Notre nouveau contributeur, John Wellington est un artiste new yorkais qui puise son inspiration dans les œuvres des Vieux Maîtres, les icônes religieuses et populaires, le cinéma et la musique. Il est fasciné par la dévotion, l'idolâtrie et l'utilisation de l'imagerie féminine et masculine dans l'art et la vie. Il a exposé à New York, Los Angeles, San Francisco, Miami, Paris et Londres. On peut voir sa peinture sur le site Web :johnwellington.com
Huile sur panneau d'aluminium, 122 cm x 64 cm, 2010 Voir au-dessous l'explication de la legende du tableau [*]
John Wellington dans son atelier
Voir "Studio Visit" au-dessous [**]
John Wellington vient de sortir une trilogie intitulée Idols Demons Saints, une série de livres électroniques tirée de ses carnets de croquis, montrant le processus de création du premier trait de plume jusqu'à l'œuvre d'art achevée. (Voir John Wellington : Idols, Demons and Saints de la plume de James F. Cooper)
Du graffitisme, Basquiat passa à la peinture sur toile. Il n'était pas aussi connu que son ami Andy Warhol, mais ses œuvres expressionnistes et primitivistes, sur les thèmes du racisme, de l'identité culturelle et de la tension sociale ont été exposées dans des galeries et des musées aux États-Unis et à l'étranger.
Il mourut en 1988 (à 27 ans et il y a 27 ans), d'une surdose d'héroïne et de cocaïne, mais sa renommée demeure intacte. Voici deux exemples de la persistance de sa popularité : – l'exposition “Jean-Michel Basquiat: Now’s the Time”, présentée pendant trois mois, un peu plus tôt cette année, au Musee des beaux-arts de l’Ontario (à Toronto, Canada), première grande rétrospective de Basquiat au Canada, réunissant environ 85 tableaux de grandes dimensions ;
– et la présentation de quelques-unes de ses œuvres à la Galerie Bruno Bischofberger (à Zurich, Suisse) dont le propriétaire était, de leur vivant, l'ami de Warhol et de Basquiat.
Warhol, Basquiat & Bischofberger
[1] Signature associée à Jean-Michel Basquiat, dérivée de "same old shit", abrégé en "Same Old" puis en SAMO, tout court. [2] Downtown Manhattan désigne l'extrémité de l'île de Manhattan, au sud de la 14ème rue.
Traduction de cette préface et du texte qui suit, redigé par John Wellington: Jean Leclercq. Original English version
Quelques réflexions autour du grand événenent qui se déroule à Los Angeles le 25 juillet – 2 aout
Plusieurs devises insistent sur l’importance de la participation aux épreuves sportives, plutôt que sur la victoire.
L'une d’elles, par exemple, qui fait partie du serment des athlètes des Jeux Spéciaux : « Let me win. But if I cannot win, let me be brave in the attempt.” (Que je gagne. Sinon, que j'échoue bravement.)
C’est une devise qui a été choisie par la fondatrice des Jeux Spéciaux, Eunice Kennedy Shriver [1]. Elle s'inspire du serment que prêtaient lesgladiateurs de la Rome antique.L’insistance sur le courage qui anime des gens frappés d'incapacités et qui s’efforcent de les surmonter, est très bien formulé dans un article de Huffpost Sports (26/7/2015) sur les Jeux qui se déroulent actuellement à Los Angeles : “Celebrities ranging from Maria Shriver to Stevie Wonder praised the athletes' courage and determination.”
Depuis lors, la cérémonie d'ouverture a eu lieu en présence de Michelle Obama, Première dame des États-Unis, de Stevie Wonder et d'autres artistes assurant l'accompagnement musical.
6 500 concurrents et 2 000 entraïneurs venant de 165 pays parlant 71 langues, ainsi que presque 10 000 bénévoles sont prêts à participer aux épreuves.
J'interviendrai à partir d'aujourd'hui, le premier jour des épreuves. Certes, j'ai déjà interprété dans toutes sortes de situations, mais celle-ci risque bien d'être la plus intimidante de toutes. En effet, il faudra non seulement m'adapter aux accents des sportifs de cinq délégations francophones, mais aussi maîtriser la terminologie japonaise de base utilisée dans cette discipline.
Mon chef est Kenji Osugi, le professeur de judo de la Université de Californie à Los Angeles (où se tient la compétition). Que me fera-t-il si je déraille ? Me neutralisera-t-il par plaquage au sol ou étranglement (shimewaza) ?
Jusqu'ici, plusieurs de mes missions d’interprétation ont été des défis redoutables. Parmi mes clients, j'ai eu un juge d’instruction français venu à Los Angeles, dans le cadre d'une commission rogatoire, pour enquêter sur des accusations de proxénétisme visant Saïf al-Islam Kadhafi [1], le fils de Mouammar Kadhafi dans le sillage des festivités de son 40ème anniversaire, célébrées en grande pompe à l’Hôtel Ritz de Cannes et auxquelles avaient été invitées une centaine de top-modèles du monde entier ; Alain Juppé, l’ex-premier ministre de la France, reçu à Los Angeles à la tête d’une délégation d’experts du domaine de l'environnement ; un Français qui avait fui la justice américaine et que le FBI avait piégé aux Îles Vierges américaines où il avait été arrêté et rendu à la justice californienne ; et le père d'Hugues de la Plaza, un ingénieur français assassiné à San Francisco, à l'occasion d'une reconstitution in situ du crime pour les besoins de l'émission de télévision « 48 hours ». Évidemment, chacune de ces missions s'est soldée par des nuits blanches, mais aucune d’entre elles ne m'a fait craindre d'être l'objet d’une mae sutemi waza (sacrifice dans l’axe) ou d'un eyoko sutemi waza (sacrifice sur le côté), une réponse que l'entraïneur Kenji Osugi n’aura pas de difficulté à me livrer.
Restez à l'écoute.
Jonathan G.
Mis à jour, 28/7/2015
Pratiquant ma défense contre une attaque éventuelle
[1] Un tribunal libyen a condamné Kadhafi à mort le lendemain de la parution de cet article.
Le 25 de ce mois débuteront à Los Angeles, les Jeux olympiques spéciaux. Ces jeux, auxquels participeront des personnes atteintes de déficiences intellectuelles, seront le plus grand événement sportif et humanitaire organisé dans le monde en 2015.
Jonathan, votre fidèle bloggeur, y interviendra comme interprète bénévole des cinq délégations francophones qui participeront aux épreuves de judo.
Après la fin des Jeux, le 2 août, nous publierons le compte-rendu qu'il aura préparé pour nos lectrices et lecteurs.
"In the United States, Magna Carta … is treated with a reverence bordering on worship by many legislators, scholars and judges. It is considered the basis for many of the principles that form the Constitution and Bill of Rights."
"A second myth is that it was the first document of its type. Writing in 1908, Woodrow Wilson called it the beginning of constitutional government. But in fact, it was only one of many documents from the period, in England and elsewhere, codifying limitations on government power."
Dans la première partie de cet article, notre nouveau collaborateur, Yacine Benachenhou, écrivain et traducteur d'arabe, d'italien et d'anglais, a replacé dans son contexte historique la signature par le roi Jean sans Terre des « Articles des barons », le 15 juin 1215 à Runnymede (Angleterre), tout en faisant allusion à la bataille de Bouvines [1] , qui s'était déroulée l'année précédente, et qui avait permis au roi de France, Philippe Auguste, de conserver tous les territoires de Jean dans le Nord de la France, y compris la Normandie.
Le roi Jean et les barons à Runnymeade, le 15 juin 1215
Ce fut l'original de la Magna Carta, la Grande Charte un document dont l'incidence sur la protection des libertés publiques était encore limitée à l'époque. Mais, la Magna Carta, écrite en latin et traduite en anglais seulement deux siècles plus tard, est à l'origine de la monarchie constitutionnelle et des libertés fondamentales.
Dans beaucoup de régimes politiques fondés sur l'État de droit, la Magna Carta revêt une grande importance symbolique, et en Grande-Bretagne et aux États-Unis surtout, elle est une référence primordiale en tant qu'acte garantissant l’égalité de tous devant la Loi.
Dans cette seconde et dernière partie, notre distingué collaborateur achève son analyse avec un œil d’historien.
En visite en France, Mme Margaret Thatcher, alors Premier Ministre du Royaume-Uni, avait bien ri lorsqu'on lui avait vanté la France « pays des droits de l'homme ». Elle avait raison, puisque la Déclaration anglaise des droits (le Bill of rights) du 13 février 1689 précède d'exactement un siècle la Déclaration française des droits de l'homme et du citoyen de 1789. Mais, en Angleterre, l'origine des droits et des libertés du citoyen remonte bien plus loin encore, à la Magna Carta, arrachée au roi Jean sans Terre par son baronnage révolté.
Le roi Jean et les barons à Runnymeade, le 15 juin 1215
C'est la genèse de ce texte fondateur que va nous narrer notre nouveau collaborateur Yacine Benachenhou, écrivain et traducteur d'arabe, d'italien et d'anglais. La Magna Carta contenait les éléments de ce qui deviendra, en 1679, la loi d'habeas corpus, protection fondamentale de l'individu contre la détention arbitraire. Toutefois, le texte original, devenu la Grande Charte, sert surtout à affirmer les droits des nobles vis-à-vis de la Couronne. Ce n'est pas encore un document que tout manant peut mettre sous le nez des exempts qui veulent l'arrêter. D'ailleurs, ce texte n'existe qu'en latin et ne sera traduit en anglais que deux siècles plus tard. Mais, la Magna Carta est à l'origine de la monarchie constitutionnelle et des libertés fondamentales. C'est déjà assez pour que nous ne laissions pas passer son huit-centième anniversaire sans réagir !
Réunis pour la première fois, les quatre manuscrits originaux de la Grande Charte encore existants sont exposés à la British Library de Londres.
(Photo UPPA/ZUMA PRESS)
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Après la conquête de l’Angleterre par les Normands (en 1066) et les acquisitions territoriales réalisées au 12ème siècle, le roi anglais, Richard Cœur de Lion apparaît en 1199, année de sa mort, comme le plus puissant souverain de la chrétienté. Cela était dû à de nombreuses causes dont une centralisation gouvernementale très forte, instituée selon les procédures des nouveaux maîtres normands combinées aux systèmes de gouvernement des autochtones anglo-saxons. Les Normands féodaux régnaient sur l’Angleterre. Mais après le couronnement du roi Jean, [1] au début du 13ème siècle, une série d’échecs retentissants conduisit les barons anglais à se révolter et à limiter le pouvoir du roi.
deux Gallois chantent en duo à plus de 10.000 km de distance !
Pour la Journée de la Musique à la BBC, la chanteuse galloise Shân Cothi, à Cardiff (Royaume-Uni), et son collègue Andrés Evans, à Gaiman (Patagonie, Argentine), ont interprété en duo l'hymne traditionnel gallois, le Calon Lân.
Ils ont ainsi établi le record mondial de distance entre deux duettistes puisqu'ils ont chanté à plus de 10.000 km de distance et que leur exploit figure désormais dans le Livre Guinness des Records.
Shân Cothi qui présente en semaine les émissions matinales de Radio Cymru [1], s'est produite à l'Hoddinott Hall de Cardiff, accompagnée par l'orchestre national de la BBC au Pays de Galles et par de très nombreux choristes appartenant à différentes formations galloises d'un pays où le chant choral est un sport national ! À l'autre bout du monde, en Patagonie, Andrés Ewans était accompagné par le chœur de l'école de musique de Gaiman.
Ce duplex, comme disent les gens de radio, s'inscrit dans un cycle d'émissions marquant le 150ème anniversaire de l'installation d'une colonie galloise Y Wladfa, en Patagonie, en 1865. Cette année-là, 153 Gallois venant de toutes les régions du Pays s'embarquèrent sur le Mimosa pour s'installer dans la province de Chubut, en Terre de Feu argentine.
A Tribute To Wales With Calon Lân & Lyrics (Welsh & English):
Note linguistique
Au Pays de Galles, l'Eisteddfod est un concours de musique et de poésie, comme l'étaient naguère nos jeux floraux. Le plus célèbre est l'Eisteddfod national annuel. Le mot eisteddfod désignant un congrès de bardes ou de lettrés, vient d'eistedd (s'asseoir, de sedd = siège) + bod : être (vieil anglais beon). Au pluriel, on parle d'eisteddfodau.
[1] Radio Cymru (« Radio Pays de Galles ») est la radio nationale du Pays de Galles émettant en gallois et basée à Cardiff. Elle est diffusée sur la FM depuis 1977.
My name is Francis Tolliver. I come from Liverpool. Two years ago the war was waiting for me after school. To Belgium and to Flanders, to Germany to here, I fought for King and country I love dear. It was Christmas in the trenches where the frost so bitter hung. The frozen field of France were still, no Christmas song was sung. Our families back in England were toasting us that day, their brave and glorious lads, so far away.
I was lyin' with my mess-mates on the cold and rocky ground when across the lines of battle came a most peculiar sound. Says I "Now listen up me boys", each soldier strained to hear as one young German voice sang out so clear. "He's singin' bloody well you know", my partner says to me. Soon one by one each German voice joined in in harmony. The cannons rested silent. The gas cloud rolled no more as Christmas brought us respite from the war. As soon as they were finished, and their reverent pause was spent. 'God rest ye merry, gentlemen', struck up some lads from Kent. The next they sang was 'Stille Nacht". "Tis 'Silent Night'" says I and in two toungues one song filled up that sky. "There's someone commin' towards us now" the front-line sentry cried. All sights were fixed on one lone figure trudging from their side. His truce flag, like a Christmas star, shone on that plain so bright as he bravely trudged, unarmed, into the night. Then one by one on either side walked into no-mans-land with neither gun nor bayonet, we met there hand to hand. We shared some secret brandy and we wished each other well and in a flare-lit football game we gave 'em hell. We traded chocolates and cigarettes, photgraphs from home these sons and fathers far away from families of their own. Young Sanders played his squeeze box and they had a violin, this curious and unlikely band of men.
Soon daylight stole upon us, and France was France once more. With sad farewells we each began to settle back to war. But the question haunted every heart who'd lived that wonderous night "Whose family have I fixed within my sights?" It was Christmas in the trenches and the frost so bitter hung. The frozen fields of France were warmed as songs of peace were sung. For the walls they'd kept between us to exact the work of war had been crumbled and were gone for ever more.
My name is Francis Tolliver. In Liverpool I dwell. Each Christmas come since World War One I've learned its lessons well. For the ones who call the shots won't be among the dead and lame and on each end of the rifle we're the same.
Après « Guillaume Apollinaire, flaneur de deux rives» et notre interview avec l'auteur de "Siegfried Sassoon: Soldier, Poet, Lover, Friend", nous poursuivons notre évocation poétique de la Grande Guerre avec Wilfred Owen, considéré comme le plus grand poète de guerre de langue anglaise. Cette fois, c'est notre collaboratrice Isabelle Barth O'Neill qui a bien voulu brosser ce portrait et nous l'en remercions vivement.
Isabelle, qui habite en Irlande, a été notre linguiste du mois de décembre 2013. Après des études de langues à l'Université de Lille 3 qui l'ont menée de la licence au doctorat d'université, avec la combinaison anglais, allemand, néerlandais, Isabelle s'est lancée dans la traduction en travaillant pour de nombreuses ONG, souvent à vocation médicale ou humanitaire.
Parallèlement, elle s'est intéressée aux questions de bilinguisme, situation qu'elle vit au quotidien dans sa famille. Elle s'est activement impliquée dans le mouvement FLAM (Français Langue Maternelle) qui offre un soutien aux familles bilingues.
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Considéré comme le plus grand poète de la Première Guerre Mondiale, Wilfred Owen mourra très jeune, quelques jours seulement avant la fin de la guerre. Tué dans la traversée du Canal de la Sambre, il repose en France, dans la petite commune d'Ors, près de Cambrai.
« Cette plaque commémore la traversée victorieuse de ce canal par l'armée britannique le 4 novembre 1918. Parmi ceux qui y laissèrent leur vie se trouvait le poète Wilfred Owen. »
Son enfance et sa jeunesse
Né le 18 mars 1893 à Oswestry, dans le Shropshire, Wilfred Owen est le fils aîné de Tom Owen, employé des chemins de fer, et de Susan Shaw, issue de la bourgeoisie locale. Cette dernière est une fervente chrétienne d'obédience évangélique. Elle est très soucieuse de respectabilité, mais son père leur a laissé des dettes. La famille consacre beaucoup de temps aux offices et à la lecture de la Bible, des lectures qui marqueront l'imagerie et le vocabulaire du futur poète.
Wilfred suivra les cours de l'École Technique à Mahim. Il y découvre un goût prononcé pour l'étude, et principalement les langues et la littérature anglaise. Il s'enthousiasme pour la poésie et pour John Keats en particulier. Il terminera ses études à l'École Technique de Shrewsbury. Il pourrait devenir instituteur, mais une « expérience le persuade que la vie est ailleurs ».
À 18 ans, les finances familiales ne lui permettent pas d'entrer à l'université. Il lui faut passer un examen d'entrée et obtenir une bourse. Ce n'est donc pas facile… Il part pour Dunsden, près de Reading, pour préparer l'examen d'entrée à l'université auprès du Révérend Herbert Wigan. Ce dernier, qui est chargé de le préparer, oublie vite sa promesse et Wilfred est surchargé de tâches auprès des ouailles de la paroisse et des familles pauvres de la ville. Face à l'illettrisme, la maladie, la misère et l'indifférence des bien-pensants et des nantis, il questionne sa foi. Cette expérience détruira bon nombre de ses convictions religieuses. Il quitte la paroisse en février 1913, après avoir écrit à sa mère : « Le meurtre devait arriver, et j'ai tué mes fausses croyances. ».
Bordeaux
La situation familiale est tendue. Il a réussi son examen d'entrée à l'université, mais n'a pas obtenu de bourse. Il lui faut donc faire autre chose.
À la mi-septembre 1913, il s'embarque pour Bordeaux où il sera d'abord professeur d'anglais à l'école Berlitz, puis précepteur de la fille de M. et Mme Léger, un poste qu'il prendra le 31 juillet 1914, à Bagnères-de-Bigorre. Même si des rumeurs de guerre submergent l'Europe, les sujets expatriés de sa Majesté ne sont pas encore appelés à servir.
Il rencontre Laurent Tailhade (1854-1919) qui a connu Verlaine. « D'emblée l'admiration est réciproque. La fougue du jeune Anglais séduit le vieil esthète. Le statut de l'aîné, poète établi et reconnu, impressionne Wilfred. ». Owen découvre le symbolisme ainsi que la puissance de certaines techniques de versification, comme l'assonance, l'allitération, la rime interne qu'il pratiquera plus tard dans ses propres poèmes.
En octobre 1914, Mme Léger part au Canada, Wilfred doit trouver un nouvel appartement et s'installe à Bordeaux. Il visite l'hôpital de la ville où sont soignés des blessés du front. Même si le poète de la compassion n'est pas encore né, il pense déjà à la défense de la civilisation. En décembre 1914, il décroche un poste de précepteur au service de la famille de la Touche. C'est un poste qu'il gardera pendant une année.
Retour en Angleterre
En mai 1915, il retourne pour la première fois en Angleterre. Il est en mission pour un parfumeur bordelais. Il retournera ensuite en France. En septembre 1915, sa décision est prise. Il retraverse la Manche et, le 21 octobre 1915, il s'engage comme cadet aspirant-officier au 28e London Regiment mieux connu sous le nom d'Artists' Rifles (Fusiliers des Artistes), une unité d'instruction pour officiers. Son séjour à l'étranger lui avait en fait ouvert les portes de cette prestigieuse unité. Il a alors 22 ans.
Le 4 juin 1916, le sous-lieutenant Wilfred Owen est affecté au Manchester Regiment. Le 29 décembre de la même année, il embarque à Folkestone. Le 6 janvier 1917, il rejoint son unité sur la Somme. Entre juillet et novembre 1916, la région dans laquelle il se trouve est fortement touchée par les batailles, le 2e bataillon du Manchester Regiment comble les vides pour remplacer les soldats mis hors de combat. Wilfred Owen reçoit le commandement de la 3e compagnie. Il va alors connaître l'horreur de la guerre de tranchées qui sera aggravée par un hiver exceptionnellement rigoureux.
Le 12 janvier 1917, une sentinelle est mortellement touchée par un éclat d'obus. Très sensible aux douleurs de ses hommes, il en tirera plus tard ces lignes dans The Sentry(La sentinelle) :
« Through the dense din, I say, we heard him shout 'I see your lights!' – But ours had long gone out »
(À travers le tumulte, parole, nous l'entendîmes crier 'Je vois vos lampes !' – Mais depuis longtemps les nôtres s'étaient éteintes.)
Le froid presque sibérien de l'hiver dans lequel il doit rester couché avec le peloton sera un point de départ du poème Exposure (Froid, première ligne) :
« Our brains ache, in the merciless iced east winds that knive us… Wearied we keep awake because the night is silent… »
(La tête nous fait mal, dans les vents d'est glacés qui sans pitié nous fouaillent… Fatigués nous veillons, car la nuit est silencieuse…)
Dans la nuit du 15 mars, il fait une chute terrible de plusieurs mètres. Commotionné, il est évacué. Dès qu'il est rétabli, il retourne au front et participe à plusieurs attaques. Le 14 avril, il est soufflé par une explosion. En état de choc post-traumatique, on diagnostique une neurasthénie en mai 1917. On le déclare inapte au service armé et il est envoyé à l'hôpital militaire de Craiglockhart, en Écosse, où il arrive le 26 juin de la même année. Ce séjour changera sa vie de poète tout autant que l'expérience du combat l'a perturbé.
Convalescence et rencontre avec Sassoon
Le docteur Brock qui s'occupe de lui pense que l'exercice et le travail seront le meilleur des traitements. Il incite donc Wilfred Owen à écrire et ravive son goût pour la marche et la botanique. Puis, il se voit confier l'édition de la revue de l'hôpital : The Hydra (L'hydre).
À la mi-août, Siegfried Sassoon arrive à Craiglockhart. Il exercera une grande influence sur Wilfred Owen qui fera tout pour le rencontrer. Sassoon l'aidera à trouver sa voie en lui donnant des conseils sur la forme des vers et le choix des titres de ses poèmes ; il l'incite également à narrer sa propre expérience de la guerre. C'est alors le déclic. Wilfred Owen connaît une période de grande activité créatrice et sa santé nerveuse s'améliore, comme l'avait pensé le docteur Brock. Il écrit une série de poèmes majeurs comme Strange Meeting [1] et Exposure. Il compose aussi Anthem for doomed Youth [2] et Dulce et Decorum Est. Fin octobre, il est déclaré guéri et peut quitter Craiglockhart. Il passe quelques jours à Londres et rencontre Herbert George Wells, Arnold Bennett et Osbert Sitwell.
En mars 1918, le sous-lieutenant Wilfred Owen est muté au dépôt de Ripon. Sa carrière poétique va débuter. Osbert et Edith Sitwell lui demandent quelques poèmes pour leur anthologie annuelle de 1918, The Wheels. Le 10 août 1918, la commission médicale le déclare apte au service armé et le 31 du même mois, il regagne la France pour rejoindre son unité.
Derniers jours de guerre
Après un bref séjour à Étaples, il rejoint les Manchesters à Corbie, près d'Amiens. Le 1er octobre 1918, il prend d'assaut un nid de mitrailleuses à l'est de Joncourt. L'attaque est un succès. Le jour même, il est proposé pour la Military Cross. Le 3 octobre, le bataillon est relevé et va s'installer au sud du Cateau, à l'est du petit village d'Ors. Wilfred Owen est cantonné dans la maison forestière. Le 31 octobre 1918, il écrit à sa mère : « Il n'y a aucun danger ici. S'il y en avait, il sera passé depuis longtemps quand vous lirez ces lignes. ». Il commence sa lettre ainsi : « Très chère Mère, l'endroit où je t'écris à présent, je l'appellerai 'la cave enfumée de la maison forestière…' ».
La maison forestière :
L'heure H de la traversée du canal de la Sambre est fixée au 4 novembre 1918, à 5h45 du matin. L'artillerie tonne. Les 2nd Manchesters se lancent à l'assaut de la position allemande qui se trouve sur l'autre rive. Il faut construire des passerelles flottantes, mais l'opération tourne court. À 8h30, la bataille est terminée. Les rescapés repassent le canal. Mais le sous-lieutenant Owen est déjà mort, tué en franchissant le canal. Il avait vingt-cinq ans, quatre de ses poèmes ont été publiés, une bonne centaine sont encore inédits.
Le 5 novembre 1918, la London Gazette annonce la promotion de Wilfred Edward Salter Owen au grade de lieutenant. Le 8 novembre, le lieutenant Owen reçoit la Croix militaire pour sa conduite exemplaire sur la ligne Beaurevoir-Fonsomme.
La guerre prend fin trois jours plus tard.
Le 11 novembre, alors que les cloches sonnent en l'honneur de l'armistice, le télégramme fatidique que nul ne souhaitait arrive chez les Owen, à Shrewsbury.
Après sa mort
En dehors de sa famille et du cercle restreint de ses amis littéraires, sa disparition passe inaperçue. Sa mère fera graver sur sa tombe :
« Shall life renew these bodies ? Of a truth All death will he annulf, all tears assuage »
(La vie renaître-t-elle dans ces corps ? En vérité Elle frappera toute mort de nullité, toute larme d'inutilité)
En 1919, la renommée littéraire commence à poindre, grâce à l'anthologie qu'Osbert et Edith Sitwell lui dédient. Sept de ses poèmes y figurent. L'année suivante, Siegfried Sassoon publie le premier recueil complet de ses poésies, qu'il préface lui-même. La première percée n'aura cependant lieu qu'en 1931, quand Edmund Blunden publie son étude de la version des œuvres accompagnée d'une étude pénétrante.
En 1962, Benjamin Britten utilise neuf de ses poèmes pour son War Requiem, lui rendant ainsi un vibrant hommage. En 1967, Harold Owen, son frère, autorise enfin John Bell a publié sa correspondance, mais non sans avoir procédé à de nombreuses coupures. [1]
Poète de la douleur de deuil, de la détresse et de la désespérance
Publiées à titre posthume, ses œuvres parlent de ses visions de la Grande Guerre. Il fait partie du groupe de la War Poetry, un mouvement littéraire anglo-saxon qui s'inscrit dans cette époque de guerre, de catastrophes humaines, d'élans pacifistes suite aux déferlements de haines et d'atrocités. Considéré comme un « témoin » de la guerre, on retrouve dans ses poèmes et sa correspondance « l'absurdité barbare » de cette guerre. Ses textes touchent les cœurs, non pas par des lamentations, mais par un réalisme lyrique. Il est un témoin car il a été un observateur bouleversé par la souffrance engendrée par la guerre. Le soldat brisé et épuisé, rompu et courbatu, est au cœur de sa poésie. Il fait corps avec « ceux qui meurent comme du bétail » (dans « Hymne à la jeunesse condamnée ») dont voici quelque lignes :
Anthem for doomed Youth
What passing bells for those who die as cattle? Only the monstrous anger of the guns, Only the stuttering rifles' rapid rattle Can patter out their hasty orisons, No mockeries for them from prayers and bells, Nor any voice of mourning save the choirs, – The shrill, demented choirs of wailing shells; And bugles calling for them from sad shires.
What candles may be held to speed them all? Not in the hands of boys, but in their eyes Shall shine the holy glimmers of good-byes, The pallor of girls' brows shall be their pall; Their flowers the tenderness of silent minds,
And each slow dusk a drawing-down of blinds.
Hymne à la Jeunesse condamnée
Quel glas sonne pour ceux qui meurent comme du bétail ? Seule, la colère monstrueuse des canons, Seul, le crépitement rapide des fusils hoquetant Peuvent ponctuer leurs oraisons hâtives, Pour eux, pas de prières ni de cloches dérisoires, Nulle voix endeuillée hormis les chœurs, — Les chœurs suraigus et démentiels des obus gémissants ; Et les clairons appelant pour eux depuis de tristes comtés.
Quelles chandelles seront tenues pour leur souhaiter bon vent ? Non dans la main des garçons, mais dans leurs yeux, Brilleront les lueurs sacrées des adieux, La pâleur du front des filles sera leur linceul, Leurs fleurs, la tendresse d'esprits silencieux, Et chaque long crépuscule, un rideau qui se clôt.
Pour Wilfred Owen, la guerre s'acharne à déshumaniser le combattant. Dans son poème « Mutilés et Malades mentaux », il dénonce le délabrement de l'être humain dans la guerre. On y retrouve un peu les héros des tragédies grecques, des héros au sort tragique. Il semble que, pour lui, l'amour de Dieu et l'amour des hommes ont abandonné le combattant qui se prépare à mourir par amour de ses compagnons. Le soldat est donc prêt à se dévouer pour que la Vie renaisse. Wilfred Owen est à la fois un poète réaliste et visionnaire.
À mesure que le temps passe, l'œuvre de Wilfred Owen perd peu à peu son envahissant statut de témoignage d'époque pour acquérir celle d'un art poétique transcendant l'anecdote pour faire entendre un chant fort, sombre, lumineux lucide et déchirant à la fois. C'est de l'homme qu'il est question, un homme meurtri, humilié, dépassé, nié jusque dans son humanité même.
Dulce Et Decorum Est, autre poème important, fut écrit pendant son séjour à Craiglockhart. Owen s'adressé à sa mère et lui relate l'histoire d'un groupe de soldats « ivres de fatigue » et contraints de se frayer un chemin « dans la gadoue » pour s'abriter des obus qui pleuvent sur eux.
Il commence ainsi :
Bent double, like old beggars under sacks, Knock-kneed, coughing like hags, we cursed through sludge, Till on the haunting flares we turned our backs And towards our distant rest began to trudge. Men marched asleep. Many had lost their boots But limped on, blood-shod. All went lame; all blind; Drunk with fatigue; deaf even to the hoots Of tired, outstripped Five-Nines that dropped behind.
Pliés en deux, tels de vieux mendiants sous leur sac, Harpies cagneuses et crachotantes, à coups de jurons Nous pataugions dans la gadoue, hors des obsédants éclairs, Et pesamment clopinions vers notre lointain repos. On marche en dormant. Beaucoup ont perdu leurs bottes Et s'en vont, boiteux chaussés de sang, estropiés, aveugles ; Ivres de fatigue, sourds même aux hululements estompés Des Cinq-Neuf distancés qui s'abattent vers l'arrière
Le réalisme du poète conduit le lecteur pas à pas vers la conclusion à la fois grave et revendicatrice : est-il légitime de poursuivre le mensonge de la gloire et de la beauté de la guerre ?
What passing-bells for these who die as cattle? Only the monstrous anger of the guns. Only the stuttering rifles' rapid rattle Can patter out their hasty orisons. No mockeries for them; no prayers nor bells, Nor any voice of mourning save the choirs,— The shrill, demented choirs of wailing shells; And bugles calling for them from sad shires.
What candles may be held to speed them all? Not in the hands of boys, but in their eyes Shall shine the holy glimmers of goodbyes. The pallor of girls' brows shall be their pall; Their flowers the tenderness of patient minds, And each slow dusk a drawing-down of blinds.
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