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On décrit souvent les pièces de Noel Coward comme un léger et brillant divertissement, un cocktail pétillant d'esprit, de charme et de vivacité qui chercherait davantage à distraire et amuser le spectateur qu'à l'amener à des réflexions profondes. Et c'est à première vue le cas de Fallen Angels (Les Anges Déchus) – une comédie de 1925 qui vient d'être présentée, après des années d'absence sur la côte Ouest des États-Unis, [1], au Playhouse Theater à Pasadena; on rit beaucoup en effet pendant cette pièce, qui nous conte les déboires et frustrations de deux femmes de la bonne bourgeoisie britannique, Julia Sterroll et Jane Banbury, qui attendent ensemble – au cours d'une journée fortement arrosée de champagne – la visite de Maurice Duclos, un Français avec qui elles avaient eu chacune une aventure amoureuse sept ans plus tôt, avant leur mariage. Leurs maris, commodément, sont partis jouer au golf pendant ce temps, mais ils reviennent plus tôt que prévu… – et vous pouvez imaginer la suite de situations cocasses concoctées par Coward avec ces ingrédients!
Pasadena Playhouse Theatre
La pièce est superbement mise en scène par un spécialiste du théâtre de Noel Coward : Art Manke (qui a déjà six autres pièces de Coward à son actif [2]). Tout concourt au plaisir du spectacle dans cette production de haute qualité, parfaitement rodée, coordonnée, maîtrisée jusque dans ses moindres détails: la reconstitution exacte et élégante d'un salon bourgeois dans l'Angleterre des années vingt témoigne à la fois du talent du décorateur Tom Buderwitz, et du souci d'authenticité historique et culturelle du metteur en scène. Dans l'interview que Art Manke a bien voulu m'accorder, le 8 mars 2013 pour ce blog , il souligne sa préférence pour les pièces d'époque justement pour le défi supplémentaire qu'elles impliquent à reconstituer, mais aussi, dans le cas des pièces de Coward, pour la finesse et la précision de la langue, qui, pour lui, contraste avec l'appauvrissement actuel des « textos », twitters, et autres messages abrégés.
Noel Coward Art Manke,
dramaturge anglais réalisateur américain
Les autres aspects de la production : les éclairages (de Peter Maradudin), les bruitages (de Steven Cahill), les costumes ( de David Kay Mickelsen), témoignent du même soin, et du même esprit de fidélité dans la recréation du «milieu» cowardien – y compris dans l'usage réel et répété, en scène, de la cigarette (c'était l'accessoire-fétiche dont Noel Coward ne se séparait jamais en scène).
Et puis, bien sûr, les dialogues si vifs et légers de la comédie cowardienne sont impeccablement servis par les acteurs, tous artistes accomplis et superbement entraînés pour des rôles à la fois verbalement et physiquement très exigeants; car l'accent britannique (et parfois français) adopté pour cette pièce, comme le rythme très court et très rapide de ses répliques, demandent non seulement un rigoureux entraînement linguistique (comme le précise Art Manke dans son interview), mais aussi une agilité verbale et physique exceptionnelle de la part des acteurs. Les deux actrices principales, Pamela J. Gray dans le rôle de Julia Sterroll and Katie MacNichol dans celui de Jane Banbury, se donnent à plein dans leur rôle et exploitent avec virtuosité toutes les ressources comiques de leur personnage, avec une énergie et un enjouement communicatifs (les réactions chaleureuses de la salle en témoignent d'ailleurs tout du long).
Pamela J. Gray , Elijah Alexander, Katie MacNichol
dans les rôles de Julia Sterroll, Maurice Duclos et Jane Banbury
Et comment ne pas souligner l'extraordinaire performance de Mary-Pat Green dans l'inénarrable personnage de la bonne Sanders, dont chacune des apparitions soulève l'allégresse de la salle. Car ce personnage, qui forme un contre-point à la fois comique et musical au duo des deux bourgeoises, a tout vu, tout fait, et sait tout mieux que ses maîtres : Sanders sait parler français, donne des tuyaux de golf aux maris, concocte des remèdes instantanés pour la gueule de bois et entre mille autres choses, peut aussi se mettre à jouer du piano et chanter, à bonne voix, un air endiablé ou sentimental. Les multiples talents et l'aplomb imperturbable de Green développent magnifiquement le personnage – l'un des plus comiquement réussis dans la panoplie des «nouvelles bonnes» inventées par Coward ; ils donnent aussi un poids particulier à l'inversion des rôles – valet/maître – suggérée par la pièce [3].
Enfin, les maris de ces dames – Loren Lester dans le rôle de Willy Banbury, et Mike Ryan, dans celui de Fred Sterroll, sont tout à fait convaincants dans leurs réactions de bourgeois victoriens guindés et réprimés; quant à Elijah Alexander, il apparaît triomphalement à la fin de la pièce dans le rôle de Maurice Duclos, avec tout le panache et la suavité requis par son personnage d'amant français (ou du moins ce que devait être à l'époque la vision britannique d'une telle créature !)
Donc, oui, on rit beaucoup et on passe un excellent moment pendant cette pièce si bien montée par Manke – un si bon moment, en fait, qu'on en oublie que cette comédie de salon a fait scandale en Angleterre lors de sa première production en 1925 et qu'elle a failli être censurée pour son immoralité! [4] Difficile de comprendre ce que pouvait avoir d'immoral cette histoire qui à notre époque paraît d'abord si inoffensive. Mais c'est oublier – comme le rappelle Manke dans son interview – que dans l'Angleterre des années vingt, les femmes vivaient dans un contexte encore extrêmement restrictif à la fois socialement et politiquement (elles n'auront le droit de vote qu'en 1928); qu'elles étaient encore sous la tutelle légale et administrative de leur mari, et que l'idée même qu'elles puissent recevoir chez elle la visite d'un ancien amant était en soi choquante ; (sans compter le fait, qu'à cette époque – comme ce le sera encore longtemps dans les classes bourgeoises et populaires en Europe – une femme respectable se devait d'être vierge à son mariage).
On comprend mieux dans ce contexte le choc et l'indignation manifestés par les deux maris quand ils découvrent finalement, dans le dernier acte de la pièce, le passé illicite de leur femme !
Et puis, à y regarder de plus près, le thème central de la pièce, même aujourd'hui, est loin d'entre inoffensif, car ce dont Coward nous parle ici, c'est de la frustration sexuelle de deux femmes qui, après 5 ans de mariage [5], se plaignent qu'il n'y ait plus de «passion» dans leur couple ; elles répètent qu'elles ont beaucoup d'affection et d'amitié pour leur mari , mais qu'il n'y a plus « d'étincelle » dans leur mariage, il n'y a plus de relation «amoureuse» : l'euphémisme ici voile à peine la référence érotique, qui s'affirmera pendant les réminiscences de Julia et Jane, quand la charge de nostalgie sexuelle qu'elles éprouvent pour Maurice, deviendra explicite. La mise en scène de Manke met d'ailleurs les points sur le « i » à cet égard, car dans le dernier acte nous voyons ces dames se frotter amoureusement contre le beau mâle français soudain ressurgi dans leur vie, tout en lui palpant les biceps avec un délice évident!
Oui, parler de la frustration sexuelle des femmes requises de fidélité dans leur mariage – alors même que la société tolérait les escapades sexuelles de leurs maris – était audacieux à l'époque – et on voit ici chez Coward non seulement son parti pris pour les femmes (dont les rôles ici dominent la pièce), mais aussi un certain pessimisme concernant le mariage, et la passion sexuelle elle-même, vouée pour lui, semble-t-il, à l'usure précoce. Et cette impression s'approfondit quand on constate qu'en fait, dans cette pièce, comme dans beaucoup des pièces de Coward, le réveil de la passion sexuelle amène partout le désordre et la désharmonie: dans l'acte I, Julia compare explicitement ce réveil à « une chose indigne, bestiale, prête à bondir en chacune de nous » («there's a beastly, unworthy thing in both of us waiting to spring »).
A preuve, la désintégration progressive de l'élégance et des bonnes manières de Julia et Jane au cours de leur longue attente du beau Maurice. D'abord parfaitement maquillées, coiffées, habillées (car elles veulent bien sûr se présenter à Maurice sous leur meilleur jour) – on les voit littéralement se dégrader sous l'effet conjugué de la réminiscence érotique, d'un excès de champagne et de l'exaspération de l'attente: elles se décoiffent, tombent, crachent, perdent leurs chaussures – et sombrent dans une vulgarité où s'effondre leur apparence de respectabilité bourgeoise. Si cette tombée des masques révèle la lucidité de Coward sur la classe sociale qu'il dépeint, elle révèle aussi la dégradation morale qu'il associe à la passion sexuelle : car nous verrons Julia et Jane se trahir mutuellement par jalousie à propos de Maurice, et ainsi trahir une amitié qui remonte pourtant à l'enfance.
Sous la surface légère et étincelante de la pièce perce ainsi une amertume voilée par le comique, et une profondeur qui n'apparaît pas au premier regard, mais se décante en nous peu à peu. Manke fait remarquer que la modernité de la pièce gît précisément dans le fait qu'elle nous parle d'émotions humaines fondamentales, et de problèmes qui restent contemporains, tels la durée de la passion sexuelle dans le mariage, mais aussi la question de la confiance et de la communication dans les couples [6]
La remarquable mise en scène de Manke a donc réussi à illustrer à la fois le contexte socio-historique de la pièce et sa modernité, de même qu'elle réussit à suggérer cette tension entre rire et amertume, légèreté et profondeur si caractéristiques des pièces de Coward.
La pièce va bientôt repasser au théâtre de Laguna Beach : ne manquez pas d'aller la voir !
Notes :
1] A part une production radiophonique de la pièce à Santa Monica en 1994, la pièce n'a pas été présentée sur la côte ouest depuis longtemps, en partie parce que les droits étaient bloqués pour une production a New York (qui ne s'est jamais matérialisée)
2] Manke a reçu de nombreux prix pour ses adaptations des pièces de Coward. Ses pièces précédentes incluent la production de "Private Lives" en 2005 et la première américaine de « Star Quality" in 2003.
3] Manke souligne à ce propos dans son interview qu'avec ces personnages de « nouvelles bonnes », que leurs maîtres ont du mal à contrôler, Coward suggère la relation encore incertaine que la classe bourgeoise– nouvellement « parvenue » – entretenait avec ses serviteurs (par opposition à « Downton Abbey par exemple, où les rôles de maîtres/serviteurs sont fermement définis et installés).
4] Ce n'était pas la première fois que Coward prenait des risques – sa pièce précédente : Le Vortex (1924) avait aussi fait scandale. Et les « transgressions » de Coward continueront dans les pièces qui suivront, telles "Private Lives, (1930),et "Design for Living" (1933).
5] Je demandais à Manke pourquoi il avait choisi des femmes d'âge moyen, plutôt que jeunes, pour ces deux rôles, car les femmes se mariaient jeunes à l'époque (et Julia et Jane ne sont mariées que depuis 5 ans). Manke avance deux raisons à ce choix: d'une part, le théâtre cowardien demande une maîtrise technique rarement acquise par de jeunes actrices; et d'autre part, la maturité des actrices permettait de donner davantage de profondeur et de complexité au personnage, et également de les moderniser.
6] Manke souligne aussi à ce propos la divergence de réactions entre les deux maris à la fin de la pièce : à l'inverse de Willi, Fred choisit de faire confiance à sa femme, et de croire son histoire.
Lecture suppleméntaire :
Noel Coward's blithe spirit lives on
Los Angeles Times, January 27, 2010
Dr. Michèle Druon
Comments
One response to “Fallen Angels, de Noel Coward, au Playhouse Theatre, de Pasadena”
Magnifique article : on a tellement envie de voir la pièce.. mais n’habitant pas sur la côte ouest, on se sent un peu frustré 🙂