Eleanor Catton est une jeune femme née au Canada et élevée en Nouvelle- Zélande. Elle a fait irruption sur la scène littéraire en 2010, à l'âge de 25 ans, lors de la parution de son premier roman, The Rehearsal : A Novel. Le livre, acclamé dans tout le monde anglo-saxon, a été récemment traduit en français par Erika Abrahams sous le titre « La répétition : un roman ». Deux ans après ses débuts, à l'âge de 27 ans, Eleanor Catton a signé sa deuxième œuvre, The Luminaries [1] qui vient de remporter The Booker Man Prize, le prestigieux prix britannique. Son livre a été choisi parmi les 151 romans en compétition, exploit sans précédent dans l'histoire du prix. Nous avons demandé à Renée Kimble, jeune femme américaine, elle aussi très douée qui, à 24 ans débute sa troisième année de doctorat ès littérature française, d'analyser « La répétition ». Voici son excellente contribution au blog.
On reconnaît dès le début que La répétition : Un roman, n'est pas un roman comme les autres. On a peine à croire ce que la prof de saxo dit à la mère d'une de ses étudiantes : « Par rapport au saxo, la clarinette est un têtard. Vous pouvez l'imaginer, n'est-ce pas ? La clarinette est un sperme noir et argenté, et si on aime beaucoup ce sperme, il se transformera un jour en saxophone. » [1]
Qui parle comme ça ?
Évidemment, la plupart des personnages de ce roman. Il faut un certain temps pour s'habituer à ce style théâtral – et l'auteur en use à dessein – mais on finit par reconnaître qu'à l'instar du Nouveau roman, sa forme ne fait que renforcer sa puissante thématique.
Il s'agit de deux intrigues qui se rapprochent, l'une de l'autre, dans le temps et dans l'espace. La première concerne des étudiantes de l'Abbaye Grange, dont un professeur de musique a eu des rapports sexuels avec une des étudiantes plus âgées, Victoria. Bien sûr, il est relevé de ses fonctions, mais il poursuit sa relation avec Victoria, à l'insu de tous sauf d'Isolde, la jeune sœur de Victoria.
Isolde, qui étudie aussi à l'Abbaye Grange, est le véritable personnage principal de ce récit, pas sa sœur aînée. Elle, et aussi Stanley, un étudiant du cours d'art dramatique voisin. Le narrateur raconte l'histoire de Stanley d'une manière non-chronologique, qu'il marque avec les mois. Cette façon d'organiser son histoire mime à la fois les souvenirs d'un individu tels qu'ils surgissent en fonction de ce qui se passe dans sa vie, et la façon dont on répète les scènes d'un spectacle.
Le récit d'Isolde est plus chronologique et marqué par les jours, ce qui enracine le roman et rend mieux compte du développement des sentiments déroutants qu'Isolde éprouve pour une autre étudiante plus âgée, Julia. Toutes les deux sont les élèves de la prof de saxo, elle aussi lesbienne. Force est de constater que les prénoms des filles ressemblent beaucoup à ceux des héroïnes des mythes amoureux :Tristan et Yseut ou Roméo et Juliette (le second étant une pièce de théâtre).
Je souligne exprès ce lien avec le théâtre, non seulement parce que Stanley étudie l'art dramatique, mais aussi parce que le récit est bourré de références au théâtre du quotidien – c'est-à-dire aux rôles que nous tous jouons chaque jour, aux apparences que nous nous soucions de maintenir. Par exemple : « [Les étudiantes de l'Abbaye Grange] ont honte de ne rien ressentir et donc, avec beaucoup de respect, elles affectent d'éprouver maintes choses. Elles contemplent consciemment leur propre mortalité alors qu'elles regardent le progrès des gouttes de pluie tout le long des fenêtres. Elles soupirent et prennent trop de temps aux toilettes, et elles se disent, « Je pense qu'il vaut mieux être seule pour un instant. » [2]
En plus, les vers de la pièce de théâtre (dont Stanley interprète l'un des rôles) ne diffèrent guère des dialogues des personnages hors de la scène. À la fin du roman, la confusion qu'entraînent les « scènes » intercalées – les scènes proprement théâtrales et les épisodes de la vie des personnages – montre bien à quel point nous aussi jouons un rôle … peut-être même à notre insu.
Bref, ce premier roman d'Eleanor Catton est d'une richesse remarquable, autant par ses observations précises du comportement humain que par sa prose éblouissante, deux traits dont l'extrait qui suit est une parfaite démonstration :
Il était une fois où on se mordrait les lèvres, et cela voudrait dire, « Je faillis être accablé par mon désir. Maintenant, on se mord les lèvres et cela veut dire, je veux que tu voies que je faillis d'être accablé par mon désir. Alors donc je me sers du signal le plus évident et le plus reconnu que je connais pour te le faire voir. Maintenant, ça veut dire, nous reconnaissons tous les deux ce dont je fais allusion quand je me mors les lèvres et ce que j'insinue. [3]
Renée Elizabeth Kimble
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[1] The Luminaries :
[2] "The clarinet is tadpole to the sax, can you see that? The clarinet is a black and silver sperm, and if you love this sperm very much it will one day grow into a saxophone." – p. 3
[3] "They are ashamed that they feel nothing and so respectfully they affect to feel very much. They self-consciously contemplate their own mortality as they watch the raindrops travel down the glass. They sigh and take too long in the toilet cubicle, and say to each other, 'I think I need to be alone for a while.'" – p. 180
[4] "Once, a long time ago, you could probably bite your lip and it would mean, I am almost overcome with desiring you. Now you bite your lip and it means, I want you to see that I am almost overcome with desiring you, so I am using the plainest and most universally accepted signal I can think of to make you see. Now it means: Both of us know the implications of my biting my lip and what I am trying to say." – p. 190-191
Comments
One response to “Deux jeunes femmes lettrées”
It is always a great pleasure to have a look at your “French corner ” blog. I rejoiced when reading that two women have won literary prizes recently: Munro and Catton.
Unfortunately I must let you know that I strongly disapprove of the last piece of translation by Miss Kimble which spoils the high quality we usually appreciate.
I doubt not that Miss Kimble read Voiture,Mademoiselle de Laforce, Champfleury, let alone Nathalie Sarraute and Alain Robbe-Grillet but she seems to have forgotten “consecutio temporum” (concordance des temps) orthography, relative pronouns and other trifles…I heartily whish her a great career but I suggest that she should brush up her French with Littré and Grévisse.
French is a beautiful language which deserves attention, not “un Jeu de massacre”. “I mastered it when I was seven”…actually let’s say a bit later to be honest!
I beg your pardon for my poor old English, Jane Austen was my teacher but I wasn’t a good pupil and I haven’t got any PhD or else.
Despite this incident, I’ll go on reading assiduously your blogs for they are always interesting and stimulating.
avec sympathie
Madeleine Bova.