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Le rôle des sous-titres dans l’apprentissage des langues étrangères

Valerie (square) 2 Feb 2019

Nous sommes heureux de retrouver notre contributrice fidèle, Valérie François. Valérie a été notre linguiste du mois de septembre 2017Elle a obtenu une maîtrise (master 1) en Langues Étrangères Appliquées (anglais/allemand) de l'Université Sorbonne Nouvelle (Paris III) puis un master 2 en management des affaires internationales de l'École de Commerce CESCI à Paris. 

Après onze années d'expérience en entreprise, dans l'export, la traduction et l'informatique, appliqués aux secteurs de la santé et des sciences de la vie, à Paris et à Dublin, Valérie s'est installée à son compte comme traductrice en 2015 à Málaga en Espagne, où elle vit depuis quatre ans pour apprendre et découvrir une nouvelle langue et culture, et élever ses deux enfants nés en Irlande dans un environnement trilingue.

Le site de Valérie est accessible à l'adresse http://www.FrenchTranslations.eu

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Les sous-titres affichés sur les écrans de télévision ou de cinéma sont d’une aide certaine pour différents types d’audience, selon l’intérêt que chacun souhaite leur porter. Pourtant, ceux-ci, par leur contenu ou leur utilité même, sont souvent critiqués. À l’instar du film récent S-t Roma poster « Roma » du réalisateur mexicain Alfonso Cuarón, dont les sous-titrages en français et en espagnol (castillan) se sont trouvés au cœur de polémiques. À la différence du film lui-même, qui a reçu d’excellentes critiques et a remporté dernièrement l’Oscar, décerné par l’Académie américaine des arts et des sciences du cinéma, du meilleur film en langue étrangère (non anglais), du meilleur réalisateur et de la photographie, les sous-titres du film, en français et en espagnol notamment, ont été critiqués à différents égards (exemples : article relatant des sous-titres en français du film Roma et article du site El País relatant des sous-titres en castillan du film).

 

S-t molestia

Dans les paragraphes qui suivent, je souhaite mettre en lumière l’intérêt du sous-titrage1, comme une pratique parmi d’autres de transfert linguistique des œuvres audiovisuelles, pour les apprenants d’une langue étrangère en particulier.

Les sous-titres sont de types multiples et il existe différentes classifications. Dans la classification linguistique des sous-titres, les sous-titres les plus répandus sont appelés « sous-titres interlinguistiques », ou « narratifs ». Ces sous-titres sont présentés dans une langue différente de celle des dialogues. Il s’agit de la traduction des dialogues d’un film de langue étrangère vers la langue locale sous forme de texte affiché à l’écran. Ceux-ci sont largement utilisés au cinéma. Les sous-titres dits « intralinguistiques » ou « bimodaux » sont une autre catégorie courante de sous-titres utilisés dans les médias. Ces derniers sont une transcription écrite de la totalité du contenu sonore (y compris les aspects verbaux, non verbaux ou para-verbaux) et s’adressent à l’origine aux personnes sourdes et malentendantes. Ils sont aujourd’hui beaucoup utilisés par les apprenants d’une langue étrangère dans les programmes télévisés et diffusés numériquement. Toujours dans cette même classification, il existe une troisième catégorie de sous-titres appelée « sous-titres bilingues », utilisés dans les régions où l’on parle deux langues (par exemple, à Bruxelles, où les sous-titres sont en français et en flamand, et en Finlande, où les sous-titres sont en finnois et suédois, le suédois étant la langue officielle du pays à égalité avec le finnois). Il existe d’autres catégories et classifications des sous-titres qui revêtent également une utilité ou un intérêt particulier ne faisant pas l’objet de cet article. Les sous-titres auxquels il est fait allusion dans la suite de cet article se rapportent indifféremment aux types de sous-titres cités précédemment.

De nos jours, de nombreux contenus cinématographiques et programmes audiovisuels sont offerts dans plusieurs langues, par des procédés (parmi les plus usités en Europe) de doublage, de sous-titrage ou de voice-over (demi-doublage2). Depuis 2007, l’Union européenne a souligné le potentiel du sous-titrage pour l’apprentissage des langues : « Le sous-titrage est un instrument fabuleux pour aider les personnes à apprendre des langues avec facilité et plaisir » (Commission européenne 2007, art.2). Dans une étude datant de 2011, elle s’est intéressée en particulier à la corrélation entre les pratiques courantes de transfert linguistique des œuvres audiovisuelles étrangères dans les pays européens, par exemple, le doublage et le sous-titrage, et les niveaux de compétences linguistiques dans ces pays. Cette étude, menée par la direction générale de l’éducation et de la culture de la Commission européenne et intitulée « Étude sur S-t Etudel’utilisation du sous-titrage », a analysé le potentiel du sous-titrage pour encourager l’apprentissage et améliorer la maîtrise des langues étrangères (EACEA/2009/01). Elle indique en premier lieu que le sous-titrage est la pratique de transfert linguistique la plus répandue en Europe au cinéma, et dans une moindre mesure, à la télévision, en particulier dans les pays du Nord et de l’Est de l’Europe. Vient ensuite le doublage, qui constitue la pratique dominante au cinéma en Espagne et en Italie par exemple, et la pratique dominante à la télévision pour la France, l’Espagne et l’Allemagne, par exemple. En France, la pratique la plus courante utilisée au cinéma est celle de la double version : les copies des films étrangers, qu’ils soient européens ou américains, sont distribués à la fois en version sous-titrée et en version doublée. Les données se rapportant spécifiquement à la télévision sont illustrées dans le schéma ci-contre.

S-t carteDans cette carte de l’Europe, les pays en rouge sont ceux dans lesquels le doublage prédomine, ceux indiqués en jaune sont les pays à tradition de sous-titrage, les pays en vert sont ceux dans lesquels le voice-over domine. Les pays en bleu (Malte et Luxembourg) sont ceux dans lesquels les versions originales uniquement sont utilisées. Le choix d’une technique au détriment d’une autre dans chaque pays (de manière générale, adoptée en premier lieu pour le cinéma, en découlant ensuite la méthode adoptée pour la télévision) est souvent la conséquence directe de décisions prises dans les années 20-30, les raisons pouvant être politiques, économiques ou historiques3. L’une des conclusions importantes de cette étude est qu’il existe une corrélation entre les pays présentant une meilleure maîtrise des langues étrangères (en particulier, l’anglais) et la tradition du sous-titrage par rapport au doublage. D’après cette étude, dans les pays ayant une tradition du sous-titrage, l’examen (tant l’examen objectif que l’auto-évaluation auxquels se sont soumises les personnes interrogées) du niveau des locuteurs de langues étrangères a révélé des capacités supérieures des locuteurs à converser dans une langue différente de leur langue maternelle. À l’inverse, dans les pays optant principalement pour le doublage, cette évaluation a montré de moins bons résultats (Commission européenne 2011:11).

D’autres études vont dans ce sens. Par exemple, une étude a analysé les facteurs expliquant les niveaux plus avancés de maîtrise de l’anglais comme langue étrangère dans les pays d’Europe. Parmi ces facteurs étaient cités la similitude linguistique de l’anglais avec la langue locale, les dépenses en éducation par tête et la qualité du système d’éducation, mais le facteur le plus important était le mode de traduction des films dans chaque pays. Il a été prouvé que le niveau d’anglais était meilleur dans les pays où la télévision offrait des programmes en version originale avec sous-titres. De plus, les bienfaits du sous-titrage se complémentent à l’apprentissage en classe, et les élèves des pays à tradition de sous-titrage bénéficient plus encore de leurs cours d’anglais (Subtitling and English skills, Rupérez Micola, Bris, Banal-Estañol, Mars 2009, p.3). Les bienfaits de la méthode du sous-titrage par rapport à d’autres méthodes d’apprentissage, comme la traduction, sont démontrés dans un nombre croissant d’études, qui ont analysé les effets positifs du visionnage de matériels audiovisuels sous-titrés sur l’acquisition d’une langue étrangère. Certains suggèrent que les spectateurs, en lisant dans leur langue maternelle, ne font plus attention aux dialogues originaux. En réponse à ces critiques, diverses études cognitives démontrent que les sous-titres se lisent de manière automatique, parfois même inconsciente, et sans interférer avec la bande originale. D’après la « théorie cognitive de l’apprentissage multimédia » (Cognitive Theory of Multimedia Learning, Mayer, 2003), grâce à l’ajout d’un second et troisième canal sensoriel d’acquisition (à l’instar du matériel audio-visuel sous-titré) au canal auditif seul, la capacité d’attention et de traitement des informations augmente. 

 

S-t cognitive

 

S-t dual codingSelon une autre théorie dite de double codage (Dual Coding Theory, Paivio, 1991), l’information est traitée et enregistrée au moyen des deux systèmes de mémoire distincts mais liés entre eux, le visuel et le verbal. La mémorisation des informations est accentuée et plus rapide car les informations sont codées des deux façons, dans les deux systèmes de mémoire.

De mon expérience personnelle, les sous-titres intralinguistiques (films et sous-titres en langue originale) pour les films ou programmes audiovisuels ont été très utiles pour toute la famille, alors que nous nous installions en Irlande et souhaitions perfectionner notre niveau en anglais, puis en Espagne, pour apprendre l’espagnol. Contrairement aux sous-titres interlinguistiques, les sous-titres dans la langue originale sont destinés aux personnes d’un niveau plus avancé et souhaitant enrichir leur vocabulaire, accroître leur compréhension (des différents accents par exemple) et s’ouvrir aux expressions de la vie quotidienne et réelle. Ces sous-titres aident à contextualiser la langue et la culture d’autres pays et permettent de reconnaître ou de confirmer ce que le spectateur a compris à l’oral.

En définitive, le recours au sous-titrage pour l’éducation et comme élément d’acquisition d’une langue étrangère est une pratique assez récente et devrait se généraliser davantage à l’avenir dans toute l’Europe, l’Union européenne ayant émis récemment des recommandations visant à développer la diffusion du sous-titrage et à développer le sous-titrage en tant qu’outil pédagogique. Les diverses études réalisées sur ce thème ont montré que, loin d’être une distraction et de ralentir le développement des aptitudes d’écoute (selon la croyance que les apprenants s’appuient sur le texte plutôt que sur le dialogue), les sous-titres pourraient jouer un rôle important dans le processus d’apprentissage en offrant aux apprenants des aides pour la compréhension orale de la langue étrangère, grâce à l’exposition à une multitude d’expressions naturelles dans cette langue (Vanderplank, 1988 : 272-273). De plus, l’ensemble des études citées précédemment démontrent une meilleure facilité d’expression orale en langue étrangère dans les pays habitués au sous-titrage. Il In vino veritassemblerait que la consommation d’alcool avec modération (en référence à l’un de nos articles précédents, In vino veritas) ne serait pas l’unique moyen de délier les langues !

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1 La notion de sous-titres en anglais est traduite de différentes façons selon qu’il s’agisse d’un sous-titrage destiné aux sourds et malentendants ou non. Les notions sont distinctes en outre selon la méthode de diffusion de ces sous-titres. Les termes « closed captioning » et « sub-titling » sont couramment employés. Le premier est utilisé pour signifier que le texte affiché est une transcription du dialogue et de l’ensemble du contenu sonore verbatim ou sous forme codée qui est destinée aux sourds et malentendants, tandis que le second fait référence à une traduction des dialogues uniquement, affichés sous forme de texte et qui est destinée à une audience non locale. Le terme « closed captioning » est également utilisé par opposition à « open captioning » en ce sens que le premier se trouve sur un fichier séparé de la vidéo et peut être désactivé et le deuxième est incrusté dans le fichier vidéo et sera toujours visible. L’équivalent français de « closed captioning » est « sous-titrage codé » ou « sous-titrage pour sourds et malentendants ».

2 Le demi-doublage (ou voice-over) est, en français, la surimposition de la voix de la langue d’arrivée sur celle de la langue de départ ; en anglais, la notion correspond à la seule voix du commentateur invisible (équivalent à la voix-off) (information tirée de « La traduction audiovisuelle : un genre en expansion »). La traduction inverse de demi-doublage en anglais est "half-dubbing" .

 

3 Par exemple, en Espagne, en 1941, un arrêté ministériel (Orden Ministerial del 24 de abril de 1941) stipulait que la projection cinématographique dans une langue autre que l’espagnol était interdite, sauf autorisation accordée par le syndicat national du spectacle, en accord avec le Ministère de l’Industrie et du commerce et à la condition que ces films aient fait au préalable l’objet d’un doublage.

Lecture supplémentaire :

MEDIATING LINGUA-CULTURAL SCENARIOS IN AUDIOVISUAL TRANSLATION
CULTUS the Journal of Intercultural Mediation and Communication 2018, Volume 11

Le sous-titrage et le doublage au cinéma
Traduire – No. 243

Grażyna Nenko, linguiste du mois de mars 2019

ENTRETIEN EXCLUSIF

Jean cropped Gryzna (color)
Jean Leclercq – l'intervieweur Grażyna Nenkol'interviewée

 

Enseignante et guide de la ville de Cracovie (Pologne), où cet entretien a éte mené, Grażyna a plus d'une corde à son arc. Cela tient au vif intérêt qu'elle a toujours manifesté pour l'histoire et les langues étrangères. C'est en qualité de linguiste qu'elle est, ce mois-ci, notre invitée. 

Cracovie (Pologne)

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Jean Leclercq : Vous portez un bien beau prénom slave. Pourtant, vous semblez parfaitement à l'aise, en français comme en anglais. Comment est né chez vous cet intérêt pour les langues étrangères et comment êtes-vous parvenue à une telle maîtrise ? Racontez-nous votre parcours.

Grażyna Nenko ; C'est au lycée que j'ai eu le premier contact avec le français. Dans la section littéraire, c'était la seule langue étrangère à apprendre. L'enseignante était très exigeante et elle m'a incitée à participer aux compétitions de langue. Pour ce faire, il fallait apprendre beaucoup plus que le programme scolaire le prévoyait. J'ai commencé à lire en français, à apprendre par cœur des milliers de mots et faire des centaines d'exercices de grammaire. Je faisais des progrès rapides et, en terminale, je me suis trouvée parmi les trois élèves qui ont gagné le concours de langue. J'ai ainsi eu librement accès à  la philologie romane. La langue anglaise était toujours présente dans ma vie. Ma grand-mère avait longtemps vécu en Angleterre, et c'est avec elle que j'ai commencé à apprendre l'anglais. Puis, j'ai eu plusieurs enseignants, mais toujours en leçons particulières, car je n'ai jamais appris l'anglais à l'école. Pour jauger mon niveau en anglais,  je me suis présentée aux examens d'anglais organisés par l'Universite de Cambridge et je les ai réussis. Je m'intéresse aux langues, j'adore les comparer, chercher une certaine logique qui les réunit toutes. Puis, j'ai appris d'autres langues, juste pour pouvoir communiquer avec les gens, me sentir en sécurité en vivant à l'étranger. Les langues procurent du plaisir, mais, avant tout, elles facilitent beaucoup la vie. 

 

J.L. : Vous avez une double activité. Vous enseignez le français et l'anglais dans une école, et vous faites visiter la ville de Cracovie à des touristes francophones et anglophones. Avez-vous une préférence pour l'une ou l'autre de ces deux activités ?

G. N.: Non, je n'ai pas de préférence. Le travail avec des étudiants et celui avec des touristes se complètent parfaitement. Dans les deux cas, il s'agit de pratiquer la langue, de se faire comprendre, de comprendre les autres et d'expliquer aux jeunes l'importance de parler français ou bien anglais. Parfois, je suis très fatiguée et j'ai du mal à trouver assez de temps pour moi, ma famille et mes amis. Mais d'un autre côté, je ne m'ennuie jamais.

 

J.L. : Les jeunes à qui vous enseignez sont-ils motivés ?  Les quelque 13 millions de touristes qui sont venus à Cracovie en 2016 stimulent-ils leur intérêt pour les langues étrangères ?

 G.N. : Cela dépend de la personne. Un grand problème dans toutes les écoles en Pologne (et pas seulement en Pologne), c'est l'affaiblissement de la volonté d'apprendre chez les jeunes. Ils ne sont pas capables de rester concentrés, de travailler dur, d'être créatifs, de faire plus que ce qu’on leur demande. En majorité, ils sont paresseux et peu motivés. Leur philosophie se fonde sur la conviction tristement fausse qu'ils ont encore tout le temps d'apprendre.

 

J.L. : Comme toutes les langues slaves, le polonais est une langue à forte structure syntaxique. Son apprentissage est difficile, les Polonais en conviennent. Cette difficulté est-elle un atout pour l'acquisition d'autres langues ? J'ai toujours été surpris par l'aptitude qu'ont les Polonais à apprendre des langues.

 G.N. : Les nations slaves semblent douées pour les langues. Je ne crois pas que la structure complexe du polonais en soit la raison. Je dirais plutôt que la motivation de connaitre les langues étrangères vient du fait que le polonais n'est parlé qu'en Pologne et que, pour contacter le monde, il faut parler au moins l'anglais. Pour avoir un bon travail, bien gagner sa vie, faire carrière, il faut parler couramment l'anglais. La connaissance d'autres langues constitue un point de plus et donne la possibilité de se développer dans les entreprises étrangères et les multinationales. Pour les Polonais, c'est la plus forte motivation, d'autant plus que, depuis l'entrée dans l'Union Européenne, on a la chance de pouvoir travailler à l'étranger.

 

J.L. Jóseph Korzeniowski  (alias Joseph Conrad) a appris l'anglais vers l'âge de vingt ans. Il n'en est pas moins devenu l'un des plus grands écrivains de langue anglaise. Ludovic Zamenhof, l'inventeur de l'espéranto, connaissait au moins six langues vivantes et trois langues mortes.  Comment expliquer cette maîtrise d'autres idiomes que possèdent nombre de Polonais ? Serait-ce aussi une nécessité historique dans un pays plusieurs fois partagé entre ses puissants voisins ? Où est-ce une aptitude naturell?

Conrad Zamenof
Joseph Conrad Ludovic Zamenhof

 

G.N. : Les Polonais ne sont pas la seule nation douée pour les langues étrangères. Les nations arabes manifestent aussi une aptitude exceptionnelle à apprendre les langues. Je crois que c'est une question de capacités linguistiques qui sont plus grandes chez les uns que chez les autres. Bien que toujours renaissante, la Pologne a été plusieurs fois partagée entre ses puissants voisins. Pour survivre et résister, ses habitants ont souvent dû parler plusieurs langues. Certes, les raisons historiques comptent, mais n'expliquent pas tout. La facilite d'apprendre les langues semble pouvoir se renforcer par les voyages, le contact direct et fréquent avec les « locuteurs natifs » et le travail qui oblige à utiliser en permanence la langue locale. 

 

J.L. : Aujourd'hui, l'anglais m'apparaît omniprésent en Pologne. Des cours d'anglais sont proposés un peu partout. Les jeunes semblent tous en posséder une connaissance élémentaire. Quelle place reste-t-il pour les autres langues ? Et notamment pour le français  ?

G. N. L'anglais est sûrement la première langue étrangère pour les Polonais. On l'apprend déjà à l'école maternelle. Le marché du travail exige la maitrise de l'anglais au moins au niveau B2 (niveau intermédiaire supérieur). Les élèves de l'enseignement secondaire doivent apprendre une deuxième langue étrangère, et là ils ont le choix entre plusieurs possibilités. Le plus souvent, ils choisissent l'espagnol ou l'allemand. Depuis des années, le français n'est plus très populaire parmi les jeunes. Il est trop difficile à apprendre et  assez mal propagé en Pologne. La France n'est pas la destination préférée des Polonais, donc les jeunes n'ont guère envie d'étudier le français. 

 

J.L. Est-il facile à un élève de français de se tenir au courant des dernières nouveautés littéraires et culturelles de la francophonie ? À cet égard, l'Alliance françracovie joue-t-elle son rôle ?

G.N. J'oserais dire que les nouveautés concernant la civilisation et la culture françaises ne sont pas facilement accessibles en Pologne. Je dirais qu'elles sont réservées à un cercle très restreint de passionnés de la francophonie. Dans les grandes villes, il y a des instituts français, mais leurs activités ne semblent pas trop diversifiées. En outre, ils ne parviennent pas à atteindre le grand public. L'Alliance Française n'est pas suffisamment énergique dans ses efforts de promotion de la langue et de la civilisation françaises auprès des jeunes et de leurs professeurs. Moi, je n'en ai reçu aucune information depuis des années. En revanche, ce que j'apprécie bien, ce sont les films du nouveau cinéma français diffusés de temps en temps à Cracovie. 

 

 

J.L : :« Dieu est trop haut et la France est trop loin » avaient coutume de dire les patriotes polonais. Vous êtes aussi historienne. Quels personnages pourriez-vous citer pour illustrer les liens  entre l'histoire de France et celle de la Pologne ?

G.N. : Ces relations sont présentes au cours des siècles et se situent à différents niveaux : historiques, culturels, économiques, scientifiques. On ne peut pas non plus oublier plusieurs vagues d'immigration. Le premier Français qui nous a fait connaitre mieux la France était le roi Henri de Valois qui a été élu roi de Pologne à la mort du dernier souverain dynastique polonais, Zygmunt August, décédé sans successeur. Premier d'une lignée de rois élus de Pologne, Henri de Valois n'a régné que pendant quelques mois seulement, installé au château du Wawel, à  Cracovie.

Castle 1 Castle 2

                                            Le château royal du Wawel,
construit au XIVe siècle par ordre du roi Casimir III, est le cœur historique de la Pologne. Dans l'enceinte du château de Cracovie, se dresse la cathédrale du Wawel, construite sous le règne du roi Casimir et devenue nécropole royale. 

(Photos Lucette Fournier)

Il n'aimait guère  la Pologne, ni son climat rude, ni son peuple qu'il jugeait trop simple. La nouvelle de la mort de son frère, Charles IX, lui servit de prétexte pour quitter la Pologne et n'y jamais revenir. Les deux reines qui ont bien marqué notre pays étaient Marie-Louise Gonzague et Marie-Casimire d'Arquien. La première a été l'épouse de deux rois polonais (pas en même temps, bien sûr) : Ladislas IV et son frère Jean Casimir. Elle a créé le premier journal polonais – Le Mercure Polonais – et elle a soutenu les artistes, et contribué au développement du théâtre et des salons littéraires. La seconde était la femme de Jean III Sobieski, celui qui, par deux fois, battit les Turcs, libérant ainsi l'Europe des envahisseurs musulmans. L'union entre le roi Jean et Marie était un mariage d'amour, chose très rare dans les familles royales. Il faut aussi mentionner le roi Stanislas Leszczyński, celui qui, après son abdication, s'est retiré en France où, devenu le beau-père du roi Louis XV, il reçut la Lorraine qu'il a bien administrée et embellie pendant 30 ans. Grand gastronome, il a inventé quelques recettes qui ont survécu jusqu'à nos jours, qu'il suffise de citer les fameux babas ou les madeleines. 

Après la perte de leur indépendance, en 1795, les Polonais attendaient beaucoup de Napoléon Bonaparte en qui ils voyaient la seule personne capable de les aider à recouvrer leur indépendance. Les légions polonaises, formées en Italie, faisaient partie de la Grande GRAZYNA - Maria_z_Łączyńskich_WalewskaArmée. Elles avaient à leur tête le prince Joseph Poniatowski, seul général étranger élevé au maréchalat d'empire. Napoléon ne fit qu'une visite en Pologne, mais elle compta beaucoup dans sa vie puisqu'il y rencontra la belle Marie Walewska. Un des grands amours de sa vie, elle lui donna un fils (le prince Alexandre Walewski qui fit souche en France), et elle vint même le voir à l'Île d'Elbe. Parmi les Français qui jouèrent un rôle en Pologne, citons Georges Haffner, ce médecin militaire qui fonda la station balnéaire de Sopot, en 1823. La France a reçu de grandes vagues d'immigration polonaise. Des artistes, poètes et musiciens de grand talent y ont trouvé refuge. Parmi les plus connus, il y eut Frédéric Chopin et Adam Mickiewicz. Il faut aussi mentionner Marie Sklodowska-Curie, [1] deux fois « nobélisée ». Quant aux Français qui ont influé sur la vie des Polonais, il faut rendre hommage à ces centaines d'anonymes qui nous ont aidés aux heures sombres de la loi martiale des années 80, en organisant spontanément cette aide matérielle et morale dont nous avions tant besoin. 

 

J.L. : Merci, Grażyna, de ce beau tour d'horizon historico-linguistique . Dziękuję bardzo.

 

Notes historiques : 

[1]Irène Joliot-Curie, la fille de Marié Curie et de son mari Pierre, a obtenu elle aussi le prix Nobel de chimie en 1935 pour la découverte de la radioactivité artificielle,  conjointement avec son époux, Frédéric Joliot-Curie. C’est le seul cas où deux prix Nobel aient été décernés  à un ascendant et à un descendant.

[2] La République de Pologne est une démocratie pluraliste. Son président, élu au suffrage universel direct, détient un mandat de cinq ans. Le pays est doté d'un parlement bicaméral, constitué de la Diète (Sejm) et du Sénat. 

La Pologne, divisée en 16 voïvodies, s'étend sur 312.670 km2 et compte 38,6 millions d'habitants.

 

La Pologne

 

Le territoire de la Pologne a très sensiblement fluctué au cours des siècles, ainsi qu'en témoigne la comparaison ci-dessous. On remarquera que la Pologne actuelle, dont les frontières ont été fixées à la Conférence de Yalta (février 1945) est, à peu de choses près, la Pologne du Xe siècle. Maître du jeu à Yalta, Joseph Staline a toujours montré un vif intérêt pour la géopolitique !

 

Evolution du territoire polonais à travers le temps

Polish territory

 

Capharnaüm & capharnaüm –

le mot avec un c minuscule existe-t-il en anglais?

Analyse de votre blogueur fidèle en direct de la Galilée

Le 9 janvier 2019, nous publiions un article intitulé Shambles, Mayhem, Bedlam – en Grande-Bretagne et en France.
Dans le cadre de cet article, nous donnions une liste de synonymes pour ces mots. L'un d'eux était le mot français  tohubohu. L'origine de ce mot est tohou-vabohou, une phrase biblique hébraïque (תֹ֙הוּ֙ וָבֹ֔הוּ) trouvée dans la Genèse (1, 2) qui décrit l'état de la terre juste avant la création de la lumière dans la Genèse 1, 3. [1]

Cafernaum on mapCapharnaüm ou Capernaüm est un autre mot d’origine biblique, suggérant également le chaos en français (lorsqu'il s'écrit avec un c minuscule). Il s’agit du nom d’un village de pêcheurs fondé à l’époque des Hasmonéens (IIe siècle av. J.-C.) et situé sur la rive nord de la mer de Galilée. En hébreu, le village, qui existe toujours dans l’Israël moderne, s’appelle כְּפַר נַחוּם (Kfar Naḥūm), à savoir le village de Nahum (« village du Consolateur »). كفر ناحوم  en arabe. Dans l'Ancien Testament (Ecclésiastes Rabbah 7, 47), le nom apparaît en hébreu. Dans le Nouveau Testament, il est écrit Kapharnaum dans certains manuscrits, et Kαπερναούμ, Kapernaum dans d'autres. Le village est cité dans les quatre évangiles (Matthieu 4,13 ; 8, 5 ; 11,23 ; 17,24 ; Marc 1,21 ; 2, 1 ; 9,33 ; Luc 4,23 ; 31 ; 7, 1 ; 10, 15 ; Jean 2,12 ; 4,46 ; 6, 17 ; 24 ; 59) comme étant la ville natale du collecteur d’impôts Matthieu, située non loin de Bethsaïde, ville natale des apôtres Simon, Pierre, André, Jacques et Jean.

Capernaum Galilee

Cependant, il convient de noter ce qu'en dit Le Petit Robert :

Capharnaum bric-a-braccapharnaüm : nom masculin entré dans la langue française au XVIIe siècle, avec influence de cafourniau = débarras, du latin furnus = four.  Familier : lieu qui renferme beaucoup d'objets en désordre. Sa boutique était un vrai capharnaüm → bric-à-brac.

Cette définition est renforcée par celle du Trésor de la langue française : Amas confus d'objets en vrac, fouillis. Lieu où s'entasse un bric-à-brac d'objets divers.

En ce qui concerne le toponyme (écrit en c majuscule), le CNRTL ajoute cette explication : « Du topon. Biblique Capharnaüm, ville située au bord du lac de Tibériade, où Jésus fut assailli par une foule hétéroclite de malades faisant appel à son pouvoir guérisseur. »

Capharnaum LittreWikipedia soutient : «Ce sens, uniquement utilisé en français et beaucoup utilisé par Balzac, est justifié par Littré par le fait que Capharnaüm était lié à la lecture de l'évangile selon Saint-Marc, II, 2, sur l'attroupement lors de la venue de Jésus. Selon Larousse, il s'agit d'« une grande ville de commerce ».

A première vue, il n'est pas aisé d'établir un lien direct entre Capharnaüm ou Capernaüm, le village (sujet de plusieurs articles Wikipédia dans dix langues différentes, dont anglais et français), et le nom commun capharnaüm, défini ci-dessus par Le Petit Robert.

Mais si l'on extrait les termes « foule », « attroupement » et « grande ville de commerce » des définitions ci-dessus, on remarque qu'ils suggèrent tous une idée de désordre et de chaos. On peut dès lors trouver une passerelle sémantique reliant l'origine biblique du mot et son sens actuel.

Mais comment expliquer un tel glissement de sens entre l’époque de Jésus et le XVIIe siècle auquel Le Petit Robert fait allusion ? Comment expliquer aussi que capharnaüm semble être uniquement passé dans la langue courante française ? Je laisse à nos lecteurs et lectrices le soin d’en tirer leurs propres conclusions. 

Pour ce qui est de la version anglaise avec un c minuscule, Oxford Dictionaries n'en fait aucune mention, ce qui confirme mon opinion que ce mot n'existe pas en anglais, et à priori n'a pas la même signification qu'en français.  La définition qu'en donne le dictionnaire américain Merriam-Webster, en revanche, concorde avec le sens français :

« a confused jumble: a place marked by a disorderly accumulation of objects » dont l’étymologie est mentionnée comme telle : « French, from Capharnaum, Aramaic form of Capernaum, ancient city of Palestine; from the crowd before the house where Jesus preached (Mark 2:2). »

Toutefois, le soussigné croit à une possible erreur et a écrit à Merriam-Webster en s'interrogeant sur sa définition et son étymologie. Restons à l'écoute.

ADDENDUM :

Capernaum Nadine_LabakiLe film libanais Capharnaüm (کفرناحوم‎ en arabe), drame de 2018 réalisé par Nadine Labaki, était candidat au meilleur film étranger à la cérémonie des Oscars (qui se tient chaque année près de chez moi). Bien que le titre anglais du film soit Capernaum (sans tréma), le mot chaos est ajouté entre parenthèses au début du film, au profit des téléspectateurs anglophones.

Capharnaum Oscars Capharnaum fil poster

Le film raconte la vie d'un « enfant des rues », le jeune Zain, qui vit d'expédients dans un quartier misérable de Beyrouth avec sa famille. Capharnaum Zain Au 71e Festival de Cannes, le prix du jury a été remis à la réalisatrice libanaise pour avoir rendu hommage aux « enfants de la rue » qui jouent dans son long-métrage, et qui « lui ont ouvert leurs cœurs et raconté leurs souffrances ». Elle a souligné que son pays, le Liban, a accueilli un grand nombre de réfugiés et a également lancé un vibrant appel à « ne plus tourner le dos et rester aveugle à la souffrance de ces enfants qui se débattent comme ils peuvent dans ce capharnaüm qu’est devenu le monde ».

Capernaum - baby  and ZainLe Monde (« Capharnaüm : les oubliés des bas-fonds de Beyrouth ») : « Le cœur du film, et ce qu’il a de meilleur, est constitué d’un long moment où les deux enfants, le préadolescent et le bébé qui ne marche pas encore, sont livrés à eux-mêmes dans Beyrouth, tentent de ne pas mourir de faim, de ne pas se laisser envahir par la crasse.

Caphernaum Miserables« Impossible de ne pas songer à l’épisode des Misérables dans lequel Gavroche recueille deux gamins plus jeunes que lui : même sens de la précarité, même soulagements éphémères chaque fois qu’elle est tenue un moment à distance, même souci de faire de la ville un personnage à part entière. »

Le Nouvel Observateur rapproche le film de Los Olvidados de Buñuel.

Pour ma part, Capharnaüm est le film le plus puissant que je me souvienne avoir vu. Le jeu de l'acteur principal, le jeune Zain al-Rafeea, un réfugié syrien, est impressionnant, surtout compte tenu du fait que l'enfant était totalement analphabète au moment du tournage du film. Depuis, il vit en Norvège avec sa famille et fréquente l’école pour la première fois.

Jonathan G.  Avec la précieuse aide d'Océane BIES

Capharnaum tohu-bohu[1] Le mot est passé au français sous la forme de tohu-bohu, qui a un sens premier identique à celui de l'hébreu biblique, mais s'est élargi au sens de bruit confustumulte bruyant. C'est un des rares mots hébraïques passé en français (Alain Houziaux, Le Tohu-bohu, le Serpent et le bon Dieu, Presses de la Renaissance, 1997, p26)

La traduction de la Bible en français par Voltaire (1764) est la première à reprendre et traduire la phrase de la Genèse comme suit : « La terre était tohu-bohu » (Robert Dictionnaire historique de la langue française – Paris – Tome 3 p3837)

Le 17 mars 2019 – Nat King Cole aurait eu 100 ans

Elsa Wack 2Nous sommes heureux de retrouver Elsa Wack, notre linguiste du mois de janvier 2014. Elsa, née à Genève, est traductrice indépendante de l'anglais et de l'allemand vers le français. Titulaire d'une licence ès lettres, ayant aussi fait de la musique, du théâtre et du cinéma, elle aime écrire et sa préférence va aux traductions littéraires. 

D'autres contributions d'Elsa sur des themes musicaux:

Aznavour rejoint Bennett sur le Walk of Famק à Hollywood

Hendrix et Händel ont cohabité dans l’espace-temps

À la uneun nouveau timbre rend hommage à John Lennon, musicien et philatéliste

Le 31 decembre – l’anniversaire d’un grand chanteur américain

 

Nat King Cole 1959Nat King Cole était un « crooner », mot onomatopéique défini dans le Robert par « chanteur de charme ». Il naquit dans l’Alabama le 17 mars 1919 et mourut le 15 février 1965. Il apprit l’orgue par sa mère qui jouait à l’église. Son père était pasteur baptiste. Ses frères étaient tous musiciens.

La première chanson qu’il chanta en public, à l’âge de 4 ans, était Yes, we have no bananas, à l’aube de la grande dépression où effectivement on ne trouvait plus tellement de bananes. Cette chanson a eu son avatar très populaire en Allemagne, Ausgerechnet Bananen verlangt sie von mir (« Elle ne me demande rien de moins que des bananes »). Mais Cole (Adams de son prénom) apprend aussi à jouer Bach et Rachmaninov.

Old_King_ColeIl emprunte son surnom « Nat King Cole » à une chanson de nursery, Old King Cole [was a merry old soul, Le vieux Roi Cole était un joyeux drille].

Avec Wesley Prince et Oscar Moore, Nat King Cole fonde le King Cole Trio (basse, Cole trio 2 guitariste, pianiste-chanteur), qui devient un modèle de genre pour les formations de jazz. Il apparaît dans la première émission de radio sponsorisée par un Noir, puis également à la TV, mais l’expérience tourne court. Nat dira : « Madison Avenue [lieu du studio d’enregistrement] a peur du noir.» Cole enregistrera également avec des orchestres philharmoniques.

Nat King Cole épouse en secondes noces Maria Hawkins Ellington (elle-même chanteuse, sans lien de parenté avec Duke Ellington), avec qui il aura cinq enfants, dont une nièce adoptée. Une autre sera chanteuse également, Natalie Cole. Un second enfant adoptif mourra du sida à 36 ans.

Nat joue à La Havane et connaît un franc succès en espagnol.

Il devient franc-maçon, à l’instar du musicien de jazz Fats Waller.

Il interprète des auteurs comme Duke Ellington (Caravan), Billy Rose (It’s only a Paper Moon), Hammerstein (When I grow too old to dream) et Bobby Troup (Route 66). Ces quelques titres figurent sur l’album After Midnight.

Attaqué physiquement par des Blancs ségrégationnistes alors qu’il ne s’était pas jusqu’alors politisé à leur encontre, il fait le pas et adhère à la NAACP (National Association for the Advancement of Colored People). Il cesse aussi de se produire dans les États du Sud. Nat King Cole a également été critiqué par des Noirs pour ses bonnes relations avec des Blancs.
WC Handy father of the blues
Nat King Cole apparaît dans de très nombreux films. Le premier fut Citizen Kane d’Orson Welles. Le dernier, Cat Ballou, est sorti après sa mort. Entre deux, il y a le fameux St. Louis Blues, film musical où Nat interprète le rôle de William C. Handy, dit « Le Père du blues ».

Eartha KittCette biographie romancée retrace les origines à la fois religieuses et populaires (la rue, les bars) du blues et du jazz. La chanson St. Louis Blues avait été chantée par Bessie Smith dans un court métrage de 1929. Le film de 1958 raconte le dilemme de l’auteur-compositeur W. C. Handy, pris en tenaille entre un père pasteur (comme celui de Nat King Cole) et la musique de la rue et des bas-fonds, qu’il choisit néanmoins. Sur le plan amoureux également, il est déchiré entre sa fiancée Elizabeth et la chanteuse Gogo Germaine, magistralement interprétée par Eartha Kitt. Celle-ci joue un rôle pacificateur, et le film se termine par une réconciliation, lorsque le père vient assister à un concert de jazz (symphonique!) de son fils.

 


I hate to see that evening sun go down,

‘Cause my lovin’ baby, done left this town

Le blues me prend, quand le soleil descend

Car mon tendre ami s’en est allé d’ici.

(St. Louis Blues)

 

Cole smokingGrand fumeur de cigarettes, Nat King Cole meurt du cancer du poumon à l’âge de 45 ans, le 15 février 1965. Il a enregistré plus de cent titres. Unforgettable.

 

 

 

 

 

Le “Jerusalem artichoke” – Une question de fond !

" What's in a name? that which we call a rose
  By any other name would smell as sweet. "

« Qu'y a-t-il dans un nom ?
   Ce que nous appelons rose                         
   Par n'importe quel autre nom sentirait aussi bon. »


   – William Shakespeare.
      Roméo and Juliette
, acte II, scène 2.

Reportage de votre blogueur ambulant, en direct de Jérusalem.

Après être arrivé ici de Los Angeles, j'ai voulu tirer les choses au clair et  consacrer quelques lignes au terme anglais Jerusalem artichoke, également connu sous les noms de sunroot, sunchoke et earth apple. En français, c'est le topinambour (synonymes : crompire, soleil vivace, poire de terre, truffe ou artichaut du Canada). Pour les botanistes, c'est un hélianthe tubéreux, Helianthus tuberosu, en latin [1]. Une première constatation : il n'y a nulle part ici de Jerusalem artichoke,  vu qu’un topinambour n’est pas un artichoke et ne vient pas de Jérusalem. Seul point commun entre les deux plantes : elles appartiennent à la famille des marguerites !

Artichoke 1

 

 

                                           artichaut (FR.), artichoke (ENG.)

 

Artichoke Jerusalem

                              topinambour (FR.), Jerusalem artichoke (ENG.)

Pour démêler cette énigme, je propose de revenir sur l’historique du topinambour qui est originaire d'Amérique du Nord (États-Unis et Canada). L'explorateur anglais Walter Raleigh le découvre en 1585 en Virginie et Samuel de Champlain, navigateur, soldat, explorateur, géographe et chroniqueur français, l'observe au Cap Cod, en 1605. Parti de La Rochelle en 1606, l'avocat, écrivain et voyageur Marc Lescarbot accompagne Poutrincourt en Acadie où il participe à la fondation de la colonie de Port-Royal. Samuel de Champlain lui fait découvrir le nouveau légume que Lescarbot ramène en France, en 1607. Dans le Traité des aliments de Louis Lémery (1702), on le désigne sous le nom de poire de terre.

Pendant la guerre de 1939-1945, la consommation du topinambour (légume qui échappait aux réquisitions de l'armée allemande), souvent mal cuit, sans matière grasse, a laissé de mauvais souvenirs dans les pays occupés. À cette époque, la consommation du topinambour, comme celle du rutabaga, a considérablement augmenté, avant de s'effondrer avec la fin du rationnement. C'est la « nouvelle cuisine » qui, au même titre que le panais et d'autres raves, l'a récemment réhabilité.


Mais, pour revenir à la question initiale de son étymologie, c’est aux États-Unis que des immigrants italiens, selon une certaine thèse, l'ont considéré à tort comme un tournesol (girasole en italien), d’où la déformation en « Jerusalem ». Mais quel rapport Champlainpeut-il bien exister entre le topinambour et l’artichaut ? Explication : le goût du tubercule (qui pousse sur le rhizome enfoui dans la terre) est celui de l’artichaut – caractéristique que Samuel de Champlain soulignait déjà lorsqu'il expédia les premiers échantillons en France.

Selon une autre thèse, les Pèlerins, qui ont quitté l’Angleterre pour s’installer en Amérique, entendaient bien fonder une « Jérusalem céleste dans les solitudes du Nouveau monde ». Quand le topinambour, découvert en Amérique, a été ramené en Angleterre, il a pris le nom de « Jerusalem artichoke ».

Donc, que l’on impute aux Anglais ou aux Italiens la confusion qui en résulta, la seule certitude qui soit c'est que, par suite des caprices de la religion, de l’histoire, de la géographie et de la linguistique, l’appellation  Jerusalem artichoke (artichaut de Jérusalem) [2] est doublement erronée.

Il reste à s'interroger sur l’origine du mot français topinambour (qui a été adopté en anglais comme synonyme de Jerusalem artichoke). Selon Wiktionnaire, ce mot résulte de la francisation du nom d’un groupe de tribus du Brésil, les Tupinamba. Des membres de cette ethnie ayant été amenés à Paris et montrés comme curiosité, en 1613, le grand naturaliste Linné crut à l’origine brésilienne de la plante, introduite en France à peu près à la même époque.

N'ayant pas trouvé de Jerusalem artichokes ici à Jérusalem, je pense continuer jusqu'à Paris, où j'aurai peut-être davantage de chances de trouver des French fries. (Voir notre article : French fries).

[1] Originaire d'Amérique du Nord, le topinambour développe des tubercules charnus bosselés, au goût prononcé d'artichaut. Le Truffaut, Encyclopédie pratique illustrée du jardin. Paris, Larousse, 2005, p.703.

[2] Notons que, parmi les nombreux synonymes de topinambour, le Grand Larousse encyclopédique donne« artichaut du Canada ou de Jérusalem » (tome dixième, p. 382).

 

Lecture supplémentaire :

CNN Food Central : By any name, Jerusalem artichokes are a delight 

Jonathan G. avec  l'aide de Jean L.

En direct des Îles Caïmans

Cayman sharks
 
 Votre blogueur fidèle, en mission dans un paradis [1] pour requins, tortues et investisseurs de tous poils, vous  confie ses impressions.
 

  Un aperçu linguistique, historique, géographique, zoologique et économique  

  Les Îles Caïmans forment un territoire autonome britannique d'outre-mer [2] situé dans l'ouest de la Mer des Antilles. Ce territoire de 254 km2 se compose des trois îles de Grand Caïman, de Caïman Brac et de Little Caïman qui se situent au sud de Cuba et au nord-est du Honduras, entre la Jamaïque et la péninsule du Yucatan.

Cayman map

Cayman judgeLe territoire a un cachet résolument britannique – on y roule à gauche et le drapeau caïman, frappé de l'Union Jack, flotte sur de nombreux bâtiments publics. Au tribunal où j'ai été récemment appelé à interpréter, l'expression “Your Lordship” (Monsieur le Juge) leur semblait bien plus britannique que le “Your Honor” auquel je suis habitué dans les prétoires américains.

Cayman flag Cayman dollar


L'anglais britannique est la langue la plus couramment parlée dans les Îles bien qu'un dialecte local jamaïcain y soit communément utilisé et que les jeunes générations aient adopté certains termes jamaïcains.

Les Caïmanes étant une colonie britannique, la langue locale y est un mélange d'anglais, d'américain méridional, d'écossais et de gallois. Les touristes américains remarqueront que des mots tels que colour et theatre sont orthographiés à l'anglaise. 

Les habitants jamaïcains ont apporté avec eux leur anglais à l'accent caractéristique, et si ces locuteurs peuvent être un peu plus difficiles à comprendre, leur parler ajoute une certaine mélodie au discours insulaire. Beaucoup de Caïmanais parlent également espagnol en version cubaine et centre-américaine.

Cayman DrakeLe premier Anglais à y poser le pied, fut le capitaine au long cours, corsaire, négrier, officier de marine et explorateur de l'ère élisabéthaine, Sir Francis Drake, en 1586. [3]

Depuis la venue de Christophe Colomb dans ces îles, il y a 515 ans, des colons de tous poils s'y sont installés : des pirates, des réfugiés fuyant l'Inquisition espagnole, des naufragés et des déserteurs de l'armée d'Oliver Cromwell en Jamaïque. 

Quand Christophe Colomb aborda les îles, il y nota la présence d'un grand nombre de tortues marines. Il Colombus Cayman baptisa les îles (en espagnol) Las tortugas, devenues ensuite Los lagartos (alligators ou grands lézards), puis Los Caymanos ce qui donna, en français, les Îles Caïmans, alias Islas Caimán, en espagnol. Le terme Caïman est d'origine caribe, l'une des langues antillaises, et il désigne un groupe de crocodiliens. [4]

À propos des tortugas observées par Christophe Colomb, il convient peut-être de noter que ni le français, ni l'espagnol n'ont des termes différents qui équivaillent aux vocables anglais tortoise [5] et turtle. Le français distingue la tortue terrestre de la tortue marine, tandis que l'espagnol parle de tortuga marina et de tortuga terrestre. [6] [7]

Cayman turtle Cayman tortoise


Initialement, le mot anglais pour tortoise était tortuse, mais il se mua curieusement en tortoise au 16e siécle, probablement sous l'influence de purpoise, terme lui-même dérivé du français de 12e siècle porpaís.   

Le crocodile cubain (Crocodylus rhombifer) hantait naguère les Îles et l'on pense que le crocodile américain (Crocodylus. Acutus) est en train de repeupler la Grand Cayman – un peu comme les avocats britanniques qui règlent des litiges relatifs aux fortunes qui se sont réfugiées dans ce paradis fiscal « en pleine mer ». Signe de cette activité financière, il y a deux fois plus de sociétés aux Îles Caïmans que d'habitants (63.000 environ).

Comme les sauriens, les interprètes et les tortues marines aiment se prélasser au soleil. En revanche, les avocats et les requins, lorsqu'ils ne s'affrontent pas, préfèrent nager dans la mer. Chacun choisit son paradis.

Cayman interprete A-barrister protest (2) Cayman attorney swimming

            L'interprète et l'avocat se détendent en dehors du tribunal
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Cayman Tax-haven[1] Paradis fiscal (fr.) = tax haven (angl.) Le mot haven, du vieil anglais haefen, lui-même issu du vieux scandinave höfn, signifiait initialement port (comme dans les toponymes anglais Newhaven, Milfordhaven, ou allemands Bremerhafen, Cuxhafen, Friedrichafen). Mais, il n'est plus utilisé qu'au sens figuré d'un lieu de refuge, concept couramment exprimé dans l'expression safe haven.

[2] Elles ont été cédées par l'Espagne à l'Angleterre par le traité de Madrid, en 1670. Les Îles sont devenues une dépendance de la Jamaïque en 1863 mais, à l'époque de la décolonisation des Antilles anglophones, la Jamaïque s'est émancipée de la Grande-Bretagne tandis que les Îles Caïmans ont choisi de rester une colonie de la Couronne britannique. 

[3] Drake accomplit le deuxième tour du monde en une seule expédition, de 1577 à 1580, et il fut aussi le premier à boucler la boucle en tant que commandant de son navire et chef de l'expédition.

[4] Un ordre de reptiles aquatiques ovipares et carnivores qui vivent dans les zones tropicales et subtropicales de la planète. Ils sont apparus sous leur forme actuelle il y a au moins 167,7 millions d’années, c'est-à-dire vers le milieu du Jurassique. 

[5] En 2011, j'ai écrit une série de trois articles sur ma visite à une autre île britannique, Sainte-Hélène (où Napoléon Bonaparte est mort) et sur ma rencontre avec une tortue dénommée Jonathan, âgée de 186 ans aujourd’hui et toujours vaillante. (Voir la photo ci-dessus.) C'est peut-être le plus vieil animal du monde !


[6]
D'après le site ThoughtCo.com, etablir une distinction entre « turtles » et « tortoises » est une question tout autant linguistique que biologique. Aux États-Unis, turtles désigne généralement les deux espèces alors qu'au Royaume-Uni, turtles désigne spécifiquement les tortues d'eau douce et les testudinidés (la famille animale qui englobe les tortues aquatiques et terrestres). De manière générale, le mot tortoise s'applique aux testudinidés qui vivent sur terre, tandis que turtle est plus communément réservé aux espèces qui vivent en mer ou dans les cours d'eau. En outre, la plupart (mais non la totalité) des tortoises sont végétariennes, alors que la plupart (mais non la totalité) des turtles sont omnivores, se nourrissant à la fois de végétaux et d'animaux.

Cayman Turtle Center[7] The Cayman Turtle Centre est la seule institution du genre au monde. C'est aussi la seule à avoir obtenu la reproduction en captivité de tortues marines de deuxième génération.

 

Jonathan G.   
Traduction et précieux conseils :
Jean L.

 

Lecture supplémentaire :

Understanding The Caribbean: The Countries, People, And Words That Come From The Region

 

Carmella Abramowitz Moreau
– linguiste du mois de février 2019

UN ENTRETIEN À SAVOURER

Andrea profile Carmella  cropped

    Andrea Bernstein
        l'intervieweuse
Carmella Abramowitz Moreau – l'interviewée

Ce mois-ci, notre invitée, Carmella Abramowitz Moreau, est traductrice spécialisée dans les traductions culinaires du français vers l’anglais. Elle vit dans le 3é arrondissement de Paris avec sa famille.  

L’entretien qui suit a été mené par Andrea Bernstein, l’épouse et chef personnel de votre fidèle bloggeur.  Andrea, comme Carmella, est née en Afrique du Sud, où elle a obtenu son doctorat en assistance sociale et a été professeure à l’université du Natal.  Après avoir immigré aux États Unis, et travaillé comme réviseure de textes académiques, elle a poursuivi une deuxième carrière en tant que consultante dans le domaine du développement du leadership pour plusieurs très importantes sociétés américaines, tout en formant leurs cadres supérieurs.

L'une comme l'autre sont passionnées par la cuisine. [1] 

Pascale Pardieu-BakerNous sommes heureux de retrouver Pascale Tardieu-Baker, elle aussi traductrice très douée (anglais>français) de la région parisienne, qui a contribué à notre blog dans le passé et a bien voulu traduire le texte de l’interview original menée en anglais. Nous espérons déguster ses contributions dans l’avenir.

 

 

ENGLISH VERSION

 

Andrea Bernstein : Vous avez grandi en Afrique du Sud, pays où l’on parle de nombreuses langues (dont onze sont aujourd’hui des Sorbonne langues officielles) mais où la dernière influence française remonte à l'arrivée des Huguenots à la fin du XVIIe siècle. Pourtant vous vous êtes tournée vers le français et tout ce qui s’y rapporte. Vous êtes partie pour Montréal, à l’âge de 23 ans, avant de vous installer en France où vous avez obtenu, à la Sorbonne, le Diplôme de Civilisation française. Vous avez ensuite décroché un diplôme en traduction français-anglais suivi d'un Master dans la même spécialité. Votre mari est français, et depuis 35 ans vous vivez à Paris, où sont nés vos enfants. Qu'est-ce qui vous a incitée à pousser l’étude du français jusqu’à le maîtriser suffisamment pour devenir traductrice ?

 

Carmella Abramowitz Moreau :  J'ai commencé mes études en Afrique du Sud, à l'université du Witwatersrand de Johannesburg où j’ai obtenu une licence en anthropologie sociale et littérature anglaise. Mon plus grand regret à propos de ce parcours, c’est de n'avoir étudié le zoulou que pendant un an. Mon père était doué pour les langues et connaissait de nombreux alphabets, je pense qu'il a contribué à inspirer ma curiosité pour les langues. Quand j'étais enfant, j'ai pris quelques cours de français avec un excellent professeur, mais au lycée, j'ai dû choisir entre cette langue et le latin et j'ai opté pour le latin. Mais ce n’est qu’après mon premier diplôme que mon véritable attachement et mon amour pour le français sont nés, lorsque j'ai commencé à l’étudier sur un coup de tête. J’ai suivi des cours intensifs dans des écoles de langues à Lausanne et à Paris, avant de me rendre à l'âge de 23 ans à Montréal , où j'ai obtenu un diplôme d'études supérieures en enseignement des langues. Une année à la Sorbonne, également intensive, m'a aidée à parler plus couramment. Il me semble que choisir de s'installer dans un pays exige au moins que l'on aspire à maîtriser sa langue. J'ai eu la chance d'avoir toujours d'excellents professeurs de langues et de linguistique.

 

A.B. : Lorsque je consulte la liste de vos traductions, on dirait que vous vous êtes spécialisée dans les domaines de l’art, de la musique et de la cuisine (avec quelques détours par l'urbanisme, la microfinance, la science et l’ethnomédecine). Dans le cadre de cet entretien, nous nous concentrerons sur la traduction culinaire. Comment avez-vous débuté dans ce domaine ?

C.A.M. : Carmella with pavlova Ma première traduction de livre de cuisine m’est tombée toute cuite dans le bec : une personne avec laquelle j’avais fait des études, connaissant mon amour pour la cuisine et la pâtisserie et sachant que j’avais pris des cours, m’a recommandée à une maison d’édition. De fil en aiguille, comme c’est souvent le cas, j’ai continué dans cette voie. Auparavant, pendant quelques années, je prenais chaque semaine des cours avec un merveilleux chef pâtissier, qui était également un enseignant hors pair. Il a démystifié pour moi de nombreux aspects de la pâtisserie française classique. Bien que je fasse moins souvent ce genre de choses, il m’est assez facile d’expliquer comment faire de la meringue italienne, et je peux repérer si dans une recette il y a une coquille dans les quantités, si par hasard un ingrédient Viennoiseries important a été omis, etc. Depuis, j’ai également suivi des cours plus brefs de viennoiserie et de fabrication du pain. Expliquer comment plier et étaler une pâte feuilletée reste toujours aussi compliqué, comme c’est le cas pour tout type de traduction technique. Et quand on vit à Paris, il est certainement plus simple de se tenir au courant des dernières tendances culinaires, par exemple la cuisine néo-bistro.

 

A.B. Personnellement, j'adore lire des livres de cuisine (même si je ne fais pas la plupart des recettes). Quels sont certains des défis spécifiques que vous avez dû relever lors de la traduction de recettes ?

C.A.M. : Le plus ardu c’est de traduire, pour des livres destinés au grand public, les recettes compliquées de chefs célèbres. Elles contiennent des ingrédients souvent difficiles à dénicher, même ici en France : les derniers légumes ou agrumes à la mode pour lesquels ils disposent de fournisseurs exclusifs, une viande d’une race rare, une espèce de poisson inhabituelle etc. Je dois indiquer au cuisinier amateur la meilleure façon de reproduire la recette.

Viennent ensuite les instructions incomplètes ou fastidieuses – des recettes que les grands chefs utilisent dans leurs cuisines, où des sous-chefs sont à leur disposition pour peser 43 ou 127 grammes d’un ingrédient. Les découpes de viande varient également d’un pays à l’autre, voire même d’un pays anglophone à un autre (et sont beaucoup plus complexes en France), tout comme ce qui concerne la taille des œufs – un œuf moyen de l’UE équivaut à peu près en poids à un gros œuf américain ou canadien, qui est aussi différent des œufs en Australie et en Nouvelle-Zélande. A la difficulté de la taille de l’œuf s’ajoute le penchant du chef français pour la pesée des jaunes et des blancs : 75 g de blanc d’œuf représente à peu près un tiers de tasse, mais à part les cuisiniers professionnels, qui aime peser une partie Carmella ganached’un œuf ? Dans certains pays, le pourcentage de matière grasse que contient une crème n’est pas précisé, alors qu’il est nécessaire de savoir quelle sorte utiliser, par exemple, pour de la crème fouettée ou un certain type de ganache. D’autres chefs, eux, emploient des termes particuliers ou régionaux pour la préparation d'une partie d'un poulet ou un légume courant. Parfois, je dois consulter mon boucher ou mon marchand de primeurs.

J'attends avec impatience le jour où les États-Unis passeront au système métrique et où les balances de cuisine seront plus couramment utilisées, pour ne plus avoir à convertir les mesures en unités du système impérial ou en tasses.

 

A.B. Comment résolvez-vous les problèmes de vocabulaire technique ? Je crois savoir qu’il n'existe pas toujours d'équivalent exact des termes français.

C.A.M. : C’est une question que l’on me pose régulièrement. Il est vrai que souvent l’anglais ne possède pas le mot juste pour une action spécifique, et que le vocabulaire technique culinaire français est vaste. Quelques phrases courtes et précises suffisent généralement à expliquer ce qu’il faut faire. Chiqueter, par exemple, est un terme que j’ai appris en cours de pâtisserie, et qui désigne, pour les non-initiés, le fait d‘appuyer sur le bord de deux couches de pâte feuilletée avec le dos de la lame d’un petit couteau de cuisine, pour les sceller. C’est un geste souvent préconisé lors de la fabrication de galettes des rois. J'aime ajouter à mes traductions le mot français pour familiariser le lecteur avec lui.


Carmella SALT FATIl faut également prendre en compte l’évolution du vocabulaire dans un monde qui devient de plus en plus gastronome. L'autre jour, je regardais la série « Salt Fat Acid Heat », et lors d’un des épisodes Samin Nosrat découpait des agrumes en utilisant le mot « supreme » en anglais. Pour le moment, je continue à utiliser le terme « sections », mais je pense que bientôt les anglophones décoreront gaiement tartes ou gâteaux avec des « orange supremes ». (Les suprêmes de poulet sont une autre histoire.)  Nous devons jauger le niveau de connaissances des lecteurs et savoir si l’usage d’un mot en particulier du vocabulaire des gourmands s’est répandu – et jusqu’où – au moment de la publication du livre.

 

Carmella repas-gastronomiqueA.B. : La gastronomie fait partie intégrante de la culture française, comme en témoigne le fait que le repas gastronomique français figure désormais sur la liste du patrimoine mondial immatériel de l'UNESCO. S'asseoir pour savourer un repas, qu’il soit gastronomique ou pas, est essentiel à ce mode de vie. Cela est-il mis en évidence dans les livres de recettes ?

 

C.A.M. : Je voudrais d’abord préciser que je considère mon travail comme une double tâche. Je dois aider à publier un livre qui non seulement se vendra en dehors de la France mais qui pourra aussi servir à ses acheteurs. J’estime qu’il m’incombe de le rendre le plus facile à utiliser possible tout en gardant l’esprit français. Pour moi, faire les adaptations nécessaires n’est nullement une trahison, tant que je reste fidèle à la recette. Cela dit, les approches française et anglo-saxonne en matière de rédaction de recettes sont fondamentalement différentes.

L’auteur anglophone d’une recette prend, pour ainsi dire, le cuisinier par la main, et le guide pas à pas, d’étape en étape (selon le niveau de compétence culinaire du lectorat ciblé, bien sûr). Les dimensions des plats ou des moules, la température de cuisson et une indication de l’aspect à chaque étape, la vitesse du robot et le temps pendant lequel mélanger une préparation à une vitesse donnée, tous ces éléments sont spécifiés. De nombreuses recettes françaises, traduites mot à mot en anglais, sembleraient laconiques, voire infaisables. Taille du moule à gâteau ? Utilisez donc ce que vous avez sous la main ! Indications de cuisson ? Nous vous avons donné le temps de cuisson – c’est largement suffisant ! Instructions de conservation ? Mais elles vont de soi ! Je soupçonne que cette concision vient de ce que l’auteur du livre de recette présuppose que pendant son enfance le lecteur aura cuisiné avec un membre de sa famille, ou passé beaucoup de temps à regarder quelqu'un préparer des repas complets, ou sait à quoi doit ressembler le résultat final. En d’autres termes, on suppose généralement beaucoup de connaissances préalables et je pense donc que c’est là qu’entre en jeu la notion de patrimoine.

La liste des ingrédients doit suivre l’ordre dans lequel ces derniers sont utilisés mais cette recommandation, courante dans la plupart des guides de rédaction de livres de cuisine anglophones, n’est pas forcément appliquée en France. Si à la fin de la recette on demande au cuisinier d’incorporer des raisins secs ayant trempé dans du rhum pendant 24 heures, je commencerai la recette par la consigne de les Carmella crepes-chandeleurmettre à tremper 24 heures à l’avance. Voici un exemple que j'ai justement vu hier : maintenant que nous sommes passés de la galette des rois à la Chandeleur et que les crêpes sont omniprésentes, le célèbre chef Thierry Marx a publié une recette en ligne pour un gâteau de crêpes. L'une de ses directives était « ajouter le lait préalablement porté à ébullition ». Même après tant d’années passées en France, je continue à trouver cela déconcertant qu’il ne mentionne pas au préalable la nécessité de faire chauffer le lait. Puisque je cuisine beaucoup, je réorganise tout cela selon un ordre qui est logique en anglais. Les conseils utiles, cependant, posent souvent problème, car en français les notes apparaissent généralement à la fin de la recette, et donc trop tard pour certains ! Si la mise en page le permet, ce qui n’est pas toujours le cas, je les incorpore de manière aussi pertinente que possible.

Les illustrations aussi peuvent poser problème, les anglophones s'attendant à ce que le résultat final ressemble à la photo, alors que dans les ouvrages français, il peut s’agir d’une « interprétation artistique ». La recette d’un gâteau destiné à plusieurs personnes est parfois illustrée par sa version individuelle ou décorée avec des ingrédients qui ne sont mentionnés nulle part. Dans de tels cas, j’ai recours à ce qui, d’après un de mes collègues traducteurs, est connu sous le nom d’« insubordination créative ».

A.B. : Vous m’avez dit un jour que les problèmes culturels peuvent survenir de manière totalement inattendue. Pouvez-vous nous en citer quelques exemples ?

C.A.M. : Il faut être au courant de toutes sortes de questions. Un livre que j'ai traduit récemment contenait une recette d’un chef qui conseillait à ses lecteurs d'utiliser exclusivement des pistaches d’Iran, estimant qu’aucun autre pays n’en produisait de meilleures. Je ne sais pas si cette remarque serait acceptable dans un pays où de nombreux produits iraniens sont interdits, sans oublier le fait que la Californie est également un important producteur de pistaches. La solution consiste à remplacer cette remarque par quelque chose d'un peu plus neutre et fade – sans jeu de mots.

Carmella lobstersCuisiner ou pas des homards vivants est une question qui a donné lieu à une longue discussion avec la traductrice avec laquelle je collaborais sur un projet. Des recherches ayant prouvé que les crustacés ressentent la douleur, la Suisse a adopté une loi interdisant de faire cuire des homards vivants. Combien de temps reste-t-il avant que d'autres pays mettent en place une législation similaire ? Nous essayons de garder à l'esprit la date de péremption (encore une fois, sans jeu de mots) des recettes. La notion de développement durable n’est pas toujours aussi mise en avant ici que dans d’autres pays où le livre doit être vendu. Pour les poissons ou fruits de mer, par exemple, nous pouvons ajouter une note conseillant au cuisinier de vérifier que certaines espèces, les anguilles ou autres peuvent être utilisées en accord avec des critères environnementaux.

Carmella community gardenAvant l’ère #MeToo, j'ai animé un atelier avec des étudiants qui s’étaient attelés à la traduction d'une compilation de recettes issues de jardins communautaires à Paris. Une recette de soupe aux orties était précédée d’un court texte sur les longues jambes d’une jardinière en jolie mini-jupe. J'ai demandé à la classe ce qu’ils en pensaient. Après réflexion, les étudiants – en majorité des femmes – ont déclaré qu’ils trouvaient cela parfaitement acceptable et reflétant bien le mode de vie français. Le livre devait être vendu à Paris aux touristes ainsi qu’aux jardins communautaires des grandes villes américaines. La professeure franco-américaine, qui n’avait pas vraiment remarqué ce passage auparavant, indignée, s’est exclamée : « Il faut le censurer ! ». Il me semble que les étudiants se sont rangés à son opinion.

 

A.B. : Qu’en est-il des plats bien connus en France mais dont les lecteurs anglophones n’ont peut-être pas entendu parler ?

C.A.M. : Lorsque je dois traduire la recette d’une spécialité régionale peu connue, je demande généralement si je peux inclure une brève histoire ou une description du plat. J'aime faire des recherches supplémentaires et s'il y a de la place, certains éditeurs sont ravis de ce
petit bonus. Encore une fois, à mesure que le monde devient de plus en plus gastronome, les explications sont de moins en moins Carmella macaron-v-macaroonnécessaires. Il y a dix ou quinze ans, il fallait préciser la différence entre les macarons parisiens et les macaroons avec lesquels j’ai grandi, à base de noix de coco Aujourd’hui, nous n’avons même plus besoin de mettre « macaron » en italiques. Le Kouign Amman semble être parti depuis sa Bretagne natale à la conquête des États-Unis, ou du moins d’une partie du pays.

Cela m’amuse de constater que j’ai aussi parfois affaire au phénomène inverse. Les chefs français aiment franciser des recettes typiquement anglo-saxonnes. Je pense en particulier à l’apple pie ou au cheesecake, qu’ils expliquent souvent à leurs lecteurs français. Ces textes nécessitant généralement une réécriture complète, je rédige une suggestion pour la maison d’édition. C’est l’occasion pour moi d’ajouter un peu d’histoire culinaire ou une anecdote amusante, même si tous les éditeurs ne sont pas réceptifs à ce type d’adaptation.

 

 

[1]

Carmella bookshelf Andrea bookshelf rotated

une étagère de livres de recettes dans la cuisine de Carmella

idem dans la cuisine d'Andrea

 

Colette et «  The Wife » : ​clauses secretes d’un contrat de mariage

Donna ScottNous souhaitons la bienvenue à notre collaboratrice américaine, Donna Scott. Donna et son mari habitent Los Angeles (Californie) où elle écrit des nouvelles et des essais. Son intérêt pour la France et sa langue naquit lorsqu'elle commença à étudier le français dans le système scolaire new yorkais, à l'âge de 13 ans. Toutefois, elle ne put jamais concrétiser son rêve d'aller vivre et étudier en France. Au fil des ans, elle a passé des vacances en France, toujours soucieuse de s'imprégner d'une diversité culturelle en constante évolution, mais demeurant partout fière de son passé. Chaque année le couple loue un appartement à Paris pendant un mois, explorant avidement les réalités culinaires, artistiques et sociétales de la ville.

Dans le passé Donna a rédigé pour ce blog des analyses de livres écrits en anglais, comme "The Life before Us (Madame Rosa)" de Romain Gary et "An Officer and a Spy" de Richard Harris, – sur l’affaire DreyfusCette fois-ci Donna a bien voulu analyser deux films diffusés à Los Angeles au même temps – The Wife et Colette -,  ayant un thème commun.

Nous sommes également heureux de recevoir, une fois encore, l'aide précieuse de notre collaboratrice fidèle, Michele Druon Michèle Druon, qui a bien voulu traduire la recension redigée par Donna Scott. Michèle est professeur émérite à la California State University, Fullerton, où elle a enseigné la langue, la culture et la littérature  françaises.  Mme Druon a fait ses études universitaires d'anglais (spécialisation : Littérature & Culture Américaine, Licence) à l'Université d'Amiens,  et en Lettres modernes, (Licence, mention très bien), à l'université d'Aix-en-Provence. Elle a obtenu son Doctorat en Littérature française à l'University of California at Los Angeles (spécialisations: le Nouveau roman; Théorie et critique littéraire contemporaine; philosophies post-modernes).

Michèle a publié des articles en français et en anglais dans de nombreuses revues littéraires universitaires et philosophiques (French Review, Stanford French Review, L'Esprit Créateur, Problems in Contemporary Philosophy), ainsi que dans des livres publiés aux États-Unis, en France et au Japon.

Dans le passé Michèle a rédigé des articles sur la litterature, la musique et les films pour ce blog (e.g. « De George Gershwin à Django Reinhardt ») et pour nous, (e.g. « Colette : École Buissonnière à  New York » et « Camus, de Saint-Exupéry et Genet – toujours populaires dans le monde anglo-saxon »).

Michèle a aimablement trouvé le temps, parmi ces multiples activites litteraires, de traduire l'analyse qui suit.   

 

RECENSION

Les deux mots : « épouse dévouée » sont depuis longtemps un cliché culturel, et sont devenus indissociables l’un de l’autre. L’art peut constituer un outil utile pour élucider cette expression qui reflète un contexte culturel spécifique au moment de son émergence. Traditionnellement, le rôle d’épouse dévouée consiste à être maitresse de maison, ce qui permet au mari de se livrer librement aux quelconques affaires qui sont censées être l’affaire de l’homme dans le monde. La tradition considère qu’une femme qui crée un contexte domestique harmonieux afin que son mari puisse s’épanouir est le sommet de la perfection pour une épouse et l’aboutissement de son rôle dans un heureux mariage.

  
Colette & WilyDeux films récemment sortis: Colette (inspiré par la célèbre écrivaine française Sidonie-Gabrielle Colette) et The Wife (basé sur le roman du même titre de Meg Wolitzer (2003)) traitent d’un sujet analogue, tout à fait dans l’air du temps : des femmes mariées à des écrivains renommés se révèlent posséder plus de talent littéraire que leur rustre, égoïste et narcissique époux : Henry Gauthier-Villars, ou Willy de son nom-de-plume dans le cas de Colette, et Joe Castleman dans le cas de Joan Castleman. Crucialement les deux films, comme le roman, portent sur le même contrat secret entre mari et femme : chacune des deux femmes présentées dans Colette et The Wife ont écrit des livres à succès publiés sous le nom de leur mari. Ce contrat, qui d’abord cimente leur union, finira par la pourrir et la mener à la ruine. Les deux films, comme le livre, partent du point de vue des épouses, et éclairent leur décision initiale d’être complices de la tromperie littéraire de leur mari – jusqu’à ce que cela leur devienne impossible.

   Le film, Colette, chronique du mariage de celle-ci avec Willy, est d’abord un plaisir visuel par la splendeur de ses décors et costumes de la Belle Époque.  Keira Knightley déploie juste le bon mélange d’innocence et d’impétuosité pour que son parcours et son mûrissement, en si peu de temps, soient crédibles. Colette n’avait que 20 ans lorsqu’elle s’est mariée avec Willy, qui en avait 34, et il se sont séparés juste 13 ans plus tard. Le mariage change peu les choses pour Willy : il continue d’avoir des liaisons, continue d’aboyer ses idées à une série de prête-plume qui produisent histoires et articles publiés sous son nom. Son accommodement au mariage consiste à se faire accompagner de Colette dans les salons d’écrivains, artistes et intellectuels qu’il adore fréquenter, et d’encourager sa femme à faire partie de son écurie d’écrivains. Quand elle commence à s’éprendre d’une série de femmes avec qui elle a des liaisons, Willy déclare son approbation parce qu’il juge inoffensifs ces badinages avec le même sexe, et parce qu’ils représentent un merveilleux matériau pour les livres qu’il l’encourage à écrire.

Colette film The Wife Film Poster

   
Le film, comme les romans de Claudine qui vont suivre, est essentiellement l’histoire d’un apprentissage. Telle l’un des prête-plume de Willy, Colette est amenée à produire en série des romans dont tout le crédit est accordé à son mari. Pour vaincre sa réticence initiale à écrire, Willy l’enferme dans sa chambre dans une maison de campagne qu’il a achetée pour lui faire plaisir et l’éloigner des distractions de Paris. Les quelques courtes scènes où nous voyons Colette dans l’acte d‘écrire et l’entendons en voix off nous font mieux comprendre pourquoi ses histoires sont devenues un tel phénomène. Nous suivons le parcours de Colette tandis qu’elle se transforme en vraie libertine en prenant des amants des deux sexes, jusqu’au moment où elle quitte finalement son mari égoïste et volage après qu’il lui eut refusé de partager publiquement le crédit de ses œuvres. Dominic West, dans le rôle de Willy, incarne parfaitement le personnage charmeur et plus grand que nature qui avait d’abord attiré Colette, aussi bien que ce qui la répugne ultimement. Et le prix à payer pour un comportement féminin si peu traditionnel ? Un grand succès pour Colette et la consécration publique de son vivant. Le personnage complexe recréé par Keira Knightley nous donne envie de suivre plus longuement le cheminement de la femme extraordinaire qu’était Colette.

     Le film de Jane Anderson, The Wife, condense considérablement notre découverte de Joan Castleman en omettant son rôle dan,s la production des romans de son mari, jusqu’au moment où le secret en est pleinement révélé dans une scène hautement dramatique où l’altercation verbale entre Joan et Joe atteint des sommets dignes de George et Martha dans Qui a peur de Virginia Woolf. Les spectateurs les plus avisés auront probablement percé ce secret bien avant cette scène.

    Glen Close - The WifeComme dans le livre de Wolitzer, le film nous fait d’abord découvrir Joan au moment où elle a déjà accumulé 40 ans de désillusions, de rage et de ressentiment, et nous révèle très peu du personnage avant cela. Glenn Close rend brillamment le personnage à travers son visage et son corps, appuyée par des close-ups claustrophobiques qui permettent de mieux observer chaque tressaillement facial, chaque serrement de lèvres ou plissement des yeux. [1] Hormis quelques courtes scènes qui nous présentent Joan et Joe plus jeunes, le film se passe essentiellement après des décades de compromis et d’accommodements. La version filmée nous montre que cette situation avait débuté pour Joan comme un moyen de faire réussir son mari, aspirant romancier fragile et peu doué : meilleure écrivaine que lui, elle s’était offerte à « arranger » son misérable manuscrit.

   Le livre qui en résulte connait un énorme succès, et c’est ainsi que commence le marché qui les amènera des décades plus tard à Stockholm, en Suède, pour l’acceptation du prix Nobel de littérature par Joe. Joan a mis ainsi son propre talent à l’écart, précocement découragée par une écrivaine lessivée qui l’avait assurée de l’impossibilité pour une femme d’appartenir au club exclusivement masculin des écrivains publiés. Pour la plupart du reste du film, nous voyons Joan, femme parfaitement dévouée à son génie de mari, prendre soin de chaque petit détail de son confort et bien-être. Son rôle consiste à abandonner sa propre carrière et à consacrer ses efforts à la construction de l’icône littéraire que son mari aspire à devenir

    La plupart du film se passe dans le présent, à Stockholm, pour la cérémonie de remise du Prix Nobel de Joe. Le Nobel signifie pour Joan le pinacle dévastateur du manque de reconnaissance dont elle est victime, ce qui scelle le sort de son mariage. Elle ne peut plus porter le poids de son « grand bébé », comme elle l’appelle. Le personnage de Joe, joué par Jonathan Price, cumule les comportements exaspérants, scène après scène, durant leur court séjour à Stockholm, ce qui illustre le fardeau supporté par Joan 40 années durant. Et comme le film ne nous révèle pas en quoi Joe a pu l’attirer lors de leurs premières années ensemble, le comportement de celui-ci finit par nous épuiser autant qu’elle finit par l’être quand elle déclare son indépendance à la fin du film.  Son refus dans le film d’être perçue comme victime ne correspond pas à ma propre impression. Un autre procédé dramatique qui n’a pas marché pour moi est le personnage du fils, mis en avant-plan dans le film dans une intrigue surdéveloppée qui rappelle l’histoire-cliché du fils ignoré et inapprécié qui cherche en vain l’approbation  d’un père célèbre.

     Même en fonction des standards actuels, Colette sort du lot. On n’avait pas trompé Joan Castleman sur la difficulté de poursuivre une carrière littéraire dans les années 50. Il y a très peu d’icônes féminines en littérature, fait regrettable qui a un peu changé mais qui est encore apparent dans la répartition des prix Nobels en littérature depuis leur création originelle; des 114 lauréats du prix Nobel en littérature, seuls 14 ont été accordés à des femmes. Le Prix Pulitzer révèle des statistiques encore plus frappantes: entre les années 2000 et 2015, la majorité des lauréats étaient des auteurs masculins qui écrivaient sur des personnages masculins. Aucun des 15 livres qui ont gagné le prix n’a été écrit entièrement par le point de vue d’une femme ou d’une fille. Le Prix Goncourt, le plus prestigieux des prix littéraires français, établi 2 ans après le Nobel, a été accordé aux hommes 89% du temps, et n’a récompensé sa première écrivaine qu’en 1944.

 

 

[1] Le 7 janvier 2019 Glen Close a remporté le prix Golden Globes decerné à la meilleure comédienne de l’année 2018 pour son rôle dans « The Wife ».

 

Hommage aux gardiens du temple et à tous les autres [1]

Gardiens du templeLe Mot Juste et sa consœur, CLIO-Histoire.com,  sont des initiatives bénévoles, l'un et l'autre “a labour of love”. Ils ne sont aucunement financés (mais nécessitent une petite mise de fonds et énormément de temps de ma part.)

Tous nos collaborateurs nous fournissent de la matière dans un esprit désintéressé et coopératif dont nous leur sommes infiniment reconnaissants. 

Toute publication qui se respecte (et qui respecte ses lecteurs) fait appel à un réviseur, dans un souci de qualité de la forme et de l'exactitude des articles, ainsi que pour éviter les coquilles et autres erreurs.

Jean-Paul croppedJean-Paul DESHAYES, traducteur professionnel anglais/français de haute volée, qui intervient souvent en qualité de réviseur officieux [2], et d'autres encore, relèvent parfois des erreurs ou des tournures inélégantes et nous les indiquent. Jean LECLERCQ, lui aussi, a un œil de lynx [3] et une solide maîtrise du français et de l'anglais qu'il emploie à suggérer des améliorations, en plus des nombreux autres services qu'il fournit inlassablement au blog depuis des années. Outre la traduction de textes soumis en anglais, il est l'auteur d'articles qui sont le fruit de sa vaste connaissance des questions de langue et d'un tas d'autres domaines.

Malgré la très haute qualité des articles que nous adressent tous nos contributeurs, (dont les images de quelques-uns/unes se trouvent ci-dessous par ordre alphabétique), nous nous réservons le droit de les « préparer », comme disent les éditeurs. Nous savons que la révision n'est pas une science exacte, et qu'il arrive que le réviseur fasse une modification inutile voire incorrecte. Personne n'est infaillible. Si l'auteur d'un article juge qu'une correction a été faite à tort, nous consentons toujours à ôter la correction, lorsqu'elle est injustifiée. Dans certains cas, nous consulterons l'auteur avant publication. 

Bref, nous croyons que le succès de LMJ, au cours de ses huit années d'existence, et de CLIO, lancé en 2018, tient en grande partie à l'enthousiasme et à la fidélité de nos contributeurs – mais aussi aux efforts que nous n'avons cessé de consentir pour veiller au respect des normes de qualité linguistique et journalistique. Nos contributeurs nous ont donné une part de leur temps si précieux, et nous ont soumis d'excellents textes. Ils n'ont jamais été trop fiers pour accepter aucune des modifications ou corrections qui ont été suggérées.

Qu'il nous soit permis d'exprimer ici notre gratitude à tous ceux qui soutiennent notre action et qui travaillent « pour des prunes » ! 

   
Océane Bies  (new photo) Valerie (square) 2 Feb 2019

Océane BIES

Valérie  FRANÇOIS


Francoise le Fleur (cropped)
Rene selfie (2)
Françoise LEMEUR René MEERTENS
Isabelle Pouliot Audrey Pouligny

Isabelle  POULIOT 

Audrey  POULIGNY

Joelle cropped Elsa Wack 2

Joëlle VUILLE

Elsa WACK

[1] À certains mots français comprenant des consonnes doubles (ainsi « mm » dans « hommage ») correspondent des mots anglais qui ne comptent qu’une seule consonne ("homage" en anglais). À l’inverse, certains mots français avec une seule consonne (comme « mariage ») ont des équivalents anglais orthographiés avec une consonne double (comme marriage). Voici quelques exemples :

agréger

(to) aggregate

solliciter

(to) solicit

adresse

address

agression & agressif

aggression & aggressive

balistique

ballistic

bouton

button

enveloppe

envelope

généralement

generally

trafic

traffic

Dans le cas du mot « comité », le mot anglais correspondant, « committee », contient deux consonnes doubles et une voyelle double.

[2] Le mot français « officieux » et le mot anglais officious sont les faux amis.  officious = « autoritaire » / (attitude de [qqn])  « zélé » / « trop empressé » /  « importun » ;  unofficial = « officieux ». 

[3] L'equivalent de «  un œil de lynx » est "an eagle eye" en anglais.

Oeil de lynx Eagle Eyes (1)

D'autres expressions idiomatiques qui font allusion aux differents animaux ou objets en français par rapport a l'anglais : 

avoir une araignée au plafond

to have bats in the belfry

Il y a anguille sous la roche.

I smell a rat.

jetter quelqu'un dans la fosse aux lions/
se jeter dans la gueule du loup

to throw someone to the wolves
to put one's hand in the lion's mouth

être heureux comme un poisson dans l'eau

to be as happy as a clam at high tide

Il faut ménager la chèvre et le chou.

you have to run with the hare and hunt with the hounds.

courir deux lièvres à la fois

to ride two horses at the same time

mettre la charue avant les bœufs

to put the cart before the horse

On n'apprend pas à un vieux singe à faire la grimace [*]

You can't teach an old dog new tricks.

avoir d'autres chats à fouetter

to have other fish to fry

avoir un chat dans la gorge

to have a frog in your throat

appeler un chat un chat

to call a spade a spade

avoir la chair de poule

to have goosebumps

quand les poules auront les dents

when pigs fly

[*] René Meertens nous a ecrit que « On n'apprend pas à un vieux singe à faire la grimace » n'a pas la même signification que You can't teach an old dog new tricks. Dans ce cas nous pourrions remplacer ce proverbe par "On ne transforme pas un bourrin en cheval de course." Il existe une paire d'expressions supplémentaire portant la même signification mais qui ne font pas d'allusion aux animaux. Il s'agit de :

Les vieilles habitudes ont la vie dure Old habits die hard

Jonathan Goldberg

René Meertens – linguiste du mois de janvier 2019

ENTRETIEN EXCLUSIF

 

Jean Leclercq Meertens 1.2019
Jean Leclercq – l'intervieweur René Meertens – l'interviewé


OMSJean
 et René ont tous deux travaillé comme traducteurs à l'Organisation mondiale de la santé, le premier à Genève et le second à Copenhague.

Jean Leclercq : À la différence de bon nombre des personnes que nous avons invitées à cette rubrique mensuelle, nos lectrices et nos lecteurs connaissent votre nom, car vous avez déjà signé de nombreuses chroniques terminologiques dans nos colonnes. Quelles études avez-vous faites et quel a été votre parcours professionnel ? Comment vous êtes-vous spécialisé dans la terminologie ? Racontez-nous.

René Meertens : Pendant mes études secondaires, j’ai eu la chance d’apprendre le latin et le grec. Chaque semaine, nous faisions une version latine et une version grecque. C’était une excellente préparation à une carrière de traducteur. Nous devions déchiffrer des textes difficiles et les rendre dans un français correct. J’ai ensuite obtenu une licence en journalisme et communication sociale. Elle ne sanctionnait pas une formation professionnelle, mais des études qui visaient à l’acquisition de la culture générale indispensable à tout journaliste … ou traducteur. J’ai appris les langues en plus, en autodidacte.

Un jour, j’ai participé à un concours de recrutement de traducteurs de l’ONU. J’y croyais tellement peu que, quelques mois plus tard, j’ai déménagé sans communiquer ma nouvelle adresse à l’ONU. L’épreuve orale se tenait à l’Unesco et une secrétaire de cette organisation a eu la présence d’esprit de me téléphoner chez mon employeur.

L’ONU m’a formé, ce dont je lui suis reconnaissant, mais j’ai quitté cette organisation après un peu plus de deux ans, pour accepter un poste à la Commission européenne.

Au bout d’une dizaine d’années, j’ai voulu avoir plus de temps libre, pour achever le Guide anglais-français de la traduction. C’est alors que le bureau régional de Copenhague de l’Organisation mondiale de la Santé m’a offert un poste de traducteur-réviseur assez particulier : je ne devais travailler qu’un trimestre sur deux. Quand ledit Guide a été terminé, en 1999, je me suis mis à alterner des périodes de travail pour l’OMS avec des contrats temporaires à l’ONU (New York, Genève, Vienne). Ce système m’enchantait, car il m’aurait été difficile de travailler pendant des décennies pour un seul et même employeur. Ainsi, tous les trois mois je changeais d’employeur et recommençais à travailler pour lui avec une motivation et un enthousiasme intacts.

Je me considère plus comme un lexicographe que comme un terminologue, mais il est évident qu’un lexicographe doit aussi s’occuper de terminologie. A cet effet, il lui est essentiel de se constituer une riche bibliothèque portant sur les domaines qui l’intéressent.

 

J.L : Je crois que cette distinction entre terminologue et lexicographe n'est pas évidente pour tout le monde. Certes, l'un et l'autre doivent aimer les mots, mais quelle est la fonction du terminologue et celle du lexicographe ?

R.M. : Le terminologue établit, à l’intention d’autres personnes, des traducteurs ou d’autres professionnels, des notices portant sur des termes relevant d’une discipline particulière, telle que la géologie ou l’informatique. Chaque notice comprend idéalement les éléments suivants : le mot ou l’expression vedette, la catégorie grammaticale, le sous-domaine, des informations concernant l’origine ou l’étymologie, la mention du registre (neutre ou familier, par exemple), une définition, de préférence avec mention de la source, une ou plusieurs traductions dans le cas des notices bilingues ou multilingues, des exemples d’emploi et parfois une ou plusieurs notes. Quant au lexicographe, il est l’auteur d’un dictionnaire, qui peut être général ou spécialisé. Dans ce dernier cas, son travail recouvre en partie celui du terminologue.

 


Guide de la Traduction (Meertens)J.L.
 : Vous êtes l'auteur donc d'un Guide de la traduction [1] qui serait le seul ouvrage que j'emporterais dans une île déserte si j'avais à y traduire. C'est un merveilleux outil dont j'ai souvent regretté qu'il n'ait pas existé plus tôt. Est-ce votre expérience de la traduction dans les institutions internationales qui vous a donné l'idée d'un tel ouvrage ?

R.M. : Oui. J’ai commencé ma carrière de traducteur à l’ONU, qui publiait un très utile « Lexique général ». Cependant, je ne le trouvais pas assez général, car il était très centré sur l’ONU et se bornait à présenter quelques équivalences de termes difficiles à traduire. J’ai donc eu l’idée de rédiger un dictionnaire des difficultés de la traduction qui serait utile à tous les traducteurs de langue française. Comme je me rendais compte que la plupart des traducteurs traduisaient pour des entreprises, il m’a semblé indispensable d’inclure des locutions relevant des domaines économique, financier, juridique, informatique, etc.

 

J.L. : Comment un lexicographe s'y prend-il pour élaborer un tel dictionnaire ? Quelle méthodologie préside au choix des termes à traiter et des traductions possibles ?

R.M. : J’ai utilisé sans le savoir la méthode du corpus personnel, pour reprendre l’expression utilisée par le lexicographe Pierre-Henri Cousin lorsque nous avons eu un entretien avant la parution de l’ouvrage. Beaucoup de dictionnaires contemporains sont élaborés sur la base de corpus, c’est-à-dire d’immenses recueils de citations. Le problème est qu’une fois que vous avez étudié un lot de citations relatives à un mot déterminé, vous n’êtes pas censé revenir encore et encore sur ce mot. Si des équivalents vous ont échappé, tant pis.

Pour ma part, j’ai lu des dizaines de milliers de pages en anglais et, chaque fois qu’une traduction me venait à l’esprit, je la notais dans un cahier, et par la suite dans un fichier de traitement de texte. Je n’examinais jamais un terme une fois pour toute. Ce terme revenait sans cesse dans mes lectures et, en fonction du contexte, je pouvais compléter et affiner mes traductions. J’ai ainsi lu des biographies de présidents des Etats-Unis, les mémoires de Kissinger, des centaines d’autres livres et, bien entendu la presse anglo-saxonne. Parallèlement, je lisais Le Monde, Le Figaro et les principaux hebdomadaires français.

 

J.L. : L'Oxford English Dictionary a recours à la collaboration participative pour le choix des nouveaux termes. Je crois savoir que vous procédez également ainsi. ? Comment avez-vous constitué votre réseau de collaborateurs ?

R.M. : Environ un an avant la parution du Guide anglais-français de la traduction, j’ai demandé à des anglophones et des francophones qualifiés de relire le manuscrit. Des dizaines de personnes, pour la plupart des traducteurs, ont participé à cette relecture, ce qui m’a évidemment permis d’améliorer considérablement l’ouvrage. D’autres personnes se sont manifestées par la suite pour me présenter des suggestions, qu’il m’a souvent été possible de retenir. Cependant, la mise à jour du Guide repose essentiellement sur mes lectures en anglais et en français. Je suis très sélectif et ne retiens un ajout que lorsque je suis persuadé qu’il apporte une amélioration indiscutable de l’ouvrage.

 

J.L. : Au cours de votre carrière de traducteur dans diverses organisations internationales, avez-vous remarqué des différences significatives entre traducteurs provenant de divers horizons de la Francophonie ?

R.M. : J’ai eu la chance de côtoyer des traducteurs de nationalités très diverses. Parmi les francophones, les Français étaient les plus nombreux, suivis des Africains et des Belges. Peu de Canadiens et de Suisses, en revanche. En outre, j’ai croisé pas mal de collègues dont la langue maternelle semblait ne pas être le français, mais qui traduisaient dans un français irréprochable : Italiens, Néerlandais… et même une Russe et une Tchèque !

Les organisations internationales recrutent sur concours et ne retiennent que les candidats qui possèdent une excellente maîtrise du français standard. C’est en effet le français de France qui est la norme dans ces organisations. S’il n’en était pas ainsi et que l’on acceptait des variantes régionales de notre langue, il en résulterait une cacophonie peu souhaitable. Un jeune traducteur qui utiliserait à l’occasion une expression régionale serait vite recadré par le ou la collègue plus expérimenté qui réviserait sa traduction.

Des différences entre traducteurs existent bel et bien, mais elles sont purement individuelles : tel a recours à une grammaire rigoureuse et fuit tout ce qui peut ressembler à un anglicisme, telle autre fait preuve de plus d’imagination et utilise une langue plus moderne.

 

J.L. : Un traducteur de haut vol doit-il nécessairement travailler dans une organisation internationale ?

R.M. : Pas du tout ! Beaucoup d’excellents traducteurs travaillent dans le secteur privé ou en qualité d’indépendants. Tout le monde ne souhaite pas s’expatrier.

 

J.L. : Vous êtes désormais à la retraite, mais une vocation comme la vôtre ne connaît pas la limite d'âge. Quels projets nourrissez-vous ?

R.M. : J’ai l’intention de refondre complètement mon manuel de traduction, publié en 2011 (La pratique de la traduction d’anglais en français). Il avait été bien accueilli mais l’éditeur, négligent, n’a pas procédé à un nouveau tirage quand le premier a été épuisé, assez rapidement du reste. Depuis lors, de nombreuses idées nouvelles me sont venues à l’esprit et j’ai déjà commencé la révision de ce livre. J’en profite pour lancer un appel à des anglophones susceptibles de m’autoriser à utiliser, pour les exercices, des textes anglais sur lesquels ils détiennent les droits d’auteur.

 

[1] Version papier : https://amzn.to/2U8PqXU et version numérique :  https://amzn.to/2CFG4fb.

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