture pop, notamment Urban GardeningLow CarbHoodie, et Work-life-balance. Hygge, le confort version danoise, a fait également son entrée. Parmi les ajouts issus des réseaux sociaux, figurent le verbe facebooken (utiliser Facebook) et entfreunden (rayer quelqu'un de vos amis sur Facebook).

 

Certains de mots, reflétant le climat politique ambiant, ont été germanisés, tels que die Flüchtlingskrise (la crise des réfugiés), der Cyberkrieg (la cyberguerre) et postfaktisch (post-vérité). Un autre ajout a été le chouchou du blog de langue allemande, c'est Kopfkino (littéralement : cinéma mental) dans le sens de rêverie.

 

Le mot Schmähgedicht, poème blasphématoire ou diffamatoire, figure également dans le Duden 2017. On le doit à Jan Böhmermann, le comédien qui a provoqué un incident diplomatique l'année dernière avec son ode irrévérencieuse au Président turc, R.T. Erdogan.

Ergan

Toutefois, tous les mots n'y sont pas pour toujours. Plusieurs tentatives de germanisations de mots anglo-saxons ont été abandonnées dans la l'édition la plus récente, tels Majonäse pour mayonnaise et Ketschup pour ketchup.

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[1] Dans le cas des fake news (bobards, sornettes, fausses nouvelles), on ne saurait, en français tout au moins, parler de nouveautés puisqu'une loi du 29 juillet 1881 (complétée par une ordonnance du 19 septembre 2000) réprimait déjà la propagation de fausses nouvelles, qu'il s'agisse de « pièces fabriquées, falsifiées ou mensongèrement attribuées à autrui ».

J.L.

Esther Allen – linguiste du mois d’août 2017


WwBFondé en 2003, 
Words Without Borders entend favoriser la compréhension entre les cultures grâce à la traduction, la publication et la promotion de la meilleure littérature internationale contemporaine.

Avec deux de ses collègues, Esther Allen, traductrice new-yorkaise (espagnol-portugais–français//anglais) a accordé à Words Without Borders une interview centrée sur le film «Premier contact» ("Arrival"), sorti en 2016, dont le principal personnage est une linguiste. De mystérieuses « oblongues capsules » sont apparues en treize endroits différents de notre planète. Elles sont pilotées par d'étranges créatures heptapodes dont les intentions inquiètent les autorités. Une spécialiste de la linguistique comparée, Louise Banks (interprétée par Amy Adams)est chargée par l'armée américaine d'établir le contact avec eux afin de sonder leurs intentions. La traduction s'avère alors être le seul espoir de l'humanité.
 

Le Mot juste a obtenu d'Esther Allen et de Words Without Borders l'autorisation de traduire et de publier cet entretien (après en avoir retranché les réponses de ses collègues).



AllenEsther Allen a traduit de l'espagnol, du portuguais et du français une longue liste d'œuvres littéraires. Parmi celles-ci figure l'anthologie José Martí: Selected Writings parue dans les Penguin Classics. Avec Susan Benofsky, elle a dirigé la publication d'In Translation: Translators on Their Work and What It Means. Elle a collaboré et dirigé la publication de To Be Translated or Not To Be (Institut Ramon Llull, 2007), le rapport du PEN International sur la traduction et la mondialisation. Ex-membre du New York Public Library's Cullman Center for Scholars and Writers, et du Leon Levy Center for Biography, le gouvernement français l'a élevée au grade de chevalière dans l'Ordre national des Arts et des Lettres pour son action de promotion d'une culture de la traduciton en langue anglaise. Elle enseigne à la City University of New York.
 

Words Without Borders (WWB): Comment Premier contact a-t-il si justement saisi la situation du traducteur ?

Esther Allen: Dans L'Histoire de la vie, de Ted Chiang, la nouvelle qui a inspiré Premier contact, le personnage central de Louise Banks est associé aux mots «linguiste» et «linguistique», mais le verbe «traduire» n'apparaît jamais.  Ce que fait en partie l'adaptation cinématographique de l'œuvre de Chiang, c'est d'introduire la notion de traduction. Si bien que Premier contact est une incroyable transposition, dans la mesure où l'on part d'une nouvelle écrite en 2000 et qu'en l'adaptant, en l'élargissant et en la réinventant, on aboutit à un propos qui, avec profondeur et préscience, correspond à ce que nous sommes en 2017. Lire la nouvelle permet de découvrir d'intéressantes perspectives sur les origines du film, mais ses ambitions intellectuelles et politiques sont baucoup plus limitées.

Ce que qu'affirme Premier contact – bien mieux que la nouvelle de Chiang – c'est que la traduction est affaire de contexte. Quand Louise Banks traduit un des symboles utilisés par les heptapodes par «offre d'armes», le monde entier s'affole. Mais, elle soutient que le mot pourrait avoir plusieurs sens, armes n'en étant qu'un parmi d'autres. C'est exactement ce que fait le traducteur face à l'ambiguité inhérente à chaque mot, ambiguité plus redoutable encore quand on passe d'une langue à une autre. N'importe quel terme d'une langue donnée a la possibilité de se muer, légitimement, en toutes sortes d'autres vocables dans la langue cible, selon le contexte, l'intention et une foule d'autres facteurs.  

WWB: En quoi Premier contact se méprend-il terriblement sur ce qu'est un traducteur ?

A. : J'ai fait la grimace lorsque, dans l'une des nombreuses scènes de visions fulgurantes, j'ai appris que le livre de Banks sur la langue des heptapodes s'intitulait La langue universelle. C'est le signe d'un retour au modèle linguistique chomskyen [Chomskyan linguistic model] qui bat en brèche l'hypothèse de Sapir-Whorf. Pourtant, cette  hypothèse de Sapir-Whorf – qui veut que notre représentation du monde, et tout particulièrement notre notion du temps, dépendent de la langue que nous parlons – est le postulat central qui sous-tend à la fois la nouvelle et le film.  Et c'est seulement cette hypothèse de Sapir-Whorf qui intéresse la traduction. Les traducteurs n'ont pas affaire à l'universel, ils s'occupent des cas particuliers, des contextes. Mais, cela participe davantage de l'histoire de la linguistique que de l'exercice de la traduction. 

WWB: Comment feriez-vous pour enseigner l'anglais à un heptapode ? Qu'avez-vous  pensé de la méthode Banks ? Que feriez-vous autrement ?

ArrivalA.: Vous mettez le doigt sur l'une des faiblesses logiques du film. Louise Banks a l'idée géniale de ne pas tenter une communication orale; sa grande innovation consiste à écrire en langue «humaine» sur le tableau, et de montrer ces signes aux heptapodes qui, à leur tour, communiquent au moyen de leur langue écrite. Puis, plus tard dans le film,  sans donner aucune explication sur la façon dont cela s'est produit, Banks parle aux heptapodes, lesquels comprennent et répondent par écrit. À mon avis, il faut supposer  que les heptapodes sont bien plus avancés que les humains et qu'ils ont pu comprendre ses paroles rien qu'en l'observant. Il peut être difficile d'apprendre d'un heptapode, mais il n'est certainement pas difficile de lui enseigner. 

WWB: Sans vouloir rien dévoiler de l'intrigue, que pensez-vous de l'hypothèse selon laquelle l'apprentissage d'une langue peut profondément changer la façon dont on appréhende l'univers ?

Esther Allen: Des études neurologiques ont démontré que quand on apprend à voir le monde à travers plus d'une langue, cela modifie la structure du cerveau et les processus neurologiques, améliore l'aptitude à apprendre et protège contre le déclin lié à l'âge. Et bien sûr, cela modifie aussi la façon dont on appréhende l'univers !   

WWB: Qu'est-ce que cela vous fait  de voir une traductrice être l'héroïne d'un film de science-fiction hollywoodien ?

Esther Allen: Au cours de ces quelque quinze dernières années, Hollywood a manifesté de plus en plus d'intérêt pour le plurilinguisme. Naguère, les superhéros évoluaient dans un monde où tout un chacun parlait anglais, même dans les lieux les plus écartés.  Maintenant, c'est au superhéros d'être polyglotte et, même dans les superproductions, certaines scènes sont sous-titrées. Mais, Premier contact est un film d'un genre différent. Ce n'est pas vraiment un film de science-fiction hollywoodien, c'en est un pastiche. Louise Banks n'est surtout pas une super-héroïne et son aptitude à la communication n'a rien de surnaturel. C'est une spécialiste, affrontant un problème difficile qu'elle apprend à gérer au terme d'un processus lent et pénible, plein de complexités, d'ambiguités, d'obstacles et de peines au cours duquel elle ne braque  jamais un pistolet, ni ne crie sur personne. Si le monde est un jour sauvé, il le sera par des mots et non par des armes. Qu'un film commercial délivre ce message, sous la forme d'une méditation poétiquement cinématographique sur la traduction, me semble tenir du miracle – bien plus encore dans le climat politique qui est le nôtre.   


WWB: Enfin, la question-prime – Accepteriez-vous des autorités la mission de communiquer avec des extra-terrestres ? Dans l'affirmative, retireriez-vous votre combinaison de protection anti-risques biologiques  pour accomplir une telle mission 
?

Esther Allen: Traduire oblige toujours à s'affranchir de certains obstacles et à s'exposer au danger. Se débarrasser de sa carapace de protection biologique est une condition préalable dans ce genre de travail. Louise Banks en est parfaitement consciente lorsqu'on lui confie cette mission. Pour moi,  et pour la plupart des traducteurs que je connais, il serait difficile de dire non à une telle occasion d'écrire l'histoire. Mais, il serait aussi très difficile de dire oui à n'importe quelle collaboration avec un gouvernement ouvertement favorable à la suprématie blanche et dont le seul souci serait d'enrichir davantage encore le clan des milliardaires. L'un des aspects les plus intéressants de ce film est la description qu'il donne du rôle des autorités dans le très proche avenir. Aucun président des États-Unis n'apparaît sur l'écran et il est clair que le monde n'aspire à la suprématie d'aucune nation, de même qu'il  n'y a pas de coordonnateur unique des douze sites où apparaissent les astronefs.  

Traduction : Jean Leclercq