Le dernier duel d’Eric Jager, traduit par Laurent Bury
Eric Jager, Professeur à l'université de Californie, est spécialiste de littérature médiévale.
Laurent Bury, ancien élève de l’ENS de la rue d’Ulm, est Professeur de littérature anglaise du XIXème siècle à l’Université de Lyon II.
Le professeur Jager a écrit The Last Duel: A True Story of Crime, Scandal, and Trial by Combat in Medieval France, éditions Broadway, États Unis. Le Professeur Bury l’a traduit en français et il a été publié en 2010, sous le titre Le Dernier Duel : Paris, 29 décembre 1386, éditions Flammarion, collection Au fil de l’histoire.
Histoire du duel judiciaire qui a opposé en 1386 sur ordre du roi Charles VI, les seigneurs normands Jacques Le Gris et Jean de Carrouges. Marguerite de Carrouges avait accusé Le Gris de l'avoir violée, et son époux n'ayant pu obtenir que son suzerain le comte Pierre lui fasse justice, l'affaire avait été portée jusqu'au roi.
En cette matinée glacée du 29 décembre 1386, la foule afflue vers le monastère parisien de Saint-Martin-des-Champs. Autour du champ clos, les curieux se pressent, attendant le roi Charles VI et, surtout, les deux hommes qui vont se battre à mort ce jour-là : Jean de Carrouges et Jacques Le Gris, seigneurs normands, ont résolu de porter devant Dieu leur querelle. Celui qui tuera l'autre verra sa cause reconnue et son honneur lavé ; le vaincu, lui, sera réputé menteur à la face de Dieu et des hommes, et son corps pendu à Montfaucon.
Voilà des années que l'inimitié a grandi entre Carrouges et Le Gris, attisée par des rancunes et des rivalités. Mais la haine atteint son comble quand l'épouse de Carrouges, la belle Marguerite, accuse Le Gris de l'avoir violée : profitant de l'absence de son mari, celui-ci, dit-elle, s'est introduit dans le château des Carrouges où il a abusé d'elle. Aucune cour n'ayant pu régler le différend, le Parlement de Paris a tranché en faveur du duel judiciaire – une issue sanglante qui sera la dernière de son espèce en France, et que maints contes, maints récits évoqueront des siècles durant. Cette histoire, Eric Jager la raconte à la manière d'un roman policier, s'appuyant sur les sources et les témoignages qui nous sont parvenus pour ressusciter un pan entier du Moyen Âge.
Aspects linguistiques
À la demande de ce blog, le professeur Jager explique, depuis son bureau au campus universitaire de Los Angeles, les pièges linguistiques inhérents dans une telle œuvre :
« L’un des défis posés par la rédaction de The Last Duel était que les sources originales – chroniques, documents juridiques, carnet de l’un des avocats, etc. – étaient écrites soit en latin, soit en français médiéval. En incorporant ce matériau de départ à un récit en anglais moderne, je franchissais les frontières linguistiques, mais je voyageais aussi dans le temps. Je souhaitais que les événements paraissent aussi neufs et frappants pour les lecteurs qu’ils avaient dû l’être pour ceux qui les avaient vécus.
« Je voulais éviter d’une part les « médiévismes » – du genre « oncques ne vit plus gente damoiselle» – et d’autre part, un style tellement moderne et transparent qu’il aurait semblé anachronique, car les gens du Moyen Age ne voyaient pas le monde et n’en parlaient pas de la même façon que nous : ils n’étaient pas « réactifs » face aux événements, ils ne « géraient » pas les crises. Même le progrès technique peut entraîner de petits problèmes : pas question de « renverser la vapeur » avant la Révolution industrielle, ou de « faire feu » sur l’ennemi pour un soldat de l’antiquité.
« Après avoir étudié les sources primaires et après avoir glané quelques détails supplémentaires chez les historiens et chez divers commentateurs, je me suis imaginé chaque scène et j’ai essayé de la recréer de la manière la plus vivante possible. Nous disposons de récits historiques détaillés pour la plupart des événements relatés dans The Last Duel, mais n’avons guère d’éléments personnels ou psychologiques. Et la mentalité d’une époque révolue – sans parler de la personnalité d’un individu mort depuis longtemps et qui n’a laissé ni lettres ni journal intime – est bien plus difficile à saisir ou à reconstituer que le monde extérieur. On avance donc avec la plus grande prudence, en évitant les expressions trop courantes, qui trahiraient notre distance historique par rapport aux personnages, ainsi que les mots trop rares, qui envelopperaient le passé dans un nuage d’obscurité. »
(propos traduits de l’anglais par le Professeur Bury).
Laurent Bury, pour sa part, ajoute son propre aperçu pour les lecteurs de www.Le-mot-juste-en-anglais.com:
« La traduction du livre d’Eric Jager posait un problème qui n’apparaissait pas aussi clairement dans le texte original : le rapprochement du français moderne et du français médiéval. Dans The Last Duel, les très nombreuses citations sont données en anglais moderne, puisqu’elles sont tirées de traductions récentes de documents français anciens. En revanche, dans Le Dernier Duel, il fallait revenir au texte-source, mais cela n’allait pas de soi. En effet, pour le lecteur francophone d’aujourd’hui, la langue du chroniqueur Froissart, par exemple, n’a rien d’immédiatement accessible. Il n’était donc pas envisageable de citer Froissart à l’état brut ; heureusement, divers érudits se sont chargés, au XIXe siècle, de le « traduire » dans un français plus moderne, pour le rendre à nouveau lisible. Mais, et c’est là que les choses se compliquent encore un peu plus, le degré de modernité adopté par les « traducteurs » du XIXe siècle est très variable : certains conservent la syntaxe de Froissart et ne modernisent que l’orthographe, d’autres changent le tout pour ne rendre que le sens. Et le français courant en 1830 n’est plus tout à fait le français d’aujourd’hui. Dans Le Dernier Duel, le résultat final est donc un texte écrit au XXIe siècle, avec incrustations de français du XIVe siècle revu par des « arrangeurs » du XIXe siècle… »
Il faut souligner que outre le français, ce livre a été traduit de l’anglais en plusieurs autres langues. Il a été vivement acclamé dans ses différentes versions par les critiques :
« If THE LAST DUEL is any indication of his skill in the classroom, he must be the best kind of instructor — you learn something and have fun doing it.”
- Shannon McKenna, Bookreporter.com
“Sex, savagery, and high-level political maneuvers energize a splendid piece of popular history."
— Kirkus Reviews (starred review)
"Succeeds brilliantly in combining page-turning intensity – the reader wants very much to know who wins – with eye-opening insights into the bizarre ritual of judicial combat…”
— The Times (London)
"Breathes astonishing vigor, realism and a remarkable modernity into a celebrated trial by combat…. A taut page-turner with all the hallmarks of a good historical thriller…”
— Orlando Sentinel
"A riveting account that will satisfy general readers and historians alike."
— Publishers Weekly
"As enthralling and engrossing as any about a high-profile celebrity scandal today." — Booklist
"A gripping account of sex and violence." — Pages
"Genuinely suspenseful and well-written." — Spectator (London)
"One of the year's most intriguing histories." — Santa Cruz Sentinel
"Sex, violence, political scheming that went to the highest levels…. Jager tells [the story] simply, yet with eloquence and some verve."
— Wichita Falls Times Record News
"If you read only one book about the Middle Ages, Eric Jager's thriller is the one to read."
— Steven Ozment, author of The Burgermeister’s Daughter
"The riveting story of two men locked in mortal combat…”
— Margaret F. Rosenthal, author of The Honest Courtesan
"Enthralling … reads like fiction.”
— Norman Cantor, author of Inventing the Middle Age
«Vif, érudit, synthétique… » –– Livres Hebdo
«Avis aux âmes sensibles: aucun détail n’est épargné au lecteur… » – Libération
Voici ci-dessous quelques liens aux critiques complètes aux Etats-Unis et en France :
Le Nouvel Observateur, Libération, L’Express /Lire, Valeurs Actuelles, Boojum, Orlando Sentinel, Bookreporter, ARMA
On peut écouter une interview avec Eric Jager sur la radio publique américaine (NPR) ici
Les droits cinématographiques du Dernier Duel ont été achetés par le célèbre réalisateur Martin Scorsese.
Un grand merci à l’auteur et au traducteur d’avoir bien voulu s’adresser directement aux lecteurs de notre blog.
Propos recueillis par Jonathan Goldberg
Comments
2 responses to “Deux maîtres du langage conjuguent leurs habiletés linguistiques pour éclairer un âge obscur”
That sounds like a fantastic book – thank you for sharing. And from the linguistic point of view, it must have been quite a cerebral sport both in French and in English. Though I am not a history fan, I will try to read this book in English from a linguistic point of view (and will probably get caught up in the plot while I’m at it!)
J’ai moi aussi bien envie de le lire , à la fois pour apprécier la traduction française …… et pour savoir quel fut “le jugement de Dieu”!