Le terme anglais du mois : « kangaroo court »

Khaled Cheikh Mohammed sera-t-il jugé en Australie?

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Khaled Cheikh Mohammed avec son avocat à Guatanamo
Le Huffington Post

 

Selon un article paru le 14 janvier dans l'édition française du Huffington Post, Khaled Cheikh Mohammed, cerveau présumé des attentats du 11 septembre 2001 et détenu depuis 2006 dans la base militaire américaine de Guantanamo, aurait rédigé un manifeste invitant les musulmans à islamiser par des méthodes non-violentes. Ce changement d'attitude ne manque pas d'étonner, à un an et demi d'un procès au cours duquel il risquera la peine de mort.

Au sujet de ce procès, l'édition française donne des précisions encore plus surprenantes :

Quant à son procès, KSM a constamment cherché à faire penser qu'il était en-dehors des démarches: il a renvoyé son avocat, il compare souvent la commission militaire à "un tribunal pour kangourous"et rejette l'autorité de lois créées par l'homme.

Visiblement, le traducteur (ou la traductrice) de l'original anglais ne connaissait pas l'expression kangaroo court qui figure pourtant dans tous les bons dictionnaires.

Kangaroo

Commençons par le classique Grand dictionnaire d'américanismes des consorts Deak dont la quatrième édition (1966) donne, à la page 409, la définition suivante :

« Tribunal organisé par les détenus, dans certaines prisons, pour juger leurs codétenus; tout tribunal illégal. »

Le Robert & Collins Senior, dans son édition de 1998, indique (à la page 1469) plus laconiquement : tribunal irrégulier.

Enfin, celui qu'il faut toujours consulter: le Guide français-anglais de la traduction de René Meertens (2008) qui (page 259) propose : a) tribunal irrégulier ; et b) tribunal rendant une parodie de justice.

Si l'on est bien d'accord sur le sens de cette expression argotique américaine, reste à comprendre la métaphore marsupiale. Il semble qu'elle remonte au début du XIXe siècle. Les lexicologues en situent l'origine dans l'institution des juges itinérants qui se déplaçaient dans les vastes territoires de l'Ouest américain et étaient rémunérés en fonction du nombre de procès, voire même au pro rata des amendes infligées. D'où l'image de magistrats sautant littéralement de place en place, tels des kangourous, mus davantage par le désir de boucler autant de procès que possible que par le souci de rendre une bonne justice. L'expression qualifie donc une procédure judiciaire inéquitable, partisane ou expéditive, aboutissant le plus souvent à une peine sévère. Elle est le fait de juges improvisés qui s'autorisent à juger et à punir leurs semblables sans y être habilités par les pouvoirs publics.

L'expression est toujours couramment utilisée par les accusés, les journalistes et les chroniqueurs judiciaires qui contestent une juridiction ou un procès. Aux États-Unis, elle ne peut plus être considérée comme argotique depuis que la plus haute instance du pays, la Cour suprême, l'a employée. En effet, dans une affaire Gault [387 U.S. 1, 87 S. Ct. 1428, 18 L. Ed. 2d 527 (1967)], la Cour a estimé que : "Under our Constitution, the condition of being a boy does not justify a kangaroo court." Dans une autre espèce, le juge suppléant William O. Douglas a dit : « It is the right of the accused to be tried by a legally constituted court, not by a kangaroo court" [Williams v. United States, 341 U.S. 97, 71 S. Ct. 576, 95 L. Ed. 774 (1951)].

Donc, tribunal illégal, tribunal irrégulier, pseudo-tribunal, tel celui de la fable des Animaux malades de la peste. Espérons qu'une prochaine fois, les traducteurs du Huffington Post consulteront leurs dictionnaires. C'est là un souhait pertinent en ce début d'année !

Jean L.


Comments

One response to “Le terme anglais du mois : « kangaroo court »

  1. In this domain, there are several such terms which are based on the reliability of judgements made by the court.
    I came across one such term just recently in article in Wikipedia concerning a coup d’etat in Turkey.
    They are fun to use.