le 15 juin 2015 : 800ème anniversaire de la Magna Carta Libertatum (1ière partie)


"The sealing of Magna Carta was an event that changed the constitutional landscape in this country and, over time, the world."

Lord Bingham, Lord Chief Justice of England and Wales

"The Magna Carta, the Petition of Rights, and the Bill of Rights are documents which are held in veneration by democrats throughout the world."

Nelson Mandela, accused's statement, Rivonia Trial, 20 April, 1964


En visite en France, Mme Margaret Thatcher, alors Premier Ministre du Royaume-Uni, avait bien ri lorsqu'on lui avait vanté la France « pays des droits de l'homme ». Elle avait raison, puisque la Déclaration anglaise des droits (le
Bill of rights) du 13 février 1689 précède d'exactement un siècle la Déclaration française des droits de l'homme et du citoyen de 1789. Mais, en Angleterre, l'origine des droits et des libertés du citoyen remonte bien plus loin encore, à la Magna Carta, arrachée au roi Jean sans Terre par son baronnage révolté.

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Le roi Jean et les barons à Runnymeade, le 15 juin 1215

Yacine BenachenhouC'est la genèse de ce texte fondateur que va nous narrer notre nouveau collaborateur Yacine Benachenhou, écrivain et traducteur d'arabe, d'italien et d'anglais. La Magna Carta contenait les éléments de ce qui deviendra, en 1679, la loi d'habeas corpus, protection fondamentale de l'individu contre la détention arbitraire. Toutefois, le texte original, devenu la Grande Charte, sert surtout à affirmer les droits des nobles vis-à-vis de la Couronne. Ce n'est pas encore un document que tout manant peut mettre sous le nez des exempts qui veulent l'arrêter. D'ailleurs, ce texte n'existe qu'en latin et ne sera traduit en anglais que deux siècles plus tard. Mais, la Magna Carta est à l'origine de la monarchie constitutionnelle et des libertés fondamentales. C'est déjà assez pour que nous ne laissions pas passer son huit-centième anniversaire sans réagir ! 

 

MC - 4 surviving original copies

 

Réunis pour la première fois, les quatre manuscrits originaux de la Grande Charte encore existants sont exposés à la British Library de Londres.
(Photo UPPA/ZUMA PRESS)  

 

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Timbre_du_800e_anniversaire_de_la_mort_de_Richard_Coeur_de_LionAprès la conquête de l’Angleterre par les Normands (en 1066) et les acquisitions territoriales réalisées au 12ème siècle, le roi anglais, Richard Cœur de Lion apparaît en 1199, année de sa mort, comme le plus puissant souverain de la chrétienté. Cela était dû à de nombreuses causes dont une centralisation gouvernementale très forte, instituée selon les procédures des nouveaux maîtres normands combinées aux systèmes de gouvernement des autochtones anglo-saxons. Les Normands féodaux régnaient sur l’Angleterre. Mais après le couronnement du roi Jean, [1] au début du 13ème siècle, une série d’échecs retentissants conduisit les barons anglais à se révolter et à limiter le pouvoir du roi.

Le roi Jean

                                           le roi Jean

Une cause importante de mécontentement dans le royaume était l’action du roi Jean en France. Au moment de son accession au trône, après la mort de Richard Cœur de Lion, il n’existait aucune règle précise pour désigner le roi. Jean, comme son frère cadet, Richard, fut couronné en évinçant Arthur de Bretagne, neveu de Richard. Mais Arthur avait toujours des prétentions sur les territoires angevins. Jean avait donc besoin de l’accord du roi de France, Philippe Auguste. Pour tomber d'accord avec lui, il lui donna de vastes territoires de langue française de la maison d'Anjou.

Isabelle d'AngoulemeEnsuite, Jean se maria à Isabelle d’Angoulême dont l’ancien fiancé, un des vassaux de Jean, fit appel à Philippe Auguste, qui confisqua alors toutes les possessions de Jean en France, y compris la riche Normandie. Philippe déclara qu’Arthur était le vrai seigneur de l’Anjou qu’il envahit au milieu de 1202 pour le lui restituer. Jean dut agir pour ne pas perdre la face. Mais, en fin de compte, son action ne le servit pas, et après qu’il eût tué Arthur dans des circonstances suspectes, il perdit le peu de soutien qu’il avait en France parmi les barons. Ces derniers considérèrent que Jean avait commis une faute grave en se montrant capable de tuer des membres de sa propre famille pour être roi.

 

Bataille de Bouvines, par Horace VERNET

                         par Horace VERNET

Après l’échec des alliés de Jean à la bataille de Bouvines (1214), Philippe garda tous les territoires de Jean dans le Nord de la France, y compris la Normandie (l’Aquitaine devait rester aux mains des Anglais jusqu’en 1453). Bien que Jean ne fût pas une fin politique, il fut obligé de comprendre que non seulement ses ennemis avaient mis en évidence ses piètres qualités de chef militaire, mais qu'il  avait aussi perdu d'importantes sources de revenus et qu’il devrait pressurer encore plus ses barons. Mais, ces derniers savaient quels étaient ses points faibles.

À l’époque du règne de Jean, l’élection de l’archevêque de Cantorbéry faisait toujours l’objet d’une vive controverse, bien qu’il soit admis que le monarque nommât un candidat ayant l’approbation des moines de Cantorbéry.

Cependant, au début du 13ème siècle, les évêques commencèrent à vouloir exprimer leurs opinions. Pour garder leur pouvoir, les moines élirent un des leurs archevêque. Dès lors, Jean, irrité par le fait que les procédures ne se fussent pas déroulées normalement, envoya à Rome l’évêque de Norwich Innocent IIIqu’il avait pressenti pour devenir archevêque. Le pape Innocent III invalida la nomination et poussa les moines à élire Étienne Langton qui, en fait, était probablement le meilleur choix. Mais Jean refusa cette décision et expulsa les moines de son royaume. Exaspéré, Innocent III mit, en 1208, le royaume d'Angleterre en interdit (interdiction de la messe, des offices, des mariages, des sonneries de cloches, etc.). Il excommunia Jean en 1209 et soutint Philippe Auguste dans sa tentative d’envahir l’Angleterre en 1212.

Finalement, Jean recula. Il accepta de reconnaître Langton et permit aux exilés de revenir. Pour achever d’apaiser le pape, Jean fit de l’Angleterre et de l’Irlande des territoires pontificaux qu'il reçut immédiatement à titre de fief pour mille marcs par an. La fureur des barons n’en fut que plus grande, car cela voulait dire qu’ils auraient encore moins d’autonomie dans leurs propres terres.

Henry IIMalgré tout, le gouvernement anglais ne pouvait fonctionner sans un roi fort. Une fonction publique efficace, installée par le puissant roi Henri II, demeurait en place. Mais, le gouvernement du roi Jean avait besoin d’argent pour ses troupes car, en cette période prospère, les mercenaires coûtaient presque deux fois plus cher qu’auparavant. La perte des possessions françaises, surtout de la Normandie, avait considérablement réduit les recettes de l’État. Il aurait fallu lever des impôts énormes pour tenter de les retrouver. Il était cependant difficile de lever des impôts en raison du déséquilibre des finances.

On instaura de nouvelles mesures fiscales et notamment une dime sur les forêts et un ensemble de taxes sur les domaines du roi qu’il était difficile de ne pas payer au risque de sanctions sévères. Au cours de ses dix-sept années de règne, Jean augmenta aussi onze fois l’impôt (le paiement d’un vassal à son suzerain pour remplacer l'obligation de servir). Il convient de comparer ces hausses aux deux fois où l'impôt avait été relevé au cours des trois règnes précédents. Jean créa aussi le premier impôt sur le revenu s’élevant à ce qui était à l’époque, la somme astronomique de 60 000 livres.

En 1215, des barons anglais se réunirent et, le 10 juin, s’emparèrent de Londres par la force. S’étant alliés à un grand nombre de barons sans parti et de modérés n’étant pas en rébellion ouverte, ils contraignirent le roi Jean à accepter les « Articles des barons », auquel son grand sceau fut apposé.
Runnymede mapCela se passa dans la prairie de Runnymede (entre Staines et Windsor), le 15 juin 1215. En échange, les barons renouvelèrent leur serment de fidélité au roi Jean, le 19 juin suivant. Un document en bonne et due forme pour sceller l’accord fut rédigé par la chancellerie royale le 15 juillet. Ce fut l’original de la Magna Carta, la Grande Charte, dont un nombre indéterminé de copies fut envoyé à la cour du roi.

[1] dont le titre fut "John, King of England, Lord of Ireland, Duke of Normandy and Aquitaine, and Count of Anjou".

La seconde partie de cette étude sera publiée prochainement.

 

 

Sites utiles sur la Toile

 

 

1) www.bl.uk/magna-carta

2) www.humanrights.com/fr/what-are-human-rights/…/magna-carta.html

3) Magna Carta Libertatum

 

Bibliographie

1) Magna Carta : « Fountainhead of freedom », Raymond B. Stringham, Aqueduct Books, 1966

2) « The Magna Carta Manifesto : liberties and Commons for all. » Peter Linebaugh, Première édition. 2009.

3) Magna Carta latina : « The privilege of singing, articulating and reading a language and of keeping it alive. » Eugen Rosenstock-Huessy, 1977.

4) Nicholas Vincent : «  Magna Carta : a very short introduction. » 28 juin 2012.