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Carmella Abramowitz Moreau
– linguiste du mois de février 2019

UN ENTRETIEN À SAVOURER

Andrea profile Carmella  cropped

    Andrea Bernstein
        l'intervieweuse
Carmella Abramowitz Moreau – l'interviewée

Ce mois-ci, notre invitée, Carmella Abramowitz Moreau, est traductrice spécialisée dans les traductions culinaires du français vers l’anglais. Elle vit dans le 3é arrondissement de Paris avec sa famille.  

L’entretien qui suit a été mené par Andrea Bernstein, l’épouse et chef personnel de votre fidèle bloggeur.  Andrea, comme Carmella, est née en Afrique du Sud, où elle a obtenu son doctorat en assistance sociale et a été professeure à l’université du Natal.  Après avoir immigré aux États Unis, et travaillé comme réviseure de textes académiques, elle a poursuivi une deuxième carrière en tant que consultante dans le domaine du développement du leadership pour plusieurs très importantes sociétés américaines, tout en formant leurs cadres supérieurs.

L'une comme l'autre sont passionnées par la cuisine. [1] 

Pascale Pardieu-BakerNous sommes heureux de retrouver Pascale Tardieu-Baker, elle aussi traductrice très douée (anglais>français) de la région parisienne, qui a contribué à notre blog dans le passé et a bien voulu traduire le texte de l’interview original menée en anglais. Nous espérons déguster ses contributions dans l’avenir.

 

 

ENGLISH VERSION

 

Andrea Bernstein : Vous avez grandi en Afrique du Sud, pays où l’on parle de nombreuses langues (dont onze sont aujourd’hui des Sorbonne langues officielles) mais où la dernière influence française remonte à l'arrivée des Huguenots à la fin du XVIIe siècle. Pourtant vous vous êtes tournée vers le français et tout ce qui s’y rapporte. Vous êtes partie pour Montréal, à l’âge de 23 ans, avant de vous installer en France où vous avez obtenu, à la Sorbonne, le Diplôme de Civilisation française. Vous avez ensuite décroché un diplôme en traduction français-anglais suivi d'un Master dans la même spécialité. Votre mari est français, et depuis 35 ans vous vivez à Paris, où sont nés vos enfants. Qu'est-ce qui vous a incitée à pousser l’étude du français jusqu’à le maîtriser suffisamment pour devenir traductrice ?

 

Carmella Abramowitz Moreau :  J'ai commencé mes études en Afrique du Sud, à l'université du Witwatersrand de Johannesburg où j’ai obtenu une licence en anthropologie sociale et littérature anglaise. Mon plus grand regret à propos de ce parcours, c’est de n'avoir étudié le zoulou que pendant un an. Mon père était doué pour les langues et connaissait de nombreux alphabets, je pense qu'il a contribué à inspirer ma curiosité pour les langues. Quand j'étais enfant, j'ai pris quelques cours de français avec un excellent professeur, mais au lycée, j'ai dû choisir entre cette langue et le latin et j'ai opté pour le latin. Mais ce n’est qu’après mon premier diplôme que mon véritable attachement et mon amour pour le français sont nés, lorsque j'ai commencé à l’étudier sur un coup de tête. J’ai suivi des cours intensifs dans des écoles de langues à Lausanne et à Paris, avant de me rendre à l'âge de 23 ans à Montréal , où j'ai obtenu un diplôme d'études supérieures en enseignement des langues. Une année à la Sorbonne, également intensive, m'a aidée à parler plus couramment. Il me semble que choisir de s'installer dans un pays exige au moins que l'on aspire à maîtriser sa langue. J'ai eu la chance d'avoir toujours d'excellents professeurs de langues et de linguistique.

 

A.B. : Lorsque je consulte la liste de vos traductions, on dirait que vous vous êtes spécialisée dans les domaines de l’art, de la musique et de la cuisine (avec quelques détours par l'urbanisme, la microfinance, la science et l’ethnomédecine). Dans le cadre de cet entretien, nous nous concentrerons sur la traduction culinaire. Comment avez-vous débuté dans ce domaine ?

C.A.M. : Carmella with pavlova Ma première traduction de livre de cuisine m’est tombée toute cuite dans le bec : une personne avec laquelle j’avais fait des études, connaissant mon amour pour la cuisine et la pâtisserie et sachant que j’avais pris des cours, m’a recommandée à une maison d’édition. De fil en aiguille, comme c’est souvent le cas, j’ai continué dans cette voie. Auparavant, pendant quelques années, je prenais chaque semaine des cours avec un merveilleux chef pâtissier, qui était également un enseignant hors pair. Il a démystifié pour moi de nombreux aspects de la pâtisserie française classique. Bien que je fasse moins souvent ce genre de choses, il m’est assez facile d’expliquer comment faire de la meringue italienne, et je peux repérer si dans une recette il y a une coquille dans les quantités, si par hasard un ingrédient Viennoiseries important a été omis, etc. Depuis, j’ai également suivi des cours plus brefs de viennoiserie et de fabrication du pain. Expliquer comment plier et étaler une pâte feuilletée reste toujours aussi compliqué, comme c’est le cas pour tout type de traduction technique. Et quand on vit à Paris, il est certainement plus simple de se tenir au courant des dernières tendances culinaires, par exemple la cuisine néo-bistro.

 

A.B. Personnellement, j'adore lire des livres de cuisine (même si je ne fais pas la plupart des recettes). Quels sont certains des défis spécifiques que vous avez dû relever lors de la traduction de recettes ?

C.A.M. : Le plus ardu c’est de traduire, pour des livres destinés au grand public, les recettes compliquées de chefs célèbres. Elles contiennent des ingrédients souvent difficiles à dénicher, même ici en France : les derniers légumes ou agrumes à la mode pour lesquels ils disposent de fournisseurs exclusifs, une viande d’une race rare, une espèce de poisson inhabituelle etc. Je dois indiquer au cuisinier amateur la meilleure façon de reproduire la recette.

Viennent ensuite les instructions incomplètes ou fastidieuses – des recettes que les grands chefs utilisent dans leurs cuisines, où des sous-chefs sont à leur disposition pour peser 43 ou 127 grammes d’un ingrédient. Les découpes de viande varient également d’un pays à l’autre, voire même d’un pays anglophone à un autre (et sont beaucoup plus complexes en France), tout comme ce qui concerne la taille des œufs – un œuf moyen de l’UE équivaut à peu près en poids à un gros œuf américain ou canadien, qui est aussi différent des œufs en Australie et en Nouvelle-Zélande. A la difficulté de la taille de l’œuf s’ajoute le penchant du chef français pour la pesée des jaunes et des blancs : 75 g de blanc d’œuf représente à peu près un tiers de tasse, mais à part les cuisiniers professionnels, qui aime peser une partie Carmella ganached’un œuf ? Dans certains pays, le pourcentage de matière grasse que contient une crème n’est pas précisé, alors qu’il est nécessaire de savoir quelle sorte utiliser, par exemple, pour de la crème fouettée ou un certain type de ganache. D’autres chefs, eux, emploient des termes particuliers ou régionaux pour la préparation d'une partie d'un poulet ou un légume courant. Parfois, je dois consulter mon boucher ou mon marchand de primeurs.

J'attends avec impatience le jour où les États-Unis passeront au système métrique et où les balances de cuisine seront plus couramment utilisées, pour ne plus avoir à convertir les mesures en unités du système impérial ou en tasses.

 

A.B. Comment résolvez-vous les problèmes de vocabulaire technique ? Je crois savoir qu’il n'existe pas toujours d'équivalent exact des termes français.

C.A.M. : C’est une question que l’on me pose régulièrement. Il est vrai que souvent l’anglais ne possède pas le mot juste pour une action spécifique, et que le vocabulaire technique culinaire français est vaste. Quelques phrases courtes et précises suffisent généralement à expliquer ce qu’il faut faire. Chiqueter, par exemple, est un terme que j’ai appris en cours de pâtisserie, et qui désigne, pour les non-initiés, le fait d‘appuyer sur le bord de deux couches de pâte feuilletée avec le dos de la lame d’un petit couteau de cuisine, pour les sceller. C’est un geste souvent préconisé lors de la fabrication de galettes des rois. J'aime ajouter à mes traductions le mot français pour familiariser le lecteur avec lui.


Carmella SALT FATIl faut également prendre en compte l’évolution du vocabulaire dans un monde qui devient de plus en plus gastronome. L'autre jour, je regardais la série « Salt Fat Acid Heat », et lors d’un des épisodes Samin Nosrat découpait des agrumes en utilisant le mot « supreme » en anglais. Pour le moment, je continue à utiliser le terme « sections », mais je pense que bientôt les anglophones décoreront gaiement tartes ou gâteaux avec des « orange supremes ». (Les suprêmes de poulet sont une autre histoire.)  Nous devons jauger le niveau de connaissances des lecteurs et savoir si l’usage d’un mot en particulier du vocabulaire des gourmands s’est répandu – et jusqu’où – au moment de la publication du livre.

 

Carmella repas-gastronomiqueA.B. : La gastronomie fait partie intégrante de la culture française, comme en témoigne le fait que le repas gastronomique français figure désormais sur la liste du patrimoine mondial immatériel de l'UNESCO. S'asseoir pour savourer un repas, qu’il soit gastronomique ou pas, est essentiel à ce mode de vie. Cela est-il mis en évidence dans les livres de recettes ?

 

C.A.M. : Je voudrais d’abord préciser que je considère mon travail comme une double tâche. Je dois aider à publier un livre qui non seulement se vendra en dehors de la France mais qui pourra aussi servir à ses acheteurs. J’estime qu’il m’incombe de le rendre le plus facile à utiliser possible tout en gardant l’esprit français. Pour moi, faire les adaptations nécessaires n’est nullement une trahison, tant que je reste fidèle à la recette. Cela dit, les approches française et anglo-saxonne en matière de rédaction de recettes sont fondamentalement différentes.

L’auteur anglophone d’une recette prend, pour ainsi dire, le cuisinier par la main, et le guide pas à pas, d’étape en étape (selon le niveau de compétence culinaire du lectorat ciblé, bien sûr). Les dimensions des plats ou des moules, la température de cuisson et une indication de l’aspect à chaque étape, la vitesse du robot et le temps pendant lequel mélanger une préparation à une vitesse donnée, tous ces éléments sont spécifiés. De nombreuses recettes françaises, traduites mot à mot en anglais, sembleraient laconiques, voire infaisables. Taille du moule à gâteau ? Utilisez donc ce que vous avez sous la main ! Indications de cuisson ? Nous vous avons donné le temps de cuisson – c’est largement suffisant ! Instructions de conservation ? Mais elles vont de soi ! Je soupçonne que cette concision vient de ce que l’auteur du livre de recette présuppose que pendant son enfance le lecteur aura cuisiné avec un membre de sa famille, ou passé beaucoup de temps à regarder quelqu'un préparer des repas complets, ou sait à quoi doit ressembler le résultat final. En d’autres termes, on suppose généralement beaucoup de connaissances préalables et je pense donc que c’est là qu’entre en jeu la notion de patrimoine.

La liste des ingrédients doit suivre l’ordre dans lequel ces derniers sont utilisés mais cette recommandation, courante dans la plupart des guides de rédaction de livres de cuisine anglophones, n’est pas forcément appliquée en France. Si à la fin de la recette on demande au cuisinier d’incorporer des raisins secs ayant trempé dans du rhum pendant 24 heures, je commencerai la recette par la consigne de les Carmella crepes-chandeleurmettre à tremper 24 heures à l’avance. Voici un exemple que j'ai justement vu hier : maintenant que nous sommes passés de la galette des rois à la Chandeleur et que les crêpes sont omniprésentes, le célèbre chef Thierry Marx a publié une recette en ligne pour un gâteau de crêpes. L'une de ses directives était « ajouter le lait préalablement porté à ébullition ». Même après tant d’années passées en France, je continue à trouver cela déconcertant qu’il ne mentionne pas au préalable la nécessité de faire chauffer le lait. Puisque je cuisine beaucoup, je réorganise tout cela selon un ordre qui est logique en anglais. Les conseils utiles, cependant, posent souvent problème, car en français les notes apparaissent généralement à la fin de la recette, et donc trop tard pour certains ! Si la mise en page le permet, ce qui n’est pas toujours le cas, je les incorpore de manière aussi pertinente que possible.

Les illustrations aussi peuvent poser problème, les anglophones s'attendant à ce que le résultat final ressemble à la photo, alors que dans les ouvrages français, il peut s’agir d’une « interprétation artistique ». La recette d’un gâteau destiné à plusieurs personnes est parfois illustrée par sa version individuelle ou décorée avec des ingrédients qui ne sont mentionnés nulle part. Dans de tels cas, j’ai recours à ce qui, d’après un de mes collègues traducteurs, est connu sous le nom d’« insubordination créative ».

A.B. : Vous m’avez dit un jour que les problèmes culturels peuvent survenir de manière totalement inattendue. Pouvez-vous nous en citer quelques exemples ?

C.A.M. : Il faut être au courant de toutes sortes de questions. Un livre que j'ai traduit récemment contenait une recette d’un chef qui conseillait à ses lecteurs d'utiliser exclusivement des pistaches d’Iran, estimant qu’aucun autre pays n’en produisait de meilleures. Je ne sais pas si cette remarque serait acceptable dans un pays où de nombreux produits iraniens sont interdits, sans oublier le fait que la Californie est également un important producteur de pistaches. La solution consiste à remplacer cette remarque par quelque chose d'un peu plus neutre et fade – sans jeu de mots.

Carmella lobstersCuisiner ou pas des homards vivants est une question qui a donné lieu à une longue discussion avec la traductrice avec laquelle je collaborais sur un projet. Des recherches ayant prouvé que les crustacés ressentent la douleur, la Suisse a adopté une loi interdisant de faire cuire des homards vivants. Combien de temps reste-t-il avant que d'autres pays mettent en place une législation similaire ? Nous essayons de garder à l'esprit la date de péremption (encore une fois, sans jeu de mots) des recettes. La notion de développement durable n’est pas toujours aussi mise en avant ici que dans d’autres pays où le livre doit être vendu. Pour les poissons ou fruits de mer, par exemple, nous pouvons ajouter une note conseillant au cuisinier de vérifier que certaines espèces, les anguilles ou autres peuvent être utilisées en accord avec des critères environnementaux.

Carmella community gardenAvant l’ère #MeToo, j'ai animé un atelier avec des étudiants qui s’étaient attelés à la traduction d'une compilation de recettes issues de jardins communautaires à Paris. Une recette de soupe aux orties était précédée d’un court texte sur les longues jambes d’une jardinière en jolie mini-jupe. J'ai demandé à la classe ce qu’ils en pensaient. Après réflexion, les étudiants – en majorité des femmes – ont déclaré qu’ils trouvaient cela parfaitement acceptable et reflétant bien le mode de vie français. Le livre devait être vendu à Paris aux touristes ainsi qu’aux jardins communautaires des grandes villes américaines. La professeure franco-américaine, qui n’avait pas vraiment remarqué ce passage auparavant, indignée, s’est exclamée : « Il faut le censurer ! ». Il me semble que les étudiants se sont rangés à son opinion.

 

A.B. : Qu’en est-il des plats bien connus en France mais dont les lecteurs anglophones n’ont peut-être pas entendu parler ?

C.A.M. : Lorsque je dois traduire la recette d’une spécialité régionale peu connue, je demande généralement si je peux inclure une brève histoire ou une description du plat. J'aime faire des recherches supplémentaires et s'il y a de la place, certains éditeurs sont ravis de ce
petit bonus. Encore une fois, à mesure que le monde devient de plus en plus gastronome, les explications sont de moins en moins Carmella macaron-v-macaroonnécessaires. Il y a dix ou quinze ans, il fallait préciser la différence entre les macarons parisiens et les macaroons avec lesquels j’ai grandi, à base de noix de coco Aujourd’hui, nous n’avons même plus besoin de mettre « macaron » en italiques. Le Kouign Amman semble être parti depuis sa Bretagne natale à la conquête des États-Unis, ou du moins d’une partie du pays.

Cela m’amuse de constater que j’ai aussi parfois affaire au phénomène inverse. Les chefs français aiment franciser des recettes typiquement anglo-saxonnes. Je pense en particulier à l’apple pie ou au cheesecake, qu’ils expliquent souvent à leurs lecteurs français. Ces textes nécessitant généralement une réécriture complète, je rédige une suggestion pour la maison d’édition. C’est l’occasion pour moi d’ajouter un peu d’histoire culinaire ou une anecdote amusante, même si tous les éditeurs ne sont pas réceptifs à ce type d’adaptation.

 

 

[1]

Carmella bookshelf Andrea bookshelf rotated

une étagère de livres de recettes dans la cuisine de Carmella

idem dans la cuisine d'Andrea

 

René Meertens – linguiste du mois de janvier 2019

ENTRETIEN EXCLUSIF

 

Jean Leclercq Meertens 1.2019
Jean Leclercq – l'intervieweur René Meertens – l'interviewé


OMSJean
 et René ont tous deux travaillé comme traducteurs à l'Organisation mondiale de la santé, le premier à Genève et le second à Copenhague.

Jean Leclercq : À la différence de bon nombre des personnes que nous avons invitées à cette rubrique mensuelle, nos lectrices et nos lecteurs connaissent votre nom, car vous avez déjà signé de nombreuses chroniques terminologiques dans nos colonnes. Quelles études avez-vous faites et quel a été votre parcours professionnel ? Comment vous êtes-vous spécialisé dans la terminologie ? Racontez-nous.

René Meertens : Pendant mes études secondaires, j’ai eu la chance d’apprendre le latin et le grec. Chaque semaine, nous faisions une version latine et une version grecque. C’était une excellente préparation à une carrière de traducteur. Nous devions déchiffrer des textes difficiles et les rendre dans un français correct. J’ai ensuite obtenu une licence en journalisme et communication sociale. Elle ne sanctionnait pas une formation professionnelle, mais des études qui visaient à l’acquisition de la culture générale indispensable à tout journaliste … ou traducteur. J’ai appris les langues en plus, en autodidacte.

Un jour, j’ai participé à un concours de recrutement de traducteurs de l’ONU. J’y croyais tellement peu que, quelques mois plus tard, j’ai déménagé sans communiquer ma nouvelle adresse à l’ONU. L’épreuve orale se tenait à l’Unesco et une secrétaire de cette organisation a eu la présence d’esprit de me téléphoner chez mon employeur.

L’ONU m’a formé, ce dont je lui suis reconnaissant, mais j’ai quitté cette organisation après un peu plus de deux ans, pour accepter un poste à la Commission européenne.

Au bout d’une dizaine d’années, j’ai voulu avoir plus de temps libre, pour achever le Guide anglais-français de la traduction. C’est alors que le bureau régional de Copenhague de l’Organisation mondiale de la Santé m’a offert un poste de traducteur-réviseur assez particulier : je ne devais travailler qu’un trimestre sur deux. Quand ledit Guide a été terminé, en 1999, je me suis mis à alterner des périodes de travail pour l’OMS avec des contrats temporaires à l’ONU (New York, Genève, Vienne). Ce système m’enchantait, car il m’aurait été difficile de travailler pendant des décennies pour un seul et même employeur. Ainsi, tous les trois mois je changeais d’employeur et recommençais à travailler pour lui avec une motivation et un enthousiasme intacts.

Je me considère plus comme un lexicographe que comme un terminologue, mais il est évident qu’un lexicographe doit aussi s’occuper de terminologie. A cet effet, il lui est essentiel de se constituer une riche bibliothèque portant sur les domaines qui l’intéressent.

 

J.L : Je crois que cette distinction entre terminologue et lexicographe n'est pas évidente pour tout le monde. Certes, l'un et l'autre doivent aimer les mots, mais quelle est la fonction du terminologue et celle du lexicographe ?

R.M. : Le terminologue établit, à l’intention d’autres personnes, des traducteurs ou d’autres professionnels, des notices portant sur des termes relevant d’une discipline particulière, telle que la géologie ou l’informatique. Chaque notice comprend idéalement les éléments suivants : le mot ou l’expression vedette, la catégorie grammaticale, le sous-domaine, des informations concernant l’origine ou l’étymologie, la mention du registre (neutre ou familier, par exemple), une définition, de préférence avec mention de la source, une ou plusieurs traductions dans le cas des notices bilingues ou multilingues, des exemples d’emploi et parfois une ou plusieurs notes. Quant au lexicographe, il est l’auteur d’un dictionnaire, qui peut être général ou spécialisé. Dans ce dernier cas, son travail recouvre en partie celui du terminologue.

 


Guide de la Traduction (Meertens)J.L.
 : Vous êtes l'auteur donc d'un Guide de la traduction [1] qui serait le seul ouvrage que j'emporterais dans une île déserte si j'avais à y traduire. C'est un merveilleux outil dont j'ai souvent regretté qu'il n'ait pas existé plus tôt. Est-ce votre expérience de la traduction dans les institutions internationales qui vous a donné l'idée d'un tel ouvrage ?

R.M. : Oui. J’ai commencé ma carrière de traducteur à l’ONU, qui publiait un très utile « Lexique général ». Cependant, je ne le trouvais pas assez général, car il était très centré sur l’ONU et se bornait à présenter quelques équivalences de termes difficiles à traduire. J’ai donc eu l’idée de rédiger un dictionnaire des difficultés de la traduction qui serait utile à tous les traducteurs de langue française. Comme je me rendais compte que la plupart des traducteurs traduisaient pour des entreprises, il m’a semblé indispensable d’inclure des locutions relevant des domaines économique, financier, juridique, informatique, etc.

 

J.L. : Comment un lexicographe s'y prend-il pour élaborer un tel dictionnaire ? Quelle méthodologie préside au choix des termes à traiter et des traductions possibles ?

R.M. : J’ai utilisé sans le savoir la méthode du corpus personnel, pour reprendre l’expression utilisée par le lexicographe Pierre-Henri Cousin lorsque nous avons eu un entretien avant la parution de l’ouvrage. Beaucoup de dictionnaires contemporains sont élaborés sur la base de corpus, c’est-à-dire d’immenses recueils de citations. Le problème est qu’une fois que vous avez étudié un lot de citations relatives à un mot déterminé, vous n’êtes pas censé revenir encore et encore sur ce mot. Si des équivalents vous ont échappé, tant pis.

Pour ma part, j’ai lu des dizaines de milliers de pages en anglais et, chaque fois qu’une traduction me venait à l’esprit, je la notais dans un cahier, et par la suite dans un fichier de traitement de texte. Je n’examinais jamais un terme une fois pour toute. Ce terme revenait sans cesse dans mes lectures et, en fonction du contexte, je pouvais compléter et affiner mes traductions. J’ai ainsi lu des biographies de présidents des Etats-Unis, les mémoires de Kissinger, des centaines d’autres livres et, bien entendu la presse anglo-saxonne. Parallèlement, je lisais Le Monde, Le Figaro et les principaux hebdomadaires français.

 

J.L. : L'Oxford English Dictionary a recours à la collaboration participative pour le choix des nouveaux termes. Je crois savoir que vous procédez également ainsi. ? Comment avez-vous constitué votre réseau de collaborateurs ?

R.M. : Environ un an avant la parution du Guide anglais-français de la traduction, j’ai demandé à des anglophones et des francophones qualifiés de relire le manuscrit. Des dizaines de personnes, pour la plupart des traducteurs, ont participé à cette relecture, ce qui m’a évidemment permis d’améliorer considérablement l’ouvrage. D’autres personnes se sont manifestées par la suite pour me présenter des suggestions, qu’il m’a souvent été possible de retenir. Cependant, la mise à jour du Guide repose essentiellement sur mes lectures en anglais et en français. Je suis très sélectif et ne retiens un ajout que lorsque je suis persuadé qu’il apporte une amélioration indiscutable de l’ouvrage.

 

J.L. : Au cours de votre carrière de traducteur dans diverses organisations internationales, avez-vous remarqué des différences significatives entre traducteurs provenant de divers horizons de la Francophonie ?

R.M. : J’ai eu la chance de côtoyer des traducteurs de nationalités très diverses. Parmi les francophones, les Français étaient les plus nombreux, suivis des Africains et des Belges. Peu de Canadiens et de Suisses, en revanche. En outre, j’ai croisé pas mal de collègues dont la langue maternelle semblait ne pas être le français, mais qui traduisaient dans un français irréprochable : Italiens, Néerlandais… et même une Russe et une Tchèque !

Les organisations internationales recrutent sur concours et ne retiennent que les candidats qui possèdent une excellente maîtrise du français standard. C’est en effet le français de France qui est la norme dans ces organisations. S’il n’en était pas ainsi et que l’on acceptait des variantes régionales de notre langue, il en résulterait une cacophonie peu souhaitable. Un jeune traducteur qui utiliserait à l’occasion une expression régionale serait vite recadré par le ou la collègue plus expérimenté qui réviserait sa traduction.

Des différences entre traducteurs existent bel et bien, mais elles sont purement individuelles : tel a recours à une grammaire rigoureuse et fuit tout ce qui peut ressembler à un anglicisme, telle autre fait preuve de plus d’imagination et utilise une langue plus moderne.

 

J.L. : Un traducteur de haut vol doit-il nécessairement travailler dans une organisation internationale ?

R.M. : Pas du tout ! Beaucoup d’excellents traducteurs travaillent dans le secteur privé ou en qualité d’indépendants. Tout le monde ne souhaite pas s’expatrier.

 

J.L. : Vous êtes désormais à la retraite, mais une vocation comme la vôtre ne connaît pas la limite d'âge. Quels projets nourrissez-vous ?

R.M. : J’ai l’intention de refondre complètement mon manuel de traduction, publié en 2011 (La pratique de la traduction d’anglais en français). Il avait été bien accueilli mais l’éditeur, négligent, n’a pas procédé à un nouveau tirage quand le premier a été épuisé, assez rapidement du reste. Depuis lors, de nombreuses idées nouvelles me sont venues à l’esprit et j’ai déjà commencé la révision de ce livre. J’en profite pour lancer un appel à des anglophones susceptibles de m’autoriser à utiliser, pour les exercices, des textes anglais sur lesquels ils détiennent les droits d’auteur.

 

[1] Version papier : https://amzn.to/2U8PqXU et version numérique :  https://amzn.to/2CFG4fb.

Contributions précédentes de René Meertens : 

 

Rene Lost in Translation

Anglais de pacotille

14/10/2018

Rene Gamesmanship

Manship, suffixe anglais
à tout faire

22/07/2017

Rene Visuwords

Veni, vidi, vici :
les dictionnaires visuels

18/05/2017

Rene Pierre Larousse

Le 23 octobre – le 200ème anniversaire de Pierre Larousse

21/10/2017

Rene Meertens (CROPPED)

Créancier de l’anglais, le français s’est payé en nature

9/10/2016

Rene Tresor

La grande aventure du mot « peradventure » racontée par lui-même

14/04/2016

Rene - dictionnaire

Cent un ans de gestation
pour un dictionnaire

01/09/2014

Rene Short

Critique de livre lexicographique

19/12/2011

Peter Hicks – linguist of the month of November 2019


    E X C L U S I V E    I N T E R V I E W 

Peter Hicks   Silvia Kadiu

Peter Hicks, Ph.D., linguist, historian, academic -
the interviewee
 
Silvia Kadiu, Ph.D.,
lecturer in translation studies, translator, author –
the interviewer

The interview that follows was conducted in (British) English and translated into French for Le Mot juste en anglais by Silvia Kadiu, whose first contribution to this blog we warmly welcome. 

Silvia is a French translator and academic. She was born in Albania and moved to France at the age of seven. After completing MAs in Comparative Literature and English at Université Sorbonne Nouvelle, she lived in London for over ten years, working in publishing, translation and higher education.

SK - ReflexiveShe holds an MA and a PhD in Translation Studies from University College London. Her doctoral research on the translations of translation theory was published by the UCL Press in 2019, under the title Reflexive Translation Studies: Translation as Critical Reflection.

She has also authored several articles on translation theory, literary translation and translation pedagogy, and has co-translated several poems from Albanian into English (via French) for the poetry collection Balkan Poetry Today 2017, edited by Tom Phillips.

Silvia is currently a Visiting Lecturer at the University of Westminster London, and works as a translator for various UN agencies, NGOs and top international brands.

——

SK: You completed a degree in Classics at University College London and obtained a PhD at St John's College, Cambridge. You have been working as a historian for the Foundation Napoleon since 1997. Where does your interest in history stem from?

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University College London [1]  Cambridge University

 

PH: My father’s father (who studied history at university) was a missionary in pre-WWII Burma (today Myanmar). When I was young, we visited his house, filled with antiques, memorabilia of the British Empire. My father’s brother (who lived with my grandparents) was not only a favourite uncle but also a furniture restorer, lover of musical boxes and 78 records. When we went on holiday, my parents would Hadrians-Wall-Scottish-Englandtake us to National Trust houses and museums (rather than the beach… though we did go there too). I grew up in Northumberland close to Hadrian’s Wall [2] (which I’ve visited very many times) bathed in this stuff and with a passion for classical antiquity…

 

SK: What is the Foundation Napoleon? Can you tell us about your work there?

NFPH: The Foundation is a not-for-profit which encourages and supports study and interest in Napoleon I and Napoleon III (and all connected matters). I oversee our international relations here, I exercise editorial control over our multimedia productions in English (website Napoleon.org, Facebook, Twitter, etc.), and I frequently write articles, books, give talks, etc. on the history of the 19th century and the position of the Bonapartes therein.

 

SK: In 2005, you discovered the Mémorial of Emmanuel de Las Cases [3] , one of the most famous manuscripts in French history, dealing with the conversations between Les Cases and Napoleon during the latter’s exile at Saint Helena [3]. The news was covered by the French and international press and has become an important source on the subject for researchers. How did this discovery come about and why was it important?

Le manuscrit retrouvePH: The manuscript was ‘hidden in plain sight’. I was working on an article about the governor of St Helena during Napoleon’s captivity, Hudson Lowe, in 2004. I simply looked in the catalogue and there it was. It had not been spotted for many reasons, but principally because it was a French manuscript in a British Library and because it had entered that public collection as a loan relatively recently (i.e. in the 1960s). The discovery of this manuscript was important because it shows us that at the end of 1816 this manuscript (containing Napoleon’s own idea of what his own reign was all about) was ready for publication (including chapter headings). It shows us that the work was probably about to go to Europe to be published and was probably produced in close collaboration with Napoleon. The final publication eight years later was about three times bigger and included much material not necessarily seen (or approved by Napoleon). So, the proto-version shows us what Napoleon wanted the Memorial to look like, and, in the process, reveals the editorial activity of Emmanuel de Las Cases after Napoleon’s death.

  Napoléon-dictant-ses-mémoires-à-Emmanuel-de-Las-Cases-  
  Napoleon dictating to
Emmanuel Las Cases
 


SK:
You are fluent in English, French and Italian. You have working knowledge of German and are currently learning Russian. How did you come to learn these languages, and what role have they played in your career?

Greek hebrewPH: Languages have been primordial in my career. I think I have always enjoyed language. I was an apparently precocious reader in primary school. I loved Latin, taught myself classical Greek so as to be able to do Classics at university, and I learned Biblical Hebrew for fun. If I have to do some research for a piece of writing, I often start with the same Wikipedia article but in multiple languages. You really get a good round view of national obsessions but also the issues related to the question. I have worked in continental Europe for most of my professional life so speaking different languages was a necessity. I simply note that it would be good if I spoke more languages. I really would love to speak better German, but I never really got to grips with it. Russian is proving tricky…

 

SK: You have translated several historical texts (from Italian into English, but also from French and Latin). Can you describe your translating experience? What were the main challenges of translating these texts?

PH: The main challenge of translation in general is the elusive perfect match from one language to the other. Combined with tone, readability, flow, naturalness. The 15th- and 16th-century texts I have translated were harder because the original language texts (as is normal) were full of typos, vagueries etc. There was no official text. Furthermore, dictionaries were not necessarily of much use in this period when dictionaries themselves were being compiled for the first time and use of language was not generalized but often very specific to the writer. [5]  I had to be not only translator but also lexicographer. Google is a wonderful help, however. You can search strings of Italian or Latin words in 16th century texts so as to produce essentially your own handlist of what words mean, your own dictionary for a certain author. Endlessly fascinating.

SK: To end our interview with mention of another of your myriad fields of activity, you are also a semi-professional musician, singer and conductor. You are currently the music director of the Paris choir Musicanti. How does this relate to your work as a historian and your interest in languages?

Messe du Sacre de Napoléon 1PH: I have begun to perform music of the Napoleonic period. This music is little-performed since it is not as well-loved as other types. It is often seen as a bit weak and derivative. It is however the sound of the times. If you want to get an idea of the grandeur of Napoleon in 1804, there’s no better way than to perform the music from his coronation. I enjoy the idea of re-enacting musical environment. Music is very powerful. It’s an amazing time machine! And given that the French Empire came into contact with much of Western and Central Europe, the musical/linguistic possibilities are practically endless.


University-college-london-ucl (1)[1] UCL is  a public research university in London.  It makes the contested claims of being the third-oldest university in England, and the first to admit women. UCL has over 100 departments, institutes and research centres.  It has around 35,600 students and 12,000 staff. Its alumni include the  "Father of the Nation" of each of India, Kenya and Mauritius, the founders of Ghana, modern Japan and Nigeria, the inventor of the telephone, and one of the co-discoverers of the structure of DNA, as well as at least 29 Nobel Prize winners.

[2] In the year 120, the Roman Emperor Hadrian came to Britain. After giving up his plan to conquer the North,  he had a fortified line erected , which went from Tyne to the Gulf of the Solway. It was  composed of fourteen forts and a stone wall, the famous Hadrian Wall.

[3] Emmanuel de Las Cases, Le Mémorial de Sainte Hélène: Le manuscript retrouvé, critical edition with presentation and commentary, with Thierry Lentz, François Houdecek and Chantal Prevot, Perrin 2017, p. 827. Supported by the Centre national du livre.

[4] See our article (in French) on this blog with references to our previous articles about St. Helena : Le 15 août 2019 – le 250e anniversaire de Napoléon Bonaparte

[5] Over the years, various spellings of the Bard's name have been used: Shakespere,  Shackspeare, Shakespear, Shakspere, Shakspere, Shaxspere, Shackespeare, Shakspeare, Shaxper