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Nicanor Parra, antipoète et mâle dominant, a disparu à l’âge de 103 ans

L’auteur et traducteur distingué, David Unger*, né au Guatemala et résident de la Floride, nous a aimablement permis de résumer et de traduire en français la notice nécrologique qu’il a signée récemment dans Paris Review sur Nicanor Parra, poète et physicien chilien iconique, disparu le 23 janvier dernier, à l’âge de 103 ans. Nous avons confié ce travail à notre traductrice surdouée, Nadine Gassie**, que nous remercions infiniment de sa prestation. Son texte témoigne de sa pleine possession de l’anglais et de l'espagnol. En effet, Nadine détient une maîtrise d'anglais de l'Université de Pau et des Pays de l'Adour (1993) et un DESS de traduction littéraire de l'Institut Charles V, faculté d'anglais de l'Université Paris-Diderot (1994).

 

  David Unger   Clip - Parra  
Naadine rotated
 David Unger  Nicanor Parra  Nadine Gassie

 

In memoriam

Nicanor Parra est mort il y a un mois à l'âge de cent trois ans. David Unger revient ici sur une collaboration houleuse avec lui.

 

J'ai commencé à traduire le poète chilien Nicanor Parra en 1973, sur les conseils de Frank MacShane, mon prof de traduction à l'université Columbia. J'étais un petit poète sérieux à l'époque, foulard de soie et effluves de whisky, et mon meilleur copain était mon camarade de classe Frank Lima, un jeune Rimbaud ayant fait ses classes de poète en prison.

Après avoir lu Obra gruesa, une anthologie en langue espagnole, j'ai dévoré Poèmes et Anti-Poèmes et Poèmes d'Urgence. Puis je me suis mis en quête de poèmes non traduits. J'ai découvert Ultimo brindis, un poème mathématique cynique qui illustrait la philosophie antipoétique de Parra. Je l'ai traduit en anglais sous le titre Final Toast. Après l'avoir retravaillé en atelier à la fac, j'ai envoyé mon texte à la Massachusetts Review, que j'admirais depuis longtemps. Une semaine plus tard, une carte postale de l'éditeur, Jules Chametzky, me disait que le poème avait subjugué la rédaction et qu'ils voulaient le publier dans leur numéro suivant. Avec quinze dollars à la clé pour moi si je leur en donnais la permission. À vingt-deux ans, ce premier succès m'a fait tourner la tête, me faisant miroiter les attraits de la traduction.

En 1978, j'ai traduit avec Jonathan Cohen et Jonathan Felstiner The Dark Room and Other Poems d'Enrique Lihn, un autre poète chilien, pour New Directions. En 1982, j'ai cotraduit avec Lewis Hyde World Alone du Prix Nobel Vicente Aleixandre, pour Penmaen Press. Et quand New Directions a acheté les droits d'un nouveau recueil de Nicanor Parra, ils m'ont demandé d'en assurer l'édition. Dès le début, Parra a été déçu. Il avait espéré qu'Allen Ginsberg, avec qui il avait fait une lecture à l'Americas Society, serait son éditeur, alors que Ginsberg parlait à peine l'espagnol et que ce rôle ne l'intéressait pas. J'étais de plus un poète américano-guatémaltèque inconnu, de trente-six ans son cadet…

J'aimerais pouvoir dire que Nicanor et moi avons travaillé comme sur du velours. J'adorais sincèrement sa poésie, son style anarchique, humoristique et irrévérencieux, son absence de grandiloquence et de maniérisme littéraire. En bon poète, selon le précepte de T. S. Eliot, je l'ai pillé plutôt qu'imité dans mes propres vers. Mais en tant que son éditeur en langue anglaise, Nicanor m'a au mieux toléré, comme la toux tenace d'un catarrheux. Je n'ai jamais pu l'amener à surmonter sa déception que je ne sois pas Allen Ginsberg. À l'époque, Parra habitait dans la 110e rue à Manhattan, avec sa fille artiste Catalina, et je vivais avec ma famille dans la 113e rue. Nicanor était à un appel téléphonique de distance et quelques minutes à pied. Au téléphone, il était toujours évasif et réticent ; et chaque fois que j'allais le voir chez Catalina pour lui faire part de mes idées pour le livre, il me recevait en pyjama, pas rasé, ses cheveux gris en bataille, et il ne voulait parler que de sa traduction de Hamlet, en particulier son fameux « Être ou ne pas être » : Ser o no ser, He aquí el dilema.

Deux de ces visites m'ont fait prendre conscience que sa mise négligée était intentionnelle, une manière de manifester son dédain sans se montrer carrément impoli. Il était l'éternel trickster, fidèle à son non-conformisme, mais jamais sans motif. Rien d'étonnant à ce que sa poésie donne à ses lecteurs l'impression de recevoir un coup de revolver à bout portant : une détonation sourde, suivie du drapeau blanc de la reddition pointant comiquement le bout du nez hors du canon fumant.

En tant qu'éditeur, je tenais à rendre hommage à ses traducteurs précédents en incluant une grande partie de leurs textes déjà publiés. Je souhaitais néanmoins revoir certains passages, où selon moi les traducteurs s'étaient fourvoyés, en avaient fait trop, ou pas assez. Ginsberg et Ferlinghetti, par exemple, dans leur traduction du « Soliloque de l'individu », ont retranché deux vers de l'original. J'ai ainsi fait plusieurs suggestions à Miller Williams et W. S. Merwin pour des interprétations alternatives de certains passages ; Williams les a toutes acceptées tandis que j'ai dû batailler avec Merwin pour arriver à un compromis. Quant à Denise Levertov, elle a catégoriquement refusé que je republie sa traduction, pour protester contre la poignée de main échangée par Parra avec Mme Nixon à la Maison Blanche pendant la guerre du Vietnam, et son refus d'intervenir pour obtenir la libération de son neveu Angel, fils de sa sœur Violeta, emprisonné au Chili après le coup d'État de Pinochet. La lettre qu'elle m'a adressée était venimeuse.

Pendant la préparation du manuscrit, Parra ne cessait d'annuler nos rendez-vous et refusait de répondre aux questions que je lui envoyais par courrier, à trois rues de chez moi. La goutte d'eau qui a fait déborder le vase, c'est quand j'ai donné El hombre imaginario, un magnifique poème lyrique parlant d'un homme au cœur brisé vivant en solitaire dans une grande maison, à Edith Grossman, traductrice en pleine ascension et auteur de Antipoetry of Nicanor Parra (L'antipoésie de Nicanor Parra). À mon insu, Nicanor avait envoyé ce poème à au moins quatre traducteurs différents. Lorsque je lui en ai demandé la raison, il m'a répondu que la traduction devait être comme une course de chevaux et qu'il devait pouvoir choisir le gagnant. Il était très sûr de son anglais, que je trouvais médiocre, et l'arrogance de sa réponse m'est plus ou moins restée en travers du gosier.

J'ai alors demandé à le voir sans délai afin de discuter de mon rôle d'éditeur. Nous nous sommes retrouvés au Hungarian Pastry Shop en face de la cathédrale Saint-Jean le Théologien, près de l'Université Columbia. Je ne me rappelle pas comment il était habillé, mais je suis sûr qu'il s'était attifé pour l'occasion, s'attendant à ce que je jette l'éponge. Le cœur battant la chamade, je lui ai dit qu'en tant qu'éditeur, je ne pouvais tolérer ce genre d'entourloupe. La traduction est un art difficile, et il était hors de question que je mette en concurrence, comme des chevaux de course, des traducteurs respectés, et amis à moi par-dessus le marché. Nicanor m'a écouté sans broncher et sans toucher à son thé. De temps en temps, il pinçait les lèvres et m'opposait un visage inexpressif, évitant mon regard et jetant de fréquents coups d'œil aux étudiantes qui nous entouraient. Sans dire un mot, il s'est brusquement levé et il est parti. Il a regagné le Chili environ une semaine plus tard. Il n'a ensuite jamais répondu à mes appels ni à mes lettres. J'ai soupçonné que peu de gens s'étaient jusque là opposés à lui, et son silence était sa façon de souligner mon insignifiance, et son autorité. Après tout, Nicanor était un mâle dominant.

J'ai continué à travailler au manuscrit, révisant d'anciennes traductions, en commandant de nouvelles. J'ai soumis Antipoems: New and Selected à mon éditeur en chef Frederick Martin, qui l'a envoyé à Parra pour dernière révision. Parra étant un éternel insatisfait, il lui était difficile de se détacher d'un poème, tout comme de sa traduction de Hamlet, pour les laisser vivre leur vie. Il n'a jamais répondu à Martin, ni à aucun de ses interlocuteurs chiliens, même quand on l'a prévenu que le livre sortirait sans ses corrections finales s'il ne répondait pas dans les délais.

Le livre est paru en 1985 avec une formidable introduction de Frank MacShane. Plusieurs amis chiliens m'ont dit que Nicanor l'a détesté parce que j'avais publié des traductions qu'il était encore en train de peaufiner. Le coup de grâce, cependant, a été la couverture choisie par New Directions, pour laquelle il n'avait pas donné son autorisation. La photo de Layle Silbert, a-t-il commenté avec dédain, le faisait ressembler à un singe.

Vingt ans durant, Parra a ignoré le livre que j'ai édité. Chaque fois qu'il soumettait sa biographie pour des prix, des lectures et des publications, c'était comme si ce livre n'avait jamais existé. Et je n'ai plus eu de contact avec lui pendant six ans.

En septembre 1991, il a reçu le tout premier Prix Juan Rulfo à la Foire internationale du livre de Guadalajara. C'était un immense honneur, assorti d'une somme de cent mille dollars. Je couvrais l'événement pour le Publishers Weekly et, deux jours avant la remise du prix, je suis tombé sur Nicanor dans les allées de la foire. De façon assez surprenante, il m'a étreint joyeusement en me demandant : « Qué hay de tu vida? ». Une salutation chilienne classique. J'ai marmonné quelque chose d'incohérent, j'en suis sûr. M'avait-il pardonné, ou étais-je simplement un visage familier ? Je l'ai félicité et il m'a tapé dans le dos plusieurs fois. Puis il m'a dit que sa fille Catalina voudrait sûrement être présente pour la cérémonie de remise le surlendemain. Il m'a demandé de l'appeler à New York pour le lui proposer. « Dis-lui que je paierai son billet », m'a-t-il lancé cavalièrement. J'ai trouvé la requête plutôt étrange, d'autant qu'il était au courant de l'attribution du prix depuis plus de deux mois, mais elle était emblématique de son narcissisme latent. Je tenais vraiment à me racheter, sans pour autant faire ses quatre volontés. Je l'ai conduit au service de presse, où il l'a appelée lui-même gratuitement.

Je suis à peu près sûr que Catalina n'est pas venue (du moins ne l'ai-je pas vue), et bien que Nicanor et moi ayons continué à avoir beaucoup d'amis en commun, nous ne nous sommes jamais revus. Je le regrette parce que j'adorais vraiment beaucoup de ses poèmes et j'avais la conviction qu'avec ses compatriotes poètes chiliens Pablo Neruda et Gabriela Mistral, c'était un vrai pionnier.

Curieusement, avec le temps, Nicanor s'est mis à mentionner dans sa biographie et sa bibliographie le livre que j'avais édité. Qui sait… Peut-être…, me disais-je. Ou… peu importe, en fait.

Nicanor était un grand poète parce qu'il ne mâchait pas ses mots… et n'y allait pas par quatre chemins.

Comme il l'a écrit :

Pendant un demi-siècle
La poésie a été le paradis
Du bouffon solennel.
Jusqu'à ce que j'arrive

Avec mes montagnes russes.
Montez, si ça vous chante.
Mais je ne réponds de rien
si vous redescendez
en saignant de la bouche et du nez.

Extrait de « Montaña rusa » (Montagnes russes)

[version espagnola originale:

La Montana Rusa

Durante medio siglo 
La poesía fue 
El paraíso del tonto solemne. 
Hasta que vine yo 
Y me instalé con mi montaña rusa.

Suban, si les parece. 
Claro que yo no respondo si bajan 
Echando sangre por boca y narices.]

 ————————–

* Le dernier roman de David Unger s'intitule The Mastermind. Parmi ses autres titres : Ni chicha, ni limonada, The Price of Escape, Para Mí, Eres Divina, Life in the Damn Tropics. Il a traduit les œuvres de Rigoberta Menchú, Silvia Molina, Teresa Cárdenas, Mario Benedetti et bien d'autres, ainsi que le Popol Vuh, mythe de la création précolombienne au .

** Nadine Gassie et Océane Bies – linguistes du mois d'avril 2017

Making Sense:

The Glamorous Story of English Grammar

 

 RECENSION


 

David Crystal
L'auteur

Grant Hamilton
Le critique

 Âgé de 76 ans, David Crystal est un linguiste de renommée internationale qui a publié plus de 100 ouvrages sur la langue anglaise. *

TrucsNotre contributeur fidèle, Grant Hamilton, traducteur agréé, est l'auteur du livre Les trucs d'anglais qu'on a oublié de vous enseigner, en vente en librairie, qui fait un tour d'horizon semblable de l'anglais, mais du point de vue du locuteur francophone qui aspire à jouer avec les nuances de la langue de Shakespeare.

 


Un livre sur la grammaire anglaise s’adresse à qui au juste ? Aux enseignants ? Aux locuteurs anglophones ? Aux étudiants de l’anglais, langue seconde ? Voilà le grand défi auquel David Crystal faisait face en s’attaquant à ce sujet vaste et méconnu. Heureusement, il réussit ce tour de force en dosant avec justesse explications grammaticales et exemples pertinents, le tout rehaussé d’anecdotes, de mises en contexte historique et de conseils stylistiques.

Ne vous méprenez toutefois pas : il ne s’agit pas d’une grammaire, mais plutôt d’un récit qu’on lit d’un trait ou qu’on savoure un chapitre à la fois. L’auteur ratisse large, traitant de l’acquisition de la langue chez l’enfant, de l’analyse grammaticale, de l’enseignement de la grammaire à l’école, des nombreux arrimages entre la grammaire et le style, du phénomène de l’évolution de la langue et de son rayonnement géographique, et enfin de l’importance d’une vision globale axée sur la compréhension et la clarté. De quoi inciter à butiner d’un chapitre à l’autre.

J’ai particulièrement apprécié le choix de l’auteur d’accompagner au fil des chapitres le personnage d’une fillette qui apprend à parler anglais. Nous retrouvons Suzie à plusieurs reprises, chaque fois plus âgée et chaque fois se risquant à une structure grammaticale plus complexe. L’auteur jette ainsi une lumière intéressante sur un processus par lequel tout le monde passe. Utile rappel, car je peine même à me souvenir de mon acquisition du français, langue que j’ai pourtant apprise sur le tard, à partir de mes onze ans.

Certains passages vers le début pourront lasser celui qui connaît déjà la différence entre un sujet, un verbe et un complément (voilà d’ailleurs toute la difficulté de s’adresser à plusieurs publics à la fois). L’auteur passe aussi un bon moment à expliquer l’évolution de la linguistique anglaise et à camper les écoles de pensée en analyse grammaticale. Si l’information n’est pas en soi sans utilité contextuelle, elle captive un peu moins l’esprit. Il faut donc savoir tenir bon.

L’intérêt se ravive par la suite. Les passages sur l’histoire de la langue anglaise et l’abandon progressif de ses déclinaisons sont éclairants et ceux sur le phénomène dit d’end-weight, c’est-à-dire l’importance en anglais de mettre à la fin de son énoncé l’élément le plus long, absolument captivants. D’ailleurs, toute personne appelée à rédiger ou à traduire en anglais aura intérêt à lire ses explications à cet égard.

Ce procédé, qui facilite la lecture mais ajoute aussi à la clarté, expliquerait même l’ordre des doublets lexicaux (ce que l’auteur nomme des binomials), qui pullulent en anglais. Ainsi dit-on salt and vinegar et non par vinegar and salt, car vinegar est plus long. À longueur égale, comme dans black and white, c’est souvent la longueur de la voyelle qui fait foi. Certes, des exceptions viennent compliquer le portrait, mais on en trouve aisément la raison : l’ordre chronologique, comme dans life and death ; la puissance, comme dans cat and mouse ; ou les connotations positives, comme dans heaven and hell. Viennent ensuite toute une série de doublets lexicaux dont l’intonation et le rythme sont déterminants. Ce jeu entre longueur, importance, sens, connotation et rythme serait la base même de la bonne écriture.

Je salue par ailleurs toute l’importance que l’auteur accorde au style et au sens, vases communicants, selon lui, de toute grammaire qui se respecte et qui s’enseigne. C’est une question qui m’interpelle comme traducteur, car à quoi bon une traduction grammaticalement possible, mais inélégante au sens strictement stylistique ? Quiconque maîtrise à la fois la grammaire et les procédés stylistiques de sa langue d’arrivée rend de fiers services à son lecteur.

Autre rappel utile de l’auteur : seule la grammaire des langues mortes ne change pas. J’ai beaucoup aimé son tour d’horizon des changements qui s’opèrent aujourd’hui en anglais, dont l’avancement inexorable du temps de verbe présent progressif (I am loving, qu’on ne rencontrait guère de mémoire d’auteur de ces lignes, dans les années soixante) ainsi que le recul progressif du subjonctif.

Je crois utile d’ajouter que le lecteur francophone de cet ouvrage restera à l’occasion sur sa faim. Par exemple, concernant l’ordre des mots. David Crystal explique que celui-ci est d’une importance capitale en anglais, en précisant ceci au sujet des adjectifs : « Few people realize the complexity of what they’re doing, for the ordering of these words is something they have had to learn ». Et c’est tout. Pas un mot d’explication. Manifestement, il présume que le lecteur est lui aussi anglophone et sait spontanément qu’on dit bright yellow summer cotton dress et non pas cotton yellow summer bright dress.

Il évoque également la simplicité lexicale de l’anglais, langue non flexionnelle, mais ajoute que la fillette anglophone citée en exemple, qui n’a pas besoin de maîtriser les déclinaisons de sa vis-à-vis allemande ou islandaise, doit toutefois composer avec la complexité des prépositions anglaises. Ici aussi, on aurait aimé en apprendre davantage, car qui n’a jamais été confondu par ces verbes à particule qui changent de sens à la rencontre du moindre petit up, out ou over ? Encore là, l’auteur présume que le lecteur n’éprouve aucune difficulté devant ces écueils linguistiques.

Les pédagogues, par contre, apprécieront à coup sûr son appendice regorgeant de conseils sur l’enseignement de la grammaire. L’auteur explique entre autres pourquoi le choix des exemples est si important et doit s’arrimer au stade d’acquisition de la langue de l’enfant.

Une phrase résume, je crois, l’essentiel de ce livre : There’s a confidence and satisfaction that come from knowing we are in control over the choices that grammar makes available to us. M. Crystal dédramatise et démystifie la grammaire, restée trop longtemps collée dans la gorge de bien des écoliers, et nous vante toute la liberté stylistique que confère sa maîtrise. Voilà ce qu’il appelle le côté « glamour » de la grammaire, ce qui pour moi est plutôt sa « grandeur ».

Un bouquin agréable et informatif donc pour toute personne qui prend plaisir à réfléchir à la langue et qui cherche toujours à la manier avec adresse.

Parmi d'autres articles contribués par Grant Hamilton

Le sacrilège d’un Anglo-Québécois

À tout seigneur, tout honneur…

Contre la pensée unique – analyse de livre

Le choc des langues en milieu urbain

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* Crystal est également très actif à titre de professeur et intervient souvent dans les médias à titre d'animateur ou de consultant. Il est né en Irlande, a grandi au pays de Galles et a fait ses études en Angleterre. Il a commencé sa carrière universitaire en tant que professeur de linguistique, d'abord à Bangor, au pays de Galles, puis à Reading, en Angleterre. Il doit sa notoriété principalement à ses travaux de recherche sur la langue anglaise, dans des domaines comme l'intonation et la stylistique, et à la recherche sur l'application de la linguistique dans des contextes religieux, éducatifs et cliniques, notamment dans le développement d'une gamme de techniques de profilage linguistique à des fins diagnostiques et thérapeutiques. Bon nombre de ses ouvrages ciblent le grand public. M. Crystal est professeur honoraire de linguistique à l'Université du Pays de Galles à Bangor.

En plus de ses nombreux ouvrages, il est reconnu pour les deux encyclopédies qui ont été publiées par la Cambridge University Press : The Cambridge Encyclopedia of Language et The Cambridge Encyclopedia of the English Language.  Parmi ses plus récents livres, notons Making Sense: the Glamorous Story of English Grammar (2017), The Story of Be: a Verb's-eye View of the English Language (2017), The Oxford Dictionary of Original Shakespearean Pronunciation (2016), The Oxford Illustrated Shakespeare Dictionary (2015, avec Ben Crystal), The Disappearing Dictionary: a treasury of lost English dialect words (2015) et Making a Point: the Pernickety Story of English Punctuation (2015).  Il est également coauteur de plusieurs livres, dont Words on Words (2000, une compilation de citations sur le langage réalisée en collaboration avec son épouse et associée en affaires, Hilary); Wordsmiths and Warriors: the English-Language Tourist's Guide to Britain (2013, avec Hilary Crystal); et Shakespeare’s Words (2002) et The Shakespeare Miscellany (2005), en collaboration avec son fils Ben. 

 Crystal book

 

 

 

The Novel of the Century

Recension

traduite de l'anglais par Marie Nadia Karsky *

original English review by Geraldine Brodie

 

 

  Bellos portrait

David Bellos
L'auteur

Novel

Geraldine


Geraldine Brodie

La critique


David Bellos
est professeur de français et de littérature comparée et Directeur du
Program in Translation and Intercultural Communication de l'Université de Princeton. Il est l'auteur de Romain Gary: A Tall Story (chez Vintage Digital, 2010) et Georges Perec: A Life in Words (chez David R. Godine, 1993) (Prix Goncourt de la biographie), entre autres livres, et le traducteur de Chronicle in Stone: A Novel by Ismael Kadare (Arcade Publishing,  2011), entre autres traductions.

Geraldine Brodie, notre Linguiste du mois d'août 2016 et depuis lors contributrice fidèle à ce blog,  est maître de conférence en théorie de la traduction et en traduction du théâtre, et responsable de la maîtrise en théorie et pratique de la traduction à l'University College London. **

Le dernier livre en date de David Bellos a pour couverture un volume, de couleur poussiéreuse, en partie masqué par un ruban portant le titre The Novel of the Century (Le Roman du siècle). Cette illustration, qui sert d’introduction graphique au contenu de l’ouvrage, nous promet des surprises. Sous-titré « The Extraordinary Adventure of Les Misérables » (Les aventures extraordinaires des Misérables), l’ouvrage invite le lecteur à partir à la découverte de l’œuvre la plus célèbre de Victor Hugo, à en explorer la création, le contenu, et le contexte, ainsi que les traductions et adaptations qui lui ont succédé. Bellos nous sert de guide : son savoir encyclopédique constitue une source intarissable d’informations insoupçonnées, et le plaisir évident qu’il prend à cette exploration est contagieux. Son ouvrage nous instruit tout en nous divertissant. Surtout, Bellos se donne pour tâche d’examiner la réputation des Misérables : si cette œuvre, de nos jours, est davantage reconnue pour ses produits dérivés (films, pièces de théâtre ou comédies musicales), il souligne l’importance du roman et sa vigueur littéraire persistante, que ce soit lors de sa création ou à l’époque actuelle.


Les Miserables 1L’affection que Bellos porte à Victor Hugo et à son œuvre se ressent dans les pages de son livre, mais il s’adresse à un large public, qui aborde Les Misérables depuis des perspectives diverses et dont le degré de familiarité avec l’œuvre varie. Dans une note d’intention savoureuse, Bellos reconnaît que lui-même, tout professeur de français qu’il est, n’a lu Les Misérables que tardivement, et que c’est alors qu’il a compris qu’il « n’avait jamais auparavant lu une œuvre à la fois si extraordinairement diverse mais si concentrée autour de son fil conducteur. » Il suggère aux néophytes de lire, pendant un an, un chapitre des Misérables par jour, dans la mesure où l’ouvrage en comporte 365. Si j’ai commencé par suivre ce conseil, je suis rapidement arrivée à la conclusion qu’il vaut mieux adopter l’approche qui a été celle de Bellos lui-même : l'immersion Victor-Hugo portrait
totale. Il n'empêche : une des manières dont Bellos rend hommage à la composition de cet ouvrage de Victor Hugo 
est d’organiser son étude en cinq parties plus ou moins chronologiques, faisant ainsi écho à la structure du roman. Entre chacune de ces parties, Bellos insère un bref « interlude » qui examine un point sans rapport évident avec le roman, comme, par exemple, 'Inventing the Names' ou 'High Style, Low Style, Latin and Slang'.(« L’invention des noms » ou « Du style noble et du style bas, du latin et de l’argot »).

La référence théâtrale à l’interlude est tout particulièrement appropriée dans une œuvre qui analyse l’héritage filmique et dramatique des Misérables. Bellos indique que le premier enregistrement cinématographique que l’on possède d’une œuvre de fiction est un extrait, datant de 1897 et tourné par les frères Lumière, qui présente un acteur inconnu jouant des personnages clés de l’œuvre ainsi que celui de Victor Hugo. Depuis, « ce roman de Victor Hugo a alimenté l’industrie du cinéma de presque tous les pays, et Les Misérables est le roman le plus souvent adapté de tous les temps. » Bellos est généreux dans Jean Valjeanson évaluation de ces adaptations : pour lui, les anachronismes et les scènes inventées, comme les drames judiciaires dépeignant la condamnation aux travaux forcés de Jean Valjean, « ne viennent pas contredire ce que Victor Hugo veut faire comprendre à ses lecteurs. »

Bellos relève lui-même le défi de l’adaptation en composant un scénario filmique pour une adaptation imaginaire qui commencerait sur le champ de bataille de Waterloo, moment qu’il considère être d’une importance vitale pour Victor Hugo comme pour son roman, mais qui est souvent omis dans les relectures du récit.

La vision cinématographique de Bellos s’affirme au cours de son ouvrage par le biais d’une série d’images pittoresques de la vie de Victor Hauteville HouseHugo et de son environnement. Les descriptions du mobilier de l’appartement de l’écrivain à Paris fournissent une clé pour comprendre ses activités politiques et professionnelles. Bellos n’est pas particulièrement impressionné par les tentatives de décoration intérieures que Victor Hugo a menées dans la demeure de Hauteville House à Guernesey, les descriptions détaillées qu’il fournit témoignent cependant du degré auquel l’écrivain s’est créé un foyer, pour lui comme pour sa famille et plus largement pour tout son entourage lors de son exil. [1] L’intérêt que Bellos ressent pour la dimension visuelle l’a même poussé à insérer un guide des couleurs et de leurs codes, censé « aider à lire les ouvrages de fiction écrits en France avant 1865 environ ». Ceci est typique de l’attention érudite aux détails, omniprésente dans l’ouvrage de Bellos, attention qui participe du plaisir de lecture tout en transformant notre compréhension du texte de Victor Hugo. Dès les premières lignes de l’introduction, le sujet est abordé à la manière d’un documentaire : le livre s’ouvre sur des images du ferry le Commodore Clipper naviguant de Portsmouth à Guernesey, entremêlées à la narration de l’arrivée de Victor Hugo dans cette même île en 1855. La lecture de l’ouvrage commence ainsi comme celle d’une aventure policière : pourquoi, et comment, le roman Les Misérables a-t-il été écrit à Guernesey ?


Le PoissonDavid Bellos analyse les traductions des Misérables de manière aussi ludique et en s’adressant à un lectorat aussi large que ce qu’il avait fait dans son livre Le poisson 
et le bananier (traduit de la version anglaise, Is That a Fish in Your Ear? Translation and the Meaning of Everything, chez Farrar, Straus & Giroux, 2012), dont le succès avait été retentissant (et que je recommande d’ailleurs à mes étudiants en traduction). Il examine la variété diachronique de ces traductions, incluant une édition piratée de 1863 publiée à Richmond, en Virginie, dont la préface comporte les lignes suivantes : « les lecteurs sudistes ne se plaindront guère de l'omission de quelques paragraphes anti-esclavagistes ». Parmi d'autres traits dignes d'être observés, Bellos remarque que « les lecteurs britanniques ont dû attendre 2008 pour disposer du texte intégral des Misérables, dans l’ordre de lecture correct », soit vingt-trois ans après sa traduction complète en chinois. Du point de vue lexical, il relève que la traduction peut résulter en des conséquences involontaires : l’une des premières adaptations filmiques, celle de Richard Boleslawski, représente Jean Valjean sous les traits d’un galérien, caractéristique retenue ensuite dans la comédie musicale, jouée à Broadway, de Boublil et Schönberg. Ceci est dû à une traduction erronée de l’expression française « la peine des galères », signifiant les travaux forcés, mais qui ne renvoyait plus depuis longtemps aux galériens, même à l’époque de Victor Hugo. Ce sont toutefois les connotations maritimes du mot « galère » qui ont dicté le choix adopté par l’un des premiers traducteurs, et cette image de Jean Valjean est une de celles qui a persisté.

Bellos se sert de ses connaissances pointues en matière de terminologie et de définition pour débattre de l’idéologie des Misérables. Pour lui, cet ouvrage se situe dans une mouvance progressiste mais non radicale : cette dernière étiquette lui a été collée suite à un changement dans l’acception du terme de « prolétariat » (il signale que Marx s’y connaissait moins bien en structure politique romaine que Victor Hugo). Il explore les points de vue, parfois opposés, sur la religion et la politique que le romancier adopte dans cette œuvre, pour les envisager non pas comme des visions contradictoires, mais comme un panoramique des différents aspects que ces thématiques pouvaient prendre. Au sujet des polémiques religieuses, Bellos écrit que « l’intention est bien d’irriter les gens des deux bords. Comment ce roman pourrait-il, sinon, vraiment promouvoir une grande réconciliation entre des factions et des classes dont les conflits, déplorables et sanguinaires, loin d’être nécessaires à la vie sociale, n’en formaient qu’un aspect contingent ? » Du point de vue politique, l’auteur s’interroge sur « la place véritable du roman sur l’échiquier des convictions politiques, qui va de l’extrême gauche à l’extrême droite ». Ce vaste panorama explique pourquoi on a pu saluer dans Les Misérables « Le Roman du siècle » : si cet ouvrage a pris une part virulente aux débats de son époque, il a aussi constitué une force de transformation. Bellos considère que Les Misérables ont contribué à changer les perceptions de la pauvreté. Les convictions de Victor Hugo continuent à nous atteindre, par le biais de nombreux avatars de cette œuvre : comme le dit l’auteur : « en un sens, nous sommes maintenant tous hugoliens. »

The Novel of the Century n’est pas tant une étude du contenu des Misérables qu’une analyse de son contexte et de son influence, nous renseignant sur l’écriture de ce roman et sur la préparation de sa publication. Tout en nous communiquant ces informations, Bellos fournit pléthore de commentaires et de détails amusants aux lecteurs qui ont lu, ou vont sans doute lire, Les Misérables, ou encore qui connaissent simplement certains des personnages, voire uniquement l’intrigue sous une forme ou une autre. L’auteur est très convaincant sur l’importance que revêt ce roman de Victor Hugo, il se montre également très ouvert aux myriades de façons dont on peut l’aborder. Œuvre riche que Les Misérables : comme pour le menu du banquet fêtant sa publication reproduit en détail dans The Novel of the Century, on peut se contenter de picorer certains plats ou, au contraire, on choisira de s’en repaître… quoi qu’il en soit, ce roman demeure un tour de force littéraire.

[1] Voir l'article paraissant sur ce blog : Victor Hugo, travailleur de la mer...

NMK* Marie Nadia Karsky vit et enseigne à Paris, elle est maître de conférences au département d'études des pays anglophones (DEPA) de l'Université Paris 8. Elle enseigne la théorie et la pratique de la traduction, et travaille sur la traduction théâtrale, en particulier Molière traduit en anglais. Elle a récemment co-dirigé un numéro de Journal of Adaptation in Film and Performance avec Geraldine Brodie, et un numéro de la collection Théâtres du monde (Presses Universitaires de Vincennes) avec Céline Frigau Manning. Elle a traduit, en collaboration avec sa collègue Claire Larsonneur, la pièce Playhouse Creatures pour les Presses Universitaires du Mirail (Toulouse). Marie Nadia parle le russe et l'allemand et se passionne pour les arts scéniques, en particulier l'opéra et la danse.

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** Geraldine a imaginé et co-organisé la série de conférences Translation in History et le Theatre Translation Forum et elle a été co-rédactrice en chef de la revue en ligne New Voices in Translation Studies de 2012 à 2015.

Ses recherches portent sur les pratiques de traduction du théâtre dans le Londres contemporain, y inclus la collaboration du traducteur dans la production du spectacle, ainsi que l'intermédialité et l'interlinéarité des surtitres. Elle donne fréquemment des présentations sur ces sujets au Royaume-Uni et à l'international et son travail figure dans de nombreuses publications. Geraldine est membre du panel de partenaires d'ARTIS, une nouvelle initiative de formation en recherche dans le domaine des études de traduction et d'interprétation. 

Geraldine est détentrice d'une maîtrise en littérature comparée du University College London et d'un diplôme de premier cycle à Brasenose College, Oxford, où elle s'est spécialisée en linguistique, vieil et moyen anglais et vieux français. Elle a aussi un Diploma de Español como Lengua Extranjera de l'Instituto Cervantes. Les intérêts de recherche de Geraldine comprennent les voix multiples en traduction, la traduction théâtrale directe, indirecte et littérale, l'adaptation et la version, l'intermédialité des surtitres et l'éthique de la traduction. Geraldine est membre de l'Institute of Chartered Accountants in England and Wales et membre du Chartered Institute of Taxation. Sa première monographie, The Translator on Stage vient de paraitre chez Bloomsbury.

La traduction de paroles – recension de livre

Translating for Singing. The Theory, Art and Craft of Translating Lyrics,
Ronnie Apter and Mark Herman, [1] Bloomsbury, London & New York, 2016.

  Translating for Singing

 

Recension de Marie Nadia Karsky

 

Marie Nadia KarskyMarie Nadia Karsky vit et enseigne à Paris, elle est maître de conférences au département d'études des pays anglophones (DEPA) de l'Université Paris 8. Elle enseigne la théorie et la pratique de la traduction, et travaille sur la traduction théâtrale, en particulier Molière traduit en anglais. Elle a récemment co-dirigé un numéro de Journal of Adaptation in Film and Performance avec Geraldine Brodie, et un numéro de la collection Théâtres du monde (Presses Universitaires de Vincennes) avec Céline Frigau Manning. Elle a traduit, en collaboration avec sa collègue Claire Larsonneur, la pièce Playhouse Creatures pour les Presses Universitaires du Mirail (Toulouse). Marie Nadia parle le russe et l'allemand et se passionne pour les arts scéniques, en particulier l'opéra et la danse.

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Dans Translating for Singing, Ronnie Apter et Mark Herman, tous deux traducteurs, vers l'anglais, de livrets d'opéra et plus généralement de textes chantés, présentent la nature, les difficultés et les joies de leur travail, tout en le théorisant et en historicisant la tâche du traducteur de ce genre de textes. Si l'ouvrage se borne à la traduction vers l'anglais, nul doute que les considérations des auteurs ne puissent servir à la réflexion sur la traduction d'opéras et de chant en d'autres langues. L'ouvrage, qui comporte 282 pages, se compose de 12 chapitres et d'une conclusion, il est doté d'un index ainsi que d'une bibliographie très fournie. Des extraits d'airs traduits souvent donnés avec leur partition viennent amplement illustrer le propos, ce qui permet aux lecteurs le désirant de vérifier par eux-mêmes ce qui est avancé.

Le texte d'Apter et Herman est précédé d'une préface de Jonas Forssell, traducteur suédois, qui expose tout d'abord une contradiction fréquente dans l'opéra : genre scénique, voué à l'expression, ses œuvres sont souvent chantées dans des langues que la plupart des publics ne comprennent pas. Forssell soulève plusieurs questions qui incitent le lecteur à chercher des réponses dans les chapitres de l'ouvrage : comment dépasser la hiérarchisation des genres, en grande partie fondée sur des préjugés linguistiques et culturels, entre l'opéra, surtout lorsqu'il est chanté dans la « langue noble » qu'est l'italien, et les spectacles musicaux (comme la comédie musicale) souvent écrits en anglais ? Comment, par conséquent, donner un statut à l'opéra en langue anglaise ? L'avènement du surtitrage permet-il vraiment de dépasser la barrière de la langue, étant donné la concision de l'information communiquée ? Forssell en appelle plutôt à traduire les opéras en anglais, lingua franca de la mondialisation, qu'il nomme cependant « vernacular ». Là réside un des points qui nous surprend : si la traduction d'opéras en anglais peut certes contribuer à leur compréhension dans plusieurs pays, au nom de quelle politique linguistique et culturelle chanterait-on Verdi ou Wagner en anglais en Suède ou dans un autre pays non anglophone, plutôt que de le chanter dans la langue du pays ? On imagine que ce serait avant tout pour des questions de rentabilité auxquelles l'opéra, lui non plus, ne peut échapper… Par ailleurs, si la traduction vient remplacer les sous-titres, les spectateurs sont-ils vraiment assurés de comprendre les paroles chantées ? Cela suppose, de la part des chanteurs, une articulation excellente, qui n'est pas toujours monnaie courante, et certaines notes, aiguës ou graves, ne favorisent pas la diction. Telles sont les questions que l'on se pose à la lecture de cette introduction très stimulante, qui nous rend encore plus désireux d'aborder l'ouvrage de Apter et Herman.

Le premier chapitre, intitulé « Translation and music », inscrit la traduction des livrets d'opéra dans la recherche en traductologie, faisant un point bibliographique utile, mais surtout, il s'interroge sur ce qui constitue une bonne traduction, vers l'anglais, de paroles chantées (que ce soit pour l'opéra, le lied, la comédie musicale, l'oratorio…). Comment le texte traduit peut-il à la fois fonctionner en scène, être chantable, respecter les exigences de la musique, tout en constituant une traduction et non une adaptation ou une réécriture ? Cette question sert de fil conducteur aux différents chapitres qui apporteront progressivement des éléments de réponse plus précis. Les auteurs définissent la tâche du traducteur de livrets musicaux comme consistant à traduire les mots dans leur relation à la musique, rappelant que paroles et musique forment un tout, et revenant au passage sur la polémique « prima la musica dopo le parole » pour signifier sa vanité. Dans le deuxième chapitre, ils font un rappel utile de l'histoire de la traduction d'opéra, évoquant la suprématie historiquement accordée à l'italien et les changements qui se sont produits depuis les années 1950 avec l'internalisation accrue des chanteurs. Certains théâtres dans les pays anglophones continuent à faire chanter les œuvres dans des traductions anglaises, mais il est rare, en général, que les chanteurs disposent de livrets traduits autrement que dans des traductions littérales. Les notes et les paroles ne correspondent pas précisément et il est difficile pour les chanteurs anglophones de comprendre véritablement ce qu'ils chantent. Les auteurs dénombrent ensuite, dans ce chapitre puis au cours de l'ouvrage, les difficultés principales de traduction que posent les textes chantés : les plus évidentes sont liées à la différence de systèmes prosodiques ; le traducteur de livrets musicaux se verra donc obligé de tenir compte des critères que sont le rythme, la rime, le sens, la correspondance entre syllabe et note, la fluidité syntaxique, ainsi que les caractéristiques des personnages (idiolectes, registres de langue employés…). Certaines modifications musicales minimales sont possibles, présentées par les auteurs dans un tableau.

Une fois ces principes posés, les auteurs confrontent, dans les cinq chapitres suivants (de 3 à 7), la traduction de textes pour le chant à différents critères traductologiques : la traduction sera-t-elle faite de manière sourcière ou cibliste (pour employer la terminologie française de J-R Ladmiral, qui correspond peu ou prou aux méthodes de foreignization et de domestication présentées par L. Venuti, à la suite des options de traduction présentées par F. Schleiermacher) ? Quels sont les éléments d'adaptation qui entrent en jeu ? Qu'est-ce qui justifie les retraductions pour l'opéra ? Comment traiter des décalages historiques, géographiques, culturels, de tous les éléments qui passent par le filtre de la censure ou de l'auto-censure, passées et présentes, et du politiquement correct ? Les exemples donnés, de l'Eraclea de Scarlatti au Médecin malgré lui de Gounod en passant par La Flûte enchantée ou par Maria Stuarda de Donizetti, illustrent à point nommé le propos, et les auteurs font toujours preuve d'une érudition jamais pédante. En bons praticiens de la traduction, Apter et Herman reconnaissent d'ailleurs que l'approche, sourcière ou cibliste, privilégiée lorsqu'on commence une traduction, est souvent mise au défi par la pratique : les traducteurs sont obligés de tenir compte de spécificités linguistiques et culturelles (traduction de l'humour, de l'argot, du registre dans lequel les personnages s'expriment, d'ambiguïtés sémantiques…) qui viennent parfois remettre en cause l'optique de traduction initialement choisie.

Enfin, les cinq derniers chapitres (de 8 à 12) sont davantage consacrés aux rapports entre textualité et musique : comment les paroles des personnages, avec leur registre, voire leurs sonorités, s'unissent-elles à la musique pour les caractériser ? Ici, les exemples proposés de partitions pour certains personnages wagnériens sont particulièrement passionnants. Que faire, demandent également Apter et Herman, lorsqu'on ne dispose plus de la musique pour certains textes, pour certains chants de troubadours, par exemple, ou lorsque la musique a été détruite ou perdue ? Les chapitres 11 et 12, très fournis, étudient les différentes modifications que la traduction apporte au texte et leur lien à la partition, tout comme le système textuel et musical ainsi créé. Sont alors présentées et largement illustrées les diverses composantes du rythme telles que la syllabe, son accent, sa durée, variables selon les langues, la rime, considérée sous son aspect tant textuel que musical, c'est-à-dire employée dans la partition, les répétitions de mots ou de sonorités, et d'autres aspects de l'interaction entre paroles et musique qui prime dans le chant, quel qu'il soit. Enfin, les auteurs rappellent que la traduction doit aussi prendre en compte la tessiture des chanteurs, certains sons se chantant plus aisément dans les aigus, d'autres sur des notes graves. Ils permettent aux lecteurs de bien comprendre à quel point le travail du traducteur exige un travail attentif d'écoute, d'empathie avec l'ensemble que constituent le texte et la musique, mais de distance également, afin de mieux en saisir les diverses facettes et leur fonctionnement.

Ils concluent cet ouvrage en souhaitant que la traduction d'opéras vers l'anglais puisse contribuer au développement de ce genre musical… en anglais.

La lecture de ce livre procure beaucoup de plaisir tant il est bien écrit, bien référencé, riche d'exemples et plein d'humour. De plus, il donne envie de réécouter les opéras non seulement dans leur langue originale, mais aussi en traduction, et cela non seulement vers l'anglais. Il apporte des éléments de réponse à des questions que l'on se posait d'emblée : à quoi sert, à notre époque où de nombreuses salles sont dotées de systèmes de surtitrage, de traduire le chant pour sa performance scénique ? Si l'on pouvait penser que la traduction d'opéra était un phénomène dépassé, le livre d'Apter et Herman vient remettre en cause ce genre de supposition. L'opéra est certes chanté en version originale en France, mais ce n'est pas toujours le cas ailleurs, et cet ouvrage ouvre une perspective bienvenue sur ce qui se passe dans d'autres pays, rappelant que d'autres traditions sont encore vivaces. Translating for Singing incite à s'interroger sur les mérites respectifs de l'opéra en version originale et en traduction, et sur les apports, plutôt que les « pertes » de cette dernière. Les anglophones ne sont du reste pas les seuls à traduire l'opéra : à Vienne comme à Berlin, deux théâtres majeurs, respectivement la Volksoper et la Komische Oper, présentent encore dans leur programmation pour 2016-17 plusieurs opéras traduits en allemand. La traduction n'empêche d'ailleurs pas l'emploi du surtitrage (puisque certains de ces spectacles sont présentés traduits en allemand et dotés des surtitres anglais), mais celui-ci est loin de constituer la seule solution.

L'effet général créé par l'interaction entre la musique et le relief sonore des paroles est toujours modifié dans le passage à une autre langue, ce que les auteurs rappellent en fin d'ouvrage. Comme dans toute autre forme de traduction, on aboutit à un produit qui est à la fois même et autre. Ceci n'est pas sans présenter des avantages : écouter les paroles chantées dans plusieurs langues (l'anglais n'est pas la seule langue concernée, loin de là) ouvre non seulement sur une compréhension plus approfondie de l'œuvre mais encore sur un plaisir auditif à chaque fois nouveau, car différent. En outre, l'appel à la traduction d'opéras vers l'anglais émis par Apter et Herman résonne d'autant plus fort que les œuvres littéraires, elles, sont peu traduites vers l'anglais. Comment cet appel à la traduction d'œuvres chantées s'inscrit-il dans le paysage sociopolitique de la traduction littéraire en général ? Que dit-il sur les désirs des divers publics – lecteurs, auditeurs, spectateurs ? Et sur le statut de l'anglais comme lingua franca ?

Translating for Singing est un bel outil pour quiconque s'intéresse à la traduction du chant (traducteurs, étudiants en Masters de traduction, enseignants, chercheurs…) mais il peut s'adresser aussi à toute personne qui étudie la traduction de la poésie ou du théâtre, à la fois par la dimension scénique, orale, articulatoire qu'il met en avant que par celle du rythme et des questions liées à la prosodie (rime, mètres, assonances et allitérations) dont il traite abondamment.

Marie Nadia Karsky, qui exprime ses remerciements a Jonathan Goldberg pour l'avoir invitée a rédiger ce texte et de l'avoir incitée a le publier en premier lieu dans Meta. (Les Presses de l’Université de Montréal)

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[1]

Mark HermanMark Herman, est traducteur littéraire et technique, ingénieur chimiste, auteur dramatique, musicien et acteur. Il est titulaire d'un baccalauréat ès sciences de Columbia University et d'une maîtrise ès science de l'Université de Californie à Berkeley. Il est traducteur d'espagnol en anglais certifié par l'American Translators Association, et possède une bonne connaissance du russe. Pendant deux décennies, il a tenu la rubrique 'Humor and Translation' de l'ATA Chronicle, la revue de l'American Translators Association. Bon nombre de ses analyses de livres ont paru dans Ars Lyrica.

Little Opera

 

 

Ronnie Apter color 2016 (3)Ronnie Apter is Professor Emerita of English at Central Michigan University (CMU) and a published poet.  Her awards include the Thomas Wolfe Poetry Award from New York University and the President's Award for Outstanding Research and Creative Activity from CMU.  Her books include the multi-media (book and compact disk) A Bilingual Edition of the Love Songs of Bernart de Ventadorn in Occitan and English: Sugar and Salt (Lewiston, New York: The Edwin Mellen Press, 1999); and Digging for the Treasure: Translation After Pound (New York, Berne, Frankfurt am Main: Peter Lang Publishing, 1984; paperback reprint, New York: Paragon House Publishers, 1987).  In collaboration with Mark Herman she has written 24 English translations of operas, operettas, and choral works performed in the United States, Canada, England, and Scotland; translations of numerous poems and children's books; and articles on translation and opera.

Sa « salle des urgences de l’esprit » est ouverte 24h/24.

Hamzeh Al-Maaytah, libraire à Amman, propose des livres qui célèbrent la vie.

L'article suivant s'inspire largement d'un article de Shira Telushkin, publié dans ATLAS OBSCURA

Traduction et note linguistique : Jean Leclercq

 

Hamzeh Al-Maaytah ne dort guère, mais quand cela lui arrive, c'est d'ordinaire sur un matelas caché par un paravent, dans le fond de sa librairie. À 36 ans, Hamzeh, est l'un des libraires les plus sérieux d'Amman (Jordanie) et certainement le plus excentrique. Il sautille plutôt qu'il ne marche, son discours est volontiers poétique et il s'exprime le plus souvent en arabe littéraire, (ou fosha), plutôt qu'en arabe dialectal jordanien utilisé typiquement dans la vie courante. Il révère l'écrit.

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Hamzeh Al-Maaytah dans la réserve de sa librairie.
(Cliché aimablement communiqué a ATLAS OBSCURA par Hamzeh Al-Maaytah)

Libraire de la quatrième génération, Hamzeh dit de son travail qu'il est une vocation. «Je gère une salle des urgences de l'esprit,» explique-t-il, en cette fin de matinée, tout en sirotant un café à l'entrée de sa boutique. Il veut faire en sorte qu'il y ait toujours en Jordanie un endroit où l'on puisse avoir recours au pouvoir salutaire des livres, sans contrainte d'horaire ou de prix. Du reste, tous les prix se marchandent, et la maison pratique une politique généreuse de prêt ainsi qu'un bon système d'échange de livres qui permet aux clients de troquer n'importe quel ouvrage contre un autre sur les rayons.

La librairie al-Maa (Mahall al-Maa, en arabe), est blottie contre l'ancienne fontaine publique du nymphée romain, dans une rue tracée dans l'ancien lit de la rivière d'Amman. Al-maa veut dire l'eau et, comme l'ancienne fontaine publique, Hamzeh tient à ce que ses livres soient aussi accessibles que l'eau. Un puits gargouille toujours à l'entrée.

À la différence d'autres libraires d'Amman, al-Maa est un havre, un des rares endroits au monde où rien n'importe plus que l'amour des livres.

Un journaliste de Boston, Eric Boodman, qui a rencontré Hamzeh lors d'un séjour de quelques semaines à Amman au cours de l'été 2015, a été le plus surpris par la chaleur de son accueil. «Se rendre chez Hamzeh, c'est comme pénétrer dans un autre monde» écrit-il. « Après ma première visite, j'y suis retourné presque chaque jour, si bien que nous pouvions boire du thé et bavarder, tout en l'écoutant réciter des poèmes en s'accompagnant à l'oud [1] ou au synthétiseur. Pour faire son thé, Hamzeh attache sa théière à une ficelle et la descend dans le puits, pour recueillir l'eau glougloutante.

Hamzeh aime ses clients, mais s'inquiète de l'éducation stricte dispensée dans son orphelinat et dans d'autres écoles locales dont il redoute l'extrémisme. Il veut que sa librairie soit une oasis, loin de certaines des opinions haineuses qu'il voit trop souvent acceptées dans la société jordanienne. C'est pour cela qu'Hamzeh censure son choix de livres, et refuse absolument de vendre le genre de publications qui rend si rentables certaines librairies des alentours.

«Si j'étais un commerçant,» dit-il, «je vendrais des ouvrages traitant de conspirations, de magie, de généalogie et d'antisémitisme.» Une telle offre est assez courante dans le quartier. Quand, avec un ami, je suis entré dans une boutique voisine et que j'ai demandé le Protocole des Sages de Sion, on s'est empressé de m'en donner un exemplaire, avec deux autres ouvrages traitant d'autres conspirations judéo-sionistes qui, selon les termes mêmes du libraire, «prédisaient l'emprise sioniste avec une remarquable perspicacité.» À quelques pas de là, Mein Kampf était à l'étalage, à côté de biographies de Gandhi et de Tolstoï. Hamzeh non seulement se refuse à vendre de tels livres, mais il décline les dons d'ouvrages qui font l'apologie de toute forme de haine ou de violence. Un étudiant en médecine de Berkeley, Alan Elbaum, a rencontré Hamzeh lors d'un séjour d'été qu'il faisait en Jordanie pour étudier l'arabe. Il est ensuite resté en contact étroit avec le libraire qui lui a récemment donné six volumes du Talmud en arabe.

Al-maa offre environ 2.000 volumes auxquels s'ajoutent les plus de 10.000 autres stockés dans un dépôt voisin. Hormis son propre fonds, Hamzeh réalise des ventes en mettant des clients en rapport avec des propriétaires de livres des environs d'Amman. Il est parfaitement au courant de ce que les bibliophiles locaux et les libraires du voisinage ont dans leurs fonds, et des gens viennent souvent le voir avec des demandes précises.

Fondée à Jérusalem dans les années 1890 par le grand-père d'Hamzeh, Salman, la librairie familiale était connue comme le "Trésor d'al-Jahith". En 1921, la boutique est passée aux mains de Khalil, le fils de Salman. Par la suite, Khalil rachètera les bibliothèques de hauts fonctionnaires britanniques sur le départ, à l'occasion d'une vente aux enchères qui lui permit d'acquérir l'énorme quantité de livres dont les rayonnages d'Hamzeh sont encore garnis et qui vont d'ouvrages sur le Commonwealth britannique aux premiers livres de latin. Khalil est mort en 1947 et son fils, Mamdouh, a déménagé les livres nouvellement acquis à Amman. Là, par la suite, il se maria et réouvrit le magasin. Mamdouh mourut lorsque Hamzeh – le cadet de ses dix enfants – n'avait que 12 ans, laissant à son aîné, Hisham, la gestion de son magasin.         

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Hamzeh enfant, avec son père Mamdouh (à gauche) et, à droite, Mamdouh.
(Clichés aimablement communiqués à Atlas Obscura par Hamzeh Al-Maaytah)

«Mon père était un médecin de l'âme,» dit Hamzeh, décrivant les veillées qu'il passait avec son père, au magasin. « N'importe qui pouvait entrer dans la boutique et, après quelques questions, mon père savait exactement quel livre lui proposer. Il lisait tout le temps. Je n'en suis pas encore là.»

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Hamzeh parcourant un volume sous la tente de sa librairie d'Amman.
(Photo Hussein Alazaat)

«Un livre ne peut avoir de prix fixe» dit Hamzeh. « Le prix est fonction du livre, de la personne et de l'auteur – si l'on met un prix sur un livre, on modifie le rapport entre la personne et le livre. Si l'on dit : celui-ci 10 dinars et celui-là 20 dinars, la personne va penser que le second est meilleur que le premier. Mais, comment puis-je savoir dans quelle mesure quelqu'un a besoin de tel ou tel livre à un moment donné ? Quel est le meilleur livre pour cette personne?» Pour Hamzeh, une édition princeps de Virginia Woolf peut avoir autant de valeur qu'un manuel de biologie de 1933.

Quand je demande à Hamzeh s'il a un livre préféré, ma question le heurte. Sous le choc, il porte éloquemment la main à son cœur, et me répond : « Un livre préféré! Non! C'est excessif ! Dire qu'un livre est meilleur que tout autre… Non, je ne pourrais jamais dire cela.» Il aime tous les livres de son fonds, également et furieusement, un point c'est tout !

Mais un commerce ne vit pas seulement d'amour. Ces dernières années, une méchante maladie et des investissements insuffisants ont précarisé l'avenir d'al-Maa. Hamzeh a déjà réduit sa participation à des salons du livre et à d'autres projets. Sous la houlette d'Alan Elbaum, une poignée de clients fidèles a lancé une ititiative pour sauver le magasin. Des milliers de dollars de dons ont été versés par des universités, des enseignants et des étudiants. Mais Hamzeh n'est pas sûr de pouvoir continuer. La collecte de fonds n'a atteint que la moitié de son objectif de 15.000$ (les dons venant surtout des États-Unis et du Royaume-Uni), mais les contributions diminuent. La clientèle est fidèle, mais peu fortunée, et Hamzeh devra peut-être quitter al-Maa. Pourtant, nombreux sont ceux qui ne peuvent l'imaginer autrement que sirotant du thé, les jambes croisées dans un coin de sa boutique, dispensant des conseils littéraires et suggérant des livres soigneusement conservés à tous ceux qui s'arrêtent au magasin.

En cette fin d'après-midi, un vieil homme borgne entre dans la boutique. Il cherche des livres pour ses trois enfants. Hamzeh passe à l'action, saisissant des ouvrages sur les étagères et en extrayant habilement d'autres des piles qui encombrent sa boutique. L'homme examine les rayonnages et choisit finalement quelques romans. Avec hésitation, il tend quelques billets qu'Hamzeh accepte immédiatement, l'invitant à revenir lorsqu'il en aura besoin d'autres. «Ici, dans les rayons, les livres sont morts. Le plus important, c'est que les enfants les lisent,» dit-il.

Jordan 6L'étalage de la librairie. (Photo Hussein Alazaat)


Tandis que l'homme s'éloigne, Hamzeh me montre un livre d'enfants, en arabe, sur les frères Wright qu'il a tiré d'une pile d'ouvrages, un exemplaire d'un des premiers livres qu'il ait lu. Il commence à chanter «I believe I can fly», en feuilletant les pages et en me racontant comment son père lui a appris à lire, pendant ces fins de soirée tranquilles passées dans la boutique. «Peut-être serait-ce mon livre préféré,» dit-il prudemment. «Tout le monde pensait que les frères Wright étaient fous, mais ils croyaient à l'impossible et étaient à sa poursuite. Ils nous ont appris que l'homme pouvait voler.»

[1] L'oud est un instrument de musique à cordes pincées. Il tire son nom de l'arabe al-oud (le bois).

Note linguistique

L'arabe est parlé par environ 350 millions d'individus dans le monde et c'est la langue officielle de 22 États qui s'étendent de l'Atlantique à l'océan Indien et au golfe Arabo-Persique. Initialement parlé par les tribus de la côte occidentale de ce qui s'appelle aujourd'hui l'Arabie saoudite et le Yémen, l'arabe s'est répandu dans tout l'Orient et bien au-delà. C'est une langue sémitique apparentée à l'akkadien, à l'hébreu, à l'ancien syriaque et même à certaines langues d'Afrique comme l'amharique. Sa propagation et l'expansion de son aire territoriale sont liées à l'essor de l'Islam. Mais, en s'imposant dans les différentes régions où il est devenu langue d'usage, l'arabe a subi l'influence des langues locales auxquelles il se substituait : l'ancienne langue copte en Égypte, le substrat berbère au Maghreb, etc. D'où l'existence d'au moins cinq groupes dialectaux dont le groupe dit du Levant, réunissant les locuteurs d'arabe syro-libano-jordano-palestinien dont il est question dans l'article. Mais, pour tout ce qui est officiel, formel, solennel, on recourt à l'arabe littéraire (ou Fosha), parfois très éloigné de la langue parlée dans la rue. Face à ce dualisme, des écrivains se sont demandé dans quelle langue il leur fallait écrire ? C'est ce qu'a magnifiquement exprimé le poète syrien Nizâr Qabbânî :

Quand j'ai commencé à écrire, mon premier souci a été la langue que j'allais utiliser. Il y en avait une, grandiose et offrant de prodigieuses possibilités, mais les linguistes en avaient fait leur terrifiant monopole, l'enfermant derrière leurs portes, l'empêchant de se mêler à d'autres et de sortir dans la rue.

La langue était un domaine privé, dont ces lignuistes formaient la société d'exploitants. Toute sentence à rendre quant à la légalité d'un mot, de la transposition en arabe de tel ou tel terme technique ou scientifique demandait aux académiciens trois années d'observation et d'interrogation des étoiles, sans compter des milliers de verres de thé et d'infusion de camomille.

À côté de cette langue hautaine interdisant toute familiarité, il y avait la langage populaire, vif, changeant uni aux nerfs des gens et aux petits faits quotidienne. de leur existence.

Entre elles deux, tous les ponts étaient coupés. La première ne s'abaissait à aucune concession à la seconde et celle-ci n'avait pas l'audace de frapper à la porte de celle-là pour entrer et causer avec elle.

Aussi ressentions-nous un étrange dépaysement, ballotés que nous étions entre la langue que nous parlions dans nos foyers, dans la rue, au café, et celle dans laquelle nous rédigions nos devoirs scolaires, écoutions les cours de nos professuers, passions nos examens.

Car l'Arabe lit, écrit, parle en public dans une langue ; mais c'est dans une autre qu'il chante, plaisant, se querelle, câline ses enfants et courtise les yeux de sa belle.

Cette double langue qui nous est propre a fait que sont aussi doubles nos pensées, nos sentiments, nos vies.

Il fallait y remédier. Est alors néeune langue tierce, quiempruntait à la langue académique sa logique, sa sagesse, sa pondération, et au langage populaire sa chaleur, son courage et ses téméraires conquêtes. [1]

Parviendront-ils, comme Pouchkine l'a fait pour la langue russe, à marier et à harmoniser langue savante et langue populaire, dans le sens d'un formidable enrichissement sémantique ? L'avenir nous le dira.

Nizâr Qabbânî.[1] Nizâr Qabbânî. Ma vie avec la poésie (extraits) suivi de Notes sur le cahier de la défaite. Traduit de l'arabe (Syrie) par Claude Krul. Thonon-les-Bains. Alidades création, 2015, 37 pages.


Le 23 octobre – le 200ème anniversaire de Pierre Larousse

Rene Meertens (1)Nous sommes heureux de retrouver notre contributeur fidèle, René Meertens, traducteur de  langue française. René a été  employé par l'ONU, l'Unesco, la Commission européenne et l'Organisation mondiale de la santé. Il est l'auteur, notamment, du "Guide anglais-français de la traduction", dont une édition numérique et une nouvelle édition papier sont parues récemment. [1] René a bien voulu rédiger l'article suivant à notre intention. 

 

Cent quarante-deux ans après sa mort,
on le consulte encore : Larousse

Larousse 1

Dans le monde francophone, les dictionnaires sont souvent connus sous le nom de leur auteur initial : le Littré, le Quillet, le Robert et… le Larousse.

C'est que nombre de dictionnaires français ont été créés à l'initiative d'une personne et non d'un éditeur. En revanche, le dictionnaire anglais le plus renommé, l'Oxford English Dictionary, publié par Oxford University Press, fut l'aboutissement d'un projet conçu vers le milieu du XIXe siècle et mis en œuvre par plusieurs rédacteurs en chef successifs, assistés par divers collaborateurs.

Autre célèbre dictionnaire anglais explicatif, A Dictionary of the English Language (1755) est l'œuvre de Samuel Johnson, son unique rédacteur, même s'il se fit aider de six copistes. Certaines éditions de cette œuvre majeure ont cependant été publiées sous le titre Johnson's Dictionary. Cet ouvrage n'est plus publié de nos jours.

Larousse Nouveau_dictionnaireAlors, modestie anglaise contre vanité française ? En fait, Pierre Larousse, né il y a exactement deux siècles et mort en 1875, publia le dictionnaire qui fit sa réputation sous le titre Nouveau dictionnaire de la langue française. Il n'en était d'ailleurs pas l'auteur unique, puisqu'il s'était attaché la collaboration de François Pillon. Contrairement à ce qu'indiquent plusieurs sources, l'ouvrage ne fut pas publié initialement en 1856, qui est seulement l'année de la parution de la troisième édition, disponible sur Gallica. 

Il s'agissait d'un ouvrage assez modeste par comparaison avec ce qu'il est devenu de nos jours : publié en format in-dix-huit (15 x 8,5 cm), il ne comptait que 714 pages. Il présentait des exemples, mais ceux-ci ne comprenaient généralement que deux ou trois mots, et les phrases complètes étaient beaucoup moins nombreuses que chez Johnson, qui reproduisit environ 114 000 citations tirées d'ouvrages littéraires.

Ce dictionnaire connut de nombreuses éditions, et le Petit Larousse illustré, dont une édition nouvelle est publiée chaque année, lui succéda en 1905.

Larousse 4

On peut pourtant considérer que l'œuvre majeure de Pierre Larousse fut le Grand dictionnaire universel du XIXe siècle en 17 volumes (1866-1877). Ce dictionnaire encyclopédique connut plusieurs éditions au XXe siècle et l'on ne peut que regretter qu'après l'édition en dix volumes qui parut au cours de la première moitié de la décennie 1980 sous le titre Grand dictionnaire encyclopédique Larousse, l'éditeur ait renoncé à publier une nouvelle édition. Il est vrai que les années 1990 ont marqué l'avènement d'encyclopédies sur supports numériques.

Deux autres excellents dictionnaires Larousse n'ont pas survécu au-delà du XXe siècle : le Grand Larousse de la langue française, en 7 volumes, et le Lexis, ouvrages de plus haute tenue que le Petit Larousse illustré. Les librairies en ligne indiquent certes qu'une nouvelle édition du second a été publiée en 2014, mais il est à craindre que ce dictionnaire n'ait guère changé depuis l'édition de 1989, bien que le nombre de pages soit différent.

 

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Rencontre avec Bernard Cerquiglini
pour la sortie du Petit Larousse 2018 (3:38 minutes)

 

 

 

Note historique: quand Pierre Larousse prenait les eaux

À en juger par son Grand dictionnaire universel, Pierre Larousse semblait considérer la médecine de son époque avec un certain scepticisme, puisqu'on y lit que « la guérison ne peut être due qu'à la nature ». [2]

Vers la fin de sa vie, le célèbre lexicographe fut atteint d'un accident vasculaire cérébral, ou d'une « congestion cérébrale » comme on disait de son temps. Peut-être estimait-il qu'une cure thermale était un remède naturel, puisqu'il prit les eaux à Nice, Plombières-les-Bains et Divonne. Comme Jean Leclercq, l'un des deux animateurs de ce blog, réside à Divonne, il a pu obtenir des détails sur cette dernière cure.

1er institut hydrothérapique  La cour d'honneur (2)

L'Institut hydrothérapique de Divonne
tel que l'a connu Pierre Larousse.

(Photo obligeamment fournie
par Annie Grenard)
.

Était-elle adaptée à son état ? Auguste Arène, correspondant du docteur Paul Vidart, directeur de l'Institut hydrothérapique de Divonne, écrit dans une lettre adressée à ce dernier au sujet des eaux de Divonne : « elles sont bien oxygénées, dépourvues de tuf et tenant en dissolution quelques sels de chaux, mais en très petite quantité et sous la forme de bicarbonates ; plus une faible portion d'acide carbonique et une quantité peu appréciable de matières adventives » [3].

Si les AVC se soignaient au bicarbonate de soude, cela se saurait. Il est plus probable que ce fut pour se reposer que Larousse séjourna à Divonne du 10 novembre 1872 au 12 mars 1873. Cependant, comme il prit probablement le train, il arriva sans doute épuisé à Genève après un trajet qui dura environ 15 heures. Il dut ensuite emprunter un bateau jusqu'à Coppet, avant de monter dans la malle-poste qui le conduisit à Divonne.

Le traitement lui-même n'était pas de tout repos, comme l'écrit une personne de sa suite : « tous les jours à dix heures du matin il prend deux bains : l'un d'eau chaude et l'autre d'eau glacée. On le sort de l'un et on le plonge dans l'autre. J'en ai mal à son pauvre corps de le voir souffrir ainsi. » (lettre du 15 décembre 1872).

En mars 1873, hélas, il fit une rechute qui le priva temporairement de la parole. Cruelle ironie pour un lexicographe, pendant quelques heures les mots lui manquèrent. Craignant que son état n'empire au point qu'il ne puisse plus voyager, il décida de rentrer à Paris. Il y survécut 22 mois.

L'auteur de cette note remercie Mesdames Micheline Guilpain-Giraud et Annie Grenard des précieuses informations qu'elles lui ont fournies.

————

[1]  Une recension de la quatrième édition de l'ouvrage, parue dans la Revue française de traduction, 2008. Voir aussi Entretien avec René Meertens, réviseur à l'ONU
Medical


[2] Notre contributeur, René Meertens, est également l'auteur du Dictionnaire anglais-français de la santé et du médical (2016),
publié chez Chiron.

[3] Lettres historiques sur Divonne et le pays de Gex, adressées au Dr. Paul Vidart, directeur de l'institut hydrothérapique de Divonne.

 

Des articles précédents rédigés par René Meertens pour ce blog:

Veni, vidi, vici : les dictionnaires visuels

La grande aventure du mot « peradventure » racontée par lui-même

Manship, suffixe anglais à tout faire

Créancier de l’anglais, le français s’est payé en nature

Cent un ans de gestation pour un dictionnaire

Critique de livre lexicographique


À
 la une dans le monde des dictionnaires
 :

Coïncidence ou confluence, la Bibliothèque de Genève organisera, du 3 novembre au 10 décembre 2017, une exposition sur le thème « L'expérience du langage ». Genève, celle qui fut une véritable république des dictionnaires depuis le XVIe siècle, est au cœur de la lexicographie. L'exposition montrera comment travaillait Voltaire (qui composa plusieurs dictionnaires dans sa vie), mais aussi comment procède aujourd'hui l'artiste Fabienne Verdier qui a imaginé, avec le lexicographe Alain Rey, un parcours de création dans le corps du dictionnaire Le Petit Robert dont on fête, cette année, les 50 ans.  Jean Leclercq

 

GenevaBIBLIOTÈQUE DE GENÈVE

La République des dictionnaires
(de Voltaire à Alain Rey)

Exposition du 3 novembre 2017
au 10 décembre 2017 

Vernissage le 2 novembre à 18h

 

 

 

 

Exposition VoltaireP. S. Suite au succès rencontré par l'exposition Fabienne Verdier, l'expérience du langage. La République des dictionnaires (de Voltaire à Alain Rey), une semaine supplémentaire est ajoutée afin que le plus grand nombre puisse en profiter jusqu'au 17 décembre 2017.

 

 

À la une – « Astérix et la Transitalique » paraît aujourd’hui


Le troisième album du tandem Jean-Yves Ferri et Didier Conrad, Astérix et la Transitalique nous emmène sur une course de chars à travers l'Italie, entre Monza et le Vésuve.

  Asterix 2

 

La version anglaise est intitulée “Asteric and the Chariot Race”.

 


Voir notre interview avec Anthea Bell, la traductrice en anglais des albums d'Asté
rix pendant de longues années, menée par Julian Maddison et publiée le 22 octobre 2015, le jour même de la parution du précedent album, Le Papyrus de César (Asterix and the Missing Scroll). 

La traductrice de l'édition actuelle est Adriana Hunter, notre Linguiste du mois d'aout 2013. Nous la félicitons d'avoir repris le flambeau de la traduction bédéiste des mains de cette grande dame qu'est Anthea Bell. 


Lecture supplémentaire :

Good Gaul: Asterix illustration sells for record €1.4m in Paris
The Guardian, 13 October 2017

Des aventures d'Astérix à l'univers fantastique d'Alice au pays des merveilles

Asterix is off on his travels again in a new album

Asterix 3

 

Le Papyrus de César 
publiée le jour même de la parution du nouvel album d'Astérix
L'interview suivante, publiée le jour même de la parution du nouvel album d'Astérix, Le Papyrus de César , traduit en anglais par Anthea Bell, (Asterix and the Missing Scroll) a été menée en anglais par Julian Maddison, et traduite par Pascale Tardieu-Baker.
publiée le jour même de la parution du nouvel album d'Astérix
L'interview suivante, publiée le jour même de la parution du nouvel album d'Astérix, Le Papyrus de César , traduit en anglais par Anthea Bell, (Asterix and the Missing Scroll) a été menée en anglais par Julian Maddison, et traduite par Pascale Tardieu-Baker.
L'interview suivante, publiée le jour même de la parution du nouvel album d'Astérix, Le Papyrus de César , traduit en anglais par Anthea Bell, (Asterix and the Missing Scroll) a été menée en anglais par Julian Maddison, et traduite par Pascale Tardieu-Baker.
le jour même de la parution du nouvel album d'Astérix, Le Papyrus de César , traduit en anglais par Anthea Bell, (Asterix and the Missing Scroll)

Les plus belles bibliothèques des États-Unis (1re partie)

USA library 1

North Reading Room, University of California Berkeley 
Berkeley, California, USA (photograph by Sharada Prasad CS)  

 

USA LIbrary 2

Harper Library at University of Chicago
Chicago, Illinois, USA (photograph by Rick Siedel)  

 

USA library Yale

Beinecke Rare Book and manuscript Library, Yale University
New Haven Connecticut, USA (photograph by Laura Manning)  

 

USA Library 6

Walker Library of the History of Human Imagination
Ridgefield, Connecticut, USA (photograph by Aaron Tang) 

 

USA Library 7

 George Peabody Library
Baltimore, Maryland, USA (photograph by Matthew Petroff)  

 

 A lire :


Les mystérieuses origines du livre

Mes bibliothèques: rendez-vous du livre et des beaux-arts…

À la une – le Man Booker International Prize remporté par David Grossman et Jessica Cohen

JessicaCette année, le prestigieux Man Booker International Prize a été décerné au grand écrivain israélien David Grossman, l'un des six auteurs présélectionnés pour le Prix, et à sa traductrice d'hébreu en anglais, Jessica Cohen, pour le livre "A Horse Walks into a Bar".
 
Pour les versions en langues etrangères, Grossman a collaboré avec ses traducteurs du monde entier. Pour cela, il les a réunis dans un centre de traduction littéraire situé en Allemagne afin de travailler intensément le texte avec eux. Jessica Cohen raconte: «Nous étions huit – avec David – autour de la table, pendant trois jours. Nous avons discuté de la façon dont les choses s'ordonneraient dans les différentes langues. Il a lu la plus grande partie du livre à haute voix. Cela nous a beaucoup aidés. Ses intonations et ses inflexions nous révélaient des choses que nous n'avions pas toujours perçues à la lecture page à page.»
 
La version française de l'ouvrage primé s'intitule : Un cheval entre dans un bar, traduction de Nicolas Weill.
 
Comme Amos Oz, un autre finaliste dans ce concours et concitoyen de Grossman (voir l'article que nous avons récemment 
De Lange - publié : Les traductions littéraires reconnues comme des œuvres à part entière), celui-ci est né à Jérusalem. (Oz est né avant la création de l'État d'Israël, Grossman après celle-ci). Comme nous l'avons annoncé, le traducteur d'Oz en anglais, Nicholas de Lange, sera le mois prochain le linguiste invité du Mot juste.
 
En France, Grossman a été fait Chevalier de l’Ordre des Arts et des Lettres. L'Allemagne lui a décerné la Buxtehuder Bulle, Rome le Premio per la pace e l’azione umanitaria, et Francfort le Prix de la paix.
 
 

Fabienne Lemahieu, La Croix :
"Avec la spectaculaire mise à nu d'un comique de seconde zone, David Grossman embrasse tous les thèmes d…"
Norbert Czarny, La Qunzaine :
"Qui a lu Le Théâtre de Sabbath de Philippe Roth, livre auquel on a envie de comparer ce roman, sait que …"
Oriane Jeancourt Galignani, Transfuge :
"Une des voix les plus humaines qu'il nous ait été donné de lire depuis longtemps."

Victor Hugo, travailleur de la mer…

Ingrid ChavezL'article qui suit, largement inspiré d'un texte paru en anglais sur le site www.VisitGuernsey.com, a été redigé par notre nouvelle contributrice, Ingrid Chavez. Française, née au Mexique, elle a grandi à Paris et dans les Alpes. Comme Victor Hugo au dix-neuvième siècle, Ingrid vit aujourd’hui au bailliage [1] de Guernesey, une dépendance de la Couronne britannique dans la Manche. Elle ne manque pas une occasion de faire découvrir la maison du Maître, Hauteville House à ses proches qui lui rendent visite !

Après avoir obtenu une licence en droit de l‘Université de Grenoble, elle prit la décision d’aller enseigner dans une école internationale en Inde. Cette expérience, renforçant sa passion des langues et son amour des voyages, l’incita à entreprendre un master de FLE (Français Langue Etrangère).

Ingrid devint professeure qualifiée de FLE en 2007 et obtint un Master en linguistique en 2008. Elle partit ensuite à l’étranger pour plusieurs années, enseignant à l’Alliance française de Shanghai puis de Guayaquil, en Equateur.

En 2010 elle déménagea à Guernesey où elle rencontra son mari James. Elle fonda l’entreprise The Chateau Bee Selection en 2013, une agence de châteaux français que les anglophones peuvent privatiser à l’occasion d’évènements privés.

Toujours passionnée par les langues, les voyages et plus particulièrement la culture orientale, elle continue à enseigner, et consacre son temps libre à l’apprentissage du chinois. Elle met régulièrement à jour son blog sur les expressions idiomatiques et la culture française:  http://french-in-guernsey.blogspot.fr

 

À Guernesey, les amoureux de littérature auront la chance de pouvoir marcher sur les traces d'un des plus célèbres écrivains du 19e siècle : Victor Hugo.

Vh portrait

    Guernsey map

 

L'écrivain et poète français passa en effet 15 années en exil à Guernesey et c'est sur cette île que nombre de ses chefs d'œuvre verront le jour, notamment les Misérables et les Travailleurs de la Mer. [2]

Arrivé sur l'île en 1855, Hugo tomba sous le charme de Guernesey, et décida d'y acquérir une fascinante maison, Hauteville House, la seule demeure qu'il n'ait jamais possédée.

VH HV Hauteville Houseavec l'aimable autorisation de Visit Guernsey (VisitGuernsey.com)


Hauteville House offre aujourd'hui la possibilité à tous de découvrir la vie d'Hugo à Guernesey, ainsi que d'en apprendre plus sur ses engagements politiques, et sa vision philosophique et spirituelle du monde.

Son cabinet d'écriture, le « salon Cristal », se situe au sommet de la maison. Baignée de lumière et relativement sobre, cette salle offre une vue panoramique sur la capitale St Peter Port, sur la mer ainsi que sur sa terre natale, la France.

Le Salon Cristal
avec l'aimable autorisation de Visit Guernsey (VisitGuernsey.com)

Outre sa maison, vous pourrez aussi retracer les pas de Victor Hugo en vous promenant sur l'île…

Faites par exemple un plongeon dans les eaux claires de la Baie de Havelet où il aimait nager, promenez-vous sur son sentier préféré au large de la baie de Fermain ou encore partez à la découverte d'une des baies les plus jolies de Guernesey: Moulin Huet. Aventurez-vous jusqu'au promontoire de Pleinmont d'où vous découvrirez une vue époustouflante sur le phare de Hanois, puis continuez le long de la côte ouest jusqu'à Port Soif, une partie du littoral que l'écrivain aimait tout particulièrement et qui fut pour lui une source d'inspiration.

VH HV Moulin Huet
avec l'aimable autorisation de Visit Guernsey (VisitGuernsey.com)

LANGUES PARLÉES

Les habitants de Guernesey parlent l’anglais. Il existe aussi un dialecte ou “patois” hérité du français normand, le Guernésiais ou Dgèrnésiais.

Le patois de Guernsey est principalement une langue de tradition orale, souvent utilisée dans des poèmes ou chansons sur Guernesey.

Bien qu’en déclin aujourd’hui, de nombreux efforts sont faits pour préserver cet aspect du patrimoine culturel et historique de Guernesey.


LA VIE PERSONNELLE DE VICTOR HUGO


On se souvient de l'œuvre littéraire d'Hugo, mais sa vie personnelle, souvent moins connue, est tout aussi fascinante.

Hugo épousera son amie d'enfance Adèle Foucher et ensemble ils auront 5 enfants. Victor Hugo aura cependant de nombreuses maîtresses durant sa vie, dont la plus notable est l'actrice française Juliette Drouet.

VH HV family
  avec l'aimable autorisation de Visit Guernsey (VisitGuernsey.com)(VisitGuernsey.com)


Vh mon amourJuliette deviendra la secrétaire et compagne de voyage d'Hugo – une relation qui durera 50 ans – et sacrifiera sa carrière pour suivre jusqu'à Guernesey celui qu'elle considère comme l'amour de sa vie, comme en attestent les milliers de lettres qui ont été écrites entre les deux amants. [3] [4]

 

Il est souvent dit qu'ils se rencontraient au sommet de la tour « Victoria Tower ». Construite en l'honneur de la visite de la Reine Victoria et du Prince Albert, la tour offre une vue imprenable sur St Peter Port. Si vous regardez attentivement, vous remarquerez peut-être leurs initiales – VH et JD – qui ont été gravées sur les murs intérieurs de la tour de granite.

En juillet 1852, Hugo écrit à son épouse à propos de l'exil : « Il faut y travailler ou périr d'ennui et de néant  ». Cependant, loin de sombrer dans l'ennui ou la vacuité, Victor Hugo fera montre de la plus grande créativité durant ces années d'expatriation, y rédigeant la plupart des écrits qui l'ont rendu célèbre, en particulier 'Les Contemplations' (1856), 'Les Misérables' (1862), 'La Légende des siècles' (1877), 'William Shakespeare' (1864), 'Les Chansons des rues et des bois' (1865), 'Les Travailleurs de la mer' (1866), 'L'Homme qui rit' (1869), et 'Quatre-Vingt-Treize' (1874). 

VH HV statue

avec l'aimable autorisation de Visit Guernsey (VisitGuernsey.com)


HAUTEVILLE HOUSE

La Ville de Paris, a conservé en l'état les deux maisons où Victor Hugo a vécu le plus longtemps: l'Hôtel de Rohan-Guéménée sur la Place des Vosges à Paris, dont il fut le locataire d'un appartement de 280 mètres carrés au 2e étage pendant 16 ans (de 1832 to 1848) et Hauteville House sur l'île de Guernesey, où il a vécu en exil durant 15 années (de 1856 à 1870).

 
Hotel de Rohan-Guemen     VH The-Rear-of-Hauteville-House
 l'Hôtel de Rohan-Guéménée                   Hautville House, à l'arrière

 

En 1851 le poète, banni en raison de ses vues antibonapartistes, quitte la France pour un exil qui durera 19 ans. Après de vaines tentatives pour s'établir à Bruxelles et Jersey, Hugo débarque à Guernesey en 1855.

Le 16 mai 1856, grâce au produit de la vente de son recueil de poèmes Les Contemplations, Victor Hugo achète Hauteville House, une large maison blanche avec un jardin surplombant la mer.

Il mit son imagination sans limites au service de sa maison, passant des mois à superviser la rénovation du bâtiment suivant un modèle médiéval, qui donne aujourd'hui à l'édifice son mystère et son originalité.

Enthousiaste collectionneur d'objets d'occasion et grand amateur de brocantes, il y ramena une profusion de coffres, crédences, tapis, miroirs, vaisselle, figurines et autres objets hétéroclites.

Il apposera un peu partout ses initiales et fera de sa maison un prolongement de lui-même, un témoignage de son abondante créativité et de ses engagements. Ainsi que le soulignait Charles Hugo: « la maison est un autographe à 3 étages, un poème en plusieurs chambres ».

Hugo vécut à Hauteville jusqu'en 1870, date à laquelle il retourna en France suite à la chute du Second Empire. Il reviendra à Hauteville pour un an en 1872, pour une semaine en 1875 et finalement pour 4 mois en 1878.

En mars 1927, l'année du centenaire du mouvement Romantique, les descendants de l'écrivain, Jeanne, Jean, Marguerite et François firent don de la maison à la Ville de Paris.

 

HV plaque   

 Hauteville House a un superbe jardin qui peut aussi se visiter.


LE GUERNESEY DE VICTOR HUGO VH Travailleurs

Victor Hugo fut d'emblée captivé par Guernesey: il fut frappé par l'âpreté de ses falaises et la douceur du paysage à l'intérieur des terres.  Appréciant à la fois  « le souffle de l'océan » et le « souffle des fleurs », il exprimera sa reconnaissance envers l'île et ses habitants dans sa dédicace des « Travailleurs de la Mer » : « Je dédie ce livre au rocher d'hospitalité, à ce coin de vieille terre normande où vit le noble petit peuple de la mer, à l'île de Guernesey, sévère et douce…»

VH Channel IslandsHugo décrit les îles Anglo-Normandes [5] comme des « fragments de France tombés dans la mer et ramassés par l'Angleterre ». C'est ce mélange de cultures française et britannique qui rend Guernesey si exceptionnel. Le patrimoine de Guernesey, ses paysages et ses habitants marquèrent pour toujours l'écrivain, et les visiteurs qui suivent aujourd'hui ses traces se sentiront sans nul doute aussi inspirés qu'il le fut il y a 150 ans.

 

 Notes du blog :

[1]  Territoire dont l'administration est confiée à un bailli. En anglais : bailiwick. (employé aussi en sens figuratif : "You know nothing of this subject; that's my bailiwick") . D'ou le mot bailiff – huissier de justice

 [2] En revanche, l'écrivain britannique Charles Dickens a écrit son livre "Nicholas Nickelby" à Calais.

[3] « Victor Hugo, mon amour » : 50 ans de correspondace amoureuse sur scène

Avant d'être la maîtresse de Victor Hugo, Juliette Drouet avait été celle du sculpteur genevois James Pradier dont elle était aussi le modèle. C'est ainsi qu'elle figure, dans le plus simple appareil, sur l'une des quatre faces du socle du buste d'Auguste-Pyrame de Candolle, dans le parc des Bastions, à Genève. Elle est l'une des quatre danseuses entourées d'angelots qui virevoltent autour du célèbre botaniste avec qui elle n'a visiblement rien à voir. En revanche, sa plastique impeccable permet de mieux comprendre la séduction qu'elle exerça durablement sur Victor !   

[4] Voir aussi notre article récent :Vingt-cinq ans après la mort de Marlène Dietrich, une de ses lettres d'amour est vendue aux enchères publiques

[5] Dépendances insulaires du duché de Normandie, oubliées lors des actes de rétrocession du duché au royaume de France, l'archipel des Îles anglo-normandes (Channel Islands, en anglais) est constitué de quelques grandes îles comme Jersey, Guernesey, Sercq et Aurigny ainsi que d'îlots inhabités comme les Minquiers (dont la France, en plein XXe siècle, a encore contesté la propriété au Royaume-Uni devant la Cour internationale dee Justice ). Le contentieux franco-britannique au sujet des Minquiers constitue l'argument dramatique du roman de Nancy Mitford,  Don’t Tell Alfred. C'est le motif de chamailleries occasionnelles entre ces deux « vieilles dames » que sont la France et la Grande-Bretagne. S'étendant sur 194 km2 et comptant 250.000 habitants, les îles tirent leur prospérité d'un statut juridique très particulier. Ne faisant partie ni du Royaume-Uni, ni de la Communauté européenne, elles relèvent directement de la Couronne, en tant que possession du duc de Normandie, titre que porte toujours le souverain britannique. Du coup, elles échappent aux réglementations bancaires et fiscales contraignantes des pays environnants et constituent un paradis fiscal fort prisé des établissements financiers. Autre particularité, elles ont été le seul territoire britannique occupé par les forces armées allemandes de juin 1940 à mai 1945. Les occupants, selon leur habitude, se sont alors empressés de placarder partout des écriteaux en lettres gothiques afin de mieux germaniser les lieux. C'est ainsi qu'ils placèrent sur l'hôtel de ville de Jersey un grand Rathaus que les naturels traduisirent immédiatement par Rathouse !


Jean L.


POUR EN SAVOIR PLUS

La Manche, défi de toujours

  • Le bloggeur de voyage Gareth Huw Davies a visité Guernesey pour en apprendre plus sur le séjour de Victor Hugo sur l'île. Pour lire son blog, cliquez sur ce lien :

    http://www.garethhuwdavies.com/travel/travel-features/les-miserables-is-guernseys-reason-to-be-cheerful/

  • La Maison Hauteville et Guernesey ont également fait l'objet d'un article de voyage dans The Telegraph Online.

    http://www.telegraph.co.uk/travel/destinations/europe/france/articles/Les-Miserables-Victor-Hugos-France/

  • Les promenades guidées « Victor Hugo »: vous trouverez sur l'île plusieurs guides pédestres accrédités proposant des promenades sur le thème de Victor Hugo. Pour plus d'informations, contactez l'Office de Tourisme de Guernesey à : enquiries@visitguernsey.com
  • The Soul of the Sea –un livre écrit par Magnus Buchanan, illustré par Charlie Buchanan, vivant tous deux à Guernesey. Ce livre rend hommage au livre de Victor Hugo, les Travailleurs de la Mer, sous la forme d'une ballade poétique de 250 strophes.

    https://charliebuchanan.com/books/

  • VH decorateurHauteville House, Victor Hugo décorateur – Marie and Jean Baptiste Hugo. Paris Musées (20 avril 2016)

    Présentation, par les descendants du poète, de la maison de V. Hugo, avec les peintures de Marie Hugo et les photos de Jean Baptiste Hugo.