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The Dogs of War – expression inventée par Shakespeare

  Dogs of war  

L'expression “The Dogs of War” a été forgée par William Shakespeare. Dans la scène 1 de l'acte 3 de Jules César, Mark Anthony dit : “Carnage ! et alors seront lâchés les chiens de la guerre" :

Blood and destruction shall be so in use 
And dreadful objects so familiar 
That mothers shall but smile when they behold 
Their infants quarter'd with the hands of war; 
All pity choked with custom of fell deeds: 
Dogs of WarAnd Caesar's spirit, ranging for revenge, 
With Até by his side come hot from hell, 
Shall in these confines with a monarch's voice 
Cry 'Havoc,' 1 and let slip the dogs of war
That this foul deed shall smell above the earth 
With carrion men, groaning for burial.

 

Voici une "traduction" de ce segment en anglais moderne, suivi par la traduction en français:

Fierce civil war will paralyze all of Italy. Blood and destruction will be so common and familiar that mothers will merely smile when their infants are cut to pieces by the hands of war. People’s capacity for sympathy will grow tired and weak from the sheer quantity of cruel deeds. And Caesar’s ghost, searching for revenge with the goddess Ate by his side, just up from Hell, will cry in the voice of a king, “Havoc!” and unleash the dogs of war. This foul deed will stink up to the sky with men’s corpses, which will beg to be buried.

Source : SparkNotes


Le sang, la destruction seront des choses si communes,
et les objets effroyables deviendront si familiers,
que les mères ne feront plus que sourire à la vue
de leurs enfants déchirés des mains de la guerre.
Toute pitié sera étouffée par l'habitude des actions atroces ;
et conduisant avec elle Até, sortie brûlante de l'enfer,
l'ombre de César promènera sa vengeance, 
criant d'une voix puissante dans l'intérieur de nos frontières : 
Carnage! et alors seront lâchés les chiens de la guerre,
jusqu'à ce qu'enfin l'odeur de cette action exécrable s'élève au-dessus de la terre
avec les exhalaisons des cadavres pourris, gémissant après la sépulture.

Traduction : IN LIBRO VERITAS

 

   

 

Punch_-_The_Dogs_of_WarOn peut appliquer cette expression aujourd'hui dans un sens péjoratif à l’armée russe depuis l’invasion actuelle de l’Ukraine. Paradoxalement, le journal britannique Punch a publié le  un dessin intitulé « The Dogs of War », le 17 juin 1876 qui montre la Russie freinant les Balkans afin d’éviter une attaque contre la Turquie. Cette admirable politique russe n’a pas atteint  son but, car la guerre éclata quelques semaines plus tard.

 

Cette expression constitue aussi le titre d'un roman de 1974 écrit par Frederick Forsyth, écrivain britannique renommé, ancien militaire et journaliste. Ce livre traite d'un petit groupe de soldats mercenaires européens embauchés par un industriel britannique pour déposer le gouvernement du pays africain fictif de Zangaro

  Dogs of War (French)d  

Le Los Angeles Times du 16 mai fait observer ce qui suit : “Nos moyens techniques de lutte contre le terrorisme sont de plus en plus perfectionnés, des appareils électroniques de détection "déshabillent" les voyageurs et des drones survolent des zones de guerre, mais nous continuons à recourir à des chiens, car leur odorat et leur ouïe particulièrement développés nous sont indispensables."

 

Capture d’écran 2011-05-28 à 10.32.56
Capture d’écran 2011-05-28 à 10.34.34

 
La poste américaine a emis une série de timbres "Military Working Dogs" :  

  Military dogs  

[1] Havoc ! (dévastation, carnage) était autrefois en Angleterre le cri par lequel on ordonnait aux combattants de ne faire aucun quartier.

Source : https://grammarist.com/phrase/the-dogs-of-war/

Initials JJG
Jonathan Goldberg

Le présent billet a été traduit de l'anglais par René Meertens.

Annonce d’emploi sur un site ukrainien

  Jooble-logo  

 

Le bureau français de la société ukrainienne jooble nous a demandé d’attirer l’attention de nos lecteurs et lectrices aux emplois disponibles chez ses clients dans le domaine de la traduction. Nous avons accepté sa proposition de publier cette annonce, à titré gracieux, donné que ce blog n’a pas de but lucratif et afin d’aider cette société ukrainienne.

Voici le lien pertinent :

https://fr.jooble.org/emploi-traducteur 

Annonce du Conseil Europeen des Association de Traducteurs Littéraires

Translators on the Cover 1Après 18 mois et d’innombrables réunions en ligne, la Commission européenne* vient de publier Translators on the Cover – Multilingualism and Translation, un rapport qui vise à indiquer les moyens d’étendre la diffusion de la traduction littéraire dans toutes les langues de l’UE. Celui-ci traite de trois domaines principaux – l’apprentissage des langues, les conditions de travail des traducteurs et le financement de leurs travaux – et recommande des stratégies pour améliorer ces pratiques.

  Translation 2  

Des experts nationaux de 26 pays ont contribué à sa rédaction dans le cadre du Plan de Travail européen pour la Culture 2019-22. Parmi eux se trouvaient (quelques) traducteurs littéraires, un éditeur, des représentants d’agences nationales de financement de la littérature et des associations de traducteurs – parmi lesquels la déléguée du CEATL, Juliane Wammen (DOF), en tant que représentante du Danemark. Des réunions se sont tenues avec la participation du CEATL, en présence de Miquel Cabal Guarro (AELC) et Cécile Deniard (ATLF), ainsi qu’avec la FEP, l’AVTE et l’Association des Libraires européens. Le rapport fait largement référence aux résultats des enquêtes 2008 et 2021 menées par le CEATL sur les conditions de travail et contient un lien vers la plus récente d’entre elles.

Ce rapport est disponible en anglais, mais aussi en cours de traduction dans les 27 langues de l’UE. Nous vous encourageons à partager son contenu avec les décideurs politiques ou toute autre partie intéressée afin de contribuer à éclairer le débat sur les conditions de travail des traducteurs et d’y apporter, nous l’espérons, des changements positifs.

* European Commission, Directorate-General for Education, Youth, Sport and Culture, Translators on the cover: multilingualism & translation: report of the Open Method of Coordination (OMC) working group of EU Member State experts, 2022, https://data.europa.eu/doi/10.2766/017

Mots anglais liés à l’invasion russe – aperçu langagier

Balaclava : du passe-montagne au masque 

L’article qui suit est rédigé par René Meertens, notre contributeur fidèle et auteur du Guide anglais-français de la traduction, dont une nouvelle édition (2021) vient de paraître.  René a été notre linguiste du mois de janvier 2019.

Ceci est le premier d’une série de textes que nous avons l’intention de consacrer à l’actuelle invasion de l’Ukraine par la Russie (ainsi qu’à l’occupation de la Crimée en 2014). Les médias publient de nombreuses analyses politiques et historiques [1] sur ces questions, mais celles-ci ne portent guère, voire pas du tout, sur les aspects linguistiques de la crise internationale actuelle provoquée par la Russie. Nous espérons que nos lecteurs apprécieront notre contribution au débat.

 

  Rene Meertens 2 Guide  

 


Balaclava 1Le mot anglais balaclava est traduit par le Robert & Collins Super Senior par passe-montagne, mot défini par le Petit Robert comme suit : Coiffure de tricot qui enveloppe complètement la tête et le cou, ne laissant que le visage découvert. Le mot voisin cagoule est défini par le même dictionnaire comme suit : Passe-montagne, porté surtout par les enfants. On pourrait ajouter « et par les malfaiteurs qui ne souhaitent pas être identifiés quand ils commettent des forfaits ».
Balaclava 3
Selon le dictionnaire Encarta, le / la balaclava est une sorte de grand bonnet couvrant la tête et le cou, laissant à découvert une partie du visage, généralement les yeux et le nez. Ce dictionnaire indique également l’origine de ce terme, le village de Balaklava, en Crimée.

Balaclava town Balaclva map_of_crimea
Le village de Balaclava               Balaclava
sur une carte de la Crimée

L’article « Crimée » du Petit Mourre nous en apprend davantage. Cette péninsule de la côte septentrionale de la mer Noire fut intégrée à la république socialiste soviétique de Russie à l’issue de la guerre civile qui suivit la révolution de 1917.

Nikita Khrouchtchev fut nommé premier secrétaire du Parti communiste en Ukraine en 1938, avec pour mission principale de réduire le nationalisme ukrainien. En 1954, sous Khrouchtchev [2] , la Crimée fut rattachée à l'Ukraine. [3]  En 1995, la Russie a reconnu officiellement l’appartenance de la Crimée à l'Ukraine. En 2014, la Russie a occupé et annexé la Crimée.

Remontons dans le temps jusqu’à la guerre de Crimée. Elle mit la Russie aux prises, de 1853 à 1856, avec quatre pays : la France, la Grande-Bretagne, l’Empire ottoman et le royaume du Piémont. Ses origines sont multiples : la volonté de la France et de la Russie de protéger les Lieux saints, chacune pour ses propres coreligionnaires, le souhait de la Russie de passer librement par les détroits et de démembrer l’Empire ottoman et l’hostilité de l’Angleterre à l’égard de l’expansionnisme de la Russie en Europe. La guerre fut centrée sur la Crimée.

La Russie subit deux défaites, à Balaklava et à Inkerman (1854), mais surtout dut abandonner la forteresse de Sébastopol en 1855. Le tsar Alexandre II fut obligé de signer le traité de Paris (1856), qui prévoyait la neutralisation de la mer Noire, la liberté de navigation sur le Danube, et l’autonomie de la Moldavie, de la Valachie et de la Serbie.

Balaclava 2

Un soldat suedois portant un balaclava

Mais quel est le rapport entre le mot balaclava et le passe-montagne qu’il désigne en anglais ? Sans doute le fait que cette coiffure était portée par les fantassins lors de la guerre de Crimée. Pour faire le siège de Sébastopol, les Britanniques s’installèrent à Balaklava, un port de Crimée où ils se trouvaient à l’étroit et ne pouvaient manœuvrer que difficilement, tandis que les Français s’établirent sur la baie de Kamiech. Ce siège dura onze mois. Les Russes tentèrent de briser l’encerclement, mais ils furent repoussés à Balaklava et à Inkerman. En somme, si Balaklava laissa son nom dans l’histoire, cela est dû à une erreur de stratégie des Britanniques.

On peut conjecturer que les fantassins français portaient, eux, des cagoules, mot qui, en plus de son sens littéral, a une signification particulière en français. C’était en effet le surnom donné par l’Action française au mouvement d’extrême droite Comité secret d’action révolutionnaire, actif de 1936 à 1940 : la Cagoule. Ses membres étaient appelés « cagoulards ».

Pour leur part, les membres du Ku Klux Klan, organisation raciste aux Etats-Unis portaient eux aussi une cagoule, mais Balaclava - Klu Klux Klan de couleur blanche, alors que la cagoule traditionnelle a généralement une couleur foncée. Le Ku Klux Klan fut fondé en 1865 et a pratiquement disparu de nos jours, si l’on exclut quelques nostalgiques. Le costume des membres comprend une longue robe, et leur visage est masqué par une cagoule pointue qui comporte uniquement deux ouvertures pour les yeux. Les Klansmen ne peuvent être reconnus et sont effrayants.

La cagoule se rapproche ainsi du masque, qui a souvent les deux mêmes fonctions : dissimuler les traits et terroriser. Ainsi, dans le film Scream, une innocente jeune fille, incarnée par Neve Campbell, est poursuivie par un homme masqué et armé d’un poignard. La malheureuse pense plusieurs fois avoir échappé au tueur mais celui-ci réapparaît sans cesse sous ses dehors effrayants.

Balaclava - Greek masks.jpgLe masque n’est pas un nouveau venu dans le monde du spectacle. Dans le théâtre de la Grèce antique, les acteurs étaient masqués. Le masque servait à exprimer de façon exagérée les émotions des personnages. Il était loisible à un acteur d’incarner successivement plusieurs personnages en changeant de masque. De plus, comme les femmes n’étaient pas admises sur scène, les acteurs pouvaient porter des masques féminins.

Le théâtre japonais comporte un très grand nombre de formes. Le gigaku était un genre consistant en drames dansés Balaclava Japanese mask d’origine coréenne utilisant des masques. Il s’agissait de farces. En fait, de nos jours, on les connaît principalement par leurs masques, appelés gigaku-men, qui étaient des masques en bois colorés. Ils couvraient la tête entière et avaient des expressions souvent comiques.

La pièce de no quant à elle est représentée par un acteur principal et un acteur assistant, qui peuvent être masqués, et d’autres acteurs, non masqués. Dans ce cas également, les personnages féminins sont joués par des hommes. On utilise des masques issus du gigaku. « Certains d’entre eux avaient une mâchoire inférieure mobile. Ils représentent pour la plupart des divinités indiennes » (Louis Frédéric). Un musée en possède 223, taillés dans du bois de camphrier.

Peu de gens savent que des masques sont utilisés dans des films d’action. Quand une scène est acrobatique, l’acteur censé la jouer est souvent remplacé par un cascadeur qui porte un masque en silicone qui reproduit assez fidèlement les traits de l’acteur.

Le masque atteint son point de perfection grâce au deepfake (mot-valise composé de deep learning et de fake). Cette technique permet notamment de reproduire le visage d’une personnalité connue et de lui faire dire n’importe quoi grâce à un imitateur. Il est ainsi possible de représenter un Premier ministre avouant qu’il passe son temps à tromper le peuple. Dans un registre plus drôle, Nicolas Canteloup utilise le deepfake pour brocarder ses têtes de Turc sur TF1 vers 21 heures.

Le président Zelensky a été victime d’une tentative de tromperie reposant sur le deepfake. Dans la vidéo qui suit, un faux Zelensky exhorte les militaires ukrainiens à déposer les armes. Voici l’avis d’un expert, selon lequel le montage n’est pas convaincant : « Le corps ne ressemble pas à celui de Zelensky, son cou n’est pas celui de Zelensky. La voix n’est pas celle de Zelensky et son visage semble un peu bizarre. »

 

 

Sources :

Robert & Collins Super Senior
Encarta World English Dictionary
Petit Robert
Encyclopedia Universalis
Petit Mourre, Dictionnaire d’histoire universelle
Wikipedia
Louis Frédéric, Le Japon, Dictionnaire et civilisation

[1] Le mot français « historique » peut se traduire de deux façons en anglais : historical et historic. Le premier de ces deux termes signifie « à caractère historique » (un roman historique, par exemple), tandis que le second met l’accent sur la portée historique d’un événement (réforme historique, par exemple).

[2] Mark Polizzotti. Why Mistranslation MattersWould history have been different if Krushchev had used a better interpreter?N.Y.T. 28/06/2018

L'histoire aurait-elle été autre sans certaines traductions erronées ?
Traduit d'un article paru dans le New York Times

[3] Je me souviens qu’un collègue russe m’a dit, il y a une vingtaine d’années, que cette décision était incompréhensible. R.M.

Lectures supplémentaires

Behold the balaclava: Why a 19th-century army accessory has taken over social media
CNN December 28, 2021

 

Cannot, may not, will not, should not, must not………….

 

  Biden  

Le 26 mars 2022, le président Biden, s’exprimant lors d’une conférence de l’OTAN, a déclaré à propos de Vladimir Poutine : « For God’s sake, this man cannot remain in power. » (Pour l’amour de Dieu, cet homme ne peut pas rester au pouvoir.)

 

La traduction de cette phrase par Le Monde a été la suivante : « Pour l’amour de Dieu, cet homme ne peut pas rester au pouvoir. »

Le site Web de France Info l’a traduite comme suit : « Pour l'amour de Dieu, cet homme ne doit pas rester au pouvoir. »

Tant en Russie qu’en Occident, les médias d’information ont considéré que Biden appelait à un changement de régime, ce que la porte-parole de la Maison Blanche s’est empressée de démentir.

Que Biden voulait-il dire quand il a prononcé ces paroles, qui ne faisaient pas partie du discours qu’il comptait prononcer, mais a été un ajout spontané ? Il y a plusieurs possibilités :

1 This man cannot remain in power (Cet homme ne peut pas rester au pouvoir). En d’autres termes, il est inconcevable ou peu probable que Poutine reste au pouvoir. (Peut-être sera-t-il déposé par les dirigeants ou la population.) Selon cette interprétation, les propos en question constituent une prédiction.

2 This man should not remain in power (Cet homme ne devrait pas rester au pouvoir). En d’autres termes, il n’est pas bon, il est immoral ou il est illogique qu’un dirigeant qui a tant nui à son propre pays reste au pouvoir. Selon cette interprétation, il s’agirait d’un souhait.

3 This man must not remain in power (Cet homme ne doit pas rester au pouvoir). En d’autres termes, nous ne pouvons laisser cet homme rester au pouvoir. Il s’agirait alors d’un appel à agir ou d’un appel à un changement de régime.

Le président Biden a eu le dernier mot quand il a expliqué que sa remarque spontanée traduisait son indignation face à l’invasion de l’Ukraine par la Russie, et non un changement de politique de la part des États-Unis.

  Modal verbs  

Si tous ceux qui parlent pesaient leurs mots, comme l’air serait léger. ~ Albert Brie

Abondance de paroles, indice d’imprudence et frivoles. ~ Gabriel Meurier (Le trésor des sentences, 1568)

Pensez deux fois avant de parler et vous parlerez deux fois mieux. ~ Plutarque

Il ne faut pas toujours dire ce qu’on pense, il faut toujours penser ce que l’on dit. ~ Marquise de Lambert

Ils savent seulement ce qu’ils pensent après avoir entendu ce qu’ils disent. ~ Gustave Le Bon

Jonathan G. avec la précieuse aide de René Meertens

 

Lectures supplémentaires :

Guerre en Ukraine : comment une simple phrase sur Poutine a parasité la fin de la tournée européenne de Biden

Pourquoi l’Union européenne a seulement trois langues de « travail » ?

Josh HolzerL'article qui suit a paru sur le site EUobservor. Son auteur, Josh Holzer,  professeur adjoint à Westminister College, à Fulton, dans l'Etat de Missouri, nous a donné son accord pour traduire l'article et le publier sur ce blog. Voici l'article original en anglais : https://bit.ly/3qa58EC

Nathalie G.Nous sommes heureux de retrouver notre contributrice, Nathalie Généreux. Nathalie, qui a bien voulu traduire l'article suivant est traductrice agréée de l'anglais et de l’espagnol vers le français de l'Ordre des traducteurs, terminologues et interprètes agréés du Québec (OTTIAQ). Elle travaille à son compte depuis plus de vingt ans. Passionnée de littérature et de langues étrangères, cette mère de deux enfants et grand-mère depuis peu partage son temps entre sa résidence de Laval et sa Mauricie d’adoption, où elle aime faire de longues marches dans la nature.

Selon l’article 3 du Traité sur l’Union européenne, l’un des objectifs de l’UE est de promouvoir la « diversité linguistique ». De même, l’article 22 de la Charte des droits fondamentaux établit que l’UE doit respecter la « diversité linguistique ».

Pourtant, bien que l’Union européenne compte 24 langues officielles, la Commission européenne mène la majorité de ses activités en anglais, en français ou en allemand.

Certaines institutions de l’UE sont encore plus restrictives. Par exemple, la Banque centrale européenne travaille principalement en anglais, tandis que la Cour des comptes et la Cour de justice exercent leurs activités surtout en français.

Si l’Union européenne est réellement censée promouvoir et respecter la « diversité linguistique », pourquoi trois langues officielles sont-elles mieux considérées que les 21 autres ?

Probablement parce que ça coûte moins cher. Une véritable prise en charge égale des 24 langues entraînerait des coûts bien plus élevés que ce que l’Union européenne dépense déjà pour le soutien linguistique… ce qui est déjà beaucoup.

Cependant, si l’argent représente une préoccupation, l’UE devrait peut-être utiliser moins de langues. En 2005, François Grin, un économiste suisse, estimait que l’UE pourrait économiser 25 milliards d’euros par année en adoptant une seule langue de travail.

Cette proposition peut sembler contraire au prétendu attachement de l’UE au pluralisme linguistique, mais il n’en reste pas moins que parmi les 24 langues officielles (plus de nombreuses autres langues européennes qui n’ont pas de statut officiel), seules trois sont couramment utilisées au sein des institutions européennes. Ce qui laisse à penser que tous les discours sur la « diversité linguistique » sonnent un peu creux.

Maintenant que le Royaume-Uni a quitté l’UE, la France fait un effort pour promouvoir la langue française au nom du « multiculturalisme ». Mais pour quelqu’un qui ne maîtrise ni le français ni l’anglais, en quoi le français est-il plus multiculturel que l’anglais ?

Bien que cela puisse être difficile à accepter pour certains, la réalité est la suivante : le français ne sera jamais la lingua franca dominante. Pour l’instant, c’est l’anglais qui prime, et cela restera probablement ainsi jusqu’à ce qu’un jour, peut-être, le chinois devienne plus répandu.

Le Brexit, un argument en faveur de l’anglais?

Il y a désormais moins de locuteurs natifs de l’anglais dans l’UE en raison du Brexit, ce qui donne plus de poids aux arguments en faveur de l’anglais, car l’utilisation de cette langue au sein de l’UE exige que la plupart des gens l’apprennent comme deuxième langue, ce qui place presque tout le monde sur un pied d’égalité en matière linguistique.

Le fait que la France s’accroche à ce qu’elle considère comme une exception au sein de l’UE n’arrêtera pas les tendances linguistiques qui se dessinent déjà. Promouvoir le français au-dessus des autres langues de travail ne sert réellement qu’à privilégier ceux qui sont compétents en français au détriment de tous les autres. Cela crée également un étrange précédent, car il faut changer la langue de travail de l’UE tous les six mois, avec la rotation de la présidence du Conseil de l’Union européenne.

Les pratiques linguistiques de l’UE sont déjà injustes. Mais le fait d’avoir plusieurs langues de travail qui deviennent plus ou moins importantes en fonction du pays qui préside le Conseil est inutilement coûteux et n’apporte pas plus de « diversité » aux personnes dont la langue maternelle n’est pas l’anglais, le français ou l’allemand.

Au lieu d’affronter les entreprises technologiques américaines uniquement sur le terrain judiciaire, pourquoi ne pas créer et soutenir des solutions de rechange locales pour les langues locales?

Par exemple, pourquoi n’existe-t-il pas un Facebook finlandais ou un Google gaélique ? Il en va de même pour la guerre contre la diffusion en continu, ou streaming : au lieu de se contenter d’exiger que Netflix, Disney+ et les autres plateformes offrent un minimum de contenus européens, pourquoi ne pas promouvoir activement la création de ce type de contenu ?

Investir dans le cinéma espagnol, produire plus de films d’époque polonais et de drames danois. Britbox, qui diffuse en continu aux États-Unis, appartient en partie à la BBC, le radiodiffuseur national du Royaume-Uni. Pourquoi n’existe-t-il pas un service comparable à Britbox, soutenu par l’UE, qui diffuse exclusivement des contenus européens dans des langues européennes ?

Si, dans un souci de stabilité et de prévisibilité, toutes les institutions de l’UE adoptaient une seule langue de travail, les sommes considérables économisées sur les services de traduction pourraient être utilisées à bon escient, par exemple protéger et préserver les nombreuses langues en danger en Europe. Ainsi, l’Union européenne respecterait vraiment la « diversité linguistique » et en ferait véritablement la promotion.

 

Lecture supplémentaire :

Pourquoi l'ANGLAIS domine le MONDE ?

 

 

Amélie Josselin-Leray – linguiste du mois de février 2022 (seconde partie)

 
e n t r e t i e n     e x c l u s i f

Voici le lien vers la première partie de cet entretien, publié il y a quelques semaines : https://bit.ly/2mnMdIF
 

Amelie Nathalie portraitAmelie NB 2Nathalie Barrié
l'intervieweuse 

AmelieAmelie AJLAmélie Josselin-Leray
l'interviewée

Nathalie est traductrice littéraire (anglais > français, espagnol > français), nouvelliste, chroniqueuse et parolière.

Elle est agrégée d'anglais et titulaire d'un Master 2 de recherche littéraire de l'université Paris ouest Nanterre et d'un Master 2 de traduction littéraire de l'université Paris 7 – Charles V.

Nathalie a enseigné le français 16 ans aux Etats-Unis, puis l'anglais 12 ans en France.

Elle se consacre à présent à la traduction pour l'édition et à l'écriture de nouvelles et de chansons. Elle écrit des chroniques littéraires sur Babelio et pour le site du collectif Nouvelle Donne dédié à la nouvelle littéraire.

Amelie ND

University Toulous

Amélie est maître de conférences
en linguistique anglaise et traduction au département de traduction, d'interprétation et de médiation linguistique (CeTIM, devenu récemment D-TIM), qu'elle a co-dirigé entre 2015 et 2020. Elle a obtenu un
doctorat en traduction, termin-
ologie et lexicologie à l’Université
de Lyon 2. Ses thèmes de
recherche sont la lexicographie,
la terminologie et la linguistique
de corpus et les livres pour enfants traduits.

 

Amellie CETIM

Centre de Traduction, Interprétation
et Médiation Linguistique

Amelie NB 2Vous pratiquez la post-édition, de quoi s’agit-il exactement ?

Amelie AJLDe mon côté, je ne pratique que très peu actuellement la post-édition, mais je m’y intéresse en tant qu’objet de recherche et également en tant que compétence à enseigner aux futurs traducteurs. La post-édition ne doit pas être confondue avec ce qu’on appelle en anglais editing, qui s’apparenterait plus à de la révision. La post-édition consiste, pour un « biotraducteur », c’est-à-dire pour un traducteur humain, à réviser / corriger une traduction entièrement faite par une machine (par un logiciel de traduction automatique). Le métier de traducteur est en train d’évoluer, et de plus en plus de traducteurs sont amenés à faire de la post-édition, puisque la plupart des logiciels de TAO incluent désormais aussi une fonction de traduction automatique.

Amelie NB 2DeepL (Deep Learning) semble être un outil prometteur. Pensez-vous qu'il pourra révolutionner la pratique actuelle de la traduction ? Les délais de remise des traductions avec un tel outil à disposition seront-ils réduits ? Voyez-vous d'éventuels inconvénients à son utilisation ?

DeepL est un moteur de traduction automatique neuronale qui est déjà en train de modifier en profondeur les pratiques de traduction dans certains domaines. De manière générale, les nouveaux systèmes de traduction automatique qui font appel à l’apprentissage profond et aux réseaux de neurones s’avèrent très efficaces dans certains domaines. Ils sont beaucoup utilisés par exemple dans le domaine de la localisation (traduction de jeux vidéo, de sites web…) et par exemple à la Commission Européenne pour certains types de documents. Les moteurs de traduction automatique peuvent aussi être « entraînés » dans certains domaines pour devenir encore plus performants. Dans certains cas de figure, il y a un réel gain de temps et une qualité assez remarquable. Dans d’autres (traduction littéraire, traduction en sciences humaines et sociales), la traduction automatique, même neuronale, ne fournit pas des résultats directement exploitables. Mais certaines recherches sont en cours aussi sur ces questions. Le plus important pour l’instant est de faire prendre conscience aux utilisateurs que, malgré les progrès, la machine ne « comprend » toujours rien au sens, et que, sous des aspects faussement bien rédigés, elle fournit parfois des textes emplis de contresens majeurs. D’où l’importance de former encore mieux les traducteurs à savoir repérer et corriger ces erreurs. N’importe qui ne peut pas faire de la post-édition.

Amelie NB 2Le terme de traduction automatique neuronale n’est-il pas un peu paradoxal ? Que recouvre-t-il au juste ?

Amelie AJLCe terme est en effet peut-être tout à la fois opaque et paradoxal. Les neurones en question ne sont pas ceux du biotraducteur, même si ce dernier doit mettre les siens à contribution pour effectuer une post-édition de qualité ! Il s’agit en fait de réseaux de neurones artificiels. Il serait ici assez compliqué d’expliquer comment fonctionnent précisément ces systèmes sans avoir recours à des notions de mathématiques et d’informatique très poussées. Peut-être peut-on se contenter de dire qu’il s’agit d’un système de traduction automatique qui s’est développé de manière assez fulgurante
depuis 2015-2016 en s’appuyant sur les avancées de l’intelligence artificielle et sur des corpus multilingues toujours plus volumineux, etAmelie T. Poibeau renvoyer le lecteur à des lectures plus détaillées comme le très didactique ouvrage de Thierry Poibeau, Babel 2.0. Où va la traduction automatique ? [1]

Dans tous les cas, il est désormais nécessaire d’ajouter un qualificatif après traduction automatique pour préciser de quel type de système on parle, les termes de traduction automatique à base de règles, de traduction automatique à base d’exemples ou de traduction automatique statistique renvoyant à des fonctionnements complètement différents et désormais plutôt dépassés. Les systèmes de traduction automatique neuronale procèdent par une analyse contextuelle globale, où un mot est analysé selon son contexte immédiat, mais aussi en lien avec des mots sémantiquement proches, ce qui explique que les traductions produites par ce système aient l’air plutôt fluides et idiomatiques, ce qui en réalité est très trompeur. Les erreurs générées par les anciens systèmes de T.A. étaient en effet souvent assez grossières, tandis que celles commises par les nouveaux systèmes de T.A. sont plus subtiles. D’où la nécessité de sensibiliser les utilisateurs, en particulier les « non linguistes », aux failles Lynne Bowkerpossibles de ces systèmes ainsi qu’à la question de la propriété des données. C’est la tâche à laquelle s’attelle depuis quelques années Lynne Bowker, de l’Université d’Ottawa, qui a forgé le concept de machine translation literacy. [2] Quant aux traducteurs / post-éditeurs, leur importance s’en voit renforcée. La machine n’est pas près de remplacer l’homme….

Amelie NB 2Pensez-vous que ces nouveaux outils techniques dont vous parlez et logiciels d’aide aux traducteurs seront amenés à se démocratiser, ou resteront-ils réservés aux spécialistes et professionnels de la traduction ? Je suppose par ailleurs qu’ils ne seront pas gratuits ?

Amelie AJLIl n’est pas très facile de répondre simplement à cette question. Je pense qu’il faut distinguer différents types d’outils mais également deux catégories d’utilisateurs : les utilisateurs ponctuels, non spécialistes d’une part, et, d’autre part, les « langagiers », comme on les appelle au Canada, qui se servent des outils régulièrement et avec une rigueur toute professionnelle. Le type d’outil qui tend le plus à se démocratiser est le logiciel de Traduction Automatique en ligne. Il en existe plusieurs gratuits comme Google Translate ou encore DeepL, qui sont à la portée de tous. Toutefois, des versions payantes comme DeepL Pro (avec ses diverses formules) permettent aux professionnels langagiers de traiter des volumes de données plus importants, de personnaliser un peu les moteurs et surtout de mieux protéger les données (la confidentialité est un problème dont n’est pas toujours conscient l’utilisateur lambda). Les outils de corpus tels que SketchEngine, English Corpora ou AntConc, malgré une nette amélioration de la convivialité, sont déjà un peu plus réservés aux initiés ayant quelque bagage linguistique. On y trouve des versions d’essai gratuites en général limitées dans le temps et dans le volume des données traitées ; pour monter en puissance, il faut posséder un compte payant, et utiliser les fonctions avancées requiert de solides connaissances linguistiques. Enfin, en ce qui concerne les outils de Traduction Assistée par Ordinateur (où la traduction est faite par un bio-traducteur, et non par la machine, à l’inverse de la Traduction Automatique), ceux-ci sont pour l’instant principalement réservés aux traducteurs professionnels. Les leaders du marché (RWS, encore appelé Trados jusqu’à peu, et MemoQ) fonctionnent via une licence payante, mais il existe également des solutions open source, comme OmegaT, MateCat, SmartCat ou encore WordFast. Enfin, un logiciel en ligne comme Memsource permet également d’ajouter une dimension « gestion de projet » aux fonctions de base de mémoires de traduction. Espérons en tout cas qu’avec le développement de la science ouverte, les prototypes d’outils conçus par les chercheurs deviennent accessibles au plus grand nombre.

Amelie NB 2Avec vos étudiants, vous abordez le domaine de la littérature jeunesse. Ces étudiants en traduction utilisent-ils les outils précités ? Leur imagination et leur culture restent-elles primordiales, ou complémentaires par rapport à la technique ?

Amelie AJLOui, les étudiants sont formés à l’utilisation de tous les outils mentionnés précédemment ; c’est désormais indispensable pour un traducteur qui se lance dans le métier, et cela fait partie des compétences à acquérir selon le référentiel établi par le réseau EMT. Toutefois, les étudiants s’en servent moins lorsque l’on aborde la traduction de la littérature jeunesse, car s’il y a bien un domaine sur lequel ces outils achoppent encore, c’est celui des références culturelles, de la créativité et de l’humour, qui sont au cœur même de la littérature jeunesse. Je leur indique qu’un traducteur doit être curieux de tout et avoir plusieurs cordes à son arc : maîtriser l’utilisation des concordanciers est tout aussi indispensable que savoir repérer un clin d’œil à Alice au pays des merveilles, à Fifi Brindacier ou à Dr Seuss !

Amelie NB 2Dans le secteur de la littérature jeunesse, que vous aimez en tant que relectrice, traductrice et enseignante, obtenez-vous des traductions intéressantes de vos étudiants ? Le domaine des noms propres, par exemple, est-il riche en innovations ? Pouvez-vous citer quelques exemples ?

Amelie AJLDepuis 14 ans que je dispense ce cours, je suis toujours autant épatée par l’imagination et la créativité des étudiants dans ce domaine. Ils y prennent en général beaucoup de plaisir et mettent beaucoup de cœur à se prendre au jeu de l’humour, des sonorités, du retour à l’enfance. Le plaisir est partagé ! D’ailleurs, de nombreux anciens étudiants me reparlent souvent de ce cours plusieurs années après, me disant qu’ils en gardent un très bon souvenir. Récemment, par exemple, Laura Brignon m’en faisait la remarque. À titre d’exercice, ils traduisent intégralement une œuvre jeunesse réelle (album ou petit roman). Une année, les étudiants qui traduisaient la petite série Stink de Megan Mc Donald avaient dû inventer toute une terminologie pour les noms de bonbons. Inch & Brub Une autre année, ils avaient traduit l’album australien There’s an ouch in my pouch de J. Willis et G. Parsons par Qu’est-ce qui cloche dans ma poche ? Cette année, des étudiants ont traduit l’album écossais Inch and Grub : a Story about Cavemen de A. Chisholm et D. Roberts, et ont proposé comme titre Tif et Touf, les deux hommes des cavernes. Tout un programme !

Amelie NB 2Avez-vous des difficultés à leur trouver des stages ? S'orientent-ils en majorité vers la traduction technique, littéraire, ou vers d’autres domaines ? Les stages se font-ils en édition ou en entreprise ?

Amelie AJLJe ne cacherai pas le fait que, depuis deux ans, la situation est un peu critique pour que les étudiants trouvent des stages satisfaisants, ou des stages tout court. Le télétravail ne fait pas tout et ils ont besoin de rencontrer des professionnels pour acquérir des compétences et accroître leur réseau. Les stages se font principalement dans des entreprises, dans des agences de traduction ou auprès de certains traducteurs indépendants qui veulent bien les accueillir. Lors des stages longs les étudiants sont amenés à se spécialiser : localisation, sous-titrage, post-édition, gestion de projet, gestion de mémoires de traduction, gestion de bases de données terminologiques, missions ponctuelles d’interprétation consécutive… Nous tentons volontairement de les former un peu à tout pour que leur polyvalence et leur adaptabilité soit un atout. Un tout petit nombre parvient à se spécialiser dans la traduction d’édition, mais souvent en parallèle de la traduction technique.

Amelie NB 2Par ailleurs, vous vous intéressez à la volcanologie. Votre thèse de doctorat sur ce sujet a-t-elle introduit de nouveaux éléments dans le lexique employé ? Avez-vous des exemples ?
Amelie AJLOui, un autre de mes péchés mignons, outre les dictionnaires et les livres jeunesse, c’est les volcans…Je rêvais d’être volcanologue comme Katia Krafft, et suis devenue professeure d’anglais ! Alors en guise de revanche, j’ai consacré ma thèse de doctorat au lexique de la volcanologie et une fois la thèse terminée je suis allée me frotter aux volcans actifs d’Indonésie, au milieu des vapeurs sulfurées du Kawah Ijen et des panaches de fumée du Semeru.

Le but de la thèse n’était pas tant d’analyser le lexique de la volcanologie en soi (il y aurait pourtant beaucoup à faire, notamment sur la question des emprunts aux langues étrangères !), mais de voir comment ce lexique spécialisé était traité dans des dictionnaires de langue générale et comment cela illustrait, de manière plus large, la problématique de l’intégration des termes spécialisés dans les dictionnaires généraux. Cela m’a permis de constater par exemple qu’en 2001, contrairement à ce que l’on aurait pu attendre, un dictionnaire encyclopédique tel que le Petit Larousse contenait moins de termes dans ce domaine qu’un dictionnaire de langue tel que le Petit Robert, ou encore qu’un dictionnaire britannique tel que le New Oxford Dictionary of English répertoriait beaucoup plus de termes de volcanologie qu’un dictionnaire américain comme le American Heritage. J’ai tenté de voir quels critères présidaient à l’inclusion des termes dont la présence dans ce genre de dictionnaire était réclamée par les utilisateurs, et d’émettre quelques recommandations quant aux critères de sélection, à la rédaction des définitions etc. La confrontation à des données réelles issues d’un corpus de vulgarisation de volcanologie que j’ai constitué a permis de constater, par exemple que certaines définitions étaient inexactes ou incomplètes, que certains équivalents de traduction présents dans les dictionnaires bilingues n’étaient en fait pas utilisés (par ex., volcan en repos que fournissait le Harrap’s) ou que le corpus pouvait fournir une myriade d’équivalents possibles qui étaient totalement absents du dictionnaire bilingue (traduction du verbe erupt, par exemple). L’idéal serait en réalité de permettre un accès interactif au corpus depuis un dictionnaire, ce à quoi les chercheurs réfléchissent actuellement. Le dictionnaire du XXIe siècle doit encore se réinventer.

 

Amelie NB 2Merci Amélie Josselin Leray, de nous avoir donné un bel aperçu de vos nombreux domaines de compétences. Vous nous brossez ce faisant un état des lieux actualisé du domaine de la traduction dans notre pays, des avancées impressionnantes apportées par l'informatique et le traitement automatique de la langue et par les recherches universitaires auxquelles vous participez. Il s'agit là d'un domaine en pleine expansion. 

Amelie AJLOui, en effet il reste encore beaucoup à explorer et les pistes sont nombreuses : interdisciplinarité, intelligence artificielle…. sans oublier que l'humain reste central malgré tout. Je crois que notre discussion fait également ressortir l'importance des allers-retours entre la théorie et la pratique de la traduction, et la richesse exceptionnelle qu'apporte la collaboration internationale, au sein de l'Europe et au-delà de ses frontières, un point qu'il me parait indispensable de rappeler en ces temps troublés. Et n'oublions pas avant tout le plaisir du mot, surtout dans les livres pour enfants !

 

Initials JJG

Merci infiniment à vous deux pour cet entretien passionant.

N.B. 2Nathalie Barrié Amelie photobiblioAmelie Josselin-Leray

 

NEVER UNDERESTIMATE A WOMAN WITH A BOOK

[1] POIBEAU, Thierry (2019). Babel 2.0, Où va la traduction automatique ? Paris, Odile Jacob.
https://bit.ly/3MP0BB7

[2] https://sites.google.com/view/machinetranslationliteracy/

W O R D L E / LeMOT

le jeu de mots simple qui a conquis le monde entier

  Wordle 1

 

 

 

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Ces dernières semaines, un jeu de mots en ligne a pris le monde d'assaut et le New York Times l'a racheté pour une somme à sept chiffres non divulguée.

Wordle, qui met les utilisateurs au défi de deviner un mot de cinq lettres en six tentatives maximum, capte l'esprit du temps avec son concept simple et sa limite d'une fois par jour.

Son développeur, Josh Wardle, basé à New York, a déclaré qu'il avait été étonné par la réaction à Josh Wardle son jeu depuis son lancement en octobre de l'année dernière.

"Depuis le lancement de Wordle, j'ai été impressionné par la réaction de tous ceux qui ont joué", écrit-il sur Twitter. "Le jeu est devenu plus grand que je ne l'avais jamais imaginé – ce qui, je suppose, n'est pas un exploit étant donné que j'ai créé le jeu pour un seul public."

Wardle (le nom du jeu est un jeu de mots sur son nom de famille) a créé le jeu pour sa petite amie, Palak Shah, qui avait développé un penchant pour les jeux de mots pour tuer le temps pendant la pandémie.

Après avoir suscité l'intérêt de ses amis et de sa famille, il a rendu le jeu public il y a un peu plus de trois mois et il compte aujourd'hui des millions d'utilisateurs à travers le monde, qui se connectent tous pour résoudre le même puzzle quotidien.

Des imitateurs dans des dizaines de langues tentent d'imiter le succès de Wordle, mais qu'est-ce qui rend ce jeu si addictif ?

"Je partage mon score avec mon frère à New York à l'heure du petit-déjeuner", raconte Anindita Ghose, auteur et journaliste à Bombay. "Il s'est plaint à moi qu'il devait rester debout bien au-delà de son heure de coucher car la nouvelle énigme ne tombe qu'à minuit".

"Nous sommes proches, mais ce partage quotidien du même puzzle de mots apporte un côté compétitif à notre équation, et l'idée d'un seul puzzle ajoute un sentiment de solidarité".

"L'échec est minime puisque la plupart des gens y arrivent en six essais, mais personne n'a besoin de perdre pour que vous gagniez."

De même, Sam Lake, un enseignant d'origine britannique vivant à Hong Kong, affirme que le jeu a "vraiment décollé" parmi ses amis.

"Des tas de gens partagent leurs scores ici tous les jours, donc il est définitivement très populaire, mais je pense aussi que c'est à 100 % la version principale en anglais à laquelle la plupart des gens jouent", dit-il.

Sam parle plusieurs langues et a essayé de jouer à différentes versions dérivées de Wordle que les développeurs du monde entier ont créées dans leur langue maternelle.

Il a essayé le jeu en suédois, mandarin et coréen, ainsi qu'en anglais, avec plus ou moins de succès.

"Si le suédois n'avait pas neuf voyelles, ce serait peut-être plus facile, et c'est une configuration assez différente avec le chinois, car il y a très peu d'options à cinq lettres et il s'agirait de deux mots", explique-t-il.

Étant donné le succès de la version anglaise, il n'est pas surprenant que les développeurs se soient adaptés en créant différentes versions pendant leur temps libre.

Au moment où nous écrivons ces lignes, une liste indique qu'il existe 222 versions du jeu dans 79 langues.

P. Sankar, un architecte logiciel de Chennai, en Inde, a inventé une version tamoule du jeu qui a entièrement supprimé la limite des six essais.

La langue compte 12 voyelles et 18 consonnes qui, une fois combinées, créent leur propre paire unique, soit plus de 200 symboles composés, ce qui rend beaucoup trop difficile de trouver la bonne réponse en six tentatives.

"Les gens m'envoient leurs scores et j'en ai vu qui ont mis jusqu'à 70 ou 80 essais", a déclaré M. Sankar à la BBC.

"J'ai initialement créé ce jeu pour ma fille de neuf ans, qui ne parle pas bien le tamoul car elle a reçu une éducation en anglais.

"Depuis, elle a passé du temps avec sa mère et sa grand-mère pour apprendre de nouveaux mots en tamoul, c'est pourquoi je considère que c'est un succès pour moi."

Sankar pensait qu'il ne recevrait pas plus de cinq ou six joueurs, mais il en voit maintenant jusqu'à 1 500 par jour.

Il travaillait sur un code alphabétique tamoul en tant que hobby depuis plusieurs années, alors quand Wordle est devenu viral, il était bien placé pour faire sa propre version.

"J'ai pu l'écrire rapidement parce que le code que j'avais déjà créé était là pour que je l'utilise, sinon cela m'aurait demandé des semaines de travail", explique-t-il.

"Quand j'ai commencé, le but était de faire quelque chose d'amusant, donc ça restera comme ça – et d'autres personnes ont aidé à soumettre des mots pour que je puisse continuer à jouer."

De même, Lau Chaak-ming, professeur adjoint en linguistique à l'Université de l'éducation de Hong Kong, disposait d'années de ressources en langue cantonaise qu'il avait développées avant de créer la version Jyutping de Wordle (en utilisant l'alphabet romain pour écrire en cantonais).

"J'ai joué à mon premier jeu de Wordle il y a environ trois semaines et je l'ai trouvé très addictif", confie-t-il à la BBC. "J'avais déjà des listes de mots pour le cantonais provenant de mes projets précédents, c'était donc un fruit à portée de main".

Il a déployé le jeu fin janvier et il a maintenant été joué plus de 100 000 fois.

"Le problème avec Jyutping, c'est qu'il n'est pas enseigné aux locuteurs natifs du cantonais, donc les Hongkongais devront apprendre un nouveau système pour jouer au jeu", ajoute-t-il.

"Je pense que c'est une variante rare de Wordle où les gens apprendront quelque chose du jeu".

Ce désir d'éduquer, partagé par Lau et Sankar, est évident dans un certain nombre de versions à travers le monde.

Un père de famille du Pays de Galles souhaitait aider ses enfants à apprendre le gallois et a donc développé un jeu pour eux, tandis qu'un développeur de logiciels de Colombie-Britannique, au Canada, a créé une version en gitxsan parallèlement à son travail avec une université pour développer une application de dictionnaire pour la langue indigène.

Mais comme le développeur anglais d'origine, Fernando Serboncini, d'origine brésilienne, était motivé uniquement par le plaisir de jouer.

"Je n'avais pas prévu de le rendre public, mais je l'ai envoyé à quelques amis et, dans l'heure qui a suivi, dix mille personnes y jouaient", raconte Serboncini.

"Ça a explosé et je n'avais aucun contrôle dessus – à la fin de la journée, il y avait plus de cent mille personnes qui jouaient".

Termo, comme sa version s'appelle, n'a cessé de croître depuis et voit maintenant au moins 400 000 joueurs quotidiens, ce qui implique de passer à des serveurs plus grands et de dépenser plus d'argent pour maintenir le jeu en fonctionnement.

"Je suis très heureux que les gens y jouent et, pour l'instant, j'ai l'intention de continuer à l'améliorer et à le faire pendant mon temps libre", déclare Fernando.

Mais pourquoi Wordle, et ses nombreux dérivés, ont-ils connu un tel succès aussi rapidement ?

Le format n'est pas nouveau, puisqu'il est similaire à Mastermind, un jeu de société créé dans les années 1970.

Et d'autres jeux basés sur les mots ont connu des pics de succès au fil des ans, notamment la populaire application basée sur le Scrabble, Words with Friends.

"C'est la nature même de Wordle", selon Fernando. "C'est un site simple et qui n'essaie pas de faire quelque chose de bizarre", dit-il.

"Je pense que cela choque les gens, car nous nous sommes tellement habitués à d'autres modes d'interaction un peu plus agressifs", poursuit-il.

"Il ne vous demande que cinq minutes d'attention, vous divertit un peu et vous laisse partir", explique-t-il.

Source: BBC News Afrique, 2.2.22

* NDLR : Le même mot anglais, rebus, existe un français (avec un accent – rébus). Le dictionnaire Larousse le définie ainsi : 

nom masculin

(latin rebus, ablatif de res, chose)

  • 1. Jeu d'esprit qui consiste à exprimer des mots ou des phrases par des lettres, des mots, des chiffres, des dessins et des signes dont la lecture phonétique révèle ce que l'on veut faire entendre.
  • 2. Écriture difficile à déchiffrer.

     

  Wordle 4  

COMMENT JOUER WORDLE EN FRANCAIS ?

  Wordle French  
 

https://wordle.louan.me/

 

HOW TO PLAY WORDLE IN ENGLISH

Wordle Englishhttps://www.nytimes.com/games/wordle/index.html

 

Auteurs et traducteurs tirent la couverture à deux

Entretien avec Jennifer Croft et Mark Haddon, de la campagne #TranslatorsOnTheCover

L'entretien qui suit a été publié dans numéro no, 6 de Contrepoint (2021 32), la revue du Conseil Européen des Associations de Traducteurs Litteraires. Nous le reproduisons ici avec l'autorisation amiable des interviewés et de la revue. 

La Journée mondiale de la Traduction 2021 a vu le lancement de #TranslatorsOnTheCover qui appelle tous les écrivains et écrivaines à demander à leurs éditeurs de faire figurer le nom de leurs traductrices ou traducteurs en couverture de leurs œuvres. Jennifer Croft et Mark Haddon, à l’origine de cette campagne, ont gentiment (et quasiment du jour au lendemain) accepté de répondre aux questions de Contrepoint.

 

Jennifer Croft Mark Haddon

Jennifer Croft a remporté en 2020 le prix international d'écriture William Saroyan pour Homesick, récit autobiographique illustre, ainsi que le prix Man Booker International 2018 pour sa traduction du polonais a l'anglais de Flights, oeuvre d'Olga Tokacruk, prix Nobel de littérature. (Titre original Bieguni, traduit du polonaius au francais sous le titre Les Pelegrins par Grazyna Erhard, éditions Noir su Blanc, 2010.)

Jennifer Croft
Photo : collection privée

Mark Haddon est l'auteur de quatre romans, parmi lesquels Le bizarre incident du chien pendant la nuit et, plus récemment, L'Odysse du marsouin (traduits en français par Odile Demange, respectivement aux éditions Pocket Jeunesse, 2005, at aux éditions NiL, 2021).

 

 

 

Mark Haddon
Photo : collection privée

Contrepoint : Comment vous, traductrice et écrivain, avezvous été amenés à lancer ensemble cette campagne ?

Mark : Je connaissais le travail de Jennifer surtout par sa traduction du polonais à l’anglais de Flights, d’Olga Tokarczuk, lauréate du Booker International Prize. Par la suite, j’ai lu son article publié dans le Guardian sur l’invisibilité des traducteurs. Elle y expliquait que leur difficile travail créatif revenait à faire un choix pour chaque mot d’un livre et que par conséquent, leur nom devrait apparaître sur sa couverture. À cette lecture, je me suis senti coupable. En effet, bien qu’en contact avec certains de mes traducteurs (Harry Pallemans aux Pays-Bas, Hamid Dashti en Iran…), j’avais envers la traduction une attitude semblable à celle du monde du livre en général : pour moi, c’était un phénomène invisible, lointain. Mon accès de culpabilité a cependant laissé place à une phase d’éclairement : tandis que les traducteurs n’ont guère le pouvoir de changer le statu quo, les éditeurs, eux, ont ce pouvoir mais pas la motivation. Je me suis dit que si les auteurs se souciaient davantage du traitement accordé à leurs traducteurs, un changement serait possible. J’ai alors demandé à mes agents, Aitken Alexander Associates, si je pouvais peser pour que toute future traduction porte le nom de son traducteur ou de sa traductrice en couverture. Comme ils m’ont assuré de leur soutien, je me suis mis en rapport avec Jennifer et nous avons dressé une liste d’écrivains que nous pensions disposés à agir dans le même sens.

Mais la machine s’est véritablement lancée quand j’ai pris contact avec Nicola Solomon, formidable directrice de la Society of Authors. Nous avons élaboré à quatre mains un manifeste que l’association a adressé par courriel à tous ses membres. Avant même que nous ayons obtenu 1 000 signatures, Pan Macmillan s’engageait à mentionner le nom de ses traducteurs sur ses couvertures.

Quant à Jennifer et moi, nous ne nous sommes toujours pas rencontrés, hormis lors d’une brève réunion tactique en ligne et d’une interview radiophonique réalisée par la BBC de part et d’autre de l’Atlantique. Mais nous nous sommes bien promis de partager un café et un gâteau quand nous coïnciderons dans le même fuseau horaire.

Contrepoint : Comment allez-vous transformer cette énorme vague de réponses positives en conversion avérée de nouveaux éditeurs ?

Mark : La campagne a maintenant [NdlR : début novembre 2021] réuni 2 300 signatures. Nous venons d’envoyer à tous nos soutiens des suggestions de courriers à adresser à leurs agents et/ ou éditeurs, les exhortant à indiquer le nom de leurs traducteurs sur leurs couvertures. Bien entendu, cela ne va pas sans complications. Certaines maisons d’édition campent sur leurs positions, sans qu’aucune n’avance pour autant d’arguments réellement solides. La palme revient à Pushkin Press, qui répond ceci à cette lettre envoyée par les auteurs : « On omet le fait que le traducteur n’est pas l’auteur, dont il conviendrait de connaître l’avis sur la question. » Par ailleurs, il existe évidemment des territoires où l’on traduit des titres commerciaux en masse, en interne et de manière collective. Par conséquent, nombre de ces livres n’ont pas de traducteur attitré. Cependant, si une majorité de nos signataires tiennent la promesse qu’ils ont publiquement exprimée, nous espérons que Pan Macmillan sera le premier de nombreux éditeurs à changer de politique, dans le meilleur des cas pour des raisons éthiques ou, du moins, pour suivre le mouvement.

Contrepoint : Que répondriez-vous aux objections selon lesquelles une rémunération correcte et des contrats équitables importent davantage qu’un nom sur une couverture ?

Jenny : Les contrats deviennent équitables lorsqu’on reconnaît aux traducteurs un rôle de créateurs à part entière. En mettant en avant leur identité, les éditeurs qui mentionnent leur nom sur la couverture de leurs livres prouvent leur engagement en faveur de la reconnaissance de ces professionnels et permettent aux lecteurs d’en faire autant. Si personne ne sait qui est le traducteur ou la traductrice, pourquoi lui verser des droits ? À l’inverse, si tout le monde sait que telle personne a écrit chaque mot de tel livre, a défendu son auteur auprès des éditeurs, agents, journalistes ou fondations ainsi que sur les medias sociaux, a organisé des lectures de ses œuvres… ne devient-il pas évident qu’il faut le payer à la hauteur de ses mérites ?

Traduit de l’anglais par Marie-Christine Guyon 

Lectures supplémentaires :

The movement to put translators’ names on book covers is working. 

Literary Hub, October 12, 2021