Commentaire sur la traduction anglaise
de L’Elégance du hérisson de Muriel Barbery
de la plume de Nicole Dufresne, Senior Lecturer Emeritus (ancienne professeure), Department of French and Francophone Studies, University of California, Los Angeles,
Rédigé spécialement pour Le-mot-juste-en-anglais.com
Le lecteur qui s’aventure dans un livre traduit pénètre dans un univers de mots à l’apparence familière, mais qui représentent des signes étrangers, voire inconnus. Peut-on alors faire confiance à ce qui est traduit ?
Si le lecteur ne connaît pas la langue de départ, il devra bien accepter ce que le traducteur lui offre. Par exemple, la lecture d’un roman turc ou suédois traduit en français ou en anglais, ne me donne aucune base pour évaluer la traduction. Néanmoins, si le texte traduit se lit facilement, je le lirai comme un original, sans penser qu’il s’agit d’une traduction. Inversement, si la syntaxe semble bancale et le style maladroit, ma lecture est gâchée ; l’original même semble dévalué. Mon intuition me dira d’abord que la traduction doit être incorrecte, puis une question s’insinuera : la faute en serait-elle plutôt à l’original ?
S’agissant d’un texte dont le lecteur connaît la langue de départ, l’évaluation est plus facile, quoique la lecture se complique par le fait que le lecteur cherche constamment à retrouver l’original dans la traduction.
Prenons pour exemple le roman de Muriel Barbery, L’élégance du hérisson. Je l’ai lu en français, puis récemment en anglais traduit par Alison Anderson. Le titre anglais, The Elegance of the Hedgehog, simplement calqué sur l’original en garde tout le mystère. J’ai choisi quelques citations pour illustrer certains aspects de cette traduction concernant des expressions culturelles, des références politiques et intellectuelles, le style et la syntaxe. (Les numéros de pages des citations correspondent aux deux éditions indiquées à la fin du commentaire.)
Tout d’abord, la traductrice, Alison Anderson, choisit souvent de garder les termes français préservant ainsi une référence culturelle facilement compréhensible au lecteur avisé– hôtel particulier, pot-au-feu et cassoulet, restent donc en français dans la traduction. Les références culinaires sont nombreuses et bien rendues. Elaborations pâtissières est ainsi « traduit » par haute pâtisserie, clin d’œil amusant à la haute cuisine. Par contre, cochonnaille et macaronis au beurre (17) deviennent macaroni and butter and pork from the delicatessen, ce qui donne une fausse idée de ce que signifient ces deux expressions en français. Les macaronis au beurre sont une aberration dans la cuisine française, contrairement aux « pâtes cuisinées », c’est une victuaille de pauvre que l’on mange quand il n’y a rien d’autre à la fin du mois. « Plain macaroni » semblerait une modulation plus juste. La cochonnaille, par contre, évoque la charcuterie campagnarde, goûteuse et grasse. Pourquoi n’avoir pas utilisé le mot « charcuterie » bien connu du foodie américain ? Pork from the delicatessen est une adaptation qui trahit la culture originale.
La tâche se complique lorsqu’il s’agit de références politiques complètement étrangères à la culture anglo-saxonne : Mon père est député après avoir été ministre et il finira sans doute au perchoir, à vider la cave de l’hôtel de Lassay (20). La culture politique française s’avère intraduisible. Le perchoir, ce bâton de bois où se perchent les poules dans leur poulailler, est ici le bureau du président de l’assemblée nationale et l’Hôtel de Lassay est la résidence dudit président. Cette phrase a dû poser un véritable dilemme d’adaptation à la traductrice. My father is a parliamentarian and before that he was a minister ; no doubt he’ll end up in the top spot, emptying out the wine cellar of the residence at the Hotel de Lassay (23). La traduction garde le cynisme de l’original – le politicien une fois arrivé au « top spot » s’intéressant davantage aux bons vins à sa disposition dans la cave qu’à faire passer des lois – mais elle reste cryptique. Quel lecteur anglophone connaîtra l’hôtel de Lassay ? Aurait-il fallu préférer « the residence of the president of parliament » ?
Considérons à présent le statut social de la concierge et le regard de la bourgeoisie sur la classe ouvrière. Mme Michel correspond bien à ce que la croyance sociale a aggloméré en paradigme de la concierge d’immeuble (15) - what social prejudice has collectively construed to be a typical French concierge (19). L’addition de « typical French » est nécessaire et indique bien au lecteur anglophone qu’il s’agit d’une spécificité française et non d’un concierge d’un grand magasin. Renée Michel est en effet concierge d’une résidence de grand standing (16) – concierge of a very high-class sort of building (20). Aux yeux des résidents de l’immeuble, la vie de la concierge se cantonne à sa loge, cet espace mi-public où ils peuvent quelquefois entrer. Lieu si ancré dans la culture française (quoiqu’aujourd’hui il ait pratiquement disparu), la loge de concierge n’a pas d’équivalent en anglais. Puisque Mme Michel vit vraiment dans son antre, la pièce du fond, la traductrice a choisi de traduire loge par front room, en opposition au hideaway, the back room (21).
Mme Michel se décrit elle-même selon les normes de la concierge ordinaire pour bien montrer qu’elle connaît sa place dans l’univers de l’immeuble. Je n’ai pas fait d’études (15) nous annonce-t-elle. I did not go to college (19) est un bon exemple de transfert culturel. Je crains d’être un peu …sauvage, dit-elle à Kakuro Ozu, le nouveau résident de l’immeuble qui devient son ami. Une sauvage très civilisée, répond-il (283). I’m afraid I might be something of a noble savage, reads the English. A very civilized noble savage. (225). La traduction s’écarte ici de l’original : sauvage signifiant dans ce cas solitaire, isolé, antisocial, non pas le noble sauvage de Rousseau.
Grâce à Renée, cette aristocrate de la langue qui doit sans cesse faire l’ignorante devant les résidents bourgeois, nous sentons bien le rôle majeur que la syntaxe et la grammaire jouent dans le roman. Mais c’est la perspicace Paloma, la fille du politicien, qui nous explique: la grammaire, c’est une voie d’accès à la beauté (194). Grammar is a way to attain beauty (158). La grammaire n’est pas un simple outil qui évite de faire des grosses fautes (« j’aurais bien venu chez vous plus tôt mais j’ai prenu la mauvaise route »)… (« I would of came to the party earlier but I tooked the wrong road »). En français, l’erreur d’auxiliaire (j’aurais venu) est relativement courante, mais l’anglais (I would of came) est un non-sens implausible, ce qui prouve que les fautes de grammaire passent mal d’une langue à l’autre.
Par ailleurs, une phrase peut créer tout un monde de sérénité: Je prépare un café que nous ne boirons pas mais des effluves duquel nous raffolons toutes deux et nous sirotons en silence une tasse de thé vert en grignotant nos tuiles. (30) La phrase élabore subtilement de part sa construction l’atmosphère quasi rituelle de cette pause proustienne dans la journée de deux femmes, la concierge et Manuela, la femme de ménage, que d’autres jugent vulgaires. La phrase anglaise, quoiqu’élégante grammaticalement, reste prosaïque et manque à traduire le moment de grâce vécu : I make coffee that we shall not drink, but its wafting odor delights us both, and in silence we sip a cup of green tea as we nibble on our tuiles. (32)
La langue, c’est aussi l’expression de l’humour. Le moment le plus drôle nous vient ainsi de Manuela. S’agissant de nommer une invention de la culture britannique, Renée suggère l’habeas corpus et on rit sans moquerie car Manuela a entendu « la basse portouce » (336), une expression farfelue au délicieux accent portugais. La traduction « baby porpoise », s’efforçant de donner un sens à cette concoction linguistique qui n’en a pas, ne donne pas l’équivalence de l’humour original.
Finalement une longue phrase résume les méandres de la pensée de Renée. Voici la situation : moi Renée, cinquante-quatre ans et des oignons aux pieds, née dans la fange et destinée à y demeurer, me rendant à diner chez un riche Japonais dont je suis la concierge pour la seule faute d’avoir sursauté à une citation de Anna Karénine, moi , Renée, intimidée et effrayée jusqu’en ma plus intime moelle et conscience à m’en évanouir de l’inconvenance et du caractère blasphématoire de ma présence en ce lieu qui, bien que spatialement accessible, n’en signifie pas moins un monde auquel je n’appartiens pas et qui se garde des concierges…(247)
L’anglais doit couper la phrase et changer la ponctuation, mais pour éviter de couper le rythme du monologue intérieur et pour maintenir l’équilibre de la phrase, la traductrice doit faire une modulation. En français, le soliloque s’articule sur le pronom « moi », un moi confessionnel répondant à ses propres accusations; en anglais, la phrase s’organise autour de l’adverbe « here ». Here am I change donc la catégorie de pensée centrée sur le moi en insistant sur la seule position sociale. Ce qui donne : This is the situation : here am I, Renée, fifty-four years of age, with bunions on my feet, born in a bog and bound to remain there ; here am I going to dinner at the home of a wealthy Japanese man – whose concierge I happen to be – solely because I was startled by a quotation from « Anna Karenina ; here am I, Renée, intimidated and frightened to my innermost core, and so accutely aware of the inappropriateness and blasphemous nature of my presence here that I could faint – here, in this place which, although it may be physically accessible to the likes of me, is nevertheless representative of a world to which I do not belong, a world that wants nothing to do with concierges… (198) – A translation tour de force.
L’Elégance du hérisson est élégamment traduit, fidèle à l’original de part la langue, la structure et les idées. Cependant, comme dans tous les textes culturels, certains transferts restent impossibles sans adaptation – c’est le propre du hérisson de résister au passage.
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Barbery, Muriel. L’élégance du hérisson. Gallimard Folio, 2006.
Barbery, Muriel. The Elegance of the Hedgehog , translated Alison Anderson. Europa Editions, 2008.
Comments
2 responses to “L’Elégance du hérisson, un commentaire”
Un commentaire qui me donne envie de relire le roman …..mais en anglais cette fois!!!
Les exemples donnés m’amènent à penser que la traduction est plutôt “bonne “?
Quel plaisir de lire cette analyse. J’aurais aimé vous avoir comme prof, Nicole!
J’aime beaucoup ce que fait Alison Anderson (elle m’a fait découvrir C. Bobin, sans le savoir). Traductrice moi-même, je m’en tiens souvent au texte original (français, russe ou anglais), mais si j’en ai le loisir, quel bonheur de lire une bonne traduction en gardant l’original sous le coude pour découvrir ces “tours de force”. MERCI pour cet excellent billet.