Actualité linguistique : Traduttóre, mentitore ?


TRAD DeaEn obligeant son personnel, sur instructions du Bureau fédéral des Stupéfiants (DEA), à se soumettre au détecteur de mensonge, une grande agence de traduction judiciaire basée à New York a contrevenu à la législation fédérale. C'est ce qui ressort d'un jugement rendu derni
èrement par le juge de district Jeffrey Miller, saisi par 14 plaignants. [1]

En l'espèce, le juge fédéral a estimé que l'agence Metropolitan Interpreters and Translators Inc. avait enfreint la loi en obligeant neuf traducteurs de San Diego à se soumettre à des tests de détection de mensonge très intrusifs s'ils voulaient garder leur emploi de contractuels du DEA.

  Trad Lie detector

Cette décision ouvre la voie à un procès au cours duquel un jury déterminera le montant des dommages et intérêts à la charge de l'agence. Avant cela, le DEA avait déjà accepté de verser un total de 500.000 $US aux 14 plaignants, à titre de règlement amiable du litige. Les contractuels traduisaient des enregistrements en espagnol d'écoutes téléphoniques autorisées de personnes que le DEA soupçonnait d'agissements criminels. L'agence Metropolitan avait congédié ceux des traducteurs qui avaient refusé de se soumettre au détecteur.

Une loi de 1988 a interdit à la plupart des employeurs du secteur privé d'utiliser des détecteurs de mensonge en raison des incertitudes scientifiques quant à la fiabilité de cette technique et après que des abus aient été signalés.

Trad Iredale Yoo-25-gene2« Cela montre que les sociétés sont responsables de leurs actes lorsque ceux-ci enfreignent la loi » a déclaré Me Gene Iredale, avocat au barreau de San Diego, représentant des plaignants.

Toutefois, la loi de 1988 relative à la protection du personnel contre les détecteurs de mensonge n'en autorise pas moins des services fédéraux à tester leur personnel et les candidats à un emploi. Elle permet à un certain nombre d'organismes d'application de la loi de tester leurs contractuels, sans toutefois citer le DEA.

Aux États-Unis, la Metropolitan Interpreters and Translators Inc. se targue d'être le plus grand fournisseur de services de traduction aux sociétés, aux organismes d'application de la loi et à l'administration. Elle a des bureaux à New York, Miami, Los Angeles, San Diego, Atlanta et Washington.

Avant d'être soumis au détecteur, les traducteurs avaient fait l'objet de contrôles de sécurité, d'interrogatoires et d'examens de leur casier judiciaire. Ils n'avaient pas eu accès aux renseignements secrets sur leur compte, d'ajouter leur avocat.

Changeant soudainement d'attitude en janvier 2011, le DEA exigea que l'agence enjoigne à ses traducteurs de se soumettre au détecteur de mensonge. Le DEA instaura cette pratique après avoir découvert une fuite d'informations enregistrées à San Diego, selon des documents versés au procès. Du coup, le DEA testa une centaine de traducteurs de l'agence et 27 furent informés de leur échec.

Toutefois, les examinateurs du DEA posèrent aux traducteurs des questions très personnelles (et même inquiétantes) sur leur vie privée et notamment sur leur sexualité et sur des déviances telles que la bestialité, apprend-on à la lecture du dossier. Douze des plaignants ont été « recalés » et deux ont refusé l'examen. L'agence Metropolitan les informa qu'ils n'étaient plus autorisés à travailler pour le DEA et les congédia. Pour sa défense, le DEA prétendit qu'il pouvait tester les contractuels puisque la loi ne le lui interdisait pas formellement.

Il semble bien que ce soit la première fois qu'un organisme fédéral admette des accusations venant de contractuels soumis au détecteur de mensonge depuis l'adoption de la loi de 1988. Le DEA n'a pas admis avoir mal agi, mais il a accepté de réexaminer les plaignants sans tenir compte des résultats du détecteur de mensonge.

Rappelons qu'une bonne vingtaine d'organismes fédéraux sont autorisés à soumettre leurs personnels et les candidats à un emploi au détecteur de mensonge afin de déterminer s'ils ont ou non menti sur leur passé. Environ 13.000 personnes sont testées chaque année à des fins de sécurité. Le gouvernement fédéral estime que plus de cinq millions de citoyens détiennent un visa sécuritaire, mais il ne dit pas combien ont été soumis au détecteur de mensonge !

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[1] Ce qui précède est extrait d'un article de Marisa Taylor, intitulé : Forcing court translators to take lie detector tests is illegal, judge rules, publié par l'agence McClatchy, le 31 octobre 2014.

Quant au titre, c'est la version paranoïde de l'adage italien traduttóre, traditore (traducteur, traître).

Lecture supplémentaire:
Brief History of the Polygraph

Article précedent dans cette serie:

Nigel est devenu Niguelito ! Un perroquet anglophone retrouvé parle maintenant espagnol

Jean L.