Vient de sortir…
La langue française joue avec les mots
TV5 MONDE 2 MAI 2022
TV5 MONDE 2 MAI 2022
Non pas comme l’arrogant géant de renommée grecque franchissant terres et mers de son pas conquérant
Ici, à nos portes, baignée par les flots et le soleil couchant, se tiendra une femme,
puissante, portant une torche dans laquelle la foudre est emprisonnée
Son nom est « Mère des exilés ». Son flambeau rayonne,
annonce la bienvenue au monde entier ;
Son regard clément protège le port relié par les ponts unissant les cités jumelles.
Garde donc, vieux monde, tes fastes d’autrefois, proclame-t-elle de ses lèvres closes,
donne-moi tes pauvres, tes sans-abri,
tes masses innombrables rêvant de vivre libres,
misérable refus de rivages surpeuplés.
Envoie-les-moi, les déshérités, que la tempête me les rapporte ! De ma flamme, j’éclaire la porte d’or.
Comment aider nos collègues d’Ukraine ?
par Hanneke van der Heijden, traduit de l'anglais par Corinna Gepner
| Hanneke van der Heijden | Corinna Gepner |
L'article qui suit a été publié dans numéro no, 7 de Contrepoint (2022), la revue du Conseil Européen des Associations de Traducteurs Litteraires. Nous le reproduisons ici avec l'autorisation amiable des interviewés et de la revue. (Les images qui figurent ici ne faisaient pas partie de l'article original.) Sa publication ici continue une série de textes [1] que nous avons commencé à consacrer à l’actuelle invasion de l’Ukraine par la Russie (ainsi qu’à l’occupation de la Crimée en 2014). Les médias publient de nombreuses analyses politiques et historiques [2] sur ces questions, mais celles-ci ne portent guère, voire pas du tout, sur les aspects linguistiques de la crise internationale actuelle provoquée par la Russie. Nous espérons que nos lecteurs apprécieront notre contribution au débat.
Parmi tous ceux qui subissent les effets de la guerre en Ukraine, il y a de nombreux traducteurs. En tant que collègues, nous souhaitons savoir concrètement quelle est leur situation et, si possible, les aider. Contrepoint était présent au sommet annuel du CEATL, qui s’est tenu du 18 au 21 mai à Sofia. Trois collègues ukrainiens y avaient été invités à parler du sort dramatique des traducteurs de leur pays.
En direct de l’Ukraine
Le poète, essayiste et traducteur Ostap Slyvynsky, vice-président du PEN Club ukrainien, et Natalia Pavliuk, présidente de l’Association des traducteurs et des interprètes d’Ukraine, l’UATI, nous ont rejoints par Zoom.
| Ostap Slyvynsky | Natalia Pavliuk |
La traductrice ukrainienne Oksana Stoianova, réfugiée en Bulgarie, était présente à Sofia. Ils nous ont livré une description impressionnante et émouvante de la situation. Ainsi que Slyvynsky l’a rapporté depuis Lviv, la plupart des éditeurs ukrainiens ont suspendu leur activité. Ceux qui annoncent tout de même des parutions ne sont guère en mesure de publier quoi que ce soit, une grande imprimerie ayant été détruite et les matériaux essentiels tels que le papier faisant défaut pour des raisons de logistique. Indépendamment des multiples épreuves auxquelles tout le monde est confronté, les difficultés des éditeurs placent les traducteurs d’édition dans une situation financière très délicate. C’est particulièrement vrai pour ceux qui n’ont pas d’autres sources de revenus.
Comment les aider?
Nos trois collègues ont suggéré différents moyens d’aider les traducteurs ukrainiens.
S’informer
Le PEN Club ukrainien a créé en anglais un site internet très documenté, qui propose un grand nombre d’informations sur la situation actuelle en Ukraine. Parmi les multiples sources, une série d’entretiens sur Zoom baptisée « Dialogues sur la guerre ». Dans chaque épisode, des intellectuels ukrainiens et étrangers (dont Olga Tokarczuk et Margaret Atwood) parlent de l’expérience de la guerre et partagent leurs observations. Ces entretiens sont consultables sur le site du PEN Club ukrainien et sur Facebook.
Traduire des livres et informer
Le site comporte aussi une liste d’ouvrages récents d’auteurs ukrainiens accompagnée d’informations utiles : ouvrages de non-fiction, romans, mémoires, pièces de théâtre et livres pour la jeunesse. Les rendre disponibles dans d’autres langues pourrait contribuer à mieux faire comprendre la situation.
Du travail pour les traducteurs ukrainiens
Comme l’ont souligné nos trois collègues, la meilleure façon de soutenir les traducteurs privés de travail et/ou qui ont dû fuir leur pays est de leur proposer des traductions. Les associations de traducteurs ou les personnes individuelles pouvant les aider à cet égard en dehors de l’Ukraine trouveront leurs noms et leurs coordonnées dans cette base de données. Par ailleurs, nos interlocuteurs ont suggéré que les associations européennes de traducteurs se manifestent auprès des traducteurs ukrainiens à la fois pour les aider à trouver du travail et à rencontrer des membres du même milieu professionnel. On trouvera un exemple de la manière de procéder sur le site de l’association des traducteurs polonais, la STL. On peut également s’adresser directement au PEN Club ukrainien ou à l’UATI (Ukrainian Association of Translators and Interpreters), qui s’efforceront d’établir le contact avec les traducteurs réfugiés dans d’autres pays. Donner Le PEN Club ukrainien a ouvert avec les PEN Club biélorusse et polonais et l’Open Culture Foundation un compte spécial afin d’aider la communauté des créateurs ukrainiens ainsi que leurs familles (faire défiler pour arriver sur la version anglaise). À l’initiative de l’Institut ukrainien du livre et de la Fédération européenne des éditeurs, des livres pour enfants et pour jeunes adultes seront traduits en ukrainien et distribués gratuitement aux enfants des familles réfugiées. Pour plus d’informations, cliquez ici. L’UATI (Association des traducteurs littéraires d’Ukraine) a également mis en place un fonds de soutien aux traducteurs et interprètes ukrainiens.
Continuer à faire circuler la littérature
Dans ce contexte, on mentionnera aussi #FreeAllWords, le projet du Conseil des écrivains européens (EWC) de faire traduire des textes d’écrivains ukrainiens, biélorusses et d’opposants russes à la guerre dans le plus grand nombre de langues européennes possible et de diffuser leurs œuvres, leurs opinions et leurs témoignages. Ce projet a été lancé à l’initiative de l’Association des autrices et auteurs de Suisse A*dS, de l’association norvégienne Forfatteforbundet et de l’Union des écrivains biélorusses. Le CEATL en est partenaire. Une campagne de seed funding lancée par les fondations Landis+Gyr et Sophie et Karl Binding, toutes deux situées en Suisse, et par la fondation Fritt Ord en Norvège a permis de rassembler 44 000 €. L’objectif est de publier de courts textes, des interviews, des rapports, des essais et des poèmes d’auteurs biélorusses, ukrainiens, et d’écrivains russes opposés à Poutine dans des langues européennes et, au-delà, du monde entier et de les diffuser par de multiples canaux, numériques et autres. Les premiers textes et premières traductions de trente auteurs devraient être publiés dans trente et un pays dans le courant des mois de juin et juillet 2022.
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[1] Reportages précédents :
Mots anglais liés à l'invasion russe – aperçu langagier
Annonce d’emploi sur un site ukrainien
Cannot, may not, will not, should not, must not………….
La guerre en Ukraine – reportage en six langues par un seul journaliste
[2] Le mot français « historique » peut se traduire de deux façons en anglais : historical et historic. Le premier de ces deux termes signifie « à caractère historique » (un roman historique, par exemple), tandis que le second met l’accent sur la portée historique d’un événement (réforme historique, par exemple).
Le texte qui suit a été traduit à partir d’un article paru sur la revue Newsweek, et est basé sur un texte scientifique paru sur le site de la Royal Society Open Science. Un grand merci a notre traductrice fidèle, Nathalie Généraux.
Des champignons ont été enregistrés alors qu’ils conversaient, et un scientifique a découvert que ceux-ci pouvaient communiquer à l’aide d’un langage qui rappelle celui des humains.
Au cours des dix dernières années, des chercheurs ont trouvé des preuves que les plantes étaient capables de communiquer.
Une recherche publiée en 2019 suggère que les plantes « crient » lorsqu'on les coupe. Les champignons ne sont ni des plantes ni des animaux; ils appartiennent plutôt à leur propre royaume, qui comprend également les levures et les moisissures.
Andrew Adamatzky, du Unconventional Computing Laboratory à l'Université West England, à Bristol, explique qu'il a commencé à effectuer des recherches sur le langage chez les champignons par pure curiosité.
Ayant constaté que les moisissures visqueuses présentaient des capacités cognitives apparentes grâce à des pics d'activité électrique, le chercheur a voulu savoir si c’était la même chose pour les champignons.
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| Une espèce de champignon avec des électrodes enregistrant des pics d'activité. Andy Adamatzky a découvert que les champignons communiquaient à l’aide d’un langage pouvant rappeler celui des humains. |
Dans le cadre de son travail, Andy Adamatzky crée des prototypes au moyen de substrats biologiques, chimiques et physiques.
Afin de fabriquer un dispositif permettant d’étudier les signaux électriques émis par les champignons, le chercheur doit comprendre comment ceux-ci procèdent à l’échange d’information.
Il doit également créer des structures à partir de substrats colonisés par des champignons : « Certaines parties du substrat renferment du mycélium vivant chargé de détecter les indices environnementaux et de prendre des décisions concernant l'environnement, a-t-il déclaré à Newsweek, ce qui se fait par le biais de l'activité électrique ».
Dans sa dernière étude, Adamatzky a recueilli quatre espèces de champignons différentes, soit le fantôme, l’enoki, la branchie fendue et la chenille, puis a piqué les spécimens au moyen d’électrodes et enregistré les changements d'activité électrique.
Les résultats du chercheur, publiés dans la revue Royal Society Open Science, ont montré de grands trains d’activité électrique comparables aux neurones.
Adamatzky a ensuite comparé ces pics à ceux observés dans le langage humain et a trouvé des similitudes. « J'ai reconstruit la syntaxe potentielle du langage fongique », a-t-il précisé.
| Macrolepiota procera, le champignon parasol. Andrew Adamatzky a découvert que les champignons avaient des vocabulaires d'environ 50 mots. |
L'étude a démontré que les pics présentaient des similitudes avec des vocabulaires d'environ 50 mots, la longueur de ceux-ci étant semblable aux mots du langage humain.
Des différences ont été notées en matière de complexité du langage entre les espèces, les champignons fantômes et les champignons à branchies fendues étant ceux dont le lexique est le plus élaboré.
Adamatzky affirme que les champignons pourraient dire plusieurs choses; peut-être s’informent-ils mutuellement de leur présence de la même manière que le font les loups lorsqu’ils hurlent, ou transmettent de l’information à d'autres parties du mycélium – la structure en forme de racine d'un champignon – sur la présence de substances attractives ou répulsives.
« Il y a aussi une autre option : lorsque les champignons ne disent rien, a poursuivi le chercheur. Les pointes de mycélium en propagation sont chargées en électricité; lorsqu’elles passent dans une paire d'électrodes différentielles, un pic dans la différence de potentiel est enregistré. »
| Cordyceps militaris. Ce champignon, également connu sous le nom de champignon chenille, est l'une des espèces utilisées dans les expériences d'Adamatzky. |
Dans son étude, Adamatzky a précisé que la recherche pourrait emprunter différentes directions.
Les différences de langage entre les espèces pourraient être examinées, ainsi que la possibilité d'un système de grammaire fongique. Il a ajouté que d'autres espèces de champignons devront être examinées pour comprendre les variations du langage.
« Établir une classification complète et détaillée des mots fongiques, tirée du train de pointes, est probablement la voie la plus prometteuse pour la recherche future », a écrit Adamatzky.
« Pour l'instant, nous avons classé le mot en nous fondant uniquement sur un nombre de pics dans les trains correspondants. Il s'agit en effet d'une classification assez primitive qui s'apparente à l'interprétation des mots binaires uniquement par les sommes de leurs bits et non par les configurations exactes de 1 et de 0. »
« Cela dit, il ne faut pas s'attendre à des résultats rapides : nous n'avons pas encore déchiffré le langage des chats et des chiens, alors que nous vivons avec eux depuis des siècles, et la recherche sur la communication électrique des champignons n'en est qu'à ses débuts. »
Lecture supplémentaire :
En février 2010, j'ai posté un article intitulé « Élégie écrite dans un cimetière de campagne – poésie anglaise » .
Je décrivais, dans cette brève étude, mon long attachement à ce poème de Thomas Gray (1716-1771), ainsi que la visite que j'avais faite au cimetière de Stoke Poges, en Angleterre, qui constitue tant le décor du poème que le lieu où le poète a été inhumé.
J'y incluais le poème lui-même, accompagné d'une traduction française par Tollemache Sinclair.
J'ignorais alors que le chercheur américain James D. Garrison avait publié, trois mois auparavant, un ouvrage
intitulé A Dangerous Liberty, Translating Gray's Elegy, [1] dans lequel il consacrait 335 pages aux différentes traductions du poème. Parmi les traducteurs français évoqués, on compte Pierre Letourneur, dont la vie a donné lieu à une biographie anglaise écrite par Mary Cushing en 1908. Selon James Garrison, la biographe considère Letourneur comme un « traducteur noble d'âme et consciencieux, emporté dans l'immense enthousiasme pour la littérature anglaise qui s'est emparé de la France dans la seconde moitié du XVIIIème siècle. » En revanche, elle
allait se montrer très critique de sa traduction de l'Élégie de Gray, n'y trouvant rien qu'elle puisse approuver : « le lecteur accoutumé au flux harmonieux des vers anglais ne saura guère les reconnaître lorsqu'ils sont revêtus d'une prose informe et sans couleur. »
En 1925, Alfred C. Hunter écrivit une biographie littéraire : « J. B. A. Suard :[2] un introducteur de la littérature anglaise en France ». Il se réfère au Journal étranger et à la Gazette littéraire de l'Europe, dirigés par Suard lui-même avec l'aide de l'Abbé François Baculard d'Arnaud, et dont l'objectif était de rendre la littérature britannique contemporaine accessible au public. Hunter estimait que ces revues contribueraient de manière significative au renouveau de la poésie française. Evoquant la formation du romantisme français, il estime que « cette mise au point commença en France dès le jour où l'on publia l'Élégie de Gray. »
En 1765, un écrivain anonyme et mystérieux écrivit une traduction : « L'Élégie écrite sur un cimetière de campagne, traduite de l'Anglois de M. Gray. », publiée dans la Gazette littéraire. Cependant, dans une note en fin du document, les rédacteurs notèrent que « Cette traduction est l'ouvrage d'une Dame jeune et amiable qui joint aux agréments de son sexe des connoissances et des talens qu'un homme de Lettres lui envieroit. »
Qui était donc la mystérieuse traductrice ? Elle s'appelait Suzanne Curchod de Nasse Necker. Après avoir
été la maîtresse d'Edward Gibbon, célèbre historien britannique (auteur de L'Histoire de la décadence et de la chute de l'Empire romain) et Membre du Parlement anglais, elle avait épousé en 1764, peu de temps auparavant, le banquier et homme politique genevois, et ministre des Finances de Louis XVI, Jacques Necker. Plus tard, elle donnerait naissance à Anne-Louise-Germaine Necker, mieux connue sous son nom d'épouse, Madame de Staël [3].
Telle est l'une des histoires fascinantes narrées dans A Dangerous Liberty, Translating Gray's Elegy. Cet ouvrage va bien au-delà de l'étude de l'Élégie de Gray : par le tableau qu'il brosse de l'influence qu'ont exercée divers textes littéraires anglais sur le paysage littéraire français au XVIIIème siècle, il constitue un vrai tour de force.
Cinq ans après la publication de l'ouvrage de James Garrison, la maison d'édition australienne Leopold Classic Library a publié « Elegy Written in a Country Church-Yard : With Versions in the Greek, Latin, German, Italian, and French Languages » (Élégie écrite dans un cimetière de campagne : avec des versions en langues grecque, latine, allemande, italienne et française). [4] [5]
Certaines expressions utilisées dans ce poème font aujourd'hui partie de l'anglais littéraire. En voici quelques exemples : "the paths of glory"; "celestial fire" ; "far from the madding crowd", "the unlettered muse" ;"kindred spirit".
[1] Un autre poème auquel tout un livre est consacré est « Les fenêtres » par Apollinaire : “One poem in search of a translator: Rewriting ‘Les fenetres’ by Apollinaire”, Loffredo et Perteghella (published by Verlas Peter Lang).
[2] Jean-Baptiste-Antoine Suard, (1732-1817), homme de lettres et journaliste français.
[3] Germaine de Staël, femme de lettres passionnée, est morte le 14 juillet 1817
[4] Ceci s'inscrit dans les objectifs de publication de cette maison, qui cherche à faciliter un accès plus rapide à une grande réserve d'œuvres littéraires qui, n'ayant plus été publiées depuis des décennies, ne sont plus accessibles pour un public non spécialisé. Le contenu de la plupart des titres de la collection a été scanné depuis les éditions originales.
Pour le catalogue de Classic Library, voir www.leopoldclassiclibrary.com
[5] Gray's "Elegy" in translation
Jonathan Goldberg
Nous sommes heureux de retrouver notre précieuse collaboratrice, Silvia Kadiu, Ph.D., et nous l'accueillons chaleureusement. Silvia est traductrice et universitaire française. Née en Albanie, elle est arrivée en France à l’âge de sept ans. Après avoir effectué des masters de Littérature comparée et d’anglais à l’Université Sorbonne Nouvelle, elle a vécu à Londres pendant plus de dix ans, travaillant dans l’édition, la traduction et l’enseignement supérieur.
Silvia est titulaire d’un master et d’un doctorat de traduction décernés par University College London. Sa thèse de doctorat sur la traduction des textes traductologiques a été publiée par UCL Press en 2019 sous le titre Reflexive Translation Studies : Translation as Critical Reflection. Elle est également l’auteure de plusieurs articles de traductologie, de traduction littéraire et de didactique de la traduction, et co-traductrice de plusieurs poèmes depuis l’albanais vers l’anglais (via le français) pour le recueil de poésie Balkan Poetry Today 2017, dirigée par Tom Phillips.
Silvia est actuellement Maîtresse de conférences invitée à University of Westminster London. Elle travaille en parallèle comme traductrice indépendante pour différentes agences de l’ONU, des ONG et de grandes marques internationales.
La Bible. Hamlet. Ismail Kadare.
Leur point commun ? Ils ont été traduits dans une autre langue via une troisième langue intermédiaire. Ce sont, autrement dit, des exemples de traduction indirecte.
Les termes pour décrire ce phénomène ne manquent pas et leur utilisation divise les linguistes. Également appelée second-hand (de seconde main), relay (pivot) ou mediated (médiée), la traduction indirecte est généralement définie, selon la formule du linguiste Yves Gambier, comme la « traduction d’une traduction ». Elle se distingue de la traduction dite « directe » en ce qu’elle s’appuie non pas sur l’original qu’elle est censée représenter, mais sur une traduction de celui-ci.
La traduction indirecte est une pratique très ancienne. La traduction de la Bible en est sans doute l’un des plus vieux exemples, puisque les premières traductions latines de la Bible furent rédigées non pas à partir du texte original hébreu, mais à partir d’une version grecque de la Bible juive, la Septante. Au tournant du Ve siècle, Saint Jérôme, le patron des traducteurs, entreprendra de réviser ces versions jugées imparfaites dans la perspective d’un retour à la « vérité hébraïque ». [1]
Traduire à partir d’un texte intermédiaire a mauvaise réputation. Du fait de sa distance accrue avec l’original, la traduction indirecte est généralement perçue comme mensongère et inexacte—non seulement par le grand public et les commentateurs mais aussi par la plupart des traducteurs, qui cherchent au mieux à l’éviter, au pire à la dissimuler. Rien de surprenant puisque dans l’imaginaire collectif la traduction est elle-même souvent considérée comme un produit dérivé et défectueux, inférieur à l’original. Or la traduction indirecte redouble l’acte traductif : elle est donc, pour ainsi dire, doublement fautive.
La traduction indirecte n’a pourtant pas toujours été une pratique répudiée. Aux dix-huitième et dix-neuvième siècles, par exemple, le recours à la traduction indirecte était le principal mode de diffusion des œuvres de Shakespeare en Europe. En cette période d’hégémonie néoclassique, les pièces de Shakespeare furent importées sur le continent par l’intermédiaire du français. Les
traductions de Jean-François Ducis et Pierre Le Tourneur, notamment, furent retraduites dans plusieurs langues européennes, telles que le néerlandais, l’italien, le polonais, le portugais, le russe et l’espagnol. Puis, à mesure que l’opposition à la domination néoclassique devint plus forte, la France perdit progressivement son emprise au profit de l’Allemagne. La position dominante de cette dernière en faveur de l’anticlassicisme poussa les traducteurs européens à utiliser davantage les traductions intermédiaires allemandes, considérées comme plus « fidèles ». [2]
Le choix de la langue pivot dans une traduction indirecte est souvent fonction de son prestige.
La raison généralement invoquée par les diverses entités ayant recours à la traduction indirecte (éditeurs, organismes internationaux, entreprises privées) est l’absence de traducteurs expérimentés dans la combinaison de langues souhaitée. En effet, lorsque les traducteurs manquent dans une combinaison de langues donnée, s’appuyer sur une langue intermédiaire devient une nécessité. Mais la pénurie de traducteurs dans la combinaison de langues en question est elle-même en partie révélatrice du statut « mineur » de la langue source—et, inversement, de la position dominante de la langue choisie comme langue intermédiaire. Qu’elle soit volontaire ou motivée par des considérations purement pratiques (qui peuvent aussi être d’ordre économique, puisque traduire des langues structurellement et géographiquement éloignées coûte plus cher), la traduction indirecte met en lumière des relations de pouvoir complexes entre les langues, les cultures et les parties concernées.
La traduction anglaise du roman d’Ismail Kadare, Dosja H, par David Bellos offre un parfait exemple de cette complexité. Publiée en 1997 sous le titre The File on H, la traduction de Bellos s’appuie non pas sur l’original albanais paru entre 1980 et 1981 dans la revue littéraire Nëntori, mais sur la traduction française de Jusuf Vrioni, Le Dossier H,
publiée chez Fayard en 1989. Les raisons de ce détour par le français sont multiples. [3] Notons d’abord l’absence de traducteurs littéraires anglophones aptes à traduire directement l’œuvre de Kadare depuis l’albanais. Après quarante années de dictature isolationniste durant lesquelles l’Albanie d’Enver Hoxha interdisait tout contact avec l’Ouest, peu de traducteurs anglophones possédaient une connaissance suffisamment approfondie de la langue albanaise pour pouvoir se lancer dans une entreprise de telle envergure.[4]
Par ailleurs, Ismael Kadare était tout à fait favorable à l’idée que son œuvre soit traduite en anglais à partir des versions
françaises : c’était même sa préférence, selon Bellos. [5] L’Albanie n’ayant signé la Convention de Berne pour la protection des œuvres littéraires et artistiques qu’en 1994, la majeure partie des écrits de Kadare en albanais n’était pas protégée par le droit d’auteur international, contrairement à ses traductions françaises. Engager des négociations à partir des versions françaises parues chez Fayard ou Albin Michel semblait donc plus simple que de passer par les originaux albanais libres de droit. Sans oublier que Kadare relisait et révisait lui-même chacune des traductions françaises de ses textes, et qu’il lui arrivait même de changer l’original albanais à la lumière de la version française de Vrioni, [6] conférant ainsi aux traductions françaises une légitimité égale, si ce n’est supérieure, aux originaux albanais.
The File on H le montre bien. La traduction indirecte bouleverse les frontières entre original et traduction, et remet en cause la hiérarchie qui les sous-tend. Par son biais, l’œuvre traduite devient à son tour un texte à traduire, l’original d’une nouvelle traduction. La traduction indirecte nous rappelle ainsi que traduire est d’abord et surtout « un art du possible », [7] comme le précise Bellos. Elle souligne également la multiplicité des sources dont peut s’inspirer un traducteur lorsqu’il traduit—le fait qu’il peut avoir recours à tous types de documents afin de mener à bien sa tâche, y compris à des parties ou à un ensemble de traductions intermédiaires.
Aujourd’hui, la traduction indirecte est partout. Elle a lieu sur les bancs de l’ONU, de même que dans les domaines technique et commercial. C’est une pratique courante dans l’interprétariat [8] et une méthode fréquente en traduction théâtrale [9]. Elle concerne des langues très variées et souvent géographiquement éloignées, des langues répandues et des dialectes rares, des langues mortes et des langues indigènes. C’est une pratique, certes décriée, mais dont nous pouvons difficilement nous passer—une pratique qui intéresse de plus en plus les chercheurs et dont nous risquons d’entendre davantage parler dans les prochaines années.
[1] Voir G. BADY, « La vérité hébraïque » ou la « vérité des Hexaples » chez Saint Jérôme, d’après un passage de la « Lettre 106 » dans É. AYROULET et A. CANELLIS (éds), L’exégèse de saint Jérôme, PUSE, Saint-Étienne, 2018, p. 91-99.
[2] Voir Mona Baker & Kirsten Malmkjær, The Routledge Encyclopedia of Translation Studies, Routledge: London, 1998, p. 224.
[3] Dans « The Englishing of Ismail Kadare: Notes of a Retranslator » (2005), David Bellos raconte en détail dans quelles circonstances cette traduction indirecte a vu le jour, décrivant tour à tour les raisons pratiques de son implication dans le projet, le contexte politique de la dictature d’Enver Hoxha et la question épineuse des droits d’auteur qui entoure l’œuvre de Kadare.
[4] En revanche, Jusuf Vrioni, qui avait passé la majeure partie de sa jeunesse en France avant la Seconde Guerre mondiale et maîtrisait parfaitement le français, se vit confier diverses traductions à sa sortie de prison en 1959, dont celle du Général de l’armée morte, le premier roman d’Ismail Kadare, qui parvint à quitter les frontières albanaises et fut acquise par Albin Michel.
[5] David Bellos, (2005). « The Englishing of Ismail Kadare: Notes of a Retranslator », The Complete Review, 6(2). Disponible sur : http://www.completereview.com/quarterly/vol6/issue2/bellos.htm
[6] David Bellos, « The Englishing of Ismail Kadare: Notes of a Retranslator ».
[7] David Bellos, « The Englishing of Ismail Kadare: Notes of a Retranslator ».
[8] Voir Danica Seleskovitch et Marianne Lederer, Pédagogie raisonnée de l’interprétation, Bruxelles et Luxembourg : Office des Publications de Communautés européennes, et Paris : Didier Érudition, 1989.
[9] La traduction indirecte dans le théâtre contemporain a ceci de particulier qu'elle n'implique le plus souvent que deux langues. Dans ce contexte, la traduction est considérée comme « indirecte » dans la mesure où la traduction finale s’appuie sur une première traduction littérale du texte. Voir Geraldine Brodie, The Translator on Stage, London : Bloomsbury, 2017.
Nous accueillons notre nouvelle contributrice avec grand plaisir.
Christine Pagnoulle a enseigné les littératures de langue anglaise et la traduction à l’Université de Liège
(Belgique) ; elle est membre-fondatrice du CIRTI (Centre interdisciplinaire de recherches en traduction et interprétation) et de la collection Truchements aux Presses universitaires de Liège.
Elle est traductrice militante pour des associations altermondialistes et traductrice littéraire, avec une prédilection pour les poèmes. À côté d’articles et de recueils de textes, elle a publié des traductions de poèmes dans des magazines et des anthologies ainsi que quelques volumes : la séquence posthume de David Jones Le Livre de l’ânesse de Balaam (2003), un recueil de poèmes de Michael Curtis, Marcher sur l’eau (2008), le poème narratif de Kamau Brathwaite, RêvHaïti (2013), l’épopée de six mois dans les tranchées de décembre 2015 à juillet 2016, de David Jones, Entre parenthèses (2019), (avec Valérie Bada) la pièce d’August Wilson Gem of the Ocean (2020), le roman de l’auteur trinidadien Lawrence Scott Balai de sorcière (2020), le roman-scénario Goyaves coupées d’un autre auteur des Caraïbes, Robert Antoni (le roman du même auteur As Flies to Whatless Boys, littéralement ‘Comme des mouches pour timouns bébés’, paraîtra en 2023), les mémoires poétiques de Stephanos Stephanides, Le vent sous mes lèvres, un recueil de Desmond Graham, La Bourse et la Vie, trois longs poèmes pour la paix, La Mère des Batailles, de Michael Hulse, Babel Nouvelle de Leonard Schwartz et Arche de Kamau Brathwaite (sur le site Wallonica.org). Ses tiroirs numériques sont pleins de traductions en quête d’éditeurs : une anthologie de poètes autochtones canadiens écrivant en anglais, des fragments de David Jones, des recueils de Kamau Brathwaite, Gordon Meade, Kate Armstrong,…
Christine Pagnoulle et sa collègue et co-traductrice Valérie Bada ont gentiment consenti à nous accorder un entretien au fils des prochains mois.
Un texte de ces deux amies et collègues que nous avons trouvé passionnant (mais qui exige une lecture assidue, vu son niveau d’érudition), est Traduire Gem of the Ocean d’August Wilson : démarche politique et limites de la traduction ? . L’article constitue un chapitre du livre Langues et rapports de force. Les enjeux politiques de la traduction (Presses Universitaires de Liège, 2021).
Avant de nous plonger dans ce texte, nous avons demandé à Christine Pagnoulle de nous expliquer en quelques mots en quoi consiste la difficulté principale lors de la traduction de l’œuvre de grand auteur dramatique africain-américain qu’est August Wilson. Voici son explication :
« L’obstacle quasi insurmontable à la traduction d’œuvres d’August Wilson, comme de beaucoup d'auteurs africains-américains, c’est l’utilisation du vernaculaire noir américain, un ethnolecte plutôt qu’un sociolecte [1] puisqu’il est moins lié à une appartenance sociale qu’à une condition raciale. L’étiquette de sociolecte peut cependant être revendiquée dans la mesure où cette langue à part entière s’est forgée dans l’esclavage. Dans certaines pièces de Wilson, situées plus tard au XXe siècle quand l’utilisation de ces formes connotées sera un geste délibéré de certains personnages, la traduction se devra de marquer l’écart, et pourquoi pas en recourant au français des cités, comme suggéré par une participante au cycle ‘Traduire les voix minoritaires’. »
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Ici, cela nous aurait paru déplacé. En effet tous les personnages noirs, qu’ils soient aisés ou sans le sou, cupides ou généreux, utilisent la même langue, souvent empreinte d’une belle résonance poétique. C’est donc avant tout ce rythme, et cette chaleur que nous avons tenté de rendre dans le texte français, qui doit encore être mis à l’épreuve des planches – et donc chamboulé de fond en comble. »
Voici le texte du chapitre rédigé par les professeures Pagnoulle et Bada.
Traduire Gem of the Ocean d’August Wilson
[1] NDLR : ethnolecte : variante d’une langue propre à un groupe ethnique ; sociolecte : variante d’une langue propre à un groupe social.
Lecture supplémentaire :
Black Enough? African American Writers and the Vernacular Tradition
University of Portland, 2015
En 2017 FRANCE CULTURE a diffusé une série de quatre émissions sur « L'histoire du village » dont le deuxieme et le troisieme épisodes ont été consacrés au «mysterieux kibboutz de Pardailhain : Reportage dans le village abandonné de Pardailhan près de Béziers où un groupe de parisiens vit en communauté sur le modèle des Kibboutz israéliens. Institut national de l’audiovisuel 1961. »
Le programme a proposé un documentaire sur une expérience originale qui eut lieu au début des années 60 dans un bourg situé à cinquante kilomètres de Béziers, à Pardailhan. Là, un jeune Parisien qui avait vécu deux ans en kibboutz en Israël convainc un certain nombre de famille de le suivre dans une expérience communautaire qui intéressera les médias de l’époque et durera trois ans.
M'étant installé dans ce village un an après sa fondation, j’ai trouvé particulièrement intéressant ce programme audio (ainsi qu’une vidéo sauvegardée dans les archives de l’INA, qui est accessible sur YouTube, et dans laquelle j’ai pu reconnaître certains participants avec qui j’ai passé du temps dans le village).
J’ai essayé de joindre les producteuses du programme, Séverine Liatard et Séverine Cassar, mais sans succès.
Ce qui suit est mon reportage personnel du village de Pardailhan :
A l’âge de 23 ans, à la fin de mes études de droit en Afrique du Sud, qulequ'un ma montré un article dans Paris-Match sur le kibboutz. Je me suis fais inviter par cette communauté de gens qui avaient quitté Paris pour s’emparer d’un village démuni du Midi et je me suis joint à ces pionniers robustes pendant quelques mois. J’y étais le seul étranger et le seul juif. Le but de mon séjour était de m’immerger dans la langue française (que je n’avais jamais apprise à l’école ou à l’université) et de parvenir à une maitrise minime qui me permettrait d’étudier à la Sorbonne et d’obtenir un diplôme en Civilisation française.
Les conditions de ce village abandonné étaient très rudes. J’avais passé quelques mois auparavant dans un kibboutz en Israël à cueillir des bananes, mais par comparaison avec les conditions de vie à Pardailhan, le kibboutz israélien (habité d’ailleurs par des juifs originaires d’Alsace-Lorraine) était comme un hôtel de luxe. A Pardailhan j’ai passé de longues journées dans les champs à arracher des pommes de terre. La nuit, j’étudiais les conjugaisons françaises à la chandelle.
Votre bloggeur fidèle comme ouvrier agricole
(celui portant un pull de couleur foncée)
-à une époque où les blogs n'existaient pas
Il n’y avait pas d’électricité, donc dans mon temps libre je coupais des arbres et jetais les bûches dans le feu pour réchauffer la nourriture – souvent une soupe de pommes de terre (premier plat) suivie par de simples pommes de terre (second et dernier plat). Aucun risque de prendre du poids.
J’ai acquis un français parlé très familier en cassant la croute avec mes camarades. Le langage judiciaire et le latin que j’avais acquis à l’université me semblaient un rêve appartenant à un passé lointain. J’ai été exposé à une première influence de la culture française, par exemple en écoutant les Compagnons de la Chanson, George Brassens et d’autres chanteurs dont les disques 78 tours se trouvaient dans une « boite de nuit » improvisée, où les membres qui survivaient aux journées éprouvantes de travail estival sous le soleil du Midi se rassemblaient le soir.
Pendant mon séjour à Pardailhan j’ai rédigé un article sur mes expériences au sein de cette communauté ; l’article a été publié dans le quotidien Jérusalem Post et on m’en a envoyé une copie qui est arrivée par la poste quand j’étais en dehors du kibboutz. Un membre du secrétariat a ouvert l’enveloppe et a vu l’article et une photo de moi qui y figurait. La gérance du kibboutz a été persuadée que j’étais un « espion ».
On m’a poliment demandé de quitter le kibboutz. Néanmoins, je garde des souvenirs très chaleureux de cette courte période. Chaque fois que je vois mon diplôme de civilisation française*, je me sens éternellement reconnaissant envers ces braves gens qui m’ont aidé à me délier la langue, même s’il m’arrive souvent à ce jour d’assassiner la langue de Molière.
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[*] Littérature française du XXVIIe siècle ; Littérature française du XVIIIe siècle ; Politique française (1er Semestre) ; Géographie de la France
Lecture supplémentaire :
Étapes dans l’apprentissage de la langue française – l'apercu d'un anglophone
J.K. Rowling réplique à Vladimir Poutine après que le président russe a comparé le traitement de son pays par l’Occident à la culture d’effacement dont a été victime l’auteure d’Harry Potter.
La première actualité ci-dessous a paru dans la presse américaine et a été traduite par notre contributrice fidèle, Nathalie Généreux, traductrice agréée de l'anglais et de l’espagnol vers le français de l'Ordre des traducteurs, terminologues et interprètes agréés du Québec (OTTIAQ).
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| Nathalie Généreux | H.P. | J. K. Rowling |
J.K. Rowling riposte à Vladimir Poutine après que le président russe a comparé le traitement de son pays par l’Occident aux critiques contre l’autrice d’Harry Potter.
Dans un message partagé sur son compte Twitter, l’écrivaine a déclaré que les critiques de la culture de l’effacement (ou cancel culture [1] ) ne sont « pas des plus appropriées » lorsqu’elles sont faites par ceux qui « massacrent des civils ».
L’écrivaine a également ajouté un lien vers un article de 2021 de la BBC News sur Alexei Navalny, l’opposant russe condamné à la prison, et dénoncé l’invasion de l’Ukraine.
« Les critiques de la culture de l’effacement du monde occidental ne sont pas des plus appropriées lorsqu’elles sont faites par ceux qui massacrent des civils dont le seul crime est de résister, ou qui emprisonnent et empoisonnent leurs critiques », a-t-elle écrit sur Twitter, ajoutant le mot-clic [2] #StandWithUkraine.
Poutine s’est plaint de la culture de l’effacement lors d’une vidéoconférence télévisée avec des personnalités du monde culturel, affirmant que l’Occident essayait d’ « effacer » la Russie, et a comparé le traitement de son pays aux critiques auxquelles Rowling a fait face pour avoir émis des opinions qui ont été perçues comme transphobes par certains. Le président russe, qui se présente comme le porte-drapeau des valeurs culturelles conservatrices, s’est élevé contre les droits des personnes transgenres et homosexuelles.
« J.K. Rowling a récemment été effacée parce qu’elle … ne plaisait pas aux gens qui soutiennent la soi-disant liberté des personnes transgenres », a déclaré Poutine, s’adressant par lien vidéo aux travailleurs du secteur des arts et de la littérature. Aujourd’hui, ces mêmes personnes essaient d’effacer un pays au complet dont l’histoire remonte à plus de 1 000 ans. Je parle de la discrimination croissante de tout ce qui est lié à la Russie, de cette tendance qui ressort dans certains États occidentaux. »
La Russie a fait face à une forte condamnation internationale et à de nouvelles sanctions à la suite de la décision de Poutine d’envahir l’Ukraine fin février. Dans ses remarques, le président russe a poursuivi en comparant la situation actuelle de la culture russe en Occident à la censure dans l’Allemagne nazie.
« Tchaïkovski, Chostakovitch et Rachmaninov sont exclus des lieux culturels, les écrivains russes et leurs livres sont interdits, a déclaré Poutine », sans présenter de preuves. « La dernière fois qu’une campagne aussi massive visant à détruire la littérature défavorable à la Russie a été menée par les nazis en Allemagne il y a près de 90 ans. »
Rowling avait précédemment révélé que son association caritative pour les enfants, Lumos, travaillait avec le gouvernement ukrainien depuis 2013, et elle a lancé un appel aux dons le lendemain de l’invasion russe pour aider « les milliers d’enfants piégés par les combats dans les orphelinats d’Ukraine ».
« Un rappel : Je vais personnellement égaler tous les dons à notre appel de dons d’urgence, jusqu’à concurrence d’un million de livres sterling (1,17 million d'euros). Si vous en avez la possibilité, vous pouvez faire un don ici. Encore une fois, merci à tous ceux qui l’ont déjà fait », a-t-elle tweeté.
[1] le "cancel culture" - paru sur ce blog
[2] Dans le cadre d’une révision des textes publiés ici, il s’est avéré que « mot-clic » est employé au Canada tandis que « mot-dièse » est préféré en France et dans d’autres pays francophones. La recommandation officielle pour la francisation de "hashtag", publiée en 2013 au Journal officiel français, a beaucoup fait rire les utilisateurs de Twitter. Les inventeurs du « mot-dièse » répondent sur BFMTV .
Voir aussi :
« En France il ne faut plus dire hashtag, mais mot-dièse. A tort. »
Hashtag ou mot clic ? Le Devoir (Canada)
Lectures supplémentaires :
Madame Brink contre Monsieur Poutine
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La diffusion de la langue anglaise sur les voies de circulation
Un camion chargé de milliers d'exemplaires du thesaurus de Roget a renversé sa charge en quittant New York. Les passants ont été stunned, startled, aghast, stupefied, confused, shocked, rattled, paralyzed, bewildered, dazed, surprised, dumbfounded, flabbergasted, confounded, astonished & numbed.
(Le thésaurus de Roget est un thésaurus tres connu de langue anglaise, créé en 1805 par Peter Mark Roget (1779–1869), médecin britannique, théologien naturel et lexicographe. Le manuscrit original est conservé aux Karpeles Manuscript Library Museums, aux États-Unis, une collection privée de plus d'un million de manuscrits et de documents, la plus grande collection de ce type au monde.)
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Un linguistique passionné devant la justice américaine
L'actualité ci-dessous a paru dans la presse américaine et a été traduite par notre contributrice fidèle, Magdalena Chrusciel, interprète/traductrice jurée à Genève, a été notre traductrice du mois de mars 2013.
Un homme anti-LGBTQ est accusé d’avoir menacé l’éditeur Merriam-Webster d’attentat à la bombe en raison d’une définition du mot « girl » (fille). Un homme a été arrêté cette semaine, soupçonné d’avoir proféré des menaces, inspirées par ses convictions anti-LGBTQ, contre Merriam-Webster, éditeur d’un dictionnaire américain réputé.
Selon le bureau du procureur fédéral pour le district du Massachusetts, Jeremy David Hanson, 34 ans, a été accusé d’avoir menacé de commettre des actes de violence. Du 2 au 8 octobre, 2021, selon la plainte pénale, l’éditeur avait reçu des messages et des commentaires menaçants « indiquant un parti pris contre certaines identités de genre sur la page de contact de son site Web, ainsi que dans la section des commentaires des pages Web correspondant aux articles consacrés aux mots "girl" (fille) » et "female" (femme) ». Hanson a été identifié comme l’auteur desdits messages et commentaires, ont déclaré les procureurs.
Le 2 octobre, Hanson a publié, sous le pseudonyme « @anonYmous » un commentaire sur la définition de « female » (femme) du site Web du dictionnaire, ont déclaré les procureurs. Il précisait dans son commentaire: « Il est absolument écœurant que Merriam-Webster raconte maintenant des mensonges flagrants et fasse de la propagande anti-science. Il n’existe pas d’«identité de genre ». L'imbécile qui a écrit cet article devrait être traqué et abattu. »
On accuse également Hanson d'avoir utilisé la page de contact du site Web pour envoyer un message d’insulte anti-transgenre. Dans son message, il déclare qu’il faudrait « tirer des coups de feu sur le siège de la maison d’édition et y poser une bombe », aux dires des procureurs. Selon Hanson, l’entreprise avait « cédé au programme culturel marxiste » en modifiant « la définition de "female" (femme) dans le cadre des efforts de la gauche visant à corrompre et dégrader la langue anglaise, en niant la réalité ». Dans ce même message, il a traité l’éditeur de « repère de marxistes malfaisants », déclarant que tous ses employés devraient être tués, a précisé le parquet.
Les procureurs ont également allégué qu'il avait, le 8 octobre, publié un autre message dans lequel il menaçait de poser une bombe dans les locaux de Merriam-Webster. Suite aux menaces reçues, les bureaux de l’éditeur ont été fermés pendant environ cinq jours ouvrables, ont indiqué les procureurs.
Arrêté mardi, Hanson a comparu une première fois devant un tribunal de Californie, ont indiqué les procureurs. S'il est reconnu coupable, il encourt une peine maximale de cinq ans de prison fédérale et de trois ans de liberté surveillée, ainsi qu’une amende de 250 000 dollars, a indiqué le parquet.
avec l'aide précieuse de René Meertens
Lectures supplémentaires :
Une jeune femme fait changer la définition du mot racisme dans un dictionnaire
Dictionnaire critique du sexisme linguistoque – recension
La dimension genrée de la traduction automatique
Dans un article publié sur ce blog, nous avons analysé le mot anglais brinkmanship et proposé deux définitions :
1) Pratique consistant, notamment en politique internationale, à marquer un point en donnant l'impression que l'on veut et que l'on peut pousser une situation très dangereuse à ses limites plutôt que de faire des concessions (American Heritage® Dictionary of the English Language, Fifth Edition. Copyright © 2016)
2) Une stratégie du bord de l'abîme, de la corde raide, est une stratégie qui consiste à poursuivre une action dangereuse dans le but de faire reculer l'adversaire et d'obtenir le résultat le plus avantageux possible pour soi. Ce type de stratégie se retrouve en politique internationale, en relations du travail, et dans des actions militaires impliquant la menace d'utilisation d'armes nucléaires. (Wikipedia). [1]
Le terme, dérivé de brink (le bord), est calqué sur statesmanship ou sportsmanship, vocables désignant des activités censées être essentiellement masculines.
Il semble raisonnable d'attribuer une telle politique à Vladimir Poutine depuis sa décision d’envahir l’Ukraine. D’autre part, la politique des États-Unis de mener une guerre par procuration (comme d'aucuns la considèrent) contre la Russie, est susceptible d'augmenter l’enjeu et d’amener le monde jusqu’au brink d'une confrontation plus large.
À cette étape de l'invasion, le nom de l’Ambassadrice des États-Unis d’Amérique que le Président Biden vient de nommer nous paraît tout à fait adéquat - Barbara Brink.
Avec la précieuse aide de Christine Pagnoulle, traductrice littéraire.
[1] Voir aussi le Guide ANGLAIS-FRANÇAIS de la traduction, deuxième édition, 2021, (René Meertens) :
brinkmanship n. stratégie du risque calculé maximum, art de frôler la catastrophe, (politique de la) corde raide, rituel d'intimidation, haute voltige, (comportement d'une) audace folle, acrobaties au bord du gouffre / du précipice, manœuvres téméraires, va-tout, coup de dé, coup de poker à haut risque, jeu dangereux, roulette russe, tactique du tout ou rien, tactique du « ça passe ou ça casse », art de savoir aller trop loin; the annexation of Crimea was a uniquely dangerous act of of brinkmanship l'annexion de la Crimée a été un coup de poker particulièrement dangereux; nuclear brinkmanship poker nucléaire; to use brinkmanship jouer le tout pour le tout , jouer son va-tout, jouer avec le feu.
Lecture supplémentaire :
Voir ici l’analyse d’autres jeux de mots, dont Chauvin et chauvinism, parue sur ce blog.
Livre recommandé : Guillaume Serina, Reagan Gorbatchev Reykjavik 1986 : Le sommet de tous les espoirs