06-18-2015_Hazelton0023L'article qui suit a été rédigé par notre fidèle contributrice, Cynthia Hazelton.  Cynthia est titulaire d'un diplôme de droit et exerce la profession de traductrice juridique. Elle enseigne également la traduction juridique français/anglais à Kent State University (Ohio). 

 

Joelle croppedLe texte de Cynthia a été traduit par Joëlle Vuille, autre collaboratrice dévouée et auteure de plusieurs traductions d'articles rédigés en anglais au fil des années. Joëlle. a une licence en droit suisse et un doctorat en criminologie. Après avoir profité d'une bourse de recherche du Fonds national suisse de la recherche scientifique pour faire un séjour de deux ans à l'Université de Californie à Irvine (Department of Criminology, Law and Society), Joëlle est actuellement privat-docent à la Faculté de droit de l'Université de Neuchâtel.

Nous remercions infiniment nos deux juri-inguistes de leur précieuse collaboration.

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Un pictogramme (ou pictographe) est un symbole exprimant un mot ou une idée. Tous les jours, nous sommes bombardés de pictogrammes, que nous appelons "icônes" dans le contexte informatique.

Puisque les pictogrammes ne sont pas propres à une certaine langue, ils sont très utilisés pour la signalisation internationale. Ils remplacent avantageusement les instructions écrites lorsque l'information doit être comprise rapidement. Avec la globalisation, on a toujours plus besoin de symboles universels qui peuvent être compris par tous. En voici quelques exemples courants :

 

La météo Un danger  Une information utile

   

Les encouragements  Les obligations    Les interdictions

  

 


On pourrait penser que les pictogrammes sont des inventions modernes. En réalité, on les trouve à la base des formes les plus anciennes d'écriture, comme les hiéroglyphes et l'écriture cunéiforme. Et ils sont encore utilisés pour la communication dans certaines sociétés sans écriture africaines. [1]

Certains exemples datant du 3ème millénaire av. J-C. ont été découverts en Egype et dans l'ancienne Mésopotamie.

 

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Des pictogrammes ont également été mis en evidence dans l'art pré-colombien et amérindien:

 

Dans les grottes de Lascaux (France), des pictogrammes préhistoriques ont été mis en evidence:

 

Les pictogrammes deviennent des icônes

Au fil du temps, les pictogrammes ont été utilités toujours plus fréquemment pour exprimer une idée sans utiliser des mots. On pensera notamment à l'ampoule pour figurer le fait d'avoir une idée, la tête de mort pour représenter un danger et ou encore au "smiley" jaune (« frimousse » en français, ou encore « binette » en québécois).

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Certaines entreprises internationales comme Toyota et Phillips ont commencé à utiliser des pictogrammes au début des années 1970. Elles avaient besoin de symboles pour dépasser la barrière de la langue dans leur documentation. Mais à mesure que d'autres entreprises ont commencé à développer leurs propres pictogrammes, il a fallu s'accorder sur des standards internationaux afin que ces symboles soient compris de façon universelle. Avec l'apparition des premiers ordinateurs, ces pictogrammes ont été nommés « icônes ».

Alors que le recours aux pictogrammes devenait toujours plus fréquent en affaires, les dirigeants d'Apple, Google, Facebook et d'autres entreprises technologiques se sont rencontrés à Mountain View, en Californie, pour décider d'une méthode standardisée pour coder les alphabets. Le but était de coder les alphabets du monde entier afin de permettre à tout un chacun de communiquer par l'informatique dans sa propre langue, pas seulement en anglais. En effet, les langues recourant à des alphabets non latins (comme le russe ou le grec) et les langues dans lesquelles on écrit de droite à gauche (hébreu, arabe) posaient problème aux programmes informatiques.

Ces dirigeants créèrent le Consortium Unicode en 1991, qui rassemble des corporations internationales [2] dans le but de créer une norme pour le codage, la représentation, et la gestion des textes écrits dans les différentes langues du monde. Un tel code uniformisé permettrait ensuite aux ordinateurs (et, plus tard, aux « smart phones ») de communiquer en utilisant les systèmes d'écriture traditionnels.

Les icônes deviennent des emoji

Alors que le Consortium s'efforçait d'atteindre son but (et n'avait, à un certain moment, plus que 50 systèmes d'écriture à encoder), le concept d'emoji est apparu.

À la fin des années 1990, des fabricants de téléphones japonais commencèrent à mettre des « emoji » dans leurs téléphones mobiles. [3] Le Shigetaka Kuritamot emoji vient de deux mots japonais, à savoir e (, "image") et moji (文字, "lettre"). [4] Le premier emoji pour téléphone fut créé en 1999 par Shigetaka Kurita, un ingénieur employé par l'entreprise japonaise de téléphones portables NTT DoCoMo. Mais, à l'époque, chaque entreprise de téléphonie japonaise codait les emoji créés d'une façon différente, donc il n'était pas possible de les lire sur un téléphone d'une entreprise différente.

Ce problème fut résolu en 2010 lorsque le Consortium décida d'inclure les emoji dans la norme Unicode. Une fois intégrés, les emoji japonais originaux purent être utilisés hors du Japon et avec n'importe quel système d'exploitation. Pour être bref, Unicode assigne à chaque emoji un identifiant unique reconnaissable par n'importe quel ordinateur. En fait, en incluant les emoji dans la norme Unicode, le Consortium traita les emoji comme les lettres d'un alphabet, ce qu'ils ne sont pas.

Ces vingt dernières années, le nombre d'emoji codés par Unicode a explosé. Des centaines d'emoji ont été ajoutés dans la version 6.0 de Unicode, publiée en 2010, et inclus dans la norme ISO/CEI 10646. Ces trois dernières années, 500 nouveaux emoji ont été soumis à Unicode pour standardisation.

Les emoji sont-ils une nouvelle langue?

En 2015, le Oxford Dictionary a annoncé que son "Mot de l'année" était l'emoji "Larmes de joie". Cela signifie-t-il que les emoji sont des mots?

La popularité des emoji a provoqué un débat autour de la question de savoir s'ils constituent un nouveau langage, et, dans l'affirmative, si le Consortium Unicode devrait être la seule organisation à les coder. Certains créateurs sont d'avis que les emoji devraient être considérés comme des images, et non comme du texte, et ils appellent de leurs vœux la création d'une nouvelle organisation qui fixerait des normes pour les emoji uniquement. Leur position est que les emoji n'ont pas la même signification pour tout le monde. Un symbole représentant une boîte à lettres aux Etats-Unis ne veut rien dire en Asie, tout comme un symbole figurant un outil agricole africain n'a pas de sens en Suède. Dans leur perspective, cette rupture dans la compréhension entre deux lecteurs signifie que les emoji ne constituent pas une langue à proprement parler.


Neil cohnLe linguiste Neil Cohn estime, quant à lui, que les emoji ne sont pas suffisamment flexibles pour permettre la création d'une nouvelle langue. « Dans un texte écrit, on utilise des blocs de construction (lettre) pour créer des unités (mots). On n'a pas besoin de survoler tous les mots existant dans le langage afin de trouver celui qui nous convient. » [trad. libre] Les emoji nous obligent à exprimer nos pensées dans une série linéaire d'unités, ce qui rend très difficile l'expression de phrases complexes.

Laissons ce débat aux linguistes et aux informaticiens du futur. Comme dit Cohn : « Pour beaucoup, les emoji sont une évolution excitante de nos modes de communication ; pour d'autres, ils représentent un armaggedon linguistique».

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Entre 1925 et 1934 fut développé à Vienne un système de représentations picturales universelles, appelé Isotype (« International System of Typographic Picture Education »); il s'agissait d'une méthode permettant de présenter des connexions sociales, technologiques, biologiques ou encore historiques dans une forme picturale. Ce système était constitué d'un ensemble de symboles picturaux standardisés et abstraits, et constituait une forme primaire d'infographies permettant la communication en masse d'informations rendues facilement intelligibles par ce biais.

Aujourd'hui, le terme "Infographics" renvoie à toutes sortes de représentations visuelles graphiques d'informations, de données ou de connaissances visant à présenter des informations rapidement et clairement. Des termes plus spécifiques incluent « la visualisation d'information », « la visualisation de données », « la representation graphique de données statistiques », « le design de l'information» et « l'architecture de l'information ». Selon Wikipedia: "Les formes les plus répandues sont les histogrammes, les diagrammes à bande, sectoriels (ou en camembert), en bâtons ou encore en araignée… également sous forme de cartes, de schémas ou de toute image servant à synthétiser des informations. L'infographie de presse, dans sa partie illustrative de l'information, s'est substituée au métier de reporter-dessinateur dès le début des années 1980. »

 

Le monde secret des emojis (2:16 minutes)

 

[1] The History of Visual Communication

[2] The Unicode Consortium Members

[3] How The Appetite for Emojis Complicates the Effort to Standardize the World's Alphabets
The New York Times, October 18, 2017

[4] Oxford's 2015 Word of the Year Is This Emoji
      
TIME, July 28, 2015

 

Lectures supplémentaires :

Will emoji become a new language?
Dr. Neil Cohn
B.B.C.

Le mot de l’année choisi par les dictionnaires d’Oxford est…

Offre d'emploi: cherche traducteur d'emojis
Tribune de Genève, 13.12.2016

Meet a Guy Who Makes a Living Translating Emojis
CNBC 17 July 2017 

Smiley face: Seven things you didn't know about emoji
BBC – Radio 4

 


Comments

2 responses to “Les emojis , une nouvelle langue?”

  1. Elsa Wack Avatar
    Elsa Wack

    Je traduirais plutôt “armaggedon” par “apocalypse”.

  2. Elsa Wack Avatar
    Elsa Wack

    Je traduirais plutôt “armaggedon” par “apocalypse”.