Une comtesse au coeur blessé

MAGDALENAEn mars dernier, Magdalena Chrusciel a été notre « traductrice du mois ». Fille d'un grand pharmacologue polonais détaché à l'Organisation mondiale de la Santé, elle a grandi à Genève et y a fait des études qu'elle a ensuite poursuivies à l'Université de Varsovie. Revenue en Suisse et diplômée de l'E.T.I. de Genève, elle possède une palette linguistique aussi large qu'originale avec la maîtrise de quatre langues : polonais, russe, français et anglais. Elle est traductrice-jurée et a également des activités d'enseignement et de formation professionnelle. Aujourd'hui, elle a choisi de nous parler d'une héroïne de la résistance polonaise à l'oppression nazie : Krystyna Skarbek. Figure romanesque et femme d'exception qui fut aussi, sous un nom d'emprunt, Christine Granville, elle connut un destin aussi périlleux que rocambolesque qui inspira romanciers et cinéastes. Le portrait que Magdalena nous brosse de sa compatriote montre, une fois encore, que la réalité dépasse souvent la fiction !

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Krystyna Skarbek alias Christine Granville – cette comtesse extraordinaire, l'espionne favorite de Churchill, décorée de la Croix de guerre, fut une aventurière adulée des hommes qui étaient amoureux fous de sa « Beauté du diable ».

 

              

Ian Fleming se serait inspiré de son personnage pour ses héroïnes : Vesper Lynd (Casino Royale) et Tatiana Romanova (From Russia, with Love)

Krystyna Skarbek

Londres, Shellbourne hôtel appartenant au Polish Relief Society : c'est là qu'elle trouva la mort d'un coup de couteau au cœur, asséné par son amoureux éconduit. Elle y séjournait entre ses déplacements professionnels en mer, où elle travaillait comme hôtesse.

 

Une authentique comtesse polonaise

Ravissante, elle était surtout dotée d'un caractère hors du commun, courageuse, elle savait se rendre invisible, par exemple dans la foule. Sa mère, Stefania, fille d'un riche commerçant juif, Goldfeder, avait épousé en 1908 le comte Skarbek, qui cherchait ainsi à se réargenter. [1] Avec la dot, les époux achetèrent un petit manoir, Trzepnica, où Krystyna, vint au monde le 1 mai 1908. Fille de bonne famille, elle fréquentera les Ursulines, apprendra à skier dans la plus fameuse des stations de sports d'hiver polonaises, Zakopane, ce qui sera relaté par le non moins fameux écrivain Witold Gombrowicz, et pratiquera le saut à cheval pour lequel elle aura une passion. Son père meurt en 1929, après avoir dilapidé la dot de sa femme; la famille déménage à Varsovie. Prenant part à un concours de beauté, Krysia est élue l'une des plus belles Polonaises en 1930. Un court mariage s'ensuit avec un riche industriel de Pabianice, Karol Gietlich, puis divorcée, Krystyna travaille chez Fiat, à Varsovie. Intoxiquée par les gaz d'automobiles, elle se retrouve convalescente dans ses chères montagnes. À Zakopane, elle rencontre Jerzy Gizycki, écrivain excentrique, diplomate et voyageur, son aîné de 20 ans, qu'elle épouse en 1938. Alors qu'elle voyage avec son consul de mari en Afrique du Sud, la guerre éclate. Ils se rendent à Londres où Krystyna sera recrutée par le Secret Intelligence Service (SIS).

 

    Sa première mission l'amène à Budapest, où elle organise un service de courriers entre la Hongrie et la Pologne. Une de ses missions à travers les montagnes, accomplie à ski et en hiver, en compagnie du champion olympique Jan Marusarz, est encore bien présente à la mémoire des Polonais, tant elle fut périlleuse. Son mariage promptement rompu, elle rencontre André Kowerski – qu'elle connaissait enfant en Pologne. C'est un officier polonais interné en Hongrie qui organisera une filière d'évasion pour ses compagnons d'internement dans le but de recréer une armée polonaise en France.

André Kowerski

C'est Krystyna qui recrute André pour les services britanniques. Sa mission était d'informer les Anglais de la situation en Pologne occupée, tout en aidant des militaires britanniques à s'évader. Au risque de sa vie, elle traversera la frontière à quatre reprises. C'est ainsi qu'elle rencontre Wlodzimierz Ledochowski (futur colonel), qui devient son amant. Quelque temps après, envoyés en mission très dangereuse, le couple sera arrêté par un douanier tchèque qui les conduit à la Gestapo. C'est alors que Krystyna trouve un moyen de se sortir de cette situation très dangereuse, en offrant son collier aux douaniers – ceux-ci se battent alors pour les prétendus diamants, courant après les cristaux dispersés et permettant ainsi au couple de s'échapper dans la forêt.

 

                        

   Wlodzimierz Ledochowski                  André Kowerski 

La terreur nazie s'était alors renforcée, et Krystyna conjura en vain sa mère de quitter la Pologne. Celle-ci périt plus tard dans l'insurrection du ghetto de Varsovie. À leur tour, Krystyna et André sont arrêtés par la Gestapo. Krystyna s'en sortit cette fois-ci en se mordant la langue ce qui lui fit cracher du sang. Portant des cicatrices thoraciques, les occupants hantés par la crainte de la tuberculose en phase terminale, la relâchèrent finalement. Dorénavant suivi, le couple put néanmoins s'évader en Angleterre grâce à l'aide des services secrets qui leur fournirent passeports britanniques et voiture.

L'agent secret Christine Granville

C'est ainsi que Krysia Skarbek devient Christine Granville, passant la frontière cachée dans le coffre de Sir Owen O'Malley, l'ambassadeur britannique à Budapest. Cependant, parvenu au terme de son périple moyen-oriental au Caire, le couple se heurte à la suspicion générale, tant son évasion paraît rocambolesque. Il devient vite évident que Christine ne peut travailler que comme agent de terrain car, dès qu'elle apparaît dans un bureau, tous les hommes cessent de travailler. Elle va subir à Alger un entraînement de choc, pour les missions les plus dangereuses, seule femme parmi les hommes : opératrice-radio, maniements d'armes et d'explosifs, parachutisme

Petit à petit, les services britanniques reconnaissent le rôle crucial des femmes, qui comme courriers passent plus inaperçues que les hommes et, manquant cruellement d'agents, vont les employer. Elle sera donc parachutée en 1944 à Vassieux-en-Vercors, dans le sud de la France, œuvrant comme courrier sous le nom de Pauline Armand, au sein du réseau Jockey, dirigé par le pacifiste Francis Cammaerts. Elle fut notamment chargée des liaisons entre maquisards français et italiens opérant dans les Alpes, et les forces polonaises à créer.

Lorsque le maquis fut attaqué dans le Vercors, en juillet 1944, apprenant que des agents importants avaient été arrêtés, elle se présenta au capitaine Schenk comme la nièce du général Montgomery, lui offrant aussi deux millions de francs – Schenk fit intervenir un officier de la Gestapo, le Belge Max Waem, qui conduisit le groupe hors des territoires occupés – action qui lui valut de sauver sa tête après la guerre. Christine eut aussi fort à faire avec de nombreux Polonais enrôlés dans l'armée allemande. C'est ainsi qu'elle s'adressa à 2.000 Polonais qui tous se débarrassèrent de leur uniforme allemand.

 

Si ses services en France restaurèrent sa réputation politique et militaire, hélas aucune des missions d'intervention qu'elle espérait conduire en Pologne – notamment l'opération Freston, n'eurent lieu. Skarbek fut une des rares femmes des SOE à être élevée au grade de capitaine ; elle obtint la George Medal et fut faite Officer of the Order of the British Empire (OBE). Ses services en France lui valurent la Croix de guerre.Dans une Angleterre dévastée et saignée à blanc par la guerre, les années d'après-guerre furent difficiles pour les émigrés. Christine essaya de se refaire une vie. Kowerski, toujours amoureux, vivait à Munich, mais Christine refusait d'habiter en Allemagne. Cependant, il était évident pour ses amis qu'elle n'arrivait pas à oublier le passé terrible de la guerre, souffrant de cauchemars, mais refusant d'en parler. C'est en travaillant comme hôtesse sur des navires de croisière qu'elle croisa le chemin d'un steward irlandais, Dennis Muldowney, qui s'en enticha. Lorsqu'elle changea de paquebot pour lui échapper, il s'engagea comme portier d'hôtel, pour l'attendre à Londres, où il l'assassina. Christine est enterrée au cimetière catholique St. Mary's de Kensal Green, au nord-ouest de Londres. Les cendres d'Andrzej Kowerski, alias Andrew Kennedy, furent transférées à sa mort, en 1988, aux côtés de celle qu'il ne cessa jamais d'aimer.

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[1] Les comtes Skarbek appartenaient à la vieille noblesse polonaise. Au début du XIXe siècle, ils avaient engagé Nicolas Chopin comme précepteur de leurs enfants. Le pianiste et compositeur Frédéric Chopin est né dans leur manoir de Zelazowa Wola, à une soixantaine de kilomètres de Varsovie, le 1er mars 1810. Actuellement, le Dom Urodzenia Chopina est un lieu de mémoire dédié à l'immense « pianiste aux mains d'argent ».  http://bit.ly/2nCFSVV

 

Magdalena Chrusciel

 

A lire aussi :

Milosnica (The lover), by Maria Nurowska, 1999.

Et 3 biographies :

Madeleine Masson, Christine: a Search for Christine Granville, OBE, GM, Croix de Guerre (1975, republished 2005);

Jan Larecki, Krystyna Skarbek, Agentka o wielu twarzach (Krystyna Skarbek, Agent of Many Faces, 2008);


Clare Mulley, The Spy Who Loved: the Secrets and Lives of Christine Granville, Britain's First Special Agent of World War II (2012).

Stories of espionage – Spies like her
The Economist August 25, 2012

A voir :

 

 



Comments

3 responses to “Une comtesse au coeur blessé”

  1. guypradet Avatar
    guypradet

    j’aimerai savoir ce que sont devenus les volontaires polonais dans l’armee française en suisse apres la guerre.

  2. guypradet Avatar
    guypradet

    mon ere,francais,ami de la pologne avant,pendant et apres la guerre etait avec les soldats francais replies et expulsés de suisse..je cherche des temoignages et avis de personndes poucant êgtre motivés act uellement par ce sujer

  3. Jean Leclercq Avatar
    Jean Leclercq

    Comme vous le savez, une armée polonaise avait été reconstituée en France après l’effondrement du front oriental. Beaucoup de militaires polonais, passant par la Roumanie et la Hongrie, avaient rejoint le territoire français . Le 15 juin 1940, ils étaient 83.000. Une partie de cette armée polonaise (25.000 hommes) a suivi les Britanniques et, regroupée en unités combattantes au Royaume-Uni, a été placée sous le commandement du général Wladislaw Sikorski. D’autres (12.000 environ) sont passés en Suisse par le Jura et ont été internés dans ce pays pendant toute la durée de la guerre. Les «internés», dispersés sur tout le territoire de la Confédération, furent employés à des tâches d’utilité publique, notamment dans le cadre du plan d’autosuffisance alimentaire, dit Plan Wahlen. Que sont-ils devenus à la fin de la guerre ? Ils ont été libérés et certains d’entre eux (environ 2.000) sont retournés au pays. Mais, une majorité d’autres n’a pas eu envie de regagner une Pologne désormais aux mains des communistes. Un millier d’internés libérés est resté en Suisse, certains contribuant à enrichir la vie universitaire de ce pays, comme le professeur de musicologie Sygmunt Estreicher. Les autres ont émigré dans le monde entier, notamment en France, en Amérique du Nord et en Afrique australe. À Fribourg (Suisse), la Fondation Archivum Helveto-Polonicum (AHP) que préside M. Jacek Synarski, possède un fonds de 4.000 photos et de nombreux documents sur l’internement des militaires polonais en Suisse pendant la guerre de 1939-1945.
    La Fondation a son siège à l’adresse suivante : Grand-Places 16, 1700 Fribourg (Suisse), courriel : fondationahp@gmail.com
    Sur toutes ces questions, je vous suggère de vous reporter à l’excellent livre de mon ex-condisciple et ami Edmond Gogolewski : La Pologne & les Polonais dans la tourmente de la deuxième guerre mondiale. Presses universitaires du Septentrion, 1996.