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Ilan Stavans – linguiste du mois de décembre 2016

Ilan Stavans est professeur de culture latino et latino-américaine à Amherst College, dans l'État du Massachusetts. Il est titulaire de trois M.A. dont un de l'Université Columbia, où il obtint également son doctorat. Il a donné des cours portant sur un large éventail de sujets parmi lesquels figurent le spanglish, Jorge Luis Borges, la poésie américaine moderne, la musique latine, Don Quichotte, Gabriel García Márquez, le Modernismo, la culture populaire dans l'Amérique hispanique, les écrivains juifs du monde, l'histoire culturelle de la langue espagnole, Pablo Neruda (dont il a traduit les odes en anglais) , l'histoire de la langue espagnole, Isaac Bashevis Singer, Sœur Juana Inés de la Cruz, la littérature yiddish, les relations judéo-hispaniques, le cinéma, l'art en Amérique latine, et la culture latino-étatsunienne.

Notre nouvelle contributrice, Monique Dascha Inciarte, qui a mené l'interview qui suit, enseigne l’interprétation et la traductologie à Laney College, Oakland dans l’État de Californie. Elle habite à El Cerrito avec Jacobo, son fils de 12 ans, et son mari, David Valayre, qui enseigne le theatre, et qui a bien voulu traduire l'entretien de l'espagnol en français.  VERSIÓN ESPAÑOLA ABREVIADA

 

Ilan Stavans 
l'interviewé

Monique Inciarte
l'intervieweuse


Monique et Ilan Stavans ont eu un entretien qui a porté sur beaucoup de thèmes variés : la situation actuelle au Mexique, la crise de l’humanisme et celle du roman qui cède la place au film. L’entretien qui suit n’aborde qu’un de ces thèmes : le spanglish, la fusion de l’anglais et de l’espagnol, qui a fait l’objet du livre du Professeur Stavans "
Spanglish: The Making of a New American Language", publié par Harper Perennial en 2004.

————–

Débat canadien sur les langues :
note historique, linguistique, juridique

Le Débat sur les langues fut un des premiers débats de la Chambre d'assemblée du Bas-Canada (aujourd'hui, le Québec), tenu le 21 janvier 1793. À cette occasion, il fut décidé de tenir le procès-verbal de la Chambre en francais et en anglais, sans préséance de la seconde langue (pourtant langue du pouvoir britannique) sur la première.

Dans le Salon bleu de l'Assemblée nationale du Québec, on peut admirer une toile représentant le débat peinte par Charles Huot et inaugurée en 1913.

Canadian Mural
 Le débat sur les langues:
séance de l'Assemblée législative du Bas-Canada
le 21 janvier 1793

Dès la toute première séance de la première législature, le 17 décembre 1792, un débat s'engage sur la langue d'usage au parlement. Le français, l'anglais ou les deux? Les membres de l'Assemblée se disputent d'abord quant au choix de l'orateur ou président : la majorité canadienne-française propose un unilingue francophone ; la minorité anglophone lui oppose trois candidats , arguant la nécessité de parler parfaitement la « langue du souverain ». La majorité l'emporte.

Le débat se poursuit ensuite sur la langue d'usage comme telle. Les Canadiens français préconisent l'unilinguisme français; les anglophones, l'anglais. Après débat, la chambre tranche en faveur du double usage. Le gouverneur Dorchester entérine cette motion, pourvu que les lois soient adoptées en anglais. La question sera définitivement tranchée par décret royal, en septembre 1793, l'anglais est la seule langue officielle du Parlement, le français n'ayant que valeur de traduction.

La Chambre aujourd'hui

     Charles Huot

peintre et professeur, 
          Québec, vers 1925. 
     Université d'Ottawa, CRCCF, 
          Fonds Charles-Huot      

Mise à jour


Canada CaronIl s’avère que le débat sur les langues continue jusqu'à nos jours, au sein même des juges siégeant à la Cour suprême du Canada, ainsi qu'en témoignent les deux dosiers Gilles Caron et Pierre Boutet (Appelants) contre Sa Majesté la Reine (Intimée) et le Procureur général du Canada et autres. En 2003, chacun des deux conducteurs albertains reçoit une contravention uniquement en anglais. Ils demandent un procès en français et contestent la validité des amendes parce qu'elles n'ont pas été émises dans les deux langues officielles du Canada. L'affaire se rend jusqu'en Cour suprême en 2015 et prend toute son ampleur quand l'argument au cœur de la défense risque d'invalider un Alberta jugement de 1988 donnant droit à l'Alberta et à la Saskatchewan de se déclarer unilingues anglophones. Les deux hommes prétendent que la loi et le règlement sont inconstitutionnels parce qu’ils n’ont pas été édictés en français et ils font également valoir que la Loi linguistique de l’Alberta est inopérante dans la mesure où elle abroge ce qui constitue à leur avis une obligation constitutionnelle incombant à l’Alberta, à savoir celle d’édicter, d’imprimer et de publier ses lois et règlements en français et en anglais. 

Leur argument  s’appuie sur la prémisse que la promesse faite par le Parlement en 1867 (l’«Adresse de 1867»), selon laquelle il respectera les « droits acquis de toute Corporation, Compagnie ou Individu » dans les territoires de l’Ouest, concerne le bilinguisme législatif et que cette promesse est devenue un droit constitutionnel de par l’annexion de l’Adresse de 1867 au Décret de 1870, qui est inscrit dans la Constitution du Canada.
 

Arrêt

 

Cour-supremeLes pourvois sont rejetés par la majorité de juges. Selon eux, la Constitution n’oblige pas l’Alberta à édicter, à imprimer et à publier ses lois et règlements en français et en anglais. La thèse de C et de B ne respecte pas le texte, le contexte, ni l’objet des documents qu’ils invoquent et doit donc être rejetée. En l’absence d’une garantie constitutionnelle consacrée de bilinguisme législatif, les provinces ont le pouvoir de décider la langue ou les langues qu’elles utiliseront pour légiférer. Manifestement, une province peut choisir d’édicter ses lois et règlements en français et en anglais. Toutefois, on ne peut tout simplement pas inférer qu’une garantie de bilinguisme législatif existe et l’emporte sur cette compétence provinciale exclusive sans éléments de preuve textuels et contextuels clairs en ce sens.

Les droits linguistiques ont toujours été conférés de manière expresse, et ce dès le début de l’histoire constitutionnelle du Canada. Les termes « droits acquis » ou « droits légaux » n’ont jamais servi à conférer des droits linguistiques. Les termes « droits acquis » qui figurent dans l’Adresse de 1867 n’étayent pas la thèse de l’existence d’une garantie constitutionnelle de bilinguisme législatif en Alberta. Les garanties en matière de droits linguistiques étaient claires et explicites à l’époque. Le législateur canadien savait comment garantir des droits linguistiques et c’est ce qu’il a fait dans la Loi constitutionnelle de 1867 et la Loi de 1870 sur le Manitoba au moyen de dispositions très similaires et on ne peut plus claires. L’absence totale d’un libellé similaire dans l’Adresse de 1867 ou le Décret de 1870, adoptés à la même époque, affaiblit sérieusement l’argument de C et de B selon lequel les expressions « droits acquis » ou « droits légaux » devraient être interprétées de façon à englober les droits linguistiques.

Trois juges dissidents du banc, dont deux Québécois,  s’opposent à cette conclusion.

À leur opinion, l’Alberta a une obligation constitutionnelle d’édicter, d’imprimer et de publier ses lois et règlements en français et en anglais, et ce parce que l’entente historique conclue entre le gouvernement canadien et la population de la Terre de Rupert et du Territoire du Nord-Ouest contenait une promesse de protéger le bilinguisme législatif. Cette entente a été constitutionnalisée par le truchement de l’Adresse de 1867, aux termes de laquelle, advenant le consentement de la Grande-Bretagne au transfert des territoires, le Canada pourvoirait à ce que les « droits acquis » de tout individu de ces régions soient protégés.

La valeur constitutionnelle de l’Adresse de 1867 est à nouveau confirmée à l’époque moderne par le fait de son annexion au Décret de 1870, un document constitutionnel suivant la Loi constitutionnelle de 1982, et l’annexe de cette dernière. Par conséquent, il faut appliquer les principes d’interprétation constitutionnelle à l’Adresse de 1867 pour déterminer la signification du terme « droits acquis ». Correctement interprété, le compromis constitutionnel à la source de la promesse de respecter les « droits acquis » vise le bilinguisme législatif. 

Bref, selon la minorité du banc, le dossier historique démontre clairement l’existence d’une entente qui protégeait le bilinguisme législatif dans l’ensemble des territoires annexés. Cette entente a été constitutionnalisée dans le Décret de 1870— auquel l’Adresse de 1867 est annexée —, comme le confirment les événements de l’époque.

Restons à l'écoute.

Jonathan G. (à la suite d'une visite au Canada)

Source:  ameriquefrancaise.org

Observatoire international des droits linguistqies

 

Lecture supplémentaire

Site d l'améngement linguistique au Canada (SALIC)

BULLETIN – Bibliotèque de l'Assemblée Nationale
Volume 37, Numero 1, Québec, juin 2008

Les droits linguistiques au Canada, 3e édition
Michel  Bastarache, Michel Doucet

Un président sans précédent

PrecedentSelon le Huffington Post du 17 décembre, Donald Trump a fait savoir son mécontentement après la saisie par Pékin d'une sonde de la marine américaine en mer de Chine méridionale, twittant un message avec une grosse faute qui a fait les délices des réseaux sociaux.


China steals United States Navy research drone in international waters – rips it out of water and takes it to Twitter
 China in unpresidented act. 17 December 2016.

"La Chine vole un drone de recherche de la marine américaine dans les eaux internationales – le sort de l'eau et le ramène en Chine dans un acte sans président", a-t-il écrit de bon matin sur le réseau social, en voulant clairement évoquer un acte "sans précédent".

Dans la version anglaise le mot utilisé, "unpresidented" (au lieu de "unprecedented") est très vite devenu le mot clé le plus en vogue sur Twitter aux États-Unis.

Trump a corrigé son erreur en effaçant le tweet erroné et en le renvoyant, cette fois sans coquille, une heure après son message initial.

Notons que le mot "unpresidented" n'existe pas, et le verbe "to unpresident" non plus, mais celui-ci décrit exactement ce qu'essaient de faire plus de quatre millions de signataires d'une pétition en ligne lancée pour inciter les grands électeurs républicains élus lors de l'élection à changer leur vote en faveur de Hillary Clinton.

 

Vivra-t-on un Calexit en 2019 ?

un nouveau mot né des élections présidentielles américaines

Le mot exit est en train de devenir le suffixe le plus usité en néologie politique. Après le Grexit ou sortie éventuelle de la Grèce de l'UE, et le Brexit ou sortie (cette fois moins éventuelle) du Royaume-Uni, voici que les adhérents du collectif Yes California envisagent sérieusement d'organiser un référendum sur le Calexit ou sécession de l'État de Californie. À cet effet, le collectif a saisi le Bureau du Procureur général (à Sacramento) d'une demande d'organisation d'un référendum sur l'indépendance de la Californie qui se tiendrait en 2019. 

Calexit - newLa constitution du collectif et le projet de référendum font naturellement écho à la victoire de Donald Trump qui passe très mal dans un État particulièrement prospère et majoritairement démocrate, lequel a fourni, rappelons-le, 55 grands électeurs à Mme Clinton. Toutefois, sortir de l'Union n'est pas chose facile et les treize États du Sud qui ont tenté l'aventure en 1861 en savent quelque chose !

YesCaliforniaLes Calexiteurs n'en sont pas moins confiants. « Nous le faisons car l'attente est immense » a déclaré Marcus Ruiz Evans, vice-président et co-fondateur de Yes California. À la différence de ce qui s'est passé au Royaume-Uni, les conditions du référendum sont ici plus strictes. Il faudra que 50% des électeurs participent à la consultation qui aura lieu en novembre 2018, et que 55% d'entre eux se prononcent pour la sortie de l'Union pour que puisse être proclamée la « République nouvellement indépendante de Californie ». Celle-ci acquerrait alors la personnalité juridique internationale et pourrait même adhérer à l'ONU. Une perspective qui n'était certainement pas envisagée lors de la fondation de cette organisation – ironie du sort – à San Francisco, en 1946 !

Pour commencer, Yes California va faire circuler une demande de référendum qui devra recueillir au moins 585.407 signatures. Donc, le Calexit Blue Book collectif appelle pour le moment les Californiens à signer la pétition et se montre optimiste. «Nous avons six mois pour recueillir 585 407 signatures. Nous aspirons à atteindre le cap du million», affirme avec confiance Yes California. Un premier succès a été obtenu puisque les services du Procureur général viennent d'accepter la demande de référendum.

Bien entendu, l'opposition s'organise elle aussi. Les maires de Los Angeles et de San Diego ont pris parti contre le référendum. On conçoit très bien que les édiles de San Diego n'aient pas envie que leur ville (qui abrite une grande base navale) connaisse le sort de Fort Sumter ! [1]

Pour atténuer la douleur des Américains mécontents du résultat de l'élection présidentielle, un groupe de Canadiens invite les habitants de Californie, de l'Oregon, du Washington et du Nevada – tous États de l'Ouest remportés par Hillary Clinton – à faire sécession et à s'unir au Canada.

«Chers Californiens, Orégonais, Washingtoniens et Névadiens, je suis sûr que nous pourrons nous organiser si vous voulez rejoindre le Canada», écrit sur Twitter Chad Harris, journaliste de Colombie-Britannique. Ou encore : «Sur la côte ouest des États-Unis, si vous le souhaitez, vous pouvez tous devenir des provinces canadiennes, étant donné que les options que vous avez prises en votant sont proches de ce que nous vivons au Canada», propose sur Facebook un certain Andrew Mercier de Calgary (Alberta).

LewisclarkbannerLe littoral du Pacifique, exploré et reconnu par Lewis & Clark au début du 19ème siècle, fera-il sécession ? Une Californie indépendante (et peut-être officiellement hispanophone) choisira-t-elle un jour de s'unir à la Confédération canadienne ? Les surprenants résultats de quelques consultations récentes autorisent au moins à se poser la question.

P.S.

Calexit left right Il semble que Michelle Obama ait fourni une bonne formule aux Démocrates en déclarant : « S'ils volent bas, prenons de la hauteur », allusion au niveau des débats. Hillary l'a adoptée, signifiant par là qu'elle ne s'abaisserait pas au niveau des propos de caniveau de son adversaire, mais éléverait au contraire la teneur des échanges. Parodiant Michelle, des partisans du Calexit proposent : « S'ils vont à droite, allons à gauche ». Symbolique des couleurs : le rouge des Républicains et le bleu des Démocrates, mais aussi spatio-politique : la droite réactionnaire pointant vers l'est et la gauche progressiste vers l'ouest, au point même de se séparer du reste du continent ! 


[1] Bombardement d'un fort de l'armée fédérale situé à l'entrée de la baie de Charleston par les forces des États confédérés, les 12 et 13 avril 1861. Cette canonnade qui ne fit pas de victimes marqua le début des hostilités de la Guerre de Sécession (1861-1865).

Jean Leclercq


Lecture complémentaire
:

Secessionists formally launch quest for California's independence
Los Angeles Times, 21 November 2016

Ecotopia 2018
ERnest Callenbach

 

À la rencontre des chiffres et des lettres : l’étude quantitative du changement linguistique


Basile RousselNous sommes ravis d'accueillir notre nouveau contributeur,
Basile Roussel, doctorant en linguistique et assistant de recherche au laboratoire de sociolinguistique de l'Université d'Ottawa. Sous la direction de la professeure Shana Poplack, ses recherches portent sur l'étude des processus de variation et de changement linguistique en français acadien parlé dans les provinces maritimes du Canada. Parallèlement à cela, il s'intéresse au développement des normes prescriptives et des idéologies vis-à-vis le français dit standard.

 

Les parlers vernaculaires représentent depuis toujours une cible très attrayante pour les instances normatives et les médias, surtout lorsque les formes déviant de ce qui est considéré le standard sont nombreuses et pointées du doigt. À titre d'exemple, plusieurs estiment que le français parlé au Canada a beaucoup changé avec les années, soit par la coupure avec les métropoles européennes, soit par le contact à long terme avec la langue majoritaire, c'est-à-dire l'anglais, ou les deux. Ainsi, nombreux sont ceux qui s'inquiètent de la « qualité » du français canadien contemporain. Plusieurs questions s'imposent : Est-il vrai que le français a changé en sol canadien? Dans le cas échéant, quelles sont les manifestations de ce changement? Le français parlé en France est-il vraiment plus « pur » que celui parlé au Canada?

 

Depuis plus de 30 ans, les recherches menées au laboratoire de sociolinguistique de l'Université d'Ottawa, sous la direction de la professeure Shana Poplack, ont eu pour mission d'adresser ces questions sous un angle scientifique.

  Shana Poplack

La professeure Shana Poplack et son equipe,
departément de sociolinguistique de l'Université d'Ottawa

 

Les robes trésors de la muse de Marcel Proust au Museum at FIT

(du 23 septembre 2018 au 7 janvier 2017)

Dans le sillage de l'exposition La mode retrouvée : Les robes trésors de la comtesse Greffuhle qui s'est achevée le 20 mars dernier au Palais Galliera, Musée de la Mode de la ville de Paris [1], le Museum at FIT [2], New York, présente actuellement Proust's Muse, The Countess Greffuhle. En collaboration avec Olivier Saillard, le maître d'œuvre de l'exposition parisienne, Mme Valérie Steele, directrice et conservatrice du Museum at FIT, a transporté la manifestation à New York.

 

GreffulheAppartenant à la haute aristocratie, Élisabeth Riquet de Caraman-Chimay, comtesse Greffuhle (1860-1952) tint un salon artistique et littéraire que fréquentèrent nombre de célébrités de l'époque. Surtout, elle fut l'arbitre des élégances féminines dans ce Paris fin de siècle qui brillait de tous ses feux. « La comtesse Greffuhle croyait à la dimension artistique de la mode, » déclare Valerie Steele. « Cliente des plus grands couturiers de son temps, son style demeurait pourtant bien personnel. Aujourd'hui, alors que l'on tient de plus en plus la mode pour une forme d'art, son attitude n'en revêt que plus d'intérêt. »

Mais, son influence s'étendit bien au-delà de la mode. Elle inspira des écrivains, notamment Marcel Proust et Montesquieu Robert de Montesquiou [3]. En 1893, dans une lettre du premier au second, Proust écrit : « Tout le mystère de sa beauté est dans l'éclat, dans l'énigme de ses yeux. Je n'ai jamais vu une femme aussi belle. » D'ailleurs, lorsqu'il écrira À la recherche du temps perdu, l'admirateur de la comtesse Greffuhle en fera l'immortelle Oriane, la duchesse de Guermantes, dont chacune des toilettes lui semblait être le reflet d'un état d'âme particulier.

L'exposition présente quelques-uns des plus beaux atours de la comtesse et notamment : la robe du soir de Worth, la cape que lui offrit l'empereur Nicolas II de Russie (retaillée par Worth), la veste de Mariano Fortuny et le manteau surréaliste de la maison Worth. L'une des robes les plus admirées est la somptueuse robe à traîne de velours noir, à motifs de fleurs de lys, signée Worth, dans laquelle Nadar [4] l'a photographiée de dos, devant un miroir, en 1896. Cette photo, Proust a vainement tenté de l'obtenir de sa muse. « Pour me la refuser jadis, vous aviez allégué une bien mauvais raison, à savoir que la photographie immobilise et arrête la beauté de la femme. Mais n'est-il pas précisément beau d'immobiliser, c'est-à-dire d'éterniser, un moment radieux » lui écrit-il dans une ultime requête, deux ans avant de mourir.

Reflet d'une époque à jamais révolue où le prêt-à-porter n'existait pas et où la haute couture était seule à satisfaire les goûts d'une seule personne, parfois pour une seule occasion. Ce qui explique sans doute l'excellent état de conservation de la collection. Époque aussi où l'on ne suivait pas la mode, mais où une petite élite fortunée la créait au gré des événements culturels du moment.

Countess Greffulhe's Stunning Wardrobe at New York's FIT (4:51 minutes)


[1] Palais Galliera, Musée de la Mode de la ville de Paris, 10, av. Pierre 1er de Serbie, 75016 Paris.

[2] FIT, initiales du Fashion Institute of Technology dont le musée se situe à l'angle de la 7e avenue et de la 27e rue, New York City 10001-5992.

[3] – Robert de Montesquiou-Fezensac (1855-1921). Littérateur et poète français tout autant qu'esthète accompli, il aurait inspiré à Huysmans le personnage de Des Esseintes et à Proust celui du baron de Charlu. Il était le cousin de la mère de la comtesse, née Marie de Montesquiou- Fezensac.

[4] Nadar (Félix Tournachon, dit). Journaliste, écrivain, photographe, aéronaute (1820 – 1910), il publia, sous le titre de Panthéon Nadar, une série de portraits des célébrités de son temps.

 

Lectures complémentaires :

La duchesse de Guermantes de Proust racontée par ses robes
leSoleil, le 7 novembre 2015

 

Mode

 

 

 

 

 

 

 

AZZURRO Due

Comtesse

 

Laure Hillerin.
La comtesse Greffuhle :
l'ombre des Guermantes.

Paris, Flammarion, 2014.

 

Philippe Séguy. La première des Guermantes, Article paru dans le n° 3457 (octobre 2014), pp. 70 à 73, de la revue Point de Vue.

 


Jean Leclercq

 

Anne Trager – linguiste du mois de novembre

Ce mois-ci, notre linguiste invitée est une Américaine, une francophile, une traductrice littéraire et la fondatrice de Le French Book. Cette maison d'édition, installée à New York, s'attache à choisir, traduire et publier des romans à énigmes et à suspens d'origine française, de manière à les faire connaître des lecteurs de tout le monde anglophone. Anne a vécu pendant de nombreuses années à Paris, mais elle habite maintenant à Pibrac, petite localité située à 15 km à l'ouest de Toulouse.  

 

Anne banner

    ORIGINAL ENGLISH TEXT. Traduction : Jean Leclercq

Charly, Louise, Claudia… et les autres

 

Photo

Nous sommes ravis d'accueillir notre nouveau contributeur, Olivier Elzingre, Suisse d'origine et prof. de français au lycée en Australie depuis 11 ans. Voulant en savoir plus sur l'apprentissage des langues au niveau théorique, Olivier a fait une maîtrise en linguistique appliquée, suivie d'un doctorat qu'il a commencé en 2015. Sa recherche se concentre sur les lycéens et leur motivation dans l'apprentissage du français. 
 
 

Charly, le coiffeur italien

À quelques  centaines de pas de chez nous se trouve un petit salon de coiffure pour hommes. Intégrée aux autres magasins de ce tronçon de rue, sa vitrine est vide de ces images de mannequins qui vantent les prouesses ciseautières de l’artiste résident. Non, c’est un salon dont le but est de vous couper les cheveux, pas de vous transformer en Justin Bieber !

Charly en est le propriétaire. La soixantaine, Italien d’origine, il y travaille depuis son arrivée à Melbourne, en 1968. Il avait alors 14 ans. Son accent est fort, incontestablement italien, son anglais approximatif, mais suffisant pour converser. Lorsque je vais à son salon, j’y suis souvent le seul à ne pas parler italien. Les conversations y sont bruyantes, ponctuées de rires et de gestuelles dont seul un initié peut comprendre tout le sens. Des revues  automobiles et d’autres, habituellement cachés aux mineurs, datent d’une décennie révolue.

Il y a deux ans, j’ai demandé à Charly s’il voulait bien que je l’interroge pour une étude linguistique sur le bilinguisme. “Ma, I am not bilingualist, so no.” Bien que je comprenne son refus, sa réponse m’a surpris. Comment pouvait-il dire qu’il n’était pas bilingue ?

Pour moi, être bilingue était un concept on ne peut plus clair : c’est parler deux langues. Ma première réaction était de penser que Charly n’avait pas compris ce que signifiait “bilingualism”. Mais, en quittant son salon ce jour-là, je me suis mis à m'interroger sur ma propre compréhension du terme et à me poser la question suivante : est-ce à moi d’identifier une personne comme bilingue ?

Le travail énorme de François Grosjean à l’université de Neuchâtel, fruit de trente ans de recherches, répond à cette question (et à bien d’autres évidemment). Je ne prétends donc pas faire ici le tour du bilinguisme, ou y répondre de manière définitive, mais plutôt vous inciter à vous interroger sur ce concept.

Deux perspectives générales

Ici, je voudrais seulement vous présenter deux visions générales. La première se fonde sur le concept du bilinguisme comme une caractéristique objective, un phénomène observable et mesurable. Cette vision s’inscrit dans la  tradition chomskyenne puisqu’elle extrait le phénomène de son contexte individuel et social. De plus en plus contestée, cette perspective est cependant extrêmement importante car elle fonde pratiquement tous les programmes d'études de langue. C’est donc une approche directive, qui définit le bilinguisme a priori et évalue les personnes à l’aune de cette définition.

La deuxième perspective est descriptive et plus inclusive. Elle s’appuie sur des critères individuels et psychologiques. Dans cette optique, le bilinguisme est un phénomène subjectif. C’est chaque individu qui se reconnaît ou non bilingue. Les mesures de compétences linguistiques n’y sont pas négligées, mais elles ne sont qu’une dimension d’une approche plus large.

Pour éviter de vous gâcher la lecture par une énumération exhaustive des situations de bilinguisme, j’aimerais me borner à discuter de quelques cas de figure qui illustrent ces deux perspectives.

Louise, Claudia… et les autres

Les cas les plus évidents de bilinguisme se trouvent chez les personnes qui parlent plusieurs langues de naissance. Soit ils sont nés au sein de ménages exolingues (dont les parents parlent des langues maternelles différentes), soit ils sont nés dans des zones multilingues, où chaque langue occupe une ou plusieurs fonctions dans la société. C’est le cas du Sénégal, où le wolof, le sérère et le français se côtoient quotidiennement dans les marchés de Dakar. Les personnes qui se situent dans ces contextes familiaux ou sociaux sont souvent faciles à classifier comme bilingues parce que leurs compétences sont élevées.

Et pourtant, des compétences en seconde langue ne sont pas à elles seules déterminantes du bilinguisme.

En effet, ceux qui débutent leur vie comme monolingues, mais apprennent une seconde langue plus tard, peut-être dans le cadre de leurs études, peuvent acquérir des compétences très élevées et pourtant ne pas se considérer comme bilingues. J'observe cette situation tous les jours dans mes classes de terminale.

Ces étudiants qui ont acquis le français à force de travail acharné, qui en maîtrisent la grammaire et la syntaxe dans leurs travaux écrits, qui peuvent s’exprimer oralement et se faire comprendre dans la grande majorité des sujets de conversation, ne s’identifient habituellement pas comme bilingues.

La raison en est simple. La plupart de ces étudiants ont peut-être visité un pays francophone en vacances avec leur famille, ou même dans le cadre d’un voyage scolaire, mais ils n’ont pas participé à une communauté francophone, n’ont pas habité dans une famille d’accueil, ni fréquenté une école du pays. Bref, ne s’y sont pas investis. En d’autres termes, ils ont une connaissance approfondie de la langue, mais n’en ont pas de vécu.

L’exemple de mes étudiants montre bien que la mesure objective de leur maîtrise linguistique ne fait pas d’eux des bilingues à leurs yeux.

S’il existe objectivement un niveau de langue que je définis comme bilinguisme, il ne correspond pourtant pas nécessairement à la vision qu’une personne a d’elle-même. Mais, si je veux prendre en considération cette vision de soi dans ma compréhension du bilinguisme, il est fort possible que le bilinguisme soit une caractéristique qui n’a rien de stable et peut changer au gré de situations nouvelles.

Voici deux autres cas de figure qui, je pense, illustrent les complexités du concept de bilinguisme. Ce sont deux exemples tirés de mon travail de recherche.

Louise, vingt-trois ans, m’a raconté que ses études de français avaient inclus un séjour en France de plusieurs mois. Bien que son français s’y soit développé et qu’elle finisse tout juste ses études supérieures de français, elle n’éprouvait aucun plaisir à s’exprimer dans cette langue. Elle m’a expliqué que son séjour en France s’était mal passé, qu’il y avait eu des tensions entre elle et sa famille d’accueil et dans son école également. Elle ne s’y était fait que quelques « amis de circonstance » (friends of convenience) » avec qui elle n’avait pas gardé le contact après son retour en Australie. Et pourtant, elle avait poursuivi ses études de langue. Elle avait toujours l’ambition de devenir traductrice parce que la langue l’intéressait, mais pas ceux qui la parlaient.

J’ai interprété son histoire comme celle de l’émergence d’une identité professionnelle. Cette femme se considérait bilingue et je pense que ce sont son ambition professionnelle et ses compétences qui lui ont permis de se forger cette identité. Je pense aussi qu’en l’absence de l’un de ces deux facteurs, elle ne se serait pas imaginée bilingue.

En revanche, Claudia, une autre jeune femme du même âge et participant au même projet de recherche, avait également fait l’expérience d’un séjour de trois mois en France. Contrairement à la première, son expérience y avait été excellente, elle s’y était fait de nombreux amis au point d’en inviter certains à passer les fêtes de Noël avec sa famille en Australie, plusieurs années de suite. Elle avait continué ses études de français à l’université, mais elle n’avait jamais eu d’ambition professionnelle précise et son intérêt pour le français découlait de sa perception qu’elle avait de bonnes compétences. Cependant, malgré d’excellentes bases pour développer une identité langagière française, elle ne l’avait adoptée que temporairement. Des résultats moyens à l’université et un désintérêt graduel pour l’apprentissage du français avaient transformé son investissement en français en obligation académique. En dernière année d’études universitaires, elle était impatiente d’en finir. En fin de compte, elle ne se considérait pas bilingue.

Son histoire m’a montré que rien n’est stable ou sûr lorsqu’on parle de processus identitaire. On a tendance à penser qu’une identité se construit sur certaines bases logiques, peut-être sur des principes qu’une personne forme au travers de ses expériences. Alors qu’il semblerait que la cohérence logique ne joue qu’un rôle mineur par rapport aux réponses émotionnelles dans la formation de notre identité. Comment pourrait-il en être autrement lorsque chaque personne que l’on rencontre ou chaque événement que l’on vit a une influence potentielle sur notre vision de nous-mêmes ? Ma seconde participante semblait donc vivre, en dépit de résultats académiques décevants, une situation propice au développement d’une identité bilingue.

Dans les deux cas dont il vient d'être question, la participation à une communauté française a offert un réel potentiel de formation identitaire bilingue. D’autres facteurs ont bien sûr rendu ce processus complexe, mais il n’en demeure pas moins que l’on pourrait considérer cette expérience comme un facteur majeur.

Le problème est que, de nos jours, le concept même de communauté linguistique est remis en question. En effet, il existe une situation déjà très courante et qui concerne particulièrement les apprenants d’anglais. Je ne vous apprends rien en vous disant que l’anglais est la langue universelle  par excellence. Si l’on considère que les locuteurs anglais de naissance sont mondialement très minoritaires par rapport à ceux qui parlent anglais en seconde langue, le bilinguisme de plusieurs milliards d'individus n’est pas basé sur leur vécu au sein d’une communauté d’anglophones natifs, mais au sein de multiples communautés dont la lingua franca est l’anglais.

De toute évidence, de nombreux internautes acquièrent des compétences linguistiques qui les qualifieraient aisément de bilingues. Mais, comme ce domaine d’étude n’est pas le mien et que je n’y ai pas consacré de temps de lecture, je ne peux que supposer que certains se considèrent bilingues et d’autres non, en vous laissant le soin de trancher.

Où est donc Charly ?

Pour en revenir à mon coiffeur, il reste un mystère. Voici donc une personne qui parle l’italien et l’anglais et qui se dit monolingue. Il est possible qu’après près de cinquante ans en Australie, il n’ait pas développé d’identité anglophone parce qu’il a limité son univers social à la très nombreuse communauté italienne de Melbourne. Il a probablement appris l’anglais par nécessité, par souci économique pour son salon de coiffure. Charly pourrait sûrement faire l’objet d’une étude linguistique intéressante, d'un important retentissement sur nos connaissances dans le processus identitaire d’apprentissage d'une seconde langue et faire avancer du même coup les études sociolinguistiques sur le maintien des langues minoritaires.

Évidemment il existe une explication, mais, elle me paraît complètement tirée par les cheveux : Charly ne voulait pas participer à mon étude.

Quelle qu’en soit ma blessure narcissique, le bilinguisme reste un phénomène des plus courants dans le monde et un domaine d’étude qui continuera à focaliser l’attention de chercheurs et d’éducateurs pour de nombreuses années à venir.

Les deux perspectives que j’ai mentionnées plus haut ne sont de toute évidence qu’une simplification des discussions réelles qui occupent les chercheurs. Quoi qu’il en soit, j'estime qu’en fin de compte le bilinguisme demeure avant tout une affaire personnelle.

Olivier Elzingre

 

Genève et Los Angeles : où l’architecture et le langage se conjuguent

 

St. Gervais jpg

Photo credit : Erdna, Genève


Sur ce calicot qui barre la façade du théâtre Saint-Gervais, à Genève, on peut lire :

« S'il fallait écrire sur cette façade pour informer les non-avertis qu'en ce lieu le mot se trouve en usage à d'autres fins que celles de vous faire consommer, de vous avertir ou de vous interdire. Ici le mot est crié, proclamé, chanté, murmuré, déclamé, récité. Il est dialogue, dispute, mémoire, rime, inutile, essentiel, art. S'il fallait écrire tant de mots pour informer que, malgré les apparences, ce bâtiment n'est autre que le théâtre St Gervais. »

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NEVER ODD OR EVEN

Brian Roettinger, artiste né à Los Angeles et qui y habite toujours, a installé une toile de 3,3 m x 7 m  sur la façade d’un chic hôtel du centre-ville, l’Arc Hotel. Chaque mois un autre street artiste expose son œuvre haut dans le ciel. Mais ce qui est remarquable dans cette production de Roettinger contenant les mots « NEVER ODD OR EVEN », c'est que ce texte est un palindrome. [1]

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[1] Le palindrome (substantif masculin), du grec  πάλιν / pálin (« en arrière ») et δρόμ ς/drómos («course»), aussi appelé palindrome de lettres, est une figure de style  désignant un texte ou un mot dont l'ordre des lettres reste le même qu'on le lise de gauche à droite ou de droite à gauche, comme dans la phrase « Ésope reste ici et se repose » ou encore « La mariée ira mal » à un accent près. (Wikipedia)

« post-truth » – le mot de l’année choisi par le Dictionnaire d’Oxford

Post-truth 1

La « post-vérité » s'impose comme le mot international de l'année

D'après The Times(Londres) 16 novembre 2016,
traduction Jean Leclercq

 

Il semble que la vérité blesse. Elle blesse tant qu'elle est lourdement condamnée à l'oubli.

Les lexicographes du Dictionnaire d'Oxford estiment que vu le nombre de ceux qui se considèrent à l'heure de la politique de la post-truth, ils se devaient d'en faire mot international de l'année.