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le 15 juin 2015 : 800ème anniversaire de la Magna Carta Libertatum (1ière partie)


"The sealing of Magna Carta was an event that changed the constitutional landscape in this country and, over time, the world."

Lord Bingham, Lord Chief Justice of England and Wales

"The Magna Carta, the Petition of Rights, and the Bill of Rights are documents which are held in veneration by democrats throughout the world."

Nelson Mandela, accused's statement, Rivonia Trial, 20 April, 1964


En visite en France, Mme Margaret Thatcher, alors Premier Ministre du Royaume-Uni, avait bien ri lorsqu'on lui avait vanté la France « pays des droits de l'homme ». Elle avait raison, puisque la Déclaration anglaise des droits (le
Bill of rights) du 13 février 1689 précède d'exactement un siècle la Déclaration française des droits de l'homme et du citoyen de 1789. Mais, en Angleterre, l'origine des droits et des libertés du citoyen remonte bien plus loin encore, à la Magna Carta, arrachée au roi Jean sans Terre par son baronnage révolté.

Magna-carta-woodcut

Le roi Jean et les barons à Runnymeade, le 15 juin 1215

Yacine BenachenhouC'est la genèse de ce texte fondateur que va nous narrer notre nouveau collaborateur Yacine Benachenhou, écrivain et traducteur d'arabe, d'italien et d'anglais. La Magna Carta contenait les éléments de ce qui deviendra, en 1679, la loi d'habeas corpus, protection fondamentale de l'individu contre la détention arbitraire. Toutefois, le texte original, devenu la Grande Charte, sert surtout à affirmer les droits des nobles vis-à-vis de la Couronne. Ce n'est pas encore un document que tout manant peut mettre sous le nez des exempts qui veulent l'arrêter. D'ailleurs, ce texte n'existe qu'en latin et ne sera traduit en anglais que deux siècles plus tard. Mais, la Magna Carta est à l'origine de la monarchie constitutionnelle et des libertés fondamentales. C'est déjà assez pour que nous ne laissions pas passer son huit-centième anniversaire sans réagir ! 

 

MC - 4 surviving original copies

 

Réunis pour la première fois, les quatre manuscrits originaux de la Grande Charte encore existants sont exposés à la British Library de Londres.
(Photo UPPA/ZUMA PRESS)  

 

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Timbre_du_800e_anniversaire_de_la_mort_de_Richard_Coeur_de_LionAprès la conquête de l’Angleterre par les Normands (en 1066) et les acquisitions territoriales réalisées au 12ème siècle, le roi anglais, Richard Cœur de Lion apparaît en 1199, année de sa mort, comme le plus puissant souverain de la chrétienté. Cela était dû à de nombreuses causes dont une centralisation gouvernementale très forte, instituée selon les procédures des nouveaux maîtres normands combinées aux systèmes de gouvernement des autochtones anglo-saxons. Les Normands féodaux régnaient sur l’Angleterre. Mais après le couronnement du roi Jean, [1] au début du 13ème siècle, une série d’échecs retentissants conduisit les barons anglais à se révolter et à limiter le pouvoir du roi.

Hemingway fut-il, comme l’isthme de Panama, un pont entre ambos mundos ?

Périodiquement, vos fidèles bloggeurs vous relatent leurs voyages, surtout lorsqu'ils peuvent axer leur récit autour d'un thème linguistique, littéraire ou historique.. C'est ainsi que Jonathan nous a parlé de son voyage à l'île de Sainte-Hélène et qu'en 2013, Jean nous a livré quelques impressions de l'Ouzbékistan. Cette fois, Jean revient d'un séjour à Cuba où l'écrivain américain Ernest Hemingway, lauréat du Prix Nobel de littérature 1954, passa une bonne partie de sa vie et où son souvenir reste vivace.

 

image from http://s3.amazonaws.com/hires.aviary.com/k/mr6i2hifk4wxt1dp/15040418/d54c4779-47d9-4298-becd-fc69a854396b.png

Jean Leclercq devant l'hôtel Ambos Mundos, fréquenté jadis
par Ernest Hemingway (Photo Lucette Fournier)

 


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Malgré les cinquante ans de relations, parfois tendues à l'extrême, entre les États-Unis et Cuba qui ont suivi la mort de l'écrivain, celui-ci a conservé sa place dans le cœur des Cubains et le régime castriste associe volontiers son nom à l'Île du lézard vert  

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H portrait


Si, après plus de cinquante ans de brouille, le président Obama a décidé, le 17 Hemingway castro photo-afp décembre dernier, de rétablir des relations diplomatiques avec Cuba,
et si, aujourd'hui, ce 11 avril, ce rapprochement s'est confirmé par la reconcontre historique de Panama entre les deux chefs d'État americain et cubain, il est un lien qui ne s'est jamais rompu : le souvenir que l'écrivain américain Ernest Miller Hemingway (1898-1961) a laissé à La Havane. Ernie pour les Américains ou Ernesto (comme le Che) pour les Cubains, a passé près de la moitié de sa
vie à Cuba, d'abord comme correspondant
de presse entre 1927 et 1936, puis en s'y installant pour vingt ans en 1940. C'est à cette époque qu'il achète (pour 12.500 $) une magnifique demeure dans les environs de La Havane, La  Vigía (La Vigie), construite en 1886.

16 minutes

 

    
Pendant ces vingt années, Hemingway produit peu. La « Génération perdue » n'a plus d'illusions et il a dit ce qu'il avait à dire. Il n'écrit que deux livres : Across the River and into the Trees (Au-delà du fleuve et sous les arbres) en 1950, et un conte odysséen, The Old Man and the Sea (Le vieil homme et la mer), en 1952 [1], qui lui vaut le Prix Nobel.  Pourtant, Cuba et les Cubains ne sont guère présents dans son œuvre, sauf le personnage du vieil homme et quelques compagnons de parties de pêche, dans un livre posthume paru en 1970 : Islands in the Stream (élégamment traduit par Îles à la dérive).

 

 

De nos jours, grâce à la collaboration de l'État cubain et d'une fondation bostonaise qui est parvenue à forcer l'embargo, la maison d'Hemingway a été restaurée et remise dans l'état où Ernest l'avait quittée en 1960, en laissant tout derrière lui, certain d'y revenir bientôt. C'est maintenant un musée national dont on ne visite pas l'intérieur car, par souci de conservation, les visiteurs ne peuvent que faire le tour de la maison et plonger leur regard dans les différentes pièces à travers les nombreuses portes-fenêtres. Ils peuvent ainsi admirer le mobilier et les bibelots que Mary Welsh, la quatrième épouse, avait disposés avec un goût très Hemingway typewritersûr. Les tableaux et les trophées de chasse figurent en bonne place, de même que la fidèle machine à écrire Royal sur laquelle l'écrivain tapait ses textes debout. [2] Tout est encore là. Non seulement, les nombreux documents retrouvés à moitié moisis dans les sous-sols, mais aussi l'impressionnante bibliothèque et même les bouteilles d'alcool entamées dont on sait qu'il était grand consommateur.

Dans le jardin fleuri et exubérant, se trouvent la piscine où, dit-on, Ava Gardner aimait se baigner nue et, surtout, désormais au sec pour toujours, la Pilar [3], la vedette rapide de l'écrivain, encore immatriculée à Key West. Ce bateau de 13 mètres qu'il amarrait dans le petit port de Cojimar et qui servit à tant de parties de pêche au gros, fut la première pièce à être restaurée. En 1942, Ernest l'avait mise au service de son pays. Armée en bateau-piège, elle participa à la lutte anti-sous-marine dans le détroit de Floride, donnant à son infatigable propriétaire l'occasion de prendre part au conflit mondial, avant d'être parmi les premiers à entrer dans Paris, en août 1944.

 Mais, à Cuba, le souvenir d'Hemingway ne se limite pas à son ancienne demeure. On retrouve sa trace en bien des endroits de la vieille Havane. À l'hôtel Hemingway Ambos-mundosAmbos Mundos, où il occupait la chambre 511, au coin nord-est du cinquième étage –
ce qui vaut désormais à l'établissement d'être l'un des plus chers de la ville. Et puis, il y a les bars où, avec ses concitoyens de passage, il éclusait des cocktails au son de rythmes endiablés. La Bodeguita del Medio orne ses murs de plusieurs photos de ses illustres clients et prétend servir toujours les mêmes mojitos que jadis. Autre haut-lieu de beuveries rhumières, El Floridita s'est autoproclamé la cuna del daiquiri et a statufié l'auteur en bronze doré, accoudé au bar, dans une position qu'on lui savait familière.

 

La Bodeguita del Medio,
une adresse pour les amateurs de mojitos. 

(Photos Lucette Fournier)

De son long séjour à Cuba, Hemingway n'a-t-il retenu que la douceur du climat et la saveur du rhum ? La révolution cubaine lui parut-elle moins exaltante que la guerre civile espagnole ? Fidel Castro confiait qu'il avait lu trois fois Pour qui sonne le glas et que ce livre lui avait donné l'idée de faire la guérilla à Batista Hemingway Castrodans la Sierra Maestra. [4] Ernest ne rencontrera Fidel qu'une seule fois, à l'occasion d'un tournoi de pêche remporté par le Lider Máximo. Frank Kapa immortalisera cette poignée de main célèbre. Apprit-il l'espagnol ? Si l'on se fie aux réponses faites à un journaliste cubain après l'attribution du Prix Nobel, force est de constater qu'Hemingway ne le maîtrisa jamais autant que Robert Jordan, le héros de Pour qui sonne le glas, professeur d'espagnol dans le civil. D'ailleurs, Fidel Castro ne parlait pas mieux l'anglais, si l'on en juge par la conférence de presse qu'il donna à New York lorsqu'il vint plaider la cause de Cuba aux Nations Unies. Mais, il n'avait pas passé vingt ans aux États-Unis ! Finalement, Cuba ne fut peut-être pour Ernest Hemingway qu'un havre de tranquillité où il faisait bon vivre et siroter, comme c'est le cas pour les centaines de milliers de touristes qui ne voient dans ce pays, pourtant si attachant, qu'un endroit paradisiaque où se prélasser sur des plages de rêve et nager avec les dauphins. Dommage !

 

Coucher de soleil sur la mer des Antilles.
(Photo Serge Ferla)

 

 

Hemingway life.magazine
[1] Le vieil homme et la mer paraît
dans un seul numéro de la revue LIFE,
en septembre 1952.

 

 

Hemingway Pound


[2] Pendant ses années parisiennes, Ezra Pound avait initié Hemingway à  Flaubert ; l'habitude d'écrire debout était peut-être un clin d'œil à l'écrivain français qu'il admirait beaucoup.

 

[3] On se souvient que Pilar est la partisane républicaine, la femme forte de Pour qui sonne le glas.

Obama Morrison[4] Interrogé par la revue Rolling Stone, peu après sa première élection à la présidence, Barak Obama désigna comme lectures préférées : La chanson de Salomon de Toni Morrison, les tragédies de William Shakespeare et Pour qui sonne le glas d'Ernest Hemingway. (Toni Morrison a également obtenu le Prix Nobel de littérature 1993.)

Lectures complémentaires :

Hemingway par lui-memeG-A. Astre. Hemingway par lui-même.

Paris, Éditions du Seuil, Coll. « Écrivains de toujours », 1959.

 

 

 

 

 

Hemingway in Cuba

Hilary Hemingway, Carlene Brennen,
Hemingway in Cuba

Rugged Land, 2003

 

 

 

 

 

Hemingway in Cuban 1952: Portrait of a Legend in Decline
TIME Magazine, June 3, 2013

Why Paris is forgetting Ernest Hemingway
BBC News, 21 September 2014

 

 —————–

« Exception faite de Fidel Castro et de Che Guevara, aucun personnage n'est plus vénéré à Cuba qu'Ernest Hemingway…  J'ai fait le pèlerinage recommandé dans le guide de la Finca Vigía. Tout est émouvant  et comme je l'avais lu. Il y a bien sûr la Hemingway Tracyphoto de Spencer Tracy, pendant le tournage du Vieil homme et la mer, en 1955.  Le goût de l'écrivain pour la pêche, la chasse et les taureaux, ses lubies et ses amitiés sont bien là, dans toute la maison et les jardins. Au rez-de-chaussée de la tour, outre la première édition de Mort dans l'après-midi (1932), il y a deux chapeaux de toréador et 28 photos de scènes tauromachiques. L'une d'elles représente Ignacio Sánchez Mejías en pleine action avec, en-dessous, ce qu'Hemingway pensait de lui… Je me suis promené aux abords de la Finca Vigía à laquelle on accède en traversant une modeste rue de petites maisons de bois où vivent encore les anciens voisins de l'écrivain. Lorsqu'on s'entretient avec eux, c'est la litanie officielle qu'ils expriment et non de la nostalgie… 

Personne ne peut dire ce qu'Hemingway pensait de Fidel Castro et de sa révolution. Le culte voué à l'écrivain, tel qu'il est organisé par le régime, est hypocrite du point de vue politique, et il n'existerait certainement pas s'il n'aboutissait à si bien promouvoir le tourisme. Mais, en disant « notre Hemingway », la propagande va trop loin. »


Jacobo Timerman. Hemingway timerman

Cuba, a journey
Traduction anglaise de Toby Talbot
Alfred A. Knoff, ed.
1990, pp. 98-99

 
éditeur, journaliste, écrivain et
militant argentin
des droits de l'homme
  

Commentaire de notre fidèle lectrice, Magdalena Chrusciel :

Merci pour cette correspondance passionnante. J'ai été intriguée par la relation Hemingway-Castro. Pour y avoir vécu 20 ans, Hemingway n'aurait pas manqué d'occasion pour voir le grand chef, pourtant il ne le rencontra qu'une seule fois. Etait-ce pour raisons politiques, ou bien était-ce deux machismos qui préféraient s'éviter ? Une idée à ce sujet, Jean ?

Réponse de Jean L. :

Comme le dit très bien Jacobo Timerman dans l'extrait reproduit ci-dessus :"Personne ne peut dire ce qu'Hemingway pensait de Fidel Castro et de sa révolution." Castro était un personnage romanesque à souhait et le mouvement d'opposition armée qu'il déclencha dans la Sierra Maestra aurait pu inspirer Hemingway. Mais, celui-ci est revenu des ses illusions de jeunesse et l'on est en pleine paranoïa maccarthyste. Castro, le révolutionnaire, sent le fagot. Cédant peut-être à des pressions du Département d'Etat, Hemingway regagne son pays en 1960. L'aventure castriste tournera peut-être court et il espère pouvoir revenir bientôt. D'ailleurs, il laisse absolument tout derrière lui, comme s'il ne s'absentait que pour quelques mois. L'opposition des deux machos a dû compter, elle aussi. Le fait que les deux hommes se soient rencontrés (affrontés, devrait-on dire) lors d'un concours de pêche est assez symbolique ! 

 

 

Le 14 avril – le 150e anniversaire de l’assassinat d’Abraham Lincoln

Lincoln-ShootingNous laissons à la presse générale le soin de traiter des faits et de formuler des commentaires sur l’assassinat du 16eprésident des États-Unis par le comédien John Wilkes Booth, alors que Lincoln assistait, le 14 avril 1865, [1] à une représentation théâtrale à Washington, capitale fédérale des États-Unis. 
  Lincoln booth
Nous nous contenterons de vous renvoyer à deux théories insolites concernant cet événement historique – l’une narrée dans le quotidien montréalais Le Devoir et, l’autre, sous la forme d'un vidéo clip de Brad Meltzer, qui se présente comme le Code Breaker.
 
 
 
 

« L’anniversaire d’un lien peu connu entre le Canada et l’assassin du président américain Abraham Lincoln sera souligné sans cérémonie cette semaine: il y a 150 ans, John Wilkes Booth rencontrait des leaders confédérés à Montréal. Six mois après sa visite dans la métropole, Booth ouvrait le feu sur le président Lincoln, l’atteignant à la nuque.

 

Certains indices laissent croire que le mystérieux voyage de Booth à Montréal, en octobre 1864, a été l’élément précurseur de l’assassinat de Lincoln dans un théâtre de Washington, en avril 1865. »

 

Lire la suite : http://www.ledevoir.com/international/etats-unis/420952/histoire-l-assassin-du-president-abraham-lincoln-aurait-elabore-son-complot-a-montreal

 
 
Code Breaker – l’assassinat d’Abraham Lincoln
 
 
 
Note culturelle :

Lincoln programmeLa pièce à laquelle Abraham Lincoln assistait a Ford's Theatre [1] , Washington, lorsque son assassin, John Wilks Booth, l'a tué s'appelle "Our American Cousin" (titre français : « Lord Dundreary. Notre cousin d'Amérique. »). Booth connaissait parfaitement le script de la pièce et il attendait jusqu'à ce que le public éclate de rire pour appuyer sur la gâchette. La pièce, qui se moque des coutumes des Anglais s'est représentée récemment au Finborough Theatre, sa première présentation  à Londres  en 100 ans. La dernière séance a lieu ce soir, le 14 avril. A l'autre coté de l'Océan atlantique, ce 14 et l5 avril, le public est invité à une soirée dès lectures, des discours de Lincoln et de la musique de l'époque de la Guerre Civile au théâtre Ford, Washington D.C, le lieu de son assassinat.

 

 Voici les paroles qui ont suscité le rire du public: "…..sockdolagizing old man-trap!”

L'explication du mot 'sockdolagizing" (désuète) selon Wiktionary :

"(nonce wordAmbiguous term of abuse; scheming

1858Tom TaylorOur American Cousin"


Note historique :

Les assassinats changent-i-ils l'histoire? Le premier ministre britannique, Benjamin Disraeli, a déclaré quelques jours après la mort de Lincoln : « assassination has never changed the history of the world. »


Note linguistique
:

En anglais, on réserve le terme « assassin » au meurtrier qui tue une personnalité célèbre pour un motif public. Ainsi, s’appelaient ceux qui tuèrent Jules César, Abraham Lincoln, François-Ferdinand, Martin Luther King et John Lennon, entre autres. En français, il existe une autre définition :

Assassinat : meurtre commis avec préméditation.  Le mot dérive d'assassin, terme entré dans la langue française en 1560 par l'intermédiaire de l'italien assissino, lui-même emprunté à l'arabe assassin, pluriel d'assass : « fondement » mais aussi « gardien ».

Il faut se souvenir qu'au XIe siècle, Hassan Sabbah fonda l'ordre des Assassins dont il installa le siège à Alamout en 1090. Cette secte, probablement la plus redoutable de l'Histoire, instaura en Orient une véritable terreur en tuant pour l'exemple : « Nous tuons un homme, nous en terrorisons mille » . La brutalité et la barbarie des scènes d'exécution incitèrent à penser que les disciples de Hassan étaient drogués et qu'ils agissaient sous l'effet du haschich. Marco Polo répandit l'idée en Occident et, même dans le monde musulman, on en vint parfois à les appeler haschichchiyoun, « fumeurs de haschich . Certains linguistes ont cru voir dans cette appellation l'origine du mot « assassin » dans plusieurs langues européennes. Toutefois, il semble que ce soit la première explication qui soit la bonne. Les termes assassins, assassiner et assassinat ont été inspirés par l'ordre des Assassins (Assassiyoun ou fondamentalistes) dont le credo et les méthodes d'action font souvent penser à ceux d'Al Qaïda.

Malouf, Amin. Samarcande. Paris, Poche Lattes, 1998, p. 123. 

[1] Lincoln est mort le lendemain

Post scriptum:

Brad Meltzer, l'auteur du video clip ci-dessus, nous a écrit : "Merci de m'avoir écrit – cela me touche infiniment."


Lecture supplémentaire
 :

L’assassinat de Lincoln
Libraire numérique Jean-Christophe Buisson

The Assassination of Abraham Lincoln
The Night Abraham Lincoln was Assassinated
SMITHSONIAN MAGAZINE, 8 April 8, 2015

After Lincoln's assassination, no one wanted to see the play he was watching – until now (radio) The World in Words, 10 April, 2015

Walk in Abraham Lincoln's footsteps 150 years later at preserved sites
Los Angeles Times, April 10, 2015

President Lincoln's slaying 150 years ago recalled at Ford's Theatre
Los Angeles Times, April 10, 2015

Do Assassins Really Change History?
New York Times, 10 April, 2015

4 juillet – date anniversaire de l'indépendance des États-Unis
LMJ

Steven Spielberg contribue à l'abolition de l'esclavage dans l'État du Mississippi
LMJ

22 novembre 2013, le 50ème anniversaire de l'assassinat de John Fitzgerald Kennedy
LMJ

 

Jean L. & Jonathan G.

Albert-Paul Granier, le soldat-poète inconnu…

 Gaudry centenary

 
Perspectives littéraires

 

Nous avons débuté notre évocation littéraire de la Grande Guerre avec celui dont le nom vient le plus spontanément à l'esprit :  Guillaume Apollinaire. Nous voulons la conclure (ce mois de la poésie) par le moins connu de tous, celui qui serait resté dans les oubliettes de la littérature si un journaliste et homme de lettres, Claude Duneton [1], ne l'en avait sorti en 2008. Nous voulons parler d'Albert-Paul Granier, poète de guerre, officier observateur d'artillerie, tué en août 1917, l'année terrible !

 

Head 002Claude Duneton
         Granier                          Duneton

 

Un jeune homme de bonne famille

Rien ne préparait vraiment Albert-Paul Granier à un destin héroïque ou à une renommée littéraire, fût-elle posthume. Il naît au Croisic [2], le 3 septembre 1888. Naissance gémellaire, mais son frère Édouard ne survit pas. Albert-Paul (que l'on appelle tout simplement Paul) est le fils d'Albert Granier, notaire de son état, et de Louise Mahaud, son épouse. Le père est une personne très cultivée, grand amateur de musique et de poésie. Gabriel Fauré et quelques autres artistes et écrivains sont des amis de la famille. Aussi, le jeune Paul est-il, comme Descartes, « nourri aux lettres dès son plus jeune âge ». Il fait de bonnes études à l'école primaire du Croisic, puis au collège de Saint-Nazaire où il obtient son baccalauréat en 1908, à l'âge de vingt ans. Comme il est destiné à succéder à son père, il poursuit son cursus à l'École de notariat de Nantes dont il est diplômé en juillet 1910.

Il lui faut ensuite s'acquitter des obligations militaires et le voici, pour trois ans, artiflot [3],d'abord au 4e régiment d'artillerie où il gagne ses galons de maréchal des logis [3], puis à l'école militaire de Saint-Cyr d'où il sort sous-lieutenant d'artillerie. Rendu à la vie civile en septembre 1913, le jeune Granier a pris goût à la vie parisienne. Comme tous les jeunes gens de bonne famille, il joue du piano, et c'est même un bon musicien qui compose une marche nuptiale pour le mariage d'un de ses amis. Il taquine aussi la Muse et déclame de délicats poèmes dans un cercle auquel appartient Paul Géraldy et où il semble avoir rencontré Paul Fort et Émile Verhaeren.

Granier friend 1  Granier friend 2   
   Géraldy               Fort                    Verhaeren

 

Bref, c'est un « poète du dimanche », comme il en existait beaucoup en un temps où les professions libérales laissaient assez de loisirs pour mener une activité artistique. Un an de bonheur dont il conserve le souvenir lumineux d'une fraternité intellectuelle nourrissante : « Ô vous, les doux rêveurs, mes frères, les caressants charmeurs de songe, vous les chevaucheurs de chimères, pacifiques héros dont l'âme s'éparpille en frissons volatils ». Temps béni auquel l'Allemagne met fin le 3 août 1914, en déclarant la guerre à la France et en envahissant la Belgique [4].

Le baptême du feu

Démobilisé depuis moins d'un an, Paul Granier est un rappelé du « premier jour ». Il est affecté au 116e régiment d'artillerie lourde. Son unité prend tout de suite position dans des secteurs très exposés : Les Éparges, Verdun, Rupt-devant-Saint-Mihiel, etc. Mais, elle n'est pas en toute première ligne, et peut-être veut-il combattre plus près de l'ennemi. Toujours est-il qu'à la fin de 1916, le sous-lieutenant Granier se porte volontaire pour des missions d'observation aérienne (tel Pierre Fresnay, au début de La Grande Illusion). L'artillerie a compris tout le parti qu'elle peut tirer de l'avion pour le réglage et la conduite des tirs, l'observateur pouvant transmettre ce qu'il voit en temps réel, grâce à la radio (la T.S.F. à l'époque). Granier est affecté à l'escadrille 50F et s'y distingue comme un « observateur de première valeur » lit-on dans sa citation. Le 17 août 1917, vers 10 heures, l'avion à bord duquel il survole le front, piloté par le m.d.l. Maxime-Léonce Olivier de Hogendorp, est pulvérisé par un obus (peut-être ami) qui l'atteint de plein fouet, au-dessus du Bois-Bourru, près de Verdun. Les restes du pilote seront enterrés dans un cimetière militaire mais, comme pour Saint-Exupéry (abattu le 31 juillet 1944), on ne retrouvera jamais ceux de l'observateur, éparpillés « dans le désert de l'Espace… ».

 

 

Les Coqs et les Vautours [5]

L'horreur de la guerre fait sur Albert-Paul Granier l'effet d'un électrochoc. D'août 1914 jusqu'à son affectation comme observateur aérien, à la fin de 1916, il compose, dans une langue à la fois simple et sublime, de magnifiques poèmes dont 37 seront publiés à Paris (probablement à compte d'auteur), chez l'imprimeur Jouve et Cie. L'œuvre prend la forme d'un livret bleu gris intitulé Les Coqs et les Vautours qu'il aura le temps d'envoyer à l'Académie française pour prendre part à un concours littéraire. C'est un de ces livrets, racheté pour quelques sous dans un vide-grenier, qui attirera l'attention de Claude Duneton à qui nous devons sa réédition [6].

Coqs et vautours, à travers lesquels on reconnaît Français et Allemands :

… Et puis, voici pour ceux des guerres,

les coqs cambrés et claironnants, et les vautours,

de haine lourds, avec leurs serres

teintes du sang des souvenirs…

(1916)

 

…And so then, for all in time of war, here

are the cockerels, clamouring defiance,

and the vultures, ponderous with hate,

talons stained with the blood of memories…

(1916)


Ce qui navre Granier, c'est la haine qu'il faut avoir au cœur pour combattre. Comme tant d'intellectuels admirateurs de la culture allemande, le voici contraint de haïr le peuple allemand. En cela, il rejoint Stoner, au début du livre de John Williams, qui ne veut pas détester les Allemands, ou Pierre, dans Guerre et Paix, pétri de la culture des Lumières, qui voit refluer les blessés de Borodino et surgir la soldatesque napoléonienne :

Tout! Il faut tout laisser derrière nous,

– ô nous, les butineurs d'Idées –

il faut tendre nos volontés,

vieux arcs depuis longtemps lassés,

et darder, darder la Haine !

Haïr! Haïr! Mot dur à l'âme !

Haïr, il nous faut haïr !

Haïr jusqu'à l'enthousiasme !

(Haïr, 1914)

All that ! We have to leave it all behind!

We, the nectar gatherers of the mind, have now

to grasp that old, long wearied longbow of the will,

and flex and tense it

and let fly Hatred, stinging shafts of Hate!

Hate ! Hate ! How the word hurts !

Hate, we have to hate !

Hatred unto ecstasy.

(Hate,1914)  
                      

Le poète éprouve de la compassion pour les civils pris dans le conflit. Ces populations qui fuient la zone des combats et en qui on ne voit encore que des « victimes collatérales ». Il faudra attendre l'adoption de la Convention de Genève relative à la protection des populations civiles en temps de guerre (Convention IV du 12 août 1949) pour que les civils soient juridiquement protégés. Ce poème qu'il dédie à Émile Verhaeren, l'ami de Stefan Zweig :

Par les chemins gluants qui viennent

du fond des plaines,

les gens s'en vont, comme des fous,

comme des fous qui seraient sages

les gens s'en vont vers n'importe où…

(L'Exode, Les Éparges, août 1914)

Away along the claggy tracks

leading in from the plains,

the people are leaving, gone mad perhaps,

gone wisely mad perhaps,

the people are going – away, anywhere but here.

(Exodus, Les Éparges, August 1914)

Ou encore :

 

Et les gens étonnés des villes et des villages

contemplent, au coin des rues et des chemins,

le cortège pesant de la mort qui voyage,

les affûts accroupis, bandés, velus d'écrous,

et, muets et noirs, menaçants et sauvages,

sur leur chariot à quatre attelages,

les canons muselés, liés comme des fous.

(Les Mortiers, 1914)


And in town and villages along the way
thunderstruck groups watch
the deadweight cortege of death grind past,
the squat carriages, bolt-stubbed muscles bulging,
and, mute, menacing, brutal,
the black barrels, muzzled and bound like lunatics.

(The Mortars, 1914)

Une pensée aussi pour les animaux, ces innocents pris dans l'effroyable tourmente :

Par les villages pitoyables,

par les hameaux incendiés,

les chiens, les pauvres chiens perdus,

taciturnes, errant parmi les trous d'obus,

cherchent le seuil de leur maison,

cherchent dans les plâtras épars

et les toitures effondrées,

et flairent avec incertitude

en enjambant les poutres calcinées.

(Les Bêtes, 1915)

 

Round the pitiful villages,

round the burnt-out hamlets,

the dogs, the poor bewildered dogs, go mutely padding

to and fro among the shell-holes,

searching for the doorsteps,

searching through the scattered rubble

and collapsed roofs,

stepping over charred beams,

sniffing uncertain scents.

(Poor Dogs, 1915)

Et puis la guerre, telle que l'artilleur la voit, avec les métaphores d'un enfant du littoral breton, la canonnade :


Et, là-bas, les obus invisibles,

cataractants et foudroyants,

se heurtant aux blockhaus d'acier

âpres et durs comme des brisants,

fleurissent en gerbes soudaines,

en hauts bouquets sifflants et fumants,

comme si un fabuleux raz de marée

donnait du front sur la falaise.

Et, par-dessus, le ronflement des trajectoires

comme le cri unanime de la mer.

(La Guerre, 1916) 

Further out, the invisible,

cataracting, shattering shells

slam at blockhouse steel,

implacable as raging breakers,

and burst in sudden sprays of blossom,

great bouquets of hissing smoke,

like some fantastical riptide

butting at the cliffs.

And overhead, the multiple trajectile roar,

like the one and undivided clamour of the sea.

(War, 1916)

Enfin, dans sa nouvelle mission, émergeant de la boue et des cratères d'obus, Granier découvre le ciel, l'azur, palier divin des infinis splendides. L'édition de 2008 contient un poème (Les Nuages) qui ne figurait pas dans l'édition originale. C'est alors Granier poète-aviateur, le premier peut-être. Là encore, on ne peut s'empêcher de penser à Saint-Exupéry. Mais, cette fois, la Muse est « rétablie aux règles du devoir », la forme est plus classique et les rimes embrassées :

L'hélice folle troue immensément les brumes,

et soudain l'avion, splendide et triomphal,

émerge puissamment comme un plongeur brutal

de la mer violette où flottent des écumes.

Il monte intense et de désir hypnotisé,

hurle sa joie aux quatre coins de l'étendue,

étire au bout des mâts la voilure goulue

qui s'enfle et mange l'air avec avidité.

Une œuvre unique, écrite sur le tas, dans la boue, au voisinage des batteries et dans le fracas des tirs de barrage. Une écriture simple, sincère, moderne, presque prévertienne avant la lettre :

La mort est contente et très soûle,

car là-bas, le sang rouge coule,

en ruisseaux lourds, dans les ravins.

(Chanson de Guerre, 1914

Dame Death is glad and very drunk –

for there's blood in full flow out there,

a heavy red brookful in every ravine.

(War Song, 1914) 

 

Sans la guerre, Albert-Paul Granier aurait-il écrit d'aussi beaux vers ? La paix revenue, en aurait-il composé d'autres ? Nul ne le saura jamais. Un obus glouton, comme il les appelait, a brusquement interrompu sa carrière météorique. Une seule chose est sûre, comme Bruno Frappat l'écrivait en 2008, « c'est un très grand poète et il atteste l'évidence oubliée que les poètes, s'ils sont grands, savent mieux dire les êtres et les événements que les discoureurs, les officiels et les érudits. »[7]. Pour nous, il n'est qu'une attitude possible : lire et relire ce petit recueil de 118 pages, d'une excellente typographie et d'un format pratique. Il devrait être au programme des écoles et c'est probablement le meilleur antidote à la sinistrose ambiante !

Notes:

[1] Dans la préface du livre, Claude Duneton explique dans quelles circonstances il a eu connaissance du petit recueil publié en 1917. Il expose aussi le fruit de ses recherches sur Albert-Paul Granier, aidé en cela par un universitaire israélien, M. Gary D. Mole, qui lui a communiqué une précieuse notice sur Granier que Philippe Fauré-Frémiet avait publiée en 1925, dans le troisième tome de l'Anthologie des écrivains morts à la Guerre. Fauré-Frémiet, second fils du compositeur Gabriel Fauré, avait connu Granier avant la guerre, chez les poètes « chevaucheurs de chimères ». C'est de la préface de Claude Duneton que provient l'essentiel des éléments biographiques exposés ci-dessus.

[2] Le Croisic, port de pêche situé à l'extrémité d'une presqu'île de la Loire-Atlantique, au nord de Saint-Nazaire.

[3] Argot militaire pour artilleur. Dans la même veine, on connaît biffin, pour le soldat d'infanterie, tringlot pour le train des équipages, marsouin pour l'infanterie de marine, et bigor pour l'artillerie de marine, sans que l'origine de ces termes soit clairement établie. Quant au maréchal des logis (abréviation m.d.l.), c'est – très officiellement cette fois – l'équivalent du sergent dans toutes les armes qui utilisaient jadis le cheval (cavalerie, artillerie et train des équipages).

[4] La chronologie des événements est la suivante : le 28 juillet 1914, l'Autriche-Hongrie déclare la guerre à la Serbie, le 1er août, l'Allemagne déclare la guerre à la Russie. Le lendemain, l'Allemagne adresse à la France et à la Belgique un ultimatum absolument inacceptable. Le 3 août, l'Allemagne déclare la guerre à la France et envahit la Belgique. Face à cette violation de la neutralité belge, le Royaume-Uni déclare la guerre à l'Allemagne le 4 août.

[5] Toutes les citations en anglais sont extraites de : Cockerels and Vultures. French Poems of the First World War by Albert-Paul Granier. Translated by Ian Higgins. Saxon Books, 10 Bishops Close, Hurstpierpoint, Sussex, BN6 9XU (Royaume-Uni), avec l'aimable autorisation du traducteur que Le Mot juste tient à remercier chaleureusement. Ian Higgins nous a non seulement autorisés à citer ses traductions, il a aussi accepté de relire et de réviser le présent article en l'éclairant de quelques remarques tirées de sa grande connaissance de l'auteur. Qu'il soit donc doublement remercié !  

 

Notons que, dès 1987, Ian Higgins, bien avant Claude Duneton, avait découvert Granier dont il avait retenu et traduit quatre poèmes pour The Lost Voices of World War 1, une anthologie publiée sous la direction de Tim Cross en 1988, à l'occasion du 70e anniversaire de l'armistice de 1918 (Bloomsbury).

CockerelsHiggins

 

[6]

Granier red book coverGranier, Albert-Paul. Les Coqs et les Vautours. Poèmes. Préface de Claude Duneton. Éditions des Équateurs, 2008. 118 p.
Courriel : editionsdesequateurs@wanadoo.fr
Site Internet : www.equateurs.fr

 

 

 

[7] Les coqs et les vautours
La Croix, 12/11/2008

Lectures complémentaires :

Gary D. Mole. L'horreur de la guerre, l'extase de la guerre : La poésie française Granier Nouvellesdes soldats-poètes, 1914-1918, Nouvelles Études Francophones, vol. 24, n° 2 (Automne 2009), pp. 37-54.

Gary D. Mole. L'enfer noir de la guerre aux visions spectrales : le réalisme graphique dans la poésie de combat de Paul Costel. Représenter la Grande Guerre : les écrivains et les artistes face à l'épreuve (1914-1920). Numéro spécial de la revue Essays in French Literature and Culture, 2014, pp.77-96.

Jean Leclercq, avec le concours de Madeleine Bova.

 

Note historique

À la déclaration de guerre, l'aviation militaire française ne possède que 150 appareils. On les considère comme des moyens supplémentaires mis à la disposition des forces terrestres pour des missions d'observation et de renseignement, tâches traditionnellement confiées aux dragons. Très vite, notamment au cours de la bataille de la Marne (en septembre 1914), l'observation aérienne va faire la démonstration de son efficacité. En effet, ce sont des aviateurs qui repèrent les changements de direction des armées allemandes et inspirent à Galliéni la manœuvre que Joffre accomplira avec succès. À cet égard, les avions (encore fort primitifs à l'époque) ont bien davantage contribué à la victoire de la Marne que les fameux taxis réquisitionnés par le gouverneur militaire de Paris ! Les appareils d'observation vont même se révéler si utiles qu'ils suscitent l'apparition de leurs prédateurs naturels : les avions de chasse. Parallèlement, les progrès de la T.S.F. vont permettre des liaisons avec les batteries d'artillerie et la direction de tir vue du ciel. Des expériences d'avions radio-guidés sont même tentées et réussies. Les drones ne sont pas nés d'hier. Dans le domaine aéronautique, les progrès accomplis pendant les quatre ans de guerre sont absolument fantastiques. En 1918, à la fin des hostilités, l'aviation française possède 3.600 appareils de tous types, y compris des bombardiers auxquels on commence à confier des missions non seulement tactiques mais aussi stratégiques. Elle est toujours un service de l'armée de terre et ne deviendra l'Armée de l'Air que nous connaissons qu'en 1934. Pendant la Grande Guerre, c'est encore une unité interarmes qui fait appel à des volontaires de tous les corps de troupe – souvent de la cavalerie. Ainsi, Maxime de Hogendorp, le pilote de l'appareil à bord duquel le sous-lieutenant Granier prend place le 17 août 1917, vient du 4e régiment de chasseurs à cheval. Lorsque les États-Unis entrent en guerre et que des aviateurs américains arrivent en France, certaines de leurs escadrilles de chasse sont équipées d'avions français, notamment de SPAD VII et de Nieuport 28, comme celui d'Eddie Rickenbacker, l'as aux 26 victoires.

Granier affiche

Affiche d'une exposition de trophées aériens organisée à Berlin en mars 1917, sous le patronage de son Altesse royale le prince Henri de Prusse, frère de Guillaume II. Dans les serres de l'aigle allemand, une cocarde britannique criblée de balles…

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


Au printemps de 1916, et pour la seule fois pendant la guerre, trois frères [de gauche à droite : Jules (sergent au 8e Génie), Maurice (en retrait, officier d'infanterie détaché dans l'aviation) et Léon (sergent au 365e d'infanterie)] se retrouvent sur le terrain d'aviation de Lyon-Bron. Ils posent devant un Voisin LAS. La moustache est à l'ordre du jour ! (Photo collection particulière)

Jean Leclercq

Un hommage à Billie Holiday à l’occasion du 100e anniversaire de sa naissance

Strange-FruitA l'occasion de l'anniversaire de cette chanteuse américaine iconique (et dans le cadre du mois de la poésie), née le 7 avril 1915, nous publions de nouveau l'article suivant, paru sur ce blog il y a trois ans, qui met l'accent sur les paroles de Strange Fruit, la chanson qui fait partie de l'histoire américaine des droits civiques.

Strange Fruit est la première chanson importante du Mouvement américain des droits d'homme. Elle est devenue le symbole de la lutte des Noirs pour l’égalité. Les « fruits étranges » dont parle la chanson sont les corps, pendus aux arbres, des noirs lynchés dans les années 1930, dans le Sud des États-Unis.

Ce texte de protestation contre la vague de lynchages, a d’abord été un poème. Son auteur, un enseignant juif communiste du Bronx, Abel Meeropol, l’a publié en 1937 sous son pseudonyme : Lewis Allan, et l’a bientôt mis en musique. D’abord interprété par son épouse, Strange Fruit a été popularisé par la chanteuse noire américaine, Billie Holiday, qui l’a enregistré en 1939 et avec laquelle il est souvent identifié. Dans son autobiographie, la chanteuse prétend même indûment en avoir écrit les paroles.

En 1999, Time Magazine élut Strange Fruit comme « La chanson du siècle » et Q., une publication musicale britannique le qualifia de l’une des « dix chansons qui changèrent réellement le monde ».

  Strange Fruit 1

Billie Holiday (1915 – 1959)

Lorsque les paroles de la chanson furent traduites en français par Henri-Jacques Dupuy, Meeropol s’adressa à un éditeur parisien, Rudi Rével, pour qu’il fasse enregistrer une version française. Mais le projet n’aboutit pas et Rével s’en expliqua ainsi : « La raison principale est…l’aspect politique de la version française qui, ici, est considérée comme franchement anti-américaine. Et puis, avec tous les problèmes que les Français rencontrent actuellement, en Indochine et en Afrique du Nord, avec les gens de couleur, je ne crois pas que l’une des grandes maisons de disques puisse accepter d’enregistrer la version de M. Dupuy » (cité par David Margolick dans son livre (en anglais) : Strange Fruit : The Biography of a Song).

 

Strange Fruit 2

Notre collaboratrice, Francine Kaufmann, professeur émérite de traductologie, (Département de traduction, d’interprétation et de Sciences de la traduction de l’université Bar-Ilan, en Israël), a adapté cet article écrit par moi et  nous a confié sa propre traduction (inédite) du poème de Meeropol.

Southern trees bear a strange fruit,

Blood on the leaves and blood at the root,

Black body swinging in the Southern breeze,

Strange fruit hanging from the poplar trees.

Les arbres dans le Sud portent d’étranges fruits

Sang sur leurs feuilles, sang à leurs racines


Corps noirs qui se balancent dans la brise du Sud

Étranges fruits pendus aux branches des peupliers

Pastoral scene of the gallant South,

The bulging eyes and the twisted mouth,

Scent of magnolia sweet and fresh,

And the sudden smell of burning flesh!

 

Spectacle pastoral des gibets dans le Sud

Yeux révulsés, bouche distordue


Parfum de magnolias, frais et sucré


Puis l’odeur, soudain, de chair qui se consume

 

Here is a fruit for the crows to pluck,


For the rain to gather, for the wind to suck,

For the sun to rot, for a tree to drop,

Here is a strange and bitter crop.

Voici offerts des fruits que les corbeaux picorent

Que la pluie arrache, que le vent pourlèche


Que le soleil pourrit, que l'arbre fait tomber


Voici une récolte amère et bien étrange.

Le vidéo-clip suivant (10 minutes) rappelle l’histoire des lynchages dans le Sud ainsi que la contribution d’Abel Meeropol et de Billie Holiday à la création et à la diffusion de Strange Fruit.

 

 


SF - lynching

Cette photo, de 1930, est l’une de celles qui inspirèrent Meeropol ; elle montre le lynchage de Thomas Shipp et d’Abram Smith à Marion, dans l’Indiana.

 

Strange Fruit 4  Strange Fruit 5

James Cameron a survécu à une tentative de lynchage : il avait 16 ans. En 2006, un an avant sa mort à l’âge de 92 ans, il fut invité au Sénat pour entendre les excuses présentées par la chambre américaine, se repentant de n’avoir pas su édicter une loi fédérale interdisant les lynchages.

Abel Meeropol, enseignant  communiste militant est connu pour avoir écrit les paroles et la musique de Strange Fruit mais aussi pour avoir adopté, par la suite, les deux jeunes fils de Julius et d’Ethel Rosenberg, accusés (à tort) d’avoir livré à l’Union soviétique les secrets de la bombe atomique. Ils furent exécutés en 1953.

 

Etymologie du mot « Lynchage » :

Charles Lynch (1736-1796), riche planteur de Virginie, était juge de paix. Il est connu pour avoir condamné à la pendaison de nombreux justiciables.

Voici la définition du Petit Robert :

lyncher v. tr. <conjug. : 1> 1861; de l'anglais américain  to lynch, de Lynch law « loi de Lynch » (1837), procédé de justice sommaire attribué à Charles  Lynch, juge de Virginie.  

Exécuter sommairement, sans jugement régulier et par une décision collective (un criminel ou supposé tel). — Par ext. Exercer de graves violences sur (qqn), en parlant d'une foule. écharper, molester. « un nègre lynché par une foule en furie, parce qu'il prétendait s'asseoir dans une partie de la salle réservée aux blancs ! » (Siegfried).

 

Références :

1. Sur Strange Fruit lire (en français) :
http://fr.wikipedia.org/wiki/Strange_Fruit
et : http://fr.wikipedia.org/wiki/Abel_Meeropol

 

2. Livre :

 Strange Fruit 7

Strange Fruit : Billie Holiday, Café Society and an Early Cry for Civil Rights

Author: David Margolick
Publisher: Running Press

 

3. Sur le Mouvement des droits civiques aux États-Unis (civil rights movement), lire :

http://fr.wikipedia.org/wiki/Mouvement_des_droits_civiques_aux_%C3%89tats-Unis

 

Lecture supplementaire

Billie Holiday, le centenaire de "Lady Day"
F
ranceTVInfo, 7.4.2015

The Strange Story of the Man Behind 'Strange Fruit' (audio)
Public Radio, 5 September 2012

Avec la précieuse collaboration de Francine Kaufmann, professeur émérite de traductologie

Sir William Jones – poète, juriste, juge, linguiste

Nous poursuivons notre série d'articles consacrés à quatre des plus prodigieux et des plus attachants linguistes de l'histoire :

 

Le cardinal Giuseppe Caspar Mezzofanti 
(1774 – 1849)

de la plume de Madeleine BOVA

 

C.K. Scott Moncrieff : Soldier, Spy and Translator
(1889 – 1930)

de la plume de Mike Mitchell

Dostert

 

 

 

 

Leon Dostert, un homme d'exception
(1904 – 1994)

de la plume d'Isabelle Pouliot

 

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Le droit mène à tout – dit-on – à condition d'en sortir. La vie et l'œuvre de Jones portraitSir William Jones (1746-1794) sont là pour vérifier cet adage. Après une jeunesse studieuse pendant laquelle il fait preuve d'une prodigieuse aptitude à l'apprentissage des langues tant mortes (grec, latin et hébreu) que vivantes (langues latines et arabe), William Jones fréquente l'université d'Oxford et commence par être précepteur dans de grandes familles anglaises. Mais, c'est sa nomination de juge à la cour suprême de Calcutta qui marque un tournant décisif dans sa vie. Comme bon nombre de hauts fonctionnaires britanniques en poste aux Indes, il s'éprend du pays au point de révéler aux Européens et jusqu'aux Indiens eux-mêmes, la richesse de leur culture et la beauté de leurs langues. Initiateur de l'orientalisme moderne, il fonde la Société asiatique du Bengale en 1784. C'est lui aussi qui révèle à l'Occident l'importance du sanskrit en tant que langue mère non seulement des langues de la plaine indo-gangétique, mais aussi de toutes les langues indo-européennes. Ses traductions de Cacountala et des Lois de Manou l'ont immortalisé.  

Harpenden, la ville anglaise médiévale liée à l’affaire Dreyfus

L'affaire Dreyfus est bien connue des Français et des francophones, Dreyfus portraitnotamment des aînés. Cependant, peut-être rares sont ceux de nos lecteurs qui savent ce qu'est devenu l'auteur présumé du crime de trahison pour lequel Alfred Dreyfus a été condamné, puis disculpé. Le véritable suspect, Ferdinand Walsin Esterhazy, a fui la France et s'est réfugié en Grande-Bretagne où il a vécu dans la ville d'Harpenden jusqu'à sa mort en 1923.

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Dreyfus Walsin

       Ferdinand Esterhazy

    Dreyfus Harpenden 2

 

Nous avons demandé à notre correspondante à Londres, Françoise Pinteaux-Jones, de se rendre à Harpenden. Elle a eu la gentillesse d'accepter et a obtenu un rendez-vous avec la maire de la ville ainsi qu'avec  des membres de la société d'histoire locale.

Harpenden - group


Sur notre photo, on reconnaît, de gauche à droite : Jill Hill, représentant des Amis de Cosne (commune française jumelée à Harpenden), Rosemary Ross (de la Société d'histoire locale de la ville et du district d'Harpenden), Mary Maynard, Maire d'Harpenden, et notre intrépide correspondante, Françoise Pinteaux-Jones.

 

 

L'AFFAIRE DREYFUS :
QUELQUE CHOSE DE POURRI EN REPUBLIQUE FRANÇAISE

 

Les mots anglais du mois : freebie, Frisbee® et Phoebe

Comme nous l'avons déjà vu dans un article de ce blog qui rendait compte des résultats du championnat d'orthographe des États-Unis, des mots anglais obéissent à très peu de règles et leur orthographe paraît souvent arbitraire. Ainsi, les trois vocables ci-dessus s'écrivent différemment.

Frisbee shawLe dramaturge irlandais George Bernard Shaw aurait dit, par boutade, que le mot "fish" pourrait s'écrire "ghoti" si l'on utilise les lettres "gh" telles qu'elle sont prononcée dans le mot "enough", la lettre "o" telle qu'elle est prononcée dans le mot "women" et les lettres "ti" telles qu'elles sont prononcées dans le mot "action".

(Les choses se compliquent encore lorsque l'orthographe n'est pas la même de part et d'autre de l'Atlantique, comme c'est le cas pour le prétérit et le passé composé de to spell qui s'écrivent spelt au Royaume-Uni et spelled aux États-Unis).

Freebie est une version modernisée de freeby, terme apparu en 1928 et signifiant gratuit. Cette orthographe est maintenant désuète.

Frisbie OxfordLe dictionnaire numérique OxfordDictionaries.com définit freebie en ces termes : "(informal) A thing that is provided or given free of charge." Le site www.Freebies.com se présente ainsi : " Le meilleur endroit pour avoir quelque chose pour rien."

Mais il convient de distinguer ce mot de Freebie 1 ses deux synonymes, gift et present, non seulement parce qu'il se situe à un registre inférieur (d'où le qualificatif d'informel), mais aussi parce qu'on ne l'utilise pas pour désigner des dons ordinaires, mais habituellement pour une prime que l'on ne s'attend pas à recevoir.

 

Frisbee courtEn Californie, c'est un terme de métier dans l'interprétation dans le domaine juridique. L'intervention d'un interprète est habituellement tarifée à la journée ou à la demi-journée. Dans les tribunaux de l'État de Californie, l'État fournit des interprètes à tout plaideur d'un procès pénal qui sollicite leur concours. (Dans les affaires pénales quand les audiences sont de longue durée, deux interprètes se relayent toutes les vingt minutes, reconnaissant ainsi la pénibilité du travail d'interprète). Au civil, les avocats doivent requérir et rétribuer les services d'un interprète chaque fois que cela est nécessaire et quelle que soit la langue étrangère. Si les clients entendent se passer des services d'un interprète, ils doivent en faire part au moins 24 heures à l'avance. Si ce préavis n'est pas respecté ou si l'intervenant non anglophone pour lequel les services d'un interprète ont été retenus ne se présente pas à l'audience ou lors d'une déposition, l'interprète doit être payé en totalité. Lorsqu'un interprète reçoit un préavis de moins de 24 heures ou se fait "poser un lapin" [1] et qu'il est finalement payé pour des services qu'il n'a pas rendus, ce paiement est ce qu'on appelle une freebie. [2] Pour employer une expression idiomatique anglaise, l'émolument versé en pareil cas est dit money for jam (de l'argent gagné sans peine).

Le mot frisbee (comme frigidaire, kleenex, scotch ou rustine) est une marque déposée, propriété d'une entreprise (Wham-O Inc., en l'occurrence) qui est utilisée dans un sens générique pour désigner n'importe quel disque de plastique que l'on peut lancer à un partenaire (ou à un chien) pour jouer.

La Frisbie Baking Company(1871-1958) de Bridgeport (Connecticut), fabriquait des tartes qui étaient vendues dans de nombreux collèges d'enseignement supérieur de Nouvelle-Angleterre. Les étudiants qui les consommaient ne furent pas longs à découvrir que les moules de fer blanc vides pouvaient être lancés et rattrapés, procurant des heures de distraction. En 1948, un inspecteur des bâtiments de Los Angeles dénommé  Walter Frederick Morrisson et son associé Warren Franscioni inventèrent une version en plastique du Frisbie qui pouvait voler plus loin et de façon plus précise qu'un moule en fer blanc. Par la suite, la société Wham-O modifia l'orthographe et commercialisa le jeu. Dans les années 1960, le Frisbee, de même que le Hula Hoop, tous deux fabriqués par la même société, ont suscité un grand engouement qui dure encore de nos jours. Plus de cent millions de ces objets ont été vendus.

En 1967, des élèves du secondaire du New Jersey ont inventé l'Ultimate Frisbee qui est un sport reconnu combinant le football américain, le football Association et le basketball. Dix ans plus tard, une sorte de Frisbee golf a été lancée, avec des cours de pratique professionnelle et des associations.  (Source: The First Flight of the Frisbee®)

 

Frisbie Hula-Hoop

 

 

Le mot anglais Phoebe (epelé aussi Phoibe), dont la prononciation rime avec Frisbee et freebie, est utilisé dans toutes sortes de contextes.

Dans la mythologie grecque, le "brillant, rayonnant et prophétique" Phébus était l'un des premiers titans qui étaient fils et filles d'Ouranos et de Gaia. Les noms de Phébé (ou Phoibé), la titanide, et de Phébus, le titan, en vinrent à désigner respectivement Artémis et Apollon (ou encore Séléné et Hélios).

Elle fut la troisième déesse à détenir l'oracle de Delphes qu'elle offrit à son petit-fils Apollon en cadeau d'anniversaire. [3]

Frisbie Asteria

 

En anglais et dans un autre sens, phoebe (en français Sayornis), désigne un petit groupe d'oiseaux insectivores de taille moyenne, appartenant à la famille des tyrans.

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[1] En anglais – "to stand [somebody] up"

[2] Les interprètes savent bien mieux se défendre que leurs collègues traducteurs. En effet, le traducteur indépendant à qui on annonce l'arrivée imminente d'un document prétendument urgent, et que l'on fait ensuite lanterner pendant plusieurs jours, ne pourra prétendre à aucune indemnité !

Freebie Mathurin[3]  …un des noms d'Apollon, dieu du soleil et des arts, phébus, s'est dit au XVIIe siècle d'une langue recherchée et précieuse, d'un style obscur et ampoulé. L'expression parler phébus se trouve déjà chez Mathurin Régnier, au début du XVIIe siècle et, à la fin du XVIIe siècle, La Bruyère se moque des « diseurs de phébus ».

 

 Jean L. & Jonathan G.

Timbuctu, perle du désert et de Los Angeles?

Dans un article intitulé French Kiss, paru dans la revue France-Amérique de décembre 2014, le linguiste Dominique Mataillet, énumère des toponymes qui inspirent de nombreuses locutions ou expressions françaises.  « Bâtir des châteaux en Espagne », c'est rêver de choses irréalisables, « travailler pour le roi de Prusse », c'est faire quelque chose en pure perte.

« Certains lieux », continue Mataillet, « évoquent la richesse (le Pérou), la surabondance (Byzance) ou, à l'inverse, utilisés de façon négative, leur absence (trois francs six, c'est pas le Pérou). Quelques-uns peuvent, comme l'île grecque de Cythère, symboliser le paradis, d'autres une contrée inhospitalière. On disait autrefois « Partir à Tataouine », allusion à une localité du sud-tunisien, aux portes du désert, où se trouvait un bagne militaire, pour signifier qu'on allait passer un mauvais moment au bout du monde. »

L'anglais a sa propre expression pour désigner le bout du monde : from here to Timbuktu. En français, on va au diable Vauvert ou à Pétaouchnoc, autant de lieux lointains et inconnus.

Tim 1

Sur le toit de la mosquée Djingareyber
Musée des Beaux-Arts de Bruxelles

Dans l'imaginaire collectif, Tombouctou, ce chef-lieu de région du Mali, a été longtemps l'endroit le plus lointain où le pied de l'homme se soit jamais posé. Après des siècles de fermeture à l'Occident, la ville reçoit, en 1826, la visite du major Alexander Laing, premier Européen à y pénétrer. Mais, pris Tim 2pour un marchand d'esclaves concurrent, il y est assassiné. En 1828, c'est au tour du Français René Caillié d'entrer dans la cité, déguisé en lettré musulman, et d'en sortir vivant. Son célèbre récit de voyage fait ensuite grand bruit dans toute l'Europe.

 Tombouctou, la mystérieuse, comme l'appelle Félix Dubois, [1] sorte d'Atlantide des sables, « la ville aux pavés d'or danse dans le rêve européen ». Mais, pas seulement en Europe. La perle du désert, la ville aux 333 saints, est présente dans l'univers de Donald Duck pour exprimer le désir d'aller le plus loin possible. On dénombre au moins deux allusions à la ville mythique : dans Le magicien Duck (1947) et Le génie du stand (1962).

  TIM Donald 2

Donald à Tombouctou dans                                              
Le magicien Donald  

Ces derniers temps, il a fallu des événements dramatiques pour attirer l'attention du monde sur Tombouctou. En, 2012 le MNLA (Mouvement National de Libération de l'Azawad) a déclenché une insurrection dans tout le nord du Mali, aboutissant à la défaite de l'armée malienne et à la perte de la ville au profit de divers mouvements rebelles touaregs, rapidement supplantés par des salafistes radicaux. Du 30 juin à la fin de décembre, les islamistes des mouvements AQMI et Ansar Dine (ar. : Ansār ad-Din  : défenseurs de la foi) entreprennent la destruction systématique des tombeaux des saints musulmans et des mausolées de la ville. Ils brûlent bon nombre de vieux documents d'une très grande valeur historique. [2] L'intervention de l'armée française aux côtés de l'armée malienne, dans le cadre de l'opération Serval, permet de reprendre une partie de la ville, puis de la libérer entièrement par la suite.  

Timbuktu Abderrahmmane SissakoL'invasion djihadiste a inspiré le scénario du film, Timbuktu, réalisé par le Mauritanien Abderrahmane Sissako. En français, arabe et tamasheq, le film a été chaleureusement accueilli par la critique et a reçu de nombreux prix. En 2015, il est sélectionné pour un Oscar dans la catégorie des films étrangers. Rappelons que la cérémonie des Oscars aura lieu à Los Angeles, le 22 février.

 

 

De l'autre côté de l'Atlantique, une exposition intitulée « Timbuktu Renaissance » a ouvert ses portes, le 16 décembre 2014, au Palais des Beaux-Arts de Bruxelles (BOZAR) et restera ouverte au grand public jusqu'au 5 mars 2015 (entrée gratuite).

 

Cette exposition sert à nous rappeler la grande mission de sauvetage de plus de 350.000 manuscrits anciens qui risquaient d'être brulés par les intégristes musulmans. Datant de plusieurs siècles, ils couvrent de nombreuses sources de savoir. En effet, l'exposition regroupe des textes touchant tant aux sciences qu'à la politique ou au droit. Elle est porteuse d'une étonnante modernité. En effet, ces précieux manuscrits nous délivrent un message : « les tragédies sont dues aux divergences et au manque de tolérance. Gloire à Celui qui crée la grandeur à partir de la différence et fait régner la paix et la réconciliation ». Ces témoignages historiques seront accompagnés de sons et d'images de la Tombouctou contemporaine, ne serait-ce que pour souligner la pérennité de son patrimoine.

Pour connaitre les détails du projet de sauvetage et de son vrai héros, il convient de lire :

« The Brave Sage of Timbuktu : Abdel Kader Haidara ».

 

 Abdel Kader Haidara

Pour terminer sur une note linguistique, on s'interroge toujours sur l'étymologie du nom Tombouctou. Plusieurs hypothèses ont été avancées, expliquant le toponyme par le recours aux langues locales telles que le Rene bassettamasheq ou le songaï. Mais, la plus plausible nous paraît être celle du linguiste René Basset (1855-1924), qui fut le premier directeur de l'École des lettres d'Alger et l'auteur de l'anthologie « Mille et un contes, récits et légendes arabes ». Basset suggère que Timbuktu dérive des mots berbères « tin » (lieu) et « buqt » (lointain). Cette explication renforce précisément l'usage de l'expression anglaise « From here to Timbuktu » (ou de sa variante From here to Timbuktu and back again). Mais, grâce au film d'Abderahmane Sissako et à l'exposition du Bozar de Bruxelles, cette ville à la fois mythique et lointaine va nous sembler plus proche.  L'expression from here to Timbuktu tombera-t-elle pour autant en désuétude ? Dans leur livre, The Hidden Treasures of Timbuktu [3], Hunwick & Boye ne sont pas loin de le penser: "…our notion of Timbuktu is shifting from it being the 'end of the world' to an important historic centre of Islamic scholarship and culture." 

 

TIM map

 

[1] Félix Dubois. Tombouctou la mystérieuse. Paris, Grandvaux Eds., 2010.

[2] Rebels Torch Mali Library of Historic Manuscripts
Voice of America, 29 January 2013

[3] Hunwick, John O.; Boye, Alida Jay; Hunwick, Jopspeh (2008), The Hidden Treasures of Timbuktu: Historic city of Islamic Africa, London: Thames and Hudson, ISBN 978-0-500-51421-4.

Lectures supplémentaires :

Timbuktu nearly lost its heritage. Now it's on exhibit in a Brussels Museum.
(avec diffusion radio)

Mali's Culture War: The Fate of the Timbuktu Manuscripts
The New York Times, January 30, 2013

Tim  crayon et fusilDessin d'Effo, aimablement communiqué par Denise More

 Jean L. & Jonathan G.

Léon Dostert, un être d’exception

 Nous poursuivons notre série d'articles consacrés à quatre des plus prodigieux et des plus attachants linguistes de l'histoire :

        

Le cardinal Giuseppe Caspar Mezzofanti 
(1774 – 1849)

de la plume de Madeleine BOVA

C.K. Scott Moncrieff : Soldier, Spy and Translator
(1889 – 1930)

de la plume de Mike Mitchell

 

à paraitre :

Sir William Jones 
(1746 – 1794)

 

Isabelle_Pouliot (1)L'article qui suit a été rédigé par Isabelle Pouliot, traductrice agréée de l'anglais vers le français de l'Ordre des traducteurs, terminologues et interprètes agréés du Québec (OTTIAQ). Isabelle a fondé la société DESIM Inc. en 2012. http://traduction.desim.ca

Son parcours universitaire et professionnel comprend le journalisme, la traduction et la révision. Isabelle est diplômée de l'Université McGill en traduction. Elle partage son temps entre Oakland, en Californie, et Montréal, au Canada.

 

 

DostertLéon Dostert (1904-1971) a joué un grand rôle dans l'évolution de l'interprétation simultanée. Cette méthode de relais d'un message, qui semble si normale de nos jours, a fait ses véritables débuts durant le tribunal de Nuremberg de novembre 1945 à octobre 1946. Léon Dostert était le responsable de l'équipe d'interprètes du tribunal et c'est lui Dostert Jacksonqui a convaincu le procureur général américain Robert  Jackson d'utiliser l'interprétation simultanée, effectuée grâce à un système composé d'écouteurs et de micros, au lieu de l'interprétation consécutive.

En réalité, l'interprétation simultanée avait été testée pour la première fois en 1927 par le Bureau international du Travail à Genève. Le système avait été créé par la société IBM. Cependant, le nombre et la longueur des câbles et cordons d'alimentation constituaient un obstacle et cette technologie a alors été adoptée par peu d'interprètes. Après la Seconde Guerre mondiale (1939-1945), le tribunal militaire instauré par les Alliés à Nuremberg a permis à cette technologie de s'imposer et de prouver sa valeur.

Dostert accused

 

Léon Dostert voyait des obstacles à l'interprétation consécutive, qu'il avait pratiquée comme interprète du général américain Dwight Eisenhower :

Dostert - eisenhower«Quand j'étais l'interprète d'Eisenhower et qu'il discutait de quelque chose avec de Gaulle, il ne lui parlait pas ; il me parlait. Lorsque de Gaulle répondait, son expression faciale, son ton, ses gestes étaient dirigés vers moi, non vers Eisenhower. » [1]

Comment un Français est-il devenu Dosert Lorraine interprète d'un général américain? Léon Dostert est né en 1904 dans la ville de Longwy en Lorraine. En 1914, la France entre dans la Première Guerre mondiale ; sa ville est occupée par l'armée allemande et cette langue est enseignée à l'école primaire. À l'adolescence, il travaille comme manoeuvre et ses collègues le nomment interprète en raison de sa maîtrise de l'allemand. Lorsque l'armée américaine chasse l'armée allemande de la ville, Dostert apprend l'anglais et devient également interprète auprès des soldats américains. [2]

Après la guerre, il se rend aux États-Unis, d'abord en Californie, puis à Washington, où il étudie à l'Université Georgetown. Il devient ensuite professeur de français dans cette même institution. Dès 1939, au début de la Seconde Guerre, il travaille à l'ambassade française de Washington jusqu'en 1941. La France est occupée par l'Allemagne en 1940 ; Dostert reçoit la nationalité américaine en 1941, s'enrôle dans l'armée américaine en 1942  et devient l'interprète du général Eisenhower jusqu'en 1944. Promu au grade de colonel en 1945, il reçoit le mandat d'organiser un système d'interprétation simultanée pour le tribunal de guerre de Nuremberg.

La difficulté était grande, puisque les séances du tribunal se déroulaient en quatre langues : allemand, russe, français et anglais.

Une interprète qui a travaillé au tribunal, Marie-France Skuncke, raconte le déroulement des séances :

« Horaire d'une journée-type : le matin, équipe A, 45 minutes de cabine, période pendant laquelle l'équipe B écoutait les débats en salle 606 derrière la salle d'audience. A mi-matinée, changement d'équipe, B en cabine, A en salle 606. Audience levée à midi. Le même schéma l'après-midi. Ce jour-là, l'équipe C se reposait. Tous les jours, deux équipes sur trois travaillaient. » [3]

Nuremberg IBM System  9:95 minutes

À l'époque, la technologie est lourde et très visible : « Le système de son ne comportait que six microphones d'origine : un pour chaque juge, un pour le banc des témoins et un autre pour la personne qui se trouvait à la tribune. Ce qui se disait à la source était transmis, par une console de contrôle, aux écouteurs des interprètes, qui, à leur tour, traduisaient l'intervention dans la langue voulue grâce à quatre microphones, un par cabine. » [4]

Dostert cabin

Interpreters at the Nuremberg Trial;

Front: English desk;
Back: French desk. To the left, monitor.
Credit: US National Archives, College Park, MD, courtesy of Francesca Gaiba

 

Les câbles reposaient sur le sol; ce qui occasionnait des pannes lorsque quelqu'un trébuchait. Le délai entre l'écoute et la transmission était inférieur à dix secondes. C'est aussi durant les travaux de ce tribunal qu'a été instaurée l'utilisation de voyants lumineux : jaune, pour demander un ralentissement du discours, et rouge, pour un arrêt complet. Comme le rapporte Jalón : « En cas de fatigue ou de difficulté persistante, le « contrôleur » faisait appel à l'interprète de réserve (…) L'auditoire, conscient de la nouveauté du système et du gain de temps qu'il supposait, considérait ces interruptions et ces remplacements avec bienveillance et se montrait compréhensif. »

Voyant le succès de cette méthode au tribunal de Nuremberg, l'Organisation des Nations Unies (ONU), créée à l'occasion de la conférence de San Francisco en octobre 1945, a par la suite demandé à Léon Dostert d'organiser son système d'interprétation simultanée.

Dosert vissonComme l'indique une ancienne interprète de conférence de l'ONU, Lynn Visson, à propos de Dostert : « Il croyait qu'il était possible pour un être humain d'écouter et de parler en même temps. » [5]

 


La communication, une préoccupation constante

Léon Dostert croyait en de nombreuses possibilités. Il a cofondé l'Institute of Languages and Linguistics of the School of Foreign Dosert Washington Service de l'Université Georgetown et l'a dirigé durant 10 ans. Cet institut faisait une large place aux magnétophones à titre d'outils d'apprentissage des langues. M. Dostert a également fondé une conférence annuelle qui traitait de langues et de linguistique et un programme d'études d'apprentissage de l'anglais en Turquie.

En 1953, on l'a chargé de réfléchir aux possibilités de traduction automatique faite par un ordinateur. Cette collaboration entre l'Université Georgetown et IBM a permis de réaliser la première traduction automatique en janvier 1954 par l'ordinateur IBM 701, qui avait été programmé pour traiter un vocabulaire de 250 mots et six règles de grammaire.

Dans un communiqué de presse d'IBM [6], on peut lire : « La langue russe a été traduite en anglais par un « cerveau » électronique pour la première fois aujourd'hui (…) Une femme qui ne comprenait pas un mot de la langue des Soviets a tapé des messages en russe sur des cartes perforées IBM. Le « cerveau » a transmis leur traduction à une imprimante automatique qui imprimait des mots à la vitesse folle de deux lignes et demie de texte à la seconde. (…) »

Dostert Punched_card

Dans le communiqué, Léon Dostert posait l'hypothèse que cinq ans plus tard, peut-être même trois, la communication entre deux langues par voie électronique deviendrait une réalité. Ainsi, disait-il, « un autre obstacle à la communication interculturelle sera éliminé et une autre étape sera franchie vers une plus grande compréhension, puisque c'est au moyen de la langue écrite que l'homme a toujours voulu communiquer de manière plus étendue avec ses contemporains et plus étroitement encore avec la postérité. La pluralité des langues a en partie entravé cette quête. La traduction électronique constitue une nouvelle étape dans la tentative de l'homme de communiquer avec ses voisins. »

  Leon Dostert - image  
  « Tu vaux autant de gens que tu sais de langues » – attribué à Charles Quint, selon Cassell's Book of Quotations, Proverbs and Household Words  

M. Dostert a poursuivi sa brillante carrière jusque vers la fin des années 1960. Il a obtenu plusieurs doctorats honorifiques, travaillé au sein de différentes institutions universitaires, a conçu des méthodes d'apprentissage des langues étrangères à l'intention des personnes aveugles [7] et a publié bon nombre d'articles sur la traduction automatique, les langues et la linguistique. Il est reconnu à la fois pour avoir fait progresser l'interprétation simultanée et la traductique, l'utilisation de l'informatique en traduction.

 

Références :

Dostert bookcover[1] De Paris à Nuremberg : naissance de l'interprétation de conférence, Jesús Baigorri Jalón, Les Presses de l'Université d'Ottawa, Ottawa, 2004, traduit de l'espagnol par Clara Foz, p.229

[2] Les renseignements biographiques de Léon Dostert sont tirés de Papers in Linguistics in Honor of Léon Dostert,  par R. Ross MacDonald, La Haye, Mouton 1967, sous la direction de William Mandeville Austin.

[3] Tout a commencé à Nuremberg

[4] De Paris à Nuremberg… p.231

[5] How the Nuremberg Trials changed interpretation forever 

[6] 701 Translator

[7] Les traducteurs dans l'histoire, 3e édition, sous la direction de Jean Delisle et Judith Woodsworth, Les Presses de l'Université d'Ottawa, Éditions UNESCO, Ottawa, 2014, p.265

Lecture supplémentaire :

Multiliguism – Interpreters Meet History

How the Nuremberg Trials changed interpretation forever (audio)
The World in Words – Public Radio International

Le procès de Nuremberg (45 minutes)