Pourquoi les francophones ont-ils si peur de l’anglais ?

En février de cette année, la revue américaine Mother Jones a publié un article intitulé “Why Are the French So Afraid of Other Languages?” de la plume de Kevin Drum.

L’article commence par  La prolifération de termes anglais au Salon du Livre où la “scène YA” faisait la part belle aux mots “Le Live”, “Bookroom”,“Photobooth » et “Bookquizz” (entre autres) a piqué au vif une centaine de gens de lettres français. Dans une tribune publiée dans « Le Monde », ils ont fait part de leur vive indignation aux organisateurs pour leur recours à « ce sous-anglais qu’est le globish. » (« Dans un salon consacré au livre, et à la littérature française, n’est-il plus possible de parler français ? »)

L’auteur de l’article dans la revue américaine poursuit son analyse par cette interrogation : “ Ma question, à présent, s’adresse aux Français qui liront cet article. Je sais que ce grief n’a rien de nouveau et que la France protège sa langue avec une ferveur peu commune. Or, ces défenseurs du français ont-ils pris note de ce qui se passe dans d’autres pays où l’on ne retrouve pas un tel fanatisme vis-à-vis du langage ? »

Grant Hamilton updatedNous avons invité quelques fidèles contributeurs à répondre à cette question.  Voici celle de Grant Hamilton, Anglo-Québécois, auteur de « Les trucs d’anglais qu’on a oublié de vous enseigner » (Éditions de l'Instant Même, 14 mars 2011). Il a exposé ses points de vue linguistique et politique dans ses contributions précédentes, à savoir : 

Le sacrilège d’un Anglo-Québécois

À tout seigneur, tout honneur…

Voici la réponse (pour ne pas dire « la riposte ») de M. Hamilton à la position du journaliste de Mother Jones :

Pourquoi les francophones ont-ils si peur de l’anglais ?

Kevin Drum veut savoir pourquoi les francophones défendent avec autant d’acharnement la langue française. Commentateur politique, il a signé un billet dans la revue Mother Jones où il demande aux offensés de l’anglicisation s’ils ont « regardé autour pour constater ce qui se passe dans d’autres pays qui ne font pas preuve d’autant de fanatisme linguistique ». Et gentiment, il donne la réponse : « Il ne s’y passe rien. L’allemand reste l’allemand, l’italien l’italien et le russe le russe ». Et bien, M. Drum, permettez-moi de nuancer.

À bon entendeur, salut

Comme beaucoup d’anglophones, M. Drum vit dans un monde où la notion de langue est bien abstraite. Il n’y a qu’une seule véritable langue et référence linguistique : l’anglais. On le parle couramment, on le parle mal ou on ne le parle pas du tout : voilà en quoi est divisé l’univers linguistique. Les entendants, les malentendants et les sourds. Pourquoi donc s’énerver si la scène Jeunesse du Salon du livre de Paris porte le nom de scène Young Adult ? On veut bien que le monde entende, n’est-ce pas ?

 

Mais une langue fait bien plus que communiquer. Elle affine l’esprit, elle enrichit l’existence, elle élargit les horizons. Et dès lors qu’on s’en rend compte, il est normal de vouloir s’en gaver, de vouloir plonger dans le tourbillon de ses tournures ou, tel un beau tableau, l’accrocher au mur (ou sur le devant d’une scène). La langue est un pur plaisir, mais un plaisir difficile à expliquer aux unilingues. Or quand on a un bel instrument à sa disposition, on emprunte à d’autres langues avec modestie et parcimonie, pour enrichir et non pas avilir.

 

Plus que des mots

Quiconque ne parle qu’anglais côtoie quand même le français, peut-être sans le savoir. L’anglais puise abondamment dans le corpus linguistique français depuis des siècles. Pourquoi ? Parfois pour combler un manque : les pluies de Londres inspirent si mal la joie de vivre. Parfois pour faire BCBG : quoi de plus chic qu’un pied-à-terre à Paris ? Parfois pour faire grivois : ménage à trois semble mieux convenir aux comportements d’outre-Manche. Parfois même pour faire savant : la pedagogy impressionne davantage sur un diplôme que teaching. Mais chaque fois, il y a une raison.

 

Et ces mots empruntés, une fois incorporés dans la langue, prennent chacun une personnalité anglaise, car maintenant anglais. Savoir-faire est bien l’équivalent de know-how, et les deux se disent, mais l’anglais reconnaît une nuance à savoir-faire : l’art de savoir instinctivement quoi faire à quel moment, le savoir-vivre quoi. On comble un vide.

 

Quel vide vient combler la scène Young Adult ?

 

Une question de respect

Drum se trompe de question. La résistance francophone au tout-à-l’anglais se comprend aisément. Il faut plutôt se demander pourquoi les autres peuples ne se respectent pas tout autant. Car soyons clairs : dire la scène Young Adult envoie un message très fort, au-delà du sens des mots. Un message d’exclusion, de condescendance : vous ne savez pas le sens de « young » ? Alors, le salon du livre de Paris n’est pas pour vous. Il est pour nous, les lettrés, les cultivés, les initiés aux prétentions mondialisantes.

Le français et les francophones méritent mieux que cela.

Commentaire – Jean Leclercq

L'an dernier, à pareille époque, je me trouvais en Suède, parmi des gens qui n'ont pas peur de l'anglais, puisque la plupart d'entre eux le parlent couramment. Quelle ne fut donc pas ma surprise, en conversant avec un voisin de table, dans un restaurant du Vieux Stockholm, de découvrir que, là aussi, certains s'inquiètent de l'hégémonie de l'anglais. Dans un excellent anglais, ce Suédois s'interrogeait sur l'avenir de la langue suédoise dans un pays où les immigrants ne se donnent plus la peine de l'apprendre puisqu'ils peuvent travailler et vivre avec l'anglais. Tout cela pour dire qu'il n'y a pas que les Gaulois réfractaires pour s'inquiéter de la domination de l'anglais. Bien sûr, on peut rêver d'une pensée unique, d'une langue unique et même d'une seule boisson gazeuse. Oui, on peut rêver d'un tel appauvrissement !


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