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Les livres, librairies et bibliothèques

Le Biblioburro: l'étonnante bibliothèque mobile de Colombie.

Au fil des ans, nous avons publié plusieurs articles sur les livres, les librairies et les bibliothèques. Parmi ceux-ci, citons Une querelle d'auteurs prend fin dans une biblioville (20.07.2011), Mes bibliothèques: rendez-vous du livre et des beaux-arts... (1.12.2011) [1], Les livres sont mon truc (13.09.2013) La seule bibliothèque au monde qui soit à cheval sur deux pays !, (03.09.2016)  et Sa salle des urgences de l'esprit  est ouverte 24h/24 (05.12.2017), la touchante histoire d'Hamzeh Al-Maaytah, ce libraire d'Amman (Jordanie) qui décrit son travail en ces termes: «Je gère une salle des urgences de l'esprit.»  Aujourd'hui, c'est de Colombie que nous parvient une autre histoire, celle de quelqu'un qui s'emploie à propager le savoir par la lecture. Il se nomme Luis Soriano et a inventé le biblioburro (un terme à ajouter au lexique ci-dessous). Son vécu est une action persévérante, menée dans les conditions difficiles que nous montre le premier clip vidéo, mais aussi son heureux dénouement, que nous révèle le second clip.

L'article qui suit s'inspire largement d'un texte paru récemment sur BBC.com – "Biblioburro: The amazing donkey libraries of Colombia".

Depuis plus de vingt ans, parcourant la campagne colombienne avec ses deux ânes, Luis Soriano répand la joie de lire parmi les enfants des communautés rurales .

Enseignant d'espagnol à La Gloria, dans la campagne colombienne, Luis regrettait que ses élèves n'aient rien à lire chez eux. Il décida d'y remédier avec les moyens dont il disposait.

En adaptant l'arçon de ses deux ânes, Alfa et Beto, au transport non plus de l'eau mais de livres, Luis improvisa une bibliothèque mobile. Il prit ensuite la route afin de mettre ses livres à la disposition d'enfants qui, chez eux, n'avaient aucun accès à la lecture. Néologiste malgré lui, Luis avait inventé le biblioburro. [2]

Biblioburro

« Les gosses s'éveillent en ouvrant un livre. C'est la rencontre de la surprise et de l'imagination. Vous les voyez qui se mettent à rire, juste en voyant le livre » dit-il.

Comme le libraire de Hamzeh Al-Maaytah à Amman [3], Luis Soriano est un défenseur du livre qui mériterait d'être reconnu et honoré par l'UNESCO. En outre, il recourt à des moyens simples et traditionnels. L'âne, ce cheval du pauvre, est un vecteur rustique et sobre. Bien des projets entrepris dans le tiers-monde échouent parce qu'ils ont fait appel à des moyens techniques trop complexes et d'un entretien coûteux.

Visionnez donc les vidéos ci-dessous afin d'en savoir davantage sur l'aventure inspirante de Luis et ses deux acolytes.

Biblioburro 1 – 5:19 minutes

Biblioburro 2 – 1:23 minutes

Jean Leclercq

[1] Dans l'article susmentionné, nous avions offert un lexique de termes relatifs aux livres.

English

français

bible

Bible

bibliographer

bibliographe

bibliography

bibliographie

bibliophile

bibliophile

bibliophobe, bibliophobia

bibliophobe, bibliophobie

bibliotown

la biblioville

book

le livre

bookish

studieux (-euse), livresque

booklet

la brochure

bookmark

le marque-page, signet

bookmobile

la bibliothèque itinérante

bookseller (secondhand)

le bouquiniste

bookstore, bookshop

la librairie

bookworm

dévoreur (-euse) de livres,
le rat de bibliothèque,
le bouquineur (-euse)

editor

rédacteur (-trice)

hard cover (book)

le livre (relié)

lexicographer

lexicographe

librarian

bibliothécaire

library

la bibliothèque

paperback

le livre de poche

pocketbook

le carnet, portefeuille

publisher

l’éditeur

tome, volume

le tome, volume

yearbook

l'annuaire

Attention aux faux amis :

bookstore, bookshop

la librairie

Library

la bibliothèque

Publisher

l'éditeur

Editor

le rédacteur (-trice)

[2]  Contraction de biblioteca (bibliothèque) et de burro (âne en espagnol) 

David Crystal – linguiste du mois d’avril 2018

ENTRETIEN  EXCLUSIF

 

David Crystal

L'interviewé

                     

Grant Hamilton

L'intervieweur

David Crystal, un linguiste britannique de renommée internationale qui a publié plus de 120 ouvrages sur la langue anglaise*, a bien voulu accorder un entretien à notre contributeur fidèle, Grant Hamilton, traducteur agréé. Grant, Québécois, est l'auteur du livre Les trucs d'anglais qu'on a oublié de vous enseignerVoici une traduction abrégée de leur conversation. 

Original English text.

———————————————————-


GrantVous avez signé en tant qu’auteur, coauteur ou directeur de publication plus de 120 livres. Comment choisissez-vous vos sujets?

 

David CrystalLa plupart me viennent de conversations comme celle-ci. Un éditeur ou un congressiste me demande « y a-t-il un livre sur tel sujet? », et je finis par l’écrire. Les grandes encyclopédies existent précisément parce que quelqu’un s’est demandé si on pouvait trouver des ouvrages de langue illustrés. L’idée était séduisante, et l’encyclopédie a vu le jour. Si tant de questions n’ont pas été traitées, c’est que la langue évolue sans cesse. L’anglais et le français d’hier étaient différents de l’anglais et du français d’aujourd’hui, et ils le seront encore demain. Il y aura toujours de la nouveauté et donc de nouveaux besoins.

 

GrantC’est tout de même un sacré défi d’écrire sur un sujet aussi costaud que la grammaire anglaise, comme vous l’avez dans « Making Sense : The Glamorous Story of English Grammar », ouvrage que j’ai présenté dernièrement sur ce blogue. Vous devez avoir une concentration exceptionnelle ou être très bien organisé, ou alors vous entourer d’une équipe nombreuse de documentalistes.

David CrystalJe n’engage jamais de documentalistes ou d’assistants. Je ne suis pas bon collaborateur. J’avais coutume de travailler en équipe, il y a des années, mais ça s’est avéré de plus en plus difficile pour la simple et bonne raison que les horaires des uns et des autres coïncidaient trop rarement. Parfois, on progresse beaucoup plus vite en solitaire.

Comme bien des linguistes, je suis un collectionneur : d’usages, d’orthographes, de ponctuations, de tout. Je prends constamment des notes. J’ai un tiroir qui déborde de papiers en permanence : titres de pages Web, manchettes, articles, billets de blogue… Le but étant d’écrire quelque chose d’inédit. Mon ouvrage sur la grammaire, comme vous l’avez remarqué, a ceci de particulier qu’il combine l’apprentissage de la langue par la grammaire et les aspects descriptif (qu’est-ce que la grammaire?) et explicatif (comment l’étude de la grammaire s’est-elle développée?) de la grammaire. Tel était le concept : réunir ces trois domaines d’ordinaire séparés.

 


GrantVotre livre a dû être d’autant plus difficile à écrire que vous vous adressez à différents publics.

 

 

David CrystalOui, ce qui en a fait un exercice littéraire intéressant : comment présenter le matériel de manière à départager ces différents intérêts tout en rendant l’ensemble accessible? Tout livre doit avoir une dimension littéraire, selon moi. Être érudit, c’est bien, mais être à la fois érudit et auteur, c’est mieux.

 

GrantOù tracer la frontière entre les usages acceptables et inacceptables?

 

 

David CrystalC’est là l’essence de la linguistique : tenter de définir la frontière entre ce qui est acceptable et ce qui ne l’est pas.

Certains cas de figure sont totalement inacceptables. Personne dans le monde anglophone ne place l’article défini après le nom, comme dans cat the. En roumain, pourtant, c’est tout à fait normal. Très rares sont les usages (environ 2 à 3 %) dont l’acceptabilité est débattue. Les linguistes passent pourtant beaucoup de temps à discuter de ces cas.

En n’accordant de l’intérêt qu’aux questions litigieuses, les prescriptivistes [NDLR : personne qui croit qu’il existe des règles absolues de bon usage] commettent une erreur monumentale. Il y a des enjeux de grammaire, voire de prononciation, beaucoup plus importants que ces questions-là.

GrantQue conseilleriez-vous à un traducteur hésitant devant un usage grammatical controversé comme les pronoms their ou they avec un nom singulier? Peut-il s’en permettre autant qu’un écrivain?

David CrystalSi la question se pose, c’est parce que l’usage a commencé à changer. Il est difficile de prévoir quand le nouvel usage ne fera plus sourciller. Quand j’écris des scénarios pour la radio, je m’assure d’éviter tout ce qui pourrait hérisser les auditeurs plus âgés. Par exemple, je n’utilise jamais de split infinitive[1]. Non que je croie que c’est une erreur, mais je ne veux pas recevoir des piles de lettres d’auditeurs qui sont montés aux barricades, oubliant complètement mon propos. En ce qui concerne they au singulier, un processus d’acceptation est en cours, mais il n’en est qu’à 30 % environ.

GrantJ’ai écrit sur Twitter que les traducteurs ne devraient pas se précipiter à adopter les changements grammaticaux.

 

 

David CrystalC’est très sage. Il faut être conservateur sur ces questions. Les avant-gardistes vous trouveront un peu démodé, mais ils ne se plaindront pas, tandis que les personnes âgées risquent de s’en offusquer. Le flottement dans l’usage de their et they rappelle l’évolution des pronoms de la deuxième personne au Moyen Âge. Comme en français, où le pronom « vous », d’abord uniquement pluriel, est devenu petit à petit une marque de politesse au singulier qui le fait coexister avec le « tu », plus familier, le you pluriel a commencé à s’employer au singulier en signe de respect, simultanément au singulier non marqué thou, déjà en usage. Chez Shakespeare, chaque fois que quelqu’un passe de thou à you, c’est exactement comme s’il passait de « tu » à « vous » en français. À l’époque, des gens ont probablement résisté au changement, mais aujourd’hui, personne ne s’en formalise. Un jour, il sera tout aussi normal d’employer they avec un nom singulier qu’il est normal de dire you à une seule personne.

 

GrantAvez-vous l’impression que l’évolution de l’anglais s’est accélérée?

 

 

David CrystalIl est difficile de mesurer la vitesse à laquelle les langues évoluent parce que nos sources documentaires sur cette question ne sont pas aussi loquaces qu’on pourrait le croire et que le changement n’est ni constant ni linéaire. Il est tout en pics et en creux. Nous commençons toutefois à avoir une meilleure idée de cette évolution grâce à de très vastes corpus d’usages, dont certains corpus historiques. Pour certains types de constructions grammaticales, le changement semble en effet s’accélérer. Par exemple, le present continuous (I’m going) gagne rapidement du terrain sur le simple present (I go). Aujourd’hui, on dira sans réfléchir « I’m having a meeting next week », quand, il y a trente ans, on aurait dit « I have a meeting next week ». L’exemple par excellence de cette tendance est le slogan de McDonald’s : il y a trente ans, « I'm loving it » aurait donné « I love it ».

 

GrantConnaissez-vous les lois linguistiques du Québec?

 

 

 
David CrystalTout à fait.

 

 

 


GHQue pensez-vous de tentatives de rétablir le rapport de force entre deux langues, comme cette loi cherche à le faire?

 

David CrystalC’est une question d’identité et non d’intelligibilité. On trouve de nombreux exemples parallèles ailleurs dans le monde. Il faut comprendre qu’une langue est mue par deux forces, parfois conflictuelles : le besoin d’intelligibilité et le besoin d’identité. Plus un pays devient hétérogène culturellement, plus la langue et les différents dialectes se déplacent au centre du paysage politique. L’État pèche par naïveté s’il refuse de le reconnaître ou s’il choisit de ne pas s’en soucier ou de ne pas avoir de ministère dédié aux langues ni aucune autre structure similaire. Nous n’en avons pas en Grande-Bretagne, et les problèmes sont de plus de plus évidents à mesure que le multiculturalisme s’accentue.

 

GrantLes lois linguistiques ne sont donc ni bonnes ni mauvaises en soi, elles existent, tout simplement?

 

 

David CrystalC’est exact. Il est très difficile d’extrapoler d’un pays à l’autre, car les situations sont très différentes.

 

 

 

GrantJ’ai remarqué ce qui me semble être un accent adolescent en français québécois. Connaissez-vous de tels cas?

 

 

David CrystalLe langage adolescent est quelque peu négligé dans les études sur l’acquisition du langage. À l’adolescence, les jeunes cherchent à établir leur identité par rapport à leurs pairs, modulant leur accent, de façon parfois assez radicale et rapide, par rapport à ce qu’ils perçoivent comme étant la norme dans leur groupe de pairs et ce qui est désirable ou ne l’est pas. On a pu observer clairement ce phénomène dans l’est de Londres, où des groupes d’adolescents se mêlent aux foules d’immigrants et adoptent leur accent. Plus vieux, il leur arrive de le perdre en partie, mais à l’adolescence, il s’entend.

GrantJe vous ai entendu dire que les anglophones ont tendance à être unilingues, quand partout dans le monde le plurilinguisme est la norme. Pensez-vous que la culture des locuteurs anglais s’en trouve appauvrie?

David CrystalDans un sens, c’est le cas, mais cet appauvrissement n’est pertinent que si le fait de ne pas parler une autre langue empiète sur le bien-être ou la qualité de vie de la personne. Quand les anglophones voyagent, ils ne se sentent pas handicapés : « Tout le monde parle anglais, n’est-ce pas? Pourquoi apprendre une autre langue? » Inversement, il n’y a pas beaucoup d’immigrants en Grande-Bretagne qui n’ont pas appris l’anglais. « Alors, à quoi bon? »

Mais les choses changent. La demande pour apprendre des langues étrangères est en hausse, et elle risque d’augmenter davantage après le Brexit. Je ne m’étonne pas d’entendre de plus en plus souvent : « j’aimerais connaître d’autres langues ».

 

GrantJe ne pensais pas à l’appauvrissement matériel, mais aux bienfaits cognitifs de la maîtrise de plusieurs langues.

 

David CrystalLa première motivation pour apprendre une langue étrangère est la perspective de gagner plus d’argent ou d’améliorer sa qualité de vie. L’identité et le développement cognitif entrent bel et bien en ligne de compte, mais seulement plus tard selon mon expérience.

 


GrantUn peu partout dans le monde, des sondages d’opinion indiquent que la réputation et l’aura des États-Unis ont pris un coup avec l’arrivée de Trump à la Maison-Blanche. Pensez-vous que cela pourrait faire perdre du prestige à l’anglais?

David CrystalPlus maintenant. Peut-être à une autre époque, quand le nombre total de locuteurs de l’anglais était relativement faible et que les États-Unis en comptaient une assez forte proportion. Mais ce temps est révolu. Il y a aujourd’hui 2,3 milliards de locuteurs de l’anglais dans le monde, dont 230 millions aux États-Unis. On en dénombre davantage en Inde, et la Chine pourrait bientôt occuper le second rang. Les chiffres comptent dans l’étude des langues. Oui, les États-Unis ont peut-être perdu de leur éclat, mais regardez ce qui se passe ailleurs dans le monde.

Je voudrais également souligner que Trump, d’un point de vue linguistique — rien à voir avec la politique —, fait l’objet d’un procès injuste pour son style oratoire. On le compare à Obama et à d’autres communicateurs, on dit qu’il n’est pas bon orateur. Mais Trump s’exprime dans un anglais plus proche de la langue du quotidien que tous les politiciens avant lui. Résultat : il est allé chercher des voix. Les propos de Trump ne vont peut-être pas dans le sens des intérêts de son pays, mais je ne crois pas que l’anglais pâtisse de sa façon de parler.

 

GrantAvez-vous une opinion sur le globish, cet anglais simplifié pour les personnes dont ce n’est pas la langue maternelle?

 

 

David CrystalIl y a toujours eu des tentatives de simplifier l’anglais, et le globish est l’une d’elles. Mais la simplification est vraiment trop poussée. Imaginez une réunion d’affaires en globish. Ça n’irait pas très loin.

 

 

GrantLes anglophones ne sauraient pas quels mots utiliser et quels mots éviter.

 

 

David CrystalÀ ce sujet, laissez-moi vous faire part d’un fait intéressant : les gens ont tendance à sous-estimer la richesse de leur vocabulaire. Demandez à un francophone qui affirme avoir une mauvaise maîtrise de l’anglais de feuilleter une série de pages dans un dictionnaire anglais en cochant les mots qu’il connaît, puis additionnez ce nombre et multipliez-le par le nombre de pages du dictionnaire. Vous serez étonné du résultat. Votre volontaire connaît peut-être bien 10 000 mots! Les gens sont meilleurs en anglais qu’ils le pensent.

 

GrantQuels conseils donneriez-vous à quelqu’un qui souhaite apprendre l’anglais?

 

 

David CrystalRechercher le contact avec la langue sous ses différentes formes — Web, mobile, etc. L’avenir d’une langue et d’une société qui trouve cette langue importante appartient à la jeunesse. Partant de là, je crois que plus on utilise Internet et toutes ses ramifications, mieux c’est.

 

[1] Le split infinitive consiste à insérer un ou des mots entre la particule to et le verbe dans une construction à l’infinitif. (N.d.t.)

 

Parmi d'autres articles contribués par Grant Hamilton

Le sacrilège d’un Anglo-Québécois

À tout seigneur, tout honneur…

Contre la pensée unique – analyse de livre

Le choc des langues en milieu urbain

 ————————-

* Crystal est également très actif à titre de professeur et intervient souvent dans les médias à titre d'animateur ou de consultant. Il est né en Irlande, a grandi au pays de Galles et a fait ses études en Angleterre. Il a commencé sa carrière universitaire en tant que professeur de linguistique, d'abord à Bangor, au pays de Galles, puis à Reading, en Angleterre. Il doit sa notoriété principalement à ses travaux de recherche sur la langue anglaise, dans des domaines comme l'intonation et la stylistique, et à la recherche sur l'application de la linguistique dans des contextes religieux, éducatifs et cliniques, notamment dans le développement d'une gamme de techniques de profilage linguistique à des fins diagnostiques et thérapeutiques. Bon nombre de ses ouvrages ciblent le grand public. M. Crystal est professeur honoraire de linguistique à l'Université du Pays de Galles à Bangor.

En plus de ses nombreux ouvrages, il est reconnu pour les deux encyclopédies qui ont été publiées par la Cambridge University Press : The Cambridge Encyclopedia of Language et The Cambridge Encyclopedia of the English Language.  Parmi ses plus récents livres, notons Making Sense: the Glamorous Story of English Grammar (2017), The Story of Be: a Verb's-eye View of the English Language (2017), The Oxford Dictionary of Original Shakespearean Pronunciation (2016), The Oxford Illustrated Shakespeare Dictionary (2015, avec Ben Crystal), The Disappearing Dictionary: a treasury of lost English dialect words (2015) et Making a Point: the Pernickety Story of English Punctuation (2015).  Il est également coauteur de plusieurs livres, dont Words on Words (2000, une compilation de citations sur le langage réalisée en collaboration avec son épouse et associée en affaires, Hilary); Wordsmiths and Warriors: the English-Language Tourist's Guide to Britain (2013, avec Hilary Crystal); et Shakespeare’s Words (2002) et The Shakespeare Miscellany (2005), en collaboration avec son fils Ben. 

 Crystal book

Un Français licencié parce que trop français !

Un serveur licencié au Canada pour impolitesse alors qu’il ne faisait « qu'être français »


AudreyPouligny (2)L’article suivant est para récemment dans le cotidien brittanique, The Times, et a été traduit et adapté par Audrey Pouligny (quidlingua.com), que nous remercions chaleureusement.

Un serveur français licencié su Canadá pour impolitesse a contesté cette décision, alléguant qu'il s'agissait d'un licenciement sans cause réelle et sérieuse dès lors qu'il ne faisait qu'être français.

Le garçon de café était peut-être connu pour ses manières agressives, son intransigeance et son impassibilité, mais Guillaume Rey a fait valoir que le fond du problème s’intéressait, en réalité, à une question de culture et de formation.

M. Rey a déclaré avoir été licencié par un restaurant Milestones à Vancouver, au Canada, « en raison de sa culture française…, laquelle tend à être plus directe et plus expressive ».

FrenchWaiterLe restaurant a reconnu que M. Rey faisait bien son travail, mais ses collègues se sont plaints de son attitude. Le Tribunal des droits de la personne de la Colombie-Britannique a été informée de ce qu’une de ses collègues se serait retrouvée en larmes après avoir été réprimandée par ce dernier. M. Rey nie tout comportement désagréable qui lui serait imputable, bien qu'il ait été averti à ce sujet à plusieurs reprises. Il a en effet déclaré qu'un manager avait déjà attiré son attention sur le fait qu'il pouvait être perçu comme agressif en raison de sa culture.
Le restaurant et Cara Operations, sa société mère, n'ont pas réussi à obtenir un débouté, le tribunal ayant renvoyé l'affaire à une audience sur le fond.

Devyn Cousineau, membre du tribunal, a noté que le restaurant reprochait à M. Rey non pas son attitude envers les clients, mais le « ton agressif et la nature » de ses relations entretenues avec ses collègues.
M. Rey a déclaré que ses collègues avaient, en réalité, mal interprété sa personnalité française « directe, honnête et professionnelle ». Devant le tribunal, il lui sera demandé de rendre compte de la façon dont son héritage culturel pourrait conduire à la perception d’un comportement constitutif « d'une violation des normes définissant une conduite acceptable en milieu de travail ».

Les frictions entre les anglophones et les serveurs français ne sont pas nouvelles. Elles font l'objet de plaisanteries depuis le XVIIIe siècle. Les Français attribuent cet état de fait à une incompréhension de la culture gauloise, laquelle valorise, d’une part, une certaine formalité entretenue avec les inconnus et, d’autre part, beaucoup de franchise entre collègues. En France, les autorités touristiques ont tenté d'améliorer les manières des serveurs, ce qui a conduit à l'adoption par certains d'habitudes d'inspiration américaine, consistant à interrompre les clients afin de leur demander : « alors, comment allons-nous tous ? »

Un violoneux américain œuvre à la survie du « français Paw Paw »

L'État de Louisiane a fait acte de candidature à l'Organisation internationale de la Francophonie (OIF). Celle-ci statuera sur cette demande et annoncera sa décision lors du Sommet de la Francophonie qui se tiendra à Yerevan (Arménie) les 11 et 12 octobre prochains. Rappelons que la Louisiane, qui compte près de 250.000 francophones, jouit depuis 2006 du statut d'invité spécial de la Francophonie. La survivance quasi-miraculeuse de la langue française en Louisiane et, bien plus minortairement, dans d'autres régions des États-Unis s'explique par l'attachement que lui témoignent des personnages comme Dennis Stroughmatt qui, dans l'Illinois, se consacre à la survie du « français paw-paw ».

 

De ToquevilleEn 1831, lorsqu'il visite la région des Grands Lacs, Alexis de Tocqueville éprouve la surprise de sa vie en entendant un Indien lui parler français, qui plus est, avec l'accent de sa Normandie natale. Comme beaucoup, il s'imaginait que, depuis le traité de Paris (1763) [1], le français avait complètement disparu de l'Amérique du Nord. Or, il a continué à être parlé, non seulement au Canada, mais dans certains secteurs de l'Illinois, du Missouri et de l'Indiana, notamment dans la région des Monts Ozark, c'est-à-dire dans ce qui s'appelait jadis la Haute Louisiane. Dans ces régions, des colons venus à la fois du Canada et de la vallée du Mississipi, s'étaient installés, notamment pour y exploiter les mines de plomb. Leur présence se manifeste encore de nos jours dans la toponymie (la ville de Vincennes, par exemple) et l'anthroponymie (les Archambault, Aubouchon, Brasseur, Cardinal, Gilbert ou Tremblay sont amplement représentés). La culture locale est encore marquée par l'héritage français. C'est ainsi qu'on y célèbre le Mardi-Gras et des rendez-vous locaux qui sont autant d'occasions de se retrouver au nom d'une descendance commune. Mais, la langue française a pratiquement disparu. Elle n'est plus parlée que par des personnes très âgées. C'est le constat qu'a fait un historien et musicien, Dennis Stroughmatt, qui n'est pas d'ascendance française et qui n'aimait guère le français qu'on lui apprenait à l'école. C'est seulement lorsqu'il entreprit des études supérieures de conservation du patrimoine qu'il s'aperçut qu'il ne restait plus d'autres traces de la culture française que des vestiges bâtis : quelques maisons historiques. Mais, avec l'aide de son professeur, Dennis est parvenu à retrouver des francophones, souvent très âgés, éparpillés dans le sud-est du Missouri et le sud-ouest de l'Illinois. Il résolut alors de se battre pour préserver le « français de l'Illinois ».

 

Ozark

Mais, quel est ce français de l'Illinois, ce « français Paw Paw », comme on l'appelle familièrement ? C'est la langue que parlaient les francophones de la région, ainsi désignée parce qu'on disait ses locuteurs si pauvres qu'ils se nourrissaient exclusivement du fruit jaunâtre de l'asiminier, l'asimine ou paw paw (parfois appelée Missouri banana). Quant à cet idiome dialectal, Dennis l'estime intermédiaire entre le franco-canadien et le français cajun, parlé en Louisiane. En fait, les deux exemples qu'il donne de ce particularisme ne sont guère probants puisque les mots ouaouaron (pour grenouille) et bête puante (pour mouffette) sont couramment utilisés au Canada. Il en va de même de la coutume de la guignolée qui voulait qu'à la fin novembre/début décembre, on se déguise et qu'on aille de porte en porte quêter des denrées alimentaires pour les pauvres, en s'accompagnant d'une chanson spécifique. Cette tradition est toujours vivante au Québec où l'on organise maintenant une « Grande guignolée des médias » qui tend à remplacer les initiatives locales, mais en perdant une bonne part de la liesse et de la spontanéité initiales. Le vocable guignolée (ou guillannée) viendrait de l'expression « au gui l'an neuf », le gui étant traditionnellement associé à la nouvelle année, chez les peuples celtes.

Mais alors, comment Dennis s'y est-il pris pour, d'abord, apprendre le « français de l'Illinois » et, ensuite, s'en faire le porte-parole et le défenseur ? Pour apprendre, il lui fallut retrouver des locuteurs de Paw Paw, le plus souvent très âgés, qui l'ont invité à des bouillons, c'est-à-dire des soirées au cours desquelles on se retrouve pour manger, jouer aux cartes et faire de la musique. L'apprentissage du violon lui prit trois ans et celui du français passa par la mémorisation de chansons et d'histoires dont ses amis décomposaient les mots, comme pour un enfant. Il apprit ainsi la syntaxe française à l'oreille ! En 1998, son professeur de violon étant trop âgé pour jouer à la Fête d'automne, le festival annuel d'Old Mines, Dennis fut pressenti pour le remplacer. Il s'en sentait bien indigne, mais releva le défi en se disant que s'il ne les transmettait pas, ses connaissances seraient appelées à disparaître. Encouragé par ce premier succès, il organisa plusieurs ateliers, en collaboration avec l'OMAHS [Société d'histoire de la région d'Old Mines] et l'AATF [Association américaine des enseignants de français] et, tout récemment, un séminaire de huit semaines au Wabash Valley College, dans l'Illinois, cycle d'enseignement dont il proposera prochainement une version en ligne. Plusieurs dizaines de personnes s'y intéressent et ce sont souvent les enfants ou les petits-enfants de ceux qui ont enseigné à Dennis le français de l'Illinois !

Stroughmatt CreoleMais, comment ratisser plus large ? Comment inciter davantage de personnes à continuer d'utiliser le dialecte ? De la musique avant toute chose, voyons ! Dennis compte surtout sur le chant. À Sainte-Geneviève, Les Petits Chanteurs interprètent des ballades françaises traditionnelles lors des fêtes organisées dans le Missouri, notamment le French Heritage Festival. Il collabore également avec l'enseignante de français du lycée d'Old Mines et familiarise les jeunes avec le français de l'Illinois par la musique, le chant et les contes. Au cours de la Fête d'automne de l'année dernière, il a même réussi le tour de force consistant à faire chanter « Chevaliers de la Table ronde » à quelque 4.000 personnes. Avec sa formation musicale « L'Esprit créole », Dennis compte bien assurer la survie du français Paw Paw !

 

[20:56 minutes]

 

[1] Le traité de Paris, signé le 10 février 1763, après trois ans de négociations menées entre la Grande-Bretagne, l'Espagne et la France, et des préliminaires conclus à Fontainebleau le 3 novembre 1762, met fin à la guerre de Sept Ans. Il réconcilie la France et la Grande-Bretagne au grand avantage de celle-ci qui acquiert notamment le Canada et l'empire français des Indes où la France ne garde plus que cinq comptoirs.L'Espagne recevait la Louisiane qu'elle conserva jusqu'au traité secret de Saint-Ildephonse (1800), par lequel Bonaparte obtint du roi d'Espagne Charles IV qu'il la rétrocède à la France. Celle-ci regagne Saint-Domingue (considérée à l'époque comme la perle des Antilles), la Martinique et la Guadeloupe. Maigre consolation, elle acquiert Saint-Pierre et Miquelon ainsi qu'un droit de pêche exclusif sur le Grand Banc de Terre-Neuve (privilège auquel elle renoncera lors de l'Entente Cordiale). C'est le début de l'hégémomie britannique sur le monde. Pourtant, « l'ignominieux traité de Paris » (Tocqueville) ne semble pas avoir été douloureusement ressenti en France. La population était lasse d'une guerre interminable et l'on tira même un feu d'artifice devant l'hôtel de ville de Paris, le 17 juin 1763 !      

Voir : http://bit.ly/2h2y2Ww

 

Jean Leclercq

L'article ci-dessus est largement inspiré d'un entretien de Clément Thiery avec Dennis Stroughtmatt du 22 mars 2017, paru dans FRANCE-AMERIQUE, et que  M. Stroughmatt nous a aimablement autorisés à condenser pour nos lecteurs. La version in extenso de l'entretien peut être consultée sur http://bit.ly/2omDqC9

 

 

Lecture supplémentaire :

 Le Texas à l'heure des utopies.  Souvenir d'un phalanstère

US spoke French

When the United States Spoke French: Five Refugees Who Shaped a Nation

Five Refugees Who Shaped a Nation

Francois Furstenberg. Penguin Books

Les mots anglais du mois : “ Manterrupting” , “ mansplaining” et “manspreading”

 : ou quand les mots conceptualisent le sexisme ordinaire

 

Joelle VuilleL'article qui suit fut rédigé par Joëlle Vuille, notre collaboratrice dévouée et auteure de plusieurs traductions d'articles rédigés en anglais au fil des années. Madame Vuille a une licence en droit suisse et un doctorat en criminologie, et elle est actuellement chargée de recherche à l’Ecole des sciences criminelles de l’Université de Lausanne.

 

La dernière décennie a vu apparaître trois mots-valises censés décrire des expériences que feraient bon nombre de femmes dans leur vie quotidienne depuis longtemps. Nous en offrons ici un survol.

 

1.  Mansplaining 


Le terme « mansplaining » (issu de la contraction de « man » et « explaining ») peut être traduit par « mecsplication » [2]. Il fait Men Explain Things to Meréférence à la tendance de certains hommes à expliquer aux femmes avec condescendance, presque avec mépris, ce qu’elles savent souvent déjà ou ce que elles seules peuvent connaitre ou ressentir. Si le mot est nouveau (il semble dater de 2008), le concept, lui, est ancien. Dans un petit livre intitulé « Men explain things to me » [3], Rebecca Solnit racontait par exemple, comment, à une soirée, un homme lui avait fait la leçon sur un livre qu’il n’avait de toute évidence pas lu… sans savoir que c’était elle qui l’avait écrit. 

Le « mansplaining » recouvre toutes sortes de situations. L’exemple le plus ancien documenté à ce jour semble être l’homme qui, en 1903, théorisait sur les raisons pour lesquelles les femmes ne voulaient pas du droit de vote [4]. Il y a eu, ensuite, celui qui expliquait à une femme ce qu’elle ressent lors d’un orgasme [5], en passant par le cuisinier amateur qui expliquait à une cheffe comment faire chauffer de l’huile dans une poêle [6]. Dans le cadre du débat sur le Brexit, on pensera au milliardaire Aaron Banks corrigeant la professeure d’histoire antique Mary Beards sur les raisons de la chute de l’empire romain (selon lui : l’immigration), les vagues souvenirs de lycée du premier valant apparemment autant que les décennies de recherche sur le sujet de la seconde [7]. Les exemples sont innombrables.

Au delà de l’anecdote énervante, le « mansplaining » est un symptôme du manque de crédibilité que la société accorde aux femmes lorsqu’elles parlent de leurs propres expériences ou lorsque des sujets plus ou moins complexes sont abordés. Bien sûr, les hommes ont le droit d’avoir un avis sur le féminisme, les contractions lors de l’accouchement et l’inconfort de certaines chaussures à talon. Mais lorsqu'un groupe dédié à la réforme de la législation sur la contraception ou l’avortement est composé uniquement d’hommes [8], il y a un problème. Et  lorsque les hommes (en tant que groupe) remettent systématiquement en doute la réalité des expériences faites par un grand nombre de femmes (on pensera au sexisme sur le lieu de travail, par exemple, ou au harcèlement de rue), ou l’écartent sous prétexte qu’elles sont trop sensibles ou n’ont décidément aucun sens de l’humour,  il est temps de rééquilibrer la discussion et de donner la parole à celles qui vivent ces situations au quotidien.

 

 

2. « Manterrupting »

Manterrupting

 

Manterrupting 1Terme popularisé par la journaliste américaine Jessica Bennet [9], le « manterrupting » peut être défini comme l’interruption systématique et injustifiée des femmes par leurs collègues masculins [10]. Une étude devenue célèbre avait établi il y a quelques années que les hommes accaparent les 75% de temps de parole dans les réunions professionnelles, bien au delà d’une représentation proportionnelle des genres [11].

Au delà du manque de politesse qu’il incarne, le « manterrupting » a toutefois une facette plus insidieuse. En effet, le langage étant un outil de pouvoir, en interrompant continuellement leur interlocutrice, les hommes monopolisent les conversations, marquent une hiérarchie, et augmentent leur crédibilité professionnelle [12], alors que les femmes, elles, apprennent à se taire [13].

Un article récent a mis en lumière le phénomène au sein de la Cour suprême des Etats-Unis [14]. Les auteurs ont examiné les transcriptions des débats devant cette juridiction afin d’identifier quels juges interrompaient le plus souvent leurs collègues, respectivement étaient le plus souvent interrompus par eux. Il ressort que les femmes juges étaient interrompues de façon disproportionnée par rapport à leurs collègues masculins : elles représentaient le 22% des juges, mais étaient la cible de 52% des interruptions. Et plus elles étaient nombreuses à la Cour suprême, plus elles étaient interrompues par leurs collègues : en 1990, Sandra Day O’Connor était la seule femme siégeant à la Cour suprême, et les 35.7% des interruptions étaient dirigées contre elle. En 2002, alors qu’il y avait deux femmes à la Cour suprême, elles étaient victimes de 45.3% des interruptions. En 2015, les trois femmes juges étaient la cible de 66% des interruptions. La même année, une femme juge était interrompue presque 4 fois plus souvent qu’un homme juge, en moyenne [15].

Cette attitude de la part des hommes pourrait être renforcée par la façon de parler de certaines femmes. En effet, les femmes utiliseraient plus de mots visant à rendre leur discours moins direct et moins ferme (en utilisant ce que les linguistes anglosaxons appellent des hedges tels que peut-être, parfois, d’une certaine façon, etc.), s’excuseraient plus [16], poseraient plus de questions, nuanceraient plus leurs propos, s’interrompraient plus pour inviter d’autres à parler, montreraient plus de soutien aux interlocuteurs, etc. [17] Une solution pourrait dès lors être d’apprendre aux filles et aux femmes à s’exprimer différemment ou plus comme les hommes. Mais cela soulève un autre problème, car certaines études suggèrent que les femmes qui adoptent les mêmes habitudes de langage que les hommes sont perçues comme trop agressives et trop dominantes et perdent alors en crédibilité professionnelle [18]. Le problème reste donc entier.

3. « Manspreading »

 

Manspreading 1

Le « manspreading », enfin, est un phénomène bien connu des utilisatrices de transports publics (le mot lui-même n’est apparu qu’en 2008, sur Twitter, d’après le Oxford English Dictionary [19]). Il s’agit de cette tendance qu’ont certains hommes à s’asseoir les jambes très écartées et de prendre ainsi deux fois plus de place que leurs voisines [20]. On parle en français d’ « étalement masculin ».   

Si certains voient dans le phénomène un simple comportement malpoli isolé, d’autres le perçoivent comme le symptôme d’une lutte politique pour le contrôle de l’espace. Citant la sociologue Colette Guillaumin, qui a étudié depuis les années 1970 les positions des hommes et des femmes dans les espaces publics, Le Monde rappelle que l’homme qui écarte les jambes, debout ou assis, est « une des caractéristiques majeures de la virilité occidentale, à la manière du cow-boy qui descend de cheval et reste jambes écartées » [21]. Y répond la femme qui croise les jambes, symboliquement pour protéger son sexe d’une possible agression, ou tout simplement pour se faire plus petite et éviter un combat de genoux. D’après certaines féministes, ces comportements seraient le syndrome de la même domination masculine qui se traduit dans les pratiques sociales en inégalités salariales et aux violences domestiques et sexuelle. Raison pour laquelle le « manspreading » devrait être combattu, comme toute autre dérive du patriarcat. 


Certaines villes (dont New York, Paris et Madrid) ont donc décidé de prendre le taureau par les cornes et affichent désormais des messages de sensibilisation dans les transports publics.

Manspreading 4

 

La réaction des hommes ne s’est pas faite attendre, et elle est riche d’enseignements: insulter les femmes qui dénoncent le phénomène, inverser la problématique (« Certaines femmes le font aussi, surtout quand elles sont enceintes ou grosses ») et ridiculiser la revendication ou la noyer dans des revendications absurdes (« Et les gens qui se tiennent à gauche sur l’escalator, alors ?! ») [22]. À les entendre, les hommes auraient une bonne raison de s’asseoir les jambes écartées, à savoir éviter une pression trop grande sur des organes génitaux (très) volumineux [23]. Puisqu’on vous le dit…

 

[1] L’auteure remercie la Prof. Fabienne H. Baider, Université de Chypre, Département d’Etudes françaises et d’Etudes européennes, pour sa relecture et ses suggestions.

[2] Mansplaining : «Les mots sont liés au pouvoir» – Liberation -  

[3] Ces hommes qui m’expliquent la vie, de Rebecca Solnit, traduit de l’anglais par Céline Leroy, éditions de l’Olivier, sorti le 1er mars 2018.

[4] A Cultural History of Mansplaining – The Atlantic, November 1, 2012

[5] 12 Absolutely Infuriating Examples of Mansplaining – Cosmoploitan – March 24, 2017

[6] He Told Me how to Pronounce my own Name – Mail – May 18, 2017

[7] https://bzfd.it/2uLA9o9

[8] Une fois sous Obama ; la seconde sous Trump : 

[9] How Not to be Interrupted in Meetings, TIME   January20, 2015
Il faut ajouter que l’interruption  est un sujet très étudié en analyse conversationnelle (cf. les nombreux travaux en Language et gender à ce sujet) et cela depuis des années. Comme l’humour, l’interruption peut être symptomatique soit d’un rapport de force  (invasion de l’espace de parole de l’autre), soit de solidarité (on montre son enthousiasme, son empathie, etc.)

[10] Définition reprise de :Contre le « manterrupting », le bâton de parole, Le Monde 05.02.2018
Voir également: Speaking While Female, The New York Times, January 12, 2015

[11] The Great Gender Debate, Mail, 19 September 2012

[12] Voir l’étude passionnante de Victoria Brescoll sur le lien entre temps de parole et la compétence perçue :Who Takes the Floor and Why: Gender, Power, and Volubility in Organizations

[13] Afin de mettre en lumière le phénomène de « manterrupting », une application a été créée par BTEC, appelée « Women interrupted ». L’application utilise le micro du smartphone pour analyser les conversations et compter le nombre de fois que les interlocutrices sont interrompues par des interlocuteurs.

[14]  How Ruth Bader Ginsburg Cut Down on the Supreme Court's 'Manterrupting, Inc.com, 12.23.2014

[15] Mais le genre n’est peut-être pas la seule dimension à prendre en compte dans ce contexte. Les mêmes chercheurs ont relevé que Sonia Sotomayor, qui est latina, est interrompue est interrompue de façon disproportionnée par les avocats (hommes) des parties.

[16] Le début de ce sketch de SNL avec Aidy Bryant et Colin Jost sur l’égalité salariale entre hommes et femmes illustre bien le propos : 

 

[17] Voir la méta-analyse de Leaper C./Robnett R. C,  Women Are More Likely Than Men to Use Tentative Language, Aren’t They? A Meta-Analysis Testing for Gender Differences and Moderators, Psychology of Women Quarterly 35(1), 129-142, 2011.

[18] Sur le sujet de la crédibilité des avocates, voir les études synthétisées par Jaquier V./Vuille J., Les femmes et la question criminelle, Genève : Seismo, 2017, p. 408-410.  Il existe aussi une littérature assez importante sur le leadership féminin qui pose les mêmes questions.

[19] Manspreading: how New York City’s MTA popularized a word without actually saying it

[20] Voir notamment : "Manspreading": une campagne de sensibilisation dans les transports new-yorkais s'attaque aux incivilités masculines, Huffington Post, December 23, 2014.

On pense aussi à la place des bras sur les accoudoirs dans les avions qui est prise d’assaut par vos voisins.

[21] Comment le « manspreading » est devenu un objet de lutte féministe, Le Monde, 06.07.2017

[22] Les réactions des hommes à la dénonciation du "manspreading" sont pleines d'enseignements, HUFFPOST, 17.06.2017

[23] Revealed: The Scientific Explanation behind 'Manspreading', Independent, 27 July, 2017 

Lecture supplémentaire :

« Ce n’est pas la langue qui est sexiste, mais les comportements sociaux »
Le Monde, 26.12.2017

D'autres articles par la meme auteur parus sur ce blog :
https://www.le-mot-juste-en-anglais.com/joelle-vuille/

 

David Bellos – linguiste du mois de mars 2018

E N T R E T I EN   E X C L U S I V E

GB

David Bellos
Geraldine Brodie 
docteur ès lettres 

l'intervieweuse

 David Bellos 
docteur ès lettres
l'interviewé

UCL logo Princeton
University College London University of Princeton

 

 

 

David Bellos est professeur de français et de littérature comparée et Directeur du Program  Translation and Intercultural Communication de l'Université de Princeton. Il est l'auteur de Romain Gary: A Tall Story (chez Vintage Digital, 2010) et Georges Perec: A Life in Words (chez David R. Godine, 1993) (Prix Goncourt de la biographie), entre autres livres, et le traducteur de Chronicle in Stone: A Novel by Ismael Kadare (Arcade Publishing,  2011), entre autres traductions.

Geraldine Brodie, notre Linguiste du mois d'août 2016 et depuis lors contributrice fidèle à ce blog,  est maître de conférence en théorie de la traduction et en traduction du théâtre, et responsable de la maîtrise en théorie et pratique de la traduction à l'University College London. **

 

Nadine GassieL'interview qui suit a  été traduite par Nadine Gassie, qui, avec sa fille Océane Bies fut notre traductrice du mois d'avril 2017. Nadine détient une maîtrise d'anglais de l'Université de Pau et des Pays de l'Adour (1993) et un DESS de traduction littéraire de l'Institut Charles V, faculté d'anglais de l'Université Paris-Diderot (1994).

ORIGINAL ENGLISH TEXT

 

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Les avantages insoupçonnés des glossaires.

AudreyPouligny

Audrey Pouligny est une juriste qui traduit de l’anglais vers le français en mettant au service de ses clients sa connaissance approfondie du droit civil et de la common law. Elle est admise au Barreau de Paris et bénéficie d’une expérience en contentieux, tant en France qu’aux Etats-Unis, dans des domaines de droit variés. Elle a conseillé des clients internationaux sur un large éventail de problématiques liées au droit du travail et à la gestion des Ressources Humaines. Audrey est membre de la Northern California Translators Association (NCTA) et de la American Translators Association (ATA). Elle a pour objectif de proposer des traductions pertinentes avec un véritable savoir-faire juridique et RH. Quand Audrey ne traduit pas, on peut la trouver dans un studio de danse en train de prendre un cours.

Nous la remercions infiniment pour avoir écrit l'article qui suit pout Le Mot Juste.

Traducteurs : Quelques réflexions sur la manière dont les glossaires peuvent nous aider à éviter certains écueils avec nos clients, voire même améliorer et renforcer nos relations avec ces derniers.

Avez-vous peur de la critique ? Avez-vous déjà reçu un e-mail de la part d'un client, quelque peu embarrassant, vous expliquant que votre traduction ne s'avérait pas entièrement satisfaisante ? Cela peut nous arriver à tous, traducteurs débutants comme expérimentés. Mais ne soyons pas pessimistes ! Au lieu de cela, nous pouvons nous poser la question suivante : comment pouvons-nous transformer une expérience quelque peu difficile, à savoir la peur de la critique et la critique elle-même, en une expérience positive ? Soyons honnêtes avec nous-mêmes. Aller de l'avant s'avère beaucoup plus facile quand nous parvenons à changer notre perspective. Observer les problématiques rencontrées par nos clients sous un angle où curiosité et enthousiasme sont les maîtres mots, plutôt que ressasser nos frustrations, peut en effet nous permettre de nous donner cette impulsion.

Offrir un glossaire à nos clients est une stratégie qui nous permet de mieux gérer la critique. Le glossaire dans un tel cas se transforme en un véritable outil afin de développer un style de travail collaboratif avec nos clients, tout en offrant l'opportunité de découvrir des bénéfices supplémentaires et inattendus.

Les glossaires ont leur rôle à jouer, dès lors qu'ils clarifient et matérialisent un accord sur la terminologie à retenir. Ils permettent de faire évoluer une relation stressante vers une relation de travail apaisée et collaborative.

Partager un glossaire à mi-chemin d'un projet peut ainsi créer un système préventif de validation de la terminologie avec vos clients. Par exemple, si vous traduisez un rapport d'entretien annuel d'évaluation pour une société s'inscrivant dans un domaine d'activité très spécialisé et technique, le glossaire pourrait s'avérer être un précieux allié. Proposer à votre client de revoir votre glossaire une fois arrivé à mi-chemin du projet vous permettra de vous assurer, d'une part, que la terminologie choisie par vos soins s'avère pertinente, et d'autre part, que cette dernière correspond effectivement aux préférences de votre client pour des raisons, notamment, d'uniformisation.

Vous pouvez également commencer à entrevoir comment cette stratégie peut constituer une excellente manière de développer une nouvelle spécialisation en tant que traducteur. Il faut bien commencer un jour, n'est-ce pas ? Et c'est en forgeant que nous devenons forgerons. C'est dans cette optique que les glossaires peuvent nous offrir l'expérience tant nécessaire au développement d'une nouvelle spécialisation. Un glossaire envoyé à mi-chemin d'un projet s'inscrit dès lors dans une stratégie gagnant-gagnant, permettant de réduire notre niveau de stress, renforcer notre tranquillité d'esprit, et développer avec nos clients des relations basées sur la confiance.

Un glossaire envoyé à la fin de votre projet de traduction peut également offrir à vos clients l'opportunité de réduire le temps passé par ces derniers en interne à effectuer leur contrôle qualité. Si je reprends mon exemple du rapport d'entretien annuel d'évaluation, à la place de se plonger directement dans votre traduction et de l'examiner à la loupe, votre client (probablement un directeur RH) pourra dans un premier temps consulter votre glossaire et sera immédiatement en mesure de déterminer si certains termes ne sont pas en adéquation avec ses préférences ou avec la terminologie utilisée au sein de la société. Cette étape pourra ainsi permettre à vos clients de réduire leur temps passé à relire votre traduction finale. Vous avez ainsi un argument de taille pour vos clients en faveur des glossaires : réduire le temps passé par ces derniers en interne à effectuer leur contrôle qualité. Et pour vous, quels sont les avantages ? Essentiellement les mêmes que ceux qui peuvent être tirés de l'envoi d'un glossaire à mi-chemin d'un projet : vous développez vos connaissances, vous réduisez votre niveau de stress, vous gagnez plus de tranquillité d'esprit, tout en renforçant vos relations avec vos clients.

Plusieurs avantages inattendus peuvent également être découverts dans le cadre de ce processus. En plus d'apprendre de votre client et d'être ainsi en mesure de diversifier vos domaines de compétences, partager des glossaires pourrait vous aider à offrir des services hauts de gamme et à vous positionner sur le marché comme quelqu'un qui aide véritablement ses clients. Et par véritablement aider ses clients, je fais référence à quelque chose de tangible et non à de simples promesses. Grâce à vos glossaires, vous avez quelque chose de tangible à proposer à vos clients afin de vraiment les aider.

Cela étant, en procédant de la sorte, il demeure légitime de s'interroger sur le risque qu'un client puisse s'enfuir afin de recourir à un service de traduction moins cher qui se concentre sur le volume et non la qualité. Au bout du compte, la question à se poser est de savoir si nous avons vraiment envie de travailler avec des clients qui pourraient avoir un tel état d'esprit. Si la réponse est non, alors travailler avec des glossaires vous permettra de vous débarrasser des clients avec qui vous ne souhaitez pas travailler. L'utilisation des glossaires peut ainsi être envisagée comme une manière de créer votre propre style où vous pouvez consacrer votre temps et votre énergie au service de clients qui partagent vos valeurs et votre vision. Vos valeurs et votre vision peuvent être le travail collaboratif, le savoir-faire, la minutie, le développement, etc. Le choix vous appartient. Vous pouvez choisir et définir la façon dont vous voulez travailler.

Et en pratique, comment pouvez-vous « vendre » vos services de glossaires ? La prochaine fois qu'un client retient vos services pour un projet dans lequel vous avez envie d'établir un dialogue, commencez à créer un glossaire, envoyez-le à votre client et n'oubliez pas d'ajouter la mention « glossaire gratuit » sur votre facture. Par la suite, vous serez peut-être en mesure d'ajouter les glossaires à vos différents services, tout en défendant leurs multiples avantages.

Est-ce que cette stratégie vous permettra de vous positionner en tant que prestataire de services hauts de gamme ? Est-ce que cela vous permettra de définir l'éventail de services que vous souhaitez offrir en tant que traducteur ? Pourquoi ne pas essayer ? Je serais ravie d'échanger avec vous et de recueillir vos observations et commentaires.

Audrey Pouligny

Traductrice Juridique anglais > français
audrey@quidlingua.com
www.quidlingua.com

Lectures supplémentaires :

Jamais sans mon glossaire !
CFFTR, Mars 2016

Dictionnaire critique du sexisme linguistique – recension

SexismeNous accueillons chaleureusement  notre nouvelle contributrice, Fabienne H. Baider.  Fabienne est professeur associée à l'Université de Chypre et travaille sur la sémantique et l’analyse de discours d'un point de vue socio-cognitiviste et contrastif (français, anglais et grec). Ses recherches incluent les métaphores conceptuelles et les émotions dans le discours politique, la communication en ligne et le discours de haine. Elle se concentre actuellement sur les stratégies discursives discriminatoires (covert racism, covert sexism) ainsi que sur les stratégies de discours en matière de leadership politique. Sa méthodologie inclut la linguistique de corpus et l'analyse de discours critique (CDA). Elle est la coordinatrice du Projet C.O.N.T.A.C.T. co-financé par l'UE (reportinghate.eu). Avant cette carrière universitaire, Fabienne a voyagé et travaillé comme enseignante de FLE en Afrique (entre autres métiers), particulièrement en Afrique du sud, ainsi qu’au Canada où elle a repris ses études de troisième cycle (cf. sa page web (http://www.fabiennehbaider.coml

Terme épicène (ainsi journaliste, victime ou personne, mots qui ne changent pas d'écriture pour le féminin et le masculin), point médian [1], termes génériques (le lectorat et non pas les lecteurs) et alternance des masculins et féminins (ou 'double flexion') font partie des techniques de l'écriture dite 'inclusive'. Ces techniques font polémique à l'heure ou s'écrit ce texte (décembre 2017) et les débats font rage en France; l'origine de cette controverse est la publication d'un manuel scolaire rédigé en se basant sur des règles orthographiques plus neutres et égalitaires [2] c'est-à-dire adoptant les techniques décrites ci-dessus. Certains et certaines pensent que cette écriture est un passage obligatoire vers une société fondée sur l'égalité des hommes et des femmes. L'Académie française a toujours refusé ces innovations qui sont parfois d'ailleurs des retours à des usages inclusifs qui datent du Moyen âge, avec notamment l'accord de proximité et l'alternance du masculin et du féminin. De même, certains ministres de l'éducation en France, le ministre actuel par exemple, pensent que ces techniques rendent la langue compliquée ou même dégradent la langue française. Les termes employés pour dénigrer de telles pratiques sont en effet très forts, ainsi sont-elles qualifiées d' 'épouvantables', de 'péril mortel de la langue' [3], au même titre que l'emploi de mots anglais ou la réforme de l'orthographe [4]. Il est aussi affirmé que le combat féministe avec et par la langue française est un mauvais combat. Il est même mentionné que c'est tout le génie de la langue française que le masculin soit aussi valable pour le neutre, sans que personne ne sache pourquoi cela serait littéralement 'génial'. L'outrance et la caricature sont très souvent dans le camp de conservateurs, selon le grand spécialiste d'histoire de la langue Bernard Cerquiligni.

La tension s'explique car plusieurs légitimités s'affrontent sur la question de la langue car comme le disait Barthes la langue est livrée aux pouvoirs, et ici ce serait le pouvoir de la domination masculine. La caractéristique des discussions pourrait même être caractérisée d''hystérie masculine ou masculinisante' – car les femmes sont aussi nombreuses à fustiger une telle écriture- comme le souligne Haddad [5]. De telles techniques ont été seulement suggérées (comme le nom recommandation l'indique), mais jamais imposées au bon vouloir des citoyens et des citoyennes qui parlent cette langue. L'inverse cependant n'est pas vrai : des réformes de grammaire du 17e siècle allant dans le sens de l'emploi générique du masculin par exemples ont été imposées aux locuteurs et locutrices; ainsi Mme de Sévigné se désolait-elle de l'imposition de dire dorénavant 'Je suis le mieux habillé' et non pas 'Je suis la mieux habillée'.

La dialectique langue et société est connue : d'une part, la langue a un pouvoir, celui de créer l'imaginaire et celui, très concret, d'être le véhicule des lois car c'est le langage qui fait nos textes fondateurs et fondamentaux ; d'autre part, personne n'a l'illusion que l'égalité des hommes et des femmes sera obtenue par ces règles de grammaire. Néanmoins comme Haddad le souligne et selon son expérience de terrain, mettre au centre du débat social une telle écriture, est un levier pour améliorer la féminisation des effectifs dans des métiers ou des formations très masculines; c'est aussi un ancrage éthique pour les responsables car on ne peut pas afficher une écriture inclusive et fermer les yeux sur les discriminations et les carrières bloquées en entreprise pour les femmes.

Dans la francophonie, ainsi au Québec, de telles tensions sont inexistantes; l'écriture inclusive y apparaît comme allant de soi. L'objet de l'ouvrage qui fait l'objet de ce compte–rendu est, de fait, paru au Québec et a été rédigé par des féministes québécois et québécoises; il a donc dépassé ce stade de polémique qui porte uniquement sur l'enjeu grammatical. De manière unique, selon mes connaissances et en ce qui concerne la langue française, le dictionnaire critique se focalise sur le sexisme plus caché, celui qui se loge dans les expressions que nous employons dans la langue ordinaire, celles-ci témoignant de l'interaction entre le langage et la subordination des êtres féminins [6]. Ce livre fait en quelque sorte l'archéologie du sexisme, celle des affronts peu apparents et pourtant profondément révélateurs des faits sociaux machistes ainsi lorsqu'on discute de la violence domestique et de mettre ses couilles sur la table par exemple.

Le sexisme s'exprime de fait non seulement dans les insultes explicites, mais aussi dans les mots courants employés sans y penser – même lorsqu'on est (pro)féministe. L'ouvrage rassemble de façon thématique des réflexions très bien argumentées par 33 spécialistes et féministes québécoises et québécois de la question abordée ainsi la culture du viol par une autrice de livres consacré à ce concept. Ces 33 sections procèdent par champ lexical pour dénoncer la banalisation de scandales sociaux de par la normalisation des expressions qui les décrivent ; chaque auteur et autrice démonte le 'processus complexe et historique' qui a fait émerger cette tolérance de l'intolérable. La discussion de chaque thématique se termine par une liste de Termes à surveiller ainsi pour la rubrique consacrée aux facultés cérébrales déficientes de l'être féminin nous trouvons blondasse, blonde, chaude, conne, conasse, connerie, cruche, dinde, épaisse, gourde, guedaille, idiote, nouille, nunuche, penispliquer. La rubrique Pour aller plus loin permet aux lectrices et lecteurs de continuer leur lecture et leur réflexion, ces sources sont à la fois en anglais ou en français; on peut regretter qu'elles ne comprennent peu de références au français des autres régions de France.

Nous avons noté entre autres parmi les thématiques retenues le contrôle de la sexualité des femmes et plus généralement comment la sexualité est au centre de l'oppression et de l'infériorisation langagière à travers l'étude des expressions notamment de Conquête, Facile, Frigide, Gouine, Jouissive, Prendre, Pro-vie, Walkyrie et Zone d'amitié ; la critique des expressions consacrées au corps de la femme permet de décrier l'obsession de l'apparence, du poids etc.; l'étude critique des expressions relatives à la santé mentale celle de l'obsession du stéréotype galvaudé de l'hystérique; le rôle et l'apport de femmes dans la société se réduisent à Ornement ou Mère. La langue du droit est aussi très bien étudiée, notamment avec l'argumentaire sur l'adjectif universel pour désigner les 'droits de l'Homme' ou sur le standard juridique de l'expression juridique bon père de famille, le système de justice produisant et reproduisant les stéréotypes de genre. De manière très convaincante est expliqué comment la perspective ou l'intention du défendeur semble être la perspective considérée dans les tribunaux et non pas celle de la victime en cas de viol ou de harcèlement ; ainsi on ne se demande pas si les droits de la victime ont été enfreints, mais d'abord si une personne raisonnable, placée dans la même situation que la victime, considérerait la situation comme du harcèlement. Il est noté que l'approche du droit suppose que toute avance à caractère sexuel par un homme envers une femme est voulue par celle-ci, à moins de preuve contraire; les auteurs aussi de faire remarquer que lors de harcèlement racial, les propos ou comportements racistes 'sont nécessairement non voulus'.

Lors de la description de la violence faite aux femmes, les emplois des termes abus sexuel, violence domestique, drame conjugal, chicane de couple, crime passionnel, violence domestique, affaire de mœurs ou circoncision féminin etc. sont interprétés comme prônant l'invisibilisation et l'euphémisation de cette violence et de la victime. En particulier, les expressions abus sexuel, violence conjugale ou violence familiale ne précisent pas qui est l'agresseur et qui subit l'agression, la responsabilité étant alors invisibilisée ; la violence même est euphémisée par l'emploi de l'expression abus sexuel car elle nous empêche de comprendre par exemple que c'est un viol, banalisant en quelque sorte une monstruosité.  Dans ce dictionnaire critique, les ouvrages de référence ne sont pas en reste ainsi la réduction du mot féminin à un suffixe dans les dictionnaires est aussi très symbolique; de même les stéréotypes de genre implicites dans les métaphores de la conquête (prendre, cueillir etc.), celles pour décrire le corps féminin ou les femmes (elles sont des bijoux), les proverbes et dictons sur la femme bavarde, etc. les adjectifs sexualisées (ainsi la discussion sur facile), les insultes, les termes d'adresse, toutes ces expressions sont expliquées, et leur fonctionnement dans le discours sexiste explicité; elles paraissent anodines mais l'accumulation d'examen critique après examen critique prouve que ces termes participent de la normalisation de la violence patriarcale; tous ces emplois fabriquent aussi des identités sexuelles dévalorisées et dévalorisantes.

 

La lecture de ce dictionnaire critique est passionnante, d'autant plus que chaque section est succincte, mais assez longue et élaborée pour dire l'essentiel; chacun et chacune apprendra énormément, même en tant que spécialiste de la langue ou féministe averti.e. Je recommande vivement ce livre excellent aux personnes travaillant dans l'éducation car c'est là que tout se joue et à toute personne désirant comprendre ou approfondir les enjeux sociaux implicites dans nos emplois quotidiens. Je mettrais juste quelques bémols qui n'enlèvent rien à la très grande qualité et précision de la discussion souvent érudite. Je ne pense pas qu'il soit nécessaire de culpabiliser les lecteurs et lectrices qui emploieraient ces expressions ou de penser qu'ils et elles ne comprendraient pas 'la portée des mots'. Les personnes qui lisent de tels ouvrages sont très souvent déjà concernées et à mon avis ne méritent pas de telles précautions ou remarques. De plus, sur le plan sociologique, les auteurs avancent que employer de telles expressions excusent les violences qui alors ne peuvent être éradiquées car on ne les nomme pas comme telles : 'On se retrouve malgré soi à perpétuer des stéréotypes de genre qui rendent invisibles les violences faites aux femmes par exemple'. Ici la confiance dans le pouvoir inexorable de la langue de transformer la société peut être contesté ; le va et vient entre langue et société, langue et pensée est sinueux et ne peut être pensé univoque ou direct, ainsi connait-on les langues sans genre comme le turc ou le finlandais sans que ces sociétés aient été reconnues comme étant égalitaires ou non patriarcales à toutes les époques. Je ne sais pas non plus si 'comprendre toutes les facettes du sexisme linguistique est crucial à l'avancement du féminisme' malgré le fait que je sois linguiste; en revanche, je suis tout à fait persuadée qu'en prendre conscience permet d'ouvrir le débat pour, nous l'espérons, faire avancer la société vers une plus grande égalité et équité.

 

[1] Un des problèmes est évidemment l’oral qui ne peut rendre compte des techniques d’écriture telles que le point médian.

[2] Prêt·e·s à utiliser l'écriture inclusive ?
Liberation, 27 septembre 2017

[3] Il est à noter que lors des sondages d’opinion, plus de 80% de la population sont favorables aux principes généraux de l’écriture inclusive et à la féminisation avec sans clivage important social tel que femme vs. hommes ou classe populaire vs. classe supérieure (cf. Jean Daniel Levy, Harris Interactive, https://www.youtube.com/watch?v=uHUc-galr2o).

Le Monde

[4] Le directeur de valeurs actuelles a qualifié d’’idéologie féministe hystérique’ de telles initiatives.

[5]

 

[6] Des féministes américaines avaient édité plusieurs dictionnaires féministes dans le même esprit.

Lecture supplémentaire : 

« Ce n’est pas la langue qui est sexiste, mais les comportements sociaux »
Le Monde, 26.12.2017

Notes du blog :

Devant cette aberration « inclusive », la langue française se trouve désormais en péril mortel."

DÉCLARATION de l’ACADÉMIE FRANÇAISE sur  l'ÉCRITURE dite « INCLUSIVE » adoptée à l’unanimité de ses membres dans la séance du jeudi 26 octobre 2017


Jonathan Goldberg – linguist of the month of February 2018

 

Man with 2 hats second optionFor several years distinguished linguists have been interviewed for this blog every month.  Our readers may therefore understandably ask: How have I, Jonathan, managed to insinuate myself into this exclusive club, which is usually reserved only for the illustrious? The answer is that this month we are short of a high-level interviewer and interviewee. Desperate times call for desperate measures [1] so I decided, with an excess of immodesty, to fill the gap. "Fools rush in where angels fear to tread." [2]

But because my chutzpah [3] has its limits, I stopped short of asking anyone to interview me. So here I am, wearing two hats, those of both the interviewer and interviewee. On n'est jamais mieux servi que par soi-même ! 

In preparing this "interview", the first decision I needed to take was whether to draft it in English or in French. That was what is called a "no brainer" [4] in the USA. I have too much respect for la belle langue to maul it and I feared that the hachis parmentier that I wanted to cook would come out of the oven smelling like Shepherd’s Pie.

Cartoon

The next decision was whether to ask one of our band of faithful French translators to render this text into the language of Molière [5]. I decided that just this one time our French readers would not be molly-coddled [6], but would have to bite the bullet (forgive the mixed metaphor) and read the interview in what the French like to refer to as  « la langue de Shakespeare ».

J.G. logo

Shakespeare & Moliere

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Two hats 20Question: Describe the experience of managing a blog to which so many gifted wordsmiths contribute their time and talents.

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Jonathan's attire when rubbing shoulders with the crème de la crème

Answer: My motives for running the blog are both altruistic and egoistic: on the one hand, the desire that I often have to share with others the material I read; on the other hand, the fact that the blog is very good for my ego. Like many professional translators, I normally perform my work in the shadows. The blog, on the other hand, gives me a platform and a pretext to communicate with some of the crème de la crème of English and French linguists. Whenever I am able to introduce a gifted translator or contributor on the pages of Le Mot juste, I enjoy the opportunity, however fleeting, to stand shoulder to shoulder with one of the best linguists around. 


Two hats 20Question
: You are not a literary translator with a slew of books to your name, so how could you expect to come out of the darkness into the world of fame and fortune and to reach an audience beyond the readers of the blog? Travailler non seulement pour des prunes mais pour la gloire.[7] [8]

Answer: Well, by chance, I did recently come under the bright lights and I have been enjoying a short-lived moment of fame, if not of fortune. I was not going to mention this, but  if you insist, I'll tell you about it. Last year I was commissioned to translate Emmanuel Macron's memoir cum political manifesto, Révolution. Because of time constraints, I contracted with a British translator to translate half the book, and we edited each other's translations. The book was published in November and the translators were invited to London for a panel discussion to launch it.

 
Macron English cover

 

Two hats 20Question: Was the co-translation a synergistic effort? Was it a successful collaborative work?

Answer: In my Translator's Note, I stressed the point that it was indeed a collaborative endeavour, with synergistic benefits, and I went out of my way in that Note to highlight my co-translator's skills. But you will probably get a very different answer if you ask her. Most likely the same view as that expressed by my first wife, following our divorce. 



Two hats 20Question
: What did your first wife say?

Answer: "Never again!."

 

Two hats 20Question: How were you able to gauge the public's appreciation of your translation of Révolution ? Even Anglo-Saxons [9] who read French with ease don't usually compare and contrast the source text of a book with the translation in order to grade the level of the translator's skill.

 

Answer: Paradoxically, the warmest expression of appreciation I received for this project came from two people who have probably not read the translation: M. E. MACRON and his Chef de Cabinet, M. François-Xavier LAUCH (see the images below).

 

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    Chef de Cabinet-page-001 - updated

Two hats 20Question: Mr. Macron's handwritten dedication in your book is rather difficult to decipher.

Answer: Indeed. The language of the dedication, like that of the book, is somewhat cryptic, and to judge by the handwriting, you would think that M. Macron had trained as a doctor, not an economist. I leave it to our readers to decipher the President's handwriting. I'm sure they will enjoy the challenge.

 
Two hats 20Question: Will you now take on the translation of works by other famous French politicians, scholars or writers?

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Jonathan working in the shadows

Answer: Never again! Working on a single project for 10 hours and more a day, seven days a week, at the expense of my other interests, is not my cup of tea. But for regular work projects, being only 80 years old (twice the age of the President of the Republic [10]), I do not intend to slow down. I will continue to ply my trade in the shadows as an anonymous and unknown translator and interpreter (French>English and Hebrew>English), and to devote part of the hours of each day outside of my regular work  to  research for the blog across a range of linguistic and cultural subjects. (My other blog activity involves roping in contributors, which is sometimes as difficult as herding cats. But once they submit their contributions, they usually prove themselves to be linguistic tigers.)

I have also revived an English-language blog that I had created some time ago and that had been dormant: The Lives of Linguists : Interviews with Writers, Translators and other Wordsmiths. It is accessible at WordsmithsBlog.com. And I am in the process of creating a French-language blog named Clio, un blog pour les amateurs de l'histoire. [11] Articles dealing with historical subjects that have been written for Le Mot juste over the course of the years will be imported into the new blog. Stay tuned!

As a staunch Francophile, I will have the continuous pleasure of seeing material posted in the mellifluous French language. [12] Together with the contributors and readers, I will continue the search for le mot juste en anglais – as well as in French.

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[1] To reassure our readers that in the coming months there will be a dramatic improvement in the standard of the interviewees – a rise from this abyss – I will mention that two linguists of world renown, David Bellos and David Crystal, have agreed to be interviewed for the blog.   

[2] Alexander Pope, An Essay on Criticism, 1711

 

[3] Oxford Dictionaries:

mass noun, informal 
Extreme self-confidence or audacity 
Origin: Late 19th century: Yiddish, from Aramaic ḥu ṣpā.
 

[4]  Selon Video Language Network sur le site Femme actuelle, cette expression est utilisée pour exprimer qu'un choix est facile à faire et ne nécessite pas d'y réfléchir plus longtemps.

[5] According to one theory, all or many of Molière's works were in fact written by Corneille, the historic French dramatist. See: https://www.youtube.com/watch?v=aaaqqLkz5t4

[6] pouponner, chouchouter
Mollycoddling – World Wide Words

[7] L'Aiglon de Edmond Rostand – Nous avons fait tout cela pour la gloire et pour des prunes ! (Flambeau)
(Thank you, Jean Leclercq, for pointing me to the source of this quotation:

Dans L'Aiglon (Acte 2, scène IX), Edmond Rostand fait dire à Flambeau, vélite de la garde, après le rappel de ses glorieux états de service :

"Faits d'armes : trente-deux. Blessures : quelques-unes.
Ne s'est battu que pour la gloire, et pour des prunes.» }
 

[8) The French word prune and the English word "prune" are false friends. Prune (fr.) = plum (Eng.); prune (Eng.) = pruneau (fr.)

Plums-1 Prunes
plum = prune prune = pruneau


[9] The Anglo-Saxons
      Aeon

[10] When Macron is 80 years old, I will be 120 years. Between now and that time, I expect to receive a card from him containing the Biblical greeting: שתחיה עד מאה עשרים – "May you live to be 120 years." 

[11] Clio was the Muse of History

[12] What Makes French Sound Sexy
Mental Floss


Other articles by the author on his experience as a translator and interpreter:

The colonial influences on participants in a Los Angeles courtroom— from the perspective of a French-English interpreter.

An Interpreting Dilemma

Nicanor Parra, antipoète et mâle dominant, a disparu à l’âge de 103 ans

L’auteur et traducteur distingué, David Unger*, né au Guatemala et résident de la Floride, nous a aimablement permis de résumer et de traduire en français la notice nécrologique qu’il a signée récemment dans Paris Review sur Nicanor Parra, poète et physicien chilien iconique, disparu le 23 janvier dernier, à l’âge de 103 ans. Nous avons confié ce travail à notre traductrice surdouée, Nadine Gassie**, que nous remercions infiniment de sa prestation. Son texte témoigne de sa pleine possession de l’anglais et de l'espagnol. En effet, Nadine détient une maîtrise d'anglais de l'Université de Pau et des Pays de l'Adour (1993) et un DESS de traduction littéraire de l'Institut Charles V, faculté d'anglais de l'Université Paris-Diderot (1994).

 

  David Unger   Clip - Parra  
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 David Unger  Nicanor Parra  Nadine Gassie

 

In memoriam

Nicanor Parra est mort il y a un mois à l'âge de cent trois ans. David Unger revient ici sur une collaboration houleuse avec lui.

 

J'ai commencé à traduire le poète chilien Nicanor Parra en 1973, sur les conseils de Frank MacShane, mon prof de traduction à l'université Columbia. J'étais un petit poète sérieux à l'époque, foulard de soie et effluves de whisky, et mon meilleur copain était mon camarade de classe Frank Lima, un jeune Rimbaud ayant fait ses classes de poète en prison.

Après avoir lu Obra gruesa, une anthologie en langue espagnole, j'ai dévoré Poèmes et Anti-Poèmes et Poèmes d'Urgence. Puis je me suis mis en quête de poèmes non traduits. J'ai découvert Ultimo brindis, un poème mathématique cynique qui illustrait la philosophie antipoétique de Parra. Je l'ai traduit en anglais sous le titre Final Toast. Après l'avoir retravaillé en atelier à la fac, j'ai envoyé mon texte à la Massachusetts Review, que j'admirais depuis longtemps. Une semaine plus tard, une carte postale de l'éditeur, Jules Chametzky, me disait que le poème avait subjugué la rédaction et qu'ils voulaient le publier dans leur numéro suivant. Avec quinze dollars à la clé pour moi si je leur en donnais la permission. À vingt-deux ans, ce premier succès m'a fait tourner la tête, me faisant miroiter les attraits de la traduction.

En 1978, j'ai traduit avec Jonathan Cohen et Jonathan Felstiner The Dark Room and Other Poems d'Enrique Lihn, un autre poète chilien, pour New Directions. En 1982, j'ai cotraduit avec Lewis Hyde World Alone du Prix Nobel Vicente Aleixandre, pour Penmaen Press. Et quand New Directions a acheté les droits d'un nouveau recueil de Nicanor Parra, ils m'ont demandé d'en assurer l'édition. Dès le début, Parra a été déçu. Il avait espéré qu'Allen Ginsberg, avec qui il avait fait une lecture à l'Americas Society, serait son éditeur, alors que Ginsberg parlait à peine l'espagnol et que ce rôle ne l'intéressait pas. J'étais de plus un poète américano-guatémaltèque inconnu, de trente-six ans son cadet…

J'aimerais pouvoir dire que Nicanor et moi avons travaillé comme sur du velours. J'adorais sincèrement sa poésie, son style anarchique, humoristique et irrévérencieux, son absence de grandiloquence et de maniérisme littéraire. En bon poète, selon le précepte de T. S. Eliot, je l'ai pillé plutôt qu'imité dans mes propres vers. Mais en tant que son éditeur en langue anglaise, Nicanor m'a au mieux toléré, comme la toux tenace d'un catarrheux. Je n'ai jamais pu l'amener à surmonter sa déception que je ne sois pas Allen Ginsberg. À l'époque, Parra habitait dans la 110e rue à Manhattan, avec sa fille artiste Catalina, et je vivais avec ma famille dans la 113e rue. Nicanor était à un appel téléphonique de distance et quelques minutes à pied. Au téléphone, il était toujours évasif et réticent ; et chaque fois que j'allais le voir chez Catalina pour lui faire part de mes idées pour le livre, il me recevait en pyjama, pas rasé, ses cheveux gris en bataille, et il ne voulait parler que de sa traduction de Hamlet, en particulier son fameux « Être ou ne pas être » : Ser o no ser, He aquí el dilema.

Deux de ces visites m'ont fait prendre conscience que sa mise négligée était intentionnelle, une manière de manifester son dédain sans se montrer carrément impoli. Il était l'éternel trickster, fidèle à son non-conformisme, mais jamais sans motif. Rien d'étonnant à ce que sa poésie donne à ses lecteurs l'impression de recevoir un coup de revolver à bout portant : une détonation sourde, suivie du drapeau blanc de la reddition pointant comiquement le bout du nez hors du canon fumant.

En tant qu'éditeur, je tenais à rendre hommage à ses traducteurs précédents en incluant une grande partie de leurs textes déjà publiés. Je souhaitais néanmoins revoir certains passages, où selon moi les traducteurs s'étaient fourvoyés, en avaient fait trop, ou pas assez. Ginsberg et Ferlinghetti, par exemple, dans leur traduction du « Soliloque de l'individu », ont retranché deux vers de l'original. J'ai ainsi fait plusieurs suggestions à Miller Williams et W. S. Merwin pour des interprétations alternatives de certains passages ; Williams les a toutes acceptées tandis que j'ai dû batailler avec Merwin pour arriver à un compromis. Quant à Denise Levertov, elle a catégoriquement refusé que je republie sa traduction, pour protester contre la poignée de main échangée par Parra avec Mme Nixon à la Maison Blanche pendant la guerre du Vietnam, et son refus d'intervenir pour obtenir la libération de son neveu Angel, fils de sa sœur Violeta, emprisonné au Chili après le coup d'État de Pinochet. La lettre qu'elle m'a adressée était venimeuse.

Pendant la préparation du manuscrit, Parra ne cessait d'annuler nos rendez-vous et refusait de répondre aux questions que je lui envoyais par courrier, à trois rues de chez moi. La goutte d'eau qui a fait déborder le vase, c'est quand j'ai donné El hombre imaginario, un magnifique poème lyrique parlant d'un homme au cœur brisé vivant en solitaire dans une grande maison, à Edith Grossman, traductrice en pleine ascension et auteur de Antipoetry of Nicanor Parra (L'antipoésie de Nicanor Parra). À mon insu, Nicanor avait envoyé ce poème à au moins quatre traducteurs différents. Lorsque je lui en ai demandé la raison, il m'a répondu que la traduction devait être comme une course de chevaux et qu'il devait pouvoir choisir le gagnant. Il était très sûr de son anglais, que je trouvais médiocre, et l'arrogance de sa réponse m'est plus ou moins restée en travers du gosier.

J'ai alors demandé à le voir sans délai afin de discuter de mon rôle d'éditeur. Nous nous sommes retrouvés au Hungarian Pastry Shop en face de la cathédrale Saint-Jean le Théologien, près de l'Université Columbia. Je ne me rappelle pas comment il était habillé, mais je suis sûr qu'il s'était attifé pour l'occasion, s'attendant à ce que je jette l'éponge. Le cœur battant la chamade, je lui ai dit qu'en tant qu'éditeur, je ne pouvais tolérer ce genre d'entourloupe. La traduction est un art difficile, et il était hors de question que je mette en concurrence, comme des chevaux de course, des traducteurs respectés, et amis à moi par-dessus le marché. Nicanor m'a écouté sans broncher et sans toucher à son thé. De temps en temps, il pinçait les lèvres et m'opposait un visage inexpressif, évitant mon regard et jetant de fréquents coups d'œil aux étudiantes qui nous entouraient. Sans dire un mot, il s'est brusquement levé et il est parti. Il a regagné le Chili environ une semaine plus tard. Il n'a ensuite jamais répondu à mes appels ni à mes lettres. J'ai soupçonné que peu de gens s'étaient jusque là opposés à lui, et son silence était sa façon de souligner mon insignifiance, et son autorité. Après tout, Nicanor était un mâle dominant.

J'ai continué à travailler au manuscrit, révisant d'anciennes traductions, en commandant de nouvelles. J'ai soumis Antipoems: New and Selected à mon éditeur en chef Frederick Martin, qui l'a envoyé à Parra pour dernière révision. Parra étant un éternel insatisfait, il lui était difficile de se détacher d'un poème, tout comme de sa traduction de Hamlet, pour les laisser vivre leur vie. Il n'a jamais répondu à Martin, ni à aucun de ses interlocuteurs chiliens, même quand on l'a prévenu que le livre sortirait sans ses corrections finales s'il ne répondait pas dans les délais.

Le livre est paru en 1985 avec une formidable introduction de Frank MacShane. Plusieurs amis chiliens m'ont dit que Nicanor l'a détesté parce que j'avais publié des traductions qu'il était encore en train de peaufiner. Le coup de grâce, cependant, a été la couverture choisie par New Directions, pour laquelle il n'avait pas donné son autorisation. La photo de Layle Silbert, a-t-il commenté avec dédain, le faisait ressembler à un singe.

Vingt ans durant, Parra a ignoré le livre que j'ai édité. Chaque fois qu'il soumettait sa biographie pour des prix, des lectures et des publications, c'était comme si ce livre n'avait jamais existé. Et je n'ai plus eu de contact avec lui pendant six ans.

En septembre 1991, il a reçu le tout premier Prix Juan Rulfo à la Foire internationale du livre de Guadalajara. C'était un immense honneur, assorti d'une somme de cent mille dollars. Je couvrais l'événement pour le Publishers Weekly et, deux jours avant la remise du prix, je suis tombé sur Nicanor dans les allées de la foire. De façon assez surprenante, il m'a étreint joyeusement en me demandant : « Qué hay de tu vida? ». Une salutation chilienne classique. J'ai marmonné quelque chose d'incohérent, j'en suis sûr. M'avait-il pardonné, ou étais-je simplement un visage familier ? Je l'ai félicité et il m'a tapé dans le dos plusieurs fois. Puis il m'a dit que sa fille Catalina voudrait sûrement être présente pour la cérémonie de remise le surlendemain. Il m'a demandé de l'appeler à New York pour le lui proposer. « Dis-lui que je paierai son billet », m'a-t-il lancé cavalièrement. J'ai trouvé la requête plutôt étrange, d'autant qu'il était au courant de l'attribution du prix depuis plus de deux mois, mais elle était emblématique de son narcissisme latent. Je tenais vraiment à me racheter, sans pour autant faire ses quatre volontés. Je l'ai conduit au service de presse, où il l'a appelée lui-même gratuitement.

Je suis à peu près sûr que Catalina n'est pas venue (du moins ne l'ai-je pas vue), et bien que Nicanor et moi ayons continué à avoir beaucoup d'amis en commun, nous ne nous sommes jamais revus. Je le regrette parce que j'adorais vraiment beaucoup de ses poèmes et j'avais la conviction qu'avec ses compatriotes poètes chiliens Pablo Neruda et Gabriela Mistral, c'était un vrai pionnier.

Curieusement, avec le temps, Nicanor s'est mis à mentionner dans sa biographie et sa bibliographie le livre que j'avais édité. Qui sait… Peut-être…, me disais-je. Ou… peu importe, en fait.

Nicanor était un grand poète parce qu'il ne mâchait pas ses mots… et n'y allait pas par quatre chemins.

Comme il l'a écrit :

Pendant un demi-siècle
La poésie a été le paradis
Du bouffon solennel.
Jusqu'à ce que j'arrive

Avec mes montagnes russes.
Montez, si ça vous chante.
Mais je ne réponds de rien
si vous redescendez
en saignant de la bouche et du nez.

Extrait de « Montaña rusa » (Montagnes russes)

[version espagnola originale:

La Montana Rusa

Durante medio siglo 
La poesía fue 
El paraíso del tonto solemne. 
Hasta que vine yo 
Y me instalé con mi montaña rusa.

Suban, si les parece. 
Claro que yo no respondo si bajan 
Echando sangre por boca y narices.]

 ————————–

* Le dernier roman de David Unger s'intitule The Mastermind. Parmi ses autres titres : Ni chicha, ni limonada, The Price of Escape, Para Mí, Eres Divina, Life in the Damn Tropics. Il a traduit les œuvres de Rigoberta Menchú, Silvia Molina, Teresa Cárdenas, Mario Benedetti et bien d'autres, ainsi que le Popol Vuh, mythe de la création précolombienne au .

** Nadine Gassie et Océane Bies – linguistes du mois d'avril 2017