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Fidélité en traduction – Commentaire de Julien De Vries

Le débat sur la fidélité en traduction dans notre société actuelle ne saurait oublier de prendre en compte les aspects économique et technologique.

Alors que la masse d’information disponible augmente de façon exponentielle, la décision de traduire un texte relève fréquemment d’une logique économique, tout du moins de façon partielle.

Il en est ainsi des manuels techniques et autres guides de l’utilisateur : pour augmenter la vente d’un certain produit, le fabricant décide de traduire la documentation dans la langue des utilisateurs susceptibles d’acheter le produit.  Aux États-Unis, par exemple, la traduction des manuels depuis l’anglais vers l’espagnol est de plus en plus une obligation économique pour augmenter les ventes à la communauté hispanique. Bien souvent, la traduction n’est qu’un aspect du but global de vendre le produit.

Même dans le cas de la traduction d’une œuvre littéraire, la décision de traduire dans une langue précise prend souvent en compte le nombre de lecteurs potentiels dans cette langue.

Ainsi, même si le critère économique n’est pas toujours décisif dans la décision de traduire un texte, le coût de la traduction entre souvent en compte. Indirectement, cela influe sur la question de la fidélité en traduction.

Au cours des dernières décennies, des solutions technologiques ont été développées dans le souci de réduire le cout de la traduction. Deux solutions sont dorénavant bien connues des traducteurs : la réutilisation des textes déjà traduits, et la traduction automatique.

Les « systèmes de gestion de contenu » identifient les documents déjà traduits dans le passé, et les « mémoires de traduction » sont capables d’identifier la traduction de phrases – voire même de segments de phrases – précédemment utilisées. Les programmes de traduction automatique essaient d’automatiser le processus de traduction, de la même façon que les chaines d’assemblage ont été robotisées.

La traduction doit se faire à moindre coût, et utilise des programmes de traduction assistée par ordinateur (TAO). La réutilisation automatique des traductions passées amènent les traducteurs à traduire uniquement les nouvelles phrases, parfois sans contexte. Dans le cas de la traduction automatique, la machine traduit, et l’humain se confine à un rôle d’éditeur qui rectifie les erreurs a posteriori.

Dans ce contexte, la traduction littérale prend bien souvent le pas sur la traduction « libre ».

 

Image001 Julien De Vries est né et a grandi dans le Nord de la France, où il a étudié les Sciences Politiques et le droit international et communautaire. Il a aussi vécu et étudié à Turku (Finlande) et à Kyoto (Japon) où il a développé sa maitrise des langues étrangères et de la communication internationale.

Après avoir travaillé à Bruxelles pour les programmes d’éducation de la Commission Européenne, Julien a débuté dans le domaine de la « localisation ». La localisation regroupe divers services linguistiques, tels que la traduction, mais aussi la mise en page, ou la gestion des formats informatiques; le but étant de produire une documentation multilingue pour faciliter l’expansion internationale des clients.

Ayant une expérience internationale de plus de dix ans, il travaille actuellement à Tokyo.

 

 

Fidélité en traduction – Commentaire de Jean Leclercq

Tres récemment nous avons publié un article de Mme Nassima El-Médjira, intitulé "Fidélité en traduction ou l'éternel souci des traducteurs" , avec le consentement de l’auteur.
Vous pouvez lire cet article en deux parties en cliquant sur les liens suivants: première partie et deuxième partie.

Nous souhaitons maintenant publier les opinions sur ce sujet de plusieurs traducteurs parmi nos lecteurs et contributeurs qui ont démontré dans le passé une maîtrise linguistique de très haut niveau.

Nous commencerons par la contribution de M. Jean Leclercq, traducteur chevronné, qui a commencé sa carrière il y a 45 ans, quand, ayant achevé des études de lettres et de droit, il a été orienté vers la traduction par les circonstances de la vie.
Image001 Après des débuts au Canada, Jean a été engagé au Siège de l'Organisation mondiale de la Santé, à Genève (Suisse) où, pendant 26 ans, il a essentiellement traduit depuis l'anglais et l'espagnol vers le français. À la retraite depuis 14 ans, il continue à traduire, le plus souvent bénévolement, et à s'intéresser à la linguistique, notamment grâce aux nombreuses possibilités offertes par l’Internet.

Photo : Jean Leclercq, dans son jardin à Divonne-les-Bains (France) 

 

Commentaires de Jean Michel Leclercq:

 

Traducteur de fortune, venu à ce métier par hasard, j'ai cependant fréquenté la traduction assez longtemps pour pouvoir dire tout l'intérêt qu'a éveillé en moi l'article de Madame El-Medjira où j'ai trouvé, brillamment passées en revue, les positions défendues par les uns et les autres quant à la fidélité en traduction. Faut-il privilégier le sens ou les mots? Faut-il traduire en serrant le texte original de très près (et en risquant le fameux mot-à-mot amphigourique) ou peut-on s'autoriser une certaine liberté dans la mise en forme, pourvu que le sens du message soit sauf ? Faut-il traduire ou transposer ? Quarante années de métier m'incitent à me ranger à l'avis de Saint-Jérôme et à opter tantôt pour le mot-à-mot, tantôt pour le sens par sens, selon la nature même du texte à traduire.

                Prenons le cas des résolutions d'une assemblée délibérante – celles que les traducteurs sont souvent appelés à traduire sous haute pression pendant des suspensions de séances. Chaque mot va peser d'autant plus lourd que chacune des versions linguistiques fait foi et qu'il ne saurait y avoir la moindre différence entre elles. Dans ce cas, la « balance du traducteur » dont parle Valéry Larbaud, devient un instrument de haute précision. Malgré cela, le texte se doit d'être lisible, voire élégant. À cet égard, les recueils de résolutions des institutions onusiennes sont de véritables morceaux choisis dont les auteurs restent à tout jamais anonymes !

 

                À l'autre extrême, je situerai la traduction publicitaire. Là, c'est le sens qui l'emporte sur toute autre considération. Dernièrement, en Suisse, un organisme regroupant les agences de publicité a lancé une campagne de promotion sur le thème « Keine Werbung, keine Ahnung! », traduit servilement en français par: « Pas de publicité, pas d'idée! » (sic). Ici, il fallait s'affranchir totalement des mots et ne retenir que le message: « Pas de publicité, pas de visibilité! » ou, tout simplement, « Ni vu, ni connu! ». Dans une organisation internationale que je connais bien (selon la formule consacrée), l'association du personnel publiait un petit bulletin satirico-humoristique intitulé Le Serpent enchaîné. Due à une talentueuse plume anglophone qui disposait d'un réseau d'informateurs à tous les niveaux de la hiérarchie, cette petite feuille de chou donnait périodiquement des crises d'urticaire à l'Administration. Là aussi, la plus grande liberté était de mise pour l'adaptation française… Et ceux qui la traduisaient bénévolement ne se le faisaient pas dire deux fois ! Longtemps après, j'ai appris qu'un enseignant de l'école de traduction et d'interprétation locale se servait de ce petit journal pour des séances de travaux pratiques !

 

                Entre ces deux extrêmes, entre des résolutions d'assemblées délibérantes ou des conventions internationales (c'est-à-dire des textes « religieux », au sens où l'entendait Philon d'Alexandrie) et des slogans publicitaires, la plupart des textes requièrent un juste équilibre entre les mots et le sens, entre littéralité et liberté, auquel le « peseur de mots » parvient peu à peu, au fil des lignes et des ans.

 

                Pour conclure, je serais tenté de dire que, faute d'une certaine marge de liberté, sans une once de créativité, le travail de traduction serait d'une parfaite insipidité. Heureusement pour les traducteurs de notre époque, la machine est maintenant là pour les dispenser du mot-à-mot. Avec les progrès de l'informatique, ils peuvent maintenant se consacrer entièrement à la transposition et à la recréation des textes. La machine les dispense d'être eux-mêmes des machines!

 

Jean Michel Leclercq

Fidélité en traduction (suite et fin)

Ce billet est la deuxième partie d'un article publié avec l'autorisation de son auteur, Mme  Nassima El-Médjira, intitulé Fidélité en traduction ou l'éternel souci des traducteurs

Vous trouverez la première partie de cet article en cliquant sur ce lien.

 

Fidélité en traduction ou l'éternel souci des traducteurs
(suite et fin) 

 

Nous remarquons que les traducteurs s'attachent de moins en moins à l'aspect purement linguistique des textes à traduire. Ils prennent en considération d'autres éléments qui entrent en jeu dans la « construction » du texte source, et qui doivent trouver leur place dans le texte cible.

Ces éléments ont été très bien mis en lumière par l'équipe de Paris de l'ESIT, dans leur théorie interprétative de la traduction ou théorie du sens.

La théorie du sens affirme que la traduction est toujours possible pourvu qu'elle ne porte pas sur la langue mais sur le contenu des discours ou des textes. Les adeptes de cette théorie conseillent aux traducteurs de : « ne pas chercher à « traduire », mais de dire ce qu'ils (les traducteurs) comprennent. Pour comprendre correctement, il faut penser à la qualité en laquelle s'exprime l'orateur, penser aux interlocuteurs auxquels il s'adresse, aux circonstances dans lesquelles il parle…  ». La théorie du sens définit des unités du sens auxquelles le traducteur doit être fidèle. Une unité du sens peut être une simple onomatopée comme elle peut nécessiter tout un paragraphe pour s'éclaircir. Sa formation est fonction de plusieurs paramètres : contexte verbal, contexte cognitif, situation… .

Le traducteur doit se rendre compte de tous ses paramètres afin de bien comprendre et, donc, de bien rendre.

L'Ecole de Paris prône la fidélité au sens et rien que le sens. Bien que cette théorie ait fait appel à plusieurs disciplines pour se bâtir, on lui reproche néanmoins de ne pas accorder assez d'importance aux mots qui sont, qu'on le veuille ou non, les matériaux principaux dont dispose le traducteur (P..Newmark).

 

Conclusion

Après ce défilement, qui n'est, certes, pas exhaustif, des différentes conceptions de la notion de fidélité en traduction, la question se pose toujours: qu'est-ce que la fidélité en traduction?

Tout le monde est d'accord contre la littéralité, d'une part — et contre la liberté avec tous ses moyens, d'autre part. Car, on ne cesse de le répéter, les traductions, comme les femmes, pour être parfaites, doivent être à la fois fidèles et belles.

C'est un idéal qui est loin d'être atteint et qui laisse les traducteurs perplexes.

 

Que faire?

 Doit-on rendre la langue, la grammaire, le style?

 Doit-on « importer » le texte-source dans la langue et la culture du lecteur?

 Doit-on « exporter » le lecteur vers la langue et la culture de l'auteur?

 Ou bien doit-on s'efforcer d'assembler tous les processus différents et en faire un seul?

J'invite l'ensemble des traducteurs et traductologues à me donner la réponse.

 

En attendant, je continue de traduire à la manière qui me semble « fidèle ». Cette manière consiste à rendre le sens sans se détacher totalement des aspects linguistiques du texte source: les termes de spécialités, et même d'ordre général, la terminologie, la ponctuation — sauf usage différent dans la langue d'arrivée — et le style doivent, chacun, réapparaître dans le texte-cible, i.e. la traduction. En outre, la traduction doit être aussi lisible que l'original sinon, comme s'est interrogée C. Durieux: « à quoi servirait-elle si elle n'était pas lue? ».

 

 

Fidélité en traduction

Préface

Il y a plus d’un mois, nous  avions annoncé notre intention de remplacer notre entretien mensuel, dans le cadre de la série « Traducteur/Traductrice du mois », par une discussion sur la nature et les pièges de la traduction.

Nous prendrons comme point de départ pour cette discussion un article de Mme  Nassima El-Médjira, intitulé Fidélité en traduction ou l'éternel souci des traducteurs. Elle nous a autorisés à publier l’article sur ce blog.

Nous avons également contacté plusieurs  traducteurs parmi nos lecteurs et contributeurs qui ont démontré dans le passé une maîtrise linguistique de très haut niveau. Nous leur avons demandé de fournir  leurs commentaires et leurs remarques, à propos de Fidélité en traduction, et de développer leurs idées sur cette base.

Nous invitons nos lecteurs à lire l’article de Mme El-Médjira ci-dessous, et à commencer la discussion dans les commentaires.

Nous publierons très prochainement la première réponse, celle de M. Jean Leclercq, suivie par d’autres dans les jours à venir.

Mais tout d’abord, quelques mots pour présenter l’auteur de l’article sur lequel nous débattrons.

Nassima El-Médjira est née  à Alger. Elle a fréquenté les écoles primaires et secondaires à Alger et a reçu son baccalauréat en littérature en 1993.Elle a obtenu sa licence en traduction et interprétation, avec une thèse sur la théorie de la traduction (Understanding an Idea through its Expression, un article de Danica Seleskovitch de l'ESIT – École Supérieure d'Interprètes et de Traducteurs).
Débutant sa carrière professionnelle, elle a enseigné le français et l'anglais à l'Institut de Géologie de l'Université d'Alger. Par la suite, elle a travaillé comme traducteur au bureau du secrétaire d'État à l'environnement.
Depuis août 1998, elle occupe le poste de traducteur interne pour la gestion d'une compagnie pétrolière.

 Fidélité en traduction ou l'éternel souci des traducteurs

Nassima El Medjira 

Nassima 2019

Introduction

L’objectif de tout traducteur est de réaliser une traduction fidèle. Depuis que l'homme traduit, il n'a cessé d'émettre des réflexions sur la manière de traduire fidèlement. Cependant, qu'est ce que la fidélité en traduction ?

Commençons, d'abord, par voir comment les dictionnaires définissent-ils le mot « fidélité ».

Dictionnaire Hachette de la langue française :

« 1. Qualité d'une personne fidèle

« 2. Attachement constant (à qqn, à qqch)

« 3. Respect de la vérité. »

Dans les deux dernières définitions, on trouve les termes « attachement et respect ». C'est, en effet, en cela que consiste le travail du traducteur : s'attacher au texte de départ tout en respectant la destination de sa traduction.

Dans quel contexte les traducteurs abordent-ils la notion de fidélité ? Ils le font lorsqu'ils tentent d'expliquer leur conception de la traduction et leur(s) méthode(s) de traduire.

C'est en réfléchissant sur l'opération traduisante que les traducteurs, de tous temps, sont arrivés à exprimer des théories, et parfois des fragments de théories, de la traduction, et à chaque reprise, la querelle entre la traduction libre et la traduction littérale remet en question la fidélité en traduction.

 

La Fidélité en traduction à travers l'histoire.

La première réflexion sur ce que doit être une traduction fidèle nous vient de la version des Septante qui a été commentée par Philon le Juif (un rabbin juif). Il avait qualifié cette traduction de fidèle car il préconisait le mot-à-mot pour la traduction des textes religieux.

« Les traductions, comme les femmes, pour être parfaites, doivent être à la fois fidèles et belles. » Nicolas Perrot d'Ablancourt

A l'époque romaine, ère de la création de la culture romaine à partir de la culture grecque grâce à la traduction, le grand orateur Cicéron, depuis plus de deux milles ans, mettait en garde à ne pas traduire verbum pro verbo. Il rejetait le mot-à-mot et préconisait de rendre les idées (sens) plutôt que les mots : « … les idées restent les mêmes…je n'ai pas jugé nécessaire de rendre mot pour mot….  »  C'est ce qu'il avait confirmé en déclarant : « … il ne sera pas toujours nécessaire de calquer votre langage sur le Grec (ou toute autre langue) comme le ferait un interprète (ou traducteur) maladroit […] Quand je traduis les Grecs, si je ne puis rendre avec la même brièveté ce qui ne demande aux Grecs qu'une seule expression, je l'exprime en plusieurs mots  ».

Cicéron avait clairement tranché : il prônait le respect du sens au détriment des mots.

Quant à St Jérôme, le père des traducteurs,  il avait clairement défini son principe de traduction qui confirme la primauté de l'esprit sur la lettre : Non verbum e verbo sed sensum exprimere de sensu (c'est le sens qu'il faut rendre et tout le sens et non les mots). St Jérôme déconseillait la traduction mot-à-mot sauf pour traduire les Saintes Ecritures ; Homme d'Eglise, St Jérôme ne prétendait pas rivaliser avec la parole de Dieu. De là, il avait distingué deux types de traduction :

traduction sens par sens (libre) et traduction des Saintes Ecritures (littérale).

Au Moyen Age, et à la suite de la chute de l'empire Romain, les traducteurs continuaient de « théoriser  » sur la traduction : Boèce, traducteur du Grec au Latin, avait expliqué que : « pour que la traduction ne soit pas une corruption de la réalité, il faut traduire mot-à-mot ». C'est à dire, qu'il fallait recourir au mot-à-mot. Aussi, avait-il déclaré : « la propriété d'une bonne traduction n'est pas l'élégance, mais le degré dans lequel elle maintient la simplicité du contenu et les propriétés exactes des mots ».

C'était en cette période que le littéralisme s'accentuait, spécialement avec Boèce. Cependant, des hésitations à propos du littéralisme étaient nées. L'on peut citer l'exemple d'Anastase qui avait adressé une lettre au Pape Jean 8 où il abordait le littéralisme qui, selon lui : « porte atteinte à la langue d'arrivée et déconcerte le lecteur ». En outre, les hommes de religion pensaient que le littéralisme était à l'origine de la mauvaise traduction des textes sacrés ; c'est de là que St Thomas avait accusé les traducteurs littéralistes d'être à l'origine du schisme et d'entretenir des obscurités dans leurs traductions qui étaient opaques et inintelligibles, car ils essayaient de calquer des mots sous prétexte d'une fidélité illusoire.

En Orient, à l'époque Abbasside, la traduction a connu un grand essor grâce au Calife Ma’amun, fils de Hârûn Rashid. Parmi les traducteurs les plus distingués de l'époque abbasside, Hunayn Ibn Ishaq, dont la qualité de la traduction était, dit-on, incontestable. Il avait, avec la collaboration de ses disciples, élaboré une méthode de traduire qu'on pourrait résumer dans les points suivants :

rendre le sens sans le trahir;

prendre en considération le destinataire tout en sauvegardant l'essentiel du sens. Il fallait que la traduction soit lisible d'une manière très naturelle pour ne pas sentir la traduction.

Au 14ème siècle, Léonardo BRUNI avait contesté la traduction littérale et disait que « le respect de la grammaire et la linguistique n'aboutissent pas toujours au sens ».

Revenons en Occident. Etienne DOLET, le traducteur martyr de la Renaissance, définit ses fameux cinq principes de la traduction. Il avait déclaré que « il faut que le traducteur entende parfaitement le sens et la matière de l'auteur qu'il traduit. Sans cela il ne peut traduire sûrement et fidèlement ». Cette conception lui avait valu sa vie.

Joachim Du Bellay, traducteur du 16ème siècle, était le premier à parler du caractère ingrat de la traduction. Il pensait que la traduction n'était bonne que pour transmettre le sens sinon elle ne pourrait que rester secondaire par rapport au texte original. Il avait rejeté l'attachement au style surtout pour traduire la poésie. De là il avait prêché l'intraduisibilité de la poésie sauf si le traducteur a une inspiration égale à celle de l'auteur.

L'autre grand traducteur du 16ème siècle, Jacques Amyot, avait innové en matière de traduction. Il avait créé la notion d'adaptation en traduction. En effet en traduisant les œuvres antiques, il les avait adaptées aux goûts et mœurs du 16ème siècle. Il disait : « il ne suffit pas de traduire l'auteur, mais il faut s'ingénier à apporter une touche de créativité ». Il est à noter que cette méthode d'adaptation avait été vivement contestée.

L'âge classique (de la fin du 16ème siècle au début du 18ème siècle) fut l'âge d'or de la traduction des poèmes antiques grecs et latins. Dans toute l'Europe, les poètes se mirent à traduire. La pratique de la traduction libre, i.e. les « Belles Infidèles » de Nicolas Perrot d'Ablancourt et de ses émules, a contribué à former le goût classique. Avec la création de l'Académie Française en 1640, les traducteurs devenaient soucieux d'enrichir leurs langues des beautés de l'Antiquité et considéraient que le concept de Cicéron et Saint Jérôme de (livrer au lecteur non la même quantité mais le même poids) justifiait les additions et les suppressions opérées sur le texte original dans un but de cohérence, de beauté et de style.

A la fin du 18ème siècle, les poètes traduisant les antiques faisaient parler les héros la langue de leur époque (le 18ème siècle) (fidélité à la langue et culture d'arrivée).

Les traducteurs et traductologues contemporains ont, bien évidemment, abordé la notion de fidélité en traduction. A l'instar de leurs prédécesseurs, il distinguait deux façons d'être fidèle :

en traduisant mot à mot

en rendant le sens

Dans son ouvrage « Les Belles Infidèles », G.Mounin présente une série de condamnations de la traduction mot à mot qui régna jusqu'à ce qu'elle fût détrônée par « Les Belles Infidèles », elles-mêmes éliminées par le retour à la littéralité qui, selon les traducteurs du début du 19ème siècle, représentait la fidélité.

Leconte de Lisle créa un genre de littéralité qu'il appela « traduction-reconstitution historique ». Il s'agit de traduire en conservant les façons de penser, de parler, de vivre …des auteurs de textes originaux.

G.Mounin a distingué deux façons de traduire (d'être fidèle)

Les verres transparents : sont les traductions qui ne sentent pas la traduction. Le traducteur adoptant cette méthode se doit d'effacer l'originalité de la langue étrangère (fidélité à la langue d'arrivée)

Les verres colorés : sont les traductions mot à mot. Tout en comprenant la langue, le lecteur « sent » les différences temporelles, civilisationnelles et culturelles que la traduction véhicule (fidélité à la langue de départ).

Sur cette même lignée Ortega Y Gasset propose au traducteur d'aller soit vers la langue de départ soit vers la langue d'arrivée. Il préconise, cependant, de privilégier la langue de l'auteur avec tout ce qu'elle véhicule.

Pour l'allemand Walter Benjamin, la traduction n'est pas une copie de l'original. « La vraie traduction est transparente, elle ne cache pas l'original ». Il propose une réconciliation entre fidélité (=littéralité) et liberté.

Valéry Larbaud parle de « balance du traducteur » car le traducteur est un « peseur de mots » .Il s'est cependant, interrogé sur cette fidélité qui n'est ni servilité ni liberté.

Les nombreux points communs existants entre les traductions et certaines disciplines ont donné naissance à des concepts traductologiques divers : linguistiques, sociologiques, sémiotiques, interprétatifs. Chacun de ces concepts présente une vision de la façon de traduire et d'être fidèle.

Les adeptes de la théorie linguistique de la traduction (J.C.Catford) pensent que bien traduire c'est remplacer des unités lexicales d'une langue de départ par des unités lexicales d'une langue d'arrivée. J.C.Catford a écrit que la traduction est « The replacement of any textual material by equivalent textual material » (J.C 1967).

Pour Gerardo Vásquez Ayora, il n'y a pas de traduction libre car toute traduction doit être exacte. Tout élargissement, adaptation, commentaire ou paraphrase ne sont pas de la traduction. Parlant de la littéralité, Ayora a expliqué qu'on ne traduit pas la langue mais autre chose. Toutefois, il n'a pas défini cette autre chose.

A côté de ces traducteurs qui n'abordent que le côté linguistique de la traduction, d'autres chercheurs ont étudié la traduction en se basant sur le texte.

Pour Maurice Pergnier, un message puise son sens dans une situation précise. Les critères servant à juger la fidélité en traduction se trouvent dans cette situation et sont déterminés en fonction des destinataires (Pour être fidèle, le traducteur doit penser au destinataire de sa traduction).

Le traducteur biblique, J.C.Margot pense que la traduction est fidèle si son lecteur réagit de la même manière que le lecteur du texte original. Fidélité implique surmonter les difficultés de la langue de départ et fidélité à la langue et la culture d'arrivée.

J.R.Ladlmiral, parlant de la fidélité : dit que « Toute théorie de la traduction est confrontée au vieux problème du MEME et de L'AUTRE : à strictement parler, le texte cible n'est pas le MEME que le texte original, mais il n'est pas tout à fait un AUTRE ».

Parlant toujours du « MEME » et de « L'AUTRE », Georges Steiner assimile le processus de la traduction a un « parcours herméneutique », qui commence par un élan de confiance permettant d'aller vers l'autre afin d'essayer d'établir une cohérence entre mondes isolés, puis vient la phase de pénétration du texte pour une plus profonde compréhension, ensuite le traducteur incorpore la langue cible ce qu'il a compris afin de préparer une mise en forme et enfin, il restitue ce qu'il a incorporé dans la langue Cible, en investissant l'Autre pour l'habiter.

 

La deuxième partie de cet article est publiée dans un billet séparé. Cliquez sur ce lien pour lire la suite de l'article.