Ewandro Magalhães
linguiste du mois d'août 2015
L'article ci-dessous, rédigé par Ewandro Magalhães, a été traduit de l'anglais par notre contributrice douée et fidèle, Isabelle Pouliot, traductrice agréée de l'anglais vers le français de l'Ordre des traducteurs, terminologues et interprètes agréés du Québec (OTTIAQ). http://traduction.desim.ca
Le 10 septembre 1934, un discours prononcé à Nuremberg allait à jamais changer la face du monde. Des milliers de jeunes Allemands, fanatisés et regroupés en formations bien alignées sur l'esplanade Zeppelin, ont écouté un Adolf Hitler très éloquent, à la verve inspirée, prononcer le discours de clôture du 6e congrès du parti national socialiste.
Durant la semaine de ce congrès, Hitler avait fait une série d'apparitions publiques, pour la première fois en qualité, non plus seulement de Chancelier du Reich, mais aussi de puissant Führer [1] du peuple allemand. Quelques jours avant ce 10 septembre, une proclamation illégale et une victoire écrasante de son plébiscite lui avaient donné le pouvoir absolu sur le pays et sa puissante armée.
Grâce à un grand flair politique et à la promesse alléchante faite à son peuple de créer un immense empire invincible qui durerait mille ans, il a gagné la loyauté et l'obéissance du peuple allemand et de son armée. Ce politicien, somme toute assez ordinaire, né en Autriche et naturalisé allemand depuis seulement deux ans, a réussi à subjuguer un pays nationaliste grâce à sa présence envoûtante. Par la seule force de son art oratoire, il entraînera bientôt des millions d'Allemands bien intentionnés dans ce qui deviendra le conflit le plus sanglant de l'histoire de l'humanité. Tel est le pouvoir des mots.
Mais ce jour-là, il s'est aussi passé un autre événement. Par delà la frontière, à plus de 800 km, des auditeurs de la radio française ont été époustouflés d'entendre le discours dans leur propre langue, à mesure qu'il était prononcé en allemand. Un interprète très renommé à l'époque, André Kaminker, avait accepté à contrecœur d'interpréter le discours en français, traduisant chaque mot et chaque idée en temps réel. Cela n'avait jamais été tenté, et Kaminker lui-même doutait que ce soit faisable. Mais, il a réussi et a fait naître une nouvelle forme de communication : l'interprétation simultanée.
Cependant, l'importance de cette nouveauté n'a pas été immédiatement reconnue à sa juste valeur, puisque le monde a été peu après plongé dans la tourmente et dans la guerre. L'interprétation simultanée allait demeurer en sommeil pendant dix ans.
En effet, dix ans plus tard, les regards du monde entier allaient être braqués sur Nuremberg où les Alliés tentaient de clore le chapitre du conflit insensé et du génocide sans précédent qu'Hitler avait fait subir à l'Europe. Le premier conseil de guerre de l'époque moderne allait inculper 21 hauts dignitaires nazis de divers crimes et atrocités, notamment de crimes de guerre.
Alors que les juges, avocats et juristes se préparaient pour les audiences de ce tribunal historique, un problème s'est vite posé : chaque témoignage et chaque élément de preuve présentés au tribunal allaient devoir être interprétés à partir d'une langue dans trois autres. En outre, l'interprétation consécutive, la manière jusque-là classique d'interpréter selon laquelle l'interprète s'exprime après l'intervenant, s'avérerait pénible et risquée. Le procureur général américain, Robert Jackson, craignait que les accusés ne se servent des audiences comme d'une tribune pour justifier leurs méfaits et susciter la sympathie du public à l'égard de leur situation malencontreuse. Plus les audiences seraient longues et plus il y avait de risque que les Allemands réussissent à présenter le tribunal comme une parodie de justice des vainqueurs, puisque ce tribunal fonctionnait sans qu'il existât de cadre juridique définissant des méfaits non encore reconnus comme des crimes.
Cette nouvelle méthode d'interprétation, qui promettait de réduire de moitié la durée des audiences, devait être élargie et perfectionnée. La société IBM qui travaillait à produire un « système téléphonique simultané », offrit gratuitement son matériel à l'essai durant le procès, ce qui régla le problème technique. C'est à Léon Dostert (qui avait été l'interprète du général Dwight D. Eisenhower) qu'échut le défi d'assurer le bon fonctionnement de ce système, avec le concours d'étudiants non formés à cette nouvelle technique d'interprétation simultanée en allemand, anglais, français et russe.
Les premiers interprètes professionnels à qui l'on proposa de travailler de cette manière avaient fermement refusé. Ils n'aimaient ni le côté impersonnel du travail dans un « aquarium », ni la rapidité inhumaine qu'on exigeait d'eux. Cependant, Dostert était convaincu de la faisabilité de la nouvelle méthode et il entreprit d'offrir une formation minimale aux interprètes, aux avocats et aux juges.
C'est le 20 novembre 1945 que se sont ouvertes les audiences du tribunal. Conscient du privilège qui lui était accordé et de la lourde responsabilité qui lui était confiée, le procureur Jackson avait préparé son discours inaugural pendant des semaines. Il en avait choisi les termes avec soin :
Les méfaits que nous avons à condamner et à punir font preuve d'une telle vilenie et ont été si nuisibles que la civilisation ne pouvait se permettre de passer outre, parce qu'elle ne pourrait continuer à exister si jamais ils devaient se répéter. [1]
Encore une fois, un puissant discours donnait le ton à Nuremberg. L'amorce de ce discours laissait planer un bien mince espoir de réfutation de l'argumentaire par les nazis. L'éloquence du procureur Jackson a captivé l'auditoire près de quatre heures durant, réussissant à faire de ce procès « un des tributs les plus importants qu'une puissance ait jamais payé à la raison ».[2]
Répartis en trois groupes de douze, les interprètes se relayaient toutes les 45 minutes et interprétaient dans leurs langues respectives tout ce qui se disait ; ils faisaient de leur mieux pour rendre intelligibles les expressions les plus subtiles, ainsi que les opinions sous-jacentes aux propos. Afin de faire contrepoids à l'immense effort mental exigé et aux effets psychologiques de ce travail, les interprètes avaient un jour de repos compensateur par période de deux jours de travail. Un repos bienvenu après « le récit incessant des horreurs entendues au procès » selon Patricia Van der Elst, une des interprètes. Elle se souvient également à quel point il était stressant de vivre « au sein d'une population rébarbative, dans une ville qui n'était plus qu'un tas de ruines ». Après quelques mois passés à Nuremberg, elle avait l'impression d'avoir vieilli de dix ans.
Malgré le manque de préparation et leur formation limitée, ces pionniers de l'interprétation simultanée ont accompli leur travail et impressionné bon nombre de gens. Whitney Harris, alors membre de l'équipe de juristes américains qui secondaient le procureur Jackson, était émerveillé par ce nouveau système de « traduction instantanée » :
Tout ce qui était dit par l'une des lignes [téléphoniques] entrantes était traduit instantanément dans les autres langues par les interprètes si merveilleusement compétents. Les différentes interprétations étaient relayées à chaque place du tribunal par d'autres lignes téléphoniques où l'auditeur pouvait entendre la communication dans la langue de son choix grâce à un casque d'écoute muni d'un sélecteur. C'était la première fois dans l'histoire qu'un tel système était employé au sein d'une instance judiciaire ou, pour être plus juste, dans toute instance d'une telle durée et d'une telle complexité.
Le procès a duré dix mois de plus, ce qui a créé un important précédent en droit international. Des 21 accusés, trois seulement ont été acquittés. Sept ont été emprisonnés et 12 ont été condamnés à mort par pendaison. Dans son réquisitoire du 26 juillet 1946, le procureur Jackson a cité Shakespeare dans Richard III pour établir un puissant parallèle avec les accusés :
« Ils se tiennent devant les preuves de ce procès comme Gloucester taché de sang à côté du corps de son roi frappé à mort. Il suppliait la veuve, comme ils vous supplient eux-mêmes : "Dites que je ne les ai pas tués. " Et la Reine répondit : "Dites alors qu'ils n'ont pas été tués. Mais ils sont morts." Si vous deviez dire de ces hommes qu'ils ne sont pas coupables, il serait aussi vrai de dire qu'il n'y a pas eu de guerre, pas eu de tués et qu'il n'y a pas eu de crimes. » [3]
Le procureur Jackson avait réussi à définir le principe selon lequel il faut « établir des faits incroyables au moyen de preuves crédibles ».[4] Selon lui, les accusés ont eu « un procès tel qu'ils n'en ont accordé à personne, au jour de leur gloire » [5]. Finalement, comme s'il voulait rassurer le monde sur l'équité du procès, il déclara : « Ce dont nous sommes sûrs, c'est que nous n'aurons jamais à nous demander "De quels faits les nazis auraient-ils pu arguer en leur faveur ?" Ils ont été autorisés à dire tout ce qui pouvait être dit. » [6]
Et tout ce qui pouvait être dit et entendu l'a été en quatre langues, grâce aux hommes et aux femmes qui ont osé défier les conventions de l'époque et qui ont pris place derrière une vitre, en cette année maintenant lointaine de 1945.
Nuremberg, ville si profondément allemande, avait été le témoin à la fois du début et de la fin de ces temps effroyables. Comme bon nombre d'entre elles, cette guerre avait été le théâtre de combats menés à la baïonnette et au fusil. Comme aucune autre guerre auparavant ou depuis, cette guerre avait été déclenchée, puis anéantie, par de remarquables discours : tel est le pouvoir des mots.
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Saviez-vous qu'Hitler a été le premier orateur de l'histoire à être interprété simultanément?
Saviez-vous que les procès de Nuremberg sont considérés comme le berceau de l'interprétation de conférence?
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[1] En allemand, le mot Führer signifie guide, conducteur, chef. Un mécanicien de locomotive est un Lokführer et, avant « l'irrésistible ascension » d'Adolf Hitler, ce terme n'avait pas de connotation politique particulière. On retrouve la même étymologie dans tous les régimes autoritaires : Duce (Italie), Caudillo (Espagne), Conducator (Roumanie), etc. De nos jours et dans la même veine : Líder Máximo (Cuba) ou Guide suprême de la Révolution (Iran).
NdT : Les citations traduites par des tiers ont des notes de bas de page.
1, 2 : Déclaration du procureur américain à l'ouverture du procès de Nuremberg
3 : Delpla François, Nuremberg face à l'histoire, Paris, Éditions de l'Archipel, 2006
4 : Delpla François, Nuremberg face à l'histoire, Paris, Éditions de l'Archipel, 2006. Extrait
5, 6 : Dépêche Reuter, « Le réquisitoire final de Nuremberg », L'Impartial, vendredi 26 juillet 1946, p. 8, version numérisée
Lecture supplémentaire :
Léon Dostert, un être d’exception par Isabelle Pouliot
Comments
2 responses to “Tout ce qui pouvait être dit”
Merci à Jonathan pour l’idée et à Isabelle pour la belle traduction!
Merci à Jonathan pour l’idée et à Isabelle pour la belle traduction!