Série : Les artistes et écrivains français rendent visite aux États-Unis
par Michèle Druon,
Ph.D., professeur émérite à la California State University, critique de cinema pour Le mot juste
Bien des écrivains (et d'autres artistes) français ou francophones, au long du XXème siècle, ont été inspirés et fascinés par New York, tels Paul Morand, Louis-Ferdinand Céline, George Simenon [1], et bien d’autres dont Albert Camus et Georges Ravel comme nous l’avons vu dans ce blog (Camus, Ravel) à propos de la commémoration de leurs visites dans la ville en 1946 et 1928, respectivement. Les textes où ces écrivains et artistes relatent leur expérience de New York sont intéressants à redécouvrir pour l’intérêt historique et culturel des images qu’ils proposent de la ville, et aussi plus «intimement» ou biographiquement, pour ce qu’ils révèlent des goûts, des intérêts et de la personnalité de leurs auteurs.
Un cas particulièrement savoureux à cet égard est celui de Colette (Sidonie-Gabrielle Colette, 1873-1954), qui a raconté sa visite à New York dans plusieurs articles de journaux, dont Le Journal [2], qui l’avait chargée de rapporter la traversée inaugurale du prestigieux paquebot le Normandie [3], fleuron de l’industrie française, parti du Havre le 29 mai 1935 pour New York. Plus de 1000 passagers étaient à bord de ce palais flottant, le Tout Paris des medias, de l’industrie et de la politique, dont Madame Albert Lebrun, femme du Président de la République Française. Pendant ce voyage, Colette est accompagnée de son troisième mari, Maurice Goudeket [4], qu’elle vient d’ailleurs d’épouser (le 3 avril 1935), pour respecter les convenances imposées dans les hôtels américains de l’époque, qui pouvaient refuser de recevoir les couples non-mariés.
Ce respect des convenances était peu coutumier à la rebelle, l’anticonformiste, et même parfois la scandaleuse Colette [5], ce qu’elle démontre justement dans un de ces articles sur New York, intitulé « Comment j’ai découvert l’Amérique » [6]. Colette relate en effet dans ce texte une anecdote qui, dès le départ, donne le ton à ses escapades new-yorkaises : à peine débarquée du bateau à New York, elle est assaillie par « a reporter-photographer storm » qui la bombardent de photos, ce à quoi elle se prête gracieusement, flattée d’un tel accueil [7], jusqu’à ce qu’elle s’aperçoive que ce qui attisait tant l’intérêt des photographes, c’étaient surtout ses jambes nues chaussées de sandales de cuir «romaines» [8] – totalement incongrues par rapport aux codes vestimentaires de l’époque.
Tout le récit que fait Colette de sa visite de New York est allègre, et reflète la vivacité, la curiosité, l’humour et la joie de vivre qui lui étaient si caractéristiques: malgré la confusion à la douane new-yorkaise qui la prive un moment de ses bagages, elle garde sa bonne humeur, et « ne marchande pas » son enthousiasme devant une ville pour laquelle elle déclare d’emblée avoir eu «le coup de foudre».
Découvrant l’architecture verticale de New York à son arrivée dans le port, Colette est d’emblée conquise par ce « groupe de géants [qui] se lève», …. « à l’assaut du ciel »: « l’heure et la ville étaient si belles que j’en ai eu les yeux humides », écrit-elle. Tout lui plait à New York, ses rues, ses tourbillons de lumières, son « air léger ». Le soir de son arrivée, elle s’attarde un long moment au balcon de sa chambre, au 35ème étage du Waldorf Astoria, pour contempler la « féerie nocturne » de New York, et finit par manquer le banquet de 800 personnes auquel elle était invitée ce soir-là, présidé par Madame Lebrun et Monsieur Fiorello La Guardia, maire de New York.
Mais cette « première infraction au programme officiellement fixé » pour Colette ne ne sera pas la seule, et elle persévérera les jours suivants dans son insoumission : au lieu d’assister au grand dîner littéraire et au banquet international de journalistes où elle était invitée, au lieu d’aller visiter les musées et les collections particulières, Colette «ne fait rien, absolument rien. Ça a été merveilleux. Rien que des choses inutiles, enfantines, dépouillées de toute intellectualité».
Toujours espiègle (à 62 ans), comme sa première héroïne adolescente Claudine [9], toujours douée de la même capacité d’émerveillement devant le moindre aspect du quotidien – « S’étonner est un des plus sûrs moyens de ne pas vieillir trop vite », disait-elle [10] , Colette nous raconte ainsi comment elle a fait « l’école buissonnière » à New York : elle passe 3 heures à acheter 100 babioles au Woolworth bazar, va au cinéma voir un film de Mae West, se fait photographier avec son mari en haut du Empire State Building, (c’est, après tout, leur voyage de noces), et décide, le dernier soir, de ne pas assister à un « grand dîner très très intellectuel {…} où elle devait soutenir sa petite part du prestige littéraire français ». Elle préfère sauter dans un taxi avec son mari pour aller voir Harlem et Central Park, à propos duquel elle déclare : « Quel bonheur, j’avais enfin découvert quelque chose de petit à New York : un tout petit Bois de Boulogne ! ».
La grande gourmande qu’était Colette n’est pas conquise par les plaisirs culinaires offerts à New York, dont elle semble se rappeler surtout les « ice-cream sodas » et « le canard frigorifié ». Mais elle est «enchantée de flâner, au gré de ses pieds nus, poudrés de poussière sous le joyeux incendie de Broadway » et d’acheter dans les rues toutes sortes de bonbons multicolores qu’elle mange assise au bord du trottoir « en causant avec un chat ».
Tout en admettant avec bonne grâce la puérilité de son « école buissonnière » à New York, Colette ne semble guère en avoir de remords. Mais en conclusion, elle déclare qu’à son prochain séjour à New York « des séductions plus humaines, plus réfléchies lui prendront le cœur ».
Notes :
1) Né en Belgique en 1903, Georges Simenon arrive à Paris en 1922 pour faire carrière littéraire. C’est à Colette, alors directrice littéraire du journal Le Matin, qu’il apportera ses premiers manuscrits. Elle les rejettera d’abord, en lui conseillant d’écrire « des histoires simples, surtout pas de littérature »: conseil que Simenon suivra avec succès dans sa série des Maigret.
2) Outre ses romans, essais et adaptations théâtrales, Colette a régulièrement collaboré au cours de sa vie à plusieurs journaux, dont Le Matin, Le Figaro, Le Quotidien, L’Éclair, Paris-Soir, etc.
3) Le Normandie reste un mythe dans l’histoire de la navigation française, à cause de ses performances mais aussi à cause de sa fin tragique dans le port de New York: début 1942, à la suite d’un incendie à bord, le bateau sombra en quelques heures dans le port.
4) Elle avait rencontré Maurice Goudeket, de quinze ans plus jeune qu’elle, en 1925. Elle avait épousé son premier mari, Henry Gauthier-Villars, dit «Willy» en 1893, et son second mari, Henry de Jouvenel, en 1912.
5) Femme libre, et revendiquant férocement son indépendance, Colette avait en effet dans sa jeunesse scandalisé son époque en se produisant comme mime et actrice de music-hall dans des tenues plus que légères. Elle n’avait pas non plus cherché à cacher sa bisexualité, et cette réputation sulfureuse avait conduit l'Eglise catholique à lui refuser un enterrement religieux à sa mort en 1954.
Tout ceci ne l’empêchera pas de cumuler les honneurs : elle est ainsi nommée Commandeur (1920) puis Grand Officier (1953) de la Légion d'honneur. Elue à l’Académie Royale de Belgique en 1935, elle sera en 1945 élue à l'unanimité à l'académie Goncourt, dont elle devient la première femme présidente en 1949. Colette sera aussi la première femme à laquelle la République Française ait accordé des obsèques nationales en 1954. Elle a été enterrée au Père Lachaise.
6) Ces textes font partie de la compilation publiée dans Colette Journaliste : Chroniques et Reportages, 1893-1955, Gérard Bonal, Fréderic Maget, Seuil 2010. (pp 144-160) ; Une Edition Poche des mêmes textes a été publiée le 4 juin 2014.
Articles se référant au voyage de Colette sur le paquebot Normandie et sa visite à New York :
«Le jour des affinités», Le Journal, 31 mai 1935 ; « En vagabondant par les coursives», Le Journal, 2 juin 1935 ; «Ombres et fantômes d'une aube marine », Le Journal, 3 juin 1935 ; « Brèves impressions d'arrivée», Le Journal, 4 juin 1935 ; «Impressions de New-York», Le Journal, 5 juin 1935 ; « Impressions verticales », Le Journal, 7 juin 1935 ; « Un dernier regard sur Harlem embourgeoisé», Le Journal, 10 juin 1935 ; «Comment j'ai découvert l'Amérique»: cet article a fait l’objet d’une conférence prononcée sur les ondes de Radio-Mondial,le 18 novembre 1939, et sera plus tard repris et publié par Le Figaro le 10 février 1940 (Seuil, pp. 157-160)
7) Alors qu’elle est déjà très célèbre en France en 1935, la renommée de Colette en Amérique s’étendra surtout à partir de Gigi, une nouvelle qu’elle avait écrite en 1944, et qui sera adaptée en anglais par Ania Loos en 1951, et jouée au théâtre par Audrey Hepburn dans le rôle de l’héroïne. La nouvelle inspirera aussi différents cinéastes, dont Jacqueline Audry en 1949, et Vincente Minnelli en 1958 (avec Leslie Caron dans le rôle de Gigi).
Colette avec Audrey Hepburn,
qui a joué le rôle de Gigi sur Broadway
8) Les sandales « romaines» de Colette étaient faites sur mesure par un artisan de Saint-Tropez, où elle avait acheté une villa, bien avant que Saint-Tropez ne devînt à la mode dans les années cinquante et soixante.
9) La série des Claudine (Claudine à l'école, Claudine à Paris, Claudine en ménage et Claudine s'en va) fut originellement publiée sous le nom de Willy, le premier mari de Colette, entre 1900 et 1903.
10) Discours de réception à l'Académie royale de langue et de littérature françaises de Belgique.
Lecture supplémentaire :