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les mots ont un sexe

Pourquoi "marmotte" n'est pas le féminin de "marmot", et autres curiosités de genre

de Marina Yaguello, Paris : Ed. Points, 2014, 185 pages.
Recension de livre par Joëlle Vuille, Ph.D.

Marina Yaguello

Joëlle Vuille

Marina Yaguello est une linguiste, professeur émérite à l'Université de Paris VII. De langue maternelle russe, elle travaille sur le français, l'anglais et le wolof.

Joëlle Vuille est juriste et criminologue et habite en Suisse. Toutes les contributions de Prof. Vuille sur ce blogue se trouvent a https://www.le-mot-juste-en-anglais.com/joelle-vuille/

Joëlle fut notre linguiste du mois d'avril 2021

 

Dans sa chanson Miss Maggie, Renaud célèbre la non-violence des femmes : « Même à la dernière des connes/Je veux dédier ces quelques vers /Issus de mon dégoût des hommes /Et de leur morale guerrière ». Afin d'illustrer son propos, il rappelle que de nombreux mots renvoyant à la violence et à la mort sont masculins, comme « un génocide, un SS, un torero ».

C'est que, contrairement à nos amis élevés dans la langue de Shakespeare, nous autres francophones attribuons un genre aux mots, même lorsque ceux-ci renvoient à des objets inanimés ou à des concepts abstraits.

Mais la langue est-elle toujours cohérente lorsqu'il s'agit d'attribuer un sexe aux mots? Pas vraiment. Et elle peut même se révéler parfaitement discriminatoire dans certains cas. C'est que la langue est fortement influencée par les mentalités de la communauté dans laquelle elle est parlée. Elle n'est pas neutre d'un point de vue idéologique, à tel point que certains parlent de « sexisme linguistique » [1] en référence à la nature genrée du langage.

 
En effet, qui ne s'est pas déjà demandé pourquoi il n'y a pas de mot pour désigner une femme syndic ? ou comment appeler une sage-femme qui se trouverait être un homme ? ou comment s'adresser à son médecin si celle-ci est une femme (Madame le Docteur ? Madame la Doctoresse ? Madame la Docteure ? ).  Et pourquoi une secrétaire a-t-elle une fonction subalterne alors que le secrétaire (secrétaire général, secrétaire d'État, etc.) est un homme de pouvoir ? Voici quelques-unes des questions auxquelles Maria Yaguello se propose de répondre. En bref, une lecture fascinante.


Le lecteur apprendra par exemple que certains mots changent de sens selon qu'ils sont mis au masculin ou au féminin. Un avocat, par exemple, est un homme de loi, tandis qu'une avocate intercède pour son mandant dans un sens plus général. Quant aux femmes agissant en justice, elles se font appeler « avocate » ou « femme avocat », même si, lorsqu'il s'agit de leur titre, seul le masculin semble être admis : « Maître Jeanne Chauvin, avocat à la cour ». (Notons au passage qu'il est encore d'usage pour un avocat homme d'appeler sa collègue « Cher Confrère » et que, si la consoeur en question préside un jour le barreau, on l'appellera tout naturellement « Madame le Bâtonnier »).

 
Le lecteur apprendra également pourquoi il existe peu de mots génériques féminins (des exceptions notables étant « personne » et « victime »), pourquoi certains mots n'ont pas de féminin (on pensera à « témoin »), comment les féminins se forment (pourquoi un menteur devient-il une menteuse alors qu'un acteur ne devient pas une acteuse ?), comment certains mots ont changé de sexe au fil du temps, à quoi sert le genre dans le langage, etc. Une entrée du livre débat d'ailleurs du sexe des anges, un mot masculin renvoyant à une personne habituellement représentée de façon androgyne et qui, comme mot doux, ne s'applique presque qu'à des femmes (« belle comme un ange »).

Au-delà de la question du genre dans le langage, le livre regorge d'informations fascinantes sur l'étymologie des mots en général. On apprend par exemple que « salaud » (ou « salop ») désignait initialement une personne très sale, puis une personne moralement méprisable, alors que sa version féminine prit rapidement le sens de prostituée. Sans compter que la lecture de ce petit ouvrage permet également de rafraîchir sa mémoire et de se rappeler qu'un astérisque est bien masculin, tout comme un autoradio (même si ce dernier est formé sur deux mots féminins ; curieux non ?).

L'auteure (oui, avec un –e) offre ainsi un panorama complet du fonctionnement du genre en français. Les mots y sont présentés sous forme de lexique, et font l'objet d'un commentaire agrémenté de nombreux renvois internes qui permettent de comparer les phénomènes linguistiques les uns aux autres (et d'en relever, notamment, les nombreuses incohérences). En replaçant les mots dans leur contexte historique, Marie Yaguello illustre également de manière éloquente comment la langue évolue, quel est le rôle des locuteurs dans cette évolution et quelles transformations cela traduit d'un point de vue sociologique. Le propos est également illustré de nombreuses citations littéraires qui permettent d'apprécier les mots dans leur contexte.

Finalement, il paraît pertinent d'évoquer ici une initiative récente prise en Suède : en mars 2015, un pronom neutre a en effet fait son entrée dans les dictionnaires officiels (à noter que l'usage, lui, remonte aux années 1960 lorsqu'il a été considéré comme politiquement incorrect d'utiliser le pronom masculin de façon universelle). Ce nouveau pronom, « hen », est utilisé à la place des pronoms masculins et féminins lorsqu'une référence genrée ne semble pas pertinente. Cette évolution a été directement influencée par la visibilité toujours plus grande des populations transgenres, qui ont popularisé l'utilisation du pronom neutre dans la langue suédoise jusqu'à en faire un usage officiellement admis.

Dans les années 1980, Michel Sardou s'imaginait être une femme et savourait en chantant le piquant qu'il y aurait à « Être un P.D.G. en bas noirs, Sexy comm'autrefois les stars, Être un général d'infanterie, Rouler des patins aux conscrits/ Enceinte jusqu'au fond des yeux, Qu'on a envie d'app'ler monsieur, Être un flic ou pompier d'service, Et donner le sein à  mon fils. » L'exemple suédois nous laisse espérer qu'un jour viendra où Madame le Général portera un titre féminisé (ou neutre) qui rendra compte d'une égalité reconnue des femmes dans la société…

[1] Dictionnaire critique du sexisme linguistique
Recension, Prof. Fabienne Baider

Sortie de nouveaux livres en anglais sur des themes linguistiques

 

J. Nolan

Grosjean

Depuis sa retraite de l'ONU en 2007, James Nolan travaille au renforcement de la communication internationale par l’écriture, la formation et les conférences. Il a maintenant le plaisir d'annoncer la publication de son deuxième livre sur la communication multilingue, Essays on Conference Interpreting, partant d'une vision humaniste du numérique dans notre avenir, tel qu'envisagé par Nikola Tesla, offrant une perspective sur le multilinguisme comme un prisme qui élargit les perspectives de l'humanité plutôt que de restreindre artificiellement leur champ d'action.

Essays (Nolan)

Ce livre condense les leçons importantes apprises à des
moments clés au cours d'une carrière de 30 ans en tant qu'interprète de conférence intergouvernemental et formateur, cherchant à définir ce qui constitue une bonne interprétation et comment développer les compétences et les capacités qui y sont propices, ainsi que favoriser des pratiques et des technologies qui aident à maintenir des normes professionnelles élevées. Il souligne l'importance de l'anglais comme lingua franca mondiale et comme langue relais utilisée dans les événements et les institutions multilingues. Le livre replace l'interprétation dans son contexte historique en tant que discipline séculaire et discute de l'effet de la technologie moderne sur la traduction et l'interprétation, identifiant les domaines où elle est la plus utile (médias de communication électronique, radiodiffusion) tout en soulignant que l'éducation et la formation professionnelles des linguistes sont plus importants que le recours à des raccourcis technologiques. C'est une ressource précieuse pour tous ceux qui travaillent ou se forment à l'interprétation et aux formes connexes de communication interculturelle.

James Nolan fut notre linguiste du mois de mai 2013

François Grosjean, bien connu pour ses travaux sur le bilinguisme et le biculturalisme, vient de sortir un nouvel ouvrage, Life as a Bilingual: Knowing and Using Two or More Languages chez Cambridge University Press. Entre 2010 et 2020, il a tenu un blog à succès chez Psychology Today qui a reçu pas moins de 2,2 millions de lecteurs. Le livre reprend la grande majorité des billets, organisés par thèmes, et ce dans quinze chapitres différents.

Life as  a Bilingual (Grosjean)

 

Les quatre premiers chapitres constituent la base du livre: description du bilinguisme, étendue du phénomène, utilisation de deux ou plusieurs langues, et le bilinguisme à travers les différentes étapes de la vie. Suivent des chapitres sur le devenir bilingue, le bilinguisme dans la famille, le bilinguisme chez les enfants ayant des besoins particuliers, et l'acquisition d'une langue seconde. Deux chapitres traitent du biculturalisme et de la personnalité, ainsi que des émotions chez les personnes bilingues. Viennent ensuite les aspects cognitifs et neuropsychologiques du bilinguisme ainsi que l'aphasie bilingue. Suit un chapitre sur les bilingues exceptionnels qui se distinguent par des attributs qui leur sont propres: traducteurs et interprètes, enseignants de langue seconde, polyglottes, écrivains bilingues, etc. Le livre se termine avec quelques souvenirs personnels de l'auteur telle que la discussion avec Noam Chomsky sur ce qu'est le bilinguisme. 

Le livre présente également 23 interviews de spécialistes reconnus mondialement et qui évoquent, avec l'auteur, leurs domaines de recherche ou d'activités. Afin de faciliter la tâche des lecteurs, chaque chapitre commence par une introduction qui présente les billets. De plus, ceux-ci sont précédés d'un bref aperçu, et offrent de nombreux renvois à d'autres billets.

Francois Grosjean fut notre linguiste du mois de janvier 2015

 

Michel Rochard – linguiste du mois de juin 2021

e n t r e t i e n   e x c l u s i f

 

Bulger 2 +_

Michel Rochard (.}

Anthony Bulger
l'intervieweur

Michel Rochard
l'interviewé

Né en Angleterre mais résidant en France depuis 40 ans, Anthony Bulger, est auteur, journaliste et enseignant. Il a aussi travaillé comme directeur pédagogique en Californie.  Anthony a été notre linguiste du mois de septembre 2020.

Michel Rochard est diplômé de traduction et d’interprétation de liaison du FAS Germersheim de de l’Université Johannes Gutenberg de Mayence. Titulaire d’un doctorat en traductologie, il était enseignant à l’ESIT (Université Paris 3) et à la formation en Etudes Interculturelles de Langues Appliquées (EILA) de l’université de Paris-Diderot. Il a essentiellement exercé son activité de traducteur et de réviseur dans le secteur institutionnel à la Banque de France et à l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE).

Bulger 2Anthony Bulger : Tu es notre Linguiste du mois, mais es-tu vraiment un linguiste ?

 

 

Michel Rochard (.}Michel Rochard : Je ne me suis jamais considéré comme un linguiste – expert de la linguistique ou des langues. Je suis traducteur. Je pense que l’anglais linguist ne recouvre pas la même signification que le français linguiste. [1] 

La traduction institutionnelle concerne les organismes publics nationaux ou internationaux, les organisations non-gouvernementales et les grandes entreprises privées soumises à des obligations de traduction (institutions financières, cabinets comptables ou juridiques, etc. ) et cabinets de traduction travaillant pour ces institutions. C’est là que l’on trouve des réviseurs professionnels.


Bulger 2 +_ C’est quoi traduire ?

 

 

Michel RochardPour moi, face à une difficulté, le traducteur se transforme en enquêteur, à la recherche du moindre indice dans le texte, qui va suivre les pistes qui s’ouvrent à lui en faisant des hypothèses, qu’il va vérifier, jusqu’à ce qu’il ait reconstitué le message de l’auteur dans toute sa logique. C’est l’application de la théorie de l’enquête du criminologue, philosophe et pédagogue américain, John Dewey. Que fait-on quand on cherche ses lunettes ? On commence par se dire, où j’étais la dernière fois que je les ai utilisées, et on vérifie, et si ce n’est pas le bon endroit, on fait une autre hypothèse, qu’on vérifie, etc. Jusqu’à ce qu’on trouve la solution et les lunettes. C’est une enquête et elle aboutira peut-être à constater que nos lunettes… étaient sur notre nez !

Bulger 2 +_C’est quoi réviser ?

Michel RochardRéviser, c’est reprendre l’enquête du traducteur. La révision, c’est aussi une affaire de relations humaines et un acte pédagogique.

 

 

Bulger 2 +_Qu’est-ce qui peut faire capoter la relation entre traducteur et réviseur ?

MR : Si le réviseur est là pour corriger et sanctionner le traducteur, ou si le traducteur estime illégitime toute intervention du réviseur, ou encore si le réviseur n’assume pas la responsabilité d’améliorer la traduction ou si le traducteur cherche à s’adapter servilement au réviseur, le lien humain et pédagogique ne s’installera pas et le traducteur ne progressera pas ! .

Michel RochardQuelles sont les bonnes pratiques de la révision en milieu institutionnel ?

MR : Dans toute la mesure du possible, il faut apporter aux traducteurs internes et externes les mêmes ressources documentaires, terminologiques, contacts référents, pour qu’ils travaillent dans les mêmes conditions et que les traducteurs externes se sentent intégrés dans une grande équipe. En fin de révision, il faut assurer un retour d’information, avec le texte révisé en marques de révision et, y compris en faisant valoir les qualités de la traduction.

Le réviseur doit aussi éviter de tout mélanger dans ses commentaires. Il doit insister sur les lacunes structurelles de la traduction, notamment pour les traducteurs juniors : erreurs de sens ou de logique, surtraduction ou sous-traduction, mauvaise exploitation de la documentation ou erreurs de terminologie. Enfin, il ne s’attardera pas chez ces traducteurs sur les maladresses d’expression ou sur des erreurs mineures (cela viendra lorsque les lacunes structurelles seront surmontées).

Si une révision du même ordre revient souvent dans la traduction, il est inutile de les mentionner toutes dans le retour d’information. Il suffit d’en donner un exemple emblématique au lieu de noyer le traducteur sous les exemples. L’exception à cette dernière règle concerne les traducteurs qui n’ont pas fait leur travail sérieusement. Pour eux, la révision et le retour d’information doivent être impitoyable et aboutir à une rupture de la relation professionnelle.

Dans tous les autres cas, la révision se doit d’être bienveillante et différenciée selon la maturité professionnelle du traducteur. Pour les traducteurs internes, le retour d’information doit se faire oralement. Cela renforce la relation humaine et désacralise la révision.

L’oral est un outil pédagogique très efficace. Lorsqu’un traducteur interroge un réviseur sur un passage qu’il a du mal à comprendre, le réviseur ne doit pas lui apporter la solution « toute crue », mais demander au traducteur : « dis-moi avec tes mots ce que tu as compris ? ». Un traducteur qui a vraiment entrepris une enquête sur cette difficulté va très souvent avoir une bonne partie de la solution qu’il n’arrivait pas à formuler à l’écrit.

La méthode de révision pédagogiquement la plus efficace est ce que Jean-François Allain, ancien responsable de la traduction au Conseil de l’Europe, appelle la relecture croisée. Le traducteur lit à haute voix sa traduction tandis que le réviseur lit l’original. Avec cette méthode, le traducteur bute sur les passages qu’il a mal maîtrisé et prend conscience de sa lacune sans même attendre une réaction du réviseur. En revanche, dans les passages bien maîtrisés, le traducteur est à l’aise avec son texte, voire le déclame comme dans une pièce de théâtre.

Enfin, il peut arriver que le réviseur se trompe. Si le traducteur est convaincu d’avoir raison, il doit défendre sa traduction, sinon, il abdique de sa personnalité de traducteur.

Bulger 2 +_La révision est-elle utile dans la formation initiale des traducteurs ?

 

Michel RochardOui, la révision et les bonnes pratiques que j’ai décrites sont un excellent moyen de rompre avec le cours de langue ou de version-thème donnant lieu à la correction de copies, pour passer à un enseignement véritablement professionnel fondé sur l’apprentissage par la pratique, cher à Dewey.

 

Bulger 2 +_

Comment pourrait se dérouler un cours de traduction specialisée ?

 

Michel RochardIdéalement, je proposerai le modèle suivant, sachant qu’il est très exigeant et très chronophage pour l’enseignant qui ne doit cependant pas préparer la traduction. La parole du maître doit être rare ! D’abord, on distribue le texte sur lequel le groupe va travailler. Les étudiants lisent attentivement le texte et l’enseignant invite le groupe à parler de ce qu’ils connaissent du sujet et de ce qu’ils ont compris ou pas du texte.  L’enseignant n’apporte jamais de solution de traduction et se contente de donner des indices de réflexion lorsque la discussion est bloquée. C’est une façon d’inciter le groupe à approfondir l’enquête.

A la fin du cours, l’enseignant demande à quelques volontaires de préparer chez eu la traduction d’un petit nombre de paragraphes et de lui envoyer par courriel leur travail. En début d’année, l’enseignant a fourni et expliqué une liste de codes correspondant aux différentes erreurs, lacunes ou maladresses, mais aussi aux passages réussis et bonnes idées. Et ce sont ces codes qu’il va utiliser dans son examen de ces traductions. Ces codes sont des indications montrant les passages à améliorer par l’étudiant. C’est une révision indicative.

L’étudiant retravaille sa traduction et la renvoie à l’enseignant qui procède à une révision professionnelle du travail de l’étudiant. On est ici pleinement dans le learning by doing.

Bulger 2 +_Oui, mais est ce que la traduction automatique neuronale (TAN) ne va pas faire disparaître la fonction de réviseur institutionnel ?

 

Michel RochardElle va plutôt faire évoluer son rôle. Les corpus sur lesquels s’appuient les moteurs de traduction automatique neuronale doivent être préparés avec soin, car ils servent à entraîner ces moteurs et à maximiser l’efficacité des algorithmes et de l’apprentissage profond de l’intelligence artificielle. Or, par leur expérience et leur connaissance de l’institution ou de ses composantes spécialisée, les réviseurs sont les plus à même de sélectionner les textes les plus utiles et surtout d’éviter les biais cognitifs qui sont la maladie infantile de l’intelligence artificielle. Il y a donc un rôle important en amont du processus

Et puis, il y a un rôle plus traditionnel en aval. La post-édition n’est pas une révision, mais l’étape qui permet de porter le résultat brut de la traduction automatique à un niveau acceptable. Pour les documents politiquement les plus importants et les plus chargés en implicite, le réviseur est le garant en dernier ressort, celui qui verra l’erreur de logique, le point technique mal maîtrisé, l’allusion politique, etc.

En fait, ces capacités relèvent du domaine de la communication plurilingue qui est le champ d’action des traducteurs communicants. Il s’agit d’un domaine en plein développement, qui est axé non plus sur la transmission du texte source, mais sur l’adaptation du message à un public cible. C’est une activité nécessitant une grande créativité que la traduction automatique n’a pas.

Bulger 2 +_Tu fais partie de ces traducteurs qui ont une réflexion théorique, mais qui ne laissent pas la théorie s’affranchir de la pratique. Qu’est-ce que tu pourrais recommander aux futurs traducteurs ?

Michel RochardChaque fois que vos traductions sont révisées et commentées, accueillez cette révision comme une chance ! Enfin, face aux mutations technologiques, spécialisez-vous, approfondissez vos connaissances, formez-vous à la post-édition et travaillez vos capacités de communication !


Bulger 2 +_Merci, Michel !

 

 

 

[1] Note du blog :

Nous partageons l’avis de notre invité sur ce point. LEXICO.com (le dictionnaire en ligne d’Oxford University Press) donne deux définitions du mot anglais linguist :

1. A person skilled in foreign languages.

2. A person who studies linguistics.

Nous aimerions ajouter une troisième définition : A person with exceptional talent in or knowledge of the use of their own language or any language. Il s'avère qu'en français, le mot « linguiste » a uniquement le sens indiqué dans la deuxième définition de LEXICO.

C’est en fonction du premier sens indiqué ci-dessus que nous désignons notre « linguiste du mois », en prenant quelques libertés avec la langue française. Pour sa part, notre blog-soeur en anglais présente des entretiens avec des Wordsmiths. Nos lecteurs et lectrices sont invités à proposer un équivalent de Wordsmith.

 

Termes français utilisés dans les restaurants et les cuisines des États-Unis

L'analyse qui suit a été rédigée par notre contributeur fidèle, Rene Meertens, linguiste du mois de janvier 2019 et auteur du Guide anglais-français de la traduction, dont une nouvelle édition (2021) vient de paraître. 

Rene Meertens Guide

Si vous vous rendez dans un restaurant aux États-Unis ou visitez les cuisines de ce pays, vous pourriez avoir des surprises, car certains mots n’ont pas la même signification des deux côtés de l’Atlantique.

Le serveur vous donnera la carte, qu’il appellera « menu ». Or, en français, un menu est une liste de plats à prix fixe.

Si vous voulez commander une entrée, n’utilisez pas ce mot, car il désigne aux États-Unis le plat principal. Vous souhaitez sans doute « an appetizer ». Mais n’hésitez pas à demander un hors-d’œuvre : vous serez compris. En France, le hors-d’œuvre est généralement servi avant l’entrée. Il en va de même aux Etats-Unis.

Les Américains connaissent aussi les canapés.

Un « crudité platter » est une assiette de crudités.

Si vous désirez un apéritif, vous pouvez utiliser ce dernier mot, même si en anglais il n’y a pas d’accent sur le « é ».

Si vous voulez des tripes, ne commandez pas ce que les Anglo-Saxons appellent « tripe », qui signifie selon Merriam-Webster «  stomach tissue especially of a ruminant (such as an ox) used as food ».

Une « French dressing » n’est pas un dressing français, mais une vinaigrette.

Un martini n’est pas un vermouth mais un cocktail à base de gin et de vermouth blanc.

Si le repas vous a semblé délicieux et que souhaitez emporter les restes, demandez un « doggy bag », même si vous n’avez pas de chien.

Passons à quelques termes culinaires.

Le verbe to sauter ou to saute signifie «  sauter ». Du « sautéed calf liver » est du foie de veau sauté.

Le « roast beef au jus » est un sandwich couramment servi.

L’apple pie à la mode est une part de tarte aux pommes avec une boule de glace à la vanille.

Pour terminer, mentionnons quelques mots et expressions français utilisés aux États-Unis :

bechamel, roux, petit-four, vol-au-vent, au gratin, chicken liver pâté, pork rillettes, pâté de campagne, filet mignon, Béarnaise sauce, Sauce Lyonnaise, herbed beurre blanc, mustard-laced vinaigrette, court bouillon, crème brûlée, macaron.

Certains des mots et expressions qui précèdent m’ont été communiqués par Laurence Murphy et Anne Dobigeon. D’autres proviennent de Joy of Cooking, de Irma Rombauer, Marion Becker, Ethan Becker, John Becker et Megan Scott.

Lectures supplémentaires sur des thèmes culinaires :

The Language of Food – recension

Note culinaire, présidentielle et linguistique

Carmella Abramowitz Moreau – linguiste du mois de février 2019 – un entretien à savourer 

À la une - Les oies californiennes fêtent encore une fois une décision judiciaire en leur faveur

The Edible Monument : The Art of Food for Festivals

Langue PLUS Cuisine : Stages linguistiques pour adultes

 

 

Le tournoi Roland Garros – un aperçu historique

  Tennis French Open - Wikipedia  

 

FlagLe Britannique Joe Salisbury et l’Américaine Desirae Krawczyk ont remporté la finale du double mixte du tournoi de tennis de Roland-Garros, jeudi à Paris.  Salisbury est le premier Britannique à decrocher une victoire au tournoi Roland Garros depuis 39 ans. Nous rappelons la connexion franco-britannique qui existe autour de ce sport.

Histoire et étymologie

  Tennis  book cover  

Tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur le tennis et autres jeux de balle sans jamais savoir où le trouver
livre de Gil Kressmann
Artena (1 juin 2012)


Lorsque le tournoi de Roland Garros s'est achevé à Paris, à quelques jours de la finale de Wimbledon, le contexte est propice pour revenir sur l’origine du mot « tennis » et sur l’histoire de ce sport né entre la France et l’Angleterre.

En anglais, les premières traces du mot tennis étaient les formes tenets, teneys et tenes. Ces termes dérivaient probablement de « tenez », du verbe français « tenir » à la deuxième personne pluriel de l’impératif. Il s’agissait sans doute de ce que le serveur criait à son adversaire au début d’un échange. En anglais, « tenez » se traduit parfois par take heed ou take this (« prenez ça »).

Si les Égyptiens, les Grecs et les Romains jouaient probablement déjà une forme primitive de tennis, la plupart des historiens estiment que l’ancêtre de ce sport est né en France au XIIe siècle. Le jeu se pratiquait alors avec une balle que l’on se renvoyait à main nue, sans raquette, d’où son nom : le jeu de paume (également appelé courte-paume par la suite).

Ce n’est qu’au XVIe siècle que les raquettes ont fait leur apparition et que le jeu s’est pratiqué dans un espace clos. On utilisait alors une raquette en bois, avec des cordes en boyaux de mouton, ainsi que des balles en liège. Les premiers terrains étaient aussi bien différents des courts actuels. Malgré l’apparition des battes, puis des raquettes, le sport a gardé son nom de jeu de paume en France et de tennis outre-Manche.

Le jeu de paume se répand alors dans toute l’Europe, à commencer par la France et l’Angleterre, bien que le Pape et Louis IV aient essayé de l’interdire. Henri VIII d’Angleterre était quant à lui un grand amateur de ce sport que les historiens appellent real tennis (« vrai tennis »). On raconte d’ailleurs que sa seconde femme, Anne Boleyn, assistait à une partie lorsqu’elle fut arrêtée, et qu’Henri lui-même était en plein match lorsqu’on lui annonça l’exécution de son épouse.

De l’autre côté de la Manche, François Ier était un joueur passionné qui apporta beaucoup au jeu de paume, en faisant notamment construire des courts pour ses courtisans, mais aussi pour les roturiers.

L’ancêtre du tennis a également joué un rôle majeur dans la Révolution française, lorsque les députés du Tiers état signèrent le serment du Jeu de paume, dans la salle du même nom à Versailles.

  3  

Esquisse de Jacques-Louis David du Serment du jeu de paume.
En 1972, David fut élu député de la Convention nationale.

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Jeu de paume au XVIIème siècle

Sous le règne de la Reine Victoria, le « vrai tennis » connut un certain renouveau en Angleterre. Mais c'est la nouvelle pratique de ce sport en extérieur et sur gazon qui devint de plus en plus populaire, jusqu'à devenir le sport le plus populaire, un sport que les femmes se mirent alors également à pratiquer. Neanmoins, le jeu de paume existe toujours jusqua'aux nos jours.

Le tennis moderne – la connexion franco-britannique

Les joueurs français les plus célèbres :

Suzanne Rachel Flore Lenglen (1899–1938) remporta 31 titres entre 1914 et 1926.

Jean Robert Borotra (1898–1994) était l'un des « Quatre Mousquetaires » français qui dominèrent le tennis à la fin des années 1920 et au début des années 1930. Les autres Mousquetaires étaient Jacques Brugnon (1895–1978), Henri Cochet (1901–1987) et René Lacoste (1904–1996).

  5  

Jacques Brugnon et Henri Cochet, partenaires de doubles (en haut), Jean Borotra, « le Basque bondissant » (en bas à gauche), René Lacoste (en bas à droite).

  6  

Roland Garros, aviateur français
1888-1918

Les joueurs britanniques les plus célèbres

William "Willie" Charles Renshaw (1861–1904) est l'un des plus grands joueurs de tennis britanniques de tous les temps, et l'un des meilleurs joueurs de l'histoire du tennis. Il a remporté le tournoi de Wimbledon à douze reprises, dont six victoires consécutives.

Fred Perry est considéré comme le meilleur joueur britannique de l'histoire. Il fut trois fois vainqueur de l'US Open et de Wimbledon et remporta une fois l'Open d'Australie ainsi que Roland Garros.

  7  

William Renshaw (avec son frère jumeau, Ernest)
était l'un des "pères fondateurs"
du tournoi de Wimbledon

  8  

Fred Perry 

 

  Court Suzanne Lenglen

 

 Le court Suzanne Lenglen du stade Roland Garros

  Wimbledon Central Court  
  Le court central du stade Wimbledon  

 

JG2 Jonathan G.

Note linguistque.

Le jeu de paume a laissé nombre d'expressions dans la langue française :

  • « Épater la galerie » qui se disait alors lorsqu'un joueur réussissait un beau coup qui épatait les spectateurs regroupés dans la galerie couverte en surplomb entourant en partie la salle de jeu.
  • « Qui va à la chasse… perd sa place » vient de la notion de chasse (forme de gagne-terrain) pratiquée en courte paume aussi bien qu'en longue paume. À la fin de cette phase de jeu, les joueurs changent de côtés de terrain et le serveur perd sa place favorable (bien que la source la plus probable de cette expression soit biblique ou religieuse).
  • « Les enfants de la balle » À l'origine, on nommait ainsi les enfants des paumiers (fabricants des balles), réputés pour leur pratique du jeu depuis leur plus jeune âge. Les comédiens jouant parfois leurs pièces dans les salles de paume, leurs enfants qui exerçaient le même métier furent ainsi surnommés. Cette expression a donc eu les deux sens : celui d'une personne exerçant la même profession que ses parents et celui de comédien ou, plus généralement, artiste.
  • « Jeu de main, jeu de vilain » vient du fait qu'à l'époque, les pauvres ne pouvaient avoir de raquette. Ils jouaient donc avec les mains, d'où l'expression.
  • « Prendre la balle au bond » synonyme d'opportunisme. Tient son origine de l'équivalent de la reprise de volée en tennis. Un paumiste réussissant cette figure était remarqué pour son adresse à saisir l'occasion.
  • « Tomber à pic » Si la balle tombe au pied du mur du fond, côté dedans, elle marque une "chasse pic". Avoir la possibilité de réaliser ce point à un moment décisif de la partie, assure un avantage non négligeable au bon moment.
  • « Rester sur le carreau » Le sol d'un jeu de paume était autrefois constitué de carreaux, qui donnèrent ensuite le nom au sol même du jeu. L'expression vient donc de la chute d'un joueur ou de sa défaite.
  • « Chassé-croisé » « Deux chasses posées, traversez !» crie le marqueur ou le commissaire.
  • Peloter, c'était jouer sans enjeu en attendant une partie, simplement pour le plaisir.
  • Tripot, salle de jeu de paume, a progressivement eu une autre acception, celle de lieu de jeu d'argent. Ainsi on lit dès 1726, chez Lesage comme définition de tripot « maison particulière dont les maîtres reçoivent des joueurs à des fins lucratives ; maison de jeu, cabaret où l'on joue ». La fréquentation et les mœurs de ces maisons clandestines ont ensuite donné à tripotle sens de lieu de débauche, d'endroit mal famé.
  • Bisque, avantage de quinze points qu'un joueur accorde à un autre en lui laissant la faculté de placer cet avantage à son choix dans la partie.

 

Lecture supplémentaire :

Roger Federer joue avec la bande dessinée

 

Salomé, Oscar Wilde et Sarah Bernhardt :

L’évolution de la femme fatale biblique


L’article qui suit, qui traite de deux hommes de lettres irlandais, Oscar Wilde et George Bernard Shaw, a été rédigé pour le blog par Colman O’Criodain et traduit par son épouse, Magdalena Chrusciel.
Colman, natif de l’Irlande, comme ces deux auteurs,  travaille aux Fonds mondial pour la nature (WWF), depuis Nairobi, en tant que manager de la politique globale des espèces sauvages. Colman a vécu en Belgique, Suisse et France. Grand fan de Wilde aussi bien que de Shaw (et de ce dernier en particulier), il consacre son temps libre à la lecture. Passionné de théâtre en général, de cinéma, de musique classique, d’histoire et de la bonne cuisine, il a écrit et publié un livre pour jeune public, The Master’s Book, sous le nom de plume Philip Coleman.

Colman MAG

Magdalena,  notre contributrice fidèle, a été notre « traductrice du mois » de mars 2013. Elle a grandi à Genève et y a fait des études qu'elle a ensuite poursuivies à l'Université de Varsovie. Revenue en Suisse et diplômée de l'E.T.I. de Genève, elle possède une palette linguistique aussi large qu'originale avec la maîtrise de quatre langues : polonais, russe, français et anglais. Elle est traductrice-jurée et mène également des activités d'enseignement et de formation professionnelle. Des contributions précedentes de Magdalena figure à https://www.le-mot-juste-en-anglais.com/magdalena-chruschiel/ et a https://www.clio-histoire.com/magdalena-chruschiel/. 

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De nos jours, si vous demandiez à quelqu’un ayant des connaissances même superficielles du Nouveau Testament comment s’appelait la fille d’Hérodias et belle-fille du roi juif Hérode Antipas, dont la danse a entraîné la mort de Jean-Baptiste, on vous dira le nom de Salomé. Cependant, cela n’a pas toujours été ainsi.

L’histoire de la mort de Jean-Baptiste est relatée dans deux des quatre évangiles, celles de Matthieu et Marc. Le récit de Marc est légèrement plus long, et tous les deux récits ne sont que de courts épisodes dans des chapitres plus longs. Dans les deux cas, Hérode, ayant été captivé par la danse de sa belle-fille, jure de lui accorder tout ce qu’elle demandera. Sur quoi, après avoir consulté sa mère, la jeune fille demande la tête de Jean sur un plateau d’argent, plateau qu’elle apportera par la suite à sa mère. Toutefois, la jeune fille n’est nommée dans aucun des récits.

Salome - John's head
Salomé avec la tête de Jean-Baptiste

       Jacob Cornelisz van Oostsanen 1524

Son nom n’est cité que dans une source quasiment d’époque, les Antiquités judaïques de Flavius Josèphe, écrit quelque soixante-dix ans après les faits décrits par les deux évangélistes. Sans mentionner l’épisode de la mort de Jean-Baptiste, Josèphe évoque clairement qu’Hérodias, au moment de son mariage avec Hérode II, avait déjà une fille nommée Salomé.

Salome _1927 Salome - Antiquités judaïques de Flavius Josèphe Salome - Herodias
Salomé
Hans Hassenteufel 1927
  Hérodias


Salome - Flaubert HeriodasPar la suite, le nom de Salomé sera associé, dans l’art européen, à la mort du prophète, notamment dans un tableau de Titien. Toutefois, c’est dès le XIXe siècle que le nom s’associera dans la culture populaire au personnage du Nouveau Testament, tout d’abord avec le poème Hérodiade de Prosper Mallarmé (1864), puis l’histoire éponyme de Gustave Flaubert (1877). Dans les deux cas, à l’instar du Nouveau Testament, Salomé n’est que le jouet de sa mère ; Flaubert la dépeint comme une fille plutôt stupide qui ne se souvient même pas du nom du prophète au moment où elle réclame sa tête. Le récit de Flaubert sera par la suite adapté en opéra par Massenet, avec l’aide du librettiste Paul Milliet. L’opéra prendra toutefois des libertés avec le texte de Flaubert, notamment en étant la première version de l’histoire qui se termine par la mort de Salomé.

Oscar Wilde croppedCette histoire a obsédé Oscar Wilde depuis ses années d’étudiant à Oxford. Lors de sa lune de miel, en 1884, il fut frappé par la description de Salomé dans deux tableaux de Moreau dans le roman de Huysmans, A rebours. Plus tard, S. Bernhardt - La Princesse Maleine en 1889, il sera invité à rédiger l’introduction à la traduction anglaise de la première pièce de Maurice Maeterlinck, La Princesse Maleine, qu’il tenait en grande estime. C’est sans doute pour ces deux raisons qu’il fut amené à écrire la pièce en français plutôt qu’en anglais, alors que, tout comme Maeterlinck (qui était flamand), le français n’était pas sa langue maternelle. Malheureusement, bien que très admiré, le style de Maeterlinck, se prêtait à la parodie, de sorte que lorsque Wilde fit lecture des premières ébauches de la pièce à des amis, certains ont cru à un pastiche délibéré (ce qui n’amusa pas Wilde). Pour moi, l’influence de Maeterlinck va plus loin. C’est peut-être la seule œuvre de Wilde où l’humour et une leçon de morale sont absents, qui est intensément atmosphérique, avec d’emblée un sentiment omniprésent de catastrophe imminente. A ces égards aussi, l’œuvre doit beaucoup à la vision romantique tardive de Maeterlinck.

Wilde a écrit une grande partie de la pièce à Paris en 1891, la complétant à Torquay. A Paris, il se fit conseiller sur son français par trois amis : Stuart Merrill, Adolph Retté et Pierre Louÿs. Sa version compte comme la reprise la plus audacieuse de l’histoire à l’époque, mais de nos jours, elle est probablement plus répandue que toute version antérieure, y compris celles du Nouveau Testament.

Plutôt que d’être le jouet de sa mère, Salomé est le moteur du complot – même si le résultat est conforme aux souhaits de sa mère. Obsédée érotiquement par Jokanaan (comme Wilde nomme Jean le Baptiste), lorsque ce dernier rejette catégoriquement ses avances, lui ordonnant de ne pas profaner le temple du Seigneur, elle conçoit un moyen de tromper son beau-père, qui est obsédé par elle et la supplie de danser pour lui, tout en nourrissant une peur superstitieuse de tuer le prophète. Elle accepte de le faire s’il répond à son désir, ce qu’il a l’imprudence d’accepter. Ayant exécuté la célèbre danse des sept voiles, elle réclamera la tête de Jokanaan, pour le plus grand plaisir d’Hérodias et horrifiant Hérode. Pourtant, ayant prêté serment, il n’a finalement d’autre choix que d’honorer sa promesse. Alors qu’on lui apporte la tête, Salomé se lance dans un monologue triomphant, déclarant son amour pour Jokanaan, et finit par lui baiser la bouche. La pièce se termine avec Hérode ordonnant à ses soldats de la tuer, ce qu'ils font en la massacrant sous leurs boucliers.

En 1892, Wilde assiste à une fête organisée par le grand acteur britannique Henry Irving, en l'honneur de Sarah Bernhardt, alors en tournée à Londres.

  S. Bernhardt - Henry Irving   S. Bernhardt Salomé 1


Née en 1844 à Paris d'une courtisane hollandaise, Sarah s'appelait Henriette-Rosine Bernard. Sa mère étant souvent absente, elle passa S. Bernhardt - Morny ses premières années dans divers foyers à travers la France. Lorsqu’elle eut sept ans, sa mère l'inscrivit dans un internat pour jeunes filles à Auteuil, près de Paris. À 10 ans, l'un des clients de sa mère, du nom de Charles de Morny, duc de Morny (probablement son père biologique) paiera pour ses études à Grandchamp, une école conventuelle exclusive près de Versailles, où elle découvre le théâtre en jouant dans des pièces d’école.

En 1859, elle assiste à sa première représentation théâtrale à la Comédie Française avec Morny et sa mère. Sarah en fut tellement fascinée que Morny utilisa son argent et son influence pour l'inscrire au Conservatoire d'art dramatique de Paris, où elle étudiera le théâtre de 1860 à 1862. Ses engagements ultérieurs à la Comédie Française et au Théâtre du Gymnase dramatique prirent fin brusquement – par la suite aussi son tempérament explosif ne restera pas sans conséquences. En 1864, elle changea de nom pour devenir Sarah Bernhardt. La même année, alors qu'elle n'avait que vingt ans, elle donna naissance à son fils, Maurice. Elle n'en informera jamais le père véritable – le prince Henri de Ligne, qu'elle avait rencontré en Belgique – prétendant à la place que le père était soit Léon Gambetta (homme politique français), Georges Boulanger (général et homme d'État) voire Victor Hugo.

  S. Bernhardt 1

 
1893 Salome Wilde program

1893: Illustration for Oscar Wilde’s Salomé, Aubrey Vincent Beardsley. (Photo: Corbis)

Vingt-huit ans plus tard, au moment où elle assistait à la fête donnée par Irving, elle était devenue célèbre dans le monde entier. À ce moment-là, elle aussi bien que Wilde étaient célèbres indépendamment de leurs talents artistiques, simplement par la couverture médiatique. Tous deux avaient fait une tournée aux États-Unis, tous deux créaient leurs propres vêtements, tous deux faisaient souvent objet de caricatures. Bernhardt était fière de sa réputation quelque peu scandaleuse, ayant joué à la fois des rôles masculins et féminins – beaucoup de ces derniers étant des rôles lascifs que les Parisiens respectables estimaient «ne pas pouvoir montrer à leurs filles ». Lorsqu'elle venait à des événements mondains accompagnée de son fils, elle n’hésitait pas à présenter le couple comme « Mademoiselle Sarah Bernhardt et son fils ». Avec cette réputation, il n'est pas surprenant que, lorsqu'elle demanda à Wilde d’écrire une pièce pour elle, il lui répondit que c’était chose faite, lui montrant par la suite le manuscrit de Salomé. Son âge n'était pas considéré comme un obstacle ; à peine deux ans plus tôt, elle avait épaté le public avec son portrait d’une Jeanne d'Arc âgée de dix-neuf ans.

Malheureusement, alors que les répétitions, les décors et les costumes étaient bien avancés, la production fut arrêtée par les fonctionnaires du Lord Chamberlain, sous prétexte d’une ancienne loi qui interdisait la représentation sur scène de personnages bibliques. Ce qui rendit furieuse Bernhardt, qui trouvait que Wilde aurait dû le prévoir. Il plaida (un peu maladroitement) qu'il ne s'était pas attendu à un problème comme la pièce était écrite en français. Mais, furieux lui-même, il menaça, en représailles, de renoncer à sa naturalisation française.

Salome__dance_of_the_seven_veils_by_haimeart_d4olc7k-fullviewEn quelques années, bien des choses changèrent. L’homosexualité de Wilde a entraîné sa chute. Pour avoir été qualifié de «se montrant sodomite », il entama un procès en diffamation au marquis de Queensberry, procès perdu qui donna lieu à deux autres procès pour « grossière indécence ». Dans le premier cas, le jury n'aboutit pas à un verdict, mais dans le second, Wilde sera condamné, et deux ans de prison s’ensuivirent. En 1900, alors âgé de trente-six ans, il mourut dans le grand dénuement à Paris.

Cependant, malgré des controverses occasionnelles, Salomé s’est durablement établie dans le canon théâtral, tandis que l’opéra basé sur la pièce de Richard Strauss reste extrêmement populaire (quant à l’opéra de Massenet, il est largement oublié). Il vaut peut-être la peine de mentionner que deux adaptations lyriques de l’œuvre de Maeterlinck – Pelléas et Mélisande de Debussy, et Château de Barbe Bleue de Bartok, sont également des œuvres établies dans le répertoire.

 

 

Et qu'en fut-il de Sarah Bernhardt ? Sa carrière continua grandissant et occupant la une des journaux. Malgré une amputation de jambe en 1915 et une santé déclinante en raison d'urémie, elle resta active jusqu'à soixante-dix ans. Elle joua même dans un certain nombre de films muets, dont trois sont disponibles sur DVD. Il faut tout de même convenir que, pour le public moderne, son style est extrêmement exagéré et (tout comme l’écriture de Maeterlinck), proche de la parodie.

Son public n’aurait en grande partie pas été au courant des développement qui finiraient par changer à jamais l’approche du jeu d’acteur. Certains d’entre eux auraient peut-être eu connaissance des écrits de Freud, qui sous-tendent largement la théorie derrière cette approche. Cependant, même avant sa première publication, et plus d’une décennie avant le premier film de Bernhardt, Konstantin Stanislawski avait ouvert son Théâtre d’art de Moscou, reconnaissant que le théâtre innovant de Tchekhov exigeait un nouveau style d’acteur naturaliste (une des pièces de Maeterlinck, l’Oiseau bleu, y fut également représentée). Mais ce ne sera que dans les années 1930 S. Bernhardt - Stella Adler
S. Bernhardt - Marlon Brandoque sa méthode commencera à faire des disciples aux États-Unis, dont la brillante Stella Adler. C’est en 1944, lorsqu’un de ses élèves, un certain Marlon Brando, fit ses débuts à Broadway, qu’elle devint connue du grand public. De nos jours, le jeu classique et le jeu de méthode coexistent, et de nombreux acteurs recourent à tous les deux styles en fonction des besoins de la pièce. La forte emphase de la gesticulation pratiquée par Bernhardt appartient désormais essentiellement au passé.

Sarah Bernhardt tout comme Oscar Wilde sont enterrés au cimetière du Père Lachaise à Paris.

S. Bernhardt_Père_Lachaise

Oscar Wilde pere

 

« La memoire d'Oscar Wilde est a respecter. Veuillez ne pas défigurer ce tombeau. Il est protégé au titre des monuments historiques et fut restauré en 1992.» 


L'auteur tient à remercier Jonathan Goldberg et Helen Leneman pour leur aide dans la rédaction de ce bref compte-rendu.

Lecture supplémentaire

Sarah Bernhardt – la première superstar internationale – 22/6/2020


 

ANNONCE À LA SUITE DE LA PARUTION DE L'ARTICLE CI-DESSUS :

i have the manuscript of a play written in French by Sarah Bernhardt, entrusted to me by a prominent New York producer / director who believes the play has merit and would like to produce it in English. Such a translation would require several months of research and writing, so the contractual arrangements would need to be agreed beforehand. Should any impresario wish to undertake this project, please let me know. James Nolan: jamespnolan@aol.com / j.nolan@aiic.net

 

Les mots anglais de la mode : fascinator , bouffant

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Lors du mariage du Prince William et de Katherine, les femmes qui portaient des fascinator hats ont suscité beaucoup d'attention.

Le verbe to fascinate a commencé à faire partie du lexique anglais dans les années 1590 et signifiait alors "ensorceler" ou "enchanter". Il provenait du moyen français "fasciner" (XIVe siècle) et, en remontant plus haut, du latin fascinatus, participe passé de fascinare

Le substantive est fascination, le titre d’une chanson, chantée ici par Nat King Cole.

 

 

Selon le Merriam-Webster Dictionary, le mot fascinator a été utilisé pour la première fois en 1750, pour désigner un léger foulard pour dame, souvent en points de crochet ou en dentelle.

Fascinator

Cependant, les chapeaux sont devenus de plus en plus extravagants :

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Hat 1 Hat 2

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milliner 

"Modiste" se dit en anglais milliner, mot qui provient du nom de la ville italienne de Milan, où les meilleurs chapeaux étaient fabriqués au XVIIIe siècle.

La tradition des catherinettes

La fête des catherinettes est l'occasion pour les créateurs de mode de rendre hommage aux modistes et à leur sainte patronne, Catherine d'Alexandrie. Sainte Catherine, qui était au XIXe siècle la patronne des jeunes femmes célibataires, fut adoptée par la suite comme protectrice par les modistes, parce que de nombreuses jeunes femmes avaient pour profession de confectionner des chapeaux. A la Sainte-Catherine, le 25 novembre, les maisons de couture parisiennes organisaient des fêtes à l'occasion desquelles les catherinettes portaient des chapeaux compliqués, dans lesquels dominaient les couleurs de la Sainte Catherine, le jaune et le vert, qui symbolisaient la foi et la connaissance.

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Fascinators et bouffants 

Les fascinators remonteraient au moins au début des années 1960s, époque où les femmes les accrochaient au sommet de coiffures bouffantes. 

Le bouffant (du français "bouffer", dans le sens de "gonfler") est une coiffure caractérisée par sa hauteur et sa largeur, obtenues par crêpage. Il aurait été créé par Marie-Antoinette, qui avait des cheveux très fins et voulait donner l'impression qu'ils avaient beaucoup plus de volume que ce n'étatit le cas en réalité.

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Ce type de coiffure a commencé à avoir du succès dans les années 1960.                          

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[Le mot 
buffoon, l'équivalent anglais du français "bouffon", a la même origine que bouffant.]


On parle aussi de bouffant skirt (jupe bouffante).

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Les jupes bouffantes étaient à la mode dans les années 1950. Les femmes les portaient avec plusieurs jupons, qui leur donnaient du volume. Au XIXe siècle, un type de bouffant skirt, le tutu faisait partie du costume des ballerines. Les tutus à jupons multiples descendaient bien au-dessous du genou dans les années 1870. Edgar Degas les a représentés dans un grand nombre de dessins, peintures et sculptures qui ont immortalisé la ballerine. Aujourd'hui, on les appelle tutus en anglais également. De nos jours, les jupes bouffantes sont généralement portées lors des bals de fin d'année et des quinceañeras, ces fêtes qui célèbrent le quinzième anniversaire des jeunes filles chez les hispaniques.

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Bouffant cap: Une charlotte, c'est-à-dire une coiffure en plastique généralement portée dans un laboratoire.

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Note : Pour terminer par une observation littéraire en mentionnant un homme après avoir examiné toutes sortes de modes féminines, levons notre chapeau à Lewis Carroll, l'auteur d'Alice au pays des merveilles, dont l'un des personnages principaux est le chapelier fou.

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The Perched, the Frothy, the Fascinator

New York Times, May 6, 2011

Chapelier fou (Alice au pays des merveilles) – Wikipedia

JG2 Jonathan G.

Traduction de l'anglais par René Meertens, dont le blog est http://vieduguide.blogspot.com

Nicolas Froeliger – linguiste du mois de mai 2021

e n t r e t i e n   e x c l u s i f


Froeliger 2


L'interviewé


Bulger cropped

L'intervieweur

Ancien traducteur professionnel, Nicolas Froeliger codirige aujourd’hui le master ILTS (Industries de la langue et traduction spécialisée) à l’Université de Paris. Ses recherches portent sur la traduction pragmatique et la sociologie de la traduction.

Né en Angleterre mais résidant en France depuis 40 ans, Anthony Bulger, est auteur, journaliste et enseignant. Il a aussi travaillé comme directeur pédagogique en Californie.  Anthony a été notre linguiste du mois de septembre 2020.


Bulger 2 +_Anthony Bulger
: Pouvez-vous nous parler de votre parcours professionnel ?


Froeliger 2Nicolas Froeliger
: Mon parcours professionnel a été une succession de heureux hasards et de rencontres fructueuses. Je n’avais aucune intention de devenir traducteur, et encore moins enseignant. D’ailleurs, je n’avais aucune intention tout court : comme aujourd’hui de plus en plus d’étudiants, l’existence d’une vie professionnelle à l’issue des études relevait pour moi de l’abstraction. Je savais surtout ce que je ne voulais pas : avoir un supérieur hiérarchique, ou être le supérieur hiérarchique de quelqu’un d’autre. J’ai choisi une filière de langues étrangères appliquées (LEA) parce que je n’étais pas trop mauvais en langues, que je ne voulais renoncer ni à l’allemand ni à l’anglais, et que j’aimais trop la littérature pour vouloir l’étudier : je préférais rester un amateur ; puis j’ai passé le concours d’entrée de l’ESIT (la doyenne des formations de traduction en France, et à l’époque à peu près la seule) parce qu’une de mes amies était candidate. Mais, je l’avoue, sans guère de projet ni de perspective.

Par contre, la filière LEA et l’apprentissage de la traduction pragmatique (on disait à l’époque « technique ») m’ont énormément apporté par la prise qu’ils offraient sur le réel, par opposition par exemple à des études centrées sur la langue ou la littérature : découvrir le droit, l’économie, les bases de la technologie, les finances, bref, l’existence d’une réalité matérielle au-delà de la langue, mais accessible par la langue, a été un enrichissement énorme.

A l’approche du diplôme de traduction, ayant encore deux années à passer avant le service militaire (qui ne disparaîtrait, en France, que quelques années plus tard), je me suis dit que je n’avais rien à perdre à créer, avec deux amies, une petite société de traducteurs, qui de toute manière ferait rapidement faillite, mais donnerait à tous une expérience utile et serait une occasion de travail collectif. Complète erreur d’appréciation : la société, baptisée Architexte, a duré 32 ans ; faute de préparation, nous avons certes commis à peu près toutes les erreurs possibles, mais elle a prospéré – et m’a même permis d’éviter le service militaire… Je m’y suis passionné pour le nucléaire, les grands réseaux électriques, le BTP, la chimie, mais aussi la presse (grand public et professionnelle), le juridique, l’économie du développement et les finances. Le monde de la traduction se divise entre autres entre ceux qui pensent qu’un traducteur professionnel doit a priori pouvoir aborder tout domaine, et ceux qui ne jurent que par la spécialisation. Nous faisions partie de la première catégorie, avec pour ambition de produire quoi qu’il arrive des textes donnant l’impression d’avoir été écrits en langue originale par un spécialiste du domaine. Ce qui veut dire beaucoup de révision et de recherche documentaire, une productivité assez limitée, mais une clientèle fidèle. Plus tard, j’ai compris qu’une approche vraiment terminologique (c’est-à-dire qui considère non pas le lexique, mais la structure du domaine) nous aurait économisé beaucoup d’efforts, mais à défaut d’en avoir profité moi-même, j’en fais aujourd’hui profiter mes étudiants. C’était aussi l’occasion d’expérimenter quelques principes : salaire égal pour tous, prise de décision en commun, le moins possible de sous-traitance. Une sorte de phalanstère, qui nous a aussi conduit à beaucoup travailler sur l’harmonisation de nos styles d’écriture : l’idée était que les destinataires ne puissent pas distinguer ce qui avait été traduit par tel ou tel d’entre nous.

Parallèlement, parce que j’aimais toujours la littérature – sans avoir aucunement l’intention d’en traduire – et pour garder un pied dans l’université, que j’avais finalement peu fréquentée, je me lançai dans une thèse, sur les romans de Thomas Pynchon. Avec une contrainte : n’y parler à aucun moment de traduction. Je me reposais de mon travail de traducteur en rédigeant ce travail, et de ce travail en traduisant. C’était aussi un moyen d’améliorer mon écriture en français : avec mes collègues, nous avions l’impression d’avoir d’énormes carences dans ce domaine, et de ne pas savoir comment les comble. Là aussi, les choses ont changé, notamment avec la généralisation des guides de style. Le jour de la soutenance, plusieurs membres du jury ont été surpris de m’entendre dire que cette thèse n’avait absolument pas pour objectif de me faciliter une carrière universitaire, et était finalement une lubie qui avait débordé de son lit. Elle me serait néanmoins fort utile quelques années plus tard, lorsque je décidai finalement de me porter candidat sur un poste de maître de conférences.

C’est qu’entre-temps, j’avais commencé à donner quelques cours à des étudiants en traduction. D’abord à contrecœur : j’étais persuadé de ne pas être fait pour cela, et je n’en avais d’ailleurs aucune envie. C’était pour dépanner un ancien enseignant devenu un ami cher, André Chassigneux [1], qui partait en mission quelques semaines (pour traduire sur place le rapport annuel de la Banque des règlements internationaux, à Bâle). Et là, surprise : d’abord j’y ai pris plaisir, et ensuite, j’ai découvert que cela me permettait de mieux traduire, parce que, tout à coup, il devenait nécessaire d’argumenter sur ses choix – et éventuellement de les réviser. Je me suis donc pris au jeu, et progressivement impliqué davantage dans ce domaine. Au bout de huit ans, j’ai fini par basculer du côté universitaire, où j’en suis vite venu à former des traducteurs, au sein du master ILTS (Industrie de la langue et traduction spécialisée). Avec un pincement au cœur, parce que j’étais un traducteur heureux, et une inquiétude : est-ce qu’on est encore légitime à enseigner la traduction professionnelle lorsque, soi-même, on n’est plus professionnel ? Pour atténuer cette angoisse, j’ai repris une petite activité d’indépendant, mais je l’ai vite abandonnée, car je n’avais tout simplement plus le temps : contrairement à ce que beaucoup imaginent, la vie universitaire est extrêmement prenante si l’on veut faire les choses à peu près correctement. Et je ne le ferais plus aujourd’hui, car, d’une part, j’ai déjà l’impression de consacrer mon temps à la traduction d’une autre manière et, d’autre part, je ne crois pas que mon rôle soit de concurrencer mes anciens étudiants : à eux de jouer, maintenant. Quelques années plus tard, encore, je passais mon HDR (habilitatio diriger des recherches), et m’impliquais encore un peu plus dans la formation, y compris à l’échelle européenne, dans le cadre du réseau EMT (master européen en traduction), ou via l’Association française des formations universitaires aux métiers de la traduction (AFFUMT), que j’ai présidée quatre ans. Et nous voilà aujourd’hui.

  AFFUMT  

Bulger 2 +_Pour nos lecteurs étrangers, pouvez-vous nous en dire un peu plus sur le diplôme HDR ?

Froeliger 2La plus haute qualification universitaire, l’HDR donne la possibilité de diriger des thèses, et dans le domaine qui est le mien, la traduction pragmatique, il y a trop peu de doctorants par rapport aux besoins en formation. Accessoirement, c’est aussi un sésame pour pouvoir postuler sur un poste de professeur, ce que j’ai fait peu de temps après ma soutenance. Mon expérience de plusieurs univers m’a en fait convaincu que l’avenir de la traduction se joue dans l’action conjointe entre les professionnels (via en particulier les associations qui les représentent), les formations et la recherche. C’est en grande partie à cela que je consacre mes efforts, ce qui m’a notamment conduit à organiser, seul ou à plusieurs, une quinzaine de colloques et à créer une liste de diffusion sur la traductologie francophone, avec aujourd’hui quelque 1 800 abonnés : traductologie-fr@listes.sc.univ-paris-diderot.fr.

Bulger 2 +_Qu’entendez-vous par « la traduction pragmatique », le titre de votre ouvrage* ?

Froeliger 2On parle de traduction pragmatique (le terme est dû à Jean Delisle [2]) pour désigner toute forme de traduction destinée avant tout à la communication, par rapport à celles (littéraires, principalement) qui servent un objectif artistique. La traduction pragmatique englobe donc la presse, le juridique, l’économie, les finances, et toutes sortes d’autres domaines, mais son cœur est la traduction technique : pour moi, quand on sait se débrouiller d’un texte technique, on est en mesure de tout traduire, parce que les modèles intellectuels et stylistiques sont là. Mais tous ne seront pas du même avis…

Bulger 2 +_Avec la banalisation de la traduction automatique neuronale, la profession de traducteur n’est-elle pas devenue caduque ?

Froeliger 2C’est vrai que le monde en général – et donc l’univers de la traduction – a radicalement changé depuis l’époque où j’ai fait mes débuts, et où finalement, il était assez simple de savoir ce qu’était et ce que faisait un traducteur. Aujourd’hui, il y a une profession qui englobe une multitude de métiers, souvent très pointus, et très marqués par le développement de l’informatique. La traduction automatique neuronale est un de ces développements, et marque effectivement un progrès certain, qui favorise d’ores et déjà le développement de la postédition, et modifie en partie la structure de la profession. Pour autant, c’est un élément parmi d’autres, qui oblige chacun, traducteur et formation en traduction, à se positionner. Mais comme le dit Alan Melby [3], « les seuls traducteurs que la traduction automatique va faire disparaître sont ceux qui traduisent déjà comme une machine. » En d’autres termes, c’est le niveau d’exigence qui augmente.

Bulger 2 +_Que diriez-vous à un(e) jeune qui se demande si la traduction est un métier d’avenir ?

Froeliger 2Je lui dirais – et en fait, j’ai assez souvent l’occasion de lui dire – que, oui, c’est précisément un métier d’avenir, parce que c’est un métier qui évolue. Ce qui suppose de se montrer à la hauteur des évolutions en question : il faut, d’une part, connaître et comprendre les outils, leur logique, leurs limites et, d’autre part, être capable d’apporter une valeur ajoutée humaine par rapport à ces outils. Ce qui suppose d’avoir été correctement formé, et il y a de plus en plus de formations de qualité allant dans ce sens, mais aussi de se mettre régulièrement à niveau, car la profession n’a pas fini de muer. Ce qui demeure, finalement, c’est pour moi l’importance de l’élucidation : il faut comprendre pour faire comprendre, et cela procure du plaisir… Comme tout ce qui est passionnant, c’est aussi difficile ; mais si l’on est passionné, la difficulté devient un attrait supplémentaire. Comme le dit Wittgenstein pour résumer sa première philosophie, « Tout ce qui peut être dit peut être dit clairement » : cela pourrait être la devise des traducteurs pragmatiques si l’on omet la deuxième partie de la phrase (« et ce qu’on ne peut pas dire, il faut le taire. »).

Bulger 2 +_Quelle est la traduction (livre, article, blog, etc.) qui vous a le plus marqué ?

Froeliger 2L’ennui est que je pourrais en citer des dizaines… J’ai néanmoins eu l’impression de progresser énormément, par exemple, en ayant participé dès la conception, au projet Courrier international [4], qui avait (et a toujours, après 30 ans d’existence) pour ambition de donner à un public francophone un accès à la presse du monde entier, sous la forme d’un hebdomadaire. J’y ai appris l’essentiel de ce que je sais sur la traduction de presse. Autre exemple, la traduction, pendant dix années consécutives, du Rapport mondial sur le développement humain, du PNUD (Programme des Nations unies pour le développement), qui a lancé le fameux indicateur du développement humain (IDH). Toujours dans des conditions d’urgence et d’improvisation qui ne surprendront pas les lecteurs un peu aguerris, mais avec une confiance totale : nous étions responsables de la version française de A à Z, jusqu’à la signature du bon à tirer – et sans jamais signer le moindre contrat ou bon de commande, ce que je ne recommanderais en aucun cas aujourd’hui. Et depuis 2009, il me faut citer le réseau EMT (master européen en traduction), que j’ai déjà évoqué : pour la première fois, des formations de qualité (la sélection est ultra rigoureuse) pouvaient se concerter à l’échelle européenne pour échanger des bonnes pratiques et peser sur l’avenir de la profession, en concertation avec les autres acteurs du secteur. Cela permet de passer d’une vision provinciale, où chacun est centré sur sa formation, en regardant les autres avec méfiance, à une vision non seulement européenne, mais mondiale des choses. Et c’est, là encore, une aventure humaine très précieuse. Au final, je dirais donc que je suis un traducteur du XXe siècle qui aspire à être un traductologue et un responsable de formation du XXIe siècle. Et qui a eu de la chance, chance que je souhaite aux traductrices et traducteurs de demain.

Book cover Les noces * Les Noces de l'analogique
et du numérique :
de la traduction pragmatique
(Belles lettres, collection « Traductologiques », Paris)

 

 

​1. Traducteur auprès de plusieurs organismes internationaux, dont le FMI et l’OCDE, André Chassigneux était aussi un professeur renommé qui a formé plusieurs générations de jeunes étudiants dans les plus grandes écoles de traduction en France (ESIT, ISIT, INALCO…). Estimé et apprécié pour son intelligence et sa finesse d'analyse, il était capable de rendre lumineux les sujets de prime abord les plus abstrus, de faire comprendre à ses étudiants qu’une bonne traduction était aussi une traduction belle. André nous a quittés en 2017.

 2. Professeur émérite, Université d’Ottawa, École de traduction et d’interprétation

3.  Emeritus Professor, Brigham Young University, Linguistics and English Language

4. Fondé en 1990, Courrier international est un hebdomadaire d’actualité qui publie une sélection d’articles de la presse étrangère – plus de 1 500 sources – traduits en français. (www.courrierinternational.com).

 

Annonces

L'édition 2021 du Guide anglais-français de la traduction de notre contributeur fidèle René Meertens a été publiée en novembre 2020. Après une rupture de stock, l'ouvrage est à nouveau disponible, notamment sur Amazon.
 
 

Reene Meertens 2

Meert5ens guide latest edition 2021
 
René fut notre linguiste du mois de janvier 2019. L'entretien avec lui se trouve ici.
 
 
CONFERENCE À  DISTANCE EN ANGLAIS
– heure 17:30 d'été de New York
 
  American friends of the Louvrehttps://aflouvre.org/  
     
  Artists' Studios in France

You are invited to join American Friends of the Louvre and David V. Griffin of Landmark Branding LLC on May 18 for an online tour of artists’ studios in France. A sequel to the recent program on Parisian studios, this talk will expand horizons to take in sites from around France. From the famous garden of Monet in Giverny to the chateau where Leonardo de Vinci spent his final years, we will be visiting historic places that tell the history both of French art and art in France.

Enrégistrement

 
 

« Les Mots des autres » ,
Courrier International, Paris

À écouter

  Les mots des autres  

Joëlle Vuille, linguiste du mois d’avril 2021

Entretien exclusif avec notre invitée,  Joëlle Vuille, professeure de droit pénal et criminologie

  Joelle Veuille  

Le mot juste : Pourriez-vous nous parler de votre famille, y compris de votre enfance et de votre premier contact avec la langue anglaise ?

JV : J’ai grandi dans une famille où tout le monde parle couramment plusieurs langues. Ma maman est issue d’une famille germanophone, mais elle a grandi dans une ville francophone et elle a vécu en Angleterre. Quant à mon papa, sa famille a vécu dans plusieurs pays quand il était enfant, avec le résultat qu’il parle français, allemand et italien couramment. Et moi, je suis née et ai grandi en Suisse alémanique, mais nous parlions français à la maison. Pendant longtemps, l’anglais n’a pas joué un grand rôle dans notre vie familiale : nous avions de la famille aux Etats-Unis, mais nous avions perdu le contact. Jusqu’à l’été de mes 13 ans, lorsque ma petite-cousine californienne est venue passer ses vacances chez nous. A ce stade, j’avais eu une année d’enseignement de l’anglais à l’école, et je le pratiquais sans grand enthousiasme. Mais j’ai eu un déclic, et à partir de là, j’ai absorbé l’anglais comme une éponge. J’ai commencé à lire tout ce qui me tombait sous la main, et l’un de mes souvenirs les plus intenses est d’avoir lu « Jamaica Inn » de Daphné du Maurier, je devais avoir 14-15 ans. J’ai adoré ce livre ! A partir de là, je n’ai plus jamais arrêté de lire en anglais pour mon plaisir ; et encore aujourd’hui, lire en anglais est pour moi beaucoup plus relaxant que de lire en français ou en allemand, bizarrement.

Le mot juste : Vous avez fait des études de droit et de criminologie, qui vous ont finalement amenée à vivre aux Etats-Unis. Racontez-nous votre parcours.

JV : Oui, j’ai d’abord fait des études de droit à l’Université de Lausanne, en Suisse. Après avoir décroché mon diplôme, j’ai obtenu mon premier emploi académique grâce au fait que je parlais aussi l’allemand ; c’était un petit projet de recherche avec la police de la ville de Zurich. Mon supérieur à cette époque était un professeur de criminologie très renommé, qui avait d’ailleurs un don assez incroyable pour les langues. Il m’a toujours semblé qu’il apprenait une nouvelle langue à chaque fois qu’il passait un peu de temps dans un nouveau pays. C’est à cette époque j’ai contracté le virus de la recherche. J’ai donc fait un doctorat, et puis je suis partie pendant deux ans à l’Université de Californie à Irvine pour mener une recherche postdoctorale. Et depuis mes débuts dans le milieu académique, mes collègues m’ont toujours sollicitée pour faire des petites traductions (de façon informelle, je n’ai aucune formation dans ce domaine). J’aime beaucoup cela, même si je suis régulièrement étonnée de la difficulté que peuvent poser certaines traductions. J’ai beaucoup d’admiration pour les traducteurs et les interprètes !

 

Le mot juste : Vous enseignez actuellement le droit pénal et la criminologie à l’Université de Fribourg en Suisse ; j’imagine que comme juriste, les mots et la langue ont une grande importance pour vous.

JV : C’est vrai que comme juriste, il faut aimer les mots, car l’interprétation de la loi est souvent une question de langage, même si cela ne se limite pas à cela. Dans le domaine du droit en particulier, j’ai toujours été fascinée par le fait qu’il ne suffit pas de traduire un mot dans une autre langue pour pouvoir comprendre ce que ce mot signifie dans un système juridique étranger. L’exemple classique a longtemps été le mot « trust », qui qualifiait une institution bien connue dans les pays de Common Law, en droit continental. Il n’y avait pas d’équivalent en français, car le concept lui-même n’existait pas dans nos systèmes juridiques. Il y a aussi parfois des faux amis. Par exemple, le droit suisse (comme d’autres droits issus de la tradition napoléonienne) classe les infractions pénales en trois catégories : les crimes, les délits et les contraventions. En Suisse alémanique, nous avons donc des Verbrechen (crimes), des Vergehen (délits) et des Übertretungen (contraventions). En Allemagne, en revanche, il n’y a que des Verbrechen et des Vergehen. Les Übertretungen existent, mais elles relèvent du droit administratif et non du droit pénal. Le même mot fait donc référence à des concepts totalement différents.

 

Le mot juste : D’ailleurs, entre l’Université de Fribourg en Suisse et l’Université de Freiburg en Allemagne, il peut aussi y avoir des confusions ! Vous vous plaisez à Fribourg ?

JV : Oui, énormément ! Ce qui me plaît particulièrement, c’est que cette université est bilingue. La moitié de mes collègues sont germanophones, et chacun parle à l’autre dans sa langue. Par ailleurs, nous avons également des étudiants étrangers et nous enseignons certains cours en anglais. C’est un environnement très stimulant.

 

Le mot juste : Mais pour en revenir à la précision du langage, la criminologie doit être moins compliquée de ce point de vue, non ?

JV : Pas vraiment (rire). La criminologie ambitionne notamment de mesurer le phénomène criminel, et pour ce faire, elle recourt à divers instruments, notamment des statistiques officielles (nombre d’enquêtes ouvertes, nombre de condamnations, nombre de détenus) et des sondages auprès de la population. Ces derniers sont employés pour circonscrire ce qu’on appelle le chiffre noir de la délinquance, c’est-à-dire les délits qui ne remontent pas jusqu’aux autorités, par exemple parce que les victimes ne les dénoncent pas ; on demande donc directement à un échantillon de la population s’il a subi telle infraction dans les 12 derniers mois. Un élément intéressant avec les sondages est qu’on peut les mener dans différents pays, et ensuite procéder à des comparaisons. Or, traduire les questions dans différentes langues pour obtenir des chiffres comparables soulève régulièrement des complications. Par exemple, une de mes collègues, spécialisées dans les violences de genre, s’est longtemps demandé à quoi correspondait en français le concept de « date » (dans le sens approximatif de « petit(e) ami(e) »). Le problème est justement que, en Suisse ou en France, la « date » n’est pas un type de relations qui existe. On n’échappe donc pas aux problèmes de langue, même en criminologie !

 

Le mot juste : En fait, votre parcours professionnel est plutôt éloigné de la linguistique, alors comment en est-vous venue à écrire pour ce blog ?

JV : J’étais encore en Californie lorsque Jonathan Goldberg m’a contactée pour me demander si je serais intéressée à contribuer. Je ne sais pas comment il m’avait trouvée (rire). Étant donné que j’ai toujours été intéressée par la linguistique, je n’ai pas hésité. Et je dois dire que, même si j’ai de moins en moins de temps pour écrire pour ce blog, j’ai toujours beaucoup de plaisir à le faire car cela m’oblige à lire des choses passionnantes qui me sortent de mes livres de droit.