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De quoi vivre à Paris

Photo MarieNous publions ci-après l'analyse de deux livres sur Paris que nous a donnée notre collaboratrice Marie Houzelle. Marie  est née dans le  sud de la France et vit maintenant à Ivry, près de Paris.Elle a ete notre « Linguiste du mois de novembre 2014 ».

Marie séjourne volontiers à Londres, Berlin, Dublin, Amsterdam, Brooklyn ou Berkeley chez des inconnus qui, en échange, habitent son appartement. Elle écrit surtout en anglais mais pourrait bien prendre goût à la langue de Marcel Proust.

MH - TitaOn trouve ses poèmes et nouvelles dans Serre-Feuilles, Pharos, Orbis, Van Gogh’s Ear, Narrative Magazine, dans son chapbook No Sex Last Noon (I Want Press), et dans le recueil Best Paris Stories. « Hortense on Tuesday Night » (en anglais) et « Belle-famille » (en français) sont disponibles en Kindle Single. Son roman Tita (Summertime Publications) a paru en MH Best Paris Stories septembre 2014 et la version numérique est maintenant disponible. Une traduction allemande sera publiée prochainement par Random House Germany. Marie a très aimablement accepté de nous donner la recension qui suit.

https://houzelle.wordpress.com

 

 

 

Préface:

Ces deux ouvrages ont trait au Paris d'Hemingway (de 1921 à 1926) et Marie les a analysés bien avant les tragiques événements qui ont ensanglanté la capitale française, le 13 novembre dernier. Mais, n'était-ce point prémonitoire ? Comme Mme Anne Hidalgo, maire de Paris, l'a fait observer dans les heures qui ont suivi le drame, les deux arrondissements visés (le Xe et le XIe) sont justement des lieux où règnent une convivialité, une joie de vivre et un intense échange interculturel. En un mot, tout ce que les terroristes et les théoriciens mortifères qui les inspirent abhorrent par dessus tout. En ce moment, symptomatiquement, il est un livre qui bat des records de vente, c'est le Paris est une fête d'Ernest Hemingway [1]. Dans l'introduction de ce livre, Sean Hemingway, le petit-fils de l'auteur, écrit : « Pour mon grand-père et pour moi, Paris a été un lieu exaltant et crucial de beauté et de lumière, d'art et d'histoire. Paris est restée jusqu'au bout sa ville préférée. » Dès lors, il ne faut pas s'étonner qu'Hemingway soit devenu le symbole de la résistance aux attentats de Paris.
 
———————
 
[1] Ernest Hemingway. Paris est une fête. (A Moveable Feast). Traduit de l'américain par Marc Saporta. Paris, Gallimard Folio, 2011.

Ernest Hemingway, A Moveable Feast, Scribner, 1964 et 2009 ; Paris est une fête, Gallimard 1964 et 2011.

Robert Wheeler, Hemingway's Paris : A Writer's City in Words and Images, Yucca Publishing, 2015

 

HEMINGWAY book coverHemingway Book cover 2           

Éditions

Paris est une fête, premier livre posthume d'Ernest Hemingway, est publié par Scribner en 1964 et immédiatement traduit en français par Marc Saporta pour Gallimard. En 2009 Seán Hemingway, petit-fils de l'auteur, propose, toujours chez Scribner, une édition "restaurée", qui sera suivie d'une édition française (Gallimard, 2011) "revue et augmentée".

Seán (fils de Gregory, le second fils de Pauline Pfeiffer, deuxième épouse Hemingway), réprouve les "importants amendements" des éditeurs de 1964 (Mary, quatrième épouse Hemingway, et Harry Brague de Scribner). Il réorganise l'ensemble, supprime la préface et le dernier chapitre (fabriqués à partir d'extraits), et annexe plusieurs textes que Hemingway avait rejetés. Ses retours au manuscrit, parfois justifiés, sont souvent regrettables — il lui arrive de remplacer un paragraphe fort bien édité par un brouillon filandreux. Gallimard suit le remaniement de Sean Hemingway (les textes supplémentaires sont traduits par Claude Demanuelli) mais retourne rarement au manuscrit brut et conserve pour l'essentiel l'agréable version de Marc Saporta.

 

Actualités littéraires aux États Unis


 

Watchman cover"The release next week of 'Go Post a Watchman', the newfound sequel to Harper Lee’s 'To Kill a Mockingbird' will be the publishing event of the decade — equivalent, in cosmic terms, to the discovery of an important new planet in our solar system."

Celebrity spotlight kills the mockingbird
Ben Macintyre, The Times, 10 July, 2015

—–

"It's the biggest literary surprise of the 21st century….55 years after the publication of 'To Kill a Mockingbird', the reclusive 89-year old Harper Lee will publish her second book."

Anticipation is high for Harper Lee's 'Go Set a Watchman'.
Carolyn Kellogg, Los Angeles Times, 9 July, 2015

—-

La premier chapitre du second roman d'Harper Lee mis en ligne
Le Monde, 10.7.2015

 Aux États Unis, Harper Lee est presque plus populaire que la Bible.
L'OBS, 17.07.2015

« Du silence et des Ombres » (To Kill a Mockingbird), sorti en 1962, adaptation du roman « Ne tirez pas sur l'oiseau moqueur ».

  

 

  

Note du blog:
Il s'agit du « Go Post a Watchman » de l'écrivaine américaine Harper Lee, sa seule œuvre à paraitre depuis "To Kill a Mockingbird" (« Ne tirez pas sur l'oiseau moqueur »), dont l'immense succès ne se dément pas depuis sa parution, il y a 55 ans. La suite sera publiée cette semaine (15/7/2015) en anglais, et la version française, Va et poste une sentinelle [1], traduite par Pierre Demarty, paraitra en octobre chez Grasset.
 
 

Note linguistique : Sequel et séquelle – deux faux amis
Le mot anglais  sequel et le mot français séquelle dérivent évidement de la même racine latine sequel(l)a, mais n’ont pas la même signification dans les deux langues. En anglais "sequel" veut dire « suite » quand il s’agit d'une autre œuvre intellectuelle, donc "Go Post a Watchman" est le sequel de "To Kill a Mockingbird". En français, « séquelle » signifie la suite, mais entendue dans le sens des conséquences plus ou moins tardives et généralement fâcheuses d'une maladie (séquelles de coqueluche), d'un accident (séquelles traumatiques), voire d'un événement (séquelles de la guerre d'Irak).


Voir aussi "prequel" : film ou roman ayant pour thème des évènements antérieurs à ceux d'un film ou d'un roman sorti, la jeunesse ou l'enfance d'un héros célèbre par exemple.

 (Collins Robert French Unabridged Dictionary).

—————–

[1] titre inspiré d'un verset de la Bible : 

 

Car ainsi m'a parlé le Seigneur : 
" Va, place une sentinelle ; 
qu'elle annonce ce qu'elle verra.
(Isaïe, XXI.6) 
 
– en anglais : "Go set a watchman".

 

The Fall of Language in the Age of English

analyse de livre

GrantNous sommes heureux de retrouver notre contributeur fidèle, Grant Hamilton.  Traducteur agréé diplômé de l'Université Laval, M. Hamilton est le fondateur propriétaire d'Anglocom, cabinet de Québec spécialisé en communication d'entreprise en anglais et en français. M. Hamilton collabore régulièrement aux activités de formation de l'Ordre des traducteurs, terminologues et interprètes agréés du Québec (OTTIAQ) et de l'American Translators Association (ATA) et il enseigne l'adaptation publicitaire du français en anglais dans le cadre du certificat de traduction de la New York University.  En 2009, l'ATA lui a décerné le prix Alicia-Gordon pour la créativité en traduction.

M. Hamilton est l'auteur de diverses publications. Lancé en 2011, son livre Les trucs d'anglais qu'on a oublié de vous enseigner est un recueil de billets sur la langue anglaise inspirés en grande  partie des questions que ses clients francophones lui ont posées au fil des ans. Avec son complice langagier François Lavallée, il a publié en 2012, chez Linguatech éditeur, un recueil de gazouillis sur la traduction intitulé Tweets et gazouillis pour des traductions qui chantent. Nombre de ses articles sont également parus dans The ATA Chronicle et dans la revue Circuit de l'OTTIAQ, dont Translating for Quebec : 8 Essential Rules to Follow, Creative Thinking: Doing What a Machine Cannot  et  Translation in Canada. 

Grant Hamilton joue un rôle prépondérant dans le milieu de la traduction et au sein de sa collectivité. Il siège au conseil d'administration de l'OTTIAQ, il a été vice-président de la division Entreprises de traduction de l'ATA de 2009 à 2012 et il préside la division du Québec du programme Le Prix du Duc d'Édimbourg, qui souligne les efforts et l'engagement des jeunes de 14 à 24 ans. En août 2014, M. Hamilton organisa le séminaire On traduit dans les Laurentides, cinquième d'une série de rencontres de formation pour traducteurs œuvrant dans la combinaison de langues anglais-français.

On traduiit

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« Le français et le japonais sont identiques d'un point de vue crucial : ils ne sont ni l'un ni l'autre l'anglais. »

Ma première langue, celle que ma mère m'a parlé dès ma plus tendre enfance, c'est l'anglais. Une langue riche et expressive, étonnante de beauté à l'occasion, souple et rigide à la fois, mais surtout d'une complexité à faire pleurer celui qui l'apprend sur le tard. Cette langue, aussi compliquée soit-elle, domine aujourd'hui la terre entière. Et j'en récolte tous les avantages.

MMDans son exquis traité sur la langue, la romancière japonaise Minae Mizumura se désespère de nous, anglophones :

« Je suis abasourdie de la naïveté de ces gens pourtant très intelligents dont la langue maternelle est l'anglais. Ils ne sont jamais, eux, condamnés à réfléchir aux questions de langue. » 


The Fall of Language in the Age of English
changera peut-être la
donne. Succès de librairie à sa sortie au Japon,
l'ouvrage sonne l'alarme quant à l'envahissement de l'anglais et
à la lente évolution
MM Julietdu japonais vers un rôle de second plan dans son propre pays. Comble de l'ironie, cette œuvre est passée inaperçue dans le reste du monde jusqu'au jour où Juliet Winters Carpenter, professeure d'anglais à 
l'Institut féminin d'arts libéraux Doshisha
Mari Yoshihara
et Mari Yoshihara, professeure d'études américaines a l'Université d'Hawaï  à Mãnoa, l'ont traduite en anglais.


Un plaisir à parcourir, ce livre explore l'univers linguistique japonais si mal connu. L'auteure partage anecdotes, faits historiques, observations personnelles et constats linguistiques pour dresser un portrait du Japon d'hier à aujourd'hui et décrire son rapport avec la présence toujours plus étouffante de l'anglais.

L'histoire personnelle de Mme Mizumura la rend particulièrement apte à aborder ce sujet. Partie vivre aux États-Unis avec sa famille à l'âge de douze ans, elle y restera quelque vingt ans sans jamais s'y sentir véritablement à l'aise. Adolescente, elle se réfugie dans la lecture des classiques de la littérature japonaise en rêvant à son pays natal. Et jeune femme, elle s'inscrit à l'Université Yale en lettres françaises et critique littéraire dans un geste qu'elle qualifie aujourd'hui de refus de l'anglais et de sa vie américaine. Elle regagnera finalement le Japon où elle deviendra romancière à succès.

Le lecteur francophone appréciera à coup sûr les nombreux parallèles qu'elle dresse entre le français et le japonais. Elle raconte, par exemple, avoir constaté une différence entre les jeunes Japonais de sa génération partis étudier aux États-Unis et ceux partis étudier en France. Les premiers cherchaient à acquérir une formation de pointe dans un domaine précis et, pour eux, l'apprentissage de l'anglais était le moyen d'y parvenir. Les derniers, par contre, se rendaient en France pour y apprendre la langue, comme si leur seul but était de traîner dans les cafés en fumant des Gauloises et en parlant un français impeccable. « Rétrospectivement », conclut-elle, « le fait que la langue française ne serve plus à l'acquisition de connaissances présageait déjà son sombre avenir. »

Mme Mizumura partage aussi ses réflexions sur la littérature et sa place dans le développement d'une langue nationale. J'ai été étonné d'apprendre que la littérature japonaise est subitement passée, en 1887, d'une tradition de chinois classique à une écriture en langue japonaise, de telle sorte que les Japonais d'aujourd'hui ne peuvent même plus lire les grands classiques de leur propre pays. Elle décrit l'interaction entre le chinois et le japonais et explique la naissance du système d'écriture japonais, qui puise dans les idéogrammes chinois en y greffant deux autres alphabets, phonétiques. Le jeu entre ces alphabets procure aux auteurs des outils stylistiques qu'on imagine à peine en français !

Mais cet ouvrage, tout agréable soit-il à parcourir, véhicule un message dur à encaisser : toute langue qui ne se défend pas est condamnée à mourir. Quand Mme Mizumura prend à partie les Japonais qui prétendent que la langue et la culture japonaises se portent très bien, je pense à ma propre frustration devant les gens de chez nous qui ne s'inquiètent guère de l'anglicisation insidieuse de Montréal. Il est faux, dit-elle, de croire que son identité est bien à l'abri derrière une frontière et sur une île du Pacifique. « Ce qui rend japonais les Japonais, ce n'est pas leur pays ni leur sang, mais bien la langue japonaise qu'ils parlent. »


HagegeL'auteure traite de la même question que Claude Hagège dans son ouvrage Contre la pensée unique, mais elle le fait d'une manière plus posée et raisonnée. Elle suscite des questionnements ; elle nous amène à réfléchir sur toute la notion de langue et sur la valeur intrinsèque d'une langue ; elle nous met au défi d'aimer et de valoriser notre langue. Elle livre enfin un message percutant et essentiel pour toute la francophonie. Vite, une traduction française !

 

Grant Hamilton

D'autres articles sur ce blog :

Défense de la langue française face à l'américanisation

Contre la pensée unique – analyse de livre

À tout seigneur, tout honneur…

 

Les nouvelles traductions en anglais des œuvres de l’écrivain belge, Georges Simenon

Nous sommes heureux de retrouver notre contributeur fidèle, René Meertens, traducteur de Meertens langue française. René a été employé par l'ONU, l'Unesco, la Commission européenne et l'Organisation mondiale de la santé. Il est l'auteur, entre autres livres, du "Guide anglais-français de la traduction" et du "Dictionnaire anglais-francais de la santé et du médical"

 

SIMENON

 

 

 

 

Georges Simenon (1903-1989) est né à Liège (Belgique), Il a exercé plusieurs métiers (notamment celui de journaliste à la Gazette de Liège) qui lui ont permis de voyager et d'observer la société. Fort de cette riche expérience, il produisit, à partir de 1924, de nombreux romans qui sont bien plus que des « policiers ».  À l'occasion de la publication (à raison d'un volume par mois) des nouvelles traductions en anglais de 75 de ses œuvres dont le personnage central est le commissaire Maigret, personnage aussi perspicace que sympathiqueLMJ a demandé à René Meertens, compatriote de Simenon, de bien vouloir commenter cette initiative et de mettre au point le lien de Simenon avec les États-Unis. Nous le remercions chaleureusement de nous avoir adressé le texte qui suit.


Simenon en Amérique

 

Depuis quelques années, Penguin Books  assure  l’établissement de traductions nouvelles des « Maigret » de Georges Simenon. Le Mot juste en anglais saisit cette occasion pour relater — en se fondant sur les mémoires de l’écrivain (1) — ses pérégrinations en Amérique du Nord, où son œuvre était déjà bien connue avant la Seconde guerre mondiale, puisqu’une bonne vingtaine de ses livres avaient été traduits en anglais.

 

C’est au lendemain du conflit mondial que le romancier, âgé alors de 42 ans, décida de s’expatrier de l’autre côté de l’Atlantique. Les visas n’étaient alors délivrés qu’au compte-gouttes, mais l’ambassadeur du Canada établit au nom de Simenon un « ordre de mission » des plus vagues qui donnait à l’auteur la qualité de « government official », et grâce auquel il obtint ce précieux tampon dans son passeport et put embarquer à Southampton, accompagné de sa femme et de son fils de cinq ans, sur un cargo suédois à destination de New York.

 

Simenon SainteSimenon séjourna dans un premier temps au Canada pour y apprendre l’anglais. Il s’installa à Sainte-Marguerite-du-Lac-Masson, village situé à environ 40 kilomètres au nord de Montréal. Dès le début, il fit régulièrement la navette entre Sainte-Marguerite et New York, notamment pour négocier avec des éditeurs américains, mais aussi pour recruter une secrétaire. Il engagea une Canadienne francophone mais parfaitement bilingue et ne tarda pas à en faire sa maîtresse, sans que son épouse légitime y trouve à redire, habituée qu’elle était aux multiples infidélités de son mari.

C’est une constante dans le séjour de Simenon en Amérique du Nord qu’il ne tenait pas en place. Il sillonna ainsi le continent dans tous les sens, que ce soit pour rencontrer des réalisateurs à Hollywood ou pour voir du pays.

Simenon 3 chambresParallèlement, il poursuivait l’élaboration de son œuvre littéraire. Durant ses années américaines, il écrivit en moyenne cinq romans par an. Sans se forcer, puisque l’écriture de deux livres en un mois ne lui posait aucun problème. Bien souvent, la rédaction d’un « Maigret » ne lui prenait qu’une dizaine de jours. C’est à Sainte-Marguerite qu’il écrivit Trois chambres à Manhattan, dont le personnage principal était la ville de New York..

 

En 1946, ayant décidé de prendre racine aux États-Unis, il parcourut tout à loisir la côte Est vers le sud en voiture, accompagné de son fils Marc, afin de trouver un lieu de résidence qui lui plaise. Il finit par s’établir, en 1947, dans la petite ville d’Ana-Maria, en Floride. Sa femme et sa maîtresse le rejoignirent peu après.

Il y écrivit, notamment, Lettre à mon juge, qui est probablement l’un de ses meilleurs romans.

Simenon lettre-a-mon-juge-de-simenon

Cependant, un agent de l’immigration vit d’un mauvais œil son prétendu « ordre de mission » et lui conseilla de se rendre à Cuba pour y solliciter le statut de résident permanent aux États-Unis, qu’il finit par obtenir, non sans difficultés.

Simenon mit ensuite le cap vers l’ouest, pour s’établir en Arizona, à Tucson. Il y écrivit La Jument-Perdue, dont l’action se déroule dans cet État. La méthode d’écriture de l’écrivain n’était pas immuable. Lors de la rédaction de ce roman, il se promenait pendant une demi-heure après le dîner pour préparer un nouveau chapitre. Il jetait sur le papier les premières phrases de ce chapitre le lendemain, et en dactylographiait la suite plus tard. Les premières phrases de ce roman vous donneront peut-être l’envie de le lire :

« Il ne s’était pas réveillé de mauvaise humeur. Pas d’humeur enjouée, évidemment, ni particulièrement de bonne humeur. Il savait que c’était mardi, puisque c’était le jour d’aller à Tucson. Il y verrait Mrs Clum, qu’il appelait Peggy, et c’était déjà une satisfaction, dussent-ils passer leur temps à se chamailler tous les deux. » (2)

Simenon neigeA partir de La Neige était sale, soit trois romans plus tard, il changea de méthode : après sa promenade vespérale, il écrivait le chapitre presque entier à la main, avant de le dactylographier le lendemain matin en y apportant de nombreux changements. Il devait conserver cette méthode pendant des années. Pour ce qui est des Maigret, cependant, il les tapait toujours directement.

  Les premières lignes de La Neige était sale montrent qu’une circonstance inattendue peut être lourde de conséquences :

« Sans un événement fortuit, le geste de Frank Friedmaier, cette nuit-là, n’aurait eu qu’une importance relative. Frank, évidemment n’avait pas prévu que son voisin Gerhardt Holst passerait dans la rue. Or le fait que Holst était passé et l’avait reconnu changeait tout. » (3)

La famille de Simenon s’agrandit, grâce à la naissance d’un second fils, John, que lui donna sa concubine, et à l’apparition d’une deuxième concubine.

La présence d’un enfant en bas âge amena Simenon à changer temporairement de méthode, car il avait besoin de calme pour écrire. Par conséquent, pour rédiger ses trois romans suivants, il travailla de six heures à neuf heures du matin, soit en utilisant un appartement que le propriétaire de sa maison mettait à sa disposition pour ses activités littéraires, soit en cloîtrant le nourrisson et sa mère dans la chambre.

Après un passage à Carmel (Californie) en 1949, il s’établit plus durablement à Lakeville (Connecticut) en 1950 et crut même qu’il y resterait pour de bon. Voici comment il décrit le paysage qui s’offrait à lui :

« J’aime nos ruisseaux sous leur croûte de glace, nos bois si sauvages que je n’en découvrirai qu’une partie, la neige et le froid de l’hiver, comme je vais aimer la lourde chaleur de l’été et le feuillage or, rouge et roux de l’automne. » (1)

C’est pendant cette période que naquit sa fille, Marie-Jo, que lui donna la première concubine, qu’il avait entre-temps épousée, le lendemain de son divorce d’avec sa première épouse.

Un jour de 1955, alors que Simenon s’entretient avec son éditeur anglais, ce dernier lui demande quelles raisons l’incitent à rester en Amérique. L’auteur en trouve une vingtaine, qui ne convainquent pas son interlocuteur.

Quelques heures plus tard, sa décision est prise : il rentre en Europe.

Dans ses mémoires, Simenon se demande encore pourquoi il est revenu sur le Vieux Continent. Le motif qui lui paraît le plus vraisemblable est qu’il tenait à réaliser le rêve de sa secrétaire et épouse, qui était de vivre en France.

Simenon memoires1.Georges Simenon, Mémoires intimes, Presses de la cité
2.
Georges Simenon, Œuvres complètes, La Jument-Perdue, Editions Rencontre
3. Georges Simenon, Œuvres complètes, La Neige était sale, Editions Rencontre

 

 

 

Lecture supplémentaire :

Penguin to publish 75 Maigret novels
September 9, 2013

The Case of Georges Simenon
The New York Times, February 20, 2015.

Be Convincing! Talk Like a Detective
Commonly Used Mystery Vocabulary

Petit lexique selon Le mot juste en anglais
(préparé avec les conseils précieux de René Meertens)

breakthrough

percée, avancée

caught in the act

pris en flagrant délit

cloak-and-dagger

digne d’un roman policier/d’espionnage

clue

indice

DNA

ADN

fingerprints

empreintes digitales

forensic evidence

preuve(s) résultant  d’examens de laboratoire

hunch

Intuition, pressentiment

inside job

coup monté de l’intérieur

monitoring, surveillance

surveillance

motive

mobile (jur.)

private eye, private investigator

détective privé

skiptracing

localisation de personnes

sleuth, detective

policier, policière, enquêteur de droit privé

stash (noun), hideout

cachette

to decipher

déchiffrer

whodunit

roman policier

 

 

Pedestrianism :

when watching people walk, was America’s favorite spectator sport  

de Matthew Algoe

 

 

 

 

 

analyse de livre par Carole Josserand

CaroleNée à Lyon, Carole a grandi dans un milieu bilingue anglais/français. Après avoir réussi l'option internationale du baccalauréat scientifique, elle est partie faire ses études en Angleterre où elle a fait une licence de langues (avec la combinaison italien, allemand, russe) à l'Université de Birmingham. Quatre ans plus tard, Carole s'est installée à Londres pour suivre un Master en Traduction et Interprétation à l'Université de Westminster. Dans le cadre de sa licence, elle a eu la chance de pouvoir passer cinq mois à Moscou (Russie), cinq autres à Berlin (Allemagne) et, enfin, un mois à Florence (Italie). Cette expérience l'a extrêmement enrichie, tant sur le plan personnel que du point de vue linguistique et culturel. En effet, elle a pu mieux maîtriser ses différentes langues et approfondir sa compréhension des cultures et des peuples au sein desquels elle a vécu. Carole travaille actuellement à l'Union Internationale des Télécommunications, à Genève, en qualité d'assistante du Chef interprète. Elle continue également à traduire. Comme on s'en apercevra dans ce qui suit, ses talents vont bien au-delà de son domaine professionnel.

 

Pedestrianism, when watching people walk was America's favorite spectator sport [1] de Matthew Algeo est un ouvrage dynamique, contemporain et coloré retraçant l'histoire du sport de la marche à la fin du XIXe siècle aux États-Unis et en Angleterre, au rythme des performances des héros de cette nouvelle discipline : des athlètes aspirant sans cesse à faire reculer les bornes du possible. Bref, un livre qui vous tient en haleine, tout en vous laissant à bout de souffle quand vient la fin.

États-Unis. 1860. Veille des élections présidentielles et de la guerre de Sécession. Deux amis (George Eddy et Edward Payson Weston) [2] conjecturent sur l'identité du prochain président. L'un d'eux prédit qu'Abraham Lincoln sera élu, tandis que l'autre mise sur John Breckinridge. Un pari est lancé : le perdant devra marcher de l'ancien Capitole de Boston jusqu'au Capitole de Washington, et arriver à temps pour l'investiture, soit 769 kilomètres en 10 jours consécutifs. Ce périple souleva une fièvre sans précédent qui s'empara des États-Unis avant de se propager en Angleterre : des marches de ville en ville se multiplièrent, puis se transformèrent rapidement en performances et furent confinées à des pistes dans des arènes, telles les pistes d'athlétisme qui existent de nos jours, donnant ainsi naissance au premier sport de spectacle.

Avant de rentrer dans le vif du sujet, il me semble indispensable de faire un aparté pour s'interroger sur l'origine du mot pédestrianisme. Notons tout d'abord que ce terme ne figure pas dans tous les dictionnaires. Pédestrianisme vient, bien entendu, du latin « pedester » (« qui est à pied », « qui est à terre », « infanterie ») [3] , mais remarquons également que le mot anglais « pedestrian » vient du français « pédestre » et a gagné un sens par rapport à la définition française : en prose, cela peut signifier 'insipide' ou 'prosaïque'. Mais le plus intéressant dans tout cela, c'est que le français a ensuite emprunté le substantif anglais décrivant cette « mode, répandue en Angleterre, de se targuer de faire de longues marches à pied » [4]. Ces échanges linguistiques symbolisent la relation historique entre l'Angleterre et la France.

MatthewPour en revenir à notre thème, Matthew Algeo, journaliste-reporter primé s'intéressant aux événements insolites qui ont marqué les États-Unis et auteur de « Harry Truman's Excellent Adventure », « Last team Standing » et « The President is a Sick Man », dresse un portrait inquiétant de l'art et du sport du pédestrianisme à cette époque. En quête de performances extraordinaires, les athlètes tombent rapidement sous l'emprise de toute sorte de stimulants dans le but d'en faire toujours plus et de surpasser leurs records. À l'instar du champagne :

« Champagne was considered a stimulant. And a lot of trainers — these guys had trainers — advised their pedestrians to drink a lot of champagne during the race. […] The problem was a lot of these guys would drink it by the bottle. That definitely was not a stimulant to say the least. »

– Matthew Algeo [5]

Une pratique que l'on retrouve de nos jours dans le sport, comme en témoignent les nombreux scandales liés au dopage (Lance Armstrong et le cyclisme par exemple). Comme le montre très bien l'auteur, les athlètes sont prêts à tout pour se dépasser et battre constamment leurs records. La marche, sport autrefois de détente, quasi synonyme de 'lenteur' (d'où peut-être la signification anglaise de 'insipide' ou 'prosaïque'), devient en quelques mois seulement, le sport tel que nous le connaissons aujourd'hui : une course au spectaculaire, une course à l'argent, une course au dopage, une course à la performance, où le plaisir est remplacé par l'asservissement à la quantité, à la surenchère, à l'excès.

« [Gale] [6] walked four thousand quarter miles in four thousand consecutive periods of ten minutes (nearly 28 days), a performance that allowed him to rest no more than six minutes at a time. "The amount of perseverance and abnegation requisite naturally excites admiration, The Times of London noted of the latter event." It seems incredible that a man should be able to forego the demands of nature for so long a time ».

De simples 'piétons énergiques' [7], animés du goût de la marche, ces athlètes étaient en voie de devenir des esclaves de la performance, toujours dans l'excès : des forçats, excitant les foules et devenant peu à peu des héros nationaux, « promised £500 bonus if he 'saved the championship to his country'. It had become more than a footrace. It was a matter of national pride. » À tel point, qu'ils en deviennent des mascottes, immortalisées sur des cartes à jouer. À l'image du sport d'aujourd'hui, ces athlètes suscitent le patriotisme de leurs supporters. Mais à quel prix ? Celui de l'excès.

Comme le dénonce finalement l'auteur, cette surenchère pousse aux abus en tous genres (paris truqués, drogue, alcool, etc.) avec des conséquences sur la santé. Bien qu'O'Leary [8]  soit mort officiellement d'un 'durcissement des artères', certains disaient que c'était le grog qu'il consommait pendant ses marches qui était en fait à l'origine de sa mort. Mais étant décédé à 87 ans avec pas moins de 483 000 kilomètres au compteur, les effets négatifs de sa consommation d'alcool ne peuvent-ils pas être relativisés ? En 1933, selon des données publiées par Berkeley [9], l'espérance de vie moyenne des hommes était de 61,7 ans, soit 25 ans de moins que la vie d'O'Leary, ce qui donne à penser que ces performances quasi surhumaines, y compris les abus qui les ont accompagnées, auraient pu avoir un effet bénéfique pour le corps et la longévité. Est-ce que ces performances, via l'épuisement qu'elles provoquent, n'auraient pas un effet facilitateur sur le mouvement ? Prenons l'exemple des arts martiaux (entraînement au Kung-fu par exemple), où, pour que le mouvement 'passe', il faut avoir atteint un niveau d'épuisement maximal, résultant de la répétition infinie des mêmes mouvements. Une technique sans égale dans de nombreux domaines, mais qui semble tout de même laborieuse, voire dangereuse (augmentation notoire des pathologies du sport). N'y aurait-il pas un autre moyen d'arriver à cette fin, en évitant ce fastidieux travail quantitatif ?

La solution qui m'apparaît provient du travail de recherche, mené conjointement par le Docteur Serge Alain Josserand et Dominique Buttaud, professeur de danse, en quête d'une qualité dans l'usage du corps, permettant d'atteindre des performances si ce n'est supérieures, au moins égales à celles des stakhanovistes. Il s'agit, entre autres, de la mobilité interne du corps, « par laquelle se distribue à la globalité du "mobile-squelette" la force du "sol porteur", opposée à la pesanteur terrestre ».[10]  Comme ils l'expliquent, l'OSDYRE (Ostéodynamique de représentation par le verbe) [11] permet, à partir de la verbalisation des logiques du corps et de ses représentations, de lever les résistances à son fonctionnement, crées par les actions du 'diablotin' [12] qui nous habite, et ainsi de restituer au corps son efficience. Ce mouvement de pensée, cette recherche, permet de mettre des mots, des verbes sur la gestion automatique de nos gestes et de donner un mot à des concepts, au squelette et à sa dynamique. L'OSDYREVE (également Ostéodynamique de représentation par le verbe) renvoie, pour sa part, au rêve d'avoir un corps qui fonctionne harmonieusement, sans entrave, sans douleur. Ces 'néologismes' ou 'innovations linguistiques', qui ne sont autres que des acronymes, condensent les processus qui animent ce travail en vue d'une rénovation permanente du fonctionnement du corps. Il facilite la performance, par la qualité, plutôt que par la quantité et l'épuisement, recherchés habituellement par l'entraînement, toujours susceptibles de provoquer des blessures et des accidents.

Enfin, quoi qu'il en soit, la marche « bien tempérée » (à la fois qualitative et sans excès) est bénéfique, non seulement pour notre corps, mais aussi pour notre créativité. Une étude publiée dans le Journal of Experimental Psychology [13] montre que la créativité de l'être humain se développe lorsque l'on marche. À en croire de nombreux philosophes et écrivains, et Grosnotamment Frédéric Gros, la marche serait « un authentique exercice spirituel » [14]  : « Ce n'est pas tant que marcher nous rend intelligents, mais que cela nous rend, et c'est bien plus fécond, disponibles. ». Tout est là. Mais comme il le précise également, toutes les marches ne se ressemblent pas… Ainsi, les marches promenades de Robert Walser [15]  nous invitent à la littérature et à la poésie…

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[1] Algeo M. 2014 Pedestrianism when watching people walk, was America’s favorite spectator sport. Chicago Review Press.

[2] Edward Payson Weston est le premier adepte du pédestrianisme. Il fut à l’origine de ce mouvement et remporta de nombreuses courses. Pour de plus amples informations à son sujet, consulter le site : http://www.runningpast.com/pedestrian.htm

[3]  Le Robert. 1992 Dictionnaire historique de la langue française. Alain Rey (dir.). Dictionnaires le Robert. Paris.

[4]  Emile Littre, 1987. Dictionnaire de la langue française. Tome 5, Encyclopaedia Britannica Inc., Chigago.

[5] NPR Staff. 2014. In The 1870s And '80s, Being A Pedestrian Was Anything But.

[6] Gale : grand pedestrian gallois qui fut le coach d’Ada Anderson, première ‘pedestriène.’

[7] Le Trésor de la Langue Française informatisé.

[8] Redoutable adversaire de Weston, d’origine Irlandaise, qui remporta de nombreuses courses face à Weston.

[9] Disponible sur: http://demog.berkeley.edu/~andrew/1918/figure2.html

[10 & 11] Buttaud D. et Josserand A. 2011. De la Danse à la mobilité interne du corps. L’ostéodynamique de représentation par le verbe. Osdyre, osdyrev ou osdyreve. Vers la fin des douleurs du dos et de l’appareil locomoteur. Friches et Bordures.

[12] « Le diablotin est régi par des règles fantaisistes, et non par l’exigeante réalité créée par la rencontre de l’anatomie physiologie avec la gravité terrestre. Les actions en entrave du diablotin sur le mobile squelette créent des écarts avec le fonctionnement naturel, responsables de sensations du corps, de signaux de malaise, de souffrances, de distorsions et de dysfonctionnements ». In : Buttaud D. et Josserand A. 2011.

[13] Oppezzo M. et Schwartz D.L. Give your ideas some legs: The Positive effect of walking on creative thinking.  Journal of Experimental Psychology: Learning, Memory and Cognition, 2014, Vol. 40, No. 4, 1142-1152.

[14] Le Monde. 2011. « La Marche est un authentique exercice spirituel ».
'A Philosophy of Walking', by Frederic Gros, New York Times, December 19, 2014

[15] Walser R. 1917. La promenade. Gallimard.

Images tirées de Pedestrianism, when watching people walk was America's favorite spectator sport de Matthew Algeo.

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Petit lexique de la marche selon Le mot juste en anglais

To walk, walking

 Marcher, la marche à pied

To hike, hiking,

 Randonner, la randonnée

To jog, jogging

 Jogger, le jogging

To scramble, scrambling

 Grimper, la grimpe

Nordic walking

 Marche nordique

Race walking

 Marche athlétique

To ramble, rambling

 Se balader, balade pédestre

To stroll, strolling

 Se promener, flâner, la flânerie

To trek, trekking

1) Cheminer 2) faire du trekking, randonner 

Backpack

 Sac à dos

Excursion

 Excursion

To amble

 Aller d'un pas tranquille, de sénateur

 

“Naming Jack the Ripper”,
de Russell Edwards,

 London: Sidgwick & Jackson, 2014.

 

Ripper book cover
 Analyse de livre par Joëlle Vuille   

 

Joelle VuilleNous sommes heureux de retrouver notre collaboratrice, Joëlle Vuille, Ph.D. une juriste-criminologue qui habite à Genève. Après avoir terminé ses études à l'Université de Lausanne, Joëlle a profité d'une bourse de recherche du Fonds national suisse de la recherche scientifique pour faire un séjour de deux ans à l'Université de Californie à Irvine (Department of Criminology, Law and Society). Joëlle est maitre-assistante à l'Université de Neuchâtel et chargée de cours à la  faculté de droit, des sciences criminelles et d'administration publique de  l'Université de Lausanne. Nous la remercions vivement pour l'analyse qui suit.
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Lever le voile sur l'identité de Jack l'Éventreur, voilà une entreprise à  laquelle plus d'un détective en herbe s'est essayé ! Le dernier en date se nomme Russell Edwards, il prétend avoir réussi là où tant d'autres ont échoué, et il vient de publier un livre retraçant sa découverte.

  Ripper 1

Après avoir récapitulé les faits sanglants qui ont donné naissance à la légende, soit les cinq meurtres commis dans le quartier londonien de Whitechapel par de froides nuits d'automne 1888, Edwards nous rappelle les indices découverts, les lettres anonymes reçues par les forces de l'ordre et les journaux, bref, tout ce qui fait le mythe de Jack l'Éventreur. Il nous présente les policiers qui ont enquêté à l'époque sur l'affaire, ainsi que les suspects qui, au fil des ans, ont été envisagés. L'auteur nous conte ensuite son parcours personnel, exposant comment son intérêt pour l'affaire est né, et comment il a réussi à mettre la main sur la pièce à conviction qui lui a permis de percer le mystère : un foulard trouvé près du corps de la quatrième victime de l'Éventreur, Catherine Eddowes. Le tissu avait été ramassé par un policier londonien intervenu sur la scène de crime, afin de l'offrir, tout ensanglanté, à son épouse. (Celle-ci avait refusé le délicat présent, mais le foulard était tout de même demeuré dans la famille).

 

L'idée de Edwards était simple : faire analyser les traces de sang et de sperme trouvées sur le foulard, puis trouver de l'ADN de la victime et du suspect, et finalement comparer ces profils ADN pour essayer d'établir un lien entre les unes et les autres.

 

Ripper aaron_kosminski_artist_renditionVenons-en au scoop : le plus célèbre tueur en série de tous les temps serait un immigré polonais de 23 ans dénommé Aaron Kosminski. Kosminksi figure depuis longtemps au sommet de la liste des suspects, mais on ne sait pas grand' chose de lui. Edwards nous conte le peu que l'on sait de son enfance en Pologne, de sa famille et de leur arrivée en Angleterre au début des années 1880, alors qu'Aaron était âgé d'environ 15 ans. Quelques années plus tard, il semblerait que Kosminski ait vécu tout près des scènes de crime (ce qu'Edwards interprète comme un indice de plus de sa culpabilité). Durant ses années-là, Kosminski n'a jamais fait parler de lui, sauf lorsque, en décembre 1889, il a été condamné pour avoir eu en sa possession un chien non muselé (une loi avait alors rendu obligatoires les muselières pour tenter de lutter contre une épidémie de rage). On sait ensuite que Kosminksi a vécu de longues années dans des hospices pour les pauvres et les personnes souffrant de troubles mentaux, probablement atteint de schizophrénie, avant de mourir à l'âge de 53 ans, en 1919.

 

Depuis la publication du livre d'Edwards, certains scientifiques ont exprimé leur scepticisme vis-à-vis de la validité des résultats scientifiques sur lesquels l'auteur a basé sa thèse : une erreur aurait été commise lors de l'évaluation de la force probante des résultats.[1] (L'un de ces sceptiques est Ripper Alec JeffreysSir Alec Jeffreys en personne, l'inventeur de l'analyse ADN utilisée à des fins judiciaires). En effet, puisque la victime et le suspect ne sont plus vivants et qu'il a été impossible d'obtenir un échantillon d'ADN de leurs dépouilles respectives, le travail de Edwards a consisté à localiser des descendants de ces deux personnes et à les convaincre d'avoir leur ADN analysé. Notre ADN se transmettant de façon prévisible entre parents et enfants, chacun d'entre nous partage un certain nombre de caractéristiques génétiques avec ses ancêtres, même à plusieurs générations d'écart. Il est ainsi possible de reconstruire des lignées familiales.

 

Afin d'estimer la proximité du lien de parenté entre deux individus donnés, il est toutefois fondamental de pouvoir évaluer la rareté des caractéristiques génétiques qu'ils partagent par rapport au reste de la population. (De la même façon que, si vous rencontrez pour la première fois une personne qui porte le même nom de famille que votre coiffeur, vous estimerez plus probable que cette personne soit de la famille de votre coiffeur si ces deux individus s'appellent Rolthmeir – l'un des patronymes les moins courants de France – que s'ils s'appellent Dupont). Or, il semblerait que c'est lors de cette étape cruciale que le généticien engagé par Edwards se soit trompé : il aurait déclaré certains profils beaucoup plus rares que ce qu'ils sont en réalité, et aurait ainsi attribué le sang trouvé sur le foulard à la victime alors que le lien entre ces deux éléments serait plus que ténu.

 

L'auteur n'a pas encore pris position dans le débat qui vient d'éclater autour de ses révélations et le lecteur terminera certainement cet ouvrage en ayant encore des doutes quant à l'identité de Jack l'Éventreur. Peu importe, car il aura tout de même était diverti. En effet, même celui qui ne se passionne pas fondamentalement pour la question de l'identité de Jack l'Éventreur pourra trouver intéressant de voir comment Edwards a procédé dans ses recherches, et comment il a surmonté tous les obstacles qui se sont dressés sur son chemin. Le lecteur est invité à plonger dans la Londres du XIXème siècle, y découvre la misère de ces quartiers les plus pauvres, y rencontre ses habitants les plus démunis, et voit les aspects les moins reluisants de la société d'alors. Un voyage beaucoup plus prenant et touchant que toutes les enquêtes policières.

 [1]  Jack the Ripper: Scientist who claims to have identified notorious killer has 'made serious DNA error'
The Independent, October 19, 2014

De plus amples lectures sur Jack l'Eventreur :

  • Patricia Cornwell, The Portrait of a Killer : Jack the Ripper, Case closed, Mass Market Paperback, 2002.
  • Lyndsay Faye, Dust and Shadow: An Account of the Ripper Killings by Dr. John H. Watson, Simon & Schuster 2009.
  • Martin Fido, The Crimes, Detection and Death of Jack the Ripper, Weidenfeld and Nicolson, 1987.
  • Trevor Marriott, Jack the Ripper: The 21st Century Investigation, John Blake Publi. 2005.
  • Terence Sharkey, Jack the Ripper, 100 Years of Investigation, Ward Lock, 1987
  • Williams, Tony; Price, Humphrey, Uncle Jack, Orion, 2005.
  • Paul Begg, Jack the Ripper: The Facts, Anova Books, 2006.
  • Stewart Evan & Donald Rumbelow, Jack the Ripper: Scotland Yard Investigates. Stroud, Sutton Publishing, 2006.
  • Donald Rumbelow, The Complete Jack the Ripper, Fully Revised and Updated, Penguin Books, 2004.

C. K. Scott Moncrieff: Soldier, Spy and Translator – analyse de livre

Jean Findlay. Chasing Lost Time. The Life of C. K. Scott Moncrieff: Soldier, Spy and Translator. Chatto & Windus, London, 2014, 9780701181079

Mitchell - portrait

Analyse de notre contributeur, Mike Mitchell, prolifique traducteur (et auteur du livre Kyselak Was Here, sous le pseudonyme Michael Robin). Mike habite avec sa femme dans un hameau proche du village de Tighnabruaich, dans le comté d'Argyll, une région de l'ouest de l'Écosse. Traduction : Jean L.

Mitchell c.k. moncrieffCharles Kenneth Scott Moncrieff (1889-1930) est connu comme "le traducteur de Proust" et le prix britannique de traduction à partir du français s'appelle, à juste titre, le Prix Scott Moncrieff. Cette nouvelle biographie, Chasing Lost Time, due à son arrière petite-nièce, Jean Findlay, fait apparaître l'émergence progressive du traducteur en remontant à sa petite enfance, mais brosse aussi un chaleureux portrait de l'homme dans sa totalité: le soldat qui continue de croire à la noblesse de la guerre malgré le spectacle et la souffrance des effets d'un séjour prolongé dans les tranchées, l'homosexuel actif, à une époque où les "actes contraires aux bonnes mœurs" étaient poursuivis pénalement, le fervent converti au catholicisme, l'homme qui était au cœur de la vie littéraire du Londres des années 1920 et l'espion envoyé dans l'Italie de Mussolini.


Scott Moncrieff est né en Écosse et a conservé son "écossité" malgré des études dans une école anglaise (Winchester College); Osbert Sitwell qualifie le pamphlet qu'il a écrit sur lui, son frère et sa sœur de "braiment d'âne écossais" [1]. Il fit sienne l'éthique des institutions privées anglaises et notamment l'esprit de loyauté – vis-à-vis de ses condisciples, de son école et de son pays – et cela, joint à l'étude des auteurs classiques et de leur glorification du héros victorieux, aboutit à faire de lui un officier de réserve enthousiaste à la déclaration de guerre. Comme l'observe Jean Findlay, "la guerre était l'ultime jeu d'équipe." Le feu lui semblait même être une expérience "stimulante", mais des témoignages de ceux qui servirent sous ses ordres le décrivent comme un excellent meneur d'hommes qui se préoccupait avant tout de ceux dont il avait la charge. Revenu en Grande-Bretagne, souffrant de fièvre des tranchées, de pied des tranchées ou, plus tard, d'une grave blessure à la jambe, il n'avait de cesse de retourner au front avec ses hommes. Poète de guerre publié, il resta persuadé que c'était une guerre honorable et il stigmatisa ceux qui, par la suite, en Mitchell owensoulignaient l'horreur et la stérilité. En janvier 1918, il rencontra Wilfred Owen et s'éprit de lui. Il eut conscience du génie d'Qwen, mais aussi de ses propres limites dans ce domaine. Il écrivit: " Je n'écris pas de bonne poésie et, heureusement, je le sais." Ce fut un excellent versificateur (et un auteur quasi-obsessionnel de limericks [2] obscènes), mais il lui manquait l'étincelle de génie. Après la guerre, il s'impliqua très fortement dans la Mitchell coward vie littéraire londonienne. Il connut tous les grands noms, de Noel Coward à D.H. Lawrence, publia des poèmes et des nouvelles, mais la traduction et la critique occupèrent l'essentiel de son temps.

C'est à Winchester qu'il prit conscience de l'attirance qu'il inspirait aux autres garçons et de celle qu'il éprouvait pour eux, et il écrivit des poèmes qui exprimaient de tels sentiments. Certains d'entre eux parurent dans le journal de l'école, soigneusement expurgés des objets de ce désir. En fait, il semble qu'il n'ait probablement pas pu entrer à Oxford à cause d'un avis défavorable du directeur de son école qui lui en voulait d'avoir publié dans un magazine également diffusé aux parents, une anecdote au sujet d'un directeur qui, tout en remâchant un incident homosexuel qu'il avait lui-même vécu à l'école, punissait un élève pour le même motif. À seize ans, il se lia à Robert Ross, l'ami d'Oscar Wilde qui, à Londres, était Mithchell the importanceau cœur d'une coterie littéraire homosexuelle. Est-ce une heureuse coïncidence si, dans De l'importance d'être constant, Algernon s'appelle justement Moncrieff ? C'est alors que Charles commence à mener une double vie, en dissimulant son homosexualité à sa famille qui continue d'inviter des jeunes filles à marier à des bals et des fêtes donnés en son honneur. Cela joue un rôle important dans sa conversion au catholicisme. Il détestait le côté "flammes de l'enfer" de la prédication presbytérienne et sa doctrine impitoyable de la mort sanction du péché. La pratique catholique de la confession et de l'absolution le libérait du sentiment permanent de damnation que lui laissait la religion protestante.


Jean Findlay note très bien les facteurs qui ont contribué à faire de Scott Moncrieff le traducteur qu'il devint. Le premier est la facilité avec laquelle il maniait le langue anglaise et qui remonte à son enfance passée dans un foyer où l'on lisait et commentait de la bonne littérature dès le plus jeune âge, notamment avec sa mère qui était elle-même écrivaine. Son père était juge, mais écrivait aussi des histoires pour des revues féminines. Une anecdote, survenue à l'âge de cinq ans, est déjà révélatrice de l'aptitude qu'il aura plus tard d'entrer dans la peau d'un auteur. Ce jour-là, on l'avait autorisé à aller se coucher plus tard pour assister à une soirée avec les grands. Le lendemain, il avait raconté une blague en imitant parfaitement la manière dont elle avait été dite et les expressions sur les visages de l'assistance. Lorsque sa mère commenta l'événement, il déclara : " Oui, tout cela me revient à l'esprit comme du sucre." En ce temps-là, la Mitchell Paul-Claudeltraduction des auteurs classiques était au centre des études et, à l'examen d'entrée à Winchester, il se classa en tête de tous les candidats pour ses traductions du latin et du grec, ayant – à treize ans – traduit Ovide "en le comprenant presque comme un adulte". Dans un poème sur sa blessure, il cite Paul Claudel (caractéristiquement, en traduction libre) et conclut :

"Ah, de qui alors était cet esprit qui priait

à travers le mien ? Qui dictait fortement, nettement,

jusqu'à me faire chanter ces mots français dans ma langue anglaise ?"

Comme l'écrit Jean Findlay: "Chanter est le verbe qui convient, comme ses futures traductions allaient le montrer."


Mitchell BarbusseAprès sa blessure et sa convalescence, il fut affecté au Ministère de la Guerre et, pendant qu'il était à Londres, il écrivit beaucoup, rédigeant de nombreuses critiques et publiant des nouvelles et des poèmes de son cru. Parmi les critiques, figure celle de la traduction du roman d'Henri Barbusse Le Feu qu'il jugea peu satisfaisante, ce qui stimula peut-être chez lui un intérêt pour la traduction. En mai 1918, il tomba sur un exemplaire de la La Chanson de Roland, qui allait Moncrief - la chanson de rolanddevenir sa première traduction publiée. L'œuvre lui plut, car elle présentait la guerre comme un noble idéal d'honneur et de chevalerie, ce qu'il trouva aussi dans sa traduction suivante, Beowulf. Il commença par traduire une partie de l'introduction en employant l'assonance et en discuta avec Owen, en permission à Londres, et qui expérimentait l'usage de l'assonance plutôt que de la rime dans sa poésie. La traduction parut en 1919 et fut chaleureusement saluée par la critique. Elle contenait une Mitchill chestertonintroduction de G K Chesterton qui admirait la capacité de Scott Moncrieff d'entrer dans le texte et de permettre à son auteur de s'exprimer par sa voix, concluant : "L'une des aventures et des prouesses les plus remarquables et les plus valables des lettres modernes."

Scott Moncrieff a vraisemblablement appris le français surtout de manière informelle : jusqu'à trois ans, il a eu une nounou belge francophone "et il a appris rapidement, comme par jeu". Il se peut qu'il y ait eu des cours de français dans son école primaire privée et il y avait les vacances familiales en France – à l'âge de six ans, la famille séjourna à Langrune, près de Caen, alors même que Proust, comme d'habitude, passait des vacances non loin de là, à Cabourg. Pendant la guerre, il était dans les Flandres où il aura certainement été obligé de parler français. À Edimbourg, il a étudié l'anglais avec le professeur Saintsbury dont les travaux de littérature française sont bien connus. Il lui arrivait de s'excuser de l'imperfection de son français, comme dans une lettre à Proust, qu'il écrivit en anglais, et fut un jour mortifié de découvrir "une bourde absurde" qu'il avait commise en traduisant "chapeau melon" par "melon hat". Il aurait dû dire howler, mais les traducteurs savent comment ce genre de chose peut se produire quand on s'attache à d'autres aspects, notamment à la façon dont Scott Moncrieff s'employait à restituer ce qui lui semlait être le juste rythme des phrases complexes de Proust.

C'est ce qui ressort tout particulièrement dans le livre de Findlay lorsqu'elle révèle la technique dont se servait Moncrieff pour cerner ce qui lui semblait être le juste déroulement de la phrase, plutôt que de s'attacher à la concordance littérale des termes. Dans son introduction à l'édition de 1684 Mitxhell satyricondu Satyricon de Pétrone, Scott Moncrieff loue le traducteur, William Burnaby, qui, s'il "n'utilise pas toujours un anglais savant, use d'une excellente langue familière et fait preuve de bon sens dans son interprétation". Il écrit cela en 1923, après la sortie du premier volume de sa traduction de Proust, et c'est l'expression même de sa façon de faire. Je pense que par "familière" il veut dire "idiomatique". Du reste, en 1927, il institua un prix annuel de la traduction à Winchester College qui, symptomatiquement, s'intitulait : "Prix de la traduction idiomatique".

Au sujet de sa traduction de La Chanson de Roland, il écrit à des amis : "S'il vous plaît, lisez-la à haute voix" et il rappelle à ses lecteurs de l'église presbytérienne d'Écosse que tout le poème peut être chanté comme un psaume métrique. Lire à voix haute était aussi sa technique de traduction. Pour cela, deux de ses amies l'aidaient en lisant le français à haute voix de telle sorte qu'il saisisse le rythme de la prose à mesure qu'il la traduisait. Le rythme était également un des facteurs qui ont dicté le choix du titre et ce fut probablement ce qui le guida vers le Remembrance of things past de Shakespeare pour désigner l'ensemble de l'œuvre. Proust lui fit observer que l'on perdait ainsi l'ambiguïté voulue du temps perdu/gaspillé. Inspiré d'un vers de Baudelaire, À l'ombre des jeunes filles en fleurs est un autre titre dont il n'était pas possible de rendre l'ambiguïté voulue en français. Eût-elle été possible, l'ambiguïté de 'blossoming' et de 'starting their periods' aurait été inacceptable dans la Grande-Bretagne des années 1920. Après avoir envisagé des citations de différents auteurs allant de Marvell à Housman, Scott Moncrieff s'en tint finalement à Within a Budding Grove, titre d'un poème de William Allingham.

On ne sait pas précisément où et quand Scott Moncrieff eut connaissance de Proust mais, en 1919, au moment où sortait le deuxième tome d'À la Recherche du Temps perdu, il en proposa une traduction à Constable & Co (qui lui répondirent qu'ils ne voyaient pas l'utilité de publier une traduction de l'abbé Prévost), mais il doit lui avoir plu immédiatement à la fois pour sa présentation franche de l'homosexualité et son adhésion à la cause catholique. Le premier motif fut une source de difficultés avec Sodome et Gomorrhe, ouvrage que les éditeurs anglais hésitaient à publier alors que leurs confrères américains s'y intéressaient beaucoup. Scott Moncrieff évita le scandale que le titre n'aurait pas manqué de déclencher en Grande-Bretagne, en recourant à un autre emprunt à la Bible : The Cities of the Plain. Ses traductions de Proust firent un effet immédiat, tant sur les écrivains que sur les lecteurs, et on peut en trouver, par exemple, dans Finnegan's Wake (La Veillée de Finnegan) où James Joyce cite (en les Mitchill - lighthouseécorchant) deux titres : 'swansway' et 'pities of the plain'; To the Lighthouse (La Promenade au Phare), roman de Virginia Woolf, publié en 1927, est jonché d'expressions tirées des traductions de Proust.

Pour Scott Moncrieff, traduire Proust est, de toute évidence, une œuvre d'amour (comme le furent plus tard ses traductions de Pirandello) et il entreprit le premier tome avant d'avoir trouvé un éditeur. Il déploya de grands efforts pour faire une place à l'écrivain français dans le public anglophone, par exemple en étant l'instigateur et l'éditeur d'un ouvrage d'hommages en anglais faisant écho à la plaquette publiée en France à la mort de Proust, en 1922. Et il y réussit, comme il le fit par la suite avec ses traductions de Stendhal. Avec sa façon de déterminer un rythme et "d'entrer dans le texte", il parlait d'une voix à laquelle l'oreille anglaise était sensible. Cela a été attesté par les éloges qu'il reçut des critiques, tel John Middleton Murray qui écrit : "aucun lecteur anglais n'en tirera davantage en lisant Du Côté de chez Swann en français qu'en lisant Swann's Way en Mitchell swann's wayanglais. Joseph Conrad lui écrivit même : " J'ai été plus intéressé et fasciné par votre restitution de Proust que par sa création." Il y a eu d'autres traductions depuis, mais il est peu probable qu'aucune d'entre elles, aussi fidèles soient-elles, ne la supplante dans l'affection des lecteurs.

Les traducteurs aussi doivent beaucoup à Sccott Moncrieff. Plus qu'à quiconque, c'est grâce à lui que la traduction en est venue à être considérée comme une tâche littéraire créative et non pas seulement reproductive.

Mitchell FindlayTirant un excellent parti de l'abondante matière à sa disposition – y compris une valise de cuir bouilli qu'on lui avait offerte, bourrée de lettres, d'agendas, de carnets de notes oubliés – Jean Findlay a écrit une relation chaleureuse et vivante de la vie de son arrière grand-oncle qui sera du plus grand intérêt pour les traducteurs ainsi que pour les lecteurs qui s'intéressent à Proust et à la vie littéraire du Londres des années 1920.

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[1] Scott Moncrieff. The Strange and Striking Adventure of Four Authors in Search of a Character. 1926.

[2] Dans un petit "pavé" à la page 1504, l'excellent dictionnaire Robert & Collins Senior en donne la définition suivante : Un limerick est un poème humoristique ou burlesque en cinq vers dont les rimes se succèdent dans l'ordre aabba. Le sujet de ces épigrammes (qui commencent souvent par "There was a..") est généralement une personne décrite dans des termes crus ou sur un mode surréaliste.

Limerick est une ville de la République d'Irlande. 

Contre la pensée unique – analyse de livre


Éditions Odile Jacob, 2012
.

Recension d'un livre, rédigée par Grant Hamilton.

 

CollegeTitulaire de la chaire de théorie linguistique au Collège de France depuis 1982, Monsieur Claude Hagège est actuellement professeur honoraire. Distingué polyglotte, il possède des connaissances éparses d'une cinquantaine de langues, parmi lesquelles l'italien, l'anglais, l'arabe, le mandarin, l'hébreu, le russe, le guarani, le hongrois, le navajo, le pendjabi, le persan, le malais, l'hindi, le malgache, le peul, le quechua, le tamoul, le turc et le japonais.

Il est notamment Chevalier de l'ordre national des Arts et des Lettres  Chevalier (1995) et Officier d'Académie (1995). Il a reçu le prix Volney en 1981 et le Prix de l'Académie française en 1986 pour L'homme de paroles. Claude Hagège a publié 16 livres, dont le dernier s'intitule Contre la pensée unique.

Homme de conviction attaché à la culture française, Claude Hagège pourfend l'anglais, comme vecteur de la pensée unique. Dans son dernier ouvrage, il précise cependant que l'anglais est aussi le support d'« esprits libres », d'une « pensée libertaire » […] et qu'il défend la liberté, contre la fausse liberté qui s'appelle le néolibéralisme. [1]

 


GrantTraducteur agréé diplômé de l'Université Laval, Grant Hamilton est le fondateur propriétaire d'Anglocom, cabinet de Québec spécialisé en communication d'entreprise en anglais et en français. M. Hamilton collabore régulièrement aux activités de formation de l'Ordre des traducteurs, terminologies et interprètes agréés du Québec (OTTIAQ) et de l'American Translators Association (ATA) et il enseigne l'adaptation publicitaire du français en anglais dans le cadre du certificat de traduction de la New York University.  En 2009, l'ATA lui a décerné le prix Alicia-Gordon pour la créativité en traduction.



TrucsM. Hamillton est l'auteur de diverses publications. Lancé en 2011, son livre Les trucs d'anglais qu'on a oublié de vous enseigner est un recueil de billets sur la langue anglaise inspirés en grande  partie des questions que ses clients francophones lui ont posées au fil des ans. Avec son complice langagier François Lavallée, il a François_Lavalléepublié en 2012, chez Linguatech éditeur, un recueil de gazouillis sur la traduction intitulé Tweets et gazouillis pour des traductions qui chantent. Nombre de ses articles sont également parus dans The ATA Chronicle et dans la revue Circuit de l'OTTIAQ, dont Translating for Quebec : 8 Essential Rules to Follow, Creative Thinking: Doing What a Machine Cannot  et  Translation in Canada.


Grant Hamilton joue un rôle prépondérant dans le milieu de la traduction et au sein de sa collectivité. Il siège au conseil d'administration de l'OTTIAQ, il a été vice-président de la division Entreprises de traduction de l'ATA de 2009 à 2012 et il préside la division du Québec du programme Le Prix du Duc d'Édimbourg, qui souligne les efforts et l'engagement des jeunes de 14 à 24 ans. En août 2014, M. Hamilton organisa le séminaire On traduit dans les Laurentides, cinquième d'une série de rencontres de formation pour traducteurs œuvrant dans la combinaison de langues anglais-français.

On traduiit

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Contre la pensée unique, par Claude Hagège

Éditions Odile Jacob, 2012.

Ce livre est un plaidoyer contre la pensée unique.
Ce livre est un appel à la résistance.
Quand l'essentiel n'est plus distingué de l'accessoire, quand les projets intellectuels de haute volée se heurtent à la puissante inertie de la médiocrité ambiante et des petits desseins, quand l'uniformisation s'installe dans les goûts, dans les idées, dans la vie quotidienne, dans la conception même de l'existence, alors la pensée unique domine.

La langue anglaise sert aujourd'hui de support à cette pensée unique, mais le français est bien vivant. Et nombreux sont ceux, à travers le monde, qui en mesurent l'apport au combat de l'homme pour la liberté de l'esprit.

C'est l'objet de ce livre que de proposer des pistes pour déployer encore plus largement de nouvelles formes d'inventivité et de créativité.

Critique par M. Grant Hamilton :

Petit plaidoyer contre l'hégémonie de l'anglais comme langue véhiculaire, Contre la pensée unique regorge de faits linguistiques fascinants. M. Hagège nous offre un cours en accéléré sur l'histoire de la langue anglaise, sa domination par le français à l'époque anglo-normande, sa montée inexorable parallèlement à celle des États-Unis, son impérialisme culturel et scientifique d'après-guerre, ses difficultés intrinsèques qui en font une langue frustrante à acquérir, sa singularité stylistique par rapport au français, et même le lent déclin qu'elle semble entamer. Mais la prémisse même du livre selon laquelle l'envahissement de l'espace linguistique mondial par l'anglais procède d'une démarche stratégique et concertée des pays anglophones, et surtout des États-Unis, témoigne, à mon avis, d'une méprise culturelle. L'auteur accorde aux anglophones les instincts et réflexes linguistiques qu'on observe plutôt chez les francophones.

Quelle méprise? Celle d'imaginer que, pour les anglophones, la langue puisse être objet de contemplation.

Voici d'ailleurs ce que j'ai écrit à ce propos dans un rapport remis récemment à un client qui cherchait conseil concernant une signature publicitaire. Le client voulait conserver la signature française, du moins partiellement, même en s'adressant à un public anglophone :

De manière générale, les anglophones habitent un univers exempt de toute forme de sensibilité linguistique. La question linguistique ne s'y pose pas, car tout le monde parle anglais ou s'efforce de le faire. La langue n'est donc nullement objet de contemplation et tout s'interprète à travers le seul prisme de la langue anglaise. Devant une signature laissée en français, on réagira donc de l'une des deux manières suivantes : on tentera de reconnaître les mots anglais dans la signature et on les interprétera dans ce sens ou on conclura que le message n'est pas en anglais et ne s'adresse donc pas à soi, voire qu'il est sans importance.

Quand on côtoie au quotidien une seule langue, la notion même de langue a tendance à s'effacer. On tient pour acquis que tout le monde parle sa langue et on ne réfléchit ni à son enseignement, ni à sa protection, ni même à sa domination sur les autres langues. C'est tout simplement un instrument qu'on a toujours utilisé et que tout le monde utilise, comme ses oreilles ou son nez.

Quand M. Hagège prétend que « les dirigeants américains accordent une (si grande) importance à (l'enseignement de l'anglais car) ils considèrent que le style de vie ainsi que les valeurs dont le vecteur est l'anglais, lesquels sont ceux des États-Unis, se répandront dans le monde à raison de la diffusion de l'anglais lui-même », il se trompe. Bien sûr, les dirigeants américains cherchent à faire rayonner l'American Way of Life et les valeurs démocratiques qui s'y rattachent, car il s'agit là d'un des mythes fondateurs du pays. Mais pour eux, la question de la langue ne se pose pas. Ils oublient tout simplement l'existence d'autres langues, ce qui a ironiquement pour résultat d'affaiblir leur démarche de rayonnement.

D'ailleurs, il y a lieu de se demander si les dirigeants américains accordent véritablement de l'importance à la diffusion de l'anglais. En effet, malgré l'évident avantage que confère aux États-Unis, et à toute l'anglophonie, l'utilisation de l'anglais comme langue du commerce mondial, et malgré son incroyable force d'attraction sur les peuples du monde, il n'existe aucune organisation à vrai dire, aucune structure, aucune stratégie vouée à l'enseignement et au rayonnement de cette langue, à l'image de l'Alliance française, du Gœthe-Institut, voire même de l'Institut Confucius lancé en 2004 par la Chine.

L'auteur s'empresse toutefois de nous signaler que sept États américains ont déclaré l'anglais seule langue officielle en 1986. N'est-ce pas là la preuve, semble-t-il arguer, d'une démarche concertée de promotion de la langue? Encore là, je répondrais que non, car j'y vois plutôt un geste de repli et de refus de l'autre; l'anglais n'a irréfutablement pas besoin de mesures protectionnistes en sol américain et il ne peut donc s'agir d'un geste positif et proactif.

Si l'anglais domine si totalement aujourd'hui, c'est grâce à l'appel économique des États-Unis et, dans une moindre mesure, des pays du Commonwealth. On gravite volontiers vers la richesse. M. Hagège l'avoue lui-même dans son chapitre sur les signes d'une décrue de l'anglais, où il note l'attrait du chinois et du japonais pour les Vietnamiens depuis l'arrivée dans leur pays de gros investisseurs parlant ces langues. Et la question mérite qu'on la pose : si l'anglais amorce un déclin, pourquoi s'affoler?

Cet ouvrage présente par ailleurs un irritant majeur : il semble empreint d'un antiaméricanisme primaire. C'est avec délectation que M. Hagège cite la déclaration de P. Beaudry (2007, p. 56) selon laquelle « L'Amérique s'est construite en partie sur le génocide des Indiens ». Il parle ainsi d'assimilation ethnocidaire, de détournements d'enfants, de maladies destructrices, de migrations pour échapper aux Blancs et de la cruelle et effroyable école unilingue anglaise, concluant que « (l)a domination de l'anglais, qui en est la face visible, n'est pas aisément dissociable d'une vocation d'affrontement ». Il arrive même à dresser certains parallèles entre ce génocide et celui des Juifs par l'Allemagne nazie tout en se défendant de vouloir les confronter exactement. Ce faisant, il soulève tout de même un doute dans l'esprit du lecteur.

Même la CIA y passe. À quoi bon raconter dans un ouvrage sur la langue les manigances de la CIA pour renverser le gouvernement démocratiquement élu du Chili? Et pourquoi ensuite faire des rapprochements entre ce coup d'État, survenu le 11 septembre 1973, et l'attentat contre le World Trade Center de New York, survenu le 11 septembre 2001, laissant ainsi entendre, sans le dire ouvertement, que ce dernier n'était qu'une espèce de retour du balancier?

Et que dire de sa jérémiade contre le logiciel PowerPoint, dans lequel il semble voir une sorte de complot américain d'amollissement des esprits dans un but ultime de domination mondiale? Ou sa hargne contre le Summer Institute of Linguistics, association de missionnaires protestants linguistes qui traduisent la Bible « dans les langues tribales et régionales » (et non le contraire!)? J'en suis resté stupéfait.

Claude Hagège aime manifestement le français. Il s'inquiète du laisser-aller linguistique qui caractérise la France actuelle et lance un appel à l'action que j'approuve entièrement comme Québécois sensibilisé à la fragilité du français face à l'anglais. Mais il est futile de prêter des intentions malveillantes aux anglophones; il faut plutôt lancer un appel à la fierté nationale et au potentiel économique du français comme outil de développement.

Je me permets aussi de mentionner un autre (tout petit) irritant : malgré son amour évident du français, M. Hagège ne semble pas avoir compris qu'il est tout à fait permis dans cette langue de faire des phrases de moins de 25 mots. Ses longs passages aux multiples incises finissent par lasser.

Celui qui s'aventure à lire cet ouvrage apprendra beaucoup, non seulement sur l'anglais, mais aussi sur le français et sur d'autres langues. Mais il devra s'armer d'un sens critique aigu.

Grant Hamilton

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[1] Les Matins de France Culture (29:21 minutes)
Marc Voinchet, 15/1/2012

 

Lecture supplémentaire :

Q and A : The Death of Languages