Nous remercions infiniment notre nouveau collaborateur, le Professeur Jean Delisle, qui a obligeamment accepté de rédiger l'article qui suit, très peu de temps après avoir subi une intervention chirurgicale.
Professeur émérite, Université d’Ottawa
Il faut le dire d’emblée : le traducteur souffre d’un grave problème d’identité. Il est invisible, ou presque, et ceux qui ont fait l’effort de l’imaginer l’ont incarné sous les traits de personnages, d’animaux ou d’objets les plus disparates. Le traducteur est un être métaphorisable à souhait, semble-t-il. C’est à croire qu’il en est le « type universel »…
Les nombreuses comparaisons, métaphores et métonymies par lesquelles on a désigné le traducteur au cours des siècles témoignent tout autant de l’indétermination de son statut littéraire et social que de l’imprécision qui entoure la nature de son travail.
Si l’on semble incapable de dire avec exactitude qui il est et ce qu’il fait réellement, c’est sans doute parce que les manipulations textuelles auxquelles il s’adonne en sous-main dans des circonstances variant à l’infini peuvent revêtir d’innombrables formes : autant de traducteurs, autant de partis pris sur la traduction; autant de conceptions personnelles du langage, autant de versions distinctes d’une même œuvre; autant de contextes sociaux, autant d’interprétations différentes des originaux. Modelé par son époque, son milieu et une foule de facteurs contingents, le traducteur est un être difficile à saisir, pour ne pas dire insaisissable.
D’où son problème d’image et d’identité qui lui colle à la peau. Comment décrire un ouvrier de l’ombre? Qu’on en juge par les innombrables désignations dont il a été l’objet. Les descriptions poétiques (« bâtisseur de cathédrales de mots ») et valorisantes (« courant vivant de la culture ») côtoient les plus triviales (« enculeur de mouches ») et les plus méprisantes (« tâcheron besogneux »).
Comment ne pas être schizophrène ou « névrosé obsessionnel » lorsqu’on voit en vous, d’un côté, la « fleur de sel de l’édition », de l’autre, un « apache de l’édition », tantôt le « frère du poète », tantôt un « voyou de la littérature »? Ce sujet protéiforme, énigmatique, on l’a photographié au fil des siècles sous tous les angles et sous tous les éclairages. Parfois à son avantage, le plus souvent à son détriment. Faut-il y voir un effet pervers de l’infamant traduttore, traditore, qui le stigmatise à tout jamais? Quoi qu’il en soit, voici son album de photos, ses représentations métaphoriques extraites pour la plupart de notre dictionnaire de 3000 citations sur la traduction[1].
Désignations imagées du traducteur
A
accoucheur, accoucheur de verbe adamantin, acrobate du verbe, acteur (de théâtre), acteur de soutien, activiste, adaptateur, agent culturel, agent d’échange, agent de mutation culturelle, agent de transmission, agent d’évolution, agent double, alchimiste, alter ego, amant aveuglé, amant impérieux, amateur de travestissement, ambassadeur, amoureux, anomalie à forme humaine, anthropophage, anti-babélien, apache de l’édition, apôtre de la communication, archéologue du texte, artisan, artisan de la communi, artisan de mots, artisan du double, artisan du verbe, artisan fonctionnel du changement, artiste, artiste de concert, artiste de la langue, assistant du poète, auteur, auteur a posteriori, auteur de l’ombre, auteur de substitution, auteur-interprète sans guitare, autre moi, aveugle tâtonnant
B
bâcleur, barbier, bâtisseur de cathédrales de mots, besogneux, bilingue, bourreau, braconnier, bricoleur, brouillon
C
calomniateur de l’auteur, caméléon de la littérature, caravanier, carmélite, casseur de pierres, celui qui élimine les frontières, celui qui livre, celui qui tient un flambeau le long des tapisseries, censeur, chaînon dans la chaîne des connaissances, champion du mot, chanteur de l’écriture, chartreux, chef d’orchestre, chef sans recettes, chercheur de sens, cheval de poste, cheval de trait, cheville ouvrière du texte, chiffonnier, chirurgien, chirurgien arboricole, chirurgien esthétique, ciseleur d’aphorismes, citoyen, clandestin, cleptomane, coauteur, cocréateur, collectionneur de mots, colonisateur qui s’installe dans le texte, combattant de la nuit, compagnon de voyage, compagnon d’infortune de Sisyphe, conspirateur, contrebandier, contrebandier de la culture, copieur, copiste, corsaire, courant vivant de la culture, créateur (modeste), créateur de langage, créateur de l’ombre, critique, cuisinier, curieux, curieux ouvert à l’Autre
D
dame qui reçoit la semence de monsieur, danseur de corde, découvreur, découvreur de nouveaux mondes, défricheur, déménageur maladroit, démiurge aux petits pieds, déstabilisateur du mot, détective, déviant, diamantaire, diplomate, docker, docteur de la loi, double, double attentif et aimant, doubleur de l’auteur, doublure
E
éclaircisseur de texte, écolier perpétuel, écorcheur, écrivain de l’ombre, écrivain de la sorte la plus rare, écrivain frustré, écrivain invisible, écrivain sans livres, écrivant, écuyer, éducateur, émissaire, enculeur de mouches, ennemi de Dieu, enquêteur, entrepreneur libre, équilibriste, errant aux frontières, esclave, esclave d’un écrivain, éternel méconnu, étouffeur, étrange plumitif, être à corps siamois et bicéphale, être bisexué, être diabolique, être hybride, être insatisfait, être instable, être mimétique, être privilégié, être sensible et cultivé, exégète, expert en obligés trucages, explorateur, extralucide aveugle
F
fainéant monté en grade, faiseur de sens, fantôme, faussaire, faussaire qui signe, faux-monnayeur, figure double, fil-de-fériste culturel, fleur de sel de l’édition, fou, fournisseur, frère, frère d’armes de l’auteur, frère du poète, frontalier, funambule
G
gardien des équivalences, gardien des métamorphoses, gardien des passages, géologue du texte, go-between, grammairien, grand prêtre, gratte-papier (sans visage), greffier
H
héraut muet de la culture, historien, homme aux allégeances partagées, homme de cabinet, homme de goût, homme de lettres, homme de métier, homme de peine, homme étrange, homme invisible, homme nostalgique, homme qui n’a aucun droit, homo traducens, hôte de passage
I
imitateur créatif, importateur de problématique, imposteur, incompris, infidèle invétéré, informaticien, initiateur, intermédiaire, interprète, introducteur
J
jeteur de ponts, jongleur
L
laissé-pour-compte (de la littérature, de l’édition), laquais, lecteur d’élection, lettré discret, libertin, lieu vivant d’échange, lutteur
M
magicien, main au service d’une tête, maître absent, maître caché de notre culture, maître de son radeau, maître passeur aventureux, maître secret de la différence des langues, malade, mal-aimé de la République des lettres, manieur de mots, manipulateur, marcheur, marieur, marin sans rames, Martien, mauvais truqueur, médecin, médecin légiste du texte, médiateur (entre les cultures), médium, mendiant, menteur, mercenaire, mineur (de fond), miroir aux alouettes, miroir déformant, « misentrope » (homme qui hait l’entropie), misérable anonyme, missionnaire de la communication, moche, moteur, mouleur, mouleur de style, musicien barbare, mutant, mystique de la langue
N
nautonnier, navigateur, nègre de la littérature, névrosé obsessionnel
O
obsédé textuel, ombre, ombre mystérieuse, orchestrateur, oreille qui parle, outrepasseur de mots, ouvrier culturel à tout faire, ouvrier de la langue, ouvrier du langage cultivé
P
paillasson, paraphraseur, (aimable et nécessaire) parasite, paresseux, parfait inconnu, paria, parodiste, passe-palabre, passe-plats, passeur (méprisé, mal payé, isolé, oublié, refoulé dénigré), passeur culturel, passeur de frontières, passeur de mots, passeur d’imaginaire, passeur invisible, passeur littéraire, passeur nocturne, passeur qui travaille des deux côtés du miroir, passeur-rameur, pêcheur, peintre, peintre en portraits, pèlerin, personnage clé, personnage secondaire, personne cultivée, peseur d’acceptions, peseur d’âme, peseur d’équivalents, philosophe, photocopieur intelligent, pianiste, Pic de la Mirandole, pie, piétaille, pirate, plagiaire, plénipotentiaire, plongeur téméraire, plume creuse, plume traduisante, plumitif, poète, poète de mansarde, poète de salon, polisseur de doutes, pont, pontife, portefaix, porteur d’écriture, porteur de sens, porte-voix, préparateur de momies, prestidigitateur, prêtre d’un huitième art, prisonnier de la traduction, producteur de texte, prophète, prospecteur, Protée, psychanalyste, psychologue
Q
quelqu’un derrière le rideau, quelqu’un qui fait sa valise
R
rapiéceur, récepteur endetté, recycleur de style, redécouvreur, refondateur du discours, relais, représentant de l’auteur, resquilleur, révolutionnaire, rimeur sans inspiration
S
sacrilège, sacristain blasé, sage, sangsue amoureuse, savetier, scoliaste, scribe de l’ombre, scribe de truchement, séducteur, serrurier, service copilote, serviteur, serviteur de la clarté, serviteur de la vérité, serviteur qui ouvre les portes, serviteur qui passe les plats, singe du romancier, sirène, skieur qui suit les traces du moniteur-auteur, sans-grade (de la littérature), séducteur sans conquêtes, sel dans l’eau, serviteur muet, simulateur, soldat, soldat inconnu de la culture, sourcier, sourcier du langage, sous-espèce d’expert, souverain, spécialiste, spectre, sphinx, spirite, statuaire, sujet traduisant, surdoué limité
T
tâcheron (besogneux), tatillonneur, taupe, taxidermiste, technicien (du langage), témoin à la barre, terroriste qui prend en otage une langue étrangère, tisserand, tourier, touriste, tradaptateur, tradécrivain, traductopathe, trafiquant louche, trahisseur, trait d’union, traître, transfuge, translateur, translittérateur, transmetteur, transporteur indélicat, trapéziste, traqueur de tournures, travailleur clandestin de la culture, travailleur intellectuel, truchement, truqueur
U
ultramarin de verbe
V
valet, valet de deux maîtres, vampire jouisseur, verre transparent, violoncelliste, virtuose, visiteur attentif d’un texte, voix de l’Autre, voix de passage, voix du souffleur, voleur, voleur d’écriture, voleur d’étalage, voyant myope, voyageur, voyou de la littérature
Problème d’image et d’identité, disions-nous? Cette indétermination d’identité ne lui est pas propre, cependant. Qui, par exemple, saurait définir le poète autrement que par métaphores? N’est-il pas tout à la fois « âme de cristal » (Hugo), « prince des nuées » (Baudelaire), « Parnassien » (Rimbaud), « voleur de feu » (id.), « éclaireur » (Borges), « magicien de l’insécurité » (René Char), « celui qui brûle » (Yves Bonnefoy), « traducteur du néant » (Alain Bosquet), « oiseau » (Chateaubriand), « laveur de mots » (Robert Sabatier), « écrivain de haute mer » (id.), « musicien du langage », « sismographe », « caméléon », etc.? Et ce n’est pas le seul rapprochement qu’il est possible d’établir entre traducteurs et poètes. Comme on peut le constater en parcourant les pages de La traduction en citations, les poètes ont dit des choses fort pénétrantes sur la traduction. Faut-il s’en étonner? N’y aurait-il au fond que la poésie et les poètes qui puissent exprimer l’essence de la traduction?
Il reste à faire l’analyse de cette « orgie » de métaphores désignant le traducteur. Y a-t-il un psychanalyste dans la salle?
Jean Delisle
23, rue de Villefranche
Gatineau (Québec)
Canada J8T 6E1
jdelisle@uOttawa.ca
http://aix1.uottawa.ca/~jdelisle/index.htm
[1] Jean Delisle, La traduction en citations, préface de Henri Meschonnic, Ottawa, Presses de l’Université d’Ottawa, 2007, xxxiv-396 p.
Comments
2 responses to “L’IMAGE DU TRADUCTEUR”
La mode est aux dictionnaires et l’on en trouve désormais sur tous les sujets. Recenser les différents qualificatifs utilisés pour désigner les traducteurs n’est cependant pas banal. Flatteurs ou péjoratifs, ces métaphores tiennent souvent à la méconnaissance de leur travail. Dans une de ses lettres, Madame de Sévigné dit des traductions qu’elles sont des domestiques qui vont porter un message de la part de leur maître et qui disent tout le contraire de ce qu’on leur a ordonné. Dès que l’utilisateur de la traduction s’est lui-même essayé à traduire, il devient subitement plus compréhensif, voire admiratif. Une collègue anglophone me disait un jour: « Do not tell me that you are paid that much, just to translate! ». Celle-là même changea vite d’avis lorsqu’on la mit un jour à contribution !
Le travail du traducteur est ingrat. Comme le dit très bien le Professeur Delisle, c’est un ouvrier de l’ombre. À la fin des réunions internationales, on remercie tout le monde, sauf les traducteurs. Écrivain manqué – demi-frère de cet acteur manqué qu’est l’interprète – le traducteur exerce un métier idiot que les idiots ne peuvent pas faire et il a le privilège d’apprendre quelque chose tous les jours, ce qui n’est pas vrai de toutes les professions. Pas étonnant qu’on le jalouse !
Il manque coupeur de cheveux en quatre ou, plus couramment, tétracapillosectomiste. 😉