Le 14 de ce mois nous avons publié la première partie de l'article "Perfide Albion". Voici la suite et fin. L'article est rédigé par notre collaboratrice fidèle, Françoise la Plume de Dussert (qui fut naguère une "traductrice du mois sur ce blog).
Françoise est traductrice professionnelle. Diplômée de littérature française, née en France, vivant en Angleterre depuis de longues années, elle est imprégnée de deux cultures et adepte au grand écart linguistique.
A la fin de la première partie, l'auteure constate que Bède le vénérable emboîte le pas à Pline l'Ancien, puis Geoffroy de Monmouth (qui la repeuple de géants) et nombre de cartographes les suivent en toute innocence.
"L'Isle d'Albion"
L'épithète infamante qui lui collera plus tard à la peau n'apparaît que plus tard et s'attache d'abord à l'Angleterre et à son peuple :
Leroux de Lincy fait remonter au XVIème siècle cet adage: « Loyauté d'Anglais, bonne terre, mauvaise gent. ». Et Bossuet déplorera au XVIIème siècle : « L'Angleterre, ah ! la perfide Angleterre, que le rempart de ses mers rendait inaccessible… ». à quoi Madame de Sévigné fait écho estimant que « Le roi et la reine d'Angleterre sont bien mieux à Saint-Germain que dans leur perfide royaume » d'où les a chassés la Glorieuse révolution.
Il faut admettre qu'il est peu de siècle de son histoire qui n'ait versé quelque élément au contentieux entretenu par la France avec l'Angleterre. Nous ne citerons ici que quelques épisodes dont la mémoire est savamment entretenue :
La Guerre de Cent ans : pour avoir étés « boutés hors de France » les 'godons' n'en avaient pas moins humiliés les français, notoirement à Crécy, Poitiers et Azincourt. Et avec un remarquable manque de fair-play, ils avaient fait brûler Jeanne d'Arc pour les avoir vaincus à Orléans. Que le roi de France se fut peu soucié de payer une rançon pour racheter – aux Bourguignons, non aux Anglais – celle à qui il devait sa couronne, ou que le tribunal qui la condamna fut d'église et peuplé de Français, n'entre pas en ligne de compte.
Le Camp du Drap d'Or : les pompes déployées à gagner l'amitié du roi d'Angleterre furent suivies d'un traité avec l'ennemi autrichien Charles- quint qui déclara sans tarder la guerre à la France
Le siège de la Rochelle : voilà à nouveau les Anglais cherchant noise à la France dans une affaire qui ne les concernait en rien. Défaits pour l'occasion, ils n'en fournissent pas moins, surtout servis par Alexandre Dumas, la preuve de leur constante sournoiserie.
Le démantèlement des possessions françaises en Inde et au Canada qui devaient bien davantage à l'incompétence et l'incompréhension de la métropole n'en restent pas moins imputées à la duplicité du rival anglais.
Les guerres révolutionnaires et napoléoniennes : l'hostilité du Royaume désormais Uni (pourquoi ne pas nommer par Albion ce qui n'est plus l'Angleterre mais bien toujours l'ennemie ?) s'y montrera sans faille. Après avoir soutenu les révoltes vendéennes et bretonnes, il sera de toutes les coalitions infligeant à la France des défaites cuisantes.
C'est toujours à l' « Avare et perfide Angleterre » que s'en tient Marie-Joseph Chénier, qui se console par Le Chant des victoires en 1794, en lui jetant :
… La mer gémit sous tes vaisseaux ;
Tes voiles pèsent sur les eaux,
Tes forfaits pèsent sur la terre.
Tandis que nos vaillants efforts
Brisent ton trident despotique,
Vois l'abondance vers nos ports
Accourir des champs de l'Amérique .
Gloire au peuple français, il sait venger ses droits.
Vive a République et périssent les rois !
Lève-toi, sors des mers profondes,
Cadavre fumant du Vengeur :
Toi qui vis le Français vainqueur
Des Anglais, des feux et des ondes.
D'où partent ces cris déchirants ?
Quelles sont ces voix magnanimes ?
Les voix des braves expirants
Qui chantent du fond des abîmes.
Gloire au peuple français, etc.
Fleurus, champs dignes de mémoire.
Monument d'un triple succès ;
Fleurus, champs amis des Français,
Semés trois fois par la victoire ;
Fleurus, que ton nom soit chanté
Du Tage au Rhin, du Var au Tibre.
Sur ton rivage ensanglanté
Il est écrit : l'Europe est libre.
Ce n'est pas moins dans ce contexte qu'apparait la perfide Albion , peut-être d'abord sous la plume de Chateaubriand (Mémoires d'outre-tombe, Livre vingt-deuxième, chapitre 26 — couvrant la période 1791-1800).
Le terme sera repris tout au long du XIXème siècle par le Gotha des écrivains de l'époque qu'échauffent – tout comme le bon peuple – les rivalités coloniales qui culmineront à Fachoda (qui faillit déclencher une guerre entre la France et l'Angleterre en 1898.) Et il faudra les prétentions hégémoniques de l'Allemagne pour conclure une Entente Cordiale – qui ne concernera, jusqu'à la Première Guerre mondiale, que les gouvernants.
Il fallut donc une guerre pour effacer toutes les autres qui, pendant de longs siècles, avaient entretenu les préjugés et alimenté une méfiance si tenace que l'occupant allemand et le gouvernement collaborateur de Vichy pouvaient s'en prévaloir dans leur propagande. L'attaque de la force de raid française à Mers el-Kébir, en juillet 1940, était de bonne guerre pour éviter qu'elle ne tombât aux mains des Allemands, ce dont De Gaulle convint. Mais ajoutée à l'abandon, à Dunkerque, d'une bonne part des troupes françaises qui avaient couvert dans une lutte acharnée le rembarquement britannique, c'était de l'eau au moulin des vieilles rancœurs. (Voir au-dessous le billet historique du blog.) On fit circuler cette petite histoire :
Quatre hommes survolent dans un ballon la mer du nord, un Allemand, un Italien, un Anglais et un Français. Le ballon perd de l'altitude et de terreur, l'Italien se jette à la mer, non sans crier « viva il duce ! ». Comme le ballon descend toujours, craignant de sembler le moins brave « Heil Hitler ! » l'Allemand saute à sa suite. Mais rien n'y fait et c'est sans sourciller que « God save the King » l'Anglais pousse le Français par-dessus bord.
Ces épisodes historiques ont bercé les oreilles de trop de Français au cours des ans et continuent à empoisonner les relations entre les deux peuples, tant furent rares ceux qui savaient, comme Voltaire, priser les mérites de l'angleterre.
Cependant, la fraternité née dans les tranchées, la conduite des hommes sous le feu fera de part et d'autre reculer les partis-pris et André Maurois, détaché comme interprète et officier de liaison auprès du BEF (Corps Expéditionnaire Britannique) en France et en Flandres pendant la Première Guerre mondiale, sera fidèle à son rôle en s'appliquant à faire valoir aux yeux des Français les traits anglais les plus propres à gagner leur approbation.
Dans son introduction à une nouvelle édition des « Silences du Colonel Bramble », il s'adresse à ses anciens camarades britanniques :
« Il faut vous dire qu'avant cette guerre, beaucoup de Français conservaient à l'égard de l'Angleterre une défiance assez tenace : depuis la perte à son profit de nos colonies, depuis Napoléon surtout, elle était pour nous la perfide Albion, puissante, par certains côtés admirable, mais d'un égoïsme invincible et redoutable.
Or, ce que j'observais, ces être généreux, assez enfants, parfaitement loyaux, était loin de la légende. J'en venais à penser comme le Prince Lichnowsky : 'il n'y a pas de machiavélisme dans le caractère anglais'
Je n'étais pas le premier à dire ces choses : Taine, Abel Hermant les avaient notées mieux que moi mais le hasard me faisait vivre, pendant les quatre années d'une crise nationale, de la vie même de ces jeunes Anglais me permettait de goûter avec passion la réelle noblesse du caractère que forment vos Public Schools. »
… comme l'avait fait en son temps Pierre de Coubertin et de poursuivre :
« J'ai été heureux de voir, par les nombreuses lettres que j'ai reçues que la plupart des Français en étaient venus, comme moi à vous comprendre et à vous faire confiance. »
Mission accomplie, pour moi personnellement, à n'en pas douter puisque venue en Angleterre pour un an, je n'ai pas su la quitter. Mais je suis loin d'être la seule à apprécier le flegme, l'humour et la tolérance britanniques : la communauté française est la quatrième communauté étrangère à Londres.
La messe est dite quand la bande dessinée, affaire sérieuse en France, enfonce le clou par la voix d'un de ses auteurs les plus lus, l'un de ses héros les plus populaires. René Gosciny emmène la France, derrière Astérix, à la rencontre d'un peuple, conforme à tous les stéréotypes certes, mais encore impavide devant la menace et lent à s'enflammer, bref un allié tout ce qu'il y a de convenable… Mutatis mutandi.
Françoise la Plume de Dussert
Billet historique du blog
Cet inventaire des griefs que les Français nourrissent à l'égard des Britanniques appelle quelques précisions. Si nous avons déjà évoqué la bataille de Fontenoy [1] et si Fachoda éveille encore quelques vagues souvenirs, nos lecteurs ne sont pas forcément au courant de ce qui s'est passé à Dunkerque et à Mers el-Kébir [2] en 1940.
Donc, d'abord Dunkerque. En mai 1940, cédant à la poussée ennemie, deux armées françaises et le corps expéditionnaire britannique (B.E.F.) refluent vers Dunkerque. Pour les Britanniques, toujours réalistes et pragmatiques, la première manche est perdue et il est inutile d'insister. Il faut rentrer au pays, s'y réorganiser et s'y renforcer, pour gagner la seconde manche. Au contraire, les Français espèrent encore mener une contre-offensive et arrêter l'avance allemande. Pour eux, il n'est pas question de quitter Dunkerque. Cette divergence de vues va durer jusqu'à ce que le commandant en chef français, le général Weygand, vienne rencontrer les amiraux Abrial et Platon et, prenant conscience de la gravité de la situation, décide à son tour, le 28 mai, l'évacuation du camp retranché. C'est seulement alors qu'est sérieusement entrepris le rembarquement des militaires français qui se poursuivra jusqu'au 4 juin. Dès lors, comment reprocher aux Britanniques d'avoir rembarqué sous notre protection ? Comment les accuser d'avoir privilégié l'embarquement de leurs troupes à bord de leurs navires ? D'ailleurs, un certain nombre d'unités britanniques reçurent l'ordre de rester sur place et de tenir aussi longtemps que possible aux côtés des Français. Le commandant du BEF, Lord Gort, était lui-même déterminé à rester avec ces « sacrifiés » et Churchill dut envoyer un de ses collaborateurs pour le forcer à rentrer. À l'époque, la Grande-Bretagne n'avait qu'une armée de métier. Elle n'instituera la conscription que plus tard. Le BEF constituait l'essentiel de ses forces vives sur le théâtre européen. C'était l'élite qui serait l'ossature de sa future armée de conscription. On comprend qu'elle lui ait accordé la priorité, même si les navires anglais transportèrent plusieurs dizaines de milliers de militaires français.
L'attaque de la Force de raid française en cours de désarmement à Mers el-Kébir se situe quelques semaines plus tard, précisément les 3 et 6 juillet 1940. Face à la défaite militaire de la France, le gouvernement britannique avait adopté une attitude tout aussi pragmatique : armistice oui, mais à condition que des garanties soient données quant au sort de la flotte. En effet, celle-ci, pratiquement intacte, était très convoitée par les Allemands et leurs alliés italiens. C'était même la hantise de Churchill et de l'état-major naval britannique. Or, l'article 8 de la convention d'armistice signée par le gouvernement français prévoyait que la flotte serait « démobilisée et désarmée, sous contrôle germano-italien, dans les ports d'attache des navires en temps de paix ». À l'époque, trois des quatre ports de guerre français étaient occupés par les forces de l'Axe. Le risque était donc considérable, même si l'on sait que, traditionnellement, les marins ne livrent jamais leurs vaisseaux. En accord avec le premier lord de la mer (Sir Dudley Pound), Churchill décida alors de neutraliser les forces navales françaises là où elles se trouvaient : dans les eaux anglaises, à Mers el-Kébir (Algérie) et à Alexandrie (Égypte). Ce fut l'opération Catapult qui, à Mers el-Kébir, tournera à la tragédie. Après avoir remis un ultimatum aux Français, l'amiral Somerville (comme à Fontenoy mais, cette fois, sans y avoir été invité) tirera le premier, provoquant la mort de 1.300 marins français. Le 6 juillet, des avions-torpilleurs de la Marine royale reviendront achever le travail et allonger encore la liste des victimes.
Une chose est certaine, les marins anglais n'exécutèrent pas cette mission de gaîté de cœur. Il leur répugnait d'ouvrir le feu sur ceux qui, deux semaines plus tôt, étaient encore leurs frères d'armes. Les amiraux anglais pressentis pour mener l'opération s'étant récusés, on tira de sa retraite l'amiral Somerville qui reprit du service pour accomplir cette sale besogne. Par la suite, l'amiral Andrew Cunningham qualifia même d'abomination l'attaque de Mers el-Kébir. D'aucuns estiment que ce fut une des grandes erreurs de Churchill, dans la mesure où, exploitée par la presse de Vichy, cette opération navale contribua à retourner l'opinion publique française contre l'ancien allié et nuisit considérablement à l'essor de la France libre du général de Gaulle.
[1] Lord Hay et Lord Ha-Ha – billet historique du 09/09/2012
[2] De l'arabe Marsa al-Kabir (le Grand Port), grande baie du golfe d'Oran où fut de tout temps installé un port militaire et où la France possédait une base navale très importante.
Jean L.
Lecture suppleméntaire :
Chronique de la Guerre de Cents Ans
France et Angleterre, une histoire d'amour